‹ Chroniques et légendes des rues de ParisChapitre 5 sur 8 · JO · texte numérisé non relu

JO

Il se consola en se vouant à sa gloire. Il créa le Palamède , revue échiquière, épopée hebdomadaire des nobles combats, où dans une suite de volumes longtemps interrompue, s’étale en de curieux récits tout ce qui s’est accompli d’intéressant au premier Club des éehecs du

pardonner ces essais périlleux si vous eussiez gagné à le faire cinq ou six cents guinées ; mais risquer sa raison et son talent pour rien, cela ne se conçoit pas. Au reste, j’en ai parlé à M. de Légal, et voici sa réponse : « Quand » j’étais jeune, je m’avisai de jouer une seule « partie d’échecs sans avoir les yeux sur le da- » mier ; et à la fin de cette partie, je me trou- » vai la tête si fatiguée, que ce fut la première » et la dernière fois de ma vie. Il y a de la » folie à courir le hasard de devenir fou par » vanité. * Et quand vous aurez perdu votre talent, les Anglais viendront-ils au secours de votre famille ? Et ne croyez pas, monsieur, que ce qui ne vous est pas encore arrivé ne vous arrivera pas. Croyez-moi, faites-nous d’excellente musique, faites nous-en pendant longtemps, et ne vous exposez pas davantage à devenir ce que tant de gens que nous méprisons sont nés. On dirait de vous tout au plus : « Le voilà ce » Philidor, il n’est plus rien, il a perdu tout ce » qu’il était à remuer sur un damier des petits » morceaux de bois. » Je vous souhaite du bonheur et de la santé. Encore si l’on mourait en sortant d’un pareil effort ; mais songez, monsieur, que vous seriez peut-être pendant une

passage des Panoramas(i), à la Régence, au Cercle des échecs , « vrai foyer de la science, » annexé au champ du combat sous l’œil du même propriétaire, avec le patronage des mêmes joueurs(2).

Après La Bourbonnais, Deschapelles, Boncourt et Saint-Amand, il n’y a que des héros amateurs, mais qu’il ne faut pas oublier, car la plupart, moins célèbres ici, l’ont été plus ailleurs. Nom-

vingtaine d’années un sujet de pitié ; et ne vaut-il pas mieux être, pendant le même intervalle de temps, un objet d’admiration ?

« Je suis avec l’estime et l’amitié que vous me connaissez,

« Votre très-humble et très obéissant serviteur,

<( Diderot.

« Paris, ce io avril 1782. »

Cette lettre, dont l’autographe appartenait au fils de Philidor, n’a été publiée que dans une brochure de douze pages, Réponse à la soirée dé Ermites ; 1838, in-8°, p. 11-12.

(1) Le Palaméde,?f série, t. III, p. 21 et t. V,

, (2) En 1787, il existait déjà un Club des Echecs , interdit pendant quelque temps, parce que l’on craignait qu’il ne devînt politique. Il fut rétabli quand on eut la certitude que ce n’était réellement qu’une académie d’échecs. ( Courrier de l’Europe de 1781, n<> 42.)

mons d’abord Boissy d’Anglas, qui, et c’est sa seule faute, n’eut pas devant l’échiquier la même inébranlable fidélité qu’à la Convention. Un jour de l’année 1800, cet homme, qui n’avait jamais quitté un poste, déserta la Régence . Il passa, en compagnie de Deschapelles, du général Duchafault, et de quelques autres au café Mo r iss on , qui avait tout vis-à-vis ouvert une concurrence redoutable aux luttes qui se livraient chez le voisin (1).

Ce ne fut que la gloriole d’un instant. Deschapelles revint à la Régence et Boissy d’Anglas ne tarda pas à l’y suivre. Il y jouait souvent avec de Jouy, l’auteur de Scylla , assez fort joueur pour être très-illustre au café, si sa réputation n’eût été autre part. Il ne fallait pas moins que La Bourdonnais pour le vaincre(2) . Le chevalier de Barneville,qui avait joué avec Philidor(3) avouait que de Jouy

(1) Le Palamèdc. t. III, p. 306.

(2) Le Palamède , t. I, p. 427,431. — Il faisait aussi de grandes parties dans son Hermitage de la Chaussée d’Antin, rue des Trois-Frères. V. un poëme de Méry dans Y Arbitre des Jeux , 1847, in-32, p. 300, 309.

(3) Ibid, 2e série, t. I. p. 234. et t. V, p. 30.

n’eût pas été un indigne combattant pour ce dieu de l’échiquier. Ils y auraient pu mettre pour enjeu quelque opéra à faire. De Jouy perdant se fût engagé à écrire les paroles, et Philidor à composer la musique.

Ce chevalier de Barneville était le plus étonnant des habitués de la Régence. Il avait fait la guerre d’Amérique avec La Fayette, il avait joué avec Philidor qui lui rendaitlecavalier(i),il avait vu la Révolution sans presque se déranger de l’échiquier, il avait assisté sans se déranger davantage aux journées de Juillet, et quelques années encore il voyait la révolution de février. Il ne mourut que le 24 mars 1842. à quatrevingt-quatorze ans (2). Quoique 1848 lui eût apporté la centaine, il nel’attenditpas.

Sa vie, après comme avant l’émigration, s’était passée au café. C’était une tradition de son temps. Beaucoup de gens croyaient alors qu’on ne pouvait vivre que là. Maupertuis, entre autres, qui avait succédé à La Mothe comme

(1) Ibid., t. I, p. 234.

(2) Ibid.

chef de la coterie des cafés Marion et Gradot, et qu'on voyait régulièrement dans l'un ou dans l’autre à midi et le soir, s’étonnait qu’on pût s’arrêter ailleurs:

« Il demandait très-sérieusement à un de ses amis ce qu’il allait faire dans les maisons (i). »

La Révolution de i83o, dont l’un des plus vifs combats s'engagea tout près et presque sur le seuil même de la Régence , avait porté d’assez rudes horions à sa façade. Il fallut remettre à neuf tout le café, ce qui fut fait avec un certain luxe (2). « Pourquoi le décore-t-on, dit quelqu’un qui passait ? — Parce que c’est un blessé de juillet .»

C’est un peu plus tard qu’Alfred de Musset commença devenir à la Régence où je l’ai vu bien souvent à la table voisine de celle qu’occupait, vers sept heures l'homme au petit manteau bleu , un autre fidèle de la maison. Musset jouait,

(1) La Beaumelle, Vie de Maupertuis , 1856, in- 18, p. 12. — Collé reconnut Maupertuis au café Gradot, où Duclos venait aussi. V. son journal , t- II, p. 297.

(2) V. un article signé Jacques Perrin dans la Sténographie de janvier 1832.

causait ou buvait(i); son jeu était assez habile, et dans ses jours lucides, il passait pour un joueur de force recommandable (2). Sa causerie roulait sur la science plus que sur la poésie, et de même qu’il n’aimait pas à perdre en jouant, il aimait, en causant, à avoir toujours raison. Il faisait sa partie avec Ravergie le peintre, Provostdela Comédie-Française Eugène de Mirecourt, — à qui même il fit certain jour une belle querelle pour le payer de sa propre biographie , — Blosse le libraire, F. Vialaye, Delgorgue, le tueur d’éléphants.

M. Alfred Delvau (3) raconte que, dans l’après-midi du 24 février, Musset et Delgorgue s’étaient mis face à face devant un échiquier et commençaient à remuer leurs pièces, quand la fusillade s’engagea devant le Palais-Royal. Delgorgue s’élança d’un bond sur la place, mais Musset ne bougea pas. Il continua placidement sa partie avec un autre adver-

(1) Ad. Perreau, Alfred de Musset, etc. 1862, in-18, p. 46.

(2) Le Palamède , 2e série, t. V, p. 33.

(3) Hist. anecdoct. des cafés et cabarets de Paris ; Paris, E. Dentu, 1862, in-18, p. 137.

saire, pendant que le déserteur allait aider le peuple à faire échec au roi dans son château des Tuileries.

La Régence , impassible devant les émeutes, a cédé devant les démolitions.

C’est vers 1852 qu’on l’a fait déloger. Elle s’en alla camper, rue Richelieu, dans l’ancien hôtel Dodun (1), côte à côte avec les défroques de Babin; puis, quand son nouveau café se trouva prêt, elle y revint achever les parties à peines interrompues par ces remue-ménages.

« Seul de tous les cafés, dit M. de Belloy (2), celui de la Régence a conservé sa spécialité et sa clientèle. — La baguette d’or d’une fée l'a transporté à quelques toises de son emplacement primitif, sansqu’aucune pièce de ses innombrables échiquiers ait tremblé sur sa base légère, sans qu’un seul des joueurs ait cru avoir bougé de sa place; mais où est Alfred de Musset (3) ? »

(1) Le Club des échecs se tenait alors dans l'appartement qui donnait sur la rue Fontaine- Molière.

(2) Portraits et Souvenirs , p. 26.

(3) C’est le dernier grand poëte qu’on ait vu régulièrement au café. Pendant le xvme siècle,

les gens de lettres y venaient plus assidûment, quoique cette fréquentation entraînât pour eux une défaveur qui n’existe plus. Collé, voulant exprimer son mépris pour Duclos, dit: « C’était un homme de café. » ( Corresp . inèd. publiée par M. H. Bonhomme, 1864, in-8, p. 372.) Piron luimême, quand il cessa d’y aller, fit du dédain pour ceux qu’on y voyait encore. Parlant à un de ses amis de Caen, dans une lettre du 23 août 1 755? de quelques gens de lettres qui hantaient, rue Croix-des-Petits-Champs, le Café allemand , tenu par la veuve Curé, la Muse limonadière, il n’a pas assez de mépris pour cette séquelle qui, à l’entendre, payait en flatteries ce que cette muse du comptoir voulait bien lui verser. Il faut voir ce qu’il dit de cette Hébé rimailleuse et de ce « tas de beaux esprits inconnus qui, pour se payer de leurs corvées, buvoient chez elle des liqueurs à crédit. » [Calai, d'autographes vendus le 19 novembre 1863, p. 43.) — Les dames de café se faisaient appeler limonadières , mais on leur donnait aussi le nom de cafetières, au risque des équivoques qu’il en pouvait résulter. Chamfort raconte la plus amusante dans l’anecdote du jeune marquis de Choiseul-Labaume, qui, ayant témoigné devant son oncle, l’évêque de Châlons, la plus vive admiration pour une merveilleuse cafetière, obtint de lui vingt-cinq louis pour se la procurer. Or, « ce n’était pas, dit Chamfort, un vase à verser du café, c’était une jolie cafetière, c’est-à-dire limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. » ( Œuvres de Chamfort, édit. A. Houssaye, p. 138.)

Les cloches des Filles-Saint-Thomas.

Le parisien d’aujourd’hui n’aime pas beaucoup le pieux tapage des cloches. La discrétion des églises, muettes la plus grande partie de l’année et timidement babillardes aux jours de fêtes à carillons, ne l’y a pas, en effet, habitué.

Autrefois, c’était tout différent. Paris, pour le bruit des cloches ressemblait fort à Moscou, la ville du monde où l’on sonne le plus. Vous savez combien d’églises alors, de chapelles, d’oratoires, de couvents à Paris ; or, tous avaient leur clocher, et chaque clocher ses cloches.

Les filles-Saint-Thomas en avaient de plus bruyantes que toutes les autres.

Elles avaient voulu, disait Gresset, que leurs cloches pussent babiller dans l’air comme elles-mêmes caquetaient au parloir, ou dans leurs cellules. Et Dieu sait si on y caquetait bien.

Vous n’en douterez pas, quand vous saurez que ce cloître, dont nous allons parler, c’est à dire de 1774 à 1780, possédait vingt religieuses de chœur, deux nonnes et douze sœurs converses, sous la direction d’une prieure qui, en 1774, s’appelait Catherine Charrier de Saint- Ambroise, et, en 1780, Marie Cousin de Saint-Ursule (1). Ce n’est pas tout, le babil de ces trente cinq nonnettes se renforçait de celui des pensionnaires qu’on y élevait ; car il y avait dans ce couvent ainsi que dans bien d’autes, « un pensionnat d’éducation. (2)»

C’était par goût de travail et non par besoin d’argent, que les dames de Saint- Thomas s’étaient donné cette charge.

Elles avaient, en effet , un revenu bien supérieur à leurs nécessités. Leurs rentes

(1) Hist. de la ville et de tout le diocèse de Paris , par l'abbé Lebeuf, édit. H. Cocheris, t. 1, p. 263.

(2) État actuel de Paris , Q. du Louvre, 1789» in-32, 2e part., p. 43.

en 1773, s’élevaient à 16,837 livres 7 sous, et leur dépense annuelle n^absorbait, tout compte fait, que 6,968 livres 12 sous(i). On pouvait donc économiser tous les ans, aux filles saint-Thomas la moitié du revenu y joindre le produit du pensionnat, et qui plus est, une autre somme assez ronde encore qui provenait du loyer d’une partie des bâtiments du cloître.

Comme il arrivait presque toujours la maison commune était trop grande pour la communauté, et par tolérance, bien que la règle fut ici des plus austères, puisque c’était celle de saint Dominique, on avait permis que des dames étrangères fussent admises, comme locataires, dans les appartements qui, sans cela fussent restés déserts. Ce n’était pas de ce côté-là, comme vous l’allez voir, qu’on babillait le moins. Rien ne sentait la retraite austère, ni même la plus simple piété dans ces logis mondains, pris au plein cœur d’un cloître, au milieu de ses cellules.

