CHAPITRE XCIII
Comment les ducs de Berri, d’Orléans et autres de leur alliance envoyèrent devers le roi Henri leurs ambassadeurs, et ce que depuis en advint.
Au commencement de cet an , les ducs de Berri, d’Orléans et de Bourbon, les comtes de Vertus , d’Angoulême , d’Alençon et d’Armagnac, el le sire d’Albret, soi disant connétable de France, avecque eux aucuns grands seigneurs de leur alliance , envoyèrent leurs ambassadeurs devers le roi d’Angleterre, garnis de leurs scellés et instructions, afin d’avecque le dessus dit roi besogner selon la charge qu’ils avoient d’iceux , el avec aussi ses enfants et autres princes du royaume d’Angleterre. Mais ainsi qu’ils passoient parmi le pays du Maine pour aller en Bretagne, et de là au dit pays d’Angleterre , furent poursuivis par le bailli de Caen en Normandie; lequel, à l’aide d’aucunes communes qu’il assembla , les rua jus , et en prit une partie avec tous les dits scellés el instructions et autres besognes qu’ils porloient; et les autres se sauvèrent le mieux qu’ils purent. Après laquelle détrousse, furent toutes icelles besognes par icelui bailli envoyées à Paris devers le roi et son grand-conseil, closes et scellées en un sac de cuir. Et pour icelles voir et visiter , le premier mercredi après le jour de Pâques de cet an , le roi étant en personne en son hôtel de Sainl-Pol , et tenant son conseil , auquel éloient le roi de Sicile, les ducs d’Aquitaine et de Bourgogne , les comtes de Charolois, de Nevers et de Morlaigne, messire Gilles de Bretagne, le chancelier de France , c’est à savoir maître Henri de Marie t , les évêques de Tournay, d’Amiens, de Coulances et d’Auxerre, le recteur de l’universilé, le prévôt de Paris et plusieurs autres, tant du conseil du roi comme des bourgeois de la dite ville , et clercs de la dite université , lut proposé par le chancelier du duc d’Aquitaine, c’est à savoir le seigneur d’Olehaing, na-
‘ Il ne fut nommé chancelier que l’année suivante. Arnaud de Corbie occupait encore cette charge.
guère avocat en parlement et licencié en lois; comment naguère lui avoit été baillé en garde, par l’ordonnance du conseil du roi , un sac de cuir auquel éloient plusieurs lettres et papiers , qui avoient été trouvés et pris par le bailli de Caen en la compagnie d’un chevalier , chambellan du duc de Bretagne , de Faulcon d’Encre, de frère Jacques Petit, de l’ordre de Saint-Augustin , et autres ambassadeurs des seigneurs dessus nommés; lequel sac avoit, comme dit est, été envoyé par le dit bailli. Et là récita le dit d’Aquitaine comment en icelui sac avoit trouvé quatre blancs-scellés de quatre grands sceaux et signés de quatre signes manuels : c’est à savoir de Berri , Orléans , Bourbon et Alençon 5 et en chacun blanc-scel étoient leurs noms écrits dessus leurs sceaux: en marge , et n’y avoit autre chose écrit. Et aussi avoit-on trouvé plusieurs lettres closes de par le duc de Berri adressants au roi d’Angleterre, à la reine et à leurs quatre fils, et pareillement au duc de Bretagne , au comte de Richemont et à autres grands seigneurs d’Angleterre. Si y avoit plusieurs autres lettres, ésquelles n’avoit point de subscription , qui étoient toutes de crédence pour les dits Faulcon et frère Jacques Petit , adressant au roi et à la reine : lesquelles furent là lues publiquement. Et par icelles nommoit icelui duc de Berri le roi d’Angleterre mon très redouté seigneur et neveu ; et la reine, ma très redoutée et honorée dame , nièce et fille ; et étoient signées de la propre main du dit duc de Berri. Et en celles de la reine avoit écrit deux lignes de sa main portant crédence sur les devant dits.
