‹ Chroniques et traditions provençalesChapitre 8 sur 29 · LE CHATEAU DE CARCES · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE CARCES

' Pèlerin , bon pèlerin , qui venez de Notre- Dame des Anges S par grâce arrêtez vos pas, et prenez place à nos côtés, sous ce pin séculaire; à l'heure de midi ce sont bonnes choses à rencontrer, qu'un morceau de venaison , un pain de pur froment et un large flacon contenant un vin généreux. Eh quoi ! ne nous direz-

L INVASION

VOUS pas si la mère de Dieu est toujours favorable à notre belle Provence, promet-elle d'abondantes moissons , annonce-t-elle de riches vendanges , avez-vous été assez favorisé pour que d'un signe de tête elle accueillit et vos prières et vos offrandes ?

£t le pèlerin sans répondre à l'invitation hospitalière. — « L'aigle a poussé un long cri » de douleur sur la montagne de Pignans, car ' » le pâtre a renversé son aire. La source sainte » s'est tarie, l'incendie a dévoré le bois sacré, » le loup en hurlant a quitté sa retraite, il » est descendu dans la plaine; mille tempêtes y> enveloppées de nuages effrayants ont plané » sur la croupe des plus basses collines, au » milieu de l'obscure chapelle, un dernier » rayon du jour pur des cieux a permis au » pèlerin de contempler l'image de la vierge , » mais il l'a trouvée triste et sévère ».

Pèlerin , bon pèlerin , qui venez de Notre Dame des Anges, sauriez-vous dire , si comme au jour de ses saintes douleurs , la mère de Dieu a pleuré des larmes de sang, si sa bouche entrouverte laissait échapper des sanglots, si ses genoux fléchissaient , si ses mains étaient jointes comme pour implorer le sauveur ? Il y a déjà bien des années, pareil avertissement vint d'en haut, nul n'en voulut tenir compte, / nul ne songea à de saintes expiations , et d'effroyables malheurs pesèrent sur nos heureuses contrées : le frère s'arma contre le frère, l'ami frappa l'ami , l'époux s'est séparé de l'épouse , la mère a maudit son fils.

Voyageur , répondit l'homme de Dieu à celui qui l'interrogeait et qui, parmi les autres, semblait un éminent personnage , voyageur ^

90 L IN VASION

j'ai vt) ce que tes pèrea ont vu ! Retourne au sein de ta famille, réunis tesenfansetdéfendsles comme l'aigle défend ses aiglons, mets en lieu sûr , l'or et l'argent acquis par tant d'années de travaux , et les riches joyaux de ta noble femme et de ses filles , car un hôte dangei^eux est déjà sur le seuil de ta porte et ce que tu lui refuseras il le saura prendre, et ce qu'il aura pris, ami voyageur, ne te sera jamais restitué.

Et le pèlerin passa rapidement près du voyageur qui s'était levé pour lui rendre honneur. Kt passant près de lui, il étendit sa main vers l'Orient, posa un doigt sur son front, comme pour l'avertir de ne point oublier son mystérieux avertissement, salua eu inclinant sa tête chauve et passa son chemin. Depuis on a ajouté que sa face avait paru comme celle d'ufi séraphin , rayonnante de clarté et qu'en s'échappant il avait laissé de la terreau

DiqitizsdbyGoOl^lc

ciel, une longue trace enflammée; mais les gens sensés n'en croyaient rien ; ils aimèrent mieux penser que c'était la grande ombre de Romée de Villeneuve' , ministre fidèle et prévoyant dont le nom est encore en honneur au pays de Provence.

Bien peu de jours s'étaient écoulés, et le voyageur se rappela les paroles prophétiques du pèlerin. Un cri de guerre avait retenti des rives do Var jusqu'à l'embouchure du Rhône, les montagnes depuis Nice jusqu'à Barcelonnette, l'avaient répété; les flots bruyans de la Méditerranée l'avaient mugi sur les côtes. Charles * venait de traverser le fleuve , limite naturelle de la France et de l'Italie. Orange , dû Guast, Gonzague et d'Albe guidaient, à travers, nos campagnes , de nombreux bataillons d'Allemands et d'Espagnols. Doria promenait son orgueilleux pavillon sur l'élément qu'il avait appris de bonne heure à dompter.

L INVASION

Page 1