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telet se dressait comme un épouvantail.
Jusqu’aux derniers temps, il effrayait le moins poltron, bien que tenant à peine et presque tout ruiné. Claude le Petit, qui aurait eu plus d’un compte à régler avec lui, ne s’arrêta pas trop à l’invectiver dans son Paris ridicule .
Il se contenta de l’apostropher par ces quelques vers ;
Bastiment debasti partout,
Qui sans pied se tient tout debout.
Vieux restes de vieilles masures Que six siècles n’ont pas vaincu,
Chastelet, faut-ü que tu dures i ?. . .
Les abords mêmes en étaient redoutables ; quiconque se sentait la mine d’un vaurien devait craindre d’en approcher, tant les gens de justice y faisaient bonne garde. Berthod. l’auteur du Paris burlesque, qui paraît aussi avoir été de ces batteurs de pavé que le regard d’un homme de police a toujours embarrassés, ne flâne pas longtemps, dans son poëme, aux environs de la terrible geôle. Il s’en va vers les Innocents, avec son compa-
(i ) Paris ridicule et burlesque au xvne siècle , par Cl. le Petit, Berthod, etc. Nouvelle édition, Paris, 1859, in~I2> P- 46*
gnon de promenade, et déjà tout trem blant du pas qu’ils vont avoir à franchir, il lui dit :
Faut passer sous le Chastelet Et ce diable d'endroit fourmille D'Officiers d'Hostel de Ville,
Qui sont des Archers, des Sergen s,
Et de cette sorte de gens .
C'est une race très-meschante ,
De qui la vie est insolente,
9 Et qui, sans rime ni raison,
Vous fourrent un homme en prison Sous une simple conjecture,
Pour dire qu’ils ont fait capture .
Cache donc bien ton pistolet,
Qu'on ne te saisisse au collet 1 .
Ce qui semble singulier, mais ne rentre que mieux dans la loi des contrastes rappelée tout à l'heure, c’est que plus d’un cabaret célèbre se trouvait aussi de ce côté, tout près de la prison, dont l'ombre seule aurait dû faire fuir la joie.
Rousseau, ce traiteur si vanté à la fin du règne de Louis XIV, dans les pièces de Lusage et de Dancourt, dressait ses tables fameuses non loin de là (2). C'était le Véfour du temps. Or, où se trouvait
(1) Paris ridicule et burlesque, etc. p. 124-125.
(2) V . notre Histoire des hôtelleries et cabarets,
son Palais-Royal? où voyait on resplendir son enseigne :A la Galère d' argent} dans la rue d’Avignon, ruelle infecte, qu’on a balayée, avec toutes les autres ordures de ces quartiers.
Un autre cabaret d’honneur, comme on disait sous Louis XIII, la Table Roland, se trouvaitaussi parici, à V Apport- Paris, à deux pas de la Vallée de Misère (i), dont le nom longtemps mérité, contrastait si singulièrement avec les copieuses ripailles de la Table Roland et des autres tavernes du voisinage (2), ce qui faisait dire en 1608 par l’auteur de Y Ode à tous les cabarets de Paris:
Que n’ai-je cent mille ducats Afin d’en faire bonne chère De tous les morceaux délicats Qui sont dans ce lieu de Misère s/
(1) V. r Histoire du Pont-Neuf , t. Ier, p. 54, pour cette vallée devenue le quai de la Mégisserie.
(2) Les fameux cabarets, les illustres traiteurs^ comme on disait déjà vers 1687, étaient si bien tous de ce côté que le bureau de la corporation, au xvme siècle, avait été placé tout près, au quai Pelletier.
(3) La table Roland est citée aussi dans le Guidon bachique. V. la Caribarye des Artisans , nouv. édit., 1862, in-12, p. 163.
Jusqu’en 1758, les gourmets du bel air, les becs friands des métiers y firent de belles ripailles, et le maître du cabaret de bonnes affaires ; mais la vogue cessa tout à coup, la taverne perdit sa chalandise. Maison, clientèle, ustensiles, meubles et jusqu’à la table qui avait fait la fortune de la maison, car on prétendait que Roland y avait bu avec les quatre fils Aymon (1) : tout fut vendu en bloc pour 20, 100 francs (2)! C’est pitié, quand on pense à ce que se vendent aujourd’hui les restaurants et les cafés, même lorsqu’ils n’ont plus la vogue.
La dernière maison de traiteur qui ait survécu de ce côté est celle du Veau qui tette.
Elle datait de loin. Tout le XVIIIe siècle l’avait vue florissante, et nous l’avons connue encore célèbre. Sa renommée lui venait du mets délicat importé chez nous par les pieux gourmets d’Italie,
(1) V. les Visions admirables du pèlerin du Parnasse., e te, 1635,111-12. et sur ce livre un curieux article de Nodier dans le Bulletin du Bibliophile. août 1835, p. 10.
(2) Cette vente se fit en février 1758. V. les Annonces-affiches de Paris pour ce mois-là, p. 130.
au temps des Médicis, et dont le nom embarrasse tant les érudits, lorsqu’au lieu de son appellation française, le Veau qui tette , les auteurs du XVIIe siècle, tels que Scarron (i), le désignent par son appellation italienne : Vitelle mongano , le veau Mongane, qui, sans en avoir l’air, à le même sens (2). La place qu’occupait cette célèbre taverne et d’où les dernières démolitions l’ont fait déguerpir, n’était pas celle où son renom s’était d’abord fondé.
Le cabaret du Veau qui tette avait longtemps été installé en deux petites maisons adossées à la prison même, et dont le toit servit souvent de halte propice aux prisonniers qui s’évadaient.
Plusieurs années après la démolition du Châtelet, elles étaient encore debout ; enfin il fallut les jeter bas, pour agrandir et régulariser la place. C'est alors que le
’ i) Le Virgile travesti, édit. V. Fournel, p. 21 ; et une excellente note, p. 433.
(2) Mongano est une altération du verbe italien mnlgo, qui veut dire teter . V . les Origines delta lingna italiana de Ménage à ce mot (le Mènagiana, 1729. in-12, t. III, p. 129), et les Lettres du président de Brosses, 1836, in-8°, 1. 1,
Veau qui tette , à qui une plus lointaine émigration eût été fatale, vint où nous l’avons connu, àdeux pas de son ancienne place. Alors déjà il commençait à mentir à sa renommée, il dédaignait, l’ingrat ! le fricot fameux auquel il devait sa fortune, le veau n’avait plus ses préférences, le mouton l’avait remplacé.
Il est vrai, s’il faut en croire Prud’homme (i), qu’on l’y accommodait à miracle, et que si l’on voulait faire, comme il dit, « des parties fines de pieds de mouton à la Sainte-Menehould, à l’anglaise, à l’égyptienne, » c’était chez le traiteur du Veau qui tette qu'il fallait aller. « Il accommode, dit-il, les pieds de mouton de tant de manières, qu’il pourrait faire un repas de dix services, composé exclusivement de pieds de mouton (2). »
ILes ventes par autorité de justice, qui s’étaient faites longtemps sur le pont Saint-Michel, avaient alors lieu sur la place nouvelle du Châtelet, et les huis-
(1) Miroir historique , politique et critique de V ancien et du nouveau Paris , 1807, in-i2,t. VI, p. 231.
(2) V . aussi Y Almanach des Gourmands de 1801*
siers, fripiers,, brocanteurs, étaient la clientèle naturelle du Veau qui tette.
On y voyait affluer, en des salles ou des cabinets spéciaux, tous ces gens de la haute friperie qui avaient fait la fortune de la Table Roland depuis le temps de Louis XIII (i) jusqu’à l’époque déjà indiquée, où elle avait cessé d’exister. Il y venait surtout des vauriens de la Grafignade . On appelait ainsi les brocanteurs de tableaux^ qui, après avoir fait longtemps leurs ventes sur le pont Notre-Dame (2), et tenu leurs réunions, dites de la Curiosité , dans un cabaret borgne de la rue de la Vanerie, appelé du Franc-Pineau — pour faire croire sans doute qu’on n'y buvait que de ce vin pineau , vanté par Rabelais — avaient émigré, après la sentence du 23 novembre 1742 qui défendait leurs assemblées (^3), dans les autres cabarets du voisinage, et notamment au Veau qui
(1) V . dans les Variétés Jiistor. et litt. de la bibliothèque elzévirienne. t. VI, p. 40, la pièce intitulée : la Propriété des bottes en tous temps, dont la date est 1616.
(2) Mémoires de V Académie de peinturent. II P- 5-
(3) Fréminville, Dictionnaire de la police , p. 12
tettc. Ils s'y mêlaient aux huissiers priseurs, qui, dans ce temps-là, n’étaient pas une classe beaucoup plus scrupuleuse, mais qui, gagnant ainsi d'autant plus d’argent, n’en faisaient que de meilleures ripailles.
« De crainte, dit encore Prud'homme (1), que les frais de justice n’absorbent toute la valeur des objets vendus, ils ont attention de porter sur le mémoire de frais, dans un style grec , la dépense du déjeuner qui se fait au Veau qui tette, avec des pieds de mouton et le meilleur vin blanc. »
Il ajoute ensuite, à propos de la fontaine qu’on parlait alors de construire « sur la place : Il faut espérer que les « huissiers mettront de l’eau dans leur « vin. »
Or, il y a cinquante-deux ans que la fontaine coule, et je ne crois pas qu’une goutte de son eau soit entrée dans leurs verres.
(1 Miroir historique de Paris , t. VI, p. 231.
La civette.
Parmi les maisons jetées bas, pour faire place à la façade nouvelle du théâtre-Français, ou plutôt au square qui égaye et dégage ses abords il en est une qui, à cause de sa renommée européenne et pius que centenaire, demande ici quelques mots d histoire. Jevais s'il vousplait, vous les dire, et sans grande peine; car un homme dont les Mémoires ne contiennent pas beaucoup de chapitres aussi faciles à citer, Casanova de Seingaldt, les a dits avant moi.
C’est de la fameuse boutique où se vendait le tabac delà Civette qu'il estquestion. Elle date d'il y a cent dix ans. Son premier emplacement ne fut pas ou nous l’avons vue, mais plus près du Palais- Royal, en face même du café de la Régence, ou tout bon joueur d’échecs et bon
priseur, n'entrait jamais sans avoir rempli sa boite de son tabac parfumé. En 1829, le duc d’Orléans ayant complété par ici son Palais-Royal, la vieille boutique dut disparaître, et disparut en effet pour laisser bâtir la galerie de Nemours. Elle ne recula pas plus de quatre ou cinq maisons, en remontant vers la rue Richelieu. Ce n’était pas assez loin pour que la vogue ne suivit pas. Elle suivit, et après la nouvelle et courte émigration de la célèbre boutique, nous la voyons qui suit encore. Elle a bravement, d’une seule enjambée, passé avec elle de l’autre côté de la rue.
Casanova venait d’arriver à Paris lorsque commença cette mode tabagique.
C’était en 1750. Il s’en étonna et voulut en savoir la cause comme s’il était toujours nécessaire qu’une mode eut sa raison.
Celle-ci pourtant, par exception, avait la sienne et Casanova justement se trouvait avoir sous la main un homme capable de le renseigner sur ce point comme sur bien d’autres.
C’était un jeune homme de vingt et un ans à peu près, qui se nommait Pierre Patu, d’une bonne famille de robe, avo-
cat lui même, homme de lettres aussi, mais flâneur avant tout. Il en avait le goût, et le barreau ainsi que les lettres lui en laissaient le temps. Flâner et courir étaient si bien sa vie que lorsqu'il fût las de flâner dans Paris, il se mit à flâner à travers l'Europe. Il alla voir deux fois Voltaire aux Délices, la première dans l'automne de i 755, avec Palissot (i)la seconde, l’année d’après, avec d’Alembert (2), et il y serait sans doute encore retourné si la mort ne l’eut brusquement arrêté, le j2o aoûti757 à Saint- Jean de Maurienne (3)
Ce petit Patu, comme l’appelait Voltaire, savait tout son Paris par cœur depuis l’histoire de laboutique bien achalandée, voire du mauvais lieu (4), et le nom des principaux clients jusqu’au dé-
(1) V. Lettres de Voltaire à Thiriot du 8 nov. 1 755? et à d’ Argentai du 29 octobre.
(2) Lettre de Voltaire à Palissot, du 30 novembre 1756.
(3) Lettre de Voltaire à Palissot, du 12 janvier
(4; Quelques notes de son curieux recueil, Choix de petites pièces de théâtre anglais{ 1756, 2 vol. in-12), prouvent qu’en ce genre il n’ignorait rien.
tail des misères enfouies dans les mansardes littéraires, et même jusqu’au titre des pauvres ouvrages que les rats mangaient en attendant les lecteurs.
La rencontre d’un tel homme avait été précieuse pour Casanova, d’autant plus que tout roué qu’i^l fut, ses premiers pas dans Paris avaient été de vrais pas de clercs et ses premières questions de véritables naïvetés. Avec Patu, qui était fort bon diable et suffisamment bavard ce dont ne se plaint jamais celui qui a beaucoup à questionner et à apprendre, Casanova put-être curieux et même naïf tout à son aise.
Les voilà donc l’un et Vautre, celui-ci ne cessant pas de questionner, celui là ne se lassant pas de répondre, qui, bras dessus bras dessous, descendent du Palais-Royal dans la rue saint-Honoré et tombent au beau milieu de la foule qui se presse devant la Civette . Là-dessus, étonnement de Casanova et en même temps sourire satisfait du complaisant cicérone, tout heureux de la question qu’il pressent et qui va lui permettre une nouvelle anecdote. Il la raconte et rentré chez lui Casanova l’écrit dans ses Mémoires , qui nous Vont transmise gâ-
tée par le voisinage d’une foule d’autres. (i).
— Que font tous ces gens à cette porte ? dit l’Italien.
— Ils viennent acheter du tabac.
— Sans doute parce qu’on n’en vend que là ?
— Nullement ; on en vend en mille endroits ; mais depuis trois mois, personne ne veut que celui qui se vend ici. Il faut être un croquant pour ne pas avoir dans sa tabatière du tabac delà Civette.
— Il est donc meilleur que les autres?
— Pas tout à fait.
— Pourquoi donc est-il à la mode ?
— Parce que la duchesse de Chartres Ta voulu.
— Qu’a-t-elle fait pour cela ?
— Presque rien. Deux ou trois fois, en descendant de ses appartements du Palais-Royal, elle a fait arrêter sa voiture devant cette boutique, y a fait remplir sa tabatière, et a dit bien haut à la marchande que son tabac était le meilleur de Paris. Il n’en a pas fallu davantage. Quelques badauds avaient entendu les paroles de la duchesse, le lendemain
(i) V. l’édition belge de ces Mémoires, 1860, in-12, t. II, p. 178.
tout Paris les connaissait, et le surlendemain la foule affluait à la Civette , qu’elle n’a plus abandonnée.
— La marchande a dû faire une belle fortune.
— Jugez-en. Il est des jours où elle vend plus de cent écusde tabac.
— La duchesse ignore sans doute qu’elle est la cause de ce grand bonheur ?
— Au contraire. C’est la plus belle âme de princesse qui se puisse voir, et ce qu’elle a fait là n'est qu’une ingéniosité de son bon cœur. Cette marchande venait de se marier, la duchesse voulait du bien au jeune ménage, mais elle désirait que sa bonne œuvre n’eût pas l’air d’un bienfait, et n'entraînât pas les gênes de la reconnaissance.
— Elle imagina ce. que vous venez de me dire ?
— Justement. N’est-ce pas divin?
Casanova applaudit de bon cœur, et je suis sûr que vous ferez comme lui.
La bonne duchesse de Chartres était la charmante et spirituelle Louise de Bourbon-Conti, mariée alors depuis six ans au fils aîné du duc d’Orléans, et non pas, comme plusieurs l’ont pensé et dit, au mépris des dates, cette autre bien»
faisante princesse qui porta plus tard dans la maison d’Orléans des vertus encore plus hautes, et les pratiques d’infatigable charité de son père le duc de Penthièvre.
