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Si nous ne pouvons savoir quel était ce pèlerin si bien instruit des choses que déroulait l'avenir, au moins dirai-je le nom du 'haut personnage qui l'avait interrogé. Or ce voyageur c'était le comte de Carces' le noble Pontevez ; l'avis qu'il avait reçu il l'avait mis à profit , non pas comme tant d'autres eussent faits, en cachant à l'avidité du soldat les richesses que lui procuraient tous les ans d'immenses domaines. Un projet plus digne de son nom couvait dans cette grande ame.
Le temps que la plupart emploient à mûrir leurs desseins lui suffît pour concevoir et exécuter les siens. Il convoque comme à un festin joyeux tous ses amis et ceux, qui se disaient tels. Peu s'y rendirent, car les temps n'invitaient point aux plaisirs. On fut à l'aise dans la
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grande salle du château , les gais refrains ne se trouvèrent répétés que par des voix tristes , le choc des verres résonna d'une manière discordante , à la suite des propos de politique et de guerre. Quand chacun se trouva prêt à partir , l'hôte prît la parole.
— Amis , pendant des siècles entiers notre Provence fut un glorieux et puissant état, et tel queplusd'unambitionna la couronne de Comte à l'égal du bandeau des rois. Plus d'un aussi en essaya la conquête ; mais en ce temps-là existaient des hommes qui furent nos pères et qui surent tout à la fois défendre leurs franchises, leur territoire et les souverains de leur choix. Ce qu'ils ont fait alors , il le faut faire aujourd'hui ; nous nous sommes donnés au roi de France, prouvons-lui qu'il a acquis mieux que des terres et que nous sommes encore un peuple.
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— Oui, prouvon3-lui que nous sommes encore un peuple ; mais le comte de Carces espère-t-il vaincre Charles et une armée si nombreuse que le chef ignore, dit-on, le nombre de ses soldats. — La faim sait calculer, elle tes décimera, et le fer et le feu achèveront les comptes. Devant nous, amis, sont les fruits accumulés de plusieurs années d'abondance , je possède cent bonnes métairies et vingt châteaux qui tous en contiennent autant , et qui tous
Apprenez comment on peut vaincre l'étranger. Et par ordre du comte, la flamme obéissante se mit à dévorer> les riches gerbes amoncelées, les verts fourrages , puis elle tarit le vin qui coulait à grands flots des tonnes brisées ; puis elle atteignit de ses langues immenses le &îte du château et rien ne demeura plus de l'im-
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mense édifice. Ainsi ferez-vous , s'écrie alors le noble Pontevez. — Ainsi nous ferons. Mais cinq se tenaient à l'écart et «ntre eux ils murmurèrent : ainsi nous ferons et peut-être mieux encore.
Et ces cinq qui étaient-ils ?* Balbi , Chateauneuf, Castellane, Albod, d'EscragnoUes. La fêle terminée, ils remercient le comte qui -n'avait point douté de leur courage, ils le louent du bon exemple qu'il avait publiquement donné et se disposent à partir. Quel est leur but? nous le saurons plus tard ; d'avance génie puissant qui fait passer dans nos âmes l'amour sacré de la patrie, divinité de tous les peuples et de tous les âges, prépare-leur tes palmes brillantes, car ta religion compte aussi ses martyrs.
Si des pensées diverses agitaient en ce moment leurs âmes , nul n'aurait pu le savoir ;
cependant le plus jeune d'entre eux , CasteU lane, s'était approché à plusieurs reprises de .Pontevez , comme s'il eût voulu lui adresser la parole, et dominé chaque fois par une idée contraire, chaque fois il avait rejoint ses amis. Ceux-ci , une main appuyée sur le dos de leurs coursiers , les flattaient de l'autre pour modérer leur impatience, et ils attendaient en silence qu'il se fût décidé ; déjà deux d'entre eux étaient en selle. Enfin à cet instant de tumulte et de bruit où vingt groupes se dissipent et se reforment , où les écuyers se croisent et s'appellent, où les armes se mêlent et s'entrechoquent, où les chevaux hennissent et frappent du pied la terre , le jeune chevalier s'avança rapidement vers Pontevez et lui parlant à voix basse et entrecoupée : on put entendre cependant qu'il s'agissait entre eux de grâce à obtenir, de puissante intervention auprèsdu souverain, peut-être de l'oubli d'une profonde offense. La physionomie naturellement fièreet impérieuse du jeune homme s'était
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contractée presqii'au point de paraître soumise et humble. Par fois un sourire amer errait sur les lèvres du comte de Carces , par foi* aussi son front devenait soucieux et ses regards s'allumaient comme du feu d'une vieille haine, de ces haines chaudes et constantes comme elles vivent au cœur des hommes du midi , de ces haines qui n'oublient jamais.
