‹ Chroniques et traditions provençalesChapitre 18 sur 29 · LA TOUR DU MUT · texte numérisé non relu

LA TOUR DU MUT

Charles , soucieux et pensif, était enfin entré dans les murs de Fréjus, les fêtes s'y succédaient, l'empereur daignait y assister, mais son esprit était occupé ailleurs et de bien plus gravesintérêts.Tandisqu'il partageait entreses chefs les terres déjà conquises'*, peut-être songeait-il à abandonner la conquête. D'un côté l'armée de François s'approchait , comme son roi, impatiente de combats et de gloire; de l'autre, Pontevez préparait et exécutait chaqne jour de hardis coups de main ; et puis les cinq vivaient encore, car toujours cinq ils «tâien t ; le seigneur de la Molle avait remplacé le

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bouillant et infortuné Castellane, tous avaient promis vengeance aux mânes de leur ami , car ilsle croyaient mort. Si^ un instant surpris de la grandeur imposante de leur adversaire, du noble dévouement de ses troupes , de la franchise et de la bravoure de ses chefs, ils avaient abandonné leur homicide projet , le combat et l'incendie de l'EUterelIe, la haine delà population survivante , tout leur rappelait leur serment et leur faisait une loi de le mettre à exécution.

Des traîtres, riches et nobles, appelaient Charles au cœur de la Provence; de pauvres gentilshommes, des paysans plus misérables que les valets de son armée, mais pleins de courageet déloyauté, lui défendaient l'approche du sol sacré de la patrie ; malheureusement dans le cercle des~ choses humaines courageet loyauté ne sont pas toujours suivis de succès. L'empereur calcula sur ces chances, et l'armée re-

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^ot l'ordre de marcher en avant et de déployer son front. Divisée en trois corps, elle s'étendit depuis la rivière d'Argent , fameuse par la réunion d'Octave de Lépide et d'Antoine, jusqu'au Nartubi. Chacun se mit à fuir devant elle. Malheur , trois fois malheur au guerrier qui s'avance précédé de la dévastation et de la cruauté; il sera salué à son approche comme à son départ, des cris de haine et de malédiction. Les alimens que le villageois lui prépare il les goûte avec crainte, l'eau qu'il lui présente il lui trouve une saveur étrange et repoussante, il craint que le lit sur lequel il s'étend pour goûter le repos ne devienne sa tombe , le sommeil ne lui présente dans ses songes que meurtre et que sang. Telles sont les justes représailles exercées sur l'homme de guerre impitoyable, par sa conscience; sa conscience! divinité protectrice des lois d'humanité et de miséricorde.

Tja terre qui résonnait au loin sous les pas

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des nombreux bataillons impériaux, semblait donner aux habitans des campagnes le solennel avertissement de fuir on de défendre le sol pied à pied. Aussi les campagnes sont-elles couvertes de femmes^ d'enfans, de vieillards éperdus^ mais pas un homme armé ne marche au-devant de l'ennemi. Cependant à quelques pas de la route même de Fréjus^ un peu hors l'entrée d'nn village autrefois fortifié , s'élève une vieille tour, aux crénaux dégarnis. Rien n'indique non plus que des braves songent à s'y défendre. Peut-être en prêtant une oreille attentive pourrait-on distinguer le pas cadencé de la sentinelle vigilante , peut-être si la nuit était moins sombre pourrait-on voir jaillir de sa noire enceinte quelques éclairs rapides , le feu des fers de lance ou des lames d'épée. La sentinelle s'est arrêtée.

Depuis quelque temps immobile et les yeux fixés sur la plaine qu'on apercevait à travers

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la meurtrière, quand vint son heure d'être relevé , le soldat sans prononcer un mot , étendît sa main vers l'Est et indiqua à son remplaçant, silencieux comme lui , deux hommes qui semblaientavecpeinesedirigervers la tour. Bientôt après personne de ceux quiy étaient renfermés, n'eut plus à douter de leur dessein. Trois coups retentirent sur la porte ferrée, et le mot de passe articulé d'une voix sourde et affaiblie apprirent aux chevaliers que ces deux hommes venaient réclamer l'honneur de mourir avec eux ; mais aussi que leur secret n'en était plus un. Excepté Castellane, nul ne pouvait savoir les paroles mystérieuses qui, prononcées donnaient accès dans la tour, et ce ne pouvait être lui , car au dire de plusieurs , après l'incendie du bois on l'avait revu à cheval , enveloppé d'une troupe nombreuse de Brabançons.

Son panache avait quelque temps encore flotté dans la mêlée, puis on n'avait plus rien distingué , ni panache, ni cheval , ni cavalier.

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Et cependant c'était lui , sod casque fendu portait la rude empreinte des coups nombreux sous lesquels il était tombé, sa cuirasse faussée en plus d'un endroit indiquait assez qu'il avait eu à se défendre contre de vigoureux assaillans; à la souillures de ses bottines, de ses genouillère» et de ses gantelets on aurait dit un homme qui venait de se traîner dans le sang.

Une écharpe de soie dont on ne pouvait distinguer la couleur, tant elle était noircie ou brûlée, passait sur son épaule et venait se joindre et se nouer sur son cœur. Questionné par ses frères d'armes , il ne répondit que par un mot : morte! s'était-il écrié d'une voix éclatantederage. Et la voix plus émueet brisée de soncompagnonavaitmurraurécethorriblemot avec une expression déchirante. Quant à cet homme , la visière de son casque resta baissée ' et 11 se tint immobile et glacé au milieu de ses hôtes ; cependant des sanglots et parfois de

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sourdes imprécations permettaient de penser que sous cette enveloppe de fer, que dans la profondeur de cette statue, se trouvait un homme ayant vie, chaleur et sentiment.

Tout-à-coup , sans que personne ait crié aux armes, un moment de tumulte où chacun prit son poste, excepté le triste fantôme, succéda au silence qui régnait dans la faible enceinte et chacun prit son poste ; mais l'attente sera longue encore, l'armée ennemie n'est point sortie du nuage de poussière qui l'enveloppe. Pourtant voilà que l'œil exercé des chevaliers comraenceà discerner des chevaux , des chars , des riches manteaux, desarmes brillantes, des étendards flottans. Les nobles paysans, les hardis braconniers regardent de leurcôté : cen'est pas qu'ils veuillent compter l'ennemi; mais c'est avec plus de soins qu'ils examinent les lourds mousquets dont ils sont munis, ils leur sourient avec conBance comme à> l'heure du danger on

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