Au lieu d’être des thébaïdes, c’étaient le plus souvent des bureaux d’esprit.

Madame Du Deffant et mademoiselle

(1) Lebeuf, loc . cit.

de l’Espinasse, qui avaient ainsi leur appartement chez les dames de Saint- Joseph de la rue Saint - Dominique , recevaient une société de philosophes, ou l’incroyance était mieux de mise que la dévotion. Chez madame Doublet de Persan que nous allons voir avec tout son monde dans un appartement des Filles-Saint-Thomas, on n’était pas beaucoup plus confit en piété. Madame Doublet ne tenait à l’église que par son frère l’abbé Legendre, qui lui même n’y tenait guère. « C’étoit, selon Collé, le premier homme de table qufil y ait eu (i). » Ami de Piron, dont les jolies lettres lui sont adressées (2) il faisait de tout un couplet de chanson ; et sa sœur, en revanche, de rien faisait des nouvelles. Sans fortune à la mort de son mari, qui avait été intendant de commerce (3) elle s’était décidée à la retraite (4) mais Pavait

(1) Journal , t. II, p. 297. — Il était grandoncle de mesdames de Choiseul et de Broglie. Il mourut en 1768, à qautre-vingt-huit ans. (Mèm. secrets, 24 janvier 1768.)

(2) V. Notre Notice sur Piron , passim.

(3) Il était en 1722, maître des requêtes. {Journal àe Marais, t. II, p. 288.)

(4) Musset-Pathay, Contes histor ., p. 327-328- — Grimm, édit. J. Taschereau, t. VII, p. 265-

voulue telle que le cloître toujours accessible des Filles-Saint-Thomas pouvait la lui offrir. La solitude avec des amis, voilà ce qu'il lui fallait. Tous les siens l’y suivirent, et ce fut une foule.

Il n’y eut de changé que le nom, ou plutôt que le surnom du lieu où l'on vint de nouveau se grouper autour d’elle. Comme il était dans un couvent, et tout près d’une chapelle, on appela le salon de madame Doublet la Paroisse. On n’y faisait office que de médisance ; on n'y voyait procession que de nouvellistes et de gens d’esprit. Ceux-ci avaient Voisenon pour chef, Bachaumont stylait et conduisait les autres.

Madame Doublet resta quarante ans sans sortir (i), et pendant quarante ans, c’est de ce coin que partirent tous les bruits dont les affairés et les friands de nouvelles se sont toujours approvisionnés à grand’peine en courant Paris. Bachaumont et son ami Mairobert allaient en chasse, poussant devant eux le fretin des nouvellistes vulgaires, et tout les bruits ainsi relancés arrivaient chez madame Doublet, comme au fond de cette grande spirale d’airain que Chateaubri-

(i) Grimm, ibid.

and place au faîte du palais delà Renommée.

Afin de pouvoir se débrouiller dans leur confusion, elle faisait tenir registre, ici de ce qu’elle croyait faux ou hasardé, là de ce qu’elle croyait vrai.

C’était du journalisme en partie double.

Quiconque arrivait chez elle devait lire les deux registres, et réfuter ou compléter ce qui s’y trouvait. Après ce contrôle, les nouvelles passaient au Grand Livre tenu par le valet de chambre de madame Doublet qui en tirait, à son profit, des copies bientôt répandues sous le Nom de nouvelles à la main(i).

Les Mémoires secrets en furent la suite.

Ils furent même inspirés pendantquelque temps par madame Doublet et rédigés en grande partie par Bachaumont.

Aussi, en 1771, quand tous deux moururent, à quinze jours l’un de l’autre, Bachaumont le 28 avril dans sa quatrevingt -et-unième année, et madameDoublet le 1 2 mai , n’ayant pas moins de quatrevingt-quatorze ans, les Mémoires se -

(1) Grimm, ibid.

crets consacrèrent-ils à ces infatiguables curiosités, si bonnes nourricières dunouvellisme, deux articles particuliers, assez élogieux pour n’êtrepas ingrats, mais pas assez pour être reconnaissants. Avouer qu’ils avaient été l’âme unique des Mémoires c’eut été déclarer que les Mémoires ne seraient rien, ces deux esprits n’étant plus là ; or, doit-on être reconnaissant pour le passé jusqu’à se taire tort dans l’avenir ? La Nécrologie des Mémoires [secrets fut donc discrète. On y alla même jusqu’à dire que, dans les derniers temps, madame Doublet avait un peu dégénéré, comme nouvelliste. Il est vrai que, par compensation, on relevait bien haut ce qu’elle avait été auparavant : « Tous les jours on élaborait chez elle les nouvelles courantes, on en rassembloit les circonstances, on en pesoit lesprobabilités, on les passoit autant qu’on pouvoit à la filière du sens et de la raison ; on les rédigeoit ensuite et elles acquéraient un caractère de vérité si connu, que, lorsqu’on vouloit s’assurer de la certitude d’une narration, on se demandoit : « Cela sort-il de chez madame Doublet (1). »

(1) Mèm. secrets, édit. J. Ravenel, t. III, p. 304.

Ce dernier trait n’a rien que d'exact.

Hors de Paris, on s'inquiétait de ce qui retentirait sur votre compte dans ce repaire sonore des bruits parisiens, et Ton s’y ménageait des intelligences pour que ces bruits fussent favorables. Voltaire plus qu’aucun s’en préoccupait ; afin même d’être plus sûr que les nouvelles du Grand Livre ne lui seraient pas contraires, il y collaborait, il y envoyait sa part: «J’ai, écrit-ille2 septembre 1742 à madame de Solar, à propos d’un succès de nos troupes, j’ai mandé cette nouvelle à M. le président de Meinières pour orner le Grand Livre de madame Doublet, (1) » Un an après, comme on fait courir sur son nom je ne sais quel sot écrit, vite il songe encore au Grand Livre, qui pourrait aussi mettre ses sottises à son compte, il s’empresse d’écrire à d’ Argentai : « Protestez donc, je vous en prie, dans le Grand Livre de madame Doublet, contre les impertinents qui m’attribueraient ces impertinences (2) »

Que de bruits divers que de chuchotements confus, que de va-et-vient dans

(1) Voltaire, édit . Beuchot , t. LIV, p. 474.

{2) Ibid., t. LV, p. 388.

le petit appartement des Filles- Saint- Thomas, sans compter le tapage d’esprit qu’on faisait auprès dans la chambre de l’ami de madame d’Épinay mademoiselle d’Ette, qui s’était aussi logée dans ce cloître peu clos (i) Eh bien, le babil des cloches encore plus bavardes dominait tout cela.

Longtemps ce couvent s’était enfermé dans une modestie toute silencieuse. On y était simple et pauvre, comme la bonne Marguerite de Senaux, fondatrice de Tordre, et Ton se taisait. De 1642, époque des premières constitutions du cloître (2), jusqu’à la fin du règne de Louis XIV, les dames de Saint-Thomas n’eurent que des clochettes au lieu de cloches; à peine avaient-elles une chapelle. Mais, en 1 7 1 5 les sommes qu’elles reçurent d’une loterie qu’on leur avait permise, leur ayant procuré largement le moyen de construire des bâtiments nouveaux, de se faire une très-coûteuse, mais très-vilaine porte visà-vis de la rue Vivienne, et de se bâtir

(1) Mémoires de madame d’Epinay. édit.

Charpentier, p. 77.

(2) On verra plus bas dans une note qu’elles s’établirent ici le 7 mars 1642.

surtout une belle église avec clocher et cloches (i), elles se dédommagèrent, par un luxe de carillon incroyable, du silence si longtemps gardé. « Elles sonnoient vingt-cinq ou vingt-six fois les jours ouvrables, et vingt-huit à trente fois les dimanches et fêtes. » Ce calcul, qui doit être exact, nous vient d’une de leurs victimes, c’est-à-dire d’un de leurs voisins en 1782.

Il se nommait M. de la Place. C’était un pauvre vieillard cruellement tourmenté de la goutte qui ne lui permettait guère de s’endormir que le matin. Or, à ce moment-là justement le carillon des nonnes se mettait en branle pour les matines. Il ne pouvait donc reposer un instant.

Ce n’est pas tout ; lorsque, dans la journée, les cloches de ces dames se décidant au silence, il pouvait se dire : « Dormons ! » les Petits- Pères, dont le couvent était proche, lui commençaient par derrière, avec leur carillon, un vacarme aussi terrible que celui que mesdames de Saint-Thomas venaient de finir

(1) G. Brice, Desc. de Paris , 1752, in-8°, t. I, P- 385.

par devant. Il se trouvait pris entre deux tapages.

Que faire ? ne pas dormir, maugréer, et pour peu qu’il fût en fonds d’esprit et rimes, versifier quelque satire ? C’est ce qu’il fit. Je vous citerai quelques vers de sa boutade très-peu connue (i) :

Pour compléter, ditlepauvrehomme, après s’ètre lamenté sur sa goutte,

. . . Pour compléter le guignon Dont ma vieillesse est lutinée,

Sur ma pauvre tête étonnée,

De nonnes, un sacré bourdon,

D’un bout à l’autre de l’année,

Pour chasser le diable, dit-on,

Trop accueilli dans ce canton,

Sonne cent fois dans la journée.

Aussi, dis-je, en jurant tout bas.

Les damnés sont dignes d’envie,

A leurs oreilles s’ils n’ont pas L'imperturbable sonnerie De ces dames de Saint-Thomas.

Un peu plus loin, sa goutte allant mieux, il chante ; sa colère s’aiguise en un petit couplet qu'il rhythme sur l’air

(i) Le Supplice des cloches oit Èpitre amicale écrite en 1783, à la Dame supérieure des Filles- Saint-Thomas, ... par M. de la Place, in-80, p. 13, 19, 21. etc.

de Blot. J'aurais mieux aimé pour la circonstance, l’air du Carillon de Vendôme ou du Carillon de Dunkerque :

Amateurs de la sonnerie,

Venez tous chez moi, je vous prie.

J’ai, grâoe au bon Dieu, constamment Pour me donner l’aubade entière,

Les Thomatistes par devant,

Les Petits- Père s par derrière (1).

Les vers ne sont pas bien bons, mais les notes qui les accompagnent valent mieux. Jugez-en par celle-ci ; en vous donnant une idée du mécontentement qui, du pauvre goutteux, avait gagné tous les environs, elle vous fera connaître

(i) Ils s’étaient établis où leur église est encore au mois de septembre 1628, sur un terrain de six arpents détaché du domaine de la Grange-Batelière . V. Paris démoli , n. édit., p. 247.) — Ils venaient du couvent que la reine Marguerite leur avait fait bâtir au Pré-aux- Clercs , dans la rue qui, à cause d’eux, s’appela si longtemps des Petits-Augustins. (V. Enigmes des rues de Paris, p. 157.) — Par ici, la rue qui se trouvait derrière leur couvent dut à leur patron le nom de rue Saint -Augustin, qu’elle échangea pour celui de Rue des Filles-Saint- Thomas , dans la partie qui longeait les bâtiments de ces religieuses.

— 2 go —

jusqu’où allait !a ténacité deces dames, et leur affection pour le quartier. Assourdi par le bavardage de leurs cloches, il ne leur rendait pas amour pour amour.

« On leur offrait, — dit notre homme, — d’acquitter leurs dettes qu’on prétendoit considérables (i), de leur bâtir un autre monastère plus grand et plus convenable que le leur, dans l’un des faubourgs de Paris, à leur choix ; ce qui laisserait à ces dames l’innocent plaisir de sonner sans condition tout à leur aise.

« Le but des architectes, en faisant ces propositions, étoit d’ouvrir à travers leur terrain, ainsi que de quelques autres, une belle rue qui, du Palais- Royal, pût conduire en droiture aux boulevards (2).

(1) Ici notre goutteux se trompe, je crois. La situation de fortune des religieuses n’était pas mauvaise, comme nous l’avons déjà dit. Elles n’étaient que vingt-sept quand arriva la Révolution. Leur reveuu était de 20,589 livres 6 deniers, et elles n’en dépensaient que 5,825 livres 18 sous. (Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, par l’abbé Lebeuf, édit, de M. Hipp. Cocheris, 1863, in-8<>, p. 263.)

(2) Ce prolongement de la rue Vivienne jusqu'au boulevard ne s’exécuta que longtemps après, et par fraction. Par décision ministérielle du 15 février 1809, la démolition du couvent était

« Certaines pieuses douairières, qui demeuraient dans leur enceinte et probablement un peu dures d’oreilles, étoient parvenues, au moyen d’une protection puissante, à conjurer l’orage qui

déjà résolue. Il fut dit que, sur son emplacement, la rue Vivienne serait prolongée jusqu’à la rue Feydeau; mais, en 1824, rien n’était fait encore. Il fallut une ordonnance royale, datée du 16 juin. Un peu moins de six ans après, une nouvelle ordonnance, en date du 17 février 1830, statua sur le prolongement depuis la rue Feydeau jusqu’au boulevard. Il fut aussitôt mis en voie d’exécution. C’est par suite d’une usurpation des dames de Saint-Thomas que le prolongement n’avait pas existé plus tôt jusqu’à la rua Feydeau. Quand leur couvent avait été construit, il était longé sur la gauche par une ruelle qui faisait, jusqu’au rempart, suite à la rue Vivienne, ou plutôt Vivien. Quand le couvent fut agrandi, on la supprima. Où menait-elle alors, en effet ? Dans un endroit fort désert, voisin de la porte Richelieu, et qui ne fut pas d'abord beaucoup plus habité, quand le rempart ou boulevard reculé plus loin, c’est-à-dire où il est aujourd’hui, eût été remplacé par la rue qu’on appela d’abord rue Nenve-des-fossès-Montmartre , puis rue Feydeau , à partir de 1739, par complaisance pour M. Feydeau de Marville, alors lieutenant de police. La ruelle, supprimée pour l’agrandissement dujardin des Filles-Saint-Thomas, s’appelait rue Samt-Jèrôme , en l’honneur du saint pour lequel on avait dans ce cloître une dévotion particulière. Un tableau le repré-

menaçoit ainsi les cloches, leurs protégées.

