V0TA08S. 19T
'jBiKlle que j'avais dépaquetés seulement quatre jours auparavant Mais tout-à coup une question terrible bo
dressa devant moi, question à laquelle je n'avais pas songé -dans le premier transport, fantSme menaçant qui me suit tODJoura eu voyage et mCme Bouvcnt me harcèle an repos.
Rapide comme l'cclaîr, oefontSme fondît sur moi J'avais seulement 90 dollars en grcenbaoke, et il eu fallait 150 eu or, rien que pour payer le chemin de fer, et une cinquantaine de plus pour pouvoir partir de San-Frnneisoo et me nourrir en route. Déficit net, 8130, et j'allais partir I Alors, je rentrai profondiSment en moi-même ; c'est toujours «omine cela qu'on fait lorsque l'argent manque. Il me fallait des ressources immiïdiates et je ne connaissais personne. Chaque jour do plus passé il San-Franciaao m'aurait épuisé davantage. Je m'arrêtai il ce plan-ci, qui n'est pas absolument neuf, mais qu'il faut toujours répéter dans des oircoDBtancea semblables.
J'aTBÏs emporté en quittant le Canada, avec l'idée que je n'y reviendrais pas de sltût, toute uno malle supplémentaire contenant les restes d'une prospérité relative. Il y avait là des trésors d'habillement et de chaussures, peutlïtre modestes en Canada, mais d'un prix réel dans la Californie où tout est si ch«r à l'exception des vivres et Ûe* liquides. Pour la première fois depuis mon départ, j'entr'oniTis cette malle respectable où s'élageaîent chaudement lei pltw DoblN pièoei de ma garde-robe, surmontées d'nne rangée de taJona qui avaient Vait 4e io\à<Ja \% ■^t'aNfa^»..
108 TOTAGIB.
Je contemplai longtemps cet ensemble de tant de souvenin, qui m'apparaissait tout-à-oonp avec une éloquence muefite, plus vive que celle de la parole ; il me fallait faire nn saorifioe parmi ces seuls compagnons de mon voyage qui ne m'avaient pas quitté, et dont quelques-uns me rappelaient des heures ineffaçables. Ma pauvre malle m'avait Buivi partout, et j'allais la dépouiller afin de revenir sans elle I Je pouvais faire un choix peut-être, mais je n'en eus pas le courage; je la fis porter tout entière chez un marchand de vêtements d'occasion, et la débattis pas par pas, pouce par ponoe, avant de pouvoir la livrer.
Elle me rapporta quarante dollars. C'était bien peu, mais cela représentait sept cent milles de chemin de fer i cela me rapprochait de la patrie de près de deux cent cinquante lieues. Pour me retrouver avec les miens, pour entendre une parole amie, pour revoir les lieux où mon &me était restée tout entière et que la distance ne pouvait arracher au souvenir, j'aurais sacrifié les objets les plus chers^ j'aurais vendu ma liberté, je me serais fait misérable et j'aurais accepté toutes les hontes.
A vingt ans on est chez soi partout. La patrie est un som qu'on ne connaît que par les livres ; l'avenir est si long devant soi ! et l'on brûle d'envie de voir, de connaître, de courir de par le monde. On se fait aisément de nouvelles habitudes ; le passé n'a pas de traces, les souvenirs n'ont pas eu le temps de prendre racine, d'envahir, de dominer le coaur (|ui a gardé IouVa «o\i \xâ&<^'^^Ti<aî^ ^\s»&ii^
sa force. Maia à trente-cinq ans, on Et atteint l'fige où l'on n'oublie plus, où l'avenir eat déjà à moitié entamtf, et où qu'U ea reste ne suffit pas à rien effacer, encore moins à édifier à oeuf. L'avenir, à cet figo, ne présente que des images décolorées et des illusions sans vigueur où l'âme "apporte plus ni foi, ni ardeur, à peine nn vulgaire intérêt qui a pria la place des senl''iients élevés.
