CHAPITRE XCV
Comment le roi Louis se partit de Paris; du siège de I)omfronl; de la bataille de Saint-Remi-au-Plain ; du siège de Bellcsme, et autres besognes faites en cet an.
Le mardi vingtième jour d’avril de cet an, se partit de Paris, par l’ordonnance du roi et
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(le son grand-conseil, le roi de Sicile avec tous ses gens d’armes en moult bel arroy; si les convoya deliors la ville le duc de Bourgogne et le prévôt de Paris, avecque eux plusieurs autres grands seigneurs. Si s’en alla <\ Angers et au pays du Maine à lui appartenant, pour iceux défendre à l’encontre des comtes d’Alençon et de Ricliemont, qui moult les travailloient et faisoient forte guerre. Et lui lé venu, manda tous ses sujets, tant chevaliers que écuyers, comme autres qui étoient accoutumés d’eux armer, et les mit en garnison en ses villes et forteresses de ses dits pays sur les frontières, contre ses adversaires. Et adonc messire Antoine de Craon, Le Borgne de La lieuse, chevalier, et aucuns autres capitaines furent envoyés de par le roi au pays d’Alençon, pour le remettre en l’obéissance du roi. Si prirent la ville de Domfront, mais le chûtel, qui éloit moult fort et bien fourni de gens de guerre et d’autres garnisons, ne le purent avoir, mais se tinrent contre eux en faisant guerre en ce que possible leur étoit. Et avecque ce envoyèrent devers le dit comte d’Alençon, leur seigneur, lui requerre bien instamment qu’il les voulsît secourir. Lequel comte de la prise de sa dite ville fut fort troublé, et manda par un sien héraut à ceux de dedans qu’il les iroit combattre en assez bref terme, si là ils le voulaient attendre.
Après lequel mandement, iceux capitaines dessus dits envoyèrent tantôt devers le roi de France lui signifier ces nouvelles, lui requérant qu’il leur envoyât aide ; lequel roi manda tantôt au connétable et au maréchal, qui étoient à Vernon atout grand’ compagnie de gens d’armes, qu’ils allassent à Domfront ; lequel mandement ils firent, et y allèrent ; et pareillement y envoyèrent le roi de Sicile à très grand’ compagnie de gens d’armes. Mais au Jour qui avoit été assigné de combattre, le dit comte d’Alençon n’y alla ni envoya ; et après (pie le dit connétable et les autres capitaines eurent entretenu la dite journée, voyant que leurs adversaires pas no venoient, liront faire et édifier devant le chàtel un fort boulevart , dedans lequel ils laissèrent grand’ garnison, pour tenir frontière et résister contre icclui, et de là se départirent : si s’en alla le dit connétable mettre le siège devant Saint-llemy-au-
Plain, et envoya le dit messire Antoine de Craon, bien accompagné, à Vernon, quérir les bombardes, canons et autres engins de guerre, pour amener au lieu de Saint-Remy. Et étoient lors en la compagnie d’icelui connétable Jean de Luxembourg, son neveu, messire Philippe de Harcourt, et son frère le seigneur de Beausault. nommé messire Jacques, le vidame d’Amiens, le seigneur d’Offemont, le seigneur de Chauny, Le Borgne de La lieuse, Raoul de Nesle, Roulequin, fds au dit vidame d’Amiens, le seigneur de Louroy, LeGaloisde Renty, messire Boort Quéret, le seigneur de Herbausmes, le seigneur de Sains et autres plusieurs notables chevaliers et écuyers, jusqu’au nombre de douze cents bassinets et grand nombre d’archers , lesquels tous ensemble se logèrent en la ville de Saint-Remy et à l’environ du chàtel, qui étoit assez fort et bien garni de bonnes gens d’armes ; lesquels furent de première venue sommés à eux rendre en l’obéissance du roi ; de laquelle chose ils furent refusants ; et pour ce furent dressés à l’encontre du dit chàtel aucuns engins, et de fait fut fort dommagé par iceux.