« On assure également qu’un lieutenant de police, qui avoit demeuré dans leur voisinage (i), après avoir vainement exposé à la supérieure combien sa cruelle et constante sonnerie occasionnoit de plaintes dans le quartier, n’avoit reçu pour toute réponse: « que telle étoit leur « règle, et qu’elle ne pouvoit s’en dépar- « tir. »

(( On ajoute quece magistrat lui ayant déclaré qu’en ce cas il alloit en appeler à la justice de Mgr l’archevêque de Paris, cette même dame l’avoit averti : « qu’il pouvoit s’en dispenser, attendu « que ce prélat n’y pourroit rien, le

sentant avait été peint par Dulin pour leur maître-autel. Ce tableau était, avec le tombeau de la comtesse de Saint-Paul, leur première protectrice, le seul objet curieux de leur église. Malgré leur dévotion spéciale pour saint Jérôme, et malgré la règle de leur ordre, due à saint Dominique, elles avaient cru devoir prendre le nom de Filles-Saint-Thomas, à cause de saint Thomas d'Aquin dont la fête se célèbre le 7 mars, jour de leur prise de possession du couvent, en 1642.

fi) C’est M. de Sartine qui, en 1 784, logeait au n° 7 de la rue de Grammont.

« monastère étant sous la protection « immédiate du Saint-Siège (i). »

La Révolution vint, et il fallut bien partir. Après maintes vicissitudes encore, reflets agités des troubles et des terreurs qu’on traversait alors, le couvent fut rasé, et la Bourse enfin bâtie sur une partie de son emplacement. C’est encore un établissement bruyant. Mais au moins ne fait-il son tapage qu’à certaines heures. C’est aussi un centre de nouvelles, une sorte de point de repère pour les bruits croisés qui, de là, s’en vont, après une agitation souvent factice et calculée, vibrer sur la ville qu’ils troublent réellement.

Or, n’est-il pas curieux que ce soit de cet endroit même, quand madame Doublet occupait un appartement aux Filles- Saint-Thomas, que partaient aussi toutes

(i) Il y eut souvent des conflits sur ce point entre la prieure et l’archevêque. C’est de celuici toutefois que dépendait la permission de faire des retraites aux Filles-Saint-Thomas, comme on le voit dans Tallemant par l’historiette de Le Coigneux, dont la femme était allée là, avec permission de Monseigneur, faire une retraite de dévotion qui faillit devenir une réclusion définitive. (Edit. P. Pâris, t. II, p. 12-13.)

les nouvelles destinées à faire impression sur Paris, et par suite sur le monde?

C’est un coin prédestiné, où il était dit qu’il y aurait toujours des échos. A deux pas de là, pour succroît de rapprochement, avait longtemps vécu un des plus infatigables nouvellistes de la première partie du XVII' siècle, le plus grand médisant du règne de Louis XIII et des temps de la Fronde, Tallemant des Réaux.

La maison qu’il habita de longues années, oùil mourut leô novembre 1692, était située rue Neuve-Saint-Augustin, « près la portede Richelieu(i), » c’est-àdire parconséquent,àtrès-peudedistance des Filles-Saint-Thomas, qui,lesmémoires du temps le diraient, si les anciens plans ne le faisaient voir, étaient ellesmêmes placées à deux pas de cette même porte Richelieu (2).

Leur locataire au xvm® siècle, madame Doublet, et leur voisin du temps de Louis XIII, Tallemant des Réaux,

(1) Historiettes de Tallemant des Réaux, édit. P. Paris, t. VIII, p. 41, 42.

(a) Mémoires de Conrart, p. 202.

eussent été à belle fête de commérage, s’ils eussent pu voir le curieux épisode qui vint bruyamment clore l’histoire de ce cloître bruyant, et qui servira de dénoûment naturel à ce chapitre.

Le 15 octobre 1802, une des plus agréables danseuses de l’Opéra, mademoiselle Adrienne Chameroy, était morte, dans ce quartier, qui depuis plus d’un siècle était celui des mœurs faciles. Saint-Roch était sa paroisse, on l’y porta. Le curé, M. Mardhuel, en fit fermer les portes, disant qu'une femme de théâtre ne pouvait, même morte, être admise dans le saint lieu et avoir part aux bénédictions de l’Église. Grand scandale et longue rumeur, surtout dans cette partie fort nombreuse alors de la population, que le rétablissement du culte avait fait murmurer, et qui, avec raison, ne pouvait admettre que les églises n’eussent pas été rouvertes pour tout le monde. L’affaire eût sans doute dégénéré en émeute, si le comédien Dazincourt n’eût calmé l’effervescence de ses camarades qui accompagnaient avec lui le convoi, et si un desservant voisin, celui des Filles-Saint-Thomas, devenue succursale de Saint-Roch, n’eût montré

plus de tolérance et d’hospitalité. Il ouvrit toutes grandes les portes à la pauvre pécheresse, fit dire l’office pour elle, et l’accompagna jusqu’au cimetière Montmartre, où son tombeau se vit longtemps près de celui que les restes du philosophe Saint-Lambert devaient venir occuper peu de temps après.

Le retentissement de cette affaire fut très long. L’opinion publique froissée ne se calma qu'après une satisfaction que le premier Consul fit un peu attendre, mais qui fut exemplaire et solennelle. Il avait rétabli la religion, et non ses abus ; le culte et non la superstition. Il exigea de l’archevêque que le curé Mardhuel serait condamné à trois mois de retraite, et il fit savoir luimême au public, par un article publié dans le Moniteur du 2 1 novembre suivant. (30 brumaire), la punition infligée au prêtre intolérant. Voici cet entrefilet , comme dirait un journaliste d'aujourd’hui. On y reconnaîtra la griffe du lion(i) ;

« Le curé de Saint-Roch, dans un moment de déraison, a refusé de prier pour

(1) Le Globe , 7 décembre 1826, p. 272.

mademoiselle Chameroy, et de l’admettre dans l’église. Un de ses collègues, homme raisonnable, instruit de la véritable morale de l’évangile, a reçu le convoi dans l’église de Saint-Thomas, où le service s’est fait avec toutes les solennités ordinaires.

« L’archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de Saint- Roch, afin qu’il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de prier mêmé pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la méditation il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses, conservées par quelques rituels, et qui, nées dans des temps d’ignorance, ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leurs niaiseries, ont été proscrites par le Concordat et la loi du 18 germinal. »

Le dernier mot chez nous, même dans les choses sérieuses, est toujours aux faiseurs de chansons et aux plaisants. La chose finie, ils s’en amusent encore. Le rire cette fois vint d^Andrieux, et ce nom suffit pour prouver qu’il fut modéré, du bout des lèvres, et sans grand éclat.

C’est dans une brochure en vers de quelques pages qu’il retentit avec une malice

plus voltairienne d'intention que d'effet. Elle a pour titre: Saint Roch et saint Thomas à V ouverture du céleste manoirpour mademoiselle Chameroy(i).

La danseuse se présente au porte-clefs du ciel. Saint Pierre lui dit qu’avant d’entrer il faut passer par l’église, et lui demande si elle n’a pas quelque bienheureux dans ses connaissances./*? dois, répond-elle(2),

Je dois connaître un saint en ic en oc,

Dont à Paris, j'étais la paroissienne,

Aidez-moi donc, serait-cc point saint Roch ?

On le fait venir. Il questionne la belle, l'interroge sur ce qu'elle a fait dans le monde, et quand elle a répondu, en pécheresse sincère, il la repousse en patron bourru.

Elle se désole, saint Pierre la rassure :

Consolez-vous, dit l’indulgent apôtre :

Quand par hasard un saint nous veut du mal,

On peut souvent être aidé par un autre.

Adressez-vous au complaisant Thomas Qui par bonheur demeure à quatre pas (3)

(1) 1802, in-80. Cette pièce, qu’Andrieux n’a pas réunie à ses œuvres, eut plusieurs éditions et n’en est pas moins rare.

(2) Ibid. p. 6.

(3) Ibid. p. 8.

Saint-Thomas l’accueille, la bénit, elle monte au ciel, et Andrieux, finit par ces vers d’heureux présage pour la béa tification future de l’Opéra tout entier :

O vous soutiens de ce bel Opéra,

Vous que sur terre on fête, où préconise,

Qu'on applaudit, et qu'on applaudira,

En attendant que l’on vous canonise,

Vestris, Millet, Delille, et cætera ;

Troupe élégante, aimable, bien apprise,

Vous voilà donc en paix avec l’Église !

En paradis chacun de vous ira,

Mais que ce soit le plus tard qu’il pourra (1) .

Le poète avait dit son mot, les saints voulurent dire le leur. Un rimeur de la même veine le leur prêta, dans une brochure de taille pareille qui a pour titre : Réponse de saint Roch et de saint Thomas à saint Andrieu. Dieu, jouant le rôle du premier Consul, met saint Roch en pénitence, et la brochure se termine ainsi :

Lors tous les saints d’applaudir avec feu Le jugement, la sagesse de Dieu.

Saint Thomas part, retourne vers ses filles.

Le vieux saint Roch va se mettre sous grilles,

Saint Andrieu prend le petit chemin Qui le conduit dans le trou de Dabin (2) .

(i) Ibid. p. il.

(i) C’est chez Dabin que la brochure d’An-

Telle est la fin de l'histoire de l’enterrement de mademoiselle Chameroy, et du couvent des Filles-Saint-Thomas, dont les cloches ne s’étaient guère réveillées que pour cette pécheresse.

drieux avait paru. Sa boutique se trouvait dans un coin du Palais du Tribunat (Palais-Royal) au bas de l’escalier de la bibliothèque.

Les Thélusson et le « Juif-Errant »

d’Eugène Sue.

Au commencement de Tanné 1858, les journaux de Londres parlaient beaucoup d’un matelot anglais, nommé Thélusson, qui, prodigieusement enrichi parle commerce, avait rêvé pour ses descendants une richesse plus prodigieuse encore. Il avait, disait-on, ordonné par son testament que la plus grande partie de sa fortune fût placée, sans qu’on en détachât rien, et en laissant cumuler les intérêts, jusqu’à la majorité de son arrière-petit fils, qui se trouverait ainsi le plus riche particulier du monde. Ce n’était la qu’une vieille histoire, qui, à force de se dénaturer en marchant, était de tout point devenue une fable.

nom seul du testateur était demeuré vrai ; mais le reste : sa qualité, le temps où il avait vécu, et sa véritable intention, tout avait été altéré, ainsi qu’on va le voir.

Je reprendrai les choses d’un peu haut, c’est-à-dire du milieu du XVIIIe siècle, époque où Pierre-Isaac Thélusson, trèsriche banquier de Genève, était venu s’établir à Paris, en qualité de résident de sa République, et pour continuer ses affaires de finance. C’était moins un étranger qui se naturalisait, qu’un transfuge qni se rapatriait. Il était, en effet, d’unefamillefrançaise,émigrée à Genève à l’époque de la révocation de l’édit de Nantes.

Il eut son hôtel à Paris, rue Michel- Lecomte, et y reçut le plus beau monde. Pour que vous ayez une idée de sa maison, je vous dirai que J. -J. Rousseau fut son commensal (i) et M. Necker son commis, puis son associé (2). Je ne sais pas au juste l'époque de sa mort, mais je

(1) V. la lettre de Rousseau à Vernes du 4 juillet 1758.

(2) Il connut sa femme, qui était institutrice des enfants Thélusson. (Goncourt, la femme au xvme siècle , p. ^80.)

sais qu’en 1780 sa veuve avait quitté ce quartier hors de mode et s’était fait construire par Ledoux, dans la rue de Provence, à l’extrémité de la rue nouvelle d’Artois, aujourd'hui Laffitte, un très-magnifique et très-galant hôtel.

Il s’étendait en profondeur jusqu’à la rue Chantereine, sur une largeur de vingt-quatre toises. Des jardins entouraient les bâtiments qui eux-mêmes, avec leurs colonnettes, leurs rochers servant de bases aux appartements du rez-dechaussée, etc., n’étaient pour ainsi dire que des ornements paysagers. Tout était décoré dans le goût du temps, mais avec magnificence. Callet, qui avait alors de la réputation, avait peint les plafonds des salons de compagnie et de musique et celui de la salle à manger (1). On ne trouvait à redire qu’une seule chose dans l’ordonnance de cette jolie maison : l’aspect trop grandiose de la porte qui, avec ses cinq toises de hauteur et ses cinq toises d’ouverture, semblait être plutôt un arcde triomphe qu’une entrée d’hôtel (2).

(1) Legrand. Descript. de Paris et de ses édifices, 1808, in-8°, 4e part. p. 9-12.

(2) Legrand avoue que cette porte fit beaucoup crier.