Je revins à mon hôtel et j'obtins du propriétaire une réduction de moitié sur mon compte en ma qualité de journaliste. Il me restait assez d'argent pour me rendre jusqu'à Cheyenne, dans un wagoa iJe première classe, plus une trentaine de dollars d'argent de poche pour les besoins de la route. Arrivé à Cheyenne, j'aurais fait exactement la moitié du chemin qui me séparait de Montréal, et cela me paraissait à cette heure une perspective délicieuse. J'adressai immédiatement un télégramme à un ami dévoué de Montréal pour le prévenir de mon retour et lui demander 'envoyer cent dollars à Omaha. Je calculais que cet Binent arriverait avant moi, et qu'une fois parvenu à. Omaha, je n'aurais qu'à aller le toucher et continuer ma route sans retard, Omaha, on ao le rappelle, est à une journée de Cheyenne ; mais pour faire le trajet entre ces deux villes, je comptais prendre un train d'émigrants & prix rédait. La fatigue ne m'importait plus ; j'allais revoir la patrie et cola me donnait une force aurhumaino ! Je méprisais d'avance la lassitude du corps, et les privations et les humiliations mêmes.
200 TOTAOV.
Le lendemain matin, à six henreSi je prena^i le ferry ^ je traversais à Oakland, et à sept heures, je montais de noaveau dans le " Central Pacific/' qui, cette fois, me ramenait dans mon cher vieux Canada qu*il me semblait avoir quitté depuis déjà longtemps.
Je fis les premières cent lieues sans presque m'apercevoir que j'étais parti; j'avais en dedans de moi des ailes qui m'emportaient bien plus vite que la vapeur. Je traversai comme une flèche les beaux champs de la Oalifomie en leur donnant à peine un r^ard; je revis les Sierras-Nevada et je n'eus pas une émotion; je me serais trouvé n'importe où avec la même indifférence, la même inoonscÎGDCe de ce qui m'entourait ; je ne pouvais regarder que devant moi, à huit jours de distance, la patrie qui semblait m'attcndre ; tout le reste ne me paraissait qu'un mirage.
J'avais dû cette fois faire des provisions d'avance et j'avais mis dans une petite malle à la main du fromage, du saucisson, un morceau de langue, un pain et une bouteille de cognac. Cela devait me suffire jusqu'à Cheyenne. En ai-je mangé de ce ratafias! Le deuxième jour j'en étais déjà malade; il me semblait que je tournais rapidement en boudin, et que je ne verrais plus le Canada que sous la forme d'une tourtière. Mais je tins bon. Cependant ce n'était pas amusant que ces repas faits dans le coin le plus obscur que je pouvais trouver, à la dérobée, car j'étais réellement honteux, et comme j'avais oublié de m'aoheter une fourchette et un co\xVûaa, ^ ^W\% ^3^^ ^^ \sl^\âx^ i
même mon gros flaucissoti qui nie rentrait jusque dans la nei et mon morceau de langue qui avait fini par no plus avoir de forme. C'était ma bouteille de cognac qui en souffrait I En effet, pour pouvoir digérer tant de carton mSohé, il me fallait l'arroser violemment ; aussi, dâs la fin du deuxième jour, ma bouteille était-elle évaporée et je dûs la r vêler i un prix fabuleux. Le côté moral de la question n'était gnôto plus réjouissant. Un bomme qui voyage dans des conditions pareilles ne se fait pas d'amie ; en effet, il difficile do traiter les gens avec du saucisson, et quand oi fait plusieurs repas do cette viotuailla compacte, on devieni tellement farouche et avide de viande fraîche qu'on droit volontiers une houchiSe de son voisin.
Ihno, le saueisson est antipathique aux relations sociales
Nous avions fuît environ deux cent cinquante lieues et n'étions plus qu'à quelques heures d'Ogden, Le train s'arrStait à un village dont j'ai perdu le nom, et qui est, parait-il, le centre d'opdration des joueurs de Monte, des dévaliseurs de toute espice, de ces roicdiet terribles des régions miniÈres, dont il reste encore un certain nombre sujourd'hai, quoique l'exercice do leur profession devieaae dephs en plus difficile.