Durant lequel temps, le sire de Gau^ourl, messire Jean de Dreux, messire Guènes de Garencières, Guillaume Batiller, le seigneur d’Argillières, Jean de Falaise et autres capitaines tenants le parti du duc d’Orléans et du comte d’Alençon , se mirent ensemble avec très grand nombre de combattants, sur intention de venir combattre le dit connétable et le prendre secrètement en son logis au point du jour, devant qu’il en fût averti. Et pour icelle entreprise mener à fin, se mirent à chemin le dixième jour de mai et chevauchèrent toute la nuit ; et vinrent en conclusion assez près de leurs adversaires, lesquels étoient aucunement de jour et de nuit sur leurs gardes, et avoient leurs coureurs et espies sur le pays.
Entre lesquels y étoient à cette heure Morelet de Mons, Galien, bâtard d’Auxy, et aucuns autres, lesquels furent pris des dits Orléanois; mais les aucuns échappèrent et vinrent, tant que chevaux les pouvoient porter, jusqu’à leur osf , criant à l’arme et disant à haute voix qu’ils avoient vu les Orléanois venants tous ordonnés en bataille vers les logis, et (pie déjà avoient pris le dit Morelel de >lons,
le bâtard d’Auxy et aucuns autres. lequel cri ouï par le connélabl cet aucuns autres ses capitaines, firent sans dùlai armer leurs gens; et pour en mieux savoir la vérité, furent envoyés le seigneur de Saint-Léger et le seigneur de Drucal, chevaliers très experts en guerre, pour aviser et rapporter la vérité de celte besogne. Lesquels n’allètent pas grandement loin, quand ils virent venir les dits adversaires, ainsi et par la manière que par avant leur avoit été rapportée. Si s’en retournèrent tantôt au logis et dirent au dit connétable ce qu’ils avoientvu; lequel, faisant déployer sa bannière et sonner ses trompettes, issit hors de son logis, avecque une partie de scs gens, et se mit en bataille pour recevoir ses ennemis, et fit arrêter le surplus : et là, étant monté sur un cheval, allant de lieu en autre, mit ses gens en ordonnance et les exhorta bénignement à bien et hardiment combattre les ennemis du roi et de ta couronne de France.
Et adonc, par le conseil des plus sages de sa compagnie , furent mis au derrière de sa bataille les chars et charrettes , et tes chevaux et varlets qui les gardoient. Et à chacun côté d’icelle bataille furent mis, emprès les hommes d’armes, les archers et arbalétriers à manière de deux ailes, tant et si loin qu’ils se pouvoient étendre.
Après laquelle ordonnance ainsi faite, et qu’ils voyoient leurs ennemis venir vers eux , furent faits nouveaux chevaliers, tant par le dit connétable comme par aucuns autres là étant; est à savoir : Jean de Luxembourg, Jean de Beausault, Rolequin, fils au vidame d’Amiens, Allard de Herbausmes , J^e Brun de Sains , Raoul de Nesle , Raillard des Chau- Fours, Regnaut d’Azincourt et plusieurs autres. Et adonc le dit connétable se mit à pied au plus près de sa bannière ; et incontinent les dits Ûrléanois, lesquels pour ce temps on nommoit Armagnacs, vinrent une partie courants à grand force , tous à cheval , dedans la ville, cuidant soudainement envahir leurs dits adversaires devant qu’ils en fussent avertis. Et quand ils aperçurent qu’ils étoienl tous ensemble, se rassemblèrent ensemble, et en faisant grand bruit et grand cri, se boutèrent tous à cheval devant les archers et arbalétriers , et en tuèrent Ue première venue jusqu’à douze ou environ ,
et les autres se mirent outre un fossé avanta- i j geux, et commencèrent à tirer, tant de leurs \ arcs comme arbalètes, assez continuellement; i j et tellement se maintinrent qu’ils grevèrent ' i fort iceux Orléanois, et les mirent en desroi par force de leurs traits, lesquels les chevaux ne pouvoient souffrir, et ruèrent jus plusieurs de leurs maîtres ; et adonc le connétable fit marcher sa bataille, et aller avant pour assembler à eux, et leur cria à haute voix: « Cà,
» ribaudaille, véez-me-cy que vous quérez, ve- » nez à moi ! » Lesquels, non pouvant résister, principalement pour le desroi de leurs chevaux, qui étoient si fort blessés qu’ils ne les pouvoient conduire , commencèrent tantôt à tourner le dos et eux mettre à fuite. Et lors les gens d’icelui connétable, tant hommes d’armes comme archers, en élevant grands cris, commencèrent de toutes parts à frapper en eux et les navrer et occire cruellement ; et par spécial les dessus dits archers , qui étoient légèrement armés , les poursuivirent vigoureusement, et en firent mourir plusieurs à grand martyre. Et là, auprès du dit lieu de cette assemblée , avoit un vivier dedans lequel plusieurs chevaux churent atout leurs maîtres. Et lors derechef il y eut un vaillant homme d’armes breton qui se férit dedans les dits archers, cuidant et espérant que ses compagnons le suivissent; mais tantôt il fut tiré jus de son cheval et mis à mort très cruellement.