Le reste étant loin de répondre, comme masse, à cette majesté de frontispice, Sophie Arnould disait de la porte du palais Thélusson : « C'est une grande bouche qui s’ouvre pour ne rien dire. » Joli mot, mais un peu injuste. Si la porte n’était pas gracieuse, l’idée de sa construction était excellente. Par la vaste ouverture de l’arcade, en effet, on pouvait, étant dans le salon, dont les fenêtres faisaient face, enfiler du regard toute la rue d’Artois, jusqu’au boulevard. Cette porte tant critiquée était là moins pour être vue que pour laisser voir. Son seul tort était de ne pas se dissimuler assez: c’est ce qui faisait crier contre elle. Cette construction, un peu théâtrale, était de celles que Ledoux affectionnait le plus. Le grandiose excessif ou le bizarre, tel était son genre. Il le prouva par le dessin presque toujours singulier des barrières qu’il construisit pour la nouvelle enceinte de Paris, et qu’il appelait pompeusement des Propylées . On leur a rendu une justice trop tardive, en ne les démolissant qu’en 1 86 1 .

A l’hôtel Thélusson, ce que son talent avait de bizarrement grandiose s’étalait dans la construction delà porte d’entrée,

et ce qu’il avait de trop ingénieux se faisait voir dans le plan de l’escalier du belvédère à colonnes ioniques, placé du côté de la rue Chantereine, et d’où l’on découvrait tout Montmartre (i).

En se laissant aller ainsi à son imagination d’architecte trop iventif, Ledoux faisait dépenser des sommes folles à ceux qui avaient l'imprudence de le faire travailler. Le prix des constructions achevées s’élevait souvent au centuple du prix marqué sur les devis. Ce fut le cas de l’hôtel Thélusson. Une habitation commode et jolie, moitié mondaine et moitié rustique, mais ayant plutôt l’air modeste d’une retraite que l’apparence d’un riche hôtel, voilà ce qu’avait demandé madame Thélusson. Ledoux, quand elle le fit appeler pour lui faire connaître ses idées, lui répondit, à première vue, que pour quatre cent mille livres elle en serait quitte. L’hôtel terminé coûta deux millions (2). Madame Thélusson était trop riche pour avoir le

(1) Prud’homme, Miroir hist. de Paris , t. IV, p. 190.

(2) Aug.de Saint-Foix, Essais sur Paris, 1805, in-80. t. I, p. 226.

mauvais goût de se plaindre ; elle paya, mais ne jouit pas longtemps delà magnificence involontaire de son habitation.

Ayant voulu se soumettre à l'épreuve plus périlleuse que préservatrice de l’inoculation, elle mourut, n’ayant guère que quarante-deux ans (i).

En 1788, l’hôtel avait déjà changé de maître. Le comte Pons de Saint-Maurice, lieutenant général, avait quitté le Palais- Royal, où il occupait de magnifiques appartements, pour venir s’installer ici avec la comtesse sa femme (2). La Révolution les en délogea. Elle fit rage à l’hôtel Thélusson, comme partout. Je ne suivrai pas toutes les vicissitudes qu’elle lui fit subir. Commissions et administrations s’y succédèrent ; puis, après ces ennuis, vinrent d’intempestives gaietés.

C'est là qu’on dansa pour la première fois après la Terreur. On y donna ces fameux bals des victimes, où l’on n’entrait qu’en certifiant d’un deuil de famille.

Quand vous aviez prouvé que votre

(1) Aug.de Saint-Foix, id.y ibid.

{ 2 ) État actuel de Paris , quartier du Louvre, 1789, in-32, p. 141.

père, votre mère, un frère, une sœur, un oncle ou une tante étaient morts sur l’échafaud, on vous permettait de danser. Si vous n’apportiez que le deuil d’un cousin, l’on vous chicanait. A cette époque, où tout était changé, l’on dansait justement pour les raisons qui vous empêcheraient de danser aujourd’hui.

Après les coquetteries de la danse, les galanteries poétiques. A l’hôtel Thélusson, ce fut mieux ; les muses ne se succédèrent pas l’une à l’autre, elles se mêlèrent dans un chassé-croisé agréable.

Vers le temps où l’on y dansait pour se consoler, l’idée vint à quelques rimeurs en vogue de faire émigrer dans ses salons, avec poètes et muses, lyres et guitares, un Lycée qui depuis deux ou trois ans tâchait de vivre au faubourg Saint-Honoré, dans le désert de l’hôtel Marbeuf.

Vigée, Legouvé, Laya, conduisaient cette affaire, qui réussit d’abord. Il y eut même un journal fondé tout exprès, les Veillées des Muses , où l’on insérait toutes les pièces lues au Lycée Thélusson , où l’on célébrait ses bals et déifiait ses beautés. Il y était rédigé par les trois poètes que je viens dénommer, et qui

recevaient chacun un traitement d’académicien : 1,200 fr. par an. Arnault,

l’auteur de Marins à Minturnes , leur fut adjoint. C’est parluique nous savons tous ces détails oubliés. « On se réunissait à jour fixe, dit-il, pour entendre des lectures faites par les danseurs à la mode, et puis danser avec les auteurs à la mode aussi (i). »

Le Portique Républicain fut jaloux de cette concurrence ; il la combattit par des satires, qui n'attendirent pas longtemps d’aigres réponses. La lutte, qui dura quelque temps et qui, à la gloire du Lycée rival, se termina par la défection d une partie des membres du Lycée Thélusson et par son émigration nouvelle à l’hôtel Séguier, rue du Hasard, fit le sujet d’un poëme, attribué non sans raison à Colnet, et dont je me contenterai de dire le titre : La Guerre des Petits Dieux ou le Siège du Lycée Thélusson par le Portique républicain (2).

(1) Souvenirs d’un sexagénaire , t. IV, p. 235. V. aussi J . Labiée, Mémoires d’un homme de lettres , 1825, in-8°, p. 246.

(2) An VIII, in-12.

Il avait été imprimé chez Moller, dont l’imprimerie se trouvait justement dans ce cloître des Filles-Saint-Thomas, qui nous a tant occupé tout à l’heure.

L’auteur, dans une note, se plaignait de l’esprit dominateur de l’ancien Lycée Marbeuf, qui voulait « usurper le sceptre des arts ; » mais il avouait du moins que ses membres « avaient le ton de la bonne société, et que l’on pouvait, sans rougir, s’asseoir à leurs côtés (i). »

L’hôtel Thélusson ne perdit pas ce ton excellent, même lorsque le Lycée en fut parti. On continua d’y tenir des assises d’esprit, des conciliabules de bonne compagnie, qui parfois dégénérèrent en petites'*conspirations royalistes, car ilne pouvait y avoir alors de vrai bon ton sans un peu de royalisme. Comme pourtant les fêtes qu’on y donnait étaient par souscription (2), tout le monde y venait, mais sans se mêler. En ayant l’air de se rapprocher, on se tenait à distance- De là, de curieux incidents de société et d’amusantes anecdotes. « J’avais un soir, dit Charles Briffault(3), mené ma-

(1 ) La Guerre des petits dieux , p. 35.

(2) Souvenirs d'un sexagénaire , t. IV, p. 235.

(3) Œuvres , t. II, p. 29.

— 3io —

dame Lebrun, peintre, à l’hôtel Thélusson, où nous causions gaiement en petit comité, lorsque la porte s’ouvrit à deux battants pour une femme de la plus riche taille et de la beauté la plus éclatante, qui entra sans se faire annoncer.

« O Dieu ! dit notre artiste émerveillée, quelle belle personne ! Savez-vous son nom ? — La duchesse de Bassano. — Fi! l’horreur ! »

Briflault donne l’anecdote comme une preuve de l’impartialité des opinions.

L’Empire domina bientôt sans partage à l’hôtel Thélusson, comme dans le reste du monde, Murat, devenu gouverneur de Paris, en fit son palais (i) ; puis Napoléon l'offrit à l'empereur Alexandre, pour l’ambassade de Russie, qui ne le quitta que lorsqu’il n'y eut plus d’embassadeur russe dans le Paris impérial(2).

La Restauration n’en fit rien. Il était à peu près abandonné, quand le célèbre tailleur du Palais-Royal, Berchut, l’acheta au Domaine, non pour l’habiter, mais pour le démolir. Une ordonnance royale du 30 juillet 1823 le lui permit, et,

(t) Legrand, p. 12.

(2) Ibid .

malgré les rumeurs du quartier, que cette destruction allait priver de son plus bel ornement, l’exécution vandale ne se fit pas attendre. Dans les premiers mois de 1824, l’hôtel Thélusson n’existait plus. La rue d’Artois se prolongeait sur son emplacement jusqu’à la rue de la Victoire.

Les Thélusson, étaient bien loin quand on détruisait la magnifique demeure qui, malgré toutes ces vicissitudes, n’avait cessé d’être baptisée de leur nom. Ils étaient trois en 1788: le baron deThélusson, le comte Thélusson de Sorcy, le baron Thélusson de Coppet.

Après la mort de madame Thélusson et la vente de l’hôtel de la rue de Provence, ils étaient venus s’établir dans un autre fort beau qu’ils possédaient rue Paradis-Poissonnière. La Révolution les en fit partir. Nous ne suivrons que celui qui se retira en Angleterre.

Il était l’un des plus jeunes de la famille, et s’appelait Pierre-Isaac, comme son père. 11 faisait la banque, et ses afairesdéjà considérables émigrèrent avec lui. Illes développa dans les proportions que les entreprises financières prennent si vite chez les Anglais. Quand il mourut

à Rustow, dans le comté de Kent, le 21 juillet 1798, sa fortune était immense.

Son testament, point de départ de toutes les légendes que je veux ramener ici à l’histoire vraie, ne léguait pourtantque la somme relativement modeste de 100,000 livres sterling : 2,500,000 francs à sa femme et à ses enfants, trois fils et trois filles. Le reste qu’on évalue à 876,000 livres, formant 21,900,000 francs, fut réservé dans les conditions qu’on a dites, c’est-à-dire, qu’en vertu d’une des dispositions du testament, ces 21,900,000 francs durent rester intacts, avec emploi des intérêts par l’acquisition de biens fonds, ou par un placement intelligent et fructueux, jusqu’à ce que l’arrière-petitfils du testateur eût atteint l’àge de trente ans. A son défaut, l'État devait hériter. L’immense capital devait être employé à l’amortissement de la dette d’Angleterre. Pouquoi cette réserve en des conditions si singulières ? C’est ce qui me reste à dire.

Dans la maison de banque fondée à Londres par Thélusson, beaucoup d’émigrés avaient apporté tout ce qu’ils avaient pu sauver du naufrage de leur fortune.

A plusieurs, il rendit plus qu’il n’avait

reçu, tant il avait de douleur à voir dans la misère des gentilshommes français; mais à d’autres, faute de réclamations, il ne put rien restituer. Ils s’en étaient allés ^ mourir sur le Rhin^ en Russie ou aux États-Unis, sans faire savoir à leurs héritiers en quelles mains étaient déposes les débris de leur ancienne opulence.

M. Thélusson se trouvait donc être ainsi pour de fortes sommes une sorte de dépositaire à perpétuité. La tâche n'eût pas semblé incommode à certaines consciences ; mais M. Thélusson, qui était l’honnêteté même, la trouva gênante pour lui et pour les siens. Ne pouvant s’y soustraire, il l’accepta, C’est en vue de la responsabilité, qui malgré lui grevait sa fortune, qu’il fit le testament dont les dispositions ont toujours été si mal expliquées.

Il voulut que la plus grande partie de sa fortune restât intacte pendant une longue suite d’années, afin que la restitution des sommes qui pouvaient être réclamées s’effectuât sans peine et sans débat, et pour ainsi dire à bureau ouvert, comme s’il eût toujours été vivant; et non point, comme on l’a dit, afin que sa fortune, déjà considérable, devînt des

plus énormes par raccumulation des intérêts capitalisés.

Cette dernière version était un conte qui servit pour un roman.

Sans cette histoire de l’héritage Thélusson, Eugène Sue n’aurait peutêtre pas trouvé celle de la succession Rennepont, qui est la base de son roman le Juif-Errant( i).

Il nous reste à dire ce qu’il advint deces étranges dispositions testamentaires. Le public s’en étonna, la famille, s’en plaignit. Elle fit même un procès, pour qu’elles fussent annulées.

La justice anglaise lui eût peut-être donné raison, si le gouvernement n’avait eu un intérêt au maintien du testament. Comme, à défaut de l’arrière-petit-fils indiqué par le testateur, tout devait revenir au trésor public, on ne fut pas assez mauvais Anglais à la chancellerie pour mettre à néant des dispositions qui faisaient espérer pour l’État de si magnifiques éventualités. Le testament

(i) Le comte de La Garde disait déjà, en 1834, qu’il y aurait un beau roman à faire sous ce titre : Thélusson à sa majorité, V. son curieux livre Brighton, etc. 1843, in-8°. p. 309-310.

fut donc maintenu par un décret du lord chancelier,

Tout ce qu’on put faire, ce fut de défendre qu’à l’avenir de semblables dispositions fussent possibles. On voyait un danger public dans cette accumulation extravagante d’une fortune privée, et* l’on empêchait qu’elle ne se renouvelât. Cette décision ne fut pas immédiate, elle ne fut prise que plus tard par un acte du chancelier Roplyn(i).

