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DE CHARLE3-QUINT. Io5
chevreuils auraient pu dire seuls , non pas quel avait été cet homme au front chauve^ aux regards éteints, à la taille voûtée, non pas davantage qu'était la jeune fille aux joues fraîches quoique pâles, à la blonde et ondoyante chevelure, au cou de neige, son inséparable compagne; mais quelle dure et triste vie avait choisi ce banni, comme on l'appelait de l'autre côté du Var. Ainsi qu'il est de ces plantes , même parmi les plus robustes , qu'on ne déracine point impunément pour les porter ailleurs, on rencontre des âmes qu'on ne saurait éloigner du sol natal sans qu'elles n'en éprouvent souffrance. L'exilé, depuis l'époque déjà reculée où s'était élevée une barrière entre son pays et lui , n'avait point quitté les rives du fleuve ou la chaîne des vieux monts qui séparent la Provence des vallées piémontaises.
Vivre là , c'était à la fois pour lui un supplice rongeur et comme la plus douce des consolations.
Tantôt assis immobile sur la cîme des mon-
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L INVASIOTf
tagnes neigeuses des Alpes maritimes, il pleurait sa chère Provence qui, durant les jours d'hyver, lui apparaissait tant verdoyante et favorisée du ciel ; si riche , si parée , si dorée de moissons ou de fruits mûrs pendant la chaude saison. Si , de temps à autres portée d'échos en échos , la voix des pâtres arrivait jusqirà lui , son oreille saisissait avidemment les sons de l'idiome national , et voilà qu'il s'endormait rêvant le retour,aux champs delà patrie. Pour compléter son enivrante erreur, sa fille alors s'éloignait sous le prétexte de cueillir quelques fleurs , et en s'éloignant répétait quelques chants favoris, quelques airs doux et monotones comme ceux dont on avait bercé son enfance. Par pitié pour les hommes qui se souviennent, je tairai le moment du réveil, et les cris déchirans de l'exilé, et ses plaintes touchantes, et ses bras tendus vers le soleil de la patrie et ses reproches au ciel.
XXIIT.
Tantôt encore dirigeant une frêle barque,
il descendait le Var par un beau jour d'été , il était doux pour lui de visiter des yeux les anses les plus retirées de la rive opposée du fleuve, de s'arrêter quelques momens sur les îlots formés si fréquemment par se» ondes vaseuses ; cette terre peut-être avait été détachée du sol de la patrie. Mais ce bonheur était passager., car à quelques jours de là la masse emportée par les flots turbulens, allait grossir les sables de la mer. Une jouissance pour lui plus vive et plus durable, c'était la brise du soir embaumée des parfums de la Provence, et il la respirait avec délices. En un mot s'il ne pouvait l'habiter, il voyait et écoutait, il sentait la patrie. C'était alors que s'abandonnant en entier à ses pensées d'amour et de regrets pour elle, sa main reposant sur le gouvernail donnait à la barque la direction de l'ame. Sourd aux avertissemens de sa Hlle, dont les paroles se perdaient dans le murmure des eaux, il s'en allait toucher terre, quand rappelé à lui-même par la voix rauque et inflexible des gardes-côtes , il lui fallait regagner
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L IlrVASION
en hâte l'autre bord et n'envoyer qu'un douloureux adieu au rivage envié.
XXtV.
L'homme blessé près du cœur et dont la plaie devient chaque jour plus profonde et plus saignante, a bientôt reconnu son dangereux état. Alors les consolations de^ autres hommes lui sont des déchiremens , il les fuit , les dédaigne , ou s'en rit avec amertume , quand de hasard il les écoute. Aussi l'exilé vivait seul. Cependant ce devait être un personnage important Plus d'une fois, bien qu'à de longs intervalles ^ mais surtout aux temps de trouble et de désordre, aux jours d'invasion et de guerre , des comtes et des barons lui avaient été députés pour se concerter avec lui sur de vastes et sanglans projets. C'était un ■ bruit général que ces envoyés s'étaient toujours retirés peu satisfaits de lui.
Néanmoins je voudrais bien faire savoir , sans trop pourtant le dire , qu'à certains jours du mois, de la rivede France se détachait une frêle nacelle que. montait un seul homme, que cet homme encore fort jeune était interrogé et écouté avec un vif intérêt par le vieillard curieux ; mais si les paroles étaient pour lui , les regards à qui s'adressaient- ils ? C'est ce que toute jeune femme ou jeune fille devineront sans peine , car tontes savent la puissance de deux beaux yeux , d'une gracieuse démarche et d'une voix douce à l'âme.