Un pareil trait était dans les habitudes de son cœur, mieux encore que dans celles de la princesse, surtout spirituelle, à qui il est pourtant juste de le rendre. Quand on le prête à la fille du duc de Penthièvre, il n’y a d’invraisemblance que pour l’époque, antérieure de plusieurs années à celle où elle fut à son tour duchesse de Chartres. Afin de prouver qu’une si délicate façon de faire le bien était, comme je fai dit, dans ses habitudes de bienfaisance, je vais citer un trait, bien à elle cette fois, qui ne nous éloignera que du temps où nous étions tout à l'heure, mais nous laissera au Palais- Royal.
Quelques années avant la Révolution, la duchesse avait remarqué, parmi les plus jolies enfants qui jouaient dans le jardin du Palais-Royal, une petite fille qu'on appelait Marie.
— Que font tes parents ? lui dit-elle un jour qu’elle était descendue dans le jardin.
- Ils sont cordonniers, madame, et je travaille avec eux ; mais il fait bien noir dans la boutique, et le gros fil poissé écorche les doigts.
— Quel est donc le métier que tu préférerais ?
— Oh ! madame, un métier où tout sent bon, où l'on a toujours du grand air et des fleurs: je voudrais être bouquetière.
Le lendemain une des dames de la duchesse emmenait Marie dans la plus coquette boutique de vannier des envi rons, et lui achetait un éventaire tout pomponné de faveurs roses, puis elle la conduisait au marché où se vendent les fleurs, lui achetait le plus joli assortiment de roses et d’œillets qui se pût voir et sentir ; et la quittant sans rien dire, elle lui laissait pour dernière joie après tous ces bonheurs, une belle bourse aux chiffres de la bonne duchesse, et toute remplie de pièces d’or.
C’est sous le plus gros bouquet que Marie trouva cette riche surprise. Elle n’oublia jamais ce jour et tous ses bonheurs ; elle grandit, et sa reconnaissance grandit avec elle. De toutes ses fleurs, c’était la plus vivace ; elle avait pris
racine en son cœur, le matin où les larmes de la joie dans les yeux, Marie avait souri à ses premiers bouquets.
On arriva au plus terrible temps de la Révolution, La duchesse d’Orléans, comme on l’appelait chez les respectueux, la citoyenne Egalité , comme on l’appelait ailleurs, ne fut pas d’abord inquiétée. Sa réputation de bonté la protégeait. On la laissait vivre partout, auprès de son père, à Vernon, àChâteauneuf, au Palais-Royal même, sous la garde des heureux qu’elle avait faits. Il y avait par malheur, chez le peuple, des gens qui se lassaient vite alors d’être justes et reconnaissants. Sur leur dénonciation, la duchesse, qui se trouvait à Vernon, fut arrêtée le G octobre 1793 (24 brumaire an II), amenée à Paris, et enfermée au Luxembourg (1). Elle y resta onze mois, manquant presque de tout et n’ayant pour compagne qu’une fille de mauvaise vie, nommée Dauphin qu’on lui avait donnée par moqueuse ironie pour sa vertu, mais dont, à force de bonté souriante et digne, elle parvint
(I) E. Delille, . Journal de S. A. S. madame la duchesse douairière d* Orléans, 1822, in-8°, p. 62-64.
à faire la servante la plus respectueuse et la plus dévouée (i).
C’était un enfer dont elle avait dompté le démon. La maison Belhomme, dans la rue de Charonne, où elle obtint d’être transférée pour des raisons de santé, qui n’étaient pas une vaine excuse (2),, fut le purgatoire, presque le paradis, tant le retour des amis qui avaient pu survivre vint le charmer et l’embellir.
Marie la bouquetière ne fut pas la dernière à savoir en quelle détresse était I tombée la duchesse, et quel asile on lui avait imposé.
Elle y courut, non des mieux parées, elle n’en avait pas pris le temps, mais ce qu’elle possédait : son argent, ses fleurs, son cœur, elle tendait tout à pleines mains.
— Prenez, madame^ dit-elle avec un sanglot, et en laissant échapper une larme qui vint tomber comme une perle sur sa plus belle rose.
C’est celle-là que prit la duchesse.
— Merci, Marie, lui dit-elle, tues une orave fille, et je ne regrette plus d’être
(1) Ibid.) p. 67.
[2) Ibid., p . 69-70.
malheureuse, puisque cela me vaut cette preuve de ta reconnaissance.
Elle embrassa l’enfant sur le front ; une nouvelle larme roula sur une rose, elle était tombée des yeux de la duchesse. Depuis lors, chaque matin, pendant tout le temps que la bonne princesse resta dans sa prison, il lui arrivait un joli bouquet formé des fleurs les plus nou- I velles et les plus fraîches, mais au milieu duquel s’étalait toujours une rose comme celle qu’elle avait choisie le jour de la visite de Marie.
Cette anecdote ne se trouve pas dans les histoires déclarées authentiques de la bonne duchesse, mais elle n’en est pas moins vraie pour cela. La charité fuit les récits officiels, la reconnaissance fait de même ; et si on les trouve l’une et l’autre dénoncées quelque part, c’est d’ordinaire dans quelque coin de petit journal discret encore à force d’être obscur. Une gazette de ce genre et à l'humble bruit sans écho, la Petite Poste du mois de prairial an V, nous a seule révélé les péripéties de la touchante aventure, son exorde et son dénoûment.
La duchesse, si elle le sut, ne se fâcha pas de l’indiscrétion du journal, il l’a-
vait faite pour si peu de monde! Delille, son valet de chambre, fut toutefois plus adroit encore. Pour être sûr de ne la pas fâcher, il ne raconta que lorsqu’elle fut morte le bien qu'elle avait fait.
Même malheureuse, prisonnière et pauvre, elle avait trouvé moyen d’être bienfaisante. C’était chez elle une incorrigible vertu.
Un jour, un peu d’aisance était eptré dans sa chambrette de la maison Belhomme. Une dame mystérieuse avait fait arrêter sa voiture à la porte, s’était glissée jusqu’au près d'une des femmes de la princesse, lui avait remis un rouleau d’or et avait disparu. La duchesse n’avait pas repoussé l’argent ainsi venu.
Elle connaissait trop les délicatesses des bienfaits adroits, pour ne pas accepter celui-ci qui lui fournissait d’ailleurs les moyens de revenir elle-même à la bienfaisance. Les douceurs qui étaient entrées avec le rouleau d’or chez la prisonnière ne furent pas pour elle, mais pour tout le monde à l’entour, même pour les pauvres visiteuses, auxquelles sa joie était de faire remporter quelques petits présents, ne fût-ce qu’une friandise, en
échange des consolations qu'elles avaient apportées .
« Plusieurs des autres religieuses de l'abbaye de Montmartre, avec qui la princesse avait été élevée dit Delille, allaient souvent la voir... Un matin, on avait pu lui procurer quelques légères provisions de petits pains et de biscuits. Une de ces bonnes religieuses arriva. Aussitôt la princesse veut les lui donner ; mais celle-ci les refuse avec attendrissement et d'une manière à ne laisser à Son Altesse aucun espoir de les lui faire accepter. Pendant que la sainte fille parle avec madame la comtesse de la Tour du Pin, la princesse se lève, fait semblant d'avoir quelque chose à écrire prend les petites provisions, s'approche doucement, met un genoux à terre pour avoir plus de facilité, et les fait entrer dans la poche de la religieuse sans qu’elle s'en aperçoive. »
Quel joli tableau ! Pourquoi le fils de cette sainte, le roi Louis-Philipe, ne l'avait-il pas fait peindre dans sa galerie du Palais-Royal ?
Un sinistre à la cité d Antin
L’ambassade d'Autriche déménagea vons le savez, en 1862, pour s’en aller loger rue de Grenelle-Saint -Germain, dans Thôtel que venait de quitter le ministre de l'intérieur.
Il est dans la destinée de cette belle maison de servir de demeure à des étrangers de distinction. Pendant la Régence, lorsqu'elle était encore neuve, peu d’années après que l’Assurance, un des bons architectes de ce temps là, l’eût achevé de bâtir pour le marquis de Rothelin (1), dans un style plus coquet que magnifique, et moins grandiose qu’élégant, dont le caractère ne s’est pas complètement perdu sous une foule de remaniements et
(1) G. Brice, Description de ta ville de Paris i ,1752, in-8°, t. III, p. 487.
de transformations, elle avait été habitée par le baron suisse Hoguer, un des plus riches et des plus influents financiers de son époque (1).
On y fit alors ce qu'on y va faire encore : beaucoup de politique ; car Hoguer était un banquier homme d’État, en relation de diplomatie autant que de finance avec les principales cours du Nord. Il logea même, en 1716, dans cet hôtel, l'ambassadeur extraordinaire de Suède, M. le Comte de Spaar (2).
Pendant les entr'actes diplomatiques, il y donna d'admirables fêtes, dont la splendeur va pouvoir renaître aussi, car l’ambassadeur d’Autriche à Paris a dans son passé de belles traditions de magnificence (3).
Or, nous souhaitons à la politique dont on va s'occuper ici une autre fin que celle qui tut le dénoûment des en-
(1) Nous avons fait, et nous publierons quelque jour le roman de sa fortune et de sa vie sous ce titre : une Prédiction .
(2) G. Brice, t. Il J, 488.
(3) N'est-ce pas à l'hotel de la légation autrichienne, du temps que M. d’Appony était ambassadeur, qu'on donnait ces matinées dansantes qui firent quelque temps fureur, dans ce
treprises d’Hoguer. Il mourut ruiné, proscrit, et M. de Goërtz, qui était de moitié dans ses desseins, fut décapité à Stockholm.
Nous espérons aussi surtout que les fêtes qui seront données dans ce palais de la nouvelle ambassade autrichienne ne rappelleront en rien cette fête fameuse que donna, sous le premier Empire, un autre ambassadeur du même pays; fête admirablement préparée pour être la plus belle de toutes celles qu’on eût encore vues, mais qui, au lieu de jeter son éclat sur l’une des plus joyeusesjournées de cette époque rayonnante, n’y jeta que le plus effroyable deuil.
Un livre des plus intéressants, publié dans ces derniers temps (i), a justement consacré tout un chapitre de navrante
monde oisif, qui n'a pas même besoin du travail du matin. Madame la comtesse de Bradi a fait sur ces bals de midi un très joli article dans le tome II du Livre des Cent et un et il en est aussi parlé dans une Chronique de la Revue de Paris , du 7 juin 1840, p. 67.
(1) Les salons de Vienne et de Berlin , par l’auteur des Hommes du jour (cet auteur est M. H. Blaze de Burv). Paris, 1861, in-18.
curiosité à cette tête sinistre de l’ambassade d’Autriche, le ier juillet 1810.
Comme l’installation de l’ambassade dans son nouvel hôtel donne à ce chapitre une sorte d’à-propos, et comme il nous ramène aussi sur la page la plus dramatique de l’histoire d’un quartier, la Chaussée-d'Antin, dont la tiansformation devient complète, on croira, comme nous, que l'instant est bien pris pour l’analyser ici en quelques mots.
L’homme qui parle dans ce chapitre est le spirituel Allemand, M. de Varnhagen de Ense, l’un des hommes d’outre- Rhin qui toujours ont su le mieux voir, puis après, le mieux dire ce qu’ils avaient vu ; charmant et intarissable conteur, dont M. de Sternberg disait avec raison : « C’est le premier des maîtres dans cet art des mémoires parlés qu’on appelle la conversation. ».
Sa femme, autre bien vif esprit, a dit de lui : « que son oreille était un crible qui ne laissait rien passer que d’irréprochable (i). » On pourrait ajouter que son
(i) Madame de Varnhagen avait elle-même beaucoup d'esprit, mais ne pubia rien de son vivant. Varnhagen, qui lui survécut, n'eut pas
œil était un microscope qui ne savait rien voir que de curieux, mais qui alors, quand la curiosité le fixait, saisissait et voyait tout avec la plus admirable lucidité (i). vSongez en outre que, pour se bien servir de ces deux meilleurs instruments, M. de Varnhagen était doué du plus beau sang-froid du monde, qu'il ne laissait jamais distraire ni fausser son attention
la même discrétion à son égard. La publication répétée qu’il fit des différents écrits de sa femme lui valut même des critiques, dont je vais vous dire la plus amère : « Lorsque Varnhagen, lisons-nous dans la TtVtwc britannique, publia d'abord la correspondance, puis le journal de sa défunte épouse, la célèbre Rachel Levin, Clément Btentano, le frère de Bettina d’Arnim, en fut tellement indigné qu'il s’écria : « Varnhagen « repêche aux écrevisses avec le cadavre de sa « femme. » Et voici ce qu’il racontait pour expliquer cette boutade funèbre : Se trouvant en Bohême, il avait eu, disait-il, connaissance du fait suivant : la femme d'un fonctionnaire s’était noyée. Son corps revint à la surface : mais, chose singulière! il était couvert d’écrevisses. Le fonctionnaire veuf, et peu inconsolable, mangea les écrevisses, les trouva excellentes et rejeta à l'eau le corps de sa femme, en disant tranquillement : « Je repêche aux écrevisses ! )>
(i) On peut lire sur Varnhagen un curieux article de M. H. Seuffret dans le journal V Epoque du 14 février 1846.
par une émotion trop vive, et vous comprendrez qu’ayant été à même d’être, en qualité d’ofticier autrichien, l’un des spectateurs de la terrible scène dont il va parler, personne ne mérite mieux d’être sur ce point appelé en témoignage (i).
C'est donc son récit que nous allons suivre, d’après l’analyse qu’en donne l’excellent livre cité tout à l’heure et aus-
i) Varnhagen était déjà depuis quelque temps à Paris, où il avait trouvé toute une colonie de gens d’esprit allemands dans le modeste salon de mademoiselle Henriette Mendelssohn, sœur de madame de Schlegel qui dirigeait, dans la rue Richer, un pensionnat de jeunes filles. Il a donné sur ce séjour à Paris, et sur les plaisirs qu’il y trouva, de bien intéressants détails dans ses Mémoires , t. III, p. 401. Voici, par exemple, comment il y parlait de Tivoli, qui lui semblait en petit l’image assez fidèle de la vie parisienne : « Depuis l’instant, dit-il, où vous mettez le pied dans ce jardin, jusqu’à celui où vous sortez, c’est une suite non interrompue de divertissements. Pas de si petits coins qui ne vous offre un objet de distraction, pas de minute qui ne veuille être employée : feux d’artifice, danses, jeux d’optique, prestidigitation et le reste ; et toutes ces jongleries, tout ce vacarme pour vous prouver quoi ? L’absence du plaisir. Sur tant de figures que vous rencontrez là, partout la lassitude, l’ennui, le dégoût, l’expression de ce besoin qu’on éprouve d’échapper à son néant, peutêtre à sa conscience.
si d’après la reproduction bien plus complète que nous en trouvons dans le numéro perdu d'un journal oublié depuis vingt cinq ans ( i).
L’ambassade d’Autriche occupait alors, au numéro 40 de la rue du Mont-Blanc
— la rue de la Chaussée-d’Antin aujourd’hui — l’immense hôtel que l’avantdernier duc d’Orléans avait fait construire pour son épouse anonyme et pédante, madame la marquise de Montesson. Afin que vous jugiez de l’étendue de cette grande demeure, où la marquise était morte quatre ans auparavant, et qui s’étendait entre les rues de la Chausséed’Antin, de Provence et Taitbout, sachez que la cité d’Antin, avec toutes ses dépendances, ne couvre qu’une partie de son emplacement (2).
(1) La France littéraire , mars 1838, p. 331-346.
