‹ Chroniques ...: humeurs et caprices (volume 2)Chapitre 10 sur 24 · VOYAOEK · texte numérisé non relu

VOYAOEK

avaient leurs femmes, d'autres allaient rejoindre leur famille ; moi j*ctais rcuI et je quittais tout, peut-être pour ne jamais revenir. A cette heure terrible, je sentis l'immense vide cv66 subitement dans mon existence. Je montai dans le Pulman car et pris mon sidge ; devant moi une femme pleurait, je la regardai stupéfait : il me semblait que dans le monde entier il n'y avait qu'une douleur comme la mienne qui pût tirer des larmes. J'av..is la passivité muette et dure d'une résignation fatale ; dès lors que je perdais tout ce qui m'<5tait cher, que m'importait ce qui pouvait m'arrivcr ? Je regardai le ciel où remonte toujours l'espérance, de celui-là même qui va mourir ; il sembla se détourner de moi ; de longs nuages ternes remplis de bruine le parcouraient comme des crGpes déchirés ; le même ciel, je l'avais longtemps regardé deux jours auparavant, mais il flottait alors sur la patrie I Autour de moi pas un visage connUi pas une âme qui pût approcher de la mienne ; je me tenais là, dans ce car qui allait m'emporter à mille lieues, sans mouvement, plongé dans l'horreur sombre de mon sacrifice. J'allais donc passer toute une semaine en chemin de fer, sans entendre une parole amie, et chaque nouvelle étape agrandirait encore l'abîme que je mettais entre mon paya et moi ! Je n'avais pas une espérance possible, puisque moimême je mo condamnais sans retour. ... Alors je voulus murmurer l'adieu suprême, mais mon oœur trop oliargé de san» glots était monté jusqu'à mes lèvres ; je n'eus pas une parole, et la source bienfaisante des larmes arrivant comme un flot trop pressé, trop violent, refusa de jaillir. .

Il est dans la vie de ces heures funèbres que l'on ne saurait décrire ; tout disparaît devant soi et le regard interroge en vain un monde qui n'a plus ni lumv^te, ta hLOtitausi : ou

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4 Sont dosoendre dans un tombciu grnnd comoiQ lu nature entiâre ; m respire, od anit que lu vie est en soi, mais on. n'en aooneoitriceque comme d'un bruit sourd qui frappe dans lerSvo; toot l'Stro est suspendu, tiiiounâ sessiLlion n'cet plus perceptible, et l'on croiteutrBr dans un vaste anéuntîsscmcDt

iel et la terre sont i

ne me rappelle pas bien coiimient je quittai Cbioego ni ]ea premiers milles de la route ; je fus aans pensde et sans

d pendant une heure au moins; puis je m'éveillai comme poussé par un ressort élootrique; tout-iVcoup lea nerfs oomme la volonté se redressaient, j<â redevins homme

I instant, moi qui depuis un mois avais cess4 de touloïr; JQ r^ardaî de tous eûté^ ; lea looguea prairies déroulaient déjà, leurs flots parfumés et chatoyants, l'espace se âtigBgeait, et déjà U vaste route qui traverse un continent jl'oSrait dans toute sa liberté et sa grandeur. — Devant 'infloi, seul, abandonné, mieéraCle, je me sentis des proportions ineonnues, je regardai debout cette immensité, trop petite enaore pour ma pensée, et j'éprouvai un dédain sana nom pour toutes les obimèrca qui avaient fatii^ué et obscurci

e. Oui, oui, aang doute, l'homrae est le roi et le naître ici-bas. Devant uno destiniSo inexorable, aouvent il Be sent fléehir, — mais cela ne peut durer ; quelle que aoit ta persistance du aort eontraire, il vient toujours une heure «A il reprend possession de lui-mûme et nar'^uc avec empire toutes lea fatalités conjurées contre lui. L'homme n'accepte jnroaisenlJôreiDont son malheur, parce (p!'ù "û^ su ïkïi\. ^a

fait uniquement pour subir ; il résiste, il fait hoe à la destin<^'e. La femme! c'est tout autre chose. Ce qui fait sa force, c'est sa faiblesse. Elle plie, se résigne, accepte, se sont incapable de la lutte, et on appelle cela de la force ! Quand la ndccssité empoigne la femme, elle devient un instrument fatul ] elle a alors toute la dureté, toute Timplacabilitd du destin ; on la croit et elle se croit déterminée ; non pas, mais elle entre dans la force des choses, elle devient un des ressorts de cette immuable volonté sapérieare qui serait la fatalité si elle n'était lai^rovidence, et alors sa volonté, ou ce qu'on appelle ainsi, et qui n'est rien autre chose que sa soumission, devient aveugle, sourde, implacable, féroce. La véritable volonté humaine est toujours accessible par quelque côté ; la pitié est souvent une grande force, mais la femme étant faible est cruelle ; elle a besoin de se prémunir contre elle-même, et, ne sachant souvent quel moyen prendre, elle devient atroce et le monstre se révèle. Depuis Adam, l'histoire est toujours la même ; la femme tente l'homme, le séduit, l'enchante par mille tromperies doucereuses, le fait tomber de chute en chute, et,