202 TOTAOn.
Je descendais du train, suivant mon invariable habitude à chaque station, lorsque je me vis aborder avec une courtoisie particulière par un homme qui descendait, aussi lui, d'un des cars, et qui me demanda si je connaissais la localité et s'il pourrait s'y procurer une bqnne bouteille de cognac. 1 dorCt even know the name of the place, lui ïépondis-jc : je suis aussi étranger ici que vous le seriez peutêtre à Kamouraska ou à Lévis. — Lévis! Lévis! reprît mon personnage dont les manières me plaisaient réellem^it^ quoique j'en fusse un peu surpris, Lévis, c'est uu noiB canadien, cela, est-ce que vous seriez du Canada par hasard ? — Ma foi, repris-je, oui, un peu, beaucoup même, passionnément ; à ce point que j'en arrive et que j'y retourne.... — "Oh ! alors, faites-moi le plaisir de venir essayer le cognac avec moi ; nous allons causer cinq minutes de votre pays."
Je m'exécutai avec grâce et suivis mon individu qui entra, indifféremment en apparence, dans le premier saïoon qui se trouvait devant nous. Nous nous fîmes servir chacun un verre. Ce saloon n'avait pas une physionomie trèsrcspectablc; et j'en avais été frappé un instant^ mais qu'estce que cela me faisait après tout ? Dans un petit village perdu de ^l'Utah, on aurait mauvaise grâce à s'occuper beaucoup des apparences. A une table près de la 5ar, était assis un homme presque déguenillé, qui remuait un tas d'or et laissait tomber en outre, à droite et à gauche autour de lui, à même une liasse de greenbacks, quelques billets de vingt et de dix dollars. Il semblait complètement ivre ; il parlait à tort et à travers avec une langue épaisse et roulait des yeux cailles en demandant à tout le monde de tirer aux cartes avec \\ù.
TOlfAOŒa.
" Je mo moque bien de perdre, B'(Sori;iît-il ; prenea, ramassez mon argent, je vous le donne Quand je bois, je
boia ponr six mois, vivo Jupiter ! Je viens de faire cent
lieues. Give me a glasa of gin " Et il allongeait eea
longues jambes, se renversait en arrière, bavact, frappant le plancher de ses talons boueux. Mon compagnon, comme fatigue de ses instances, me dit à l'oreille : " Voioi un gaillard qui -va se faire dévaliser ici, c'est sûr. J'aime autant le soulager de quelques centaines de dollars en un tour de main, vous bUëz voir cela." Et, sans prendre la peine de regarder l'effet de ses paroles sur ma physionomie, il prit les cartes. En moins d'une minute il avait gagnfi pins de trois cents dollars. Chaque carte tirde sur trois lut donnait raison. Je restais, malgrâ moi, oloniS sur place, nomme ahuri. A qui dono avais-je affaire 7 Ce malheureux diable d'ivrogne allait perdre jusqu'à Bon dernier sou, si le train restait seulement cinq minutes de plus I
D ce moment, deux ou trois autres individus d<!bouch&. rent d'une pièce voisine. " Jouez-vous ? me dirent-ils. Venez, venez donc, voua allez gagnor toutes vos dépenses de voyage." Et ils ra'entonraient, me pressaient, me sollicitaient
de mettre qui dix dollars, qui vingt, qui trente e(c
j'âtais abasourdi et je cherchais à me diîgager. Mais le cercle Be resserrait autour de moi. " By Gad,you miiitplai/" dit l'un des hommes en me tirant violemment par le bras. Le prétendu ivrogne venait do se raffermir sur ses jambes et XQ.fi laopait un regard clair, net et menB^au^., " 5û*"»a \w«.
^04 YOTAGtt.
un coupe-gorge, pensaîs-je en moi-même ; je ne pourrai pas même prendre le train. Le temps d'arrêt expirait et je sentaÎB une angoisse mortelle me serrer le cœur. J'étais en effet dans un de ces bouges terribles où se réunissent à certain s jours et pour certains desseins les Desperadoes de cette région dangereuse. Je n'avais pas une arme sur moi, et puis, qu'en aurais-je fait contre cinq à six gaiHards qui jouent tous les Jours avec leur propre vie ? Heureusement, qu'en ce moment même, le conducteur du train passa devant nous, accompagné de deux voyageurs : il rejoignait le train qui allait partir. Je l'appelai vivement ; il se retourna, comprit sans doute, et s'avança jusqu'à la porte. J'étais sauvé ! Par un mouvement rapide, je me précipitai en dehors du bouge avec des jambes d'orignal et le cœur me battant comme une cloche.