— Noble comte, vous venez de faire 3 la patrie tant de sacrifices que vous en demander un dernier c'est peut-être trop présumer de ' vos forces et de votre générosité; si votre froid accueil me le fait craindre, votre grand caractère me laisse un reste d'espérance. — Des contrées habitées par les infidèles nous arrivent maints poignards dont la lame d'acier disparaît sous les ornemens et fleurons d'or, dont les surchargent d'habiles ouvriers ; ces armes n'en sont pas moins d'excellens instru-
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mens dé mort : ainsi sont vos paroles , jeune homme, car elles me reportent, toutes dorées qu'elles soient, à des souvenirs qui me tuent ; l'homme pour lequel vous m'implorez subit dans son exil une juste peine. Ce n'est pas seulement l'ennemi particulier du comte de Carces , à ce titre je lui pardonnerais , c'est l'ennemi de^l'état, son pays le repousse.
Alors Castellane s'éloigna ; mais rêve--
nant une dernière fois sur ses pas. — Voilà vingt ans, dit-il, qu'un homme autrefois votre rival de gloire et de fortune, autrefois votre ami, mange amer de ses larmes , le paiu de l'étranger , voilà vingt ans que cet homme s'appelle le proscrit. Il ne réclame aujourd'hui ni ses honneurs passés , ni ses châteaux , ni ses domaines spoliés, mais seulement une tombe au sol de la patrie. — Que nous puissions nous rencontrer , fut-ce même au jour
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de la mort... .jamais, s'écria Pontevez. — Et cependant tous l'avez revu, et tellement le malheur a altéré ses traits , que l'ami des premières années^ non plus que l'ennemi des dernières, n'ont pu le reconnaître. Pontevez , si ce n'est pour cet homme, que ce soit pour sa fille, ange de piété et de résignation. Ici l'œil gris et perçant du comte de Garces se fixa sur le jeune chevalier, et il avait rejoint ses compagnons d'armes que ce regard pénétrant le poursuivait encore.
Pontevez passa la nuit à rassembler et à instruire une troupe peu nombreuse , mais fidèle et résolue. Au point du jour il se mit en marche et avec lui la dévastation. Semblable à la trombe, ce fléau de Tair , qui assaillit et renverse , qui brise et soulève , qui arrache et pousse devant elle , les chênes de la forêt , et les arbres plus précieux des riches vergers.
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Ainsi le comte se Irace une effroyable route à travers les habitations des hommes ; alors que ses métairies et ses châteaux ne furent plus que ruines fumantes , il commença sa
retraite victorieuse.
L'armée impériale s'avançait lentement , on eut dit que c'était à regret qu'elle foulait le sol de la Provence. Le jour elle se dirigeait avec effroi vers les rideaux de chaudes vapeurs qui s'étendaient à l'horizon , et se multipliaient et s'épaississaient devant elle , la nuit elle s'arrêtait craignant de s'engager dans ce labyrinthe de feu. Car le sacrifice devint complet.
Le paysan dit adieu à sa chaumière, et d'une main courageuse il lança le brandon enflammé qui allait laisser sans abri sa famille errante et désolée, et lui-même, dont l'histoire ne racontera peut-être pas un jour ni le nom , ni le noble dévouement.
Héros obscurs de mon paya , je louerai Pontevez et ses nobles amis , je célébrerai dans mes chantsle grand holocauste qu'ils viennent d'offrir sur l'autel de la patrie. Mais à vous je dois mon admiration, car quelles faveurs de la cour ont payé vos exploits? Quelle bouche royale vous a remerciés de vos loyaux services ? Quels trésors se sont ouverts pour vous indemniser? Non. Pour vous la récompense est toute entière dans ces paroles si simples que vous répétiez en reconstruisant vos cabanes. — Kn naissant nous avions trouvé une patrie , la patrie nous a trouvés. Aussi depuis bien des siècles le nom de cerf n'avait avili l'homme de Provence*, la terre qu'il cultivait était à lui , sa chaumière il la laissait à ses enfans.
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UEUSIÈME PARTIE