lorsqu'elle le voit perdu à tout jamais, elle l'abandonne

Si la mère Eve n'a pas abandonné Adam, c'est qu'elle n'avait pas le choix, Mathusalem ne devant venir que trop tard.

Depuis je ne sais combien de temps le train filait sur les prairies do Tlllinois qu'on appelle les rolling prairies^ à cause de leurs ondulations et de Igmt (ixovjL^^ ^ottaxilQ comme

la crinière A'ano cavale m galop. Il fallait une JQurmîe entière poar atteindre Omaha, la plus grande ville de l'Ouest vierge, et qui ne se trouve encore qu'au liera du. chemia entre MontriJal et San Francisco. Ah ! vous ne connaissez pas la longueur mortelle d'un pareil trajet I Tant que les prairies s'dtalent sowt le regard, se balanfint, ondoyant, envoyant mille senteura qui arrivent i l'odorat comme des frissonB parfumés, on se sent encore vivre et l'on se pénètre de cette grasse et savoureuse nature, on oapire largement et avec transport la fraîcheur odorante de l'capaoe ; mais bientôt l'ennui arrive d'un pas rapide, et la monotonie du spectaole augmentant d'heure en heure, l'imagination sent peser sar elle comme un poids imposeible i. rejeter, les nerfa se fatiguent ou s'irritent, le regard se fisc avec colère sur ces champs qui se diïroulent avec la même féconditi^ ioflexible, et I'od db tarde pas ù éprourcr ua besoia fiévreux, impatient, brûlant, d'en finir. Que eera-cc dono lorsqu'on quittera les prairies pour les plaines, pour le grand dÛBert américain qui a quatre cents lieues de largeur et qu'il faut traverser tout entier avant d'arriver ù la Californie, cette oasis du Pacifique, cette perle humide qui jette au cîei mille layons et oui en reçoit des splendeurs qui fout rSver &

l'Ëden à Gct Edon perdu par notre premier père, mais

dont on rotrouïe toujours qnolqoofl morceaux, pour peu qu'on les cherche ?

Quatre cents lieueade désert lorsqu'on a déjà le dessert en ri, lorsqu'à la solitude infinie de la nalure s'ajoute la ëo- Jitade mortelle du cœur! Trois jours et trois nuits au milieu d'une désolation dans laquelle on avance sans cessa et qui sans cesse s'agrandit devant soi ! Toujours, toujours la mËmc étendue jaune, la même mer de sable endormie,

88 TOTAOIS.

les mcMnes petites taches d'herbe sèohe, roide, dévorée par le soleil, semblables à ces flocons d'écame salie qui flottent après Torago sur la mer calmée ; on r^arde, on r^arde encore ; en vain Ton voudrait fermer les yeux, on est pris par le vertige de Tcspacc, et, môme lorsque la nuit a descendu SCS longs voiles du haut du ciel muet, il plane encore sur CCS plainc3 sans bornes une sorte de clarté dure, semblable aux lueurs qui sortent des sépulcres, et Toeil continue d*cn interroger encore les mornes profondeurs.

Aucun écho ne retentit jamais dans.oe8 sourdes étendues livrées :\ rétcrnel sommeil ; le sifflet de la locomotive ne rend qu'un son mât, aussitôt disparu que jeté dans l'air, et le bruit furieux du train roule sur un sol muet qui le reçoit sans y répondre. L'antilope frappe en vain de son pied léger, dans sa course gracieuse et rapide, cette terre inanimée, il ne fait que soulever un peu de poussiôre qui se confond aussitôt avec les souffles éphémères que sa course seule agite. Le chien de prairie, semblable à l'écureuil, debout sur sa petite meule de sable, dont le relief parsème seul l'aride et interminable plaine, regarde d'un œil qui n'est plus stupéfait cette tempête de bruit et de feu qui nous emporte ; lui aussi participe à l'immobilité de la nature où il a cherché un asile ; un vent affaibli fait seul parfois rouler un petit tourbillon de sable autour du trou qu'il habite, mais ce tourbillon ne dure qu'un instant et il s'affaisse comme une fumée qu'absorbe la flamme. D'autres fois, c'est un marais isolé qui se trouve dans ce désert on ne sait par quel oubli ou quel caprice de la nature ; la vue, même de cette eau croupissante, soulage déjà le regard et Ton peut voir de temps à autre quelque héron solitaire s'élever avec effort des bords de ce marais où de-

