CHAPITRE XCIV
Comment le duc Louis de Bavière fut des Parisiens débouté,
et depuis ses gens déaoussés; du cardinal de Cambrai, et
de la défense du roi d’Angleterr,
En ces mêmes jours, Louis, duc en Bavière, frère de la reine de France, étant à Paris, fut soupçonné par les Parisiens d’avoir aucunement dit aucunes paroles en secret au roi et au duc d’Aquitaine en la faveur des ducs de Berri et d'Orléans : et pour ce, doutant que ce ne leur portât aucun préjudice ou contraire, sachants qu’iceux les avoient en grand’ haine, s’assemblèrent un certain jour en grand nombre, et de fait dirent au dit duc de Bavière qu’il étoit de la partie des dits ducs, et qu’ils n’étoient pas bien contents de lui; disants outre que puisqu’il vouloit être de leur alliance, s’en allât avec eux. Auxquels fut répondu par icelui duc Louis, et en lui excusant, qu’il n’avoit volonté de tenir autre parti que celui du roi. Si demeura la besogne pour le présent en cet étal; mais bien aperçut qu’ils n’étoient pas bien contents de lui : pour ce, doutant qu’il n’eût aucun inconvénient ou déplaisir, s’en alla à privée mesgnie au châlel de Marcouss} : mais, avant son parlement, fit
CUKOMQU'.S KKilAM) de MOAiSTRELET. [1412]
charger au dil lieu de Paris un chariot de scs meilleures bagues, avec sa vaisselle et autres joyaux; lesquels, en la compagnie de trois genlilshonunes de son hôtel, dont l’un étoit ôgô de seize à vingt ans, bien noble homme de son pays d’Allemagne, et aucuns varlets, fit partir pour le mener en la ville de Valenciennes, auquel lieu il avoit intention d’aller bref ensuivant.
Mais, ainsi qu’iceux faisoient leur chemin pour aller où il leur avoit été ordonné, advint qu’aucuns tenants le iiarti de Bourgogne, mus et pleins, non seulement de convoitise, mais avec ce de grand’ cruauté, c’est à savoir le bailli de Fauquencourt, Jacolin, son frère, Jacques do Bracquencourt et aucuns autres en leur compagnie, dont la plus grand’ partie étoit des marches de Picardie, sachant le parlement du dit chariot, et qu’il étoit ainsi fourni de biens, et par la séduction de messire Morolet de Bélencourt, poursuivirent les dessus dits, et les ratteignirent entre la rivière d’Oise et celle de Somme. Si les envahirent soudainement, et, sans y trouver aucune défense, en mirent à mort la plus grand’ partie, et après prirent tous les biens dessus dits, et le jeune écuyer dont dessus est faite mention, et s’en vinrent tous loger en une abbaye de nonnains, nommée Premy, auprès de la cité de Cambrai. Auquel lieu, cjuand ils y eurent été deux ou trois jours, prirent icelui jeune gentilhomme par nuit, et le menèrent hors de la dite abbaye, et très inhumainement l’occirent, et le mirent en un petit fossé plein d’eau. Et après ce qu’il fut mort, comme dit est, lui percèrent le corps d’un pieu de bois, pour l’attacher au fond du dit fossé ; et en cet état fut trouvé aucuns brefs jour ensuivant par les varlets et familiers d’icelle abbaye, et de là fut porté et mis en terre sainte au pourpris d’icelle église ; et depuis y fut fait un très noble service pour le salut de son ame, à la prière et dépense d’aucuns de ses amis, qui en firent moult grands clameurs et lamentations quand ils en furent avertis.
En outre, les dessus dits serviteurs firent fermer en queues grand’ partie des biens dessus dits et les envoyèrent en l’hôtel d’un bourgeois du dit Cambrai, auquel ils avoient accointance, et se partirent du pays de Cam-
brésis pour aller en autres lieux où ils avoient affaire.
Laquelle besogne venue à la connoissance du dit Louis de Bavière, fut tant dolent et déplaisant que plus ne pouvoit, et par spécial de la mort du dessus dit jeune fils et de ses autres gens, et aussi de la perte de ses biens : si en fit faire grand’ complainte envers le roi et le duc d’Aquitaine, et par spécial au duc de Bourgogne, auquel les dessus dits se disoient. Lequel duc de Bourgogne lui promit de lui faire restituer et punir les dessus dits facteurs. Et aucun peu de temps ensuivant, se partit icelui duc de Marcoussy, et fut conduit, par l’ordonnance du duc de Bourgogne, par le vidame d’Amiens, très bien accompagné, jusqu’en la ville de Valenciennes, où il demeura grand espace de temps ; et après environ six semaines, fut averti que ses dits biens étoient en la cité de Cambrai; si en écrivit devers la loi d’icelle ville, et aussi en fit écrire parle duc Guillaume, comte deHainaut, auquel il étoit parent. Et tant y fut besogné que finablement iceux biens, c’est à savoir ceux qui furent trouvés dedans la dite cité de Cambrai, lui furent rendus et restitués : de laquelle cité de Cambrai étoit lors évêque maître Pierre d’Ailli, excellent docteur en théologie, qui adonc fut fait cardinal par le pape Jean XXVIII, et se nomraoit le cardinal de Cambrai ; auquel évêché succéda Jean, fils du seigneur de Liquerque, maître ès arts, qui pour ce temps étoit en cour de Rome.
En outre, en ces propres jours, Henri, roi d’Angleterre, fit crier à son de trompe en la ville de Calais et autres lieux ès frontières des Boulenois à lui sujets, que nul, de quelque état qu’il fût, de son obéissance, n’allât au royaume de France au mandement d’une partie ni d’autre des deux discordants, pour les servir en armes ni autrement, sur confiscation de corps et de biens.