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CHAPITRE XCVI

Comment Charles, roi deFrnnce, à grand’ puissance, se partit de Paris pour aller à Bourges, et des lettres du roi d’Angleterre, et autres matières.

Or est vérité qu’en ce temps, Charles, roi de France , pour mettre ses ennemis en obéissance, par la détermination de son grand-conseil , manda par tout son royaume gens d’armes et gens de trait à venir devers lui vers Paris à Melun ; et avec ce fut mandé très grand nombre de charrois et charrettes. Et pareillement les ducs d’Aquitaine et de Bourgogne tirent très grand mandement. Et quand tout fut prêt , et que le roi se devoit partir pour aller en ce voyage, les Parisiens, en très grand’ quantité, avec ceux de l’université de Paris, allèrent devers lui en son hôtel de Saint-Pol, et, présent son conseil , lui requirent instamment

qu’il ne fit nul traité ni accord avecque ses adversaires, sans ce qu’ils y fussent expressément compris et dénommés. Et remontrèrent comment ses dits adversaires les avoient en grand’ haine, parce que de tout ce temps ils avoient tenu son parti et le servi contre iceux. Laquelle requête leur fut accordée par le roi en son conseil ; lequel roi issit de Paris en noble arroi , le jeudi cinquième jour de mai do cet an , et s’en alla au gîte au bois de Vincennes, où étoit la reine sa compagne ; et de là , icelle avec lui, par Corbeil alla à Melun , où il séjourna par aucuns jours en attendant ses gens. Et le dimanche ensuivant, partirent du dit lieu de Paris les ducs d’Aquitaine et de Bourgogne, et s’en allèrent à Melun devers le roi. Auquel lieu et à l’environ venoient gens en grand’ multitude de plusieurs parties du royaume de France. Et le samedi ensuivant, quatorzième jour du dit mois de mai, se partit le roi de Melun, en sa compagnie les ducs d’Aquitaine, de Bourgogne et de Bar, les comtes de Mortaigne et de Nevers , avec plusieurs autres grands seigneurs, chevaliers et gentilshommes; et avoit conclu, avec son grand-conseil, à jamais retourner de son entreprise jusqu’à tant qu’il auroit mis en son obéissance les ducs de Berri, d’Orléans et de Bourbon, et tous leurs alliés. Et s’en allèrent à Moret en Gâtinois , et de là à Montereau-Faut-Yonne ; auquel lieu de Montereau le roi fut blessé à la jambe de la rompure d’un cheval, et de là alla à Sens en Bourgogne , où il séjourna par six jours pour la cause de la dite blessure. Et toujours étoient la reine et la duchesse de Bourgogne en sa compagnie ; lesquelles , reçu le congé de leurs seigneurs, retournèrent au bois de Vincennes. Et le comte de Charolois , seul fils du duc de Bourgogne, par l’ordonnance de son père, s’en alla demeurer à Gand; et bref ensuivant, ladite reine s’en alla demeurer à Melun et y tint son état.

Durant lequel temps, les Anglois de la frontière de Boulenois prirent d’emblée la forteresse de Bavelinghen , située entre Ardres et Calais , laquelle appartenoit au damoisel de Dixmude en héritage , nonobstant que pour lors y avoit trêves scellées entre les deux rois; et fut commune renommée que le capitaine d’icelle, nommé Jean d’Estenbecque, la vendit.

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et en reçut des dits Anglois certaine somme d’argent.

Pour laquelle prise, quand le lendemain les nouvelles en furent épandues par le pays , en fut le peuple , tenant ta partie des François, fort troublé ; mais ils ne le purent avoir autre, et leur convint souffrir. Si demeura le dit capitaine et sa femme paisiblement avec iceux Anglois. Et par ainsi fut assévéré que la prise dessus dite avoit été par son consentement ; car avec ce, aucuns soudoyers qu’il avoit avec lui furent détenus prisonniers et mis à finance.

En outre, le roi Henri d’Angleterre, de l’affinité et alliance de mariage qu’il avoit voulu pour son aîné avec la fille du duc de Bourgogne, fut pour ce temps du tout refroidi, par le moyen des alliances dont dessus est faite mention qu’il avoit faites avec ses adversaires; et aux Gantois, à ceux de Bruges , d’\pres et du Franc envoya lettres en françois par un sien héraut, desquelles la teneur s’ensuit ;

« Henri , par la grâce de Dieu , roi d’Angleterre et de France, seigneur d’Ibernie, à honorés et sages seigneurs, bourgeois, éclievins et avoués des villes deGand, de Bruges et d’Ypres, et du territoire du Franc , nos très chers et spéciaux amis, salut et dilection.

» Très chers et honorés seigneurs et amis , il est venu à notre connoissance , par relation créable, comment, sous ombre de notre adversaire de France , le duc de Bourgogne , comte de Flandre, prend et veut prendre en bref son chemin vers notre pays d’Aquitaine, pour icelui détruire et gâter nos sujets, et par spécial nos bien chers et amés cousins les ducs de Berri, d’Orléans, de Bourbon, les comtes d’Alençon et d’Armagnac et le seigneur d’Albret ; pour quoi, si votre seigneur veut persévérer en son envieux et mauvais propos, vous nous veuillez , par le porteur de cestes , certifier par vos lettres, le plus tôt que vous pourrez, si ceux du pays de Flandre veulent, pour leur partie, tenir les trêves entre nous et eux dernièrement eues, sans vous assister au mauvais propos de votre seigneur contre nous; entendant, honorés seigneurs et très chers amis, que au cas que vous et les communes de Flandre les voudroient tenir et garderai! profit du pays de Flandre , nous entendons et avons proposé de faire pareillement pour notre partie.

PREMIEH, 237

« Très chers et honorés amis, le Saint-Esprit vous ait en sa sainte garde.

» Donné sous notre privé scel, en notre palais de Wesmofitiers, le seizième jour de mai, le treizième an de notre règne. »

Sur lesquelles lettres les dits Flamands répondirent et dirent au porteur que les trêves desquelles ses dites lettres faisoient mention ne vouloient nullement enfreindre ; et qu’au roi de France, leur souverain seigneur, et le duc de Bourgogne, comte de Flandre, serviroientet assisteroient, comme autrefois ils avolent fait, selon leur pouvoir. Lesquelles lettres tantôt après envoyèrent devers le roi et le dit duc de Bourgogne, lesquels étoient encore en la ville de Sens en Bourgogne.

Esquels jours, le duc de Berri, par le conseil du comte d’Armagnac, fit forger monnoie du coin du roi en écriture et en armes, en la ville de Bourges, pour payer les soudoyers ; c’est à savoir blancs, doubles et écus d’or, assez semblables à la monnoie du coin du roi en écriture et en armes, dont le roi et son conseil furent moult déplaisants.

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