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M longues heures î! restait pensif; sen vol lourd et mesuré agite pendant quelques mîniiteg l'accablante tran- .«jnillitâ de l'ospaoe ; puis, liiontût il a disparu, en n'entend plus le battement prolonge de ses longues ailes et l'œil no dans IVtendue b&nte qu'un point noir ijni dispalît, disparuît, s'eiTaes et s'abîme enfin dans le nS^nt qui l'engloatit; et au milieu de oc silence immense, de co -âéeert vide d'où les trois rfcnes de la natnrn semblent s'être enfuis, la pensive, qaî ne SLiit pas où bb prendre, retota- "bo sur ere-mSrac connue aeoablÉo de son propre poids,

Ob ! les longes heures, les lonpis jours et les longues et inlarroinablcB soirées que j'ai paR.fJs sur la plateforme des oara, incapable d'oconper mon esprit à quoi qae oc fût, inea- ;pab!e de sommeiller, seul, seul, toujours, toujours seul! Qnnnd je gaçruais mon lit, jo n'y pouvais rester vingt mî- I me relGv:iîs et j'allaîî me remettre sur la plateforme, indifii^rent i la poussière, à. la fumée de la locomotive, bientôt mÇme indifférent à la fatigue et à l'ennui. Que m'importait I La terre était désormais partout la mËmo rmoi et ne m'offrait plus nulle partVju'un tombeau. Ah ! e les oublierai pas ces heures horribles; elles sont dans ma mémoire comme un tison ardent qui brûle toujours et no se consumera jamais ; j'ai amassé li ce qu'une âme Luiinaine pent contenir do fiel et do révolte contre un sort inexorable; j'ai iié torturj lentement, seconde par seconde, ipinnte par minute, jusqu'à oe que ces secondes et ces minâtes fissent des jours et des nuits entières; j'ai compté chaque battement de mon cœur, et cela a duriS toute une scia souffrance no se mesure pas au temps, mais à la violenoo; une semaine comme oetle-là, c'est un mèolii d'en fer.

Ua jour après le ddpart de Chicago, nous étions arrivés à Omaha, dans le Nebraska. Je ne sais quel nresscntimeat s'empara alors tout à coup do moi ; j'eus envie de vendre mon billet et de m'en retourner en Canada ; ah 1 que ne l'aije fait? Si j'avais su alors tout ce qui m'attendait 1 Mais le destin me prijcipitait de l'avant ; je refusai d'écouter toutes les voix intérieures afin de ne pas laisser fléchir ma résolution, et, après une heure de marche furibonde à travers les' rues et les environs d'Omaha, rendu plus dispos, ranimé, secoué par le mouvement, je reprenais le train qui allait m'emporter à six cent cinquante lieues plus loin.

Maintenant, parlons un pou de ce Ouest, de ce grand Ouest, de ce far West qui rappelle dans l'esprit tout un inonde d'aventures et qu'a si bien peuplé l'imagination de Coopcr. Allons-nous réveiller les ossements de ces innombrables tribus d'Indiens qui s'y livraient un combat continuel k la poursuite des buffles sauvages, ou des pionniers intrépides qui se lançnientdans ces régions inexplorées, emmenant avec eux tout ce qu'ils possédaient, bataillant, guerroyant sans cesse, couchant sous le ciel ouvert, obligés de défendre jusqu'au pauvre coin de terre où ils reposaient, longue histoire de souffrances, d'atrocités, d'héroïsme obscur

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au terme de laquelle le blanc isoW, sang protection, a fini par l'emporter sur les tribus d'Indiens aujourd'hui anéanliea on r^elces d:ins les riigions presque înliabîtnbloH du Nord î

L'Ouest n'est plus rien do tout oela, il n'y n plus de far wesl. Le cliemin de fer a tout cliangd ; il fallait nutrefuis quatre à cïnfj mois pour se rendre en Ciiîifurnîo par terre ; il ne fiiut maintenant que neuf jours en parlant de Montréal; c'est prosaïque, mais c'est plus sûr. L'iinagination n'a plus de champ; en vain elle veut peupler cette vaste étendue de dangers, d'cinbflchcs, d'attaques soudaine^i fuiies par des Indiens sortaut comme de sousterre, elle n'arrive qu'fl W convaincre de ses puérilités et do son délire. Où il n'y avait autrefois que des Territoires, il y a maintenant des Etats; la civilisation, encore jeune il est vrai, grossière, trop pressée pour prendre dos formes, dure et aride, a iplaoïî la barbarie et l'iStat do guerre continuel de ces sauvages étendues. On ne voit plua d'Indiens que des misérables en baillons qui viennent Dicndicr il l'arrivée des trains; les mineurs et les aventuriers seuls ont gardé leur aspect farouclie, lie disert américain a des petits villages échelonnés sur toute la ligne du chemin de for ; quelquesmême de ces villages, plus grands que les autres, prennent orgueilleusement le nom de villes, comme Chcyenne,