(2) Madame de Montesson avait dans son hôtel un fort beau théâtre où elle fit jouer la plupart des pièces qui composent ses œuvres anonymes
— car pour elle tout fut anonyme — publiées à très petit nombre de 1782 à 1785, chez P. Didot, et dont on peut voir le détail dans le Catalogue de la bibliothèque de M. de Soleinne,t. II p.190. C’est sur le théâtre de l’hôtel de Montesson, où l’on exécutait aussi des opéras, qu’on aurait chanté pour la première fois, suivant Castil Blaze,
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L’hôtel et ses jardins ne se trouvèrent pourtant pas assez vastes pour la grande fête par laquelle l'ambassadeur d’Autriche, le prince de Schwartzemberg, voulut célébrer le mariage de Napoléon avec la fille de son empereur, l’archiduchesse Marie-Louise.
« On loua l’hôtel voisin, dit Varnhagen, en pratiquant partout les communications nécessaires. Le vaste local fut habilement divisé, et chacune de ses parties assignée à l'une des différentes phases de la fête. Un parterre de fleurs et
un lied allemand avec refrain et chœur dont l’air serait devenu, dix ans plus tard, celui de la Marseillaise. V. Castil Blaze, Molière musicien , t. II, p. 353, et V Academie impériale de musique, t.I, p. 352-353. — Madame de Montesson avait réellement épousé le duc d'Orléans, avec l’agrément verbal de Louis XV, et quand elle fut incarcérée en 1793, ce fut sous le nom de veuve if Orléans. L'Empereur lui reconnut ce titre. Il lui restitua son douaire de 160,000 fr., et quand elle mourût en 1806, il la fit exposer pendant huit jours à Saint-Roch dans une chapelle ardente. Au moment où son cercueil descendit de l’église, un autre y entra, celui de mademoiselle Marquise, première maîtresse du duc. Nous devons ces détails à une obligeante communication de madame Georgette Ducret, nièce de madame de Montesson. M. de Lévis lui a aussi consacré un chapitre de ses Souvenirs , p. 248-259.
de gazon touchant aux salles splendides du premier hôtel et conduisant vers un réservoir, avait été utilisé pour y construire en charpente l’immense salle principale. wSelon la coutume généralement reçue alors à Paris, le plafond et les parois recouverts au dehors de toile cirée, étaient revêtus, à l’intérieur, de tentures magnifiques et ornés de grandes glaces, de candélabres et de riches décors. »
C'est dans cette grande salle improvisée que la fête devait resplendir dans tout son éclat, et c’est là que le désastre se déploya dans toute sa fureur.
Il était près de minuit. La reine de Naples venait d’ouvrir le bal avec le prince Esterhazy, et le vice-roi d’Italie, Eugène de Beauharnais, avec la princesse de Schwartzemberg, belle-sœur de l’ambassadeur. L’Impératrice Marie- Louise, après une rapide tournée dans les galeries, était venue prendre sa place sur le siège élevé qui lui avait été préparé. L’Empereur, allant de groupe en groupe, se promenait encore, parlant et souriant à tous. La princesse Pauline Schwartzemberg lui présentait ses filles avec l’orgueil d’une mère heureuse, quand tout à coup, dans la grande ga-
lerie qui liait la salle à l’hôtel, laflamme d'une bougie, vivement agitée par un courant d’air, fut poussée vers une gaze légère, qui prit feu et jeta une claire lueur. Ce ne fut rien d’abord, le comte de Benheim, en jetant son chapeau contre le mur, put éteindre une des flammèches qui s’étaient formées, et M. le comte Dumanoir, chambellan de l’Empereur, en grimpant au haut d’un pilier, arracha sans peine la légère trame qui pouvait propager l’incendie, et l’éteignit complètement sous ses pieds. »
On croyait tout fini^ quand on s’aperçut que des étincelles avaient communiqué le feu à des tentures placées trop haut pour que les mains pussent les atteindre ; les flammes éclatèrent et bientôt, trop bien alimentées par tout ce qui les entourait, elles franchirent l’espace qui les séparait de la grande salle et s’y croisèrent dans toute la largeur du plafond. La musique cessa, les musiciens quittèrent leur estrade déjà menacée par le feu. Une des portes qui conduisaient à l’escalier extérieur donna accès à un vent d’orage qui souffla fortement dans les flammes et en augmenta la violence. La
danse était interrompue, on se foulait dans une mêlée affreuse.
L’Empereur, qui s’était rapproché de l’Impératrice, resta calme. Malgré les prières del’ambassadeur d’Autriche, qui s’était mis à ses côtés, il ne voulut quitter la salle embrasée que lorsqu’il eût vu v que tout moyen de la sauver était impossible ! Alors, sans dire un mot, il donna le bras à l’Impératrice et suivit l’ambassadeur d’un pas mesuré vers la porte principale de l’hôtel, ouverte sur la rue du Mont-Blanc, et non, comme on l’a dit, vers celle du jardin qui donnait sur la rue Taitbout (i). Laissons encore parler ici Varnhagen qui rectifie sur ce point, comme sur tant d’autres, tous les récits, même le plus officiel.
« A peine, dit-il, l’ambassadeur eut-il appris que l’Empereur désirait partir
(i) C'est dans la partie de l’hôtel qui s’étendait avec les jardins jusqu’à la rue percée en 1 775. et dont le parrain avait été le greffier de la ville. M. Taitbout, que se trouvait le théâtre et les plus beaux appartements. C’est là surtout qu’avait éclaté le luxe galant du prince, époux anonyme de madame de Montesson. Aussi donnait-on à cette partie de hhôtel le nom de Pavillon d’ Orléans. Elle communiquait avec l’autre par une serre chaude.
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immédiatement, qu'il dépêcha chemin faisant un aide de camp pour faire avancer les voitures, de la cour de l’hotel où Ton redoutait du désordre, dans une rue adjacente plus tranquille qui bornait le jardin (i), et offrait àTEmpereur la facilité de monter en voiture inaperçu, et de
i, La rue Taitbout était en effet fort déserte alors. On n'v voyait guère que des murs de jardins. La rue du Houssay , qui la prolongeait et qui était voisine de l'hotel Montesson, devait son nom à un vieux mot qui signifie maison de campagne, et elle le justifiait encore, ses maisons n'étant presque toutes que des villas bourgeoises, ou de petites maisons de fournisseurs. La rue des Trois Frères , qui en était la continuation, n'avait pas une physionomie moins champêtre. Elle était encore digne des trois frères jardiniers qui étaient venus y bâtir la première maison, vers 1784, et auxquels elle devait son nom. Quand, sous la Restauration, M. de Jouy, s’v logea dans un petit'hôtel avec jardin, où furent élevés plus tard H. Murger, dans la loge du portier, et madame Pauline Viardot, dans l'appartement du premier, il put se croire dans une solitude agreste, et se donner avec raison sur le livre longtemps à la mode qu'il écrivit, le nom à' H ermite de la Chaussé c-d' Antin. Ce qui peut donner une idée do l'état de ce quartier en 1810, c'est que derrière l'hôtel du danseur Dauberval remplacé depuis par la Cité d'Orléans, rue Saint-Lazare, s'étendait alors une rue qu’on appelait du Désert.
déjouer tout attentat. Mais Napoléon s’apercevant bientôt de la direction changée, s’arrêta tout à coup et demanda où on le conduisait. Il n’agréa nullement l’avis de l’ambassadeur et lui dit d’un ton bref et assuré : « Non, c'est à la sor- « tie principale que je veux aller ; »
rebroussa chemin, et ordonna aux voitures déjà entrées dans la petite rue, de revenir à la première place. Il en résulta une grande perte de temps que l’ambasi sadeur, tout en montrant une figure sereine, supporta dans des angoisses terribles ; l’Empereur au contraire avec beaucoup de patience. Aurait-il redouté un attentat bien plutôt dans la rue située derrière le jardin quïci ? » Ces derniers mots de notre Allemand sont absurdes, et prouvent son ignorance de la fierté de l'Empereur, qui dans tout désirait de l’appareil, même dans un départ périlleux, et qui n'eût pas voulu avoir l'air de fuir le danger par une porte dérobée. Mais laissons-le finir cette partie de son récit. « La narration du Moniteur, ditil, qui laisse monter l’Empereur en voiture à la porte du jardin est inexacte, ppomme plusieurs autres assertions au sujet de cet événement. »
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Tant qu’il était resté, la contenance de ; lafoule avaitété silencieuse et sansjdésordre, mais après son départ, un effroyable tumulte, une indicible confusion éclata.
« Quel spectacle, dit encore Varnhagen; toute la salle n'était qu’un feu immense... L’eau qu’on versait dans la fournaise s’élevait et se dispersait instentanément en vapeur, et l’incendie ne trouvait aucune résistance... On cherchait on appelait les siens, on se précipitait avec j fureur à travers les rangs... On rencontrait des blessés, des morts... Les de- | grés du portail s’étaient enfoncés sous i le poids de la multitude qui cherchait à se sauver ; beaucoup de personnes tombées furent écrasées par les suivantes, ' blessées parles tisons ardents ou atteintes par les flammes, La reine de Naples i était tombée, le grand-duc de Wurtzbourg fut son sauveur. La reine de Westphalie dut à son époux et au comte de Metternich d’être arrachée au plus grand danger. L’ambassadeur russe, prince de Kourakin, brûlant et évanoui, fut tiré de la foule par le docteur K (i) et
(i) Cette initiale transparente cache le nom d’un docteur allemand longtemps célèbre à Pa- j ris, spirituel et ami des plus spirituels, notam- I
avec r aide d'officiers autrichiens et français ; des mains secourables éteignirent le feu de ses vêtements avec l’eau du ruisseau, pendant que d’autres mains charitables lui coupaient les boutons de diamant de son uniforme.
« Le prince Joseph de Schwartzemberg embrassait avec effusion sa fille sauvée, à lavérité, mais grièvement bles-
ment de Nodier, qui lui écrivit, en 1832, une très curieuse lettre sur le choléra, publiée dans le Bulletin du Bibliophile de 1860, p. 1732. Philarète Chasle va nous dire son nom et ce qu’il fut : « Qui de vous a connu le singulier Allemand, aimé à la folie de la société française entre 18 io et 1840, bien puni ensuite et trèsmaltraité de 1840 à 1850; un docteur qui avait causé avec Tiek, et beaucoup vu M. de Humboldt ; qui, sorti des cavernes métallurgiques de je ne sais quel pays slave, tomba dans les salons de madame Récamier, de madame de Staël et de M. de Talleyrand, où il fit fortune, où il était oracle, où, l’œil étincelant, la bouche expressive, sa large tête renversée sur l’épaule, il prêchait à son aise le magnétisme, les essences inconnues, habituait les esprits au surnaturalisme, dissertait sur Werner, sur Hoffmann, sur Novalis, sur Gentz, sur Maler Müller et tous les héros germaniques alors inconnus. Je veux parler du malheureux et très-spirituel Koreff. Le premier, il mit Hoffmann à la mode. » ( Journal des Débats , 15 juillet 1860.)
sée; puis il cherchait avec désespoir son épouse. La fille se trouvait à côté de la mère quand une charpente tombant entre elles deux, les avait séparées, depuis on n’avait plus vu la princesse Pauline. »
Ce n'est que le lendemain, au milieu d’un monceau d’épées recourbées, de bracelets et d’autres parures rendues méconnaissables par le feu, qu'on découvrit un débris de son cadavre carbonisé. Auprès se trouvaient les restes d’un collier qui était le touchant témoignage de son amour maternel. Il était formé de médaillons dont chacun portait l’initiale de l’un des huit enfants de la princesse.
Un seul médaillon n’avait pas de chiffre. Il attendait celui de Eenfant qu’elle allait mettre au monde, et qui ne partagea que sa mort.
La belle princesse de Leyen n’avait pas eu un sort moins affreux. Elle avait été brûlée vive dans sa robe de fête ; elle était morte ayant au front le sillon profond que lui avait fait son diadème d’or rougi par le feu de l’incendie.
L’Empereur n’avait fait qu’une fausse sortie dans cet horrible drame. Après avoir reconduit l’Impératrice j usqu’à l’escorte de la voiture, qui l’attendait a
rentrée des Champs-Elysées, pour retourner à Saint-Cloud, il était revenu subitement, en capote accompagné d'un seul aide de camp. Il voulait surveiller lui-même les moyens d’arrêter l’effroyable désastre. Tout fut employé, mais rien ne réussit à faire complètement obstacle au feu.
Il fallut que le ciel intervint.
« L’orage qui menaçait depuis longtemps éclata enfin, dit Varnhagen. Ce fut un épouvantable intermède. Des éclairs éblouissants embrasaient l’atmosphère, des coups de tonnerre se succédaient presque sans interruption ; les édifices tremblaient, la pluie tombait par torrents, et par elle seulement les derniers tisons de l’incendie furent éteints. »
Le château de Bercy.
Vous souvient-il que c’est en 1860 que l’on commença de jeter par terre le magnifique château de Bercy ; .qu’on vendit ses boiseries splendides, ses marbres précieux, ses tableaux de haut prix et sa riche bibliothèque, et que l'immense parc, dessiné par Le Nôtre, fût mis en coupe réglée: le tout : châteaux, meubles et boiseries, parc et futaies, au prix d'ailleurs énorme, et capable pour bien des gens de calmer toutes les douleurs, au prix de 10,500,000 francs (1) !
(1) M. Péreire et le Crédit mobilier durent acheter d'abord au prix convenu de 9, 500, 000 francs. Un simple délai de réflexion fut demandé pour vingt-quatre heures par M. Péreire, et pendant ces vingt-quatre heures tout lui échappa. Une société, dont faisaient partie MM. de Mornv et Aucouston, celui-ci menant l’affaire,
Le propriétaire était M. de Nicolaï, comte de Bercy. Il n’y venait guère, mais il y tenait beaucoup, et il fallut, pour le décider à cette vente, que le chemin de fer de Vincennes vînttraverser son parc, et effleurer son château jusqu’au ras du perron.
La bibliothèque, où l'on trouvait entre autres merveilles un admirable manuscrit du Roman de la Rose , sur un vélin s’est éparpillée au vent capricieux et désespérant des enchères (i). Tout y était précieux, contenant et contenu; Técrin aussi bien que les perles. Le corps de bibliothèque, qui était un bijou de bois sculpté, a été vendu, lui tout seul, devinez? 27 'ooo francs !
Jugez par là du prix des trésors dont
arriva, et marché fut conclu pour 10, 500, 000 fr. A peine cette vente était-elle faite que les plus beaux bénéfices se réalisaient par le morcellement des terrains : « Déjà Ton m’assure, écrivait le 15 juillet 1860, un courriériste de V Indépendance belge , que les acquéreurs ont vendu pour plus de 12 millions de terrains et qu’il leur en reste pour plus de quinze. »
(1) V. sur cette vente un très-vif et très-spirituel article de Jules Janin dans les Débats du 11 juillet 1860, et un autre dans les Beaux-Arts , revue nouvelle, du 15 août 1860, p. 285.
il était la cassette, jugez aussi par là de I la richesse des boiseries et de l’élégance des meubles avec lesquels il ne faisait que se raccorder harmonieusement. Les chiffres de vente, qui maintes fois prouvent moins la valeur delà chose achetée que la manie de l’acheteur, seront ici, i par exception, la preuve du haut prix des objets vendus, et de leur vraie valeur d'art. Une table, style Louis XIV, qui i venait certainement de la manufacture \ royale des meubles de France , établie aux Gobelins, a été vendu 6.000 fr., et de l’aveu des plus experts, ce n’était qu’un prix raisonnable. Une simple console du même temps et du même style, où se ] relevaient en relief sur l’inaltérable dorure des ornements, les trois merlettes i qui formaient les armes des Malon de Bercy, anciens propriétaires du château, s’est adjugée 5.050 fr., au général Le Pic. C’était pour rien.
Le prix des boiseries a été bien au delà, , U11 amateur, qui au premier abord semblait fort hasardeux, mais qui, en fin de compte, n’était que bien avisé, avait offert d’acheter le tout 100,000 fr. ; on avait refusé, et la suite prouva que ce refus étais un bon calcul. La vente en dé-
tail produisit bien plus que la somme offerte pour cet achat en bloc.
