I IO
aguets pour les fructueuses affaires, mirent la main sur celle-ci (i), jusqu’à ce qu’en 1621, un concurrent plus heureux vînt à son tour l'accaparer pour son compte (2). La bonne œuvre de Jean Rouvet, tentée pour le profit de tous, tournait auprofit d’un seul !
Maintenant, puisqu'on va percer de nouvelles rues sur des terrains dont il fut propriétaire, ne pourrait-on pas donner à l’une d’elles, fut-ce à la plus petite, à la plus modeste, le nom de ce philantrope intelligent, en l'honneur duquel la ville de Clamecy, prenant l’avance sur la reconnaissance parisienne, éleva, en 1828, un monument si bien mérité.
ou traite Je la police générale, 1775, in-8°, p. 638 et suiv.j
Çi) Mémoires du P. Garasse, publiés par Ch. Nisard, 1861, in-18, p. 102, 146-148.
(2) V. dans nos Variétés hist. et litt., t. III, p. 317, Y A dois de Guillaume de la Porte , h vite ux ès-halles de la ville de Paris.
L’hôtel Pimodan
Le nom de Pimodan, auquel, en 1862, la belle mort du marquis Georges vint donner un nouveau lustre, est depuis longtemps célèbre dans Paris.
Il brilla pendant plus d’un siècle, écrit en lettres d’or sur marbre noir, au-dessus de la porte de l’un des plus fameux et des plus charmants hôtels de l'île Saint-Louis. Les gentilshommes d’une antique maison de Loraine, dont l’ins- :ription annonçait le long séjour de cette oelle demeure du quai d’Anjou, étaient
!bien les ancêtres du Pimodan qui mourut si digne d'eux.
Ils s’étaient distingués de bonne heure au service de nos rois, soit dans le parement, soit dans les armées. Un d’eux, pii avait combattu près de Henri IV,
reçut de lui une lettre que l’on croirait écrite au brave des braves, à Crillon. Ce n’est que bien plus tard, sous Louis XV, qu'ils vinrent à l’ile Saint-Louis. Des propriétaires de tout rang, comme on va voir, et de toutes fortunes les avaient devancés dans l'hôtel qui devait longtemps garder leur nom.
Le premier, celui qui l’avait fait bâtir, était un homme de finance, fils d'un cabaretier. Il s'appelait Charles Ciruyn, ou Groin ; son père avait été, comme maître du fameux « cabaret d'honneur » de ta Pomme de Pin , au bout du Pont Notre- Dame (i), le prédécesseur de cet illustre Cresnet. qu'immortalisa un vers de Boileau. Philippe Gruyn. le tavernier. qui, malgré le mauvais renom du métier, se faisait appeler « honorable homme, » et gros comme le bras, avait fait de beaux profits sur les forts écots dépensés chez lui ; il voulut que son fils en pût faire de plus considérables encore. Il le lança dans les grandes affaires, où lui-mème il avait déjà deux frères qui grapillaient
(i) « Auprès du palais, » dit Tallemant, édition P. Paris, t. VII, p. ^4. — V. sur ce cabaret notre Histoire des hôtelleries , t. II, p. 304.
à merveille. Afin de ne pas sortir tout à fait du métier paternel, le fils du cabaretier se jeta, comme ses oncles, dans les subsistances, et s’y engraissa démesurément. Il était, en 1641, commissaire général des vivres pour la cavalerie légère (1), et, afin qu'elle restât fidèle à son nom, il s'engraissait de ce qu’il ne faisait pas manger à cette cavalerie. Un pamphlet, qui parut du temps de la première Fronde sous ce titre : Le Catalo gue des partisans , ensemble leitr généalogie, extraction, vie, mœurs et fortune, nous renseigne ainsi sur les façons administratives des oncles et du neveu, et sur leurs promptitudes de fortune : « Les Gruyn, y est-il dit, frères et fils du maistre du cabaret de la Pomme de Pin , à force de pillages, qu’ils ont faits dans la subsistance , lors de l'établissement d'icelle, ont acquis de grands biens et possèdent des charges de finances très considérables (2). »
Parmi ces grands biens, le neveu possédait pour sa part la terre des Bordes,
(1) Lettre de M. I. Pichon dans le Bulletin de V Alliance des arts , du 10 juin 1844, p. 379.
(2) C. Moreau, Choix de Ma\arinades, t. Ier,
dont il prit le nom, celle de Noizières, près de Lagny, où il faillit se rompre le cou en y faisant travailler au mois d’ocbre 1660 (1), et enfin le bel hôtel de l’île Notre-Dame, ou Saint-Louis, dont nous vous faisons l’histoire.
C’est sur un terrain encore vague, acheté en 1641, qu’on le lui avait construit, mais plus tard, dans le temps ou il était de mode pour les gens de finance ou de Parlement d’avoir sa maison en
rue.
M. le président Lambret de Thorigny et M. de Breton villiers y étaient venus vers le même temps, et l’étendue des hôtels qu’ils se faisaient construire à la pointe de l’île, le luxe qu’ils y déployaient dans les ornements et les peintures des galeries, dont Lebrun et Lesueur avaient été chargés, étaient pour Gruyn, qu’on n’appelait plus que 31. des Bordes, une singulière émulation de magnificence. La maison du fils du cabaret
(I) V., sous la date du 5 oct. 1660, une lettre de Gui-Patin sur cette chute de M. des Bordes- Groïn, auquel il ne marchande pas la vérité sur son origine. Il l'appelle « ce M. des Bordes- Groïn, jadis garçon cabaretier, fils du maître de Ai Pomme Je Pin, aujourd'hui grand partisan. »
égala donc, ou peu s’en faut, celles de ces opulents dignitaires du Parlement.
Lorsque Richelet rédigea dans son Dictionnaire, le mot maison , et chercha quelques belles demeures à citer, c’est à celle-ci qu’il pensa : « M. Des Bordes, écrivit-il, a fait bâtir une fort jolie maison dans rîle. »
Elle futterminée en 1658. Des Bordes ne s’était pas pressé, comme on voit, puisqu’il possédait le terrain depuis dixsept ans. La jolie normande Geneviève de Mony, veuve de M. de Lanquetot, que des Bordes avait épousée pendant l’été de cette année-là, le força bien d’en finir une bonne fois avec cette bâtisse sans fin. Elle ne s’était mariée avec le traitant que par amour « pour la grande despense (1); » et parce qu’elle le sentait fort riche : elle n’était donc pas disposée à n’avoir que l’ombre de cette fortune et surtout à vivre en quelque triste logis, tandis qu’elle pourrait se prélasser en un si magnifique.
Elle fit stipuler au contrat, de façon expresse, qu’elle aurait pour demeure » la maison que le futur époux faisoit
(1) Tallemant, édit, P, Pâris, t, VII, p. 34,
construire en l’isle Nostre-Dame, sur le quay regardant le quay Saint-Paul, »
et non autre. Des Bordes alors s’exécuta, et, peu de temps après, l’on voyait dans l’hôtel, enfin terminé, s’étaler partout, aux plafonds, sur les panneaux, les plaques de cheminée, etc., les armes de la nouvelle épouse, puis le G des Gruyn^ enlacé avec le M des Mony. Ils y sont encore.