Les Thélusson de Londres, qu’avait mis fort en vue le testament de Pierre- Isaac, regagnèrent par l'attention que cette aventure fit porter sur eux ce qu’ils avaient, pour un temps, perdu comme fortune. Ayant devant eux, pour un des leurs, l’avenir de cette incommensurable fortune, ils devinrent des gens bien plus considérables que par le passé. L’un d’eux, le fils aîné du testateur, fut fait, en 1806, baron Rendelsham, et son fils devint pair du royaume.

Ces sortes dTonneurs plaisaient fort à cette famille, qui, bien que génevoise, c’est-à-dire républicaine et toute finan-

(i) G. Peignot, Choix de Testaments anciens et modernes , 1829, in-8°. t. II, p. 73-74.

cière, avait toujours eu des prétentions de noblesse. N’y disait-on pas que l’ancêtre de la race était Frédéric Thélusson, seigneur de Flechères, baron de Saint- Saphorin en Lyonnais, qui avait, en l’an 1328, accompagné le roi de France Philippe VI dans sa campagne des Flandres (1 ) ?

Quand le temps fut venu où les petitsfils de Pierre Isaac, qui n’avaient pas, on le comprend, tardé à se marier, durent eux-mêmes avoir des enfants, l’attente fut grande etl’anxiété vive. Ainsi, au mois de novembre 1817, on annonça que lady Rendelsham allait accoucher. Ce fut événement public. S’il naissait un fils, à trente ans il aurait tout ! Ce fut une fille qui naquit (2). Trois ans après, l’attente et l’anxiété se réveillèrent. La femme d’un autre des frères, Charles Thélusson, allait être mère. Cette fois, ce fut un fils qui vint au monde, et qui, en ne se donnant que la peine de naître accapara la calossale espérance.

Il n’y avait plus de contestation à crain-

(1) Mémoires te la baronne cTOberkick, t. II, P- 51 2-

(2) G. Peignot, p. 74.

dre, quand un fils naquit à un autre des frères, Arthur Thélusson de Ribberfordhouse dans le Worcestershire, à la fin de septembre 1826. Devait-il être exclu de l'héritage, ou devait-il le partager avec son cousin, né en 1820 ? C’est à ce dernier parti qu’on s’arrêta, non sans de grandes discussions où les tribunaux intervinrent encore.

De cette façon, l’héritage, mis en deux parts, n’eut pour chacun des deux cousins, parvenus à trente ans, qu’une partie des proportions énormes dont l’attente publique s’était si longtemps émerveillée (1)

(1) M. J. Cohen, dans une note de sa traduction des Mémoires du prince de Puckler Muskau, t. II, p. 297, dit qu’on avait d’ailleurs trouvé une foule de biais pour diminuer considérablement l’effet du testament.

Paris sous 1 eau.

La Seine, qui d’ordinaire se conduit en fleuve si honnête et si commode, quand les autres, l hiver venu, se permettent toutes sortes de licences et de vagabondages à travers champs, s’émancipa singulièrement dans les premiers jours de janvier 1861.

Lorsqu’on passait les ponts l’on était vraiment effrayé de la hauteur des eaux et de la rapidité de leur courant.

La Seine ne faisait ainsi que reprendre de vieilles habitudes, mauvaises comme la plupart des habitudes anciennes. Notre siècle est le seul qui, sauf quelques écarts, l’ait vue si facile et si rangée. Autrefois, il n’était presque pas d’hiver où elle ne quittât son lit et ne s’en allât, en vagabonde, découcher dans la

campagne. Une petite rivière, très-docile à présent et qui ne fait plus guère parler d’elle, la Bièvre, l’entraînait alors à ces débordements.

On ne saurait croire combien jadis ce ruisseau, maintenant presque inaperçu et si tranquille, se permettait de terribles échappées au détriment de son voisinage.

En 1526, le 15 mai, tout le faubourg des chiffonniers fut inondé, j’allais presque dire nettoyé, par la Bièvre. « Elle s’enfla de telle manière, dit Corrozet (1) que la plus part des ruës du fauxbourgs Saint-Marcel et les maisons jusqu’au deuxième estage estoient dans l’eau. »

Au mois de juin 1573, mêmes désastres, mais du côté de Bièvre-le-Châtel et du Val-parfond , plus encore que du côté de Paris. Les Bénédictines, qui avaient leur couvent dans ce val , souffrirent beaucoup de l’inondation. « L’impétuosité de cette crue d’eau, » comme il est dit dans la requête qu’elles présentèrent alors au Parlement (2), emporta « unepar-

(1) Antiquités de Paris , 1581,111-12, p. 242.

(2) Citée par Maurice Champion, dans son curieux livre : les inondations en France , 1858, in-80, t. I, p 237.

tie de leurs murailles et clostures. » C’est inutilement, on le voit, que la reine Anne de Bretagne leur avait donné pour patronne Notre-Dame-du- Val-de-Grâce.

La Bièvre, en dépit du saint patronage, transformait tout ce val en Vallée de misère . Six ans après, lorsque ces ruines étaient à peine réparées, le 8 avril 1579, elle revient tout aussi furieuse, mais cette fois ses plus cruels ravages furent pour Paris. Les eaux, dans le faubourg, s’élevèrent de plus de cinq mètres. Dans l’église des cordeliers de la rue de Lourcine, elles montèrent jusqu’au-dessus du grand autel (1). Ce fut ce qu'on appela le Déluge de Saint-Marcel (2)

En 1625 la Bièvre fait encore rage ; puis, après un repos de quarante ans, elle recommence de plus belle en 1665. « La petite rivière des Gobelins, écrivit Guy-Patin à son ami Spon, le 15 octobre de cette année-là, fait bien des rava-

(1) Journal de l’Estoile, édit. Michaud, 1. 1, p. 114 ; Sauvai, t. I, p. 210.

(2) Nous avons publié, dans les Variétés histor. et littér. t. IX, p. 63-70, une pièce relative à ce Déluge. V . aussi au t. II, p. 221, une pièce sur l’inondation de 1625, dont il va être parlé.

ges dans le faubourg Saint-Marceau.

Elle a débordé dans une nuit et y a noyé bien des pauvres gens. On en comptoit hier quarante-deux corps, qui ont esté repeschez, sans ceux qu’on ne sçait pas (i). »

Les Bénédictines du Val parfond n’avaient pas attendu ces derniers désastres. Quatre ans avant celui de 1625, elles avaient émigré au foubourg Saint Jacques sur un terrain du fief de Valois , que la reine Anne d’Autriche leur avait acheté de ses deniers. Ce fut vraiment là pour elles le Val-de-Grâce. Aussi leur Abbaye nouvelle conserva-t-elle ce nom, devenu enfin une vérité, après n’avoir été qu’une dérision pendant plus d’un siècle passé au milieu des dangers du Val parfond.

Le petit ruisseau insubordonné finit pourtant par se calmer. Malgré lui, il est vrai. Son débordement de 1665 fut l’un des derniers ; on l’avait enfin mis à la raison.

Il fut muré, voûté, enfermé depuis le

(1) Lettres choisies , t. III, p. 46.

faubourg jusqu'à la Seine, où il se jette et il ne bougea plus (i).

Le plus souvent, le débordement du fleuve suivait celui de son indocile affluent. Ainsi, dans la même lettre où il parle des ravages de la Bièvre, Guy-Patin fait prévoir une inondation de la Seine. C'était en février. Les neiges avaienttout à coup fondu ; les eaux, grossies par ce dégel, s’étaient élevées très-haut, et, l’inondation de la Bièvre venant encore les grossir, on avait tout à craindre.

On n’eut, Dieu merci ! cette fois-là, que le mal de la peur. C'est qu’alors une inondation à Paris était chose des plus graves: point de quais en effet, excepté, d’un côté, celui des Grands-Augustins. Encore n’écait-ce guère qu’une berge à vau-l'eau couverte de saules, et submergée toute des premières.

Ailleurs, presque partout, c’était comme à Londres ; les maisons se trouvaient au bord même de la rivière, et à la

i) «Ce résultat, dit M. Champion, t. I, p. 244, a été obtenu grâce à des travaux considérables de canalisation, de réservoirs, de voûtes et d’aqueducs souterrains, commencés en 1828, repris en 1833, continués en 1839-1840, et enfin achevés en 1849 et 1850. »

moindre crue des eaux, caves et rez-dechaussée étaient noyés.

Le moindre accident qui pût résulter de ces brusques élévations du fleuve, devenu bourbeux par le mélange de terres et de sables quil détachait de ses rives, c’était de priver d’eau potable les habitants de Paris, qui, faute de fontaines et de puits, n’avaient alors que la Seine pour ressource. Jean Pitard, qui fut chirurgien de saint Louis, de son fils Philippe le Hardi et de son petit fils Philippe le Bel, voulut un remède à ce mal. Le quartier de la Cité, où il avait une maison rue de la Licorne, souffrait plus qu’aucun de cette insalubrité des eaux, parce que la Seine, plus encaissée, s’y trouvait plus bourbeuse que sur les autres points de la ville. Un large puits, où l’eau, s’infiltrant par les terres, arriverait dégagée d’une partie de sa fange, lui parut devoir être l’utile remède qu’il cherchait. Il le fit construire à ses frais, dans sa maison même. Tout le momde y put venir puiser à son aise ; ce fut pendant trois siècles la seule source d’eau plus ou moins pure où s’abreuva tout ce quartier. Son utilité ne la préserva pas de la ruine. En 1 6 1 1 , le pauvre vieux puits

était dans un état de dégradation déplorable. On y pourvut enfin, et au-dessus fut mise cette inscription qui n’était sans doute que la reproduction d’une plus ancienne :

Jean Pitard en ce repaire,

Chirurgien du Roy fit faire Ce puits en mil trois cent dix,

Dont Dieu lui doint Paradis (1).

J’ai dit que Tembourbement des eaux était le moindre des dangers que les inondations fissent courir à la Cîté. Ses rives trop basses et sans quai les rendaient, en effet, très-fatales. On y remédia par l’exhaussement progressif du terrain, qui, après avoir été d’abord élevé à la descente des ponts, et sur les bords dufleuve, fut ensuite peu à peu surhaussé, d'après ce niveau, dans toute l’étendue de l’île. Sous Louis XII par exemple, un arrêt du Parlement, du 13 juillet 1507, ayant décidé « qu’à cause qu’il falloittrop descendre pour venir à Nostre-Dame »

les rues qui menaient du pont Notre-Dame au petit-pont seraitnt exhaussées de dix pieds, on suréleva si bien non-seulement

(1) Biographie universelle, ire édition, t. XXXIV, p. 528.

la rue de la Lanterne, celle des Marmousets, etc., mais encore tous les entours de la cathédrale, du chevet jusqu’au parvis, que les marches dont celui-ci était orné durent disparaître sous le terrain montant (i).

L’église y perdit un des ornements de sa façade, mais ce fut un grand bien pour la Cité : « Jusque-là, dit Sauvai, Paris n’avoit été qu’une ville fort basse et sujette en hiver à beaucoup souffrir de l’eau, quand la rivière étoit haute. »

Sur la rive droite du fleuve, depuis l’Arsenal et laberge des Ormes, jusqu’au Louvre se trouvaient un certain nombre de ports pour l’arrivage des marchandises, que le flot des inondations ne tardaitpasà envahir. Vers les Célestins, c'était le Port Saint-Paul, avec ses grands chantiers où, bon gré malgré, quand l’eau montait, toutes les piles de cotrets devenaient bientôt du bois flotté. Vers le Pont-Neuf, c’était le Port au Foin , où l’eau ne faisait pas moins de ravages, en détrem-

(i) Sauvai, t. I, p. 97, 184. — L’existence de ces marches a été niée dans la Bibliothèque de VÊcole des Chartres , 2e série, t. IV, p. 188-189, mais sans preuves suffisantes.

Légendes des rues de paris.

pant tous les fourrages qui s’y voyaient entassés. Enfin, au quai de l’Ecole, c’était encore d’autres chantiers, dont les tas de bois, éparpillés par le courant, s’en allaient bientôt à la dérive.

C’est dans la partie la plus étendue de cette rive droite qu’on avait à craindre les plus grands ravages, c’est-à-dire du côté de la Grève et du quai de la Mégisserie, appelé alors la Vallée de Misère , sans doute parce que les inondations de chaque hiver y rendant impossible toute habitation confortable, on n’y avait bâti que de pauvres masures de boue et de crachat, qui ne pouvaient abriter que des misérables.

Longtemps même, les pauvres gens n’avaient osé y venir. Ce n’était qu’une rive déserte. Sous Louis XII, après l'inondat. on de 1496 ils finirent par s’y risquer, comme si ce grand désastre avait épuisé tout ce qu’ils pouvaieut avoir de dangers à craindre. « Depuis ce tempslà, dit Corrozet(i), les maisons de la Vallée de Misère aboutissant devant Saint- Leufroy ont esté batties : paravant, c’estoit voyerie. »

(1) Antiquités de Paris, p. 92.

Cette inondation de 1496 avait été terrible. Les parties basses de la ville, aux environs du fleuve, s’étaient trouvé complètement submergées : tout le quartier Saint-André-des-Arcs avait pour ainsi dire disparu sous les eaux, et l’on avait vu, comme en 1280, la place Maubert sillonnée de bateaux jusqu’à la Croix d’Edmont(i).