En outre , présents le roi et ses princes et tout le conseil , là furent montrés les blancsscellés dessus dits, el les tint le roi en sa main ; et si y avoit un petit codicille par manière de libelle, contenant une seule feuille de papier , auquel étoit l’instruction des dits ambassadeurs, el fut lu publiquement. El y étoit contenu comment ils rèciteroienl les propositioms faites par la duchesse d’Orléans et scs enfants contre le duc de Bourgogne , pour la mort du duc d’Orléans ; cl rèciteroienl aussi comment pour icelle mort ils avoient plusieurs fois sommé et requis le roi de France à faire et avoir justice de la dite mort : laquelle ils n'a-
voient pu obtenir , pourtant que le dit duc de Bourgogne avoit tellement séduit et enhorté le roi et son conseil , disant que le dit duc d’Orléans avoit été et éloit traître contre le roi et sa majesté, ce qui étoit faux, et en avoit le dit duc de Bourgogne séduit le peuple, et par spécial celui de Paris, et comment les dessus nommés vouloient déposer le roi de sa couronne et détruire sa génération , ce qui étoit aussi faux, et à quoi n’avoient oncques pensé; et si étoit aussi que le duc de Bourgogne avoit mis en indignation devers le roi Jean le duc de Bretagne , pour cause de ce qu’il avoit rompu le voyage de Calais, et plusieurs autres choses que le dit duc vouloit faire contre le roi d’Angleterre; et comment le duc de Bourgogne avoit par telle manière séduit le peuple de Paris contre le roi elle duc d’Aquitaine son fds, que tout entièrement ils étoient gouvernés par leurs mains , et étoient devers eux en telle sujétion qu’à peine osoient-ils dire mot; et aussi comment ceux de Paris , soiss ombre d’une bulle donnée par Urbain , pape V de ce nom , pour les grands compagnies qui étoient venues en France , les desssus nommés et tous leurs alliés, contre raison, avoient fait excommunier; et comment ils avoient contraint l’official de Paris, par grand’ force, de faire procès contre eux , afin qu’ils fussent dénoncés , excommuniés, aggravés et réaggravés et renforcés. Et après ce, que les dessus dits ambassadeurs se gardassent bien d’eux découvrir à homme d’Angleterre, s’ils ne sentoient qu’il fût de la bande des dessus nommés. Et quand ils auroient publiquement dit au roi d’Angleterre ce que dit est dessus , si lui dissent qu’ils avoient à parler à lui à part ; c’est à savoir que ceux de Berri , Orléans , Bourbon et Alençon vouloient du tout en tout son bien et son honneur , et eux allier avecque lui, lui aider et conforter contre le duc de Bourgogne et ses alliés, et aussi contre ceux de Galles et d’Ibernie ; et si lui dissent outre , qu’au cas qu’ils ne pourroient venir à leur conclusion contre les Ecossois, ce que si , et au cas encore qu’ils ne pourroient obtenir ni faire leur volonté, ils feroient tant que la paix seroit faite entre lui et le roi de France. Et outre lui dissent qu’au cas qu’ils ne pourroient obtenir que s’il y avoit aucunes terres sur la mer, ou ils voulsissenl
faire aucunes demandes , ou ils prétendissent aucun droit , qu’ils feroient tant qu’il seroit content. Et lui dissent encore outre comment, par défaut de justice , ils venoient devers lui pour avoir raison de la mort du duc d’Orléans, et comment à roi, par le nom qu’il porte, lui appartient à faire et aider justice, et que ce seroit à lui et aux siens un très grand bien et honneur perpétuel à lui faire et bailler aide, mémement de tant noble sang comme étoit le duc d’Orléans. Et si lui dissent comment les dessus nommés le serviroient de tout leur pouvoir , lui et ses enfants et aussi les siens au temps à venir ; laquelle chose pourroient-ils bien faire contre tous les plus puissants et les plus nobles de ce royaume de France. En outre, pour avoir aide contre le dit duc de Bourgogne , requissent les dits ambassadeurs au dit roi d’Angleterre d’avoir trois cents lances et trois mille archers, lesquels on paieroit pour quatre mois.
En après , fut montré par le dit chancelier d’Aquitaine un petit avisement, lequel le dit frère Jacques Petit avoit fait sur le gouvernement de ce royaume, contenant plusieurs articles , et fut lu publiquement : entre lesquels étoit , que sur chacun arpent fût imposée une aide qui seroit nommée fonds de terre : et pareillement qu’on a greniers à sel en ce royaume, on ail aussi greniers à blés et à avoines au profit du roi ; en outre, que toutes les maisons ruineuses et terres inutiles fussent réparées et cultivées , ou autrement fussent forfaites et acquises. En après, tout homme qui ne seroit noble fût contraint à ouvrer et labourer , ou qu’il soit boulé hors du royaume , et aussi qu’en ce royaume n’ait qu’un poids et une mer sure. Item, que les duchés de Luxembourg et de Lorraine fussent conquêtés, et aussi les comtés de Provence et de Savoie. Item , que l’université de Paris soit mise hors de Paris , et qu’on en fît une nouvelle, et pleine de prud’homie. item, y avoit plusieurs rôles, lesquels ne furent pas lus pource qu’ils ne servoient de guère.