Le moment vint où il fallut quitter violemment tout cela. A cette époque, il arrivait toujours une heure où le pouvoir cherchait à voir clair dans l’eau trouble des fortunes financières. Il s’étonnait d’abord de ces rapides improvisations d’opulence, puis de l’étonnement il passait au soupçon, du soupçon à l’enquête, et de l’enquête à l’exécution.
Gruyn avait eu Fouquet pour protecteur.
Après avoir suivi sa fortune, il partagea sa ruine. La chambre de justice de 1661, qui jeta un jour si redoutable dans les dilapidations du surintendant, éclaira des mêmes lueurs la fortune ténébreuse de son protégé, Gruyn, convaincu de fraude et dépouillé, se retrouva, ou peu s’en faut, Gros-Jean, comme avant son entrée dans les affaires, moins l’hon-
neur pourtant, qu’il aurait pu garder en restant pauvre, et moins la liberté aussi. On avait, en effet, commencé par le mettre en prison. Il y mourut.
On ne le plaignit guère. Lorqu’il avait failli se rompre la tête à Noizières, Gui- Patin l'avait gratifié d’une oraison funèbre anticipée qui n’était pas tout à fait un éloge, et dont les expressions sans pitié purent bien être reprises quand il mourut tout de bon (i). « Ne seroit-ce pas, avait-il dit, ne seroit-ce pas grand dommage s’il mouroit ! Mais en cas que cela arrivât et que le diable l’emportât, faudroit -il crier au larron ! » Quelques jours après, des Bordes allant mieux, il avait encore écrit : « On dit qu’il ne mourra pas. N’est-ce pas que Dieu l’attend à pénitence ? Mais seroit-elle bonne sans restitution ? Nenni-da ! Si Dieu attend que ces gens-là rendent tout ce qu’ils ont dérobé, il a beau attendre. » En effet, quoique pressé par la justice, des Bordes ne fit qu’une restitution assez faible, auprès de tout ce qu’il aurait dû rendre. Sa femme, qui, par une précau-
(i) Lettres de Gui-Patin, édit. Reveillé-Parise, t. III p. 282.
tion assez en usage de tout temps dans les ménages financiers, s’était mariée séparée de biens, garda la baronnie de Préaux en Normandie, acquise sous son nom, moyennant 800,000 livres, l'année qui avait suivi celle de son mariage (1).
L’hôtel de l’île fut aussi sauvé. Le fils de des Bordes ne le vendit, comme nous verrons, que vingt ans après.
Fouquet, dans la prison de Pignerol, avait pour compagnon de captivité l’homme qui devait justement succéder à son protégé Gruvn comme propriétaire et habitant de cette belle demeure du quai d’Anjou.
Cet homme est Lauzun, dont vous savez l’histoire, que son mariage clandestin avec la grande Mademoiselle fit disgracier et emprisonner, et qui ne dut de redevenir libre qu’à l’énorme rançon payée par sa royale épouse, lorsqu’elle abandonna au duc du Maine la plus belle part de son apanage : le comté d’Eu, le duché d’Aumale et la principauté de Dombes. Le prix était assez beau pour qu’on rendît à celui dont c’était la ran-
(1) Tallemant, t. VII, p. 35, note de M. P. Pâiris.
çon sa liberté tout entière. Louis XIV pourtant ne lui fit qu’à moitié grâce.
Lauzun ne sortit de prison et n’eût la permission de revenir à Paris « qu’à la condition de n’approcher pas plus près de deux lieues de l’endroit où serait le roi. » Il s’en consola en jouant gros jeu à Paris et en faisant de grandes dépenses dans l’hôtel de l’île Saint-Louis.
Le fils deGruyn des Bordes avait, nous l’avons dit, pu sauver cette propriété du naufrage de la fortune paternelle.
Comment ? par ruse, à l’aide d’un prêtenom. Ce n’est pas lui qui figure dans l’acte de vente, mais un pauvre diable dont il s’était fait un homme de paille le cordonnier Féret. Il comparut comme vendeur, tandis que M. le duc de Lauzun comparaissait comme acquéreur.
Un fils de cabaretier avait fait bâtir l’hôtel, un cordonnier le vendait, n’étaitce pas logique ? On ne s’attendait pas toutefois à voir tant de roture dans l’histoire d’un si noble hôtel.
Lauzun l’embellit beaucoup, car il aimait le luxe, et au sortir de Pignerol il s’était trouvé trop riche, faute d’avoir pu dépenser. « La longueur de sa captivité dit quelque part saint-Simon l’a beaucoup enrichi. »
Il augmenta encore cette fortune par son bonheur au jeu, et mena un train d’autant plus magnifique à Vile saint Louis. Sa mère cependant vieille huguenote du bon temps, passait la vie la plus austère dans un coin de l’hôtel entourée de ministres qui voulaient la maintenir dans sa foi et de prêtres qui voulaient l’en arracher.
Pendant que le fils sortait en grand équipage par la principale porte de l’hôtel, on voyait à certaines heures le père la Chaise, le père Feuillet, del'Oratoire, Bossuet lui même, entrer par une porte secrète pour venir catéchiser la vieille duchesse. C’est le père Feuillet qui eut l’honneur de cette laborieuse conversion .
Après Lauzun et sa mère, nous trouvons à l’hôtel du quai d'Anjou la petite nièce du cardinal Mazarin, l’aimable fille d’Hortense de Mancini et de ce bizarre duc de Mazarin qui pour la sauver de la perdition, n’avait rien trouvé de mieux que de l’enlaidira jamais en lui faisant arracher toutes les dents. Il ne mit pas heureusement à exécution cet acte de prudence sauvage. Mademoiselle de Mazarin s’en alla avec toutes ses dents
toutes ses grâces, au couvent des dames de Sainte Marie àChaillot, d’où, en 1682, le marquis de Richelieu vint l’enlever par escalade pour l’emmener à Londres, où elle devint sa femme (1).
En 17O9, le marquis de Richelieu vendit l’hôtel au receveur du clergé, M.
Ogier, qui sut enchérir encore sur le faste étalé parles autres. « Cette maison dit G. Brice, qui la vit en 175 2. lorsqu’Ogier l’habitait encore, ne se distingue pas beaucoup à l’extérieur de celle des environs. Les vues qui régnent sur l’Arsenal et sur les Célestins sont assez agréables ; mais les appartements y sont d’une richesse qui va jusqu’à la magnificence : l’or y est prodigué partout avec profusion. Ce qui fait présumer ajouta Brice, que le maître a travaillé avec succès pour en acquérir quantité (2).»
C’est après ce magnifique Pierre-François Ogier que vint le premier Pimodan:
« Très haut et très puissant seigneur Charles-Jean de la Vallée, marquis de
(1) V. lettre de madame de Sévigné du 23 décembre 1682.
(2) Description de la ville de Paris , 1752, in- 12, t. II, p. 342.
Pimodan seigneur de Passavant, la Chassée et autres lieux, mestre de camp de cavalerie, ancien premier enseigne delà première compagnie des mousquetaires du roi. »
A la révolution, la noble famille habitait encore Thotel. Le gendredu marquis M. de la Viollaye, proscritpar le comité de salut public, y chercha un refuge.