La boiserie d’un seul petit salon a été vendue 25,000 fr., pour rimpératrice Eugénie. Un Anglais, dont le château s'en fût bien accommodé et qui la convoitait fort, en fut pour son rêve et pour ses enchères; un Russe aussi, qui ne lâcha prise qu’à 20,000 fr. La France gardera cette merveille de l’art français. N’est-ce pas i juste? La boiserie du cabinet d’étude.,
| qui n’était pas d’un travail moins admi- ; rable, nous reste de même ; c’est l’Empereur Napoléon III qui l’a fait acheter, ij mais pour un bon prix : 17,000 fr.
Tout cela n’est déjà plus que de la I vieille histoire.
Le château de Bercy démeublé, dé- : pouillé, ravagé, rasé, ne continua d’ap-
Ipartenir un peu à la chronique vivante que par la seule chose qui pendant un an survécut à tout le reste.
Ce débris d'abord respecté, je ne sais pourquoi, était le monumental vestibule.
Il restait là, seul, isolé, perdu au milieu des décombres, dans la solitude du parc dévasté, comme les colonnes du temple du Soleil sont, depuis vingt siècles, dans t l’immense désert de Balbeck.
Il n’y fut pas longtemps. Un peu plusj d’un an après, au mois d’octobre 1861, le pic et la pioche l’attaquèrent de tous les côtés pour le démembrer, lui creuser sa tombe, et faire table rase de l’emplace-' ment qu'il encombrait !
Quand il fut par terre, avec ses marbres et ses sculptures, ses devises et ses guirlandes, ses hauts pilastres ioniques j et ses grands trophées, rien ne parla plus de cette habitation magnifique, conser-1 vée si longtemps comme par magie aux portes même de la grande ville ; au sein d’une banlieue active, qui l’avait enveloppée du réseau de son travail, et dont la vie contrastait si étrangement avec sa solitude, le bruit avec son silence.
Ce château n’avait toujours été d’ailleurs qu’un assez calme séjour. Ceux à qui l’on en devait la construction, et qui n'auraient pas de noblesse s’ils ne l’avaient possédé, lesMalon, qui pouvaient à cause de lui, se faire appeler bien haut MM. de Bercy, n’étaient pas des gem de grand tapage.
Ils n'ont fait de bruit ni par l’histoire ni par le scandale. Ils se contentèrent d'être tranquillement riches, placidement heureux.
Mais comme la placidité dans la fortune ne va guère sans l'avarice, ils furent avares. Quand on n’a pas la folie de dépenser en prodigue, on a celle de thésauriser, et les Bercy thésaurisèrent. Voilà pourquoi leur château, si hermétiquement clos et muré, avait si mj^stérieusement un air de cloître austère. C’était moins une demeure très-close, qu’un coffre trop fermé. Le président, qui fut le" premier du nom de Bercy, commença, du temps de Louis XIII, la renommée de ladrerie de sa race(i). On en faisait cent contes, dont le plus célèbre servit àBoisrobert pour la meilleure scène de sa comédie de la Belle plaideuse, puis à Molière pour une bien plus excellente encore de son Avare (2). Tallemant va nous le dire dans son Historiette de Boisrobert (3), à l’endroit où il parle de la pièce
(1) Il serait toutefois injuste d’omettre ici les donations considérables que M. de Bercy fit à rétablissement des Enfants trouvés. Piganiol de la Force, Descript. de Paris , t. V, p, 64.
(2) Acte II, scène 2.
(3) Tallemant des Réaux, Historiettes , édit. P, Paris, t. II, p. 406.
que je viens de nommer : Il y feignoit, dit-il, qu’une femme, qui avoit une belle fille, sous prétexte de plaider, attrappoit la jeunesse. Là entroit la rencontre du président de Bercy chez un notaire avec son fils, qui cherchoit de l’argent à gros intérêt; le père lui cria : « Ah ! débauché, c’est toi ? — Ah ! « vieux usurier, c’est vous, dit le fils, etc. » Boisrobert alla dire partout qui cette scène voulait peindre. Le président, qui était brutal, s’en fâcha au lieu d’en rire, et un peu par peur, un peu par complaisance pour M.
de Matignon, beau-frère de Bercy, qui lui fit à ce sujet quelques instances, Boisrobert ne donna pas la pièce aux comédiens pour la jouer. Le roi qui voulait qu’on la représentât, s’enquit des raisons qui la faisaient différer. Boisrobert les lui expliqua lui-même en disant que M.
de Bercy s’en offenserait, et qu’après ses services pour la cause royale pendant la Fronde il était juste de le ménager. Le roi n’insista plus, et le président, qui eut connaissance de cet entretien où Boisrobert « lui avoit si bien fait faire sa cour en son absence, » l’en remercia, La belle plaideuse ne fut qu’imprimée. Elle parut in-40 en 1655 .
Molière, qui n’avait pas les mêmes raisons de ménagement, reprit l’anecdote, et, bien mieux que n’eût fait Boisrobert, il l’immortalisa dans l’admirable scène de son Avare .
En 1668, quand on la joua, M. de Berc}^ était mort et les bruits qui continuaient à courir sur sa ladrerie lui servaient d’épitaphe : « On dit un jour à madame Cornuel, écrit Tallemant (1), que les grands Augustins prêtaient sur gage. — Comment s’en étonner, répondit-elle, n’ont-ils pas chez eux le cœur de M. de Bercy ? »
Il avait laissé une fille, mariée à M.
de Novion, et un fils, qui, après avoir partagé avec lui le ridicule odieux de la scène dont je viens de parler, fut sur la 'fin aussi avare qu’il avait été débauché (2). La vilenie si bien établie de père en fils, dans cette maison ne devait pas s'y perdre. En 1715 le troisième Bercy en continuait la tradition, et méritait par là d’avoir place dans ce couplet d’une chanson qui
(1) Historiettes , t. V, p. 142.
(2) Ibid., t. II, p. 406.
fut faite alors contre les gens de finance (i) :
Que le Desmaret soit pendu,
Que le Bercy, dans l’or fondu,
Satisfasse son avarice.
Et que, malgré l’horreur de son supplice,
Il meure après l’avoir rendu.
Comme il tenait l’argent, il passa pour en pouvoir bien raisonner, — ce dont n’aurait pas convenu le Figaro de Baumarchais; — il fut donc, vers 1740, en passe d’arriver au contrôle général des finances (2). Il y parvint même, par l’influence du maréchal de Maillebois, son beau-fère, mais n’y resta pas longtemps (3).
Depuis lors, plus un mot de cette famille! Son histoire reste silencieuse, comme le fut tant d’années la muette solitude du parc de Bercy (4).
(1) Chansonnier Maure pas, t. XIII, p. 100.
(2) Mémoires de d’Argenson, collect. Elzévirienne, t. II, p. 227.
(3) Ibid., p. 231, 245.
(4) Le petit-fils du président l'avait fait considérablement embellir en 1706. C’est alors que la plupart des allées y avaient été percées dans le fourré du parc, touffu comme celui de la Belle
M. de Nointel, qui, selon la plupart des historiens de Paris, se suivant, se répétant à la queue leu leu , passe pour avoir été seigneur de Bercy, eût fait là, certes, un tout autre fracas.
Il avait occupé longtemps la charge d’ambassadeur à Constantinople, et il en portait partout la magnificence. Son luxe était français par le bon goût, oriental par la splendeur. Malheureusement pour le château de Bercy, il n’eut jamais à y étaler ce faste. Il n’en fut pas propriétaire, je le répète.
S'il s’y prélassa un peu dans toute la pompe de sa fastueuse personnalité, ce fut seulement sur deux des tableaux qui décoraient le vestibule et qui avaient été peints l’un et l’autre par Carrey, son peintre ordinaire. Le premier le représentait faisant son entrée à Jérusalem, et l’autre donnant audience au vizir et à sa suite.
M. de Nointel ne trôna dans Bercy qu en peinture.
Quand on a dit que Paris de Mont-
au bois donnant et qu'on y avait fait la belle I terrasse qui longeait la rivière. (Pig*aniol, t. V, P • 99)-
martel avait aussi été seigneur de l’immense château, on ne s’est pas moins trompé. Il posséda seulement une assez vaste portion de terrain que M. de Bercy, son collègue aux finances, avait détachée de son parc à sa prière, et sur laquelle 1 Pâris fit bâtir le gros pavillon à pans coupés debout encore sur la marge du quai, et si connu dans le quartier sous le nom de Pâté-Pâris.
Ce petit pavillon, avec le petit parc, fragment du plus grand, qui lui servait de dépendance, formait ce qu’on appelait le Petit- Bercy.
Dans les années qui précédèrent la révolution , un financier philosophe, M. de Boismorel, en était propriétaire.
Il s’y était disposé un jardin qui luttait pour l’élégance avec celui de son fas- î tueux voisin, et une bibliothèque assez riche pour n'avoir rien à envier à celle ,!] du Grand-Bercy ( i).
(i) Le château de Bercy souffrit beaucoup de la Révolution, Il ne fut pas morcelé, mais ce fut i à peu près tout ce qu'on lui épargna. « Pendant H quelques années, écrivait P. Viîliers, en 1804, fl le château de Bercy a été fermé. Ses dépendan- r ces ont été louées à différentes personnes. Les uns ont exploité les arbres, qu'ils ont fait abat-
Madame Roland, qui n’était encore que Manon Phlipon, la fille du graveur, fut souvent invitée par M. de Boismorel à visiter cette belle demeure, et plus d’une fois elle se rendit à son invitation. Il lui faisait admirer son joli parc, dont un superbe cèdre, sans doute abattu depuis, était l’ample et vigoureuse parure; ses salons et ses tableaux, et Manon regardait tout cela d’un air distrait ; mais arrivait-on à la bibliothèque, tout semblait se réveiller, se ranimer en elle (i).
Elle retrouvait là sa vie, et elle y restait.
Qui occupe aujourd'hui le pavillon- Pâris ?
Un marchand de vins. Ne vous en étonnez pas trop.
tre ; d'autres ont labouré les allées pour y semer du blé. Presque tout a souffert de l’esprit de destruction qui régnait en France. L’intérieur du château n'a pas été trop dégradé. Les tableaux du vestibule ont été conservés. Le retour des propriétaires a rendu au château de Bercy, sinon son ancienne splendeur, du moins sa grâce première ; et tout commence à, sortir du chaos. » (Manuel du voyageur aux environs de Paris , 1804, in-12, t. II, p. 100-101).
(1) Mémoires de madame Roland, i855,in-i8, p. 161, 163.
Cette destination n'est pas en désaccord avec Forigine du premier propriétaire.
Les quatre Pâris, en effet, étaient fils d’un cabaretier de Moras en Dauphi né ( i ) , L’un d’eux, disait-on, s’appelait La Montagne, à cause de l’enseigne du cabaret paternel, et si un autre s’était fait surnommer Pâris-Duvernet, c’était, dit-on encore, parcequ’il avait excellé jadis dans l’art de rincer les verres !
Un marchand de vin a donc, comme vous voyez, toutes sortes de droits à se prélasser dans l’ancien manoir de cette dynastie tavernière.
(i) Journal de Barbier , 2e édit., t. I: p. 219.
Le château de Madrid et la folie Saint- James
Parmi les personnes qui fréquentent le bois de Boulogne, beaucoup se demandent pourquoi dans ce parc si bien français, ou dans son voisinag'e, setrouvent trois endroits qui portent des noms étrangers : Madrid , le Ranelagh et Saint James . Je vais s’il vous plait leur ; répondre, et cela sans beaucoup de peine.
Peut-être serait-il plus difficile d’expliquer le nom moins exotique de la porte Maillot. Sur ce point là, j’avouerai franchement ma complète ignorance.
Tout ce que je pourrais dire, c’est que sous Louis XIV, on écrivait porte ma hiot. Du moins est-ce l’orthographe employée sur Tune des admirables cartes manuscrites et à vignettes, faites en 1668 par Compardelle et Damoi-
selet, sous ce titre : Plans des forêts , bois et buissons du département de la grande maîtrise des eaux et des } forêts , de Vîle de France, Brie , Perche , Picardie et pays reconquis (i)
Le Ranelagh , auquel j'ai déjà consacré L quelque part un chapitre (2) qui me dis- \ pensera d’en dire ici bien long à son sujet, ne figure pas, bien entendu, sur la
(1) « Le 12e plan, dit P. Lacroix dans un excellent article delà Revue des sociétés savantes (2e série, t. I, p. 738-739), est consacré au bais 1 i de Boulogne près de Paris. Il nous le montre tel qu’il a été en 1668, sur un espace de 1,753 arpents, avec différentes vues encadrées dans le ; cartouche, et représentant successivement le château de Madrid, celui de la Meute [la Muette ), l’abbaye de Longchamp, le pavillon de M. d'Aligre, les villages de Boulogne et d’Auteuil, les croix de Chalemberg et de Marcilly, la porte Mahiot, celle de Barbanv,etc.» — Le vrai nom de . cette dernière croix est Balbani, elle le devait à 1 l’ingénieur italien Balbani qui, sous Henri IV, avait fait au château de Madrid des travaux hydrauliques dans le genre de ceux que Zamet lui avait commandés pour son hôtel de la rue de la Cerisaie. V. Théâtre d' agriculture d’Olivier de Serre, édit, in-40, t. II, p. 555-557, et nos Va - i ri étés historiques et littéraires , t. I, p. 21 1 et
t. VII, p. 810.
(2) Énigmes des rues de Paris , E. Dentu, n, édit. p. 339-352.
carte de Compardelle. En 1668, il s’en fallait de plus d'un siècle qu’il existât encore, puisqu’il est vrai que c’est seulement en 1774 qu'un des gardes du bois nommé Morisan, fonda le salon de musique appelé tout d’abord le Petit-Rane laçh. L’établissement et son nom étaient un hommage à 1 anglomanie du temps.
L’angleterre,en effet, possédait alors, depuis environ quinze ans, son Ranelagh — le premier de tous, — à quelques pas de Chelsea, près de Londres. On le devait à un noble d’Irlande, lord Ranelagh, qui lui avait donné son nom (1). Goldsmith, qui sans doute y allait souvent, en parle dans le vicaire de Wakefield , et le premier traducteur français de ce joli roman, craignant que le mot ne fut pas compris, mit au dessus une note qui nous dispensera d'une plus longue description:
I « Le Ranelagh , dit-il, est un salon magnifique près de Londres, où l'on va dans la belle saison prendre le thé, ou l’on est amusé par des chants et des symphonies, moyennant un écu par personne. »
(1) Il était le petit-üls de ce comte de Ranelagh, dont Saint-Evremond a souvent parlé. Vi scs Œuvres , t. V. p. 157.
Chez Morisan, au bois de Boulogne on ne payait que vingt-quatre sous, mais ce n’était, il est vrai, que le Petit-Rane lagh.
Madrid , dont l’histoire remonte plus haut, doit aussi son nom à une imitation étrangère. François Ier, pendant sa captivité en Espagne, avait remarqué l'ornementation des châteaux et palais de ce pays, ou l’on employait alors fore eémaillures de diverses couleurs, sur toute l’étendue des façades. Quand il fut de retour en France, il voulut se bâtir une résidence dans ce genre d'architecture polychrome, et c’est au bois de Boulogne qu’on la lui construisit, en 1528 (1).