Lorsque le fleuve se fut retiré, on remarqua dans la Vallée de Misère , au coin de la rue de la Saunerie, l’endroit jusqu’où ses eaux avaient monté, et l’on y mit sur le pilier d’une maison cette inscription en lettres gothiques :

Mil quatre cent IIII vingts-seize,

Le vu, jour de janvier,

Seyne fut icy à son ayse Battant le siège du pillier.

Cette inondation comme plusieurs des précédentes était venue en hiver. Souvent, toutefois, ces déluges faisaient leurs ravages pendant les mois les plus chauds. Ainsi, en 1427, c’est en juin

(1) V. Guillaume de Nangis, dans le Recueil de Duchesnes, t. IV, p. 338, et le Valesiana , p

que la Seine avait débordé. Le 8, elle était montée si haut que l’île Saint- Louis, qu’on appelait alors île Notre- Dame, avait été complètement couverte, ainsi que la berge des Ormes qui lui faisait face, « Le jeudy ensuivant, lit-on dans le Journal du Bourgeois de Paris(i), crût tant l’eau, que l’isle Notre Dame fut couverte, et devant l’isle, aux Ourmetiaux, estoit tant crue qu’on y eust mené batteaux ou nacelles, et toutes les maisons d’entours qui basses estoient, comme le cellier et le premier estaige, estoient pleines. »

L’année d’auparavant, pendant ce même mois de juin, la crue des eaux n’avait pas été moins terrible. La soudaineté de son irruption avait eu même quelque chose d’incroyable.

Le 24, jour de la Saint-Jean, le peuple s’était amusé à regarder monter et couler le fleuve, sans trop s’inquiéter ; puis, le soir, il s’était rendu en foule à la place de Grève, où, selon l’usage, on avait dressé un énorme bûcher pour le feu de la Saint-Jean. M. le prévôt des marchands et MM. ses échevins, en grand

(1) Collect. Midland, t. III, p. 245.

costume et chaperon en tête, étaient descendus de THôtel de ville ; la torche prévôtale avait été solennellement approchée des sarments placés sous les fagots ; la flambée commençait, le peuple criait : Noël ! Noël ! quand tout à coup un grand mouvement se fait dans la partie de la foule qui se trouvait le plus près du fleuve. Elle s’agite,, comme une mer houleuse, et se précipite comme un flot.

C’est qu’un autre flot la poussait. La Seine avait tout à coup monté, couvert la berge, du reste fort basse, et rien ne l’arrêtant, ni quai, ni parapet, elle envahissait la place. Le peuple n’eut que le temps de fuir, comme devant une marée montante. MM. les échevins et M. le prévôt, tout en désordre, se réfugièrent à l’Hôtel de ville, et le bûcher flambant resta seul au milieu de la Grève à se débattre avec l’eau, qui ne tarda pas à être la plus forte (i).

En 1 649, cette place de Grève, qui s’appelait ainsi à cause de sa position presqu’au niveau du fleuve,, dont les inondations venaient l'ensabler presque tous les hivers, fut couverte d’eau jusqu'à son

(1 ) Collection Michaud , t. III p. 240.

extrémité la plus élevée, c’est-à-dire la hauteur de la rue de la Tixéranderie.

Dans la rue du Coq, dans la rue du Mouton, sous l’arcade Saint-Jean et autour de la fameuse tourelle du Pet-au-Diable, derrière l’Hôtel de ville, on ne pouvait aller qu’en bateau. On lit dans un journal très-peu connu de ce temps-là, le Courrier françois , sous la date de février 1649 : « Le vent et les pluies qui ont continué depuis le cinquième du présent mois ont tellement grossi la rivière de Seine, qu'elle s’est débordée, de sorte que, de mémoire d’homme, elle ne l'a été davantage, ce qui a causé de grandes pertes, tant de bateaux que de marchandises. Outre la chute d’une partie du pont des Thuilleries et des moulins sur pilotis qui estoient sur le port de Grève qui ont été emportez, et dix-sept hommes et vingt cinq mulets noyés. »

Le pont des Tuileries, qui, bien que gravement endommagé, avait le moins souffert, survécut près d’un demi-siècle à ce désastre qui pouvait l’emporter. On s était hâté de le réparer, ce qui n’était ni coûteux ni difficile, car il était en bois, et, tant bien que mal, branlant toujours un peu, il subsista jusqu’à la débâcle de

1684. On le désignaitsous plusieurs noms. Pour les uns, c’était le Pont des Tuileries, à cause du voisinage du château ; pour d’autres, en souvenir de l’entrepreneur qui l’avait fait bâtir en 1632, c’était le Pont-Barbier , ou bien, en mémoire d’Anne d’Autriche, qui l’avait vu construire, c’était le P ont- Sainte- Anne (1); mais, pour le plus grand nombre qui ne voyaient quela couleur dont il était peint, c’était 1 epont Rouge . Barbier, pour se rembourser de ses frais, y faisait payer un « double » à chaque passant, comme sur l’autre pont, voisin de Notre-Dame, qui s’appelait pour cela P ont-au-Double . Beaucoup s’indignaient de ce péage du pont Barbier , si bien qu’un jour, le Portugais d’Alis^ plus prompt à mettre la main à l’épée qu’à la poche, tua le portier du pont qui lui disait de payer (2).

Les réparations, rendues nécessaires par l’inondation de 1649, l’avaient assez

(1) Sauvai, t. I, p. III, Enigmes des rues de Paris , N. édid. p. 123.

(2) Tallemant, édit. P. Pâris, t. IV, p. 140. — Projeté en 1621, peut-être même en 1613, le P ont-au-Double ne fut achevé qu’en 1634. — V. Caquets de V accouchée , édit. P. Jannet, p. 41.

consolidé pour qu’on y passât sans crainte, et pour que les bonnes gens du quartier vinssent paisiblement y prendre l’air en faisant, comme Chezy dont nous parle Tallemant (i), planter leur chaise sur les degrésde la pompe, bâtie aumilieu. Quelques peureuses, telles que madame de .Sablé, n’osaient toutefois s’y hasarder. Le Pont-Neuf l’effrayait, parce qu’on y voyait des gueux dont la maladie pouvait se gagner, et elle avait peur du pont Rouge parce qu’il y craquait toujours quelque chose. Quand elle allait du faubourg Saint-Honoré au faubourg Saint- Germain elle prenait par le pont Notre- Dame (2) !

La débâcle de 1684 donna raison à ses terreurs : « Le pont Rouge est parti pour Saint-Cloud, écrivait madame de Sévigné le icr mars. Il n’a point soutenu la fureur des débâclements qui ont tout ravagé. » Cette fois, on ne le répara pas. On aima mieux commencer, l’an d’après, le solide pont de pierre qui lui a succédé, avecune petite différence d’emplacement.

Le pont Royal continue la rue du Bac,

(1) Tallemant, édit. P. Pâris, t. I, p. 156.

(2) Ibid., t. III, p . 153.

le pont Barbier était en face de la rue de Beaune (i)

II avait pu lui être permis de se laiser endommager par l’inondation de 1649, et de céder à la débâcle de 1684, puisque d’autres bien plus solides ne tenaient pas eux-mêmes contre de tels desastres. En 1658, par exemple, la Seine était montée si haut, avec un courant si fort, que le Pont-Marie, presque neuf pourtant, avait été emporté. Vingt-deux des maisons qui le couvraient « avoient chutées dans la Seine à minuit précisément, » comme Gui-Patin l’écrivait le lendemain àFalconnet (2), et cinquantecinq personnes avaient été noyées.

'(i) Dès 1656, Tonti, le Sicilien, avait proposé de remplacer le pont Rouge par un pont de pierre, à l’aide d’une de ses loteries ou tontines. (G. Brice, Descript.de Paris , 1752, in-8, t. IV,

(2) Lettres du 1er mars 1658. — En 1788, un rapportt en date du 3 juin,« sur un projet d’amélioration du cours des eaux delà Seine, » signé par Sylvain Bailly, et approuvé par Perronet, portait pour conclusion qu’il fallait « supprimer le Pont-Marie. » La Révolution empêcha qu’on ne donnât suite à ce rapport, que M. Fossé-Darcosse possédait autographe. — V. Mélanges sur sa collection, 1861, in-8°, p.

Il nous est resté de cette inondation et de ses ravages une relation très-intéressante d’un chanoine régulier de Saint- Victor. le P. de Toulouse, mais comme elle a été déjà plusieurs fois citée, notamment par Bonamy, au dernier siècle (i), et d’après lui, par M. Maurice Champion (2), je mentionnerai de préférence une pièce ou bien peu de gens sont allés voir. Pouvait-on supposer qu’elle fût bonne à lire pour cet objet ? C’est l’épître IV de Scarron, adressée à Pélisson(3):

Je me plaignois, dit-il.

Je me plaignois du froid âpre et cruel Et je me plains du terrible dégel.

De gros torrents et de neiges fondues La Seine enflée à vagues répandues,

Du grand Paris inonde les dehors ;

Ou se lassant de ses antiques bords,

Faisant partout les mers longues et larges,

Il lui faudra des montagnes pour marges.

Le haut Montmartre et Meudon l’orgueilleux S'étonneront de la voir si près d'eux,

Et quo la troupe écaillée et muette Nage où chantoit autrefois l’alouette.

(1) Mèm. de VAcad . des Inscript, t. XVII, p.

(2) Les Inondations en France , t. I, p. 82.

(3) Œuvres , 1786, in-8°, t. VII, p. 91-92. —

La barque flotte où rouloit la charrette, Dans les cantons voisins del’Arsenac On ne fait plus ses visites qu’en bac ; Dans les maisons, les basses écuries, Gaves, caveaux, bûchers, sommeleries, Sont devenus réservoirs à poisson.

Et l’on s’y peut servir de l’hameçon.

Enfin Paris, du moins une partie,

Offre a nos yeux Venise travestie,

Où les brochets peuvent en sûreté Venir nager par curiosité.

La Seine enfin ne fut jamais si fière Et ne fit tant de la grosse rivière.

Enfin ses grands, mais dangereux progrès N’ont fait qu’un lac des jardins du Marais : Et plût a Dieu qu’un peu moins de salades Fût tout le mal qu’on fait ses incartades I Du pont de l’Isle en un instant fondu,

Non sans horreur l’insulaire éperdu Voit la grand brèche et le vide effroyable.

Cette ruine du Pont-Marie, ou du pont de Vlsle, comme l’appelle Scarron, était en effet le plus grand de tous ces désastres de 1658 .

L’existence des maisons sur la plupart des ponts de Paris avait toujours ajouté aux craintes que faisait concevoir, chaque hiver les inondations et les débâcles.

M. Champion qui, après l'avoir omise à sa vraie place, la cite dans son tome II, p. 81, lui donne à tort pour date l’année 1651. C’est une des rares erreurs de son excellent livre.

Jugez, en effet, sitôt qu’une crue un peu forte venait à menacer, ou que l’amoncellement des glaces faisait prévoir une débâcle terrible, jugez des angoisses de toutes ces familles, qui, dans ces eaux montantes, ou dans ces glaces prêtes à se déchaîner pour battre en brèches les bases de leur refuge, sentaient un abîme ouvert sous leurs pieds. Aussi, à la moindre approche du danger, toute la population des ponts fuyait en masse.

« Il était, dit Pujoulx, dans son livre de Paris à la fin du dix-huitième siècle (i), il était curieux de voir, à l’approche des débâcles, c’est-à-dire presque aussitôt que la rivière était prise, mille à douze cents familles déserter leurs cases et emporter leurs meubles les plus précieux, dans la crainte de voir descendre leurs habitations dans la rivière (2).

« Cette précaution, ajoute-t-il, était d’autant plus sage que l’on savait que,

(1) 1801, in-80, p. 107-108.

(2) « Je rencontrai hier, écrit Gui-Patin le 7 mars 1651, M. Desfrançois qui m’estourdit de la peur qu’il avoit eue des grandes eaux, et qu’étant logé sur le Pont au Change, le moindre accroissement de la Seine le conduisoit presque aux portes de la mort. »

lorsque les ponts étaient en bois, ils avaient été souvent emportés par les glaces et par les débordements. »

Mais où aller en pareil cas, où se réfugier ? Quelques-uns, protégés du roi, trouvaient asile dans les logis du Louvre, alors déserts, quand le Louvre luimême n'était pas inondé.

Lors de l’inondation de 1751, une des plus fortes qu’on ait vues, comme on en peut juger encore sur l’échelle d’étiage du pont Royal, l’abbé Voisenon demanda la faveur de cet asile pour la sœur du comédien Caillot, pauvre petite marchande que les eaux avaient chassée de sa boutique du pont Saint-Michel.

Voici quelques vers de la gaillarde supplique qu’il fit alors parvenir au surintendant des bâtiments du roi. C’est au nom du comédien que parle l’abbé (1)

Protecteur des beaux-arts et de leur gloire antique, Daignez être le mien dans ce triste moment,

Je vois tomber ma sœur dans le débordement,

Et pour lors adieu la boutique.

(1) Ils ont été donnés dans les Mémoires secrets en février 1764. V. l’édit. J. Ravenel, t. I, p. 261, et ne sont pas dans les Œuvres de l’abbé.

Sa réputation, dont le vernis est beau,

Est tout près d’aller à vau-l’eau, Je ne puis soutenir cette cruelle idée ;

Et son mari deviendra fou De voir sa femme débordée.

Vous pouvez la sauver de ce danger terrible : Trouvez-lui quelque coin dans le palais des rois, Nous consentirions même à monter sur les toits Pour publier le trait de votre àme sensible. '

Ce ton plaisant, en de si désastreuses circonstances, peut paraître singulier.