Et après ce que le dit chancelier d’Aquitaine eut récité ce que dit est , le prévôt des marchands de Paris et les échevins firent faire deux requêtes au roi, par un religieux de l’ordre do saint Benoît , docteur en théologie. L’une, si
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fui qu’il plût au roi donner et oclroycr à la dite ville de Paris la tierce partie des aides cueillies et levées en la dite ville, en la forme et manière qu’ils avoienl du temps du roi Charles, dont Dieu ait l’ame, à convertir et mettre seulement aux réparations de la dite ville et de la rivière ; et récita le dit prévôt des marchands qu’il en éloil grand’ nécessité, et que c’étoit le bien du roi et de sa bonne ville , et qu’il éloit très grand’ nécessité d’icelle réparer et fortifier ; et mémement que les devant dits de Berri, d’Orléans , de Bourbon et d’Alençon l’avoient en haine. Et récita outre comment la ville de Tournai est la ville de tout ce royaume la mieux réparée, et en bonne ordonnance mise , pource que ceux de la ville à la réparer et fortifier y prennent revenu , et que si tous les ennemis de ce royaume éloient devant, ils ne lui feroient jà nul mal. L’autre requête fut qu’il fût commandé au chancelier de France qu’il scellât les lettres d’une office donnée ou à donner vacante par un Orléanois, sans ce qu’on y mît opposition , lesquelles on ne vouloit sceller. Auxquelles deux requêtes fut dit que le jeudi ensuivant ils auroient réponse.
En outre, requirent les dits prévôt et échevins audit chancelier de France qu’il montrât au roi les lettres qui étoient venues à la connoissance du duc d’Aquitaine, faisant mention comment les dits de Berri, d’Orléans, de Bourbon et d’Alençon vouloient faire un nouvel roi et dépoinler le roi et le duc d’Aquitaine. Lequel répondit qu’il fait pour le présent relation, sinon des lettres qui éloient au dit sac , et qu’il éloit vrai qu’il avoit vu ces lettres et plusieurs autres faisant mention de ce; et certifia le dit duc d’Aquitaine qu’il les avoit vues ; et dit le dit chancelier d’Aquitaine au roi publiquement que le grand-maître-d’hô- Icl, c’est à savoir Guichard Dauphin, chevalier, avoit ésrit au dit duc de Bourgogne comment les dessus dits nommés de Berri , d’Orléans , de Bourbon et d’Alençon, avec leurs autres alliés, étoient naguère tous assemblés à Bourges la cité, et là avoienl renouvelé leurs serments, en concluant de détruire le roi et le duc d’Aquitaine , le royaume de France et la bonne Ville de Paris, ou ils seroienl détruits en ce faisant.
El lors le roi , de son propre mouvement , moult fort pleurant , dit : « Nous voyons » bien leur mauvaiseté : pour quoi nous vous » prions et requérons à vous tous qui êtes de » notre sang que vous nous veuilliez aider et » conseiller contre eux : car il nous louche et » à vous aussi , et à tout notre royaume. » Et pareillement en pria et requit à tous les autres là étants. Et adonc le roi Louis de Sicile se leva et se mit à genoux devant le roi, et lui dit : « Sire, pour l’honneur et bien de vous, et de » votre royaume, vous supplie qu’il vous plaise » cette besogne diligemment solliciter, car il » en est grand’ nécessité. » Et pareillement s’agenouillèrent les ducs d’Aquitaine et de Bourgogne, et tous les autres seigneurs, et s’offrirent à servir le roi de toute leur puissance.
Et après toutes ces besognes ainsi dites et proférées, et que le conseil fût fini , toutes les matières dessus dites furent publiées et divulguées parmi Paris, et à plusieurs baillées par écrit, dont moult de gens furent moult émerveillés.