Le nouveau château, toutefois, n'eut avec ceux d’Espagne, notamment avec celui dont on avait fait, à Madrid, la prison du royal prisonnier, qu’un sim-
<c (1) En l'an 1528, incontinent après Pasques, le roy commença à faire bastir et esdifier un chasteau et lieu de plaisance, auprès du bois de Boullogne et du couvent des religieuses de Longchamp, qui est quasi sur la rivière de Seyne, entre ladite religion de Longchamp et le pont de Nully, et le nomma le roy Madril... » (Journal d'un bourgeois de Paris , publié pour la Soc. de l’hist. de France par L. Lalanne p. 329-330.)
pie rapport d’ornementation par l’émaillure. Pour le reste, il ne leur ressembla en rien. Le palais de-Madrid, dont François Ier, on le conçoit, ne devait pas trop aimer le souvenir, puisqu’après tout ce n’avait été pour lui qu’une fort dure prison, était une vieille construction féodale, lourde et massive comme toutes celles du même temps ; le château du bois de Boulogne, au contraire, eut toutes les grâces, toute la légèreté coquette des constructions de la Renaissance (i).
Il suffit cependant du simple point de ressemblance dont j’ai parlé, pour qu’on répétât partout, même avant l’achèvement du nouveau château, qu’il était tout à fait semblable à celui que le roi avait eu pour prison à Madrid. De là, vint que le nom de cette ville lui fut donné, du moins chez le peuple, car officiellement I il ne s’appela jamais que le Château du Bois de Boulogne . C’est ainsi qu’un fidèle historien, M. le comte Léon de La-
(i) On peut voir des dessins fort détaillés de ce château, qui formait un rectangle de 138 pieds de long, sur 48 de large, dans le tome I des Excellents bastiments de France ,par Du Cerceau, 1567, in-40.
Légendes des rues de Paris.
borde, le nomme toujours dans l’excellente étude qu’il lui a consacrée (i).
Le peuple le désignait encore par un autre nom que celui de Madrid . Frappé de l’aspect, étrange pour lui, que donnaient à sa façade les grands bassins émaillés ( a^ulejos ) que l’Italien Jérôme délia Robbia y avait incrustés, il l’appelait le Château de Faïence .
Il n’en reste plus rien que quelques-uns de ces a^ulejos, conservés comme reliques au-dessus de la porte du restaurant qu’on a bâti sur une partie de l’emplacement du charmant palais. Lui-même a disparu sous la pioche de la bande noire. Il fut vendu, comme bien national, le 27 mars 1793, pour 648,204 livres, qui, payées en assignats, ne font pas plus de 200,000 fr. de bon argent. Or, rien que de la vente du plomb, métal fort recherché alors, car il en fallait pour la guerre, on retira 150,000 fr. (2).
(1) Le Chat eau dubois de Boulogne , dit le Château de Madrid , étude sur les Arts du xvie siècle , 1855, gr. in-8°.
(2) Il paraît que le plomb trouvé à Madrid renfermait beaucoup plus d’argent que d’autre. V. le Rapport sur la vente et aliénation des do -
— 2IÇ —
Le parc de Madrid n’existait plus alors, depuis longtemps déjà. Moins heureux que le château, qui n’avait encore souffert que des atteintes du temps (i), et dont le seul outrage avait été d’être mis en location viagère comme un vulgaire domaine (2)y il avait dû se laisser
mairies de la couronne, fait au Comité des domaines dans la séance du samedi , io avril 1790, par Barrère de Vieuzac.
(1) En 1657, il était déjà en fort mauvais état. « Il est tout à fait abandonné, lit-on dans le Journal d’un voyage à Paris à cette époque, publié par M. P. Faugère (p. 103), et c’est grand dommage, car c’estoit un fort bel ouvrage. Il semble estre faict de marqueterie y ayant en plusieurs endroits des quarreaux et du plâtre vernissé et relevé en bosse ; mais estant exposé à l’injure du temps, le vent et la pluye gastent tout et font tout tomber. » En 1666, la manufacture de bas de soie qu’y établirent Hindret et ses associés rendit la vie à cette grande ruine, mais ce fut pour trop peu de temps. ( Correspondance administr . de Louis XIV , t, III, p. 788.)
(2) Le maréchal d’Estrées, puis M. d’Armenonville, à qui l’un des pavillons du bois doit son nom, et enfin le président de Rosambo l’eurent ainsi à loyer pendant le xvme siècle. [Journal de Barbier, 2e éd. t. III. p. 471.) — On avait bâti, dans l’immense cour, des bâtiments, dont une partie fut cédée, en 1735, par M. de Pezé, capitaine du bois et gouverneur de Madrid, à mademoiselle de Charolois. L’avocat Barbier
morceler et devenir la proie d’un financier du voisinage qui l’avait presque tout entier englobé dans sa propriété. Ce financier, dont il est temps que je vous parle, s’appelait Beaudard. Il trouva ce nom trop vulgaire, trop roturier, et il l’échangea contre celui beaucoup plus brillant de Saint ■ James , que son apparence légèrement anglaise devait mettre facilement à la mode, en ce temps d’anglomanie.
La terre à laquelle il l’empruntait n’avait pourtant que cela d’anglais, et était parfaitement française. C’était un domaine de l’Anjou, entre Angers et Sau~ mur (i).
Beaudard, — que nous voudrons bien nous-même appeler Saint-J âmes pour ne pas lui refuser le nom qu’il s’était donné, et surtout parce que ce nom, conservé par les débris morcelés de sa pro-
qui, par brevet royal dûment payé, avait jouissance de quelques-uns de ces bâtiments, se trouva dès lors sous la dépendance de cette prin- * cesse qui aimait trop les plaisirs en cachette pour agréer aucun voisinage curieux. V . le Journal de Barbier, t. III. p. 18.
(i) Mémoires de Marmontel, édit. Fr. Barrière, 1857, in-8. p. 326. I
priété, est le seul qui convienne ici, — Beaudard avait fait sa fortune dans la marine, dont il était trésorier général et qu’il administrait en corsaire.
Son père, qui était trésorier des Colonies (i), n’avait pas donné dans ces excès de dilapidation et de luxe.
Comme son fils, il avait rougi de son nom, trop roturier, et se parant, lui aussi, de celui d'une terre, il s’était fait appeler M. de Vaudésir, mais je ne lui connais pas d’autre tort, et celui-là, comme on sait, était du temps. Il fallait se donner un air de noble, pour n'être pas trop écrasé par la noblesse. Il relevait ce travers indispensable par des qualités que d’autres ne croyaient pas nécessaires. Marmontel, qui fut son hôte, en faisait un grand cas : « Homme d’esprit et homme sage, dit-il de lui (2), qui sous une épaisse enveloppe ne laissait pas de réunir une littérature exquise, beaucoup de politesse et d'amabilité. »
(1) M. Fossé d’Arcosse possédait une lettre de lui à Fréron. F. les Mélanges sur sa collect., p. 192.
(2) Mémoires de Marmontel, p. 249.
Le fils de ce sage homme d'esprit se contenta longtemps de l’argent, qui n’est ni l’esprit, ni la sagesse.
Rien n’égalait sa magnificence, même chez ses pareils de la finance, qui pourtant alors ne se faisaient pas faute de luxe insolent. A Paris, son hôtel était vanté comme le plus splendidement orné, comme le plus richement meublé.
C’est aujourd’hui Yhôtel du Rhin place Vendôme. » Son salon seul coûte 100,000 écus, lit-on dans la correspondance secret e{i) ; le reste à l'avenant ; et le boudoir de madame sa femme, peint sur place, coûte plus à lui seul que la salle à manger, qu’on évalue à 5,000 louis. »
M. de Saint-James ne s’en tenait pas à cette seule maison. Il en avait une autre, où sa main gauche était encore plus prodigue que sa main droite à l’hôtel de la place Vendôme. Une des célébrés beautés de ce temps-là, déniaisée comme tant d’autres par le grand roué Du Barry (2), et qui se faisait appeler made-
(1) T. VIII, p. 219.
(2) Journal des inspecteurs de M. de Sartines, Bruxelles, 1863, in-18, p. 34, 85. — Cette Beauvoisin avait commencé par être servante, en 1759, chez le chirurgien Cadet, rue Montmar-
moiselle Villemont de Beauvoisin étalait, aux frais du financier, dans cette autre maison, un faste des plus énormes.
Quand elle mourut, au mois de novembre 1784, sa vente fit scandale de magnificence (1). On estima qu’en outre d’une pension annuelle de 20,000 écus, mademoiselle Beauvoisin avait reçu de Saint-James pour plus de 15 à 1,800, GOO fr. d’effets et de bijoux. « On compte dans cette vente, disent les Mémoires secrets (2), deux cents bagues plus superbes l’une que l'autre. On y voit des diamants sur papier, comme chez les lapidaires, c’est-à-dire non montés. Les belles robes se montent à quatre-vingts.
On parle de draps de trente deux aunes, tels que la reine n’en a pas; enfin, depuis la vente de, la fameuse Deschamps^ on
tre (Ibid., p. 115) ; elle avait ensuite vécu avec le duc de Grammont, le financier Donay de la Boulaye, et le marquis de Duras, qu’elle avait longtemps dédaigné, (Ibid., p. 156, 160, 165, 251, 276.)
(1) On peut en voir l’annonce dans les Petites- Affiches du 13 novembre 1784.
(2) T. XXVII, p. 27-28 (à la date du 22 nov. 1784).
n'en connaît point en ce genre qui ait fait autant de bruit (1). »
Saint-James faisait à la campagne des dépenses à l’avenant de celles dont il scandalisait la ville. Il avait acheté tout près du bois de Boulogne l’ancien domaine de la Chambre qui avait appartenu au cardinal de Retz, puis au fermier
(1) Cette Deschamps, danseuse de TOpéra, avait le plus splendide hôtel, rue Saînt-Nicaise, dans le voisinage prémédité du Palais-Royal dont le seigneur et maître, M.le duc d’Orléans* avait pour elle des bontés lucratives. Elle était aussi on ne peut mieux avec M. Séguier et avec le fermier général Brissart, dont elle ne reçut pas moins de 500,000 livres. Malgré cesprotectections libérales, elle se trouva fort gênée dans ses affaires pendant l’hiver de 1760, « tant à cause de la misère du temps dont tout le monde s’est ressenti, dit Barbier, que par le défaut d’étrangers à Paris, à cause de la guerre. » Journal , 2 e édit., t. VII, p. 244.) Il fallut tout vendre chez elle, ce qui eut lieu, le mardi 15 avril, avec distribution de billets aux gens de distinction, et grande affluence de carrosses. « Il y avoit plus de soixante femmes, tant de la première qualité que de robe ou de finance, lesquelles, dans un autre temps, n’auroient osé entrer dans cette maison. » Le scandale des ventes Schneider et Anna Deslions, qui firent tant de bruit en autre temps, n’est donc pas nouveau. Après la vente, il y eut procès avec l’architecte Blanchard qui voulut être payé pour
général Le Normand, et qui bientôt, quoi qu’un prélat et un très-riche financier l'eussent trouvé suffisant, lui sembla beaucoup trop petit à lui-même. Il l’agrandit d'un seul coup de la plus grande partie de l’enclos de Madrid.
Quand il eut ainsi un espace enfin con- venable, il y mit à l’œuvre l’architecte Bellanger, en lui recommandant d’y faire comme ornements paysagers tout ce qu’il voudrait, pourvu que ce fût cher(i).
Lecomte d'Artois, pour qui Bellanger avait arrangé tout près de là, de l’autre côté de la route, la jolie maison de Baga-
le coquet et magnifique arrangement de cette maison qu’on démeublait si bien. L’affaire fut arrangée, mais les détails en restèrent comme utile et curieux enseignement dans le recueil des Causes amusantes , 1769, in-12, t. II, p. 114-
(1) Bellanger était l’architecte à la mode. C’est lui qui avait bâti la plupart des hôtels galants de la Chaussée-d’Antin, notamment celui de mademoiselle Dervieux, rue Chantereine. Il ne fut pas payé mieux que Blanchard chez mademoiselle Deschamps ; mais, au lieu de plaider, il épousa. Mademoiselle Dervieux, quand elle mourut, était madame Bellanger.
telle (i), n’avait pas osé lui donner des ordres aussi larges. Il n’était que prince du sang, frère du roi, et il devait être plus économe qu’un financier ! Quelquefois il disait: « Je voudrais bien faire passer chez moi un petit bras du ruisseau d’or qui sort du rocher de mon voisin (2). »
Le rocher auquel le prince faisait allusion ainsi était, par l’argent qu’il avait coûté, un des scandales de la maison de Saint-James. Quoiqu’il fût énorme, on peut dire qu’il valait son pesant d’or.
La dépense pour l’extraction et pour le transport s'était montée à 1,600,000
(1) C’est la maréchale cfEstrées qui, vers 1720, avait fait bâtir ce petit château « sur le bord du bois de Boulogne, vis-à-vis l’eau... Cette maison, quoique bagatelle, dit Barbier, lui a coûté cent mille livres au moins. » {Journal, t. I, p. 151.) Le Régent y faisait souvent des parties avec ses maîtresses. — Sous le Directoire, le soi-disant marquis de Beauregard l’acheta. V. plus haut, p. 139.
(2) Mémoires de la baronne d’Oberkirck, t. II, p. 396. — Bagatelle et son jardin anglais avaient été achevés en six semaines, pour une fête qui fut donnée par le comte d’Artois à la dauphine Marie-Antoinette, lors de son mariage, en 1770. Toute la fin du 3e chant du poëme les Modes ou la Soirée d'Été, 1797, in-12, p. 28-48, est consacrée à cet épisode.
livres. On l’avait amené de très-loin sur un chariot que traînaient quarante chevaux. Louis XVI, en revenant de la chasse, rencontra certain soir cet étrange convoi sur le chemin de Versailles. Il demanda où allait ainsi cette énorme pierre si majestueusement traînée. On lui dit qu’elle s’en allait prendre place dans le jardin anglais que M. de Saint- James faisait arranger à Neuilly (i). Le roi ne dit mot, mais garda bonne note de ce qu’il avait vu. Il avait, en 1775, fermé les yeux sur le luxe inouï d’ameublement déployé dansThôtel de la place Vendôme ; il n’avait rien dit, quand le bruit public lui avait crié que Saint-James se faisait 500,000 livres au moins sur les quatorze millions par mois que la marine dont il était le seul trésorier maintenu, coûtait à l'Etat (2) ; il avait laissé passer, sans se plaindre, le scandale de la vente de mademoiselle Beauvoisin en 1784 * mais pour le rocher, qu’il avait vu luimême, il fut moins patient. Le poids lui en resta sur le cœur.
(1) Mèm . secrets , t. XXXIV, p. 149 (14 février 1787.)
(2) Correspondance secrète , t. VIII, p. 219.
Peu de temps après, au mois de mars 1787, Saint-James, dont les comptes avaient été épluchés de très-près, était obligé de faire banqueroute, et quoiqu'il fit dire partout que son actif excédait de cinq millions son passif, on vendait tout chez lui, et on le mettait à la Bastille (1).
Ce qui donnerait à croire que le souvenir de la rencontre faite par Louis XVI sur la route de Versailles était pour quelque chose dans ce sinistre du financier, et surtout dans les mesures de défiance qui l’avait provoqué, c’est que lorsque M. de Castries vint apprendre à Louis XVI la banqueroute de Saint-James, le roi ne dit que ces simples mots ; « Ah ! oui, l’homme au rocher ! »
Maudit rocher ! il subsiste encore, et vous pouvez l’aller voir dans la maison de santé d’aliénés établie sur une portion de cette folie Saint-James. Le financier en avait été écrasé, comme l’antique Sisyphe, mais comme Sisyphe, il ne se releva point.
Saint-James, quand il sortit delà Bastille, était ruiné, complètement ruiné ainsi que le lui avait un jour prédit une
(1) Mémoires secrets, t. XXXIV, p. 104, 337.
somnambule de son gendre Puységur (i).
Il survécut toutefois à cette ruine, et même assez longtemps, quoique Marmontel ait dit qu'il en mourut à la Bastille(2). Celleci était par terre depuis longues années, qu’il était encore, lui, gaillardement de bout se mêlant d’intrigues et d’affaires et surtout fort avant dans les bonnes grâces et le secret de M. de Talleyrand, dont, s’il fallait en croire M. Briffault, il aurait, par un tour de force et d’adresse, arrangé le mariage avec madame Grant (3).