Adonc, icelui connétable, véant ses ennemis être tournés à déconfiture, fit incontinent monter plusieurs de ses gens à cheval et les poursuivre vigoureusement. En laquelle poursuite en furent morts et pris grand nombre , et les autres se sauvèrent à Alençon et autres lieux et forteresses de leur obéissance. En outre, iceux retournants de la chasse , ramenèrent bien quatre-vingts prisonniers de leurs adversaires devers le dit connétable, lequel ils trouvèrent avec ses chevaliers , où ils faisoient grand’ joie pour la victoire qu’ils avoient eue contre leurs ennemis. Entre lesquels prisonniers éloit le seigneur d’Anières, chevalier, cl messire Janet de Garochières, fils du seigneur de Croisy, lequel étoit à celte be.sogne avec le dit connétable ; et quand il vit son fiis, qui étoit venu contre lui, fut ému de si grand ire que I si on ne l’eùt tenu, il eût tué son fils dessus dit.;
Or est vrai que ceux qui étoienl venus à la dite journée contre le dit connétable avoicnt amené grand nombre de paysans, sur intention qu’ils dussent ruer jus leurs adversaires; mais le contraire leur advint, car ils furent morts sur la place bien quatre cents ou environ , et si en eut de pris six à sept vingts. Et bref après SC retrahit le connétable atout son ost dans la ville de Saint-Remi-au-Plain , dont il s’éloil délogé le matin ; duquel Saint-Ueini cette journée et besogne porte te nom à toujours. Et là fit préparer ses gens afin d’assaillir le chà- (el ; mais ceux qui étoient dedans, véants leur secours mis à déconfiture, se rendirent incontinent au connétable au nom du roi, lequel ainsi les reçut. Et les gens du roi de Sicile, qui étoient environ huit cents bassinets d’hommes d’armes à l’élite, en la comté d’Alençon, tantôt qu’ils surent les nouvelles que les dits Orléanois étoient jà assemblés pour courir sus au siège deSaint-Remi,ils constituèrent et ordonnèrent quatre-vingts bassinets , et les envoyèrent devers le dit connétable au dit lieu de Saint-Rcmi , pour lui faire secours et aide, lesquels y furent dedans quatre heures après ; et pour la grand’ déconfiture et reddition du dit chàtel, dont ils ne savoient rien, eurent moult grand’ joie, et grandement remercièrent le dit connétable , et rendirent grâces à Dieu de la fortune que Dieu lui avoit donnée ; et puis se partirent tous du dit lieu , délaissants garnison au dit chàtel, et s’en retournèrent les dits de Sicile devers leur roi et seigneur; et le connétable s’en alla à Bellesme avec ses gens , c’est à savoir le maréchal de France et messire Antoine de Craon.
Lesquels là venus, tantôt après le roi de Sicile et tous ses gens d’armes vinrent hâtivement au dit lieu de Bellesme, et en sa compagnie plusieurs archers et arbalétriers, et autres habUlemenls de guerre , lesquels assirent et ordonnèrent leur siège ; c’est à savoir le roi de Sicile et ses gens occupèrent la moitié du dit chàtel , et le connétable et maréchal occupèrent l’autre partie ; et moult fort le commencèrent à assaillir et envahir puissamment ; et tant y continuèrent , que les assiégeants, non pouvants résister, rendirent eux et le dit chàtel au roi par condition. Et puis après que garnison fût mise en la ville et au chàtel de par
le roi, le connétable se partit et s’en alla lui et ses gens vers Paris ; et le maréchal s’en retourna vers Dreux , et le roi Louis avec scs gens s’en alla devers le Mans pour garder ses terres de son pays d’Anjou.