Sous l hôtel, sous le quai et sous la Seine s'étendent, jusqu'au côté droit du fleuve d'immenses souterrains. M. de la Viollaye vînt s’y cacher jusqu'au jour oùaprès avoir été en proie aux plus grandes privations, aux plus terribles inquiétudes, il put s'échapper par Tissue de la rive droite.
Son arrière-neveu, qui tomba si héroïquement en Italie, avait souffert de pareilles angoisses lorsque prisonnier des Hongrois à Peterwardin, en 1849, il avait eu la crainte d’être fusillé, comme M. de la Viollaye celle de monter sur f échafaud. L’un fut sauvé par cette fuite heureuse dont nous venons de parler l’autre par la fin de l’insurrection hongroise.
Le marquis a raconté lui-même, dans
ses souvenirs militaires (i) publiés en 1860 dans la Revue des Deux Mondes , toutes ses impressions de captif et de condamné, à cette heure qu’il devait croire suprême :
« Je passai, dit-il, toute la soirée à marcher dans la casemate, comprimant les battements de mon cœur et cherchant à me calmer parla pensée que j ’étais dans la même situation qu’un officier qui, blessé mortellement dans un combat, sait qu’il n’a plus que que quelques heures à vivre. Pendant ces heures me dis-je, il lutte avec la souffrance, et moi je suis encore en ce moment plein de force et de vie. ..
<c J’avais conservé uue bague sur laquelle était monté un petit diamant; je la tirai de mon doigt et j’écrivis sur un des carreaux : « Adieu, chers parents, « je vais être fusillé; je suis tranquille « et résigné; je meurs plein de foi et « d’espérance. Chère mère, mon seul chagrin est le vôtre.» Puis je détachai le ruban de ma croix, afin de le tenir sur
( 1] Souvenirs des campagnes d'Italie et de Hongrie, Nouv. édition, Paris, E. Dentu, 1861, 1 vol. in-12, p. 240 et 244,
mon cœur quand je serais fusillé; et, m'asseyant sur mon lit, je repassai dans mon esprit les anciens souvenirs de ma famille; je me rappelai tous les détails de la mort héroïque de lord Strafford, que je n’avais jamais lus sans me sentir saisi d’admiration ; je me jurai de montrer autant de fermeté d’âme que lui.
Les espérances que j’avais souvent caressées dans mon cœur, il fallait les abandonner ; mais je pouvais, en ce moment suprême, gagner encore de l’honneur. »
Noble cœur! il put ressaisir avec sa liberté toutes ses espérances, et cet honneur qu’il désirait pour sa mort à Peterwardin, il l’obtint bien plus beau sous le drapeau de la foi !
L’hôtel du quai d’Anjou est aujourd’hui (i) la propriété du riche et délicat bibliophile le baron Jérome Pichon , qui, après l’avoir loué pendant quelque temps, vers 1844, au Lauzun du roman et de la fantaisie modernes M. Roger de Beauvoir, est venu lui-même l’habiter, et lui rendre, par toutes les recherches savantes d’un ameublement du goût le plus rare et le plus exact, sa physio-
(1) Mai 1863.
nomie du beau temps. L’hotel Pimodan est redevenu vraiment l’hôtel Lauzun ; aussi en a-t-il repris le nom sur la plaque de marbre noir à lettres d’or qui surmonte sa porte d’entrée.
GrâceàM. le baron Pichon, ce beau logis a mérité que M. P. Paris pût dire de lui; « C’est peut-être à Paris la seule maison quidonne encore une idée de l’habitation d’un homme de qualité au XVIIe siècle (i). »
(i) Notes sur les Historiettes de Tallemant, t. VII, p. 35.
L hôtel de Salm
(PALAIS DK LA LÉGION D’HONNRUn)
C'est une Altesse allemande, Frédéric III, rhingrave de Salm-Kyrbourg, qui fit bâtir, peu de temps avant la Révolution, l’hotel tout à la fois élégant et prétentieux, qui devint palais en 1802, quand la grande chancellerie de la Légion d'honneur y fut installée, et dont vous voyez d'ici la porte en arc triomphal, toute grande ouverte sur la rue de Lille, et la jolie terrasse égayant le quai d’Orsay, aux abords du pont de Solférino.
Ce principicule de Salm avait tous les goûts et se permettait toutes les folies. S’ennuyant dans ses Etats, dont une heure de galop de ses équipages lui faisait atteindre l'extrême frontière, il était
venu les manger à Paris. « Le Salm est ici, cherchant à tout vendre et à piaffer, écrivait la marquise de Créqui en août 1786, à Senac de Meilhan ; le baron de Breteuil soutient qu’il n’en a pas pour deux ans, et que l’hôpital sera sa fin (1). »
L’hôpital ! le dénoûment était cruel mais probable toutefois; en attendant, M.de Salm voulut se donner un bel hôtel, et il fit bâtir celui dont je vous parle ici. C’était une dernière fantaisie; une dernière vanité, que notre rhingrave se passait, moins pour le plaisir d’habiter le nouveau palais que pour celui de le construire, car il savait bien qu’avant qu’il lût achevé il ne lui resterait guère que la ressource de le vendre.
Il avait d’ailleurs la prétention d’être un peu artiste, et il voulait le prouver. C’est l’architecte Rousseau, dit Legrand, qui dirigeait les travaux ; mais si vous consultiez le secrétaire du prince ou ses valets ils vous disaient en confidence que Rousseau n’avait rien fait que d’après les dessins de Son Altesse (2). Le
(1) Lettres inédites delà marquise de Créqui P. 59-61.
(2) Ed. et J. de Goncourt, IList. de la société
concierge de Thôtel l’assurait encore longtemps après que le pauvre rhingrave n’était plus là ni ailleurs, ce qui donnerait à croire que c’était un peu vrai. M. de Salm, pour couvrir cette dépense n’avait guère à compter sur ses Etats. Il les avait déjà dévorés deux fois pour le moins. Cette pauvre petite principauté, « dont l’armée, lisait-on dans la Petite histoire de France j pamphlet du temps (i), ne s’élevait pas à la moitié du quart de deux milles mâles, » ne pouvait plus même être hypothéquée. Comment faire ? Le rhingrave se souvint qu’il possédait trois ou quatre villages perdus dans un ravin des Vosges (2). Il les fit mettre aux enchères, et les sommes qu’il reçut s’allèrent engloutir dans la bâtisse du quai d’Orsay. Son dernier louis servit pour la dorure de quelque feston dans cette vaniteuse bonbonnière.
Il n’eut guère que le temps d’y pendre la crémaillère, dans une fête qui fut une cohue. La moitié de Paris accourut
franç . pendant le Directoire , Paris, E. Dentu, in-80, p. 21,
(1) Cité par MM. de Goncourt, p. 21.
(2) Ibib .
y étouffer l’autre. Lilly , qui vint comme tout le monde, en parle ainsi : « Il y avait tant de gens que le prince lui-même ne connaissait pas, qu’il me dit plaisamment : « Beaucoup de personnes qui « sont ici peuvent aussi me croire invité « au bal (i). »
C’était à la fin de 1786; Tannée d’après, l’architecte, pour se payer de ses travaux, avait acheté l’hôtel, et le prince n'y était plus que locataire (2).