La fortune en disparaissant avait éveillé chez lui un esprit dont jusqu’alors il n’avait pas remarqué l’absence, et depuis lors, il avait vécu sur ce nouveau fonds, qui en vaut bien d’autres(4).
(1) . Mém. de la baronne d’Oberkick. t. II, p. 371 2 * 4 * 6-
(2) Mémoires , p. 249.
(s)Œuvresen prose,, t. I, p. 483-484.
(4) On bâtit en 1834, près de Madrid, pour M.
de Beauchêne, un pavillon de style moyen-âge. qui prit le nom de Pavillon Saint-James , et fut vendu en 1841, Y. suppl. au Constitutionnel du
7 mars 1841.
Le café de la Régence.
L’histoire de la maison de la Civette nous a tout à l’heure retenus dans les environs du Palais-Royal; j’y vais revenir pour vous parler d'un établissement qui fut plus d'un siècle son pendant, ou plutôt son vis-à-vis, son concurrent de renommée, et qui, lui aussi, compta par ici parmi les premières victimes de la démolition : c’est le Café de la Régence Son nom vaut une date. Il nous apprend, sans qu’il soit besoin d’une dissertation, que la grande vogue, sinon la fondation de ce lieu célèbre entre tous ceux du même genre, remonte à l’époque de ce bon Régent « qui, suivant Voltaire gâta tout en France, » et qu’elle est ainsi contemporaine, ou peu s’en faut, de la première vogue du café, importé
chez nous, comme on sait, par l’ambassadeur turc, dont la cérémonie du Bourgeois gentilhomme turlupina si bien les mamamouchis (i).
On ne fera jamais une histoire vraiment complète de la littérature au XVIIIe siècle, si l’on ne fait en même temps la chronique des caffès , — le mot s'écrivait alors ainsi, — où les gens de tout esprit tenaient en ce temps-là le dé de la discussion littéraire, dramatique ou philosophique.Chez Procope, l'Italien, àqui l’on doit les premières glaces et les premiers sirops, s’assemblaient les auteurs de comédies ou de tragédies. C’était l’antichambre du Théâtre-Français, qui alors se trouvait en face. On y attendait et l’on y savourait ses succès, ou l’on s’y remettait de ses chutes. Chez la veuve Laurent, qui trônait un peu plus loin vers le Pont-Neuf, au coin des rues Christine et Dauphine, se tenait un autre club, moitié théâtral et moitié chansonnier, où venaient entre autres La Mothe-Houdard, Crébillon, Saurinet J. B. Rousseau, qui n’en sortit que pour aller en exil. C’est en
(i) V. à ce sujet nos articles : Les cafés sous Louis XLV, dans le Siècle du 30 nov. 1854 et du 3 mars 1855.
effet là, dans « l’antre de cette sibylle Laurentine, » comme l’appelle un rimeur du temps (i), qu’éclata la bombe de ces fameux couplets dont furent blessés au vif tous ceux contre qui ils étaient faits, mais qui tuèrent net, en revanche, celui qui les avait lancés.
Dans le carrefour de l'Opéra, chez la veuve Marion, LaMothe venait aussi parfois avec son monde, pour y pérorer sur tout et bien d’autres choses encore. C’était une sorte de succursale de l'Académie où l’on traitait à fond les questions de langage. L’auteur du Dictionnaire néologique fit graver au frontispice de sa troisième édition une estampe où l’on voyait d’un côté La Mothe et ses partisans, de l’autre la veuve Marion à son comptoir. Au-dessus, on lisait ce vers latin :
Inficiunt pariter linguas isti, ista liquores.
dont le quatrain suivant donnait la traduction paraphrasée :
(i) Limojon de Saint-Didier, le Voyage du Parnasse. 1716, in-12, p. 103.
Cette vieille affamée et ces fades rimeurs
Sous un semblable maitre ont fait apprentissage ;
Tandis que celle-ci frelate ses liqueurs,
Ses chalands à l’envi corrompent le langage .
L’Académie fit défendre que cette édition pénétrât en France (i)
Au quai de l’Ecole, chez Gradot dont le café si je ne me trompe, devint plus tard celui du sieur Manoury, grand maître en l’art du jeu de dominos, se rassemblaient mêlés les gens d’épée et de plume (2) ; enfin à la Régence venaient aussi pêle-mêle joueurs d’échecs et hommes de lettres, car jamais ceux-ci n’ont manqué d’être partout où l’on peut s’allumer l’esprit par le café ou la conversation.
Ce furent toutefois les échecs qui, dès les premiers temps, lorsqu’il ne s’appelait encore que café de la Place du Palais-Royal, eurent le pas, même
(1) Note manuscrite de l’abbé Goujet, citée dans le Magasin Encyclopédique , 1803, t. V. p. 197-198.
(2) Sur le même quai, se trouvait le café de Poincelet, à l’enseigne du Parnasse , où les poètes commencèrent à se réunir en 1714. V. Y Histoire du Pont-Neuf , Paris, E. Dentu, 1862. in-12, t. I, p. 269.
sur la politique et la conversation au café de la Régence. L’auteur de Gil- Blas qui pour nous servir d’une expression de J. -B. Rousseau pour lui-même, «s'acquoquinait volontiers aux hantises » de ces sortes de lieux, et qui nous a laissé la description des deux plus célèbres à la fin de sa vie, Procope et la Régence , ne nous représente celui-ci que comme le silencieux refuge des polisseurs de bois : « Vous voyez, dit-il (i) dans une vaste salle, ornée de lustres et de glaces, une vingtaine de graves personnages qui jouent aux dames ou aux échecs sur des tables de marbre, et qui sont entourés de personnages attentifs à les voir jouer. Les uns et les autres gardent un si profond silence, qu’on n’entend dans la salle aucun bruit que celui que font les joueurs en remuant leurs pièces. Il me semble qu’on pourrait justement appeler un pareil café, le café d'Harpocrate. C'est un endroit où l’on peut dire qu’on est comme dans une solitude, quoique l’on soit avec soixante personnes. »
(i) Le Sage, la Valise trouvée , 1779, in-8°. p.
A soixante ans de là, un autre romancier, l’auteur de Faublas , grand visiteur des cafés, comme Le Sage, et qui plus est habile joueur d’échecs, ayant à parler des habitués de la Régence , ne put, lui aussi, que s’amuser de leur mutisme réfléchi et facilement impatienté et de leur fureur au moindre mot, même au moindre soupir. Il met aux prises un spectateur amoureux et un vieux joueur qui, distrait par les exclamations et les soupirs de l’autre, s’écrie enfin avec colère : — « Peste soit des amoureux ! — Comment, monsieur, je ne comprends pas. — Vous ne comprenez pas ? Eh bien ! regardez : un échec à la découverte ! — Qu’a de commun cet échec ?..
— Comment ce qu’il a de commun ! Il y a une heure que vous tournez autour de moi. Et ma chère Sophie par ci et ma cousine par là! moi j’entends vos fadaises et je fais des fautes d’écolier. Monsieur, quand on est amoureux on ne vient pas au café de la Régence. »
On y venait cependant pour faire l’amour. Les maîtresses du lieu n’avaient jamais été bien cruelles. La première de toutes, la femme de Lefèvre ce grand artiste dans l’art de la limonade
et des glaces où Procope seul le surpassait, laissait volontiers son mari dans la glacière, pendant qu’elle allumait ailleurs des feux pour son compte et celui des autres.
Dans la petite comédie de J. -B. Rousseau, le Cciffè, jouée en 1695, la limonadière, madame Jérôme^ prévient ses pratiquesà minuitsonnant qu’il faut partir, parce que, dit-elle (1), « voici l’heure des femmes, et pour qu’elles ne viennent pas vous incommoder le jour, il est bien juste que vous leur laissiezla nuit. »Puis, continuant de parler de ces « récréations nocturnes, » elle ajoute : <c Si l’on n’avoit d’autre rente que la dépense qui se fait ici de jour, et sans le casuel de la nuit, on courroit risque d’avoir les dents bien longues. »
La Lefèvre aurait pu en dire autant.
Elle faisait mieux ; les femmes venaient même le jour dans son café, mais alors c’étaient de grandes dames, comme la marquise deFeuquière, qui eut là, un matin, pendant qu’elle prenait son chocolat à la porte, une assez curieuse aventure avec
(1) Scène xiv.
M. d’Effiat (i). Une marquise pouvait se permettre ce scandale ; une bourgeoise se le fût interdit avec horreur, tant les hantises des cafés effarouchaient la pruderie des femmes qui n'étaient ni de la noblesse, ni du bel esprit, ni « filles libres, » comme La Bruyère appelle celles que je n’ai pas besoin de désigner autrement. « On me dira, écrivit le chevalier de Mailly dans son curieux livre les Entretiens des caffès de Paris, publié en 1702 (2), que c’est contre la bienséance d’introduire une femme dans un caffé. Cependant j’en ai vu quelquefois de fort jolies et de fort spirituelles. » Les spirituelles venaient pour les discussions, les jolies pour le scandale. En ce dernier pcrint, les limonadières auraient pu suffire. Toutes étaient galantes et filaient bien l’amourette jusqu’au roman, parfois jusqu’au drame. J’en trouverais mille preuves, rien qu’en ce temps. Une seule suffira, qui m’est
(1) Nous avons raconté cette aventure dans notre feuilleton du Siècle du 3 mars 1855, d’après les Mémoires de M. de Boisjourdain, t. III p. 86-87. .
(2) Les Entretiens des caffès de Paris et les différends qui y surviennent , 1702, in-12, p. 367.
fournie par ces quelques lignes de la Bastille dévoilée (1), à propos d’un prisonnier embastillé en 1734 : « Le sieur Robert de la Motte, gentilhomme servant S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans. — Pour avoir assassiné Bruni, limonadier,pour jouir de sa femme, — Ce prisonnier n'est resté que six mois à la Bastille. »
Leclerc, qui avait succédé àLefevre (2) au café de la Place du Palais-Royal , s'épargna le sort de Bruni. Sa femme fut galante tout à son aise, sans danger de mort pour lui. La jalousie attirant la foudre sur la tête du mari, il s’en dispensa, se contentant du reste. En 1718 sa femme recevait ses grandes lettres de naturalité dans le pays du scandale galant Un rimeur du café les lui décernait dans une pièce de vers qui courut manuscrite et dont voici le titre : Brevet de Vénus pour madame Leclerc , maîtresse du
(1) 1789, in-8<>, p. 86.
(2) En 1691, Lefèvre tenait déjà ce café, et sa femme était déjà célèbre. V. la pièce à" Ulysse et Circc , dans le théâtre italien de Ghérardi, t. III, 479.
| café de la Régence (i) C’est tout ce que je sais sur la dame. En faut-il plus ?
! Quant à ses pareilles, si Ton veut absolument les connaître mieux, Chevrier va, dans ses Ridicules du siècle (2) nous en faire, en deux mots, un portrait d’en-
I semble, dont la ressemblance fut longtemps incontestée. Après nous avoir parlé du nouvelliste de la maison qui n’ayant d’asile que le café, y vient comme chez lui, il ajoute à propos de ses autres adorateurs : « Près du comptoir, on voit un cadet de famille qui s’efforce de réparer, par les fleurettes, l’injustice du sort ; sourde à ses vœux, la beautéqu’il encense ne reçoit ni ne rejette son hommage :
idole née de tous les conteurs, la maîtresse d’un café voit en public tous les hommes avec indifférence, et sa sensibilité n'éclate que dans le tête-à-tête. » Qu’aurait-on fait au café de la Régence si lorsque les vieux jouaient aux échecs, les plus jeunes n’avaient pas fait babiller l’amour ? La politique y était inter- ■
(1) M. Lenoir possédait cette pièce. V. le J Catalogue de sa bibliothèque, 1856, in-8°, p.
(2) 1774, in~i2, t. III. p. 52.
dite, comme dans tous les autres, et c’est à peine si l’on y pouvait parler de philosophie. Il se trouvait toujours dans quelque coin un espion aux aguets qui, tout en savourant sournoisement sa tasse de café, dégustait le mal, se délectait de l’allusion que pouvait cacher vos paroles, ou qui, tout en poussant le bois sur le damier, attentif seulement à ce que vous pouviez dire, n’attendait que l'instant de faire échec à votre franchise. Le fils du comédien la Thorillière, mauvais tragédien lui même, mais assez bon espion, était à l’époque de Law un de ces guetteurs de mécontentements. L’abbé de Coiffy l’y surprit et lui dit si bien son fait que l'autre n’osa de longtemps reparaître dans les cafés. C’était brave, mais imprudent, aussi l'abbé reçut-il du général de la calotte un brevet de folie pour cause d’imprudence. On l’y félicitait de son courage en le blâmant d’avoir ainsi couru le risque de se faire emprisonner. Le moindre propos ne vous exposaitpas à moins « dans ces boutiques, » où , dit le brevet (i):
(i) Mémoires pour servir à V histoire de la Calotte , 1752, in-12, ire part., p. 148.
L'on en voit qui prêtent l’oreille.
Pour aller, comme une merveille,
Raconter au gouvernement
Des discours qu'on paye comptant,
Et qui très- souvent pour vétille Vous font placer à la Bastille.
N'eût-on dit qu’un mot, rien ne vous sauvait.
Barbier raconte, sous la date du 22 avril 1722 , qu’une personne de son quartier, M. Denoux, fut ainsi mis à la Bastille pour quelques propos dans un café du Qiiai-Neuf (Lepelletier), bien qu’il fut procureur de la cour, faisant les affaires du lieutenant de police lui-même et quoiqu’il n’eut que fort peu parlé (1).
Le gouvernement craignait qu’il n’en fut à Paris comme à Londres, où le franc parler des cafés avait pris une telle importance, qu’il faisait loi dans l’Etat comme un quatrième pouvoir et qu’une révolution faillit avoir lieu à la tentative que fit le ministre Danby pour réprimer cette indépendance de parole. Il voulut fermer les cafés ; mais à la nouvelle que cette mesure devait être prise il y eut un tel ^ soulèvement d’opinion
(1) Journal de Barbier, 2 e édit., t. I, p. 214.
qu’on abandonna le projet (i). Dans ces cafés de Londres, notamment dans celui de While, qui fut si longtemps célèbre, près de Covent-Garden (2), on pouvait tout dire et tout lire. Dans ceux de Paris, lectures et paroles étaient interdites.
On n’y trouvait pas un journal ce qui surprit beaucoup le réfugié François Lesage, lors du voyage qu’il fit de Londres à Paris, après une absence de dix années. Il croyait trouver dans nos cafés ce qu’avaient offert ceux de Londres à sa libre et curieuse pensée, et tout lui manqua : « ils sont bien fournis, écrivit-il à son ami Des Maiseaux (3) de marbres, de lustres de cristal et de glaces de miroir (4) mais on n’y voit pas de gazettes. Je crois que j’oublierai le peu que je sais : l'on ne parle que de bagatelles. »
Il fallait toujours prendre un faux-
(1) Macaulay, , Histoire d’ Angleterre , traduct. de M. Émile Montégut, t. I, p. 402.
(2) V". Clément, Nouv . littèr . 1er janvier 1752. Esprit des journaux, mars 1781, p. II.
(3) Cité par M. A. Sayous dans la Revue contemporaine , 5 janvier 1857, P- 443-
(4) On y voyait aussi aux vitres des bouteilles de liqueurs avec étiquettes. ( Carpenteriana , p. 199.)
fuyant de frivolité pour arriver au sérieux et le sauver de son péril.