Lequel connétable, venu devers le roi, le duc d’Aquitaine et le duc de Bourgogne , au dit lieu de Paris , fut grandement festoyé et honoré, tant pour la victoire qu’il avoit eue au dit lieu de Saint-Remi , comme pour autres besognes qu’il avoit achevées honorablement au voyage dessus dit ; et lui fut présentement assignée grand’ somme de pécune pour payer ses gens d’armes qui servi l’avoient au voyage dessus dit; et avec ce lui furent donnés grands dons, tant par le roi comme par le duc de Bourgogne.
Durant lequel temps, Amé de Viry et le bâtard de Savoie menoient forte guerre au duc de Bourbon, au pays de Beaujolois; et environ la mi-avril eurent grand’ rencontre assez près de Villefranche, et ruèrent jus deux capitaines au dit duc de Bourbon : c’est à savoir Yiguier de Rafforl et Bernardon de Sères , avec huit vingts hommes d’armes, tant chevaliers comme écuyers; et peu en échappa qui ne fussent pris ou morts.
Et d’autre partie , le seigneur de Heilly et Enguerrand de Bournonville mettoient en grand’ subjection le pays de Poitou ; et détroussèrent en ces propres jours deux cents combattants des gens du duc de Berri, assez près de la ville de Monlfaucon.
En outre , le grand-maîtrc-d’hôtel du roi , c’est à savoir messire Guichard Dauphin, le maître des arbalétriers de France, et messire Jean de Châlons, atout dix mille chevaux , allèrent de par le roi mettre le siège devant la ville de Saint-Fargeau, en Nivernois , appartenant à Jean , fils au duc de Bar; et eux là étants attendoient de jour en jour à être combattus par leurs adversaires. Néanmoins, après qu’ils eurent là été environ douze jours et perdu plusieurs de leurs gens morts et navrés, la ville se rendit en leur obéissance, et y fut mise garnison de par le roi. Et pareillement le seigneur de Saint-George et autres nobles du pays de Bourgogne étoient pour lors en Gascogne, et faisoient guerre au comte d’Armagnac et à scs sujets. Messire Hélion de Jacque-Villo
CHRONIQUES D'ENGUERRÂND DÉ MONSTRELET; tl4lâl
se tenoit vers Etampcs el conquéroit chacun jour sur les Orléanois, lesquels pour ce temps, avec tous ceux qui tenoient leur parti , étoient moult inforlunès; car de tous côtés on leur laisoit guerre. Pour y remédier et avoir alliance contre tous leurs adversaires, envoyèrent les seigneurs dont dessus est faite mention leurs ambassadeurs solennels devers le roi Henri d’Angleterre et ses enfants, afin d’avoir secours de gens de guerre.
Lesquels ambassadeurs venus devers le roi d’Angleterre, moyennant les scellés et lettres de crédence qu’ils avoient apportés des seigneurs de France qui là les avoient envoyés , traitèrent tant avec icelui roi qu’il fut content d’envoyer aux dits seigneurs huit mille combattants, desquels seroit le chef son second fils, c’est à savoir Thomas , duc de Clarence. Et pour de ce avoir sûreté, bailla aux dessus dits ambassadeurs ses lettres scellées de son grand scel, lesquelles ils apportèrent en France devers les dits de Berri, d’Orléans, de Bourbon et d’Alençon , et autres qu’ils trouvèrent à leur retour à Bourges en Berri. Et furent bien joyeux quand ils virent le scel du dit roi d’Angleterre; car chacun jour ils attendoient d’en avoir à faire, parce qu’ils étoient tous acertenés que le duc de Bourgogne amèneroit le roi de France, avec toute sa puissance, contre eux, pour les conquerra et subjuguer.