L'EXILE
Et les cinq que devinreat-ils ? ils s'étaient dirigés vers la . forêt antique de Lesterelle ; tantôt s'arrêtant , tantôt revenant sur leurs pas : car pour la première fois ils se retiraient devant l'ennemi sans l'avoir combattu , et c'était pour eux un profond désespoir de laisser même des ruines en la puissance de l'orgueilleux empereur. Des bandes de paysans armés, des femmes, des enfans suivaient la même route et chassaient devant eux leur bétail mugissant. Castellane promenait un regard pénétrant parmi ces fugitifs, et l'arrêta satisfait sur une jeune fille dirigeant les pas
DE CHARLES-QUINT. Io3
d'un viâllard chancellant; après eux venait un serviteur conduisant un cheval chargé d'effets et de provisions; ils gravirent avec peine les roches escarpées qui courent vers le couchant et cherchèrent un asyle parmi leurs cavités. Quand vint la nnJt, le silence fut troublé par mille voix confuses qui s'élevaient pour se plaindre « se consoler, ou s'engager à goûter un trompeur repos.
Ce vieillard, cette jeune fille et ce serviteur bienveillant s'étaient joints tout à coup à la troupe désolée, sans qu'on pût dire d'où et ■ comment ils étaient venus, toute fois on se sentait ému de respect et de pitié au spectacle touchant qu'offrait leur groupe, dans ce tableau où chaque douleur , chaque afHiction trouvait sa place. Inatlentif à ce qui se passait autour de lui , le vieil homme s'arrêtait souvent , non de lassitude, car chaque fois il reprenait son chemin avec une force nouvelle, mais il rallentissait son pas ou res-
h INVASION
tait en arrière , contemplant avec satisfaction certains vieux arbres de la forêt dont les formes, respectées du temps, avaient peu subi d'altération. De loin en loin , on le voyait s'appuyer ou s'asseoir sur les saillies de .quelques-uns des grands rochers granitiques qui bordent la route et y chercher comme des souvenirs. — Donc tout change hormis les images gravées au fond du cœur, s'était-il écrié une fois en jetant les yeux avec tristesse sur une vaste clairière, ouvrage des paysans défricheurs, et qui trois mois auparavant était encore l'endroit le plus touffu du bois. Puis il s'était pris à pleurer amèrement en apercevant la nouvelle direction donnée aux eaux d'une source voisine, dont l'ancien lit était déjà sec et comblé. — Comme moi détournée de son cours, avait-il ajouté d'une voix lente et solennelle.
L<es pasteurs émigrans , leS' pêcheurs de rivière,. les gardes des bois, lep chasseurs de