C’était celui du temps. On n’y prenait pas même le malheur au sérieux : de tout on se faisait une affaire d’esprit, ou de plaisir. Collé, par exemple, dans cette inondation de 1751, n’avait vu qu’un beau spectacle digne d’être regardé de haut, et il était monté sur les tours de Notre- Dame. Les nuages lui gâtèrent le coup d’œil, et ce fut la seule chose dont il se plaignit. Voir tout dans l’eau, depuis Vanvres jusqu’au Roule, car le Coursla-Reine, dont Bassompierre avait vainement fait empierrer la rive (1) un

(1) « On lui a, dit Tallemant des Réaux (édit. P. Pàris, t. III, p, 342), l’obligation de ce que le cours dure encore, car ce fut lui qui se tourmenta pour le faire rcvestir du côté de l’eau, et

siècle auparavant, était submergé ainsi que les Champs-Elysées tout entiers ; regarder à son aise le flot toujours montant qui venait battre la galerie du Louvre, puis les deux Châtelets, puis la Bastille même, quel beau point de vue ! comment n’en pas vouloir aux brouillards assez mal appris pour venir vous le cacher ! Collé écrivit donc tout chagrin dans son Journal ( i) :

« Le 17 ou le 1 8 de ce moi (mars 1751), la Seine a débordé. Les fossés du Cours et des Champs-Elysées étoient remplis d’eau ; on y alloit en bateau : l'inondation a duré jusqu’au 25 ou 26. Je fus, le 20, aux tours Notre-Dame ; le temps, par malheur, étoit bas et nébuleux, ce qui m’ôta la moitié du plaisir que j’aurois eu à voir pleinement un spectacle aussi beau et aussi singulier. »

Au mois de décembre 1740, quand la plus terrible inondation qui ait jamais

pour faire faire un pont de pierre sur le fossé de la ville. » C’est pour aller plus commodément à sa maison de Chaillot qu’il avait si activement conseillé ce travail, ainsi que le remarque fort à propos G. Brice. ( Descrip . de Paris , 1752, in-12, t. I. p. 174).

noyé Paris étendait ses ravages ; quand partout, sur les rives, notamment au quai Saint-Bernard, la Seine était si haute que les objets charriés par les eaux entraient dans les maisons par les fenêtres du deuxième étage (i) : on ne trouvait dans l’horrible désastre que matière à plaisanterieset à calembredaines : «Quelque malheur qui arrive, écrivit d’Argenson dans ses Mémoires sous la date du 27 décembre (2), on dit aujourd'hui un bon mot, une pointe, une platitude, et voilà le peuple françois qui rit de tout. Que notre chère nation est aimable ! La rivière de Seine est débordée, Paris est inondé, les campagnes perdues ; sur cela l’on dit que la rivière se porte mieux, qu’elle est sortie de son lit ; qu’elle est hors de condition , car elle est sur le pavé ; qu’elle est en condition au contraire, car elle est entrée chez le roi du Louvre ; quelle va avoir des feuilles, car

(1) Dulaure possédait un volume qui était ainsi entré dans une chambre du deuxième étage, au quai Saint-Bernard, comme l’indiquait une note manuscrite.

(2) Mémoires de d’Argenson, biblioth. Elzévirienne, t. II, p. 202.

elle est en sève , c’est-à-dire au village de Sèvre. »

Dans les derniers jours du mois de janvier 1799 (pluviôse an VII), les eaux revinrent, plus grosses que jamais, et les chansons avec elles. Un poëte trivial de ce temps-là, qui s’appelait Demautort, fit sur l’inondation six couplets de complainte , qui n’ont pas le cœur d’être tristes, ni l’esprit d’être gais. J’en citerai quelques vers (1) :

Tout mouillé, tout transi de froid, N’osant entrer aux Tuileries,

Je suivis le Louvre tout droit :

Mais l’eau gagnait les galeries ;

A l’éviter je m’attachais,

Lorsque forçant toute barrière,

Pour me suivre sous les guichets, Je vis s’échapper la rivière.

Tourmenté, poursuivi par l’eau,

De ce logis pour disparaître,

Je me sauvai dans un bateau,

Qu’on fit entrer par la fenêtre :

« Ah ! ce n’était pas, ai-je dit,

« La peine que mon hôtelière « Eût si bien bassiné mon lit,

« Pour me coucher dans la rivière . »

(1) Ils sont en entier dans V Improvisateur françois , t. XVIII, p. 88-89.

Ainsi, non-seulement, en France, la chanson finit tout, mais elle console de tout. On y mettrait le de Profundis en couplets.

La Guimard et son Témple.

Il était écrit que l’opéra existerait un jour à l’endroit où, il est aujourd’hui. Il y a tantôt un siècle que Sophie Arnould, la chanteuse et mademoiselle Guimard, la danseuse avaient pour ainsi dire marqué la place future de ce temple de la danse et du chant.

L’une s’était rêvé, sur une partie de l’espace maintenant déblayée dans la rue delà chaussée-d’Antin, une coquette et poétique maison, qu’en l’honneur de la muse dont elle était la prêtresse, on aurait appelé le Temple $ Euterpe.

Déjà Bellanger avait fait les plans, qu’on peut voir encore à la bibliothèque (i),

(i) Topographie de Paris , vol. LXXX, quartier de la Chaussèe-d’ Antin.

et tout indiquait que le temple serait digne de la déesse (i). Malheureusement pour ce beau projet, Sophie se brouilla tout à coup avec M. de Lauraguais, qui avait promis de satisfaire à la dépense, et il n’y fallut plus songer (2).

La spirituelle actrice dut, quelque temps encore se contenter de sa petite maison de la rue Neuve-des-Petitschamps, qui n’avait que l’avantage d’une fort belle vue surlejardin du Palais-Royal, dont les galeries n’étaient pas construites, et où, en bonne voisine, elle faisait tirer des feux d’artifice à chaque événement qui pouvait mettre

(1) Il eût été de tout point semblable à celui de laGuimard, dont il va être parlé. Mademoiselle Arnould n'y avait fait ajouter qu'une chose au second étage : « quatre appartements pour ses enfants. »

(2) Bellanger se consola de n'avoir pas été son architecte en restant son amant, puis son ami, quoi qu'il eût épousé, comme nous l'avons dit plus haut (p. 225), la rivale de Sophie, mademoiselle Dervieux. V., sur cette intimité de Sophie et de Bellanger, où l'amitié fit une constance ù l'amour, le joli petit livre de MM. de Goncourt, Sophie Arnould , d'apres sa cor r espondance et ses Mémoires inédits, 1859, in-8° p. 51 et suiv.

en joie le maître et seigneur du lieu, S. A. le duc de Chartres, plus tard duc d’Orléans (i).

En 1815, cette maison existait encore et le hasard, qui est volontiers mauvais plaisant, voulut que, dans l’appartement même ou avait trôné la maigre chanteuse on fît voir qui ? la Vénus hottentote (2).

Mademoiselle Guimard, plus heureuse que mademoiselle Arnould, avait pu se faire construire dans le quartier de la Chaussée-d’Antin, devenu tout à coup à la mode, la maison charmante dont elle caressait depuis longtemps le rêve(3)

(1) C’est ainsi qu’au mois d’octobre 1773 elle donna sa part des réjouissances faites pour la naissance du duc de Valois, qui devait être le roi Louis-Philippe. On disait, à propos de cette pyrotechnie de YArmide de l’Opéra, que, n’allumant plus de flammes naturelles, elle était obligée de recourir aux feux d’artifice.

(2) Castil-Blaze, Y Académie impériale de Musique, 1855, in-8°, t, 1, p. 369.

(3) En 1745, on ne faisait que commencer à bâtir dans ce quartier. V. les Mémoires de Mademoiselle Clairoriy 1822, in-80, p. 81, 87. — En 1770, tout était construit, ou, comme l’hôtel Guimard, en train de se construire ; « Vers le

Danseuse, elle voulut la consacrer à sa muse, et l’appela le Temple de Terp sichore. Vous avez pu la voir, du moins par le dehors, car en 1844 elle existait encore telle que Ledoux l’avait construite Elle a disparu depuis. Les immenses magasins de la Chaussée d' Antin ayant été établis sur son emplacement, les démolitions exigées par la construction de l’Opéra n’ont eu à faire tomber que ses gros murs. Le reste n'était depuis quinze ans qu’un souvenir.

Plusieurs journaux parlèrent alors de cette charmante maison, sur laquelle rat-

soir, écrit Wille, le 14 octobre, j'allai avec M. Baader sur la Chaussée-d’Antin tout exprès pour y voir les divers palais qu'on y construit actuellement. Je fus étonné de trouver la rue presque toute formée, depuis le boulevard jusqu'à la barrière Blanche, la où j'ai dessiné il y a peu d’années d'après de pauvres baraques, mais pittoresques, qu’habitoient des jardiniers et des laitières. On a même, ajoute-t-il, commencé à voûter dans ce quartier l’égoût de la ville, qui y sentoit ordinairement fort mauvais, surtout en été. » Mémoires et Journal de J. -G. Wille, 1857, in“8°, t, I, p. 458. — La barrière Blanche se trouvait alors à l'entrée de la rue du même nom. L'égoût découvert a été remplacé par les rues de Provence et Saint-Nicolas-d'Antin.

tention était ainsi réveillée (i) nous ajonteronsà ce qu’ils dirent quelques détailsqu’ils ne semblent pas avoir connus.

C’était une merveille d’élégance et de grâce galante. «Figurez-vous, — disait un écrivain du temps (2), encore sous le charme de cette merveille, — l’assemblage le plus heureux et le plus brillant de tous les arts. Ils se sont réunis ici pour se surpasser. »

Il décrit ensuite en quelques mots la façade de la maison ou plutôt du temple, décorée, par le sculpteur Le Comte, d’un charmant groupe représentant Terpsichore couronnée sur la terre par Apollon.

Les médisants trouvaient un peu d’insolence dans cette apothéose que mademoiselle Guimard s’adjugeait à ellemême. Ils eussent voulu pour sa maison une moins flatteuse enseigne : elle se fait , disait l’un(3),

(1) V ., entre autres, un curieux article sur tout ce quartier, dans le Journal des Débats du 31 mai 1861.

(2) Bibliothèque des romans , octobre 1779, p.

(3) Epitre à Mademoiselle Dervieux à V occasion des vers que mademoiselle Guimard avoit

Elle se fait bâtir un temple.

Sur le fronton de son hôtel On mettra, pour servir d’exemple :

A la déesse du b...

Passant à la description de l’intérieur, notre guide de tout à l'heure continue ainsi :

« Dans un petit espace, cette demeure offre toutes les commodités et tous les agréments. Ce qui n’est pas présenté par la vérité est suppléé par le prestige. Il n’y a pas jusqu’au jardin qui, bien que spacieux, ne charme et n’étonne par son gôut tout nouveau. »

Il s’étendait, comme tous ceux des maisons parallèles, j usqu’au passage Sandrié. La nouvelles salle de l’Opéra, dont l’emplacement de ce passage est l’extrémité ou plutôt la tangente occidentale se trouve, par conséquent, en partie sur l’ancien terrain de la danseuse. Mais laissons continuer notre cicérone émerveillé, et qu’entre nous je soupçonne un peu d’avoir été des amis de Ledoux, l’architecte.

Il parle d’abord du jardin d’hiver ,

fait faire contre elle, dans les Mémoires secrets, édit. J. Ravenel, t. III, p. 221.

fastueuse dépendance du galant sanctuaire, dans lequel tout était préparé, le jour du mardi-gras 1776, pour un souper où soixante personnes, grands seigneurs et courtisanes, s'étaient invités par souscription (1), quand une défense de l’archevêque, appuyée d’un ordre du roi, vint brusquement faire contremander l'orgie(2).

« Une serre chaude, dit notre enthousiaste, comprise dans l’intérieur de l’appartement, y tient lieu l’hiver de jardin. C’est le goût même qui l’a décoré. Le paysage y est tendre, sans nuire à l’effet. Les treillages sont soumis à la bonne architecture ; les arabesques n’y ont rien

(1) On appelait ces nobles invités, les Chevaliers (Je cinq louis , à cause du prix de la souscription. (Grimm, Correspondance , édit. Taschereau, t. IX. p. II).

(2) Mademoiselle Dervieux réconciliée avec la Guimard, était de la fête. Elle devait jouer, avant le souper, l’opéra de la Colonie , avec mademoiselle Duthé. Quand l’interdiction de l’archevêque, arrivée le matin même, fut venue tout empêcher, mademoiselle Guimard envoya le souper, déjà préparé, aux pauvres de Saint- Roch, avec une lettre très-respectueuse au curé. (Grimm, t. IX, p. II ; Mémoires secrets , 24 fév. 1776 ; Correspond . secrète , t. III, p. 3-6.)

Légendes des rues de paris

de chimérique, et ce qu’on ne doit pas négliger de faire observer, l’exécution de toutes ces différentes merveilles paroît être l’ouvrage de la même main, harmonie délicieuse qui met le comble à l’éloge de l’architecte, parce qu’elle prouve qu’il a connu l’importance du choix des artistes qui l’ont secondé et la nécessité de leur inspirer ses idées. »

Nous dirons tout à l 'heure quels étaient ces artistes.

« On y voit un petit appartement de bains enchanteur, et peut-être unique par le style des ornements.