Mon compagnon m'avait suivi et montait en même temps que moi dans le char-fumoir. Il avait repris ses manières affables et son langage agréable. Je voulus avoir le cœur net à son endroit et je pris un siège près de lai pour le faire causer. Il mo parla do tous les 'pays du monde, m'interpella en allemand, en italien, en espagnol, pour voir si je connaissais ces diverses langues, écarta avec une habileté prodigieuse toutes mes questions, me ramenant toujours à quoique sujet nouveau, et me fit même la politesse d'un magnifique cigare que j'acceptai tout ahuri.
Une demi-heure après, le train arrêtait de nouveau pour •dix minutes. Mon individu prit congé de moi sous un prétexte quelconque et descendit. J'allai dans le Pullman car prendre uû% toucî^i^^ ^Ixwwi^ w^ssà^^ô^a q^jv^ ^^^-
Y0Ti.OB9. " 20&
ùble; mais le compagnon aTMtfild; il n'était plus troavable. Alors, comme saisi d'une pensée subite et par je no sais qnel inatinot mooilotrc, je portai la main il la pocbe do mon gilet. Elle i^tait vide I Vingt-cinq dollars, toute, toute ma fortune, s'iStaient eavoliSs ! Il rao restait seulement cinq piastres que, -par hasard, j'avais laissées dians ma petite malle. Pour atteindre Cheyenno il fallait encore trente heures do marche, d'où vingt-quatre heures de plus pour atteindre Omaha. Je n'avais un billet quo pour Cheyenne, et de lit quo jusqu'à Ogden où nous allions arriver dans quatre ou cinq heures. Pour aller de Che^enne H Omaha, je m'étais pourvu heureusement d'un ticket d'émigrant; mais les trains d'firaigrants mettent deui joura à faire ce trajet quo le train de la malle fuit en vingtsis heures. Je me trouvais donc n'avoir quo cinq dollars si neuf cents lieues de mon pays, et cela en plein désert, avec la perspective de trois jours de ohemin do fer avant d'arriver à l'endroit où je comptais toucher de l'argent pour continuer ma route.
Dire que mille pensées poignantes se précipitèrent ù la bis dans mon cerveau, serait inexact. Four le moment, jo restai froid comme un bloc de pierre. Je savais d'avance si quelqu'un devait être voM sur le train, ce serait moi. Le goigoon ne m'offre plus tien d'imprévu ; j'ai regu tant loupa dans ma vie que j'en ai pris l'habitude. Quand je Bors sain et sauf des cire onetan ces les p!ua ordinaires, j'ai toutes les peîuas du monda à nie remettre do mon étonnement. Sans doute il j avait ià des millionnaires qui eussent pu perdre vingt-oinq dollars comme moi j'anraia perdu une ^pÎDgte ; mais ga n'eût pas été dani les règles, et je n'aurais pu TEOonunttre le sort qui m'eût épargna Be><iUmi«k.^ 'Uï.% S.<â\&
206 * YOTAQBS.
Contre ce ooup de maaBae j^essayai de faire bon ooeur ; je me dis que je me nourrirais de pain, de fromage et de lait pendant trois jours, et qu'une fois arrivé à Omaha, je serais sauvé. Le conducteur du train vint à moi ; " Savez-vooSy me dit-il, quel est Thomme avec qui vous êtes allé prendre un verre à la dernière station ? C'est le chef de toute une bande de joueurs organisée pour dévaliser les voyageurs sur la route du Pacifique. Depuis un an nous essayons de le prendre en quelque délit flagrant qui le mette à notre merci, mais il nous échappe toujours. Voyez Teffronterie de cet homme. Il a été jusqu'à offrir à la compagnie du chemin de fer de lui payer trente mille dollars par an, à la condition qu'elle lui laisse exercer son industrie dans le train môme ; mais comme il a été remercié, il en est réduit à attirer les voyageurs, comme il l'a fait de vous, dans quelqu'un des repaires qui sont sur la route. Il se fait de cotte façon peut- être cent mille dollars par an ; il n'y a pas plus d'un mois, il a pincé un européen à qui il a fait perdre vingt mille dollars en une heure. Vous n'avez donc pas remarqué les placards affichés dans chaque wagon et qui prémunissent les passagers contre le péril qui les attend ?"