Platto, Laramée, Ogden Rien ne les distingue les uns

des autres; sortis du désert, ils en ont tous la monotonie et l'aspect uniforme : un petit groupe de maisons blanches lâties sur le sable, sans un arbre, 'sans le plus petit ruisseau pour en rafraîchir l'aridité, voili ce que c'est que tous ces TÎUages jusqu'à ee qu'on ait atteint le vers:int des Sïerras- Seradas, o'est'à-dire & cinq cents llcucs de distance au delà des prairies.

Je ne sais ce que sont devenus les milliers et les millions de buffles qui parcouraient autrefois les plaines comme des ouragans de cornes et de pattes, toujours est-il qu'aujourd'hui on ne peut plus en voir un seul ; ils se sont réfngids vers le Nord-Ouest, en attendant que le chemin de fer du Pacifique Canadien les en chas^ à son tour, et alors aura disparu peut-être à jamais cette race étrange de bêtes-a-cornes, et avec elle la dernière tribu d'Iudiens guerriers. Quant

au grand chemin du Pacifique Américain, sur lequel nous avons en Canada des notions si restreintes et même si fausses, il est temps sans doute que j*en dise quelque chose.

Et d'abord, qu'on dépouille son esprit de toute idée poétique, qu'on s'arrache à la fascination et au prestige de la distance, et qu'on se prépare à voir en face la plus âpre nature comme aussi les populations les plus dures d'aspect, de formes et de langage. Quand on a dépassé Chicago de soixante à quatre-vingts lieues, il faut absolument mettre do côté le vieil homme, oublier tout ce qu'on a été, ce que l'éducation, les relations, les habitudes et les préjugés vous ont fait* Il faut oublier qu'il y a de par le monde, dans des pays antiques et fort vénérables en vérité, des différences entre les hommes, des distinctions sociales, des classes étagées que l'ou numérote, première, deuxième, troisième, jusqu'à ce qu'on arrive au bas peuple qui, lui, n'a pas de numéro, qui est simplement la multidude, chose trop vaste pour qu'on lui mette une étiquette : il faut oublier d'avoir des manières K)u plutôt des façons, sortes de câlvivûncia ioxit^^ d'ou^^^^rôuoe

VOTAOEF. 93

«oi, ctez les peuples polioiS,'!, remplacent souvent l'honnCtetu, la francliise et la viSritable politeasc. Il faut oublier de faire ses excuses à chaque instant, d'avoir toujours son chopean à la main, d'être arrogant on dédaigneux envers quîoonque ue paie pas de mine ; dans l'ouest il n'y a ni bocï- Été, ni manières, nî ee qu'on appelle comnmndment l'ddnoation, et qui n'est souvent qu'une perversion déplorable du sens droit et de la ponte naturelle. Les hommea y sont oo qu'ils BOntj non ce qu'ils ont été ou ce qu'ils pourraient 5tro eoit par leur famille, soit par leurs relations, soit par leur degré àa culture ou dos avantages tout d'extérieur et de surface qui ont tant do prix là oil la forme est un culte: quiconque e'oooupc et vit par lui-même est un gcntlemnn ; le né^re qui fait votre lit dans le Poiuian (Jar et qui frotte vos chaussnrea est un gRntlemin ; ne vous avisez pas de dire en parlant de lui : " Ihat man " j si voua apportez, quatre-vingts lieues plus loin que Chicago, le raffinement inutile, embarrassant et ridicule qu'on attache dans nos villes aux actes les plus insignifiants, on vous regardera comme un être fantastique- Mais d'un autre côté, soyez poli, obligeant et avenant enver» tout le monde ; vous ne trouvères pas un homme dans l'Ouest qui ne voua rende service, s'il est en mesure de le faire, et il no comprendra pas que vous l'en remerciez ; les hommes étants dans cea régions encore fraîches, absolument et essentielle, ment ^gaux, ils sont pâniîtrés de leurs devoirs les uns onversles autres et il n'y a pas d'obligés. Si l'on a confiance en TOUS, on voua donnnera tous les moyens possibles de vous tirer d'affaires, on vous aidera, on tous poussera, sans songer si c'est du temps pcrduou si l'on oblige un ingrat ; le oarnatâre essentiel de tous les notes de ces rudes habitants est d'Stre absolument naturel, dégagé de toit «sa iQ^fc^ia-v^

t)^ VOYAGEfii.