Un jour, raconte Chamfort (i), Marmontel, alors tout jeune, et le vieux Boindin convinrent de se rencontrer chez Procope, et d’y causer philosophie. Pour le faire sans danger, ils concertèrent d’avance l’espèce d’argot qui servirait de déguisement à leur discussion. L’âme devait s’appeler Margot , la religion Javotte , la librt è AJeanneton, et Dieu Monsieur de l'Etre . Tout allait bien, ils s’entendaient à merveille quand un homme noir à mine oblique se faufila dans la conversation pour lui arracher son masque : — « Oserai-je, monsieur, dit-il à Boindin, vous demander ce qu’était ce M. de l’Être, qui s’est si souvent mal conduit et dont vous êtes si mécontent ? — Monsieur, répondit Boindin, c’était un espion de police (2) »
Pour ne pas courir le risque et l’ennui
(1) Œuvres , édit. Arsène Houssaye. in-18, 73-74-
(2) Cet espionnage dura jusqu’à la Révolution (Mercier, Tableau de Paris , 1783, in-8°, t. V. p. 179) et la Terreur le recueillit pour le perfectionner (Beffroi de Reigny, Dict. nèolog. t. IL p.
de ces discussions gênées, et périlleuses malgré leur gêne, Diderot allait peu chez Procope. Il préférait le café de la Régence, où le silence environnant le provoquait à méditer bien plus qu’à disserter.
« Qu’il fasse beau ou qu’il fasse laid, dit-il (i), c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir, me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie... Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence l'endroit de Paris où Ton joue le mieux à ce jeu ; c’est là que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot; qu’on voit les coups les plus surprenants, et qu’on entend les plus mauvais propos; car si l’on peut être homme d’esprit et grand joueur d’échecs, comme Légal, on peut être un grand joueur d’écheçs et un sot, comme Foubert et Mayot. Uneaprès-
(i) Le Neven dé Rameau , édit. Ch. Asselineau, 1862, in-12, p. 1-3.
dinée, j’étais là, regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays, où Dieu n’en a pas laissé manquer, » Quel était ce personnage ? Le neveu de Rameau. Pour savoir le reste, lisez l’œuvre étonnante dont ces trois mots sont le titre.
Jean-Jacques Rousseau venait aussi à la Régence, mais moins pour y regarder que pour s’y faire voir. Quand il voulait produire un de ces grands effets de montre dont était si friande sa vanité bourrue, c’est là qu’on le voyait paraître. La foule le suivait et alors par une autre évolution d’amour propre, il faisait l’effarouché et feignait de se dérober à la foule.
L’ours génevois, bien qu’il n’eut rien d’une nymphe, imitait celle des églogues : il fuyait en ayant soin de regarder si on le voyait fuir, et se cupit ante videri. A l’époque où il eut l’étrange manie de s’habiller en Arménien, c’est-à-dire où, sous le prétexte de se mieux cacher, il se donna un déguisement qui le faisait mieux voir, sa présence au café de la Régence fit véritablement émeute. Il y vint tant de monde pour l’examiner sous son bonnet de fourrure et sa robe orientale
que M. de Sartine fut un jour obligé de faire mettre une sentinelle à la porte (1) Le lendemain, Jean-Jacques ne revint plus, son amour propre était content. Les rédacteurs des Mémoires secrets ne furent pas dupes des manœuvres de cette vanité doublée de fausse modestie ; ils mirent dans leurs Nouvelles une petite note poliment perfide, où toute leur pensée se faisait sentir:
« Le sieur J. -J. Rousseau, disaientils (2), après s’être montré quelquefois au café de la Régence où son amourpropre a été flatté d’éprouver qu’il faisoit la même sensation qu’autrefois et que sa renommée attiroit encore la foule sur ses pas, s’est enveloppé dans sa modestie. Il est rentré dans son obscurité satisfait de cet éclat momentané, jusqu’à ce qu’une autre circonstance lui donne une célébrité plus longue. »
Il revint pourtant à la Régence , mais ce fut alors moins par désir de montre que par pure distraction. Il y vint pour jouer aux échecs qu’il aimait beaucoup
(1) Du Coudray, Nouv. Essais histor. sur Paris, 1781, in-12, t, II, p. 103.
(2) T. V. p. 164 (7 juillet 1770).
et pour voir jouer. Certain jour qu’il y était, un des Saint-Aubain s’y trouva.
L’occasion était bonne pour croquer au vol cet original si difficile à prendre ; il lasaisit. Ayant attendu l’instant ou Jean- Jacques, complètement absorbé dans sa partie d’échecs, ne pourrait le voir et lui échapper, car l’action seule de son portrait lui eut semblé un espionnage, Saint- Aubain prit son crayon et sur la garde d’un volume, le Catalogue des tableaux du cabinet de M. Crozat , (i) qu’il avait dans sa poche, il esquissa en quelques traits la physionomie, la pose, latournurede notre homme. Jean-Jacques était près de l’un de ces piliers, plus tard transformés en colonnes, que vous vous rappelez avoir vus dans la longue et tortueuse salle du café. Saint-Aubain plaça le pilier dans son dessin, mit dessus : M . Rousseau , de Genève , dessiné au café de la Régence , 1771 et partit sans que le philosophe se doutât qu’on venait de le crayonner au vif Qu’eut-il-dit, s’il s’en fut aperçu ? il eut
(i) Cet exemplaire a été vendu avec les livres d'Emeric David. V. son Catalogue, 1862, in-8° p. 156, n° 1240.
été flatté, mais il se fut donné le plaisir de paraître furieux (1).
Les princes ne sontpas si vains que les philosophes. Quelques années après que J. -J. Rousseau eût donné cette mascarade et fut venu chercher la foule au café de la Régence, un empereur y vint aussi mais pour fuir bien sincèrement ce qu’aimait tant, sans l’avouer, l'auteur du Contrat social
Cet empereur est Joseph II, frère de Marie-Antoinette. Il était à Paris inco-
(1) Rousseau ne fut pas oublié au café de la Régence. Parlant de lui et de Voltaire, un chroniqueur de ce noble club des échecs a dit : « Leur souvenir fut longtemps cher au café de la Régence, et il y a peu d’années encore les maîtres de ce café disaient avec orgueil à leurs garçons : « Servez à Jean-Jacques, servez à Voltaire, » désignant ainsi les tables où ces illustres habitués se plaçaient ordinairement. » [Le PaJamède, Journal des ècliecs , 1836, t. I, p. 391.) — Nous avons des preuves de la fréquentation de Rousseau à la Régence . Pour celle de Voltaire, j’en doute fort et pour cause. Luimême, en effet, a dit formellement : « Je n’ai jamais fréquenté aucun café, » dans une lettre à Dorât du 6 août 1770. Si on le vit Àla Régence, ce ne dut être qu’à son dernier voyage à Paris, et je ne crois pas que sa longue apothéose lui laissât alors le temps de descendre jusqu’au café.
gnito, sous le non decomte deFalkenstein. Voir, étudier, apprendre, voilà tout ce qu’il voulait. Aussi avait-il fui la gêne des palais où le temps se consume en adulations et en cérémonies. Il s’était logé à l’auberge, comme un simple gentilhomme, et l’on prétend qu’il y faisait sa cuisine lui-même.
Lorsqu’il courait Paris, rien ne le gênait
!plus que de voir le peuple s’ameuter autour de lui, et donner ainsi un immense cortège de curieux à sa curiosité. Autant qu’il le pouvait, il échappait à cette nouvelle gêne.
Un matin, le bruit court qu’il doit venir au Palais-Royal ; tout le monde s’y rend, excepté lui. Il part à pied de l’hôtel garni de la rue deTournon, qui par parenthèse, a gardé son nom pour enseigne (i) il arrive à la place où s’est entassée pour
(i) Cet hôtel s’appelait auparavant Hôtel de Trois-villc ; quand Joseph II y logea en 1777, celui qui le tenait s’appelait Mercier. C’était le frère de l’auteur des Tableaux de Paris. V. du . Coudray, Nonv. Essais liistor. sur Paris 1781, in-8°,t. II, p- 203, et Dulaure Nouvelle description des curiosités de Paris , 1785, in-12, t. I, 2e partie, p. 327. — Cet hôtel de Troisville ou Trèville était celui où l’on payait le plus
l’attendre une foule compacte, qu’il a grand’peine à traverser, et, au lieu de monter au Palais, il entre au café de la Régence.
Il était vide ; pas un buveur de café, pas un joueur d’échecs. Dans la longue salle biscornue, il n'y a que lui et la limonadière.
« Ah! monsieur, lui dit-elle (i), soyez le bienvenu ; si vous n’étiez arrivé, l’on n’étrennait pas de toute la matinée. Ce j maudit empereur en est cause, il nous vole toutes nos pratiques. Si du moins il était exact aux endroits où on l’attend, ce serait demi-mal, on le verrait, on s’égosillerait sur son passage, puis on viendrait se remettre le gosier avec une bonne tasse de café ; mais non, il aime à se faire attendre. Il vient toujours tard, quand il vient. Vous voyez ce monde, qui le guette à la porte du Palais-Royal, eh bien ! il y en a pour toute la journée,
cher. Le prix de quelques appartements avec écurie et remise allait jusqu’à 1,200 livres par mois. ( Etat ou tableau de la ville de Paris , T757) in-8°, ir° partie, p. 66.)
(1) Nous empruntons tout ce récit aux Anecdotes de V illustre voyageur, par le chevalier du Coudray, 2e partie, p. 21-22.
et nous Saurons pas de pratiques avant la nuit.
« — Et vous, avez-vous vu cet empereur?
« — Ma foi non, et franchement je voudrais bien le voir ; mais, je vous l’ai dit, il se fait trop attendre, et je n’ai pas de temps à perdre. »
Tout en causant ainsi, l’inconnu avait achevé de prendre une tasse de café ; quand il en eut savouré la dernière goutte, car en ce temps-là le café était bon dans les cafés (i), il se leva et jeta un double louis tout neuf sur le comp- ‘ toir.
« Ah ! la belle pièce, dit la limonadière, c’est la figure de notre bon roi Louis XVI.
« — Oui, madame, et quant à celle de l’Empereur, la voici. »
Il se découvrit en souriant, et salua sans attendre sa monnaie.
Quelques années après, un autre empereur. dont le voyage en France fut une
(i) Surtout à la Régence . Ailleurs on le prenait mauvais, comme Ta dit Mercier ( Tableau de Paris , 1783, in-8°, t. I, p. 214), mais là il était parfait. [Paris et ses modes , i8o3,in-i2, p.
imitation de celui de son confrère d’Allemagne (i), y compris V incognito qu’il garda sous le nom de comte du Nord, Paul de Russie ne manqua pas de venir, lui aussi, au café de la Régence. C’est presque par hasard que le premier y était entré, l’autre y vint exprès. Lorsqu’on imite, on ne fait pas autrement. C’était à l'heure des grandes batailles de l’échiquier, c’est-à-dire vers quatre heures.
Paul s’approcha d’une partie bien engagée, et paria sur un coup difficile. Son enjeu était d’un louis, il gagna, prit l’argent et partit. Rien jusque-là ne l'avait fait reconnaître, mais il n’était pas dehors que les exclamations du garçon le trahissaient. En passant, il lui avait donné, pour boire, tout ce qu'il avait gagné (2).
Une description du café de la Régence
(1) Il se dispensa toutefois de loger à Tauberge, comme avait fait Joseph. C’est à l’hôtel de l’ambassade de Russie qu'il demeura. Cet hôtel était situé au coin de la rue de Grammont et du boulevard. V. sur le voyage de Paul 1er un feuilleton d’A d’Elrieu, dans le Siècle , du 24 janv. 1838.
(2) Prud’homme, Miroir historique de Paris , 1807, in-i2,t. II, p. 225.
ferait fort bien à présent. Je ne pourrais malheureusement que l’inventer, et je m’en garde. Pour vous la donner exacte, les détails me manquent. La salle était sans doute plus ornée que dans les premiers temps et moins que dans les derniers, quandnousl’avonstous connue (i).
Elle n’eut jamais l’éclat de décoration de beaucoup d’autres cafés (2). Mais elle ne s’était pas cependant soustraite à
(1) Nous avons dit qu’elle avait déjà la forme que nous lui avons connue et dont il sera encore parlé plus loin. Quant à T estaminet sur la place du Palais-Royal, il n’existait pas encore. Il n’y avait que les cafés de bas étage, tels que ceux de la rue de la Huchette, où se rendait Will à son arrivée à Paris, qui eussent emprunté Y estaminette, ainsi qu'on disait alors, aux tabagies flamandes, V. le Journal de Will, publié par M. G. Duplessis, t. I, p. 77, et nos Variétés histor . et litter.,t. III, p. 302.
(2) Parmi les cafés les plus remarquables par leur décoration, il faut citer le café Turc, dont Visconti dessina les ornements, et celui de la Rotonde, orné de paysages peints par Robert. V. V Artiste du mois de février 1836, p. 101-102. — L’architecte de Wailly, en mourant, avait eu raison de dire : « Bientôt l’architecture sera dirigée en France d’après le goût des limonadiers et des marchandes de modes. » (Goncourt, le Directoire. p. 52.
cette mode du comfort si luxueux qui avait gagné ses pareilles. C’est vers 1760 que ces fantaisies d’élégance dans l'ornementation des cafés avait commencé. Un certain Frary se les était le premier permises pour celui qu’il tenait dans la rue Montmartre, vis-à-vis la rue des Vieux-Augustins, à deux pas de la ruelle qui est devenue le passage du Saumon. On en parla beaucoup, même dans les journaux, qui d’ordinaire s’interdisaient alors ces détails un peu vulgaires. L Avant-Coureur (1) entre autres, fit à ce sujet quelques lignés qu’on sera curieux de lire ici : « Le luxe ingénieux à se reproduire sous les formes les plus agréables s’étoit jusqu’à présent borné à embellir les cafés de glaces et de tableaux disposés selon les lois d’une froide symétrie, et d'une insipide uniformité, car les cafés se ressemblent tous à peu près. Le sieur Frary... vient de faire orner le sien de glaces entre-mêlées de panneauxpeints en fleurs dessinées d'après nature et distribuées élégamment. C’est le sieur Clermont, élève du célèbre Baptiste, qui a exécuté
(i) 2 nov. 1761. p. 700.
ces ornements qui font un très-bon effet. Cet exemple, qui vraisemblablement sera imité, mettra, dans peu, nos cafés sur le ton de ceux d’Angleterre, dans lesquels on remarque une variété singulière de décoration. » L’exemple eut de prompts et nombreux imitateurs. Le maître de la Régence ne fut pas le dernier.
Son café était trop célèbre pour qu’il ne se mit pas vite à l’unisson de cette élégance que de moins connus s’étaient permise. Il fallait d’ailleurs que ses hôtes ordinaires, tous gens de nom ou d’importance, tous célèbres ou titrés, pussent se croire dans un salon et non dans une boutique. Lui -même se croyait moins un maître de café qu’un maître de maison.
Suivant un droit admis dlailleurs pour tous ses pareils (i), il n’ouvrait sa porte qu’aux gens dont l’air lui plaisait. En 1789, quand presque tous les cafés, qui depuis quelques années s’étaient éman-
(i)« On ne souffre dans les cafés personne de suspect, de mauvaises mœurs ; nuis tapageurs, ni soldats, ni domestiques, ni qui que ce soit, qui pourrait troubler la tranquillité de la société. » (Thierry, Alman. du Voyageur à Paris , 1783, in-12, p. 127).
cipés (i), devinrent de véritables clubs, celui de la Régence tint bon dans sa gravité silencieuse et aristocratique.
Les combats aux échecs furent, comme par le passé, ses seules batailles.
MM. de Goncourt (2) ayant à parler de lui le qualifient ainsi, d'après des renseignements qui doivent être sûrs : « Le café de la Régence, qui croit aux échecs et à M. de La Fayette, et dont le maître, qui pratique une égalité de casuiste, chasse les gens mal vêtus, tout en se disant régal des princes. »
Il différait singulièrement de son confrère Chrétien, qui tenait le café de la Comédie-Italienne, et qui fut un des terroristes les plus forcenés (3).
La Révolution ne pénétra dans le café de la Régence que par ses insignes obligés : drapeaux tricolores, couronnes civiques et ces bustes de Marat et de Le Peletier, que Beftroi de Reigny appelle des
(1) Les espions y venaient pourtant toujours. Almanach du Voyageur à Paris , p. 127.