et il me montrait des pancartes où était écrit en
gros caractères cet avertissement que je n'avais guère remarqué, parce qu'il ne me semblait propre qu'aux gens qui ont de l'argent à perdre : " Beware of the card monté players, you will surely b^rohhed if you doii't" — Gardezvous des joueurs de monte ; sinon, vous serez volé pour sûr". — Mais je n'ai pas joué, m'écriai-je, je me suis trouvé pris inopinément dans une caverne de voleurs et ib ont vidé mes poches. Comment? Je n'en sais rien; mais toujours est-il que je suis rasé à net."
Et je racontai njoo hietoire, j'expliquai i pen près a tuatioD.
Diîji bon nombre de passagers avaient appris ce qui l'dtait arrive' ; mais quand ils surent qu'il ayait fallu si [ eu de chose pour me dépouiller oomplitement, ils oommeacèrent, uoins pour quelques-uns d'entre-eur, à me regarder d'un sir de défiance. Je via bien qu'ils mo soupçon oaient vaguement d'Être de connivence, peulr S trCj ave o les bandits qui 'avaient pill^, et que toute cotte alFaire, petite en nppancc, n'était qu'une comiSdie montée pour faire quelques victimes dans le train. " Est-ce qu'il va nous emprunter de l'argent ? avaient-ils l'air de penser. Il faut se défier do tout et de tous dans un pays pareil. Ces brigands de l'Ouest ont toutes les manières possibles de prendre les gens, et celui-ci en est peut-être un, plus habile que les autres, qui fait Bemblant d'Stre dépouillé afin qu'on vienne i son secours..,. ..." Tels étaient IcB soupçons, je le sentais presque avec certitude, qui s'agitaient sur la figure de certains de mes pagnons de voyage ; et cetto pensée de la réprobation et de la défiance outrageante s'ajoutant il tant de maux déjà Bubis et à craindre, fut pour moi bien plus cruelle, bien plus douloureuse que la pert« même oue j'avais eesuyée.
On peut supporter le malheur, on ne supporte pas le mépris. Le premier o'eet apr^s tout qu'un accident du 80it ; le aeoond est toujours une humiliation, c\u.'v\ vâ-X. ti^
non mérité. En me voyant l'objet non avoué, mais presque évident de soupçons aussi injustes, je sentis comme un» diminution do moi-même. A la série des Tirets cuisants, des déceptions do toute nature allait succéder la série des humiliutious, c'était trop sur une seule tête. Pendant plusieurs heures je restai silenoieux, réfugié dans un coin du car, dévorant avec un serrement de poitrine ce nouveau souci qui m'atteignait jusque dans ma fierté la plus légitime, dans ce qu'il y a de plus sacré et de plus digne, Tinfortune. Peut-être ceux qui me regardaient de cet œil oblique étaient-ils de tristes aventuriers enrichis par tous les moyens; je le crois maintenant. L'honnête homme, l'homme de cœur réserve toujours son mépris, qui n'est souvent qu'une pitié hautaine, et qu'il considère comme un châtiment déjà trop grand pour l'objet qui l'inspire : le parvenu malhonnête ne peut avoir que des soupçons, maisc'est la première chose qui lui vient à l'esprit. J'aurais pu regarder du haut en bas ces écus vivants qui essayaient du superbe; mais j'étais pauvre, j'étais absolument inconnu,, je mangeais presque honteusement un morceau de pain quand eux ne se refusaient aucune des jouissances du voyage, et la première connaissance que j'avais faite, le seul homme à qui j'eusse parlé, était précisément uu bandit 1 !
Je sentis et je mesurai toute la portée de circonstance» pareilles, et, ne pouvant \0 dominer, je parvins à trouver juste assex de force pour m'y soumettre.
