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CHAPITRE XCVII

Comment la ville de Vervins fut prise des Orléanois, lesquels peu de temps après s’en partirent et l’abandonnèrent, et de la prise du châtcl de Gersies par messire Sinion de Clermont.

En ces propres jours, la ville de Vervins, qui étoit moult riche et forte, fut prise par déception de messire Clignet de Brabant, de Thomas de Hersis, du seigneur de Bosqueaux, chevaliers, et aucuns autres gentilshommes, jusqu’au nombre de six cents combattants ou environ, de diverses nations, qui étoient de la partie des Orléanois ; et dit-on que ce fut par un boucher et à son instance, qui avoit été banni de la dite ville pour ses démérites, et s’étoit mis en la compagnie du dit Clignet ; duquel boucher la femme avec plusieurs de ses enfants demeuroit en la dite ville. Lesquels, sur le requoi et serein de la nuit , s’étoient mucés emprès une porte ; et quand le jour fut éclairci, environ soleil levant que les guets et gardes de nuit sur les murs se partirent et laissèrent leurs gardes, et que la porte fut ouverte par icelui qui avoit par nuit gardé les clés, et le pont avalé, ceux qui étoient mucés en certains

CIIROINIQUES 1)’E^GUEKUA^]) DE MOINSTRELET. [1412]

lieux, avant que les gardes des portes fussent venues, entrèrent dedans et coniinencèrent à envahir ceux de la ville, qui rien n’y pensoient ; et firent sonner leurs Irompetles, en criant à haute voix : «Vive le duc d’Orléans! » Toutefois il y eut peu de gens de la ville pris; mais ils furent tous dérobés en vaisselle comme en monnoie, tant de l’hôtel du seigneur de Vervins, chevalier, qui pour lors étoit avec le roi ou en la voie, commme des maisons et hôtels des bourgeois et habitants de la dite ville, jusqu’à la valeur de moult de milliers de florins. Lequel avoir fut par le dit messire Cligne!, du gré ou consentement de ses compagnons, tout porté en Ardenne, afin que ceux du paj s et des villes de sa patrie et qui étoient en son aide fussent payés, et aussi ceux qu’il améneroit là.

Et tantôt tous les voisins d’autour furent moult ébahis de peur quand ils surent la chose et le fait. Pour ce vinrent les communes d’autour, tant des bonnes villes comme du pays d’environ, et les assiégèrent et se mirent en peine de reprendre la ville. Là vint aussi le bailli de Vermandois, nommé Le Brun de Bains, chevalier, le seigneur de Chin et plusieurs autres chevaliers et écuyers , bourgeois et autres avec lui , jusqu’au nombre de quatre cents bassinets et six ou huit mille piétons, tous de gens armés puissamment. Auquel siège vint le seigneur de la ville , qui étoit de grand’ noblesse et moult expert chevalier, tantôt qu’il ouït les nouvelles. Si fut tout le circuit entrepris par ceux de dehors ; et par grand’ force et puissance les commencèrent à guerroyer; et les assiégés ordonnèrent leurs défenses sur les murs d’arcs et de sageltes et d’autre trait, en eux montrants et faisants bonne guerre et bonne défense. Et là, en la dite ville furent en cet état vingt-trois jours , et tant que le sixième jour du mois de juin, le sire de Bosqueaux, Thomas de Hersis et le fils du seigneur de Sères, chevaliers, le bâtard d’Esne, et ceux qui étoient avec eux, considérant qu’ils croissoient de jour en jour, et aussi le dérompement des murs, des tours et des maisons, doutants qu’ils ne fussent pris et tués de leurs ennemis, ce jour eurent conseil ensemble où ils se pourroient sauver; et montrèrent grand’ apparence de résister et défendre, pour mieux

celer leur intention. Lesquels, à l’heure que ceux de dehors étoient en leurs tentes et pavillons, et qu’ils séoient au dîner, et qu’ils avoient vu leur guet devant une porte, vinrent les dits assiégés tout en armes, ainsi qu’on avoit accoutumé, et montés sur leurs chevaux; et firent ouvrir les portes ; et tous, exceptés trois qui dormoient ou qui furent trop négligents, saillirent hâtivement hors de la porte, en frappant leurs chevaux très âprement des éperons; et à course de chevaux se boutèrent au bois le plus tôt qu’ils purent.

Ceux qui tenoient le siège, véant ce, furent tous émerveillés. Si boutèrent tantôt arrière leurs tables, montèrent à cheval et coururent après eux et les suivirent à grand efl’ort, tant qu’ils en prirent jusqu’à quarante ou environ; et les aucuns se sauvèrent par force de fuir, et les autres atout leurs prisonniers retournèrent, et puis entrèrent en la ville, où ils trouvèrent les trois Orléanois dessus dits avec aucuns autres chétifs , lesquels, par le commandement du bailli de Vermandois, furent boutés en prison. Et, après ce qu’on eut ouï leur confession, furent, par la sentence dudit bailli, décapités. Et de là après se partit icelui bailli, et s’en alla à Laon, où il mena les autres prisonniers orléanois bien liés, pour les décoller là. Et le seigneur de Vervins demeura en sa ville, et à son pouvoir la fit refaire ; le seigneur de Chin et les autres s’en allèrent chacun en son lieu.

Et après aucuns brefs jours ensuivant, fut pris le châtel de Gersies, qui étoit moult fort, des gens du dit Clignet de Brabant; est à savoir de messire Simon de Clermont, chevalier, un capitaine nommé Mullet d’Autre, et aucuns autres, et le prirent d’emblée à un ma-^ tin. Mais tantôt le dit bailli de Vermandois, eÜ;avec lui les seigneurs dessus dits et grand! nombre de communes, vinrent devant et le recouvrèrent par force d’assaut. Si furent pris les dessus dits Simon, Mullet d’Autre et leurs gens, et menés à Laon, où ils furent tous décapités; et après fut mise garnison dedans ledit châtel, de par le roi, pour le garder.

LIVKE PREMIER.

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