La révolution survint, et, comme tous les princes ou seigneurs ruinés, M. de Salm prit parti pour elle. Il se laissa faire capitaine delà garde nationale, afin qu’il fût dit que, né général d’armée, il avait au moins commandé une compagnie.
Grâce àTiniluence de La Fayette, qui Tavait quelque temps employé dans la rue Saint Dominiqne, il parvint même à être commandant de bataillon. C’est en cette qualité, dit le Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution ,
(1) Mémoires du comte Alex, de Tilly, 1830, in-8, t. II, p. 238.
(2) Etat actuel de Paris , 1789, in-8. Quartier Saint-Germain, p. 16
que le vaillant prince de Salm, à la tête de 3,000 hommes, a lait la descente au cimetière des Invalides. Persuadé qu'il s’y tramait quelque nouveau complot, et que tout l’argent et les canons de France y étaient ensevelis, il y pénétra armé de pied en cap. Il y combattit pendant cinq heures entières sans rien trouver contre les intérêts de la nation; et sa valeur contre les morts fit juger de sa douceur avec les vivants. »
Il y a, sous l'ironie de ce dernier trait, une allusion aux bruits qui plus d’une fois, notamment en 1776 (1), au sujet d’un duel du prince avec Lanjamet, avaient couru sur son peu de vaillance : bruit faux, suivant Tilly (2), comme la plupart de ceux qui l’avaient discrédité : « Jamais, dit-il, on ne vit une réputation plus malheureuse. Criblé de coups d’épée, on suspectait son courage ; ruiné, après avoir gaspillé une fortune considérable, sa probité était attaquée. Il passait pour peu sûr au jeu, et il avait perdu des sommes immenses. On n’osait
(1) Lettre de madame du Deffand à Walpole, 6 mars 1776.
'2' Mémoires de Tilly, t. II, p. 238.
pas lui contester de l’esprit, mais on niait qu’il eût le sens commun ; et, avec un fond d’instruction que i’ai trouvé chez peu de gens, sa conversation n’attachait personne. Ne serait-ce point qu’on refuse de la confiance à l'esprit des gens du caractère desquels on se défie ? Haut comme les nues, ce dont tout le monde était parfaitement persuadé, on s’attendait toujours à quelque bassesse pour se dédommager de son orgueil, et l’en punir. »
Son hôtel, où, dans un temps raisonnable, il n’eût pu se maintenir, même comme locataire, mais qu’il avait alors su ne pas quitter, protégé qu’il était par le désordre universel, complice de son désordre particulier, s’était d’abord ouvert pour un club très- ardent. Comme on n’y fit guère que du bruit, cette petite Babel démagogique de M. de Salm ne fut appelée partout que le Salmigondis (i).
Toutes ces prétentions, tout cet étalage de démocratie qui n’avaient pour le pauvre prince sans-culotte que l’avan t&ge de le faire craindre de ses créan-
(i) L improvisateur franc *, t* XVIII, p. 282.
ciers, et de lui permettre de nager toujours, sans qu'on y regardât trop, dans l'eau trouble de ses affaires, aboutirent enfin à une catastrophe.
Il fut arrêté le 13 germinal an II, et conduit à la maison des Carmes (1).
Pour quel crime ? On l’ignora jusqu'à ce que, l’année d’après, le 5 thermidor, quarante-neuf détenus, dont il faisait partie, ayant été appelés devant le tribunal révolutionnaire comme complices d’une prétendue conspiration tramée dans la prison, Fouquier-Tinville fit savoir que « Salm, prince allemand, n’était, sous le masque du patriotisme, que l’agent caché de la coalition allemande contre la France. » Le soir même, quarante-six de ces quarante-neuf accusés, et le prince était du nombre, furent conduits à la place du Trône et guillotinés. Encore quatre jours, et le 9 thermidor les sauvait en perdant Robespierre !
La sœur de M. de Salm, la princesse Amélie de Hohenzollern, voulut emporter ses restes en Allemagne. Elle acheta
(1) A. Sorel, Couvent des Carmes sous la Terreur, 1863, in-8, p. 243.
le terrain voisin du lieu du supplice, où le prince reposait avec treize cents autres victimes, espérant qu'elle pourrait le reconnaître dans cette foule décapitée.
Tous ces soins douloureux furent inutiles (i). Elle n'eut que la consolation d’avoir fait consacrer de nouveau, et enclore de murs, ce terrain, qui avait servi de cimetière aux chanoinesses de Picpus depuis 1647 jusqu’en 1690. Une pyramide commémorative y a été élevée sous l’Empire, et l’on y a bâti un oratoire où chaque année, après la quinzaine de Pâques, les prêtres de la chapelle de Picpus viennent célébrer un service solennel,
C'est là que repose André Chénier, qui tomba, non pas sur la place de la Révolution, comme on le croit, mais « sur la place publique de la barrière de Vincennes (2). »
C’est aussi là que les membres des plus nobles familles : les Montmorency, les Noailles, les Lévis, etc., se font maintenant porter, pour mêler leurs
(1) Biographie , t, XL, p. 199-200.
(2) V. L’Esprit dans l’histoire, ne édit., p. 346.
cendres à celles des victimes que la Terreur prit dans leur maison (i).
Le général La Fayette y repose auprès de sa femme, dont le désir avait été d'être enterrée non loin de son père, le ducd’Ayen, l’une des treize cents victimes tombées sur cette même place.
Revenons à l’hôtel de Salm. Qu'en avait-on fait ?
Des mains d'un prince souverain sans budget, il était passé, sous le Directoire, dans celles d'un garçon perruquier plusieurs fois millionnaire !
Il s’appelait Lieuthraud (2) avant cette fortune; mais ayant changé la savonnette du barbier pour cette autre qui décrasse les vilains, il se faisait nommer, argent comptant, M. le comte ou même M. le marquis de Beauregard, ad libitum .
Les fêtes qu'il donnait étaient d'une magnificence inouïe. Tout Paris y venait
(1) On y atransporté, le corps de M.le duc de Lévis, mort à Venise, près du comte de Chambord. — V. sur ce cimetière des suppliciés à Picpus la Revue rétrospective , 31 juillet 1837, p 149-45 1.
(2) Les frères Concourt l'appellent Leutraud. ^Directoire, p. 348 , et Geoffroy, Neutraud. Son vrai nom était Lieuthraud.
pour admirer l’hôtel et pour rire du maître. Au buffet, en dévorant ses fruits magnifiques, en croquant ses friandises, on avait toujours un coup de langue et un coup de dent à son adresse.
Parmi les histoires qui se chuchotaient chez lui sur son compte, celle de ses premiers pas dans la fortune n’était pas la plus édifiante, mais n’était pas non plus la moins curieuse. Fils d’un vigneron de la Bourgogne ou du Nivernais, et décrassé par le curé de son village, il s’était fait garçon perruquier, comme nous l’avons dit, puis valet de chambre d’un grand seigneur de sa province. Le maître, aux premières crises de la Révolution, voulut émigrer, et son valet dut le suivre.