Sn passant à Ogden, je fis quelques provisions, et surtout de tabac ; j'en étais arrivé à un énervement tel qu'il
'ine Falloit fnmer à ontraoee pour m'cngonrdîr et troQTer celte espècE de calmo plein d'agïtationa Bourdea <iul deint fiévreuses au moment de la rdaotion. J'essayai odre c[iielques menus objets afin do me procurer un lit dans le Pallman jusqu'à Chejenne, mais je n'en eus paa le temps, et je repartis de nouveau avec la perspective do aSBer trois nuits debout ou assis avant d'arriver à Omaha. La première nuit, je la supportai tant bien qne mal; j'étais encore heureusement dans un wa^on de première ; dormis ft peu près trois heures dans des postures que je dus changer dix fois, et le matin jo m'éveillai bien ayant tous les eoijS de l'ouest. A deux heures de l'oprùs- I devions Stro à CheycoDC. Je ne dirai rien do cette partie de la route qui n'offrit du reste aucun incident, et pas d'autres di^eagrfments qus de me reacoiitrcr Ù. toutes les stations avec mes anciens compagnons du Pullman car, «t de les éviter de mon cQt6 aussi riSellemcnt qu'ils avaient l'air de le faire du leur.
A Oheycnne, le train do la malle resta nne demi-henro Quatre heures plus tard je prenais uu con- Toi d'iSraigranta qui devait me rendre jusqu'à Omaha en un peu moins de deux jours.
Un train d'i?mîgrants n'ost pas précisément un train spiî^ îal. Il ne faut pas s'en exagérer la splendeur ni les agré. lents, encore moins la rapidité. Le train d'i!niigranta met [uarante heures il faire le trajet que le Itaui ieXs.'vai&'i ^^^^ n yingt-sis; ainsi dona, le train que j'a'NOÂa\'viSii^ ï^^'^'^ ^-^^
guère cxplîquablc. On ne pourrait jamais dire oe qu'il y a d'tSlasticité dans un poumon d'homme, il faut des épreuves pareilles pour être révélé complètement à soi-même } mais, grand Dieu 1 combien il est préférable d'avoir une constitution délicate et de succomber plutôt que de résister à une telle expérience 1
Tout à l'arrière du train il y avait un petit car que je* n'avais pas remarqué, grand environ comme la moitié des autres wagons, et où, pour soixante-quinze cents de plus, par nuit, on avait droit de s'allonger sur une espèce do banquette bourrée et couverte en cuir do rhinocéros. Il y avait huit banquettes semblables, probablement tontes plus dures les unes que les autres ; je ne voulus pas en essayer une seconde nuit ; je craignais qu'il ne me rentr&t dans le corps quelque mâchoire de crocodile ou quelque tibia d'éléphant. Dans ce petit car, réservé à l'aristocratie des émi> grants, il y avait pour boire une eau tiède, couleur de vase, et pour se laver une petite terrine en ferblano, dans laquelle tour à tour cinq ou six allemands de haute origine vinrent se plonger le museau en se servant de la même ser* victte, qui n'était autre jhose, je crois, qu'un restant de voile de navire désemparé. Je n'étais pas encore parvenu à ce degré de communisme et, du reste, à raisonner juste, je ne voyais pas pourquoi je me fusse sali davantage.
Vous ne savez pas, lecteur, ce que c'est que de passer près de deux jours daua uvi 4\.^\. ^^\^^, 5^ -^^ cuvais
St3
tonchcr à rien qui ne fUt crnsseux ou pruiaseux, et, par Boite, j'en étaia arrivé, à force de ddgoût, à ne plua vouloir m'asBeoir nulle part. Paa de nettoyage ni de toilette possible; la suie, la poussière et la sueur se mêlaient avec une heureuse aisance sur ma figure et y dessinaient toute sorte de couleurs qu'eût enviées un chef sauvage se ta. touant pour la guerre; je rôdais d'un wagon à l'autre, cherchant partout quelque petit coin moins souilld où je pusse au moins me reposer nue heure ; c'est ainsi que je passai feule une journée et une nuit; mes forces étaient & bout, ma tSte pleine de bruits et do vapeurs, et je oommcngais à ne plus pouvoir distinguer les objets. En outre, les stations étaient innombrables et interminables; on dirait qae ce maudît train d'iîmigrants les orée au fur et à mesure ((u'U avance. S! un sentier se dessinait furtivement en travers de la route ou s'il apparaissait quelque misérable cabane perdue, vite la locomotive sifflait et le train arrêtait; il fallaîi tenir le temps réglementaire, o'est-^dire ne pas arriver à Omaha avant qu'il se fdt éeoulâ quarante-huit heures exactement depuis le départ de Cheycnne.