« On y trouve aussi une petite salle de spectacle que 1 ’on peut regarder com me un chef-d'œuvre dans son genre. »

Le théâtre de mademoiselle Guimard n’était pas desservi par des talents amateurs et des prétentions de société ; les artistes les plus en renom de la Comédie- Française, de laComédie-Italienne et de l’Opéra y venaient jouer et chanter à tour de rôle. Vainement M. de Richelieu et les autres gentilshommesde la Chambre s’y étaient opposés, lors de l’inauguration de cette bonbonnière lyrique et

comique, au mois de décembre 1772(1) ; M. le prince de Soubise, qui protégeait la danseuse, l’avait emportésur eux (2).

(1) Mémoires secrets , t. IV, p. 84. — L’hôtel ne fut terminé que quelques mois après. Grimm écrivait, en effet, au mois de mars suivant : « L’hôtel de mademoiselle Guimard est presque achevé. Si l’Amour en fit les frais, la Volupté même en dessina le plan, et cette divinité n’eut jamais en Grèce un temple plus digne de son culte. »

(2) Un prélat, bien différent de l’archevêque de Paris, concourait avec M. le prince de Soubise au luxe de mademoiselle Guimard. « C’est, fait dire V espion angïois (t. II, p. 98) au comte de Lauraguais, une de nos courtisanes qui a fait la plus grande fortune. Croyez qu’elle n’est pas de si mauvais aloi, puisque l’Eglise en a voulu tâter. Demandez à M. l’évêque d’Orléans. — M. de Jarente, demande l’interlocuteur du comte, ce prélat renommé par ses dissolutions, qui avoit la feuille des bénéfices ? — Et, réplique M. de Lauraguais, c’est chez mademoiselle Guimard qu’on alloit le payer. C’est ce qui faisoitdire à mademoiselle Arnould : «Je ne conçois » pas comment ce petit ver à soie est si mai- » gre, il vit sur une si bonne feuille. » — La fréquentation de ce quartier trop galant était à elle seule une impiété. Sous l’Empire encore, un prêtre eût rougi d’y loger ; aussi cria-t-on beaucoup lorsque le cardinal Fesch se fut construit un palais au bout de la Chaussée-d’Antin, sur l’emplacement de l’hôtel de Montfermeil. Il comprit que l’Empereur lui-même y trouverait

Non-seulement mademoiselle Guimard eut un théâtre à Paris, avec l’élite de nos trois grandes scènes ; elle en eut encore un autre, desservi de même, à sa maison de campagne de Pantin.

C’était un abus criant, et qui fit crier en effet. «Trouve-t-on à Athènes ou dans Rome, disait V Espion anglois( i). tout indigné, une danseuse qui ait eu deux théâtres à la fois, comme celle-ci; qui ait enlevé à la capitale les meilleurs acteurs de trois spectacles, pour les concentrer chez elle et les faire servir à ses amusements^) ?

û redire. Prenant les devants sur ses reproches, il lui écrivit, le 14 août 1807 : « Votre Majesté doit savoir que si j’ai préféré la Chaussée-d’Antin à tout autre quartier, c’était pour y ranimer par de bons exemples le feu sacré de la religion. Il eut été avantageux de multiplier les secours spirituels en faveur d’un quartier qui en est presque totalement privé ; et je me serais fait un plaisir de mettre à la disposition des habitants ma chapelle, toute petite qu’elle eût été, en pratiquant une entrée séparée et extérieure par la rue Saint-Lazarre. » L’empereur répondit le jour même : « La Chaussé-d’Antin n’est pas un quartier convenable pour un cardinal. » Du Casse, Hist. des négociations diplomatiques, Paris, Dentu,i855, in-8°, t.I, 134-140.

(1) T. II, p. 99.

(2) On jouait sur les deux théâtres de made-

Un ordre vint enfin de la cour pour que ce scandale cessât. Les gentilshommes de la Chambre avaient fait observer que, lorsque ces messieurs et ces dames des Comédies Française et Italienne s’étaient fatigués à jouer pour mademoiselle Guimard, ils ne voulaient plus jouer pour le public. Or, comme celui-ci devait naturellement passer avant la danseuse, on décida que les deux Comédies n’iraient plus en représentation chez elle(i).

C’était la première fois que mademoiselle Guimard trouvait une résistance.

Jusqu’alors l’artiste Fragonard seul lui avait bravement tenu tête.

Sa réputation de peintre des galanteries séduisantes l’avait fait choisir par la danseuse pour la décoration de son salon. Il devait l’y représenter elle-même

moiselle Guimard, « les agréables ordures » qui composent le théâtre grivois de Collé ; ces parades que leur indécence condamne pour la plupart à la chaste obscurité de V inédit éternel. Pour être plus près du temple, où l’on faisait fête à ses obscénités, Collé s’était venu loger, en 1781, dans la rue Delamichodière, percée depuis trois ans. [Correspond . inèd. de Collé, publiée par Honoré Bonhomme, 1864, in-8°, p. 258.)

(1) L’Espion anglois , t. II, p. 99, note.

en muse de la danse, en Terpsichore.

Quand l’ébauche fut faite, mademoiselle Guimard, qui ne s’y trouvait sans doute pas assez flattée, rompit brusquement avec le peintre et le renvoya.

Tout autre que Fragonard fût parti sans rien dire; mais il avait, lui, la tête vive, et, quoiqu’il sût que la dame était toute-puissante, il jura d’en avoir raison Comment s’y prit-il PGrimm, qui logeait auprès de la Guimard, et qui des premiers connut l’aventure, va vous la conter en bon voisin (i).

« Peu de temps après ce brusque congé,

(i) Griram habitait avec madame d’Epinay, au no 3 de la Chaussée-d’Antin, un hôtel où il recueillit Mozart, chassé de l’auberge des Quatre Fils-Aymon , rue du Gros-Chenet, par la mort de sa mère. Cet hôtel de Grimm, où Mozart resta cinq mois, faisait presque face à la maison occupée par Rossini, au coin de la rue de la Chaussée-d’Antin et du boulevard, laquelle remplace elle -môme le Dépôt des gardes françaises , où se trouvait une école de musique, dont notre Conservatoire n’est que la continuation. (Puojulx, Paris à la fin du xvme siècle , 1801, in-8°, p. 60.) Il faut convenir que tous ces voisinages, essentiellement lyriques, préparaient bien, par une prédestination vraiment singulière, la place où s’élève aujourd’hui l’Opéra.-

dit-il (Q, Fragonard trouve le moyen de s’introduire dans la maison, pénètrejusqu’au salon, aperçoit dans un coin une palette et des couleurs, conçoit sur-lechamp le plan de sa vengeance et l’exécute sans délai. En quatre coups de pinceau il efface le sourire des lèvres de Terpsichore, et leur donne l’expression de la colère et de la fureur, sans rien ôter d’ailleurs au portrait de sa ressemblance, quoiqu’il eût également touché aux yeux. A peine est- il dehors que mademoiselle Guimard arrive avec plusieurs de ses amis, qui venaient juger du talent du peintre. Quelle est son indignation en se voyant transformée en furie ! Mais plus sa colère éclate, plus la caricature devient ressemblante, etc. »

Le nouveau portrait, que peignit à la même place le nouveau peintre qu’elle avait choisi, la consola bientôt.

Ce peintre était un tout jeune homme qui étudiait encore. Boucher, le Raphaël de madame de Pompadour, était de sa famille, et l’avait entraîné dans sa manière^ bien qu’il parût déjà destiné à des

(i) Correspondance de Grimm, édit. Taschereau, t. VIII, p. 167-168.

œuvres d'une touche très différente.

Une chose lui manquait pour trouver le secret de cette autre manière qu’il sentait en lui, sans qu’elle pût s’en dégager encore: le séjonr de Rome; mais, pour avoir droit au voyage, il fallait obtenir le grand prix; pour obtenir le grand prix il fallait concourir et pour concourir il fallait passer bien des journées sans rien gagner !

Un matin, mademoiselle Guimard étant venue le regarder travailler, le trouva triste :

« — Qu’as-tu mon ami ? lui dit-elle.

a — Ah ! mademoiselle, c’est demain que s’ouvre le concours.

« Eh bien, il faut concourir !

« — Mais mademoiselle, je suis obligé de travailler pour avoir de l’argent.

« — Tu manques d’argent? En voilà.»

Et elle lui donna de quoi vivre jusqu’à la fin des épreuves, qui furent pour lui triomphantes. Il eut le prix, il put aller à Rome, et il en revint le grand peintre qui s’est appelé Louis David (i).

(i) Cette anecdote, inconnue des premiers biographes de David, a été racontée pour la première fois dans la notice que lui consacre Biographie portative des contemporains ,t.II,p. 12,16.

Pour cette bonne action, à laquelle 'École française doit peut-ête une de ses gloires, il sera beaucoup pardonné à nademoiselle Guimard. Ce n’est pas la eule, au reste, qui plaide en safaveurconre les désordres de sa vie. Un jour, un rès-riche magistrat l’avait invitée à velir passer quelques heures dans sa petite naison , perdue au milieu de l’un des quartiers les plus misérables de Paris, ïlle s’y rendit. C'était au mois de janvier, par un de ces rudes froids qui ajouent tant de rigueurs à celles de la pauvreé. La misère qu’elle trouva partout sur ;on passage, dans ce quartier inconnu, ui toucha le cœur, et elle ne quitta pas ’homme riche sans avoir obtenu de lui me somme de deux mille écus. » Elle m a distribué elle-même une partie, lisent les Mémoires secrets(i ), et porté e surplus au curé de Saint-Roch pour e même usage. »

(i) Edit. Ravenel, t. II, p. 231. — Grimm (t. 7, p. 393) plaisante un peu, et non sans cause, sur cette bonne œuvre, conséquence d’une dé- >auche. — Compan, dans la dédicace qu’il fit à nademoiselle Guimard de son Dictionnaire de lanse , 1787, in-12, célèbre aussi sa bienfaisance, nais dans un style qui en dégoûterait. C’est un

Le temps vint où une part de cette aumône lui eût été nécessaire à ellemême^).

Après la banqueroute de M. le prince de Guémenée, qui entraîna presque la ruine de tous les Rohan, et notamment celle du prince de Soubise, mademoiselle Guimard se trouva dans de grands embarras d’argent. Non-seulement il lui fnt impossible de suffire à la dépense de

coup de pied de danseur. « Lorsqu’alliant, dit-il, les Ris badins avec les Vertus aimables, vous essuyez les pleurs de l’indigence abandonnée, et que, dans leurs sombres réduits, tant d’infortunés vous nomment leur mère, alors vous êtes si touchante !... si sublime ! que la Nation, d’une voix unanime, vous place au rang des Femmes célèbres qui, parleur bienfaisance, ont honoré l’humanité. »

(i) Ce n’est pas alors qu'elle eût dédaigné la pension de 1,500 livres dont Louis XV lui avait donné le brevet en 1772, et qu’elle laissait, disait-on, au moucheur de chandelles de son théâtre, pour ses gages. {Ment, secrets t. II, p. 93. — En 1814, devenue la femme du danseur Despréaux, et réduite à la plus extrême misère, elle n'avait d'espoir que dans la pension que Louis XVI avait faite à son mari, et qu'elle avait réclamée, par la plus humble supplique, au roi Louis XVIII, dès les premiers temps de son retour {Mélanges tirés des autographes de M. Lajariette, p. 162, n<> 1,420.)

sa maison, mais elle dut se faire de cette maison une ressource.

Elle la mit en loterie(i).

Les billets, au nombre de 2,500, étaient de 120 livres chaque, et devaient, par conséquent, former un capital de 300,000 livres (2).

Ils furent tous pris en quelques mois, et le tirage eut lieu le 22 mai 1786, dans une salle deThôtel des Menus-Plaisirs (3).

(1) Mém. secrets , t. XXXI, p. 100. — Ce ne fut pas le seul hôtel qui fut mis ainsi en loterie à la fin du dernier siècle. Celui du prince de Salm, dont nous avons fait plus haut l’histoire, eut le même sort. Depuis l’impression du chapitre qui le concerne, nous avons découvert une plaquette rarissime : Loterie de V hôtel de Salm, avec son mobilier , i79i,in-8°.

(2) C’était moins que l’estimation qu’en faisaient les curieux. Pour eux, l’hôtel, tout meublé, valait bien 500,000 livres. Il est vrai que la Guimard ne se fit pas faute de le démeubler avant de le livrer à la loterie : « On parlait, disent les Mémoires de la baronne d’Oberkirck (t. II, p. 265), d’un cabinet chinois qui valait des sommes folles, mais elle l’emporta. C’étoit, assure-t-on, une chose unique en Europe ; en Hollande même il n'en est pas un semblable ; on le visitoit par curiosité comme une merveille. »

(3) Mémoires secrets , t. XXXII, p. 76-77*

La personne qui gagna n’avait pris qu’un seul billet. Son nom, du reste, la prédestinait à ce honheur de loterie.

Elle s'appelait la comtesse Du Lau (i) !

(i) L’hôtel fut, peu de temps après, acquis par le banquier Perregaux, dont Laffitte fut le commis, l’associé, puis le successeur. On sait l’histoire de l’épingle, première recommandation de Laffitte près de M. Perregaux, qui la lui ayant vue ramasser, jugea par là de son esprit d’ordre et de son économie. C’est dans la cour de l’hôtel Guimard que Laffitte avait ramassé cette humble prémisse de sa fortune.

Le Géant de la Tombe-Isoire

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