Toute la fortune de monseigneur, réalisée en beaux louis, avait été mise en des sacoches, qui elles-mêmes avaient été cachées dans le porte-manteau que le valet avait en croupe. On galopa jusqu’à l’extrême ligne de la frontière. Là, monseigneur s’effraya d’un poste de gardes placé au bord de la route. Il dit à Lieuthraud de prendre par la traverse, tandis que lui ferait de même par un autre détour. Ils devaient se rejoindre au delà de la fron-
tière sur un point convenu. Le maître s’y trouva, mais on y attend encore le valet. Son désir d’émigrer n’était pas très-vif. N’ayant plus près de lui monseigneur pour l’v obliger, il tourna brusquement le dos à la frontière, et piqua des deux vers l’intérieur, sûr qu’on ne l’y arrêterait pas, et que son maîlre, pour qui, au contraire, il y allait de la tête, se garderait de l'y poursuivre. Sa résolution fut si vivement exécutée qu’il oublia les sacoches qui lui sonnaient en croupe, et que, revenu à Paris, il se trouva qu’il avait, par mégarde, emporté toute la fortune de monseigneur. Vouloir la rendre eût été se compromettre en pure perte ; il la garda, et par surcroît de prudence il ne perdit pas trop de temps pour faire l’échange de ses louis en assignats. « Il paraît, écrit dans ses Souvenirs (i) Berryer père, à qui nous devons de connaître cette anecdote, il paraît qu'il s'en était procuré une abondante collection, car il se montra tout à coup avec tout l'appareil de l’opulence. »
Ce n'est peut-être qu'une fable, mais elle est de celles qui ne sont jamais tout
i) 1839, in-8, t. I, p. 287-288,
à fait gratuites. Elles ne courent que pour de certaines gens, et on ne les prête qu’à de certains riches.
D’autres versions moins romanesques et aussi peu édifiantes donnaient à la fortune de Lieuthraud d’autres commencements.
Geoffroy, qui dirigeait un des journaux les plus malins du temps, la Feuille du jour, va nous faire connaître une des plus vraisemblables.
Voici comment il sténographia, pour son numéro du g août 1796, l’apologie singulière qu’il avait entendu faire de Lieuthraud, à la porte même de son hôtel, pendant la fête qu'il avait donnée peu de jours auparavant (1) :
« Ce que vous voyez, fait-il dire à un spectateur, ce faste, ces magnificences, ce palais et ces richesses qu’il renferme appartiennent à un garçon perruquier !
Et l’écho étonné répète jusque dans le salon doré : « A un garçon perruquier ! » — Je suis de son pays, reprend le narrateur, je vous certifie les faits ; il n’eût tenu qu’à moi d’aller aussi là-dedans insulter à la misère publique; mais je hais
(1) La feuille du jour, n® 115.
les voleurs et je méprise la mauvaise compagnie.
« Le successeur du prince de Salm est fils d’un pauvre vigneron de Corbigny, près Clamecy et la Charité, département de la Nièvre (2). C’est là qu’il exerça jusqu’à ces dernières années, en tout bien tout honneur, Futile métier de garçon perruquier.
« Comme cet heureux Figaro savait lire et écrire, il quitta son rasoir et commença de se décrasser dans un petit bureau. Bientôt on le vit prendre un vol plus haut, et mon homme se trouva, Dieu sait comment ! intéressé dans une fonderie de canons à Moulins. Il obtint des avances de la République, et fit de très bonnes affaires, car sa manufacture n’a pas rendu un seul canon à nos arsenaux.
(2) Dans la Biographie moderne , 1815, in-8, t. I, p. 156, et dans la Biographie portative des contemporains , p. I, p. 207, on le donne pour le fils d’un notaire d'Avallon. Il serait venu de bonne heure à Paris, où il aurait mené une vie d’expédients peu honorables, jusqu’à ce que la fortune lui eût ouvert un chemin plus heureux, sinon plus honnête. On voit qu'il est assez difficile de savoir la vérité sur le citoyen Lieuthraud. Un seul point reste hors de doute : c’est qu’il ne fut pas la perle des gens honorables.
« Bientôt Paris et le palais royal le voient déployer de grands talents que Dieu lui donna pour manier les finances, et surtout celles d’autrui. L’agiota ge et les moyens auxquels vous donnerez tels noms qu’il vous plaira l’ont rendu un des plus honnêtes gens qui se puisse, car il est possesseur public de richesses énormes, et le garçon perruquier Lieuthraud est le vrai marquis de Cara- ^ bas.(i)
« Il a acquis les superbes attelages de douze chevaux du prince de Croï ; il a acquis Thôtel de Salm ; il a acquis Bagatelle (2) il est l’amant de mademoiselle Lange, de la rue Feydeau, à raison de 10, 000 livres par jour d’avance. (3).
« Il a consacré cette dernière acquisition par deux boîtes à portraits: le sien et celui de la déesse, ornés chacun de 15000 livres espèces et de diamants.
(1) Il comptait par millions, dit Arnault dans ses Souvenirs d’un sexagénaire , t. II, p. 308, et il possédait vingt hôtels plus beaux les uns que
; les autres.
(2) V. plus bas notre chapitre XIII. Après Beauregard, un traiteur acheta Bagatelle. Cen -
1 seur des Journ. { Juin 1797.)
(3) Le Paris de Peltier, août 1796, confirme ces faits.
« Il fournit maintenant du fer à la République, à peu près comme sa fonderie fournissait des canons, et c’est le fer de la République qui, sous les mains du nouveau Midas, se convertit en or ; il a même cela de plus heureux que Tandon, qu’il n'aura pas besoin de découvrir son secret à un barbier étranger, et que si des oreilles d’àne letrahissent il pourra les cacher lui même sous de charmantes oreilles de chien , car il a la réputation de donner le coup de peigne comme un ange.
« Cette fête qui n’est qu’un échantillon de ses folies, lui a déjà coûté i,20olivres en numéraire données au citoyen Daniel restaurateur, pour le prix d’un buffet commandé trop tard et qu’il n’a pas servi. Pour qu’aucun trait ne manque à ce qui peut caractériser la sottise et l’impertinence d’un faquin parvenu, le garçon perruquier Lieuthraud, pour effacer tout vestige de la poudre originelle, et à la fin de la Révolution se fait appeler le marquis de Beauregard. Cet apprenti seigneur est déjà fait aux belles manières ; il singe l’Anglais, et ses billets portaient invitation de venir prendre le thé à l’hôtel de Salm. »
Lieuthraud sentait bien qu’il n’était pas honorable il voulut s’en donner l’apparence par un mariage qui lefutréellelement. Il chercha donc une famille dont la considération jetterait sur ses millions et sur lui un reflet d’honnêteté. Il demanda la main de mademoiselle de Montholon (i). Il ne fut pas agréé tout d’abord, maisil ne fut pas non plus repoussé. Son immense fortune exigeait des égards. Madame de Montholon l’admit chez elle et vint à ses fêtes avec ses filles, mais sans rien promettre : elle attendait.
<( Elle fit bien dit Arnault, qui nous a seul fait connaître ce dernier épisode (2). Pendant qu’elle réfléchissait, la fortune du citoyen Beauregard s’évanouit comme elle s’était formée.