flexions et de considérations avec lesquelles l'homme polioi accompagne le plus petit service rendu. D'autre part, si ron a quelque raison de se ddfier de vous, vous ne pouvez faire un pas sans rencontrer une difficulté ; en affaires surtout, on sera d'une rigueur et d'une exigence féroces ; il vous faudra justifier des moindres détails, des moindres lacunes. Que voulez-vous ? L'Ouest est un pays où Ton ne fait pour ainsi dire que passer, où les hommes sont nouveaux tous les jours, où chacun s*cst fuit soi-même, sans antéoé* dents, sans liaisons, et où l'étranger, s'il prête le moins du monde au doute, ne peut être considéré que comme un aventurier de plus dans la patrie même des aventuriers. Si vous n'avez pas d'argent, et que vous vouliez faire un travail quelconque, on vous facilitera la voie ; mais, n'avoir pas d'argent et vouloir conserver un certain orgueil qui résiste à la nécessité, c'est ce qu'on ne comprend pas. Enunmot, l'homme de ces régions, qui sont encore en grande partie des étendues désertes, parsemées ça et là de villages et de petites villes, est avant tout l'homme de la nature ; il en a toute la rudesse, toute la bonté et en même temps toute la sauvagerie ; pour lui, c'est le fait; l'apparence n'est rien, pas plus que la forme et les manières ; il faut justifier de tout à ses yeux, à moins d'avoir de l'argent, qui est la première des jostifioations; si oe dieu vous accompagne, on ne vous demande compte de rien et vous êtes un gentleman.

olieniin de fur du Pacifiiiuc. Grande «ntreprise, oui, certes ! et, coniniû (ont oo qui est grand, internent difficile. Muis ie difficile ost relatif aux Etats-Uni?. Four le peuple améiicain, qui vole plutôt qu'il larohe, pour qui concevoir et exécuter sont presque un niSine ucte. les d^laia ne bc mesurent pir i leur dnrije, raaîa & l'ïinpDtionoc de les sabir, et les obstacles sont uioîns par le aibrc que pur l'iatensité d'ûtonneoicntet d'irritation qu'ils produisent. Trois ou qnafre anndcs do retard, lorsqu'il s'agit de conslriiiro udc toîg ferrée de millo licuea, ce n'est icn, et cependant, cela paraissait (énorme aux csprtis actifs [ui ont les aecceta do l'ayenir et qui dépassent leur temps. Oo ne se douterait past^videiument quoc'estune raison luilitaîro et politique qui a détermina k construction du Pacifique américain, aprùs bien des démarches et des tenta. tives infructueuses. Cette grande ruute avait cela de commun avec notre Intercolonial, dont la principale destination était de nous préserver des américains, et qui a été fuit pour Qot objet si Bolideiuent qu'au besoin ses ponts et ses romblala peuvent servir de remparts eontre les attaques de toutes les aruiiîes des Etats-Unis. Avec un chemin de fer pareil, il n'est pas besoin de soldats; on fait dus terrassements, on pose des raiis, et le Canada est invulnérable. Mettez cent mille hommes contre l'Intcrcolonial, et, en le voyant, ils seront convaincus de leur impuissance. Les initiateurs du Tratiir coutiaeatai américain avaient, ies Miea ■çxcwçit ^'4s,-K\\^-

96 VOTAGBS.

fondes, quoique moin3 belliqueuses : c'est la ii(5ccRSÎté scule^ au milieu d'une crise terrible pour le salut de l'Union, qui a d<^cid(S le gouvernement à donner son appni à U construction de la plus grande des voies ferrées qui exÎ8« tcnt.

Pendant longtemps les lointaines régions de l'oaest n'avaient été protégées que par un système de forts isolés les uns des autres, et qui étaient loin de suffire aux besoins des scttlers sans cesse poursuivis par les Indiens. Pour atteindre les territoires qui produisent les métaux précieux, il fallait traverser six cents lieues de prairies et de plaines et combattre en chemin toute espèce d'ennemis, de sorte que la colonisation était tenue constamment en échec, et d'incalculables sources de richesses étaient perdue?. Les hommes avancés songeaient biea à un chemin de fer et au télégraphe, mais allez donc faire un chemin de fer à travers tout un continent presque désert, au milieu de difficultés jugées insurmontables par les esprits posés, ces sages qui, dans tous les temps, ont servi de bornes pour attacher les chevaux du progrès.