Enfin, le samedi, vers trois heures Je l'après-midi, nous touchions au terme du grand dfsert américain que je venais de traverser pour la deuxième fois on quinze jours, et nous atteignions Omaha situé au commencement des belles prairies de l'Ouest. Le pire du voyage était fait, mais restait encore le pire des épreuves. C'est maintenant que j'oi besoin de forces pour continuer ee réeît; heureusement que j'en ai repris beaucoup depuis mou retour, et que je vais tenter un eSbrt, le dernier afin do finir, oe qui mo délivrera moi-mËme encore plus que le lecteur,
314 YOTAOIB.
Omaha est une petite ville de diz-hait mille âmes environ, aussi ennuyeuse qu'on peut le dânrer lorsqu'on vent faire quelque temps de pénitenoe pour mériter le oiel. Pour moi, il me semblait que si j'avais commis beaucoup de fautes dans ma vie, Tezpiation terrible que je subissais depuis mon départ du Oanada suffisait amplement à me les faire pardonner. Sous ce rapport donc, il me semblait superflu d'arrêter à Omaha, mais la nécessité est une marâtre qui ne s'arrête à aucune considération.
En arrivant, voici de quoi j'étais nanti : deux petites malles qui contenaient les objets les plus rigoureurement indispensables, parmi lesquels figurait un pistolet acheté dans les circonstances les plus terribles et dont je n'aurais voulu me défaire à aucun prix, plus trois cents américains qui avaient survécu à toutes les extravagances de mon voyage. Pour me transporter à l'hôtel, il fallait payer cinquante cents & l'omnibus. Je montai dedans sans hésiter. Mais avant de descendre, le conducteur me demanda le prix de la course t je lui dis qu'il fallait absolument que je me rendisse à l'hôtel, que je n'avais pas de monnaie sur moi, et, qu'aussitôt arrivé, je le paierais avec enthousiasme. Il s'inclina. Kendu à l'hôtel, je m'adressai directement au manager qui me donna de suite cinquante cents ; le moyen pour lui de s'imaginer qu'un homme arrivant do Californie, et s' arrêtant en route, n'avait pas le sou 1 J'avais pris à dessein le premier hôtel d 'Omaha, une malsoTi pTe^c^Çi î^BX.M«Qafô \ ^-kûa ^<^^i^t^«
d'encfroits, on cache mieux son dënûment, ou du moins, on ne le laisse pas autant soupçonner. Avec les pauvres il eat difficile de ne paa passer pour paavre ; avec les riches, le toupet peut remplacer l'urgent, et l'apparence est toujours TÎetoriouse, pourvu qu'on sache s'en pircr avec art.