« Le lendemain du bal qu’il donna à ces dames dans son palais, il disparut. Qu’était-il devenu ? Je ne sais ajoute Arnault. La rivière coule pour tout le monde. »
Elle coulait justement devant l’hôtel du faux marquis, et il n’avait qu’àenjam-
(1) Elle épousa le général Joubert, et en secondes noces Macdonald (Sainte-Beuve, Causeries du Lundi , t. XV, p. 183, note.)
(2) Souvenirs d'un sexagénaire , t, II, p. 308.
ber le quai pour y trouver son dernier naufrage. Est-ce là qu’il le chercha ?
C’est possible ; mais il eut auparavant bien des jours de déboire et de honte.
Au mois de janvier 1797, il fut inquiété comme complice de la conspiration royaliste de l’abbé Brottier et de la Ville- Heurnois, mais relâché bientôt. Il en fut quitte pour la peur et quelques jours de prison. Après avoir ainsi payé son titre de marquis, il dut payer plus cher l’insolence de son luxe, qui avait trop frappé tous les regards pour ne pas attirer ceux de la police. Pendant qu’il était en prison Ton avait examiné ses papiers. Peut-être même était-ce pour faire cet examen plus à loisir qu’on l’avait préalablement arrêté (1). Ses escroqueries y parurent évidentes, et, mis en liberté comme conspirateur, il resta comme fripon, sous la main de la justice.
Une action correctionnelle lui fut activement intentée. Il était encore assez riche pour la détourner, et, en effet, il échappa (2) . Après une année d’audace
(1) Biographie moderne , 1815, in-8, t. II, p. i5&-
(2) V. le Grondenr du mois de mars 1797.
nouvelle et d’insolence, il fut repris, et très-sérieusement cette fois. Il eut beau tout essayer pour se défendre et pour prouver que l’emploi de sa fortune avait été aussi délicat et aussi honorable que la source en était honnête, mémoires, lettres dans les journaux, plaidoiries, tout fut inutile. Lieuthraud, désemmarquisé, fut condamné, comme faussaire , à quatre ans de fer, à l’exposition et à la marque.
Un peu d’aide de la part de quelques amis restés fidèles, et beaucoup d’or à propos répandu, le tirèrent encore d’affaire. Le jugement rendu ne fut pas exécuté. Les créanciers de Lieuthraud furent malheureusement pour lui plus impitoyables que la justice. Il avait achevé de se ruiner pour se faire innocent, ou du moins pour se conserver libre. Ceux à qui il devait luirendirent sa liberté bien amère,, en la menaçant de nouveau chaque jour. Fatigué de leurs poursuites, et ne sachant comment s’y soustraire, il disparut, et depuis lors sa trace n’ajamais été retrouvée.
Berryer père, qu’il avait pris pour conseil, le dit positivement, d’accord en cela avec la Biographie moderne (i). « Le
lendemain de sa dernière apparition chez moi, écrit-il (i), il avait disparu, sans que j’aie jamais su ce qu’il était devenu. » Ce qu’a dit Arnault sur sa fin est peutêtre la vérité.
L’hôtel de Salm ne pouvait, en s’échappant des mains d’un tel drôle, devenir brusquement ce qu’il est encore : une succursale du temple de la gloire. Il lui fallait une purification. Madame de Staël y pourvut en venant y tenir, pendant le Directoire, avec Benjamin Constant, les séances du Cercle constitutionnel . Le feu de ces grands esprits ayant passé là^, l’hôtel de Salm se trouva purifié.
(i) Souvenirs, 1839, in-8°, t. I, p. 287.
Archéologie du rat de Paris.
Les rats ! voilà plus que jamais une des grandes inquiétudes de Paris. « Mort aux rats ! » tel est le cri de guerre du moment, en attendant mieux. Vous savez combien de légions souterraines on trouva, en 1860, dans les démolitions du marché des Innocents, au centre même de Paris, et le rongeant pour ainsi dire au cœur.
Dérangés par la pioche indiscrète qui a bouleversé leur gîte, et mis le plus terrible désordre dans leurs magasins — car, sachez-le, ils en avaient d’immenses et d’admirablement organisés — ils ont déguerpi sans tambour ni trompette. Où sont-ils allés? Oh! tout près, dans le voisinage, où ils se sont dédommagés de la
destruction de leurs greniers, en grignotant de leur mieux dans les caves des marchands. Mais d’où venaient-ils lorsqu’ils envahirent le sous-sol du marché des Innocents?
La question est grave et peut nous mener loin, comme vous allez voir. Les légions délogées avec si peu de cérémonie de la Ratopolis des Halles, sont venues des contrées qui avoisinent la mer Caspienne. Quand et comment ? Je vais tâcher de vous le dire. Mais il fautd’abord que je vous parle du rat brun , race aujourd’hui presque éteinte, par suite de la guerre de cent ans qu'elle a dû soutenir contre l’autre, la race roussâtre des surmulots, ou rats d’Asie.
Le rat brun était lui-même un émigré; il régnait en France, non par droit de naissance, mais par droit de conquête.
Il était venu avec les barbares du Nord. « Telle horde, tel rat, » dit M, Toussenel dans son ingénieux livre VEsprit des Bêtes (1). A chaque occupation de la superficie correspond une occupation du sous-sol. Il y a eu le rat des Goths, le rat
(1) 4e édition, Paris, Dentu, i8Ô2,in-8° p.453.
des Vandales, le rat des Huns (x). »
Celui dont nous parlons était le rat des Vandales. Quand il arriva chez nous, il n’eut personne à déloger pour prendre sa place. Les Gaulesn’étaient infestées par aucun individu de son espèce, aussi duton s’y étonner bien fort de la présence de cet inconnu.
En voyant par quels ravages il trahissait tout d’abord son incognito, l’on pensa que sa visite était un effet de la céleste vengeance qui nous frappait, comme elle avait jadis frappé l’armée de Sennacéhérib. Par un passage trop peu remarqué de Grégoire de Tours (2), nous savons comment les Parisiens, qui ne pouvaient expliquer raisonnablement cette invasion souterraine, en cherchèrent l’explication dans une fable. Leur ville de Lutèce, dirent-ils, avait toujours été préservée des incendies et des animaux malfaisants,
(1) M. Toussenel rappelle que le docteur Lallemand a développé la même thèse, et il réclame sur lui une juste antériorité. Il commet seulement une légère erreur. C’est dans le numéro du 10 mai 1847, de la Revue indépendante , et non dans celui d’avril que parut le travail où se trouve ce développement. V. p. 83.
(2) Livre VIII, chap, xxxm.
par la protection d’un dieu, auquel on avait fait hommage de certaines figures, enfouies dans un lieu consacré. Le malheur voulut qu’en creusant un égout, on déplaçât ces saintes images. Alors les bêtes malfaisantes s’emparèrent de la ville, et l’incendie la ravagea (1).
Cette légende, regardée d’un peu près, devient une vérité. Il n’y a là ni dieu en fureur, ni talisman changé de place, mais l’invasion des Barbares apportant avec eux les deux fléaux : l’incendie et les rats.