{2) Histoire de la Société franç. pendant la Révolution. Paris, E. Dentu, 1854. gr. in-8° p.
(3) Beffroi de Reigny, Diction, nèologique , t. II, p. 389, et III, p. 278.
épouvantails patriotiques. Il dut aussi se soumettre à une apparence plus simple (i) ; mais, quoique moins brillant, il resta un noble café (2).
C’est parce qu’il n’y venait que des aristocrates qu’on y voyait souvent Robespierre, qui, sous son masque de démocratie, l’était comme on sait plus que personne.
Avant de vous parler de ses stations à la Régence, je dois vous dire comment j’ai pu les connaître et à qui je dois ce que j’en sais.
Pour ne pas m’égarer dans la fin de cette histoire que personne n’a faite, parce qu’elle n'était peut-être pas à faire, il me fallait un guide, je le cherchai et le trouvai. Ce ne fut pas, bien entendu, un Parisien. Les gens de Paris font en effet profession d’ignorance complète pour tout ce qui concerne leur ville et ne se permettent d’être curieux que lorsqu’ils en sont loin. Un étranger venu pour voir
(1) Ibid., t. II, p. 390.
(2) Tous les cafés avaient alors abdiqué leur luxe de marbre, de glaces et de cristaux : « Du papier, et toujours du papier, dit Beffroi de Reigny ( ibid ), en fait le principal ameublement. »
et pour savoir, que l’habitude des rues n’a pas blasé sur tout ce qui s’y trouve, et qui sait encore regarder, parce qu’il n’a pas toujours eu sous les yeux ce qu’il voit, est bien mieux l’affaire du chroniqueur en quête de renseignements. Ma recherche fut donc poussée de ce côté, et avec succès, comme vous allez voir. Pour m’aider à finir ma tâche^, j’ai le carnet d’un touriste anglais qui a su regarder, interroger et ne rien oublier. Je l’ouvre aux pages qui contiennent les notes prises au café de la Régence, en écoutant les joueurs d’échecs, en questionnant les garçons, en faisant causer la dame de comptoir.
Ces notes, disons-le vite, ne sont pas inédites ; une revue anglaise, le Fraser' s Magazine les a publiées, il y a quelques années, et la Revue britannique (i)lui en a repris une partie.
Ce n’est pas à la nouvelle salle du célèbre café, mais, bien entendu, à l’an-
(i) Cinquième série , t. II (mars 1841), p. 109- T30. Cet article a été reproduit dans le Palamède du mois de juillet 1843, p. 298, avec le véritable nom de l’auteur, qui n’est autre que N. G. Walker, l’un des bons joueurs d’échecs de l'Angleterre.
cienne que nous conduit le touriste curieux. Tout d’abord il s’étonne de sa forme, et la décrit par une de ces phrases pittoresques qu’improvise toujours si facilement le crayon qui dessine sur place; (( Ce café, dit-il, est long, étroit, bas, et pour la forme il est semblable à un parallélogramme de tartine au fromage ( parallelogramm of toasted cheese). »
Suivant d’autres, ce n’était pas une tartine, mais un piano à queue , et ils prétendaient que c’était pour cela que Philidor, grand musicien et grand joueur d’échecs, s’y plaisait tant (i).
(i) Suivant VHermite de la Chaussée d'Antin (Ire édit., t. III, p. 231), c’est à la Régence que se seraient tenues les assises des musiciens en dispute d’école; je crois qu’il se trompe. L’Opéra sans doute avait longtemps été près de là, mais d'autres cafés étaient plus voisins encore. Selon moi, c’est celui de Marion, situé dans le cul-desac même de l’Opéra, aujourd’hui la rue de Valois, qui devait servir de champ clos à ces amateurs de musique en désaccord. Ils y pouvaient crier à l’aise, ce que n’eût pas permis, à la Régence , le silence exigé pour les échecs. Ce café Marion fut un des premiers de Paris. C’est là qu’en 1691 La Fontaine alla oublier qu’il était auteur de l’opéra d'Astrée et en dire plus de mal que personne (Le Sage, Mélange amusant , p. 159). — On lisait au-dessus de la
Il était le dieu de l’endroit. Son image, pieusement conservée, fut une des premières choses dont notre Anglais fut frappé : « Un vieux portrait de Philidor y est encore, dit-il. Pour un antiquaire d'échecs , qu’on me permette cette expression, une pareille relique vaut son pesant d’or. »
C’est un dimanche d’hiver, de trois à quatre heures, que notre touriste est venu à la Régence. La foule qui s’y presse alors commence son étonnement. Il la compare, cette foule qui déroule ses flots sur le seuil ensablé de la porte, aux vagues de TOcéan sur la baie de Brighton. Elle entre, et bientôt toutes les places sont prises : « Pas une table ne reste vide. Que dis-je ! on place un échiquier sur ses genoux. Acteurs et spectateurs, tous les assistants gardent leur chapeau sur la tête pour gagner un peu de place,
porte : Marion marchand de glaces. En 1714, quand l’opéra d 'Arion, fut sifflé comme trop froid, on effaça la première lettre du nom du glacier, ce qui fit : Arion , marchand de glaces. — V ., sur ce café, le commencement du chapitre.
et un tabouret vaut au moins le prix de la rançon d'un monarque (i). »
Notre homme finit pourtant par trouver un coin, se fait servir une tasse de café, paye d’avance en ajoutant au prix un gros pourboire, et malgré le bruit, il commence à questionner le garçon, que sa libéralité a mis en humeur de répondre avec abondance et politesse. Alors les anecdotes pleuvent, il n’a qu’à choisir pour grossir son carnet, mais il est si heureux qu’il ne choisit pas. Il en a de toutes sortes, d’historiques et d’intimes ; de toutes les époques aussi, avant, pendant et après la Révolution.
« Dans les derniers temps de l’ancien régime, lui dit le garçon, messieurs nos habitués remarquaient tous les soirs, depuis une dizaine d’années, un monsieur d’un certain âge qui passait régulièrement tout son temps autour des tables depuis sept heures jusqu’à onze.
« — Jouait-il ?
« — Jamais, à peine même s’il disait
(i) L’échiquier s’y loue à l’heure. Le soir, à cause des deux chandelles qu’on mettait de chaque côté, avant l’éclairage au gaz, le prix augmentait.
un mot, il se contentait d’étudier les parties. Or, comme il y avait longtemps que cette étude était commencée, et comme elle se continuait tous les jours sans interruption, l’on pouvait penser que ce monsieur était de première force. Un soir, il s’éleva pour un coup embarrassant une discussion on ne peut plus vive. Il y avait en ce moment peu de monde autour des tables, mais le monsieur n’y manquait pas. On le prit pour juge; c’était bien naturel. Savez-vous ce qu’il dit? — « Messieurs, vous choisissez bien mal votre arbitre, je ne connais pas même la marche des pièces. »
« — Mais pourquoi, lui cria-t-on êtesvous là, depuis dix ans, à dépenser toutes vos soirées derrière les joueurs, les yeux sur les échiquiers ?
« — Pourquoi ? c’est bien simple, messieurs, je suis marié, ma femme m’ennuie terriblement, et ce que je regarde ici, sans voir, ce que j’entends sans comprendre, m’amuse, en comparaison de ce que je vois et de ce que j’entends chez nous. »
L’histoire se mêlait aux anecdotes du garçon, et les noms fameux se pressaient sans façon dans sa bouche.
Ce n’étaient pour lui que des noms d’anciens habitués. M. Robespierre, — je vous l’avais bien dit que nous le retrouverions, — et M. Bonaparte n’étaient que des joueurs d’échecs, dont on parlait peut-être plus souvent que de quelques autres, sur lesquels on savait un peu plus d’histoires ; voilà tout.
A propos de Robespierre, il se rappelait une aventure qui, dans le temps, avait fait grand bruit.
« Je n’étais pas encore au monde, dit le garçon, mais les anciens du café m’ont raconté la chose. C’était au plus fort du temps de la guillotine.
« Il ne venait presque plus personne ici, vu qu’on n’avait pas le cœur à jouer et que d’ailleurs ce n’était pas gai de voir passer à travers les vitres des charrettes de comdamnés dont la rue Saint- Honoré était le chemin. M. Robespierre que ce spectacle-là n’affligeait pas, à ce qu’il parait, était un des seuls qui vinssent encore faire quelquefois leur partie. Il n’était pas très fort, mais il faisait si grande peur, que même les plus habiles, quand ils jouaient avec lui, perdaient toujours. Un soir qu’il attendait un partenaire, suivant son habitude, car
on ne se pressait jamais de se mettre face à face avec lui, un tout petit jeune homme joli comme l’amour, entra dans le café et vint crânement prendre place à sa table. Sans dire un mot, il poussa une première pièce, M. Robespierre en fit autant, et la partie fut engagée. Le petit jeune homme gagna. Revanche demandée et accordée, on joua une seconde partie, et le petit jeune homme gagna encore.
« — Très bien dit le perdant en se mordant les doigts ; mais quel était l’enjeu ?
« — La tête d’un homme ; je l’ai gagnée, donne la moi, et bien vite, le bourreau la prendrait demain. »
« Il tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle était tout régidé l’ordre de mettre en liberté le jeune Comte de R..., enfermé à la conciergerie. Il ne manquait que la signature. Robespierre qui avait du sang aux ongles à force de se les mordre,’ signa et rendit le papier.
« — Mais toi, qui donc es-tu, citoyen?
« — Dis donc citoyenne ; car, ne l’astu pas vu, je suis une femme, la fiancée du jeune Comte ? Merci et adieu. »
Napoléon avait aussi laissé, comme
joueur d’échecs, de curieux souvenirs au café de la Régence (i). Le garçon les connaissait, et notre touriste le pressa de les lui faire connaître. Il y tenait d’autant plus, que ces détails viendraient agréablement compléter ceux qu’il savait sur les parties d'échecs que le prisonnier de Sainte-Hélène donnait chaque jour pour distraction aux tristesses de son exil. Il avait vu l’échiquier qu’une noble famille d’Angleterre lui avait envoyé, mais qui n’était pas parvenu jusqu’au captif, parce qu’Hudson- Lowe avait remarqué que les pièces étaient décorées des armes impériales de France; enfin, il avait pieusement touché l’échiquier plus modeste qui servait chaque jour à l’illustre prisonnier, et qui était passé après sa mort entre les mains d’un officier de la garnison anglaise. Notre touriste n’aurait pas été fâché de toucher aussi celui sur lequel Napoléon,
(i) Il ne pouvait qu’aimer ce jeu tout de stratégie, 11 y jouait souvent chez Joséphine. M. Thiers a rappelé, dans Y Histoire du Consulat et de V Empire (t. IV, p. 603-604) d’après les Mémoires inédits de madame de Rémusat, la partie qu’il fit à la Malmaison pendant qu’on jugeait le duc d’Enghien à Vincennes.
simple lieutenant, puis général, avait joué tant de parties au café de la Régence. Puisqu’on y conservait la table de Jean- Jacques, la table de Voltaire, le portrait de Philidor, pourquoi n'y aurait on pas aussi gardé l’échiquier de Napoléon ?
« C'est très juste, dit le garçon, mais comme on était loin de s’attendre que ce petit officier, qui d'ailleurs ne jouait pas très bien, à ce qu’il paraît, deviendrait un jour empereur, on n’a pas pris la peine de mettre son échiquier de côté.
Ah ! si l'on avait su !
« — Vous dites qu'il jouait mal ?
« — Les anciens me l'ont assuré. D'abord il engageait toujours gauchement ses parties, et puis il n’était pas ce qu'on appelle un beau joueur. Si son adversaire calculait trop longtemps, il se pinçait les lèvres, frappait du pied, et battait du tambour avec impatience sur le bord de Téchiquier, ce qui ne laissait pas de faire danser les pièces et de troubler le jeu. S’il perdait, c'était bien pis encore, il donnait quelquefois de grands coups de poing sur la table, et faisait tout sauter. Cependant, lorsque l’action était engagée, quand la mêlée devenait vive, il avait souvent des coups très brillants.
« — Gagnait-il ?
« — -Presque jamais ici ; mais on assure que plus tard, aux Tuileries, bien qu’il ne fût pas devenu plus fort et qu’il eût affaire, parmi ses courtisans, à de très habiles adversaires, il ne perdit plus une seule partie. »
A ces impressions du garçon, notre anglais mêle les siennes, qui sont en gérai tout à la gloire de l’illustre arène échiquière, qu’il a devant lui, et des joueurs dont c’est la lice, le champ d’honneur. Nulle part il n’a vu si noble champ clos, et il le dit : « C'est la Régence qui donne aux joueurs français une si belle si haute position, en leur fournissant les moyens de jouer tour à tour avec les plus grands artistes de l’univers, et de profiter ainsi de tous les progrès qu’ils ont fait faire à l’art Un amateur d’échecs qui, quelles que soient sapatrie et sa résidence, n'aurait pas visité ce célèbre café serait une merveille aussi extraordinaire qu’un badaud anglais qui, transporté à Rome, ne graverait pas son nom sur les ruines du Colisée ou les colonnes de Saint- Pierre. » Le touriste nomme ensuite les combattants dont on lui a dit le nom et l’histoire. C’est un défilé de héros sur
un échiquier. Nous allons le lui reprendre ici, en ajoutant à ce que sait notre anglais, ce que nous avons pu apprendre nous-même.
Voici d’abord, au premier rang celui qui est le chef, le maître de tous, La Bourdonnais, qui sut donner à la France sa revanche de l’échec immense de Waterloo ( i ) , le j our qu ’il ache va par un triomphe la lutte de cent parties, engagée avec l’Anglais Mac-Donnel. «Dans ses mains, disait le vieux Deschapelles, qui mourut content de lui laisser le sceptre des échecs, comme au plus digne, dans ces mains la réputation de la France ne court aucun risque. » La Bourdonnais, en effet, ne fit que l’accroître. Il alla vaincre l’Angleterre jusque chez elle, mais c’était un trop vaillant effort. Il n’y survécut pas. Il mourut à Londres en 1840.
Après lui vint Saint- Amand qui, bien que tout jeune encore, lorsque l’Anglais put le voir, était déjà aux échecs « un vieillard plein de sagesse et d’expérience » Il n’y avait pas de jeu plus agréable et plus élégant que le sien. « Saint-Amand
(1) Méry a fait là-dessus un poëme publié dans le premier numéro du Palamède .
était le favori de la Régence . » Hormis La Bourdonnais, tout le monde, le fameux et classique Boncourt même, son habituel partenaire (i), lui cédait le pas sur l’échiquier. Son seul malheur était de s’y trop passionner dans les calculs. La fatigue le prit par excès de passion, et pour ne pas courir le danger que craignait tant Philidor, il dut pendant cinq ou six ans s’interdire la pratique dé l’échiquier^).
(1 ) Revue Britt ., mars 1841, p. 118.
(2) Quand Philidor faisait de ces terribles parties, aujourd’hui plus communes, où l’on joue sans voir l’échiquier, il craignait toujours de devenir fou. En 1782, il fit coup sur coup trois de ces dangereuses parties à Londres, où, devancier de La Bourdonnais, il était allé, lui aussi, battre les Anglais sur leur terrain. Diderot eu connaissance de cette témérité inutile, où le joueur pouvait perdre la tête après avoir gagné la partie, et voici ce qu'il en écrivit à Philidor :
« je ne suis pas surpris, monsieur, qu’en Angleterre toutes les portes soient férmées à un grand musicien, et soient ouvertes à un fameux joueur d’échecs ; nous ne sommes guère plus raisonnables ici que là. Vous conviendrez cependant que la réputation du Calabrois n’égalera jamais celle de Pergolèse. Si vous avez fait les trois parties sans voir, sans que l’intérêt s’en mêlât, tant pis: je serais plus disposé à vous