" Quoi I vous voulez construire neuf cents lieues de voie ferrée à peu près dans le vide I Et où trouverez-vous les moyens pour cela ? Qui voudra courir de pareils risques ? Quel profit en retirerait-on ? Comment traverserez-vous les Sierras-Nevadas, les Rocheuses, la chaîne des Humboldtt des Washatch ? etc., etc.

Yoilà comment raisonnaient les hommes sérieux, les gens de bon sens qui apprécient les situations toutes faites, mais ne voient pas comment on peut en créer de nouvelles.

Cependant, le besoin devenait de plus en plus impérieux, et le nombre des esprits Ivardis c^vxi i^<;\\x?Dù.'!sÀa\i\. "v^v ^^\s^

voTAOte. 97

I^Sr transoontinenta], augraeolait telloment que lo Oongrès ^tait comme asai^g^, et la clameur publique devenait presque menaçante. Il fallait toutefois, avant de se lancer dans une entreprise eî pleine de hasarda, quelque raison dicisive, quelque ii(îcessit<? tellement urgente, tellement pdremp" toire, que le gouvernement fût forcé d'agir. C'est la guerre eÎTile, DialheuTcusemcnt, qui amena cette nccessité.

La Californie, reléguée i l'estrOme oucît, bien plna fOit4& des Etats du Sud en révolte que de eéus du Nord, et pour ain;i dire abandonnée, penchait déjà, malgré la loyauté de son peuple, vers la séparation, et l'on parlait d'an troisième démembrement de l'Union américaine qui comprendrait plusieurs Etats et Territoires voisin^. Ko fuoo de ce danger nouveau, aussi terrible qu'imprévu, les sages comprient enfin la nécessité; de relier la côte du PaeiQque aveo les Etats de Tli^st afin de pouvoir lui porter des secours rapides et soutenir sa fidélité. C'est alors, et alors seulement, qu'une charte fut accordée pour la construction d'un chemin fer transcontinental. Le lor juillet 1363, le président Lincoln sanctionna un act« passé par le Congrès à cet effet, le gouvernement s'engagea à prêter à l'entreprise tout ppui nécessaire.

Cet appui consistait en octrois do terres par sections allomntivcs de vingt milica sur chaque côté de la ligne, équivalent à 12,800 acres par mille. Deux compagnies

'étaient formées, la Cnitral Punfic et la Union Pac/ic, et toutes deus recevaient une étendue de terre comprenant A peu près vingt-trois millions d'àores. Le gouvernement émettait en outre des bons pour trente an9 à sis pour cent d'intérêt, dont lo produit réalisé donnait aux compagnies seize mille, trente-deux mille, et nuaian\ft-WA TOffi.t i^'ax%

98 voTAon.

par mille de ooDstniction, soiTint les dilBeottéB de temin qae présentaîent les différeaiiBB tégionB qve b Bgee devait

traverser.

Cette émission de bons atteignait le chiffre énorme de einquantc-trois millions cent vingt-deux mille dollars, et œ nV'tnît pas tout; le gouvernement garantissait encore l'intérêt d*un ^gal montant de bons émis par les deux com* paqnics. En s'cngageant pour un montant aussi énorme, le gouvernement était loin encore de se considérer comme créancier, mnis bien plutôt comme débiteur ; c*était pour lui non seulement une nécessité militaire et politique absolue inai.s CT ore en quelque sorte une spéculation, comme on peut le démontrer par quelques faits. Qu'était-ce que cent millions pour relier ensemble les deux lignes do côtes da continent américain et livrer le vaste espace intermédiaire à une colonisation désormais assurée, rapide et productive ? Le service public, sur cette immense étendue, coûtait autrefois, huit millions par année au gouvernement américain, et cette somm^ allait toujours en augmentant, tandis qu'aujourd'hui le gouvernement n'a à payer que l'intérêt de ses bons qui s'élèvent à trois millions neuf cent mille dollars, et la snb* vention des compagnies qui comprend un million oent-eoi xante-quutre mille dollars.

Ce calcul, purement matériel, est indépendant de tontes les considérations do premier ordre qui s'attachent à l'exéon tion d'une aussi gigantesque entreprise.