Une fois maîtres du terrain, les rats bruns ne bougèrent plus. Us détachèrent seulement, auxilc siècle, une armée d’occupation à la suite de celle de Guillaume le Conquérant, qui s’en allait envahir l’Angleterre. Ils avaient assez pullulé chez nous pour pouvoir se permettre cette croisade. Les Anglais nous le rendirent bien : à chaque invasion qu’ils firent sur nos terres, il y eut une nouvelle invasion de rats, qui ayant contracté les habitudes du pays dont ils s’étaient faits les colons, purent donner des leçons d’adresse
(1) V. notre Histoire du P ont- Neuf ,t. I, p. 18 et 19.
et de voracité à leurs frères de France.
Ces rats anglais avaient aussi trouvé moyen de faire irruption en Irlande. Les grenouilles, qui y étaient en grand nombre, leur semblèrent un morceau friand; ils s’en régalèrent donc avec un tel appétit qu’un beau jour il se trouva que la gent coassante avait disparu. Quelle belle occasion de refaire en irlandais la Batrachomyomachie d’Homère! Aucun barde pourtant ne s’en avisa. Les rats, n’ayant plus rien à se mettre sous la dent^ disparurent à leur tour. Le fait est qu'ils sont aujourd’hui, en Irlande, beaucoup moins nombreux qu’au moyen âge.
Il paraît que chez nous les mêmes raisons de dépopulation n’existèrent pas pour eux, et que ce qui faisait leur régal leur fut toujours servi avec une égale abondance. Loin de diminuer, le nombre des rats bruns ne cessait d’aller en augmentant, quand la guerre fit enfin ce que n’avait pas fait la famine.
Vers 1647, Peu de temps avant la Fronde, le bruit courut dans Paris qu’une nouvelle espèce de rat avait tout à coup fait son apparition, et se signalait non-seulement par ses ravages, mais parles combats acharnés qu'elle livrait aux rats
bruns, maîtres du sol et du sous-sol. Ces nouveaux venus étaient de couleur gris de fer, et, à cause de cette teinte de leur pelage, on les appela vulcains.
Les questions de toutes sortes se mirent à circuler au sujet de leur origine, et cette fois encore personne ne trouvant une explication raisonnable, contes et légendes rentrèrent en jeu. Ce qu’il 3^ a de surprenant, c’est que ce furent tout à fait les mêmes qui avaient couru du temps de Grégoire de Tours. O11 reparla des images d’airain enfouies comme talismans dans un coin de Paris, puis dérangées par accident. On ajouta cependant une variante : cette fois, c’était un chaudronnier qui les avait trouvées, puis fondues; dès le lendemain, disait-on, les rats de nouvelle espèce étaient entrés dans la ville (1).
Si l’on eût fait attention que cette invasion suivait de près celle des lansquenets d’Allemagne, qui, pendant toute la fin du XVl° siècle et commencement du XVIIe, avaient ravagé la France tantôt
(1) V. à ce sujet un livre très rare : Recherches historiques , curieuses et remarquables , 1723, in-8°, p. 261-262.
au service de l’un, tantôt au service de l’autre, et si l’on se fût dit que les nouveaux rongeurs pouvaient bien avoir été apportés dans les chariots de ces pillards en échange du butin qu’ils avaient fait partout sur nos terres, on eût été plus près de la vérité.
Alors, toutefois, le mal ne fut pas bien grand; c’était moins une invasion qu’une avant garde d’invasion. Le surmulot, dont la race règne aujourd’hui, ze rat terrible qu’on ne peut chasser maintenant de Montfaucon, et qui, de même, tiendra bon, tout le fait craindre ians le quartier des Halles et du Palais- Royal, ne devait arriver que cent ans plus tard.
Il y avait eu, en 1725, d’effroyables :remblements de terre dans les contrées qui avoisinent la mer Caspienne, principalement dans la partie qu’on nomme le iésert de Coman. Du fond des abîmes prusquemenent ouverts, du sein déchiré les montagnes en travail, qu’était-il ;orti? Des rats! ne croyez pas quej’inrente et que je veuille ici faire de la erreur avec des choses dont Horace, 3hèdre et La Fontaine n’auraient fait
qu’une fable. Ce que je dis est la vérité vraie.
Les rats qui s’échappèrent des montagnes effondrées n’avaient rien d’ailleurs du ridiculus mus du poète, ils étaient gros et forts, armés de dents formidables, et d’apparence terrible sous leurs longs poils roux. Ils s’avançaient par bataillons innombrables, dont la marche sur Astrakan fut signalée dans l’automne de 1727. Rien ne les arrêtait, pas même les grands fleuves, car ils sont bons nageurs. Parvenus au Volga ils le passèrent, ou se logèrent par légions sur les vaisseaux qui s’y trouvaient.
D’autres avaient poussé vers des côtés opposés. Ainsi, toute une armée d’expédition s’était dirigée vers la Sibérie.
Arrivée devant la petite ville de Jaïck, elle s’en empara, » la ville fut prise d’assaut, dit M. Toussenel. L’attaque avait eu lieu à quatre heures du soir ; les vaincus accordèrent en toute souveraineté aux vainqueurs un quartier de la ville. »
Comme nous étions bien loin des contrées envahies, on pouvait penser que nous n’avions rien à craindre de la terrible invasion ; on se trompait. Les vais-
seaux à l’ancre dans les ports russes où les surmulots avaient pris passage, sans s’inscrire sur le livre du bord autrement qu’en le rongeant, revinrent dans nos parages : les rats affamés furent les premiers débarqués. En 1750, ils faisaient déjà rage en Angleterre, où tout d’abord on leur donnait le nom de rats de Hanovre, non parce qu’ils venaient de ce pays, mais parce que leur arrivée se rapportait un peu pour la date avec celle des rongeurs de cour, que le Hanovre avait envoyés en Angleterre avec la dynastie des Georges (1).
Vingt ans après, les surmulots avaient passé le détroit et étaient maîtres chez nous. Le rat noir ne put tenir contre cet intrus dévorant plus fort que lui, mieux armé de dents terribles, et renouvelant tous les ans ses légions par une triple portée des femelles, à douze ou vingt petits pour chaque portée. Il disparut.
Son existence aujourd’hui est un des mythes des caves de Paris et des égouts de Londres.
<( Je me promenais une nuit, dit Al-
(1 ) Magasin pittoresque, 1842, p. 83.
phonse Esquiros (i), avec un naturaliste écossais des Highlands, dans le quartier le plus pauvre le plus mal famé, le plus laid, le plus vieux et le plus pittoresque de la ville de Londres, dans Wapping^.. nous descendions les vieux escaliers, Wapping old stairs, célèbres dans les chansons des marins. La lune répandait sur la Tamise une lumière glacée. Hormis la voix du fleuve, tout faisait silence. Sur les marches de pierres boueuses et déchaussées, nous fûmes alors témoin d’un combat entre deux rats de taille et de couleurs différentes. Le plus faible des deux adversaires fut exterminé par le plus fort, avant que nous eussions le temps de suspendre les hostilités. Mon guide poussa un soupir: « Pauvre Breton, « s’écria-t il, voilà ton sort ! Tu succom- « bes partout sous les attaques des en- « vahisseurs ! Encore quelque temps, (( et le naturaliste te cherchera en vain « à la surface de tes îles natales. »
(1) L Angleterre et la vie anglaise , Ire série, P- 94-95-
(2) C’est le quartier du fameux et inutile Tunnel. Il fait communiquer Wapping avec Rotherhithe.
Combien de fois le chiffonnier de Paris n'a-t-il pas fait, sur le cadavre de quelque rat ainsi tombé sous la dent de son roux ennemi, une oraison funèbre moins érudite, mais aussi touchante!
Le veau qui tette
Paris continue à se rajeunir; mais, ainsi que me disait un barbier, on fait avec lui comme moi avec mes clients :
pour le rajeunir, on le rase.
Une ville nouvelle surgit du chaos.
En bien des endroits, le présent se bâtit avec le passé, le Paris ancien prête ses pierres au Paris neuf. Ceux qui aiment les constrastes trouvent souvent là matière à curieuses antithèses, lorsqu’ils mettent en présence dans leur pensée, d’un côté les monuments dont ces pierres sont les débris, et, de l’autre, les édifices qu’elles servent à élever.
Il me souvient d’avoir lu dans les Comptes des bastiments royaux du xiv siècle, la mention d^une somme payée au marguillier de l’église dont dépendait le cimetière des Innocents pour avoir
vendu au château du Louvre, où se faisait alors un grand escalier en vis (i), plusieurs pierres tombales provenant dudit cimetière. Il fallait « de belles tranches de pierres, » comme on disait alors, et pour les trouver, on n’avait pas reculé devant cette impiété devant cette violation de la demeure des morts. Voici l’extrait de ce curieux compte daté de 1364 : « A Thibaut de la Nasse, marguillier de Saint-Innocent, pour dix tumbes dont Ton a faict marches en la grand viz neuve du Louvre, acheté de là chacune tumbe, pris au cimetière dudit Saint-Innocent, à xiiij sols p., par quictance vii liv. p. (2) »
Si l’on agissait ainsi pendant un siècle de croyance, jugez de ce que ce dut être à une éqoque où tout respect pour les choses vénérées s’était peu à peu éteint dans les âmes; je parle de la Terreur et du Direc-
(1) Cette vis, ou escalier tournant du Louvre, fut célèbre jusqu’à ce que celle qui fut construite aux Tuileries par Catherine de Médicis le devînt davantage. V, au sujet de celle-ci une gaillardise du Moyen de parvenir, 1757, in-12, t. I, p. 257-258.
(2) Cité par M.Léon de Laborde dans sa Notice des émaux, 2e partie, p. 534.
toire. On était alors si bien entré en familiarité avec la mort, qu’on ne pensait pas lui devoir les moindres égards.
Ce n’était partout dans Paris que profanations effrontées des sépulcres. Ici, dans le faubourg Saint-Germain, l’on avait élevé une salle de bal dans un cimetière ; là, près de la rue Saint-Denis, ayant besoin de larges pierres pour le dallage d’un passage, on avait pris celles qui. pendant des siècles, avaient couvert les tombes des religieuses du couvent des Filles-Dieu.
Je trouve à ce sujet de curieux et fort attristants détails dans un petit volume, publié en l’an ix, et intitulé des Tombeaux, etc., par le citoyen Girard (i).
« Le cimetière Sainl Sulpice, dit-il (2), est placé en face latérale de l’église, Il y a sur la porte cette inscription : Has ultra metas requiescunt beatam spern
(1) C’est un pauvre poëme, avec de trop rares notes qui valent mieux <^ue ses vers. En voici le titre complet : Des Tombeaux , ou de V influence des institutions funèbres sur les mœurs, par Girard, auteur de Praxilc , à Paris, chez F. Buisson, imp.-libr., rue Hautefeuille, n<> 20, An IX (1801), I in-12.
(2) Notes , p. 134.
expectantes. On lit au-dessus, en transparent couleur de rose : Bal des Zéphyrs. Tous les jours, le bruit des instruments semble sortir du fond des tombeaux (i).
« Le nouveau passage du Caire, près la rue Saint-Denis, ajoute le citoyen Girard, est pavé en partie de pierres sépulcrales dont on n'a pas même effacé les inscriptions gothiques ni les emblèmes.
Ah ! s’écrie-t-il avec une indignation que dépare un peu l’emphase du temps, détournons nos regards de ces affreux tableaux. Législateurs, hâtez-vous de les faire disparaître de mettre un terme au scandale, de punir l’ingratitude envers
(i) V. sur ce bal la Chronique scandaleuse de Van 1800, Paris, 1801, in-12, p. 17, et les Souvenirs thermidoriens de G. Duval, t. II, p. 72. — Ceux qui permettaient ces profanations eurent leur tour. Comme la place manquait au cimetière de la Madeleine, quand les corps décapités de Robespierre, Saint-Just et Dumas durent y être portés, on les transporta au cimetière des Erraitcis , a l’extrémité de la rue du Rocher. Ce cimetière fut fermé peu après et vendu. On y établit un bal public qui exista jusqu’à ces derniers temps. Les fouilles faites pour la construction de la maison qui le remplace ont mis à découvert les restes de Saint-Just et de Robespierre.
les morts comme un crime envers les vivants, et de donner à vos institutions funèbres le caractère auguste qu’elles doivent avoir. »
Aujourd’hui, de telles profanations ne sont pas à regretter : si l’antithèse entre ce qui était et ce qui est se reproduit encore, c’est d’une façon plus riante, et presque toujours à l’honneur du présent.
Ainsi, qu’a-t-on fait à la place du Châtelet ? Du fond d’immenses cavités, qui, sans qu’on sans doutât, se sont trouvées, être de véritables carrières, on a tiré d’énormes blocs de pierre. Qu’étaient-ils dans ces profondeurs ? les fondements du Grand Châtelet, les murailles des cachots effrayants que la prison cachait sous ses pieds ; et que sont-ils devenus au contraire ? à quoi ont-ils servi ? à la construc tion d’un théâtre. C’est le Cirque, on h sait, qui s’est élevé sur cette place poui y prendre le nouveau nom de théâtre dt Châtelet qu’elle lui imposait si naturel lement. Les cachots dont la pensée seul jetait la terreur parmi le peuple, car 1. Bastille des gens du commun était là ont prêté leurs pierres à celui de tous le théâtres où le peuple aime le mieux s’aller ébattre, parce qu’il y entend par
1er de la gloire de ses enfants sur les champs de bataille. On le voit, comme je le disais, tout est contraste : le cœur populaire, réjoui par le spectacle de ses triomphes, vient à présent bondir de joie et d’orgueil à cette place même où il se serra si souvent sous les angoisses et l’épouvante !
C’était une terrible prison que ce Châtelet, avec ses cachots, dont les deux plus redoutés s’appelaient, celui-ci la fin d'aise , ce qui veut dire que le prisonnier qu’on y enfermait n’avait plus rien à espérer, et cet autre la chausse d'hyp ocras , parce qu’il était en forme de cornet, comme la chausse à travers laquelle on passait l’hypocras pour le clarifier. Au fond était de l’eau croupie, où grouillait toute une population de reptiles, dont le prisonnier, qui devait se tenir debout, les pieds dans le cloaque, sentait les corps froids et visqueux serpenter autour de ses jambes (i). Le frisson vous prend rien que de penser à ces horreurs ; aussi, dans tous les contes d’arrière-boutique, dans toutes les légendes des veillées, le Châ-
(x) V. pour plus de détails notre article suile Châtelet dans V Illustration du 23 août 1856.