Il faudrait tenir compte aussi du grand nombre d'exis. tcnees et de propriétés détruites p ir les Indiens antérieare ment à la construction du chemin de fer, du montant considérable d'indemnités que le gouvernement payait tous les ans à ses employés sur les plaines, chaque fois que les In

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dïens oaneaient quelque domtnftge à leurs propriétés, des inoalcalables avantages que le transport dee mnllos, le fret et les passagers Tctircnt du chemin de fer ; il faut songer aussi que tout l'intérieur d'un continent, autrefois ravagâ par les Indiens, a maintenant un passage facile ot sûr, quo les terres pabliques en ont retiré une augmentatioa considdrable de valeur, que les mines ont pris un développement prodigieux, et que la distança entra le Pacifique et l'Atlan. tique se trouve diminuée de pris de vingt jour?. Rappelons aussi que le chemin de fer ne devait être livri5 qu'en 1S7G, «t c'est le 10 mai 1S69, que le public en a pris possessïoQ, «a qui a sauvé au gouvernement sept années de dépenses qui ne peuvent pas 6tro éTalui5o3 à moins de vingt millions de dollars, outre l'intiSrût payable sur les bons pendant ces sept années.

Qu'il me soit permis ici, pour faire an liistorique plus détaillé et plus complet de cette merveilleuse entrepritc, de reproduire l'exposa qu'en futsait un voyageur franj^ais & la En do 1869, alors même que la ligne entière du Pacifique venait d'être livrée à ia circulation :

" Les possession américaines, dit Rodolphe Lîndeau, no s'avanQaîeut en 1845, de l'est ù l'ouest, que sur une zone mesurant un millier do milles au plus, Sur les côtes du Pacifique, un seul territoire, habité par de rares colons dépendait des EtatsUnit'. Kntre les limites extrêmes s'étendait un désert de 2,300 uilles, cmbrasËant d'immenses régions stériles et sillonné par deus chulae.& <^

montagnes dont les cimes couvertes de neiges éternelle?, les épouvantables abîmes, les torrens furieux, les plateaux ari des, les vallées inaccessibles, formaient aux yeux du public- (^g^aré plutôt que guidé par les récits de voyages, un tableau fantastique rempli de dangers et d'épouvante. On répétait de tous côtés qu'il était impossible de construire un chemin de fer au milieu de ces contrées inhospitalières, et qu'au lieu de se lancer dans dô folles entreprises, il valait mieux s'ocuper d'affaires plus pressantes et d'un intérêt plus direct. Heureusement pour l'histoire du progrès, il se rencontre des hommes qui ne reculent pas devant l'impossible, et l'Aniéiiquc, on peut le dire à sa gloire, est peut-être la terre la plus féconde en héros de ce genre.

En 1850, le vieux Thomas Benton présenta au congrès le premier bill relatif i\ l'établissement d'une voie ferrée se dirigeant vers le Pacifique. N'osant toutefois aborder de front le plan, jugé irréalisable, d'une ligne directe et non interrompue, il tourna la difficulté en proposant de con. struire la sienne dans len endroits praticables seulement, et de relier entre eux ces différents tronçons, dans les passage» trop difficiles, au moyen de chaussées ordinaires. Ce bill, protégé contre l'oubli par l'autorité du nom de Benton et Eoutenu plus fortement encore par les événemens qui trans. formèrent si vite la Californie, finit par donner des résul** tats sérieux: en mars 1852, le congrès vota une Bomme de 150,000 dollars pour l'étude de la me\lleure route à travers le continent du nord. Dans la même année, six expéditions différentes s'organisèrent sous la conduite des* ingénieurs Steven Mac Clellan, Saxton, Gunnison, Becwith,. Wipple, Williamson et Pope. Elles furent suivies en 1854âe trois autres expéditions, le congés ^x^acwt iullouâ une

^^M yoTAOEB, loi

nouvelle eubTention de laOjOOO dollars pour achever las études commcncdes.

" Dis routes dîffi'rentea, situiîo» entre les 32e et 40e parnllèles et partant de pointa qui s'c'tond nient depuis 1 Fulton (Aïkansns) jusqu'à Saint-Paul (Minnesota) pour aboutir loutes à l'Oc^an-Pucifique, entre la baie de San- i Diego (Basse-Californie) et l'uget-Sound (territoire de ' Washington), furent nind siraultarnîment étudiées. C'était un grand pas de fuît. L'entreprise, ainei abouchée, on en resta lii pendant uno dizaine d'années. Le part! du sud alors nu pouvoir, représenté au département de la guerre par Jefièrson Davi?, prétendait choisir les tracés qui ss rapprochaient le plus de ses territoires ; le parti républician, de son côté, no consultant aussi que ses intérêts, agissait dans îc sens contraire, et pendant quelque temps on put croire que d'énormes dépenses de travail et d'argent avaient été faites en pure perte.

"A mesure que les années s'écoulèrent, les raisons de mettre les deux océans en prompte oommuniaation devinrent de plus en plus pressantes. L'importance des états do l'ouest, do la Californie particuliôreaiént, s'accrût de jour en jour. EalSCI, on évaluait à 217 millions de franos le produit annuel des mines de métaux précieus exploitées dans les états du PaciSquo (i), et des populations entières se précipitaient vers ces terres qui semblaient dispenser la

(l) Lmûmmiiji™ do Btntiillqaa des Etats-Unis a «TaluÉ 1b rapport total de oei mima pour l'nnuée ISdT i 37Ï millioni do fraDCS. Lu rjpartidon s'opJrs aioai qu'il auit: Oalifarnie 135 loilliou. Keradn 1|I0, AloDlana 50. Colondn SO, Orâgas el Wnsbingtao ïi, Idaho 25. Dana la mtiDo année, QDaeiporlédefiBn-rrnni^iii'D i.oDr94l, S24, 629 frtnia d'argent tant mannn;é. En 18CS, l'axç<irlati<iDa,va\t^t£ d«^vïf}.nit{â>n»^j

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richesse à tout homme hardi et intelligent Restait cette grave question de finances : qui allait fournir les premiers 125 millions jugés alors nt^ccssaires pour faire le premier pas sur cette route dangereuse, c'est-à-dire pour franchir les plateaux de la Sierra-Nevada ? Les Californiens, habitués depuis la découverte de Ter à compter par millions et naturellement les plus intéressés dans la question, ne désespérèrent pas de pouvoir recueillir cette somme : ce furent eux qui les premiers tentèrent Texécution pratique de la grande entreprise.

Un ingénieur civil, Thomas Judah, homme habile et d'un ferme courage, convaincu surtout et persévérant, eut l'adresse d'amener à ses vues quelques capitalistes de Sacramento, les Huntington, Crocker et autres ; il leur persuada de lui procurer les fonds nécessaires pour étudier sur les lieux mêmes le passage des Sierras. Il partit dans Tété de 1860, et, après avoir affronté des fatigues sans nombre, il revint quelques mois plus tard, plus ardent que jamais et insistant de nouveau auprès de ses amis sur la nécessité de consacrer une seconde campagne à l'exploration commencée par lui. Son enthousiasme fut contagieux, et au printemps de 1861 se formait à Sacramento, d'après les con' seils de Judah, la compagnie du chemin de fer Central du Pacifique ; puis Judah se mit de nouveau en route pour les montagnes. Le rapport publié par lui à son retour fut concluant sur la question qui paraissait le plus" insoluble : il prouva qu'il était possible de traverser la Sierra-Nevada à une hau teur de 7,000 pieds et avec une base de 70 milles au moyen de rampes dont les plus fortes ne dépasseraient pas 105 pieds par mille.

A partir de ce moment, ou ue T^^td\.\* ^\\x^ ^^ \fôvsv'^"e.\ ^w

^^P TOTAOBB. 103

était bien riîsolu d'aller en avant, La froiileur des San Franciscains, qui ne se rallièrent que plus tard à l'entre prise, ne ddcourugea point les capitalistes de Sacramento, C'était te 1er octobre 1861 que Judah avait lu son rapport BU comité. Le 11 du m^me mois, il se rendit à Washington en qualité d'.igent de la compagnie et chargé de pouvoirs et S'înstructiona pour solliciter le concours dn gouvernement central.

Le moment ne paraissait guère bien oboiai pour remplir une semblable mission. L'Amérique venait de se partager , en denz camps, le nord et le sud. Il n'y avaitplus d'intérêt et de passion que pour les questions politiques. Toutefois le ■ chemin de fer du Pacifique eut la bonne fortune de fixer à ce dernier point de vue l'attention publique. Les mines en I qnelqae sorte inépuisables de l'ouest étiiient soulea en dtat de pourvoir aux exigences de la guerre civile. La Californieétait, i, proprement parler, le coffre-fort de la république. Il importait de mettre ses trésors en sûreté, et le seui moyeu d'arriver à ee but était d'ouvrir au plus vite des commuai cations directes, rapides, sûres et faciles entre les états du nord et ceux du Pacifique. Il faut ajouter aus&ï que l'on s'était £l cotte époque accoutumé en Amérique à ne compte qno par millions et milliards. Jamais, depuis que le monde existe, on n'avait dépensé autant d'argent pour les entreprises les plus gigantesques, que les Américains n'en dépensèrent en peu d'années pour s'entretuer, Des eommes énormes dont l'énoncé en temps do palz aurait fnït hésiter les financiers les moins timides, et qui dans le congrès anlait certainement soulevé des discussions interminoblcB, passaient pour ainsi dire inaperçues. Le chemin de fer dil PaeiSqae fat regardé Comme une n5ccfia\\,4 veKvX.to.-ï*. ^ -ea-

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