Je montai à ma chaïubre où je passai trois heures fh me laver ; je fis la toilette la plus imposante possible avec les débris de vêtements qui me restaient, puis je descendis, superbe, avec l'intention de prendre le traïa le lendeaiaîa dimanche, pour me rendre en droite ligne à Montréal. — Remarquons en passant que, dans l'Ouest, le dimanche est à peu près inconnu, et que lea chemins de fer y circulent ce jour là absolument comme tous les autres jours de la semaine. Je n'avais pas le moindre doute qu'une lettre do change m'attendît su bureau de poste, et j'y courus avec toute U vitesse de l'impatience. £n arrivant, je trouvai les portes closes ; le bureau venait de fermer depuis oinr| minutes. " Bon, me dis-je, comme je ne puis toujours bien pas partir avant demain après-midi, à trois heures, il sera toujours temps d'avoir mon argent dans la matinée." Mais je ne songeais pas que le lendemain étant le dimanohe, je ne pourrais pas faire négocier mu lettre de change, au cas où elle fût arrivée, et que j'en aurais ui^oessaireraent pour une journée do plus à Omaha. Oherain faisant, j'appris que a de poste ne serait ouvert le lendemain qu'entre
I midi et une heure; cela m'était à peu près égal pourvu que 1 argent y fit, mais ce qui ne m'était pas indifféreut, jui était m0me absolument impossible, c'était de passer
' deux grandes journées à Oumha sans un sou dans ma
Comment les passerais-je, ces deux grandes journ&s ? ' Comment eurtout passer le diraancLe, ce jour fatal, toujours à l'affût, pour ainsi dire, de mes stations foro^M far la route, avec l'impatience fiévreuse qui bouillonnait dans mon sang, la hflte, la bSte brûlante d'en finir de cet «sécrable voyage dont le terme venait encore d'être reculéï La cbaleur intense et le sable, sur lequel Omaba est bâti, m'envoyaient à la got^e comme dos boufii^es suffocantes qui me dessiScbaient le gosier. Il dtait, cependant, plus de six heures du soir ; j'avajs une soif ardente, mais quoi boire? De l'eau à la glace ? II m'en aurait fallu un pot, et c'était peuC-Strc- mortel. Su reste, l'eau à la glace no désaltère paa ; depuis Noâ, tous lea boinmes Bavent i. quoi s'en tenir \^desauB. Sur mon cbemin, de minute en minute, paraissaient des sahon» dont l'odeur me provoquait et m'attirai^ j'étais devenu comme furieux de soif; le besoin le plus
pref^eant était de la satisfaire J'avais gardé avec amour,
avec religion, une pauvre petite montre bien modeste, mais pour moi d'un prix inestimable : je songeai que je pouvais la mettre en gage et que j'en retirerais quelques dollars qnî me mettraient en mesure d'attendre le lundi. C'était un temps bien court, et, du reste, je pourrais la racbetsr si fiioileroent! Je vis devant moi l'enseigne d'un prêteur sur gages : je m'arrêtai ; allais-je offrir à ee juif Is der- , , nier objet qui me rappelait des heures ineffaçables, pour , toujours consaeréca dans mon souvenir ? Il le fallait, c'était i la seule ressource dont je pusse disposer; j'entrai en pfiliseant dana cette bout'mne cTucWeoivV^îi'^'^^'MSMitCQ i\iii ma ]
âtaït h cette heure de plas cbcr ; je mai'chandai, je débattis et je touchai quatro dollare.
C'(?tait là ce <(UQ me rapportait tonte ma bijouterie, quatre dollars! J'avais gardé ma cliatae de montre pour «nlretenir l'illuaion, et aussi nn peu parce que je n'en nu-
1 pot de nps molequel je remis m'avait prêtée, ic lettre de clian-
rais pas retird treotc eeutg, Aprâs avoir a biéro, je me rendis h l'hôtel. Rien, dans dernoB, n'dgala le mouvement superbe a au manager les cinquante conta <]u'i J'étais si confîaat, si coQTaincu d'avoir ge le lendemain, que je me sentais d'humeur à. faire des -extravagances. Quatre cent soixante lieues sealement me eéparaicnt déBormais de Montréal, une cnjamhi^c ! J'avais «nvîa de mépriser l'espaoo ; il me semblait que la moitié des Etats-Unis était à moi et que je faisais un grand honnour aux oîtojcns d'Omaba que do daigner rester deux jours aa milieu d'eux. — Aveo trois piastres dans sa poche.... et l'espérance, c'est à deveuir fon I
J'entrai dans la sitllo fk dîner d'un pas olympien; il y avait ]k une dizaine de filles qui passaient et repassaient avec des plateaux contenant tous les petila plats qu'on mange d'ordinaire dans l'ouest; celles qui, pour le moment, n'avaient rien à faire, se tenaient à l'i^cart, un journal h la main et lisant : c'est eomme ça. D'autres se promenaient autour des tables avec un éventail et chassaient les mouches; celles-ci étaient de beaucoup les plus occupées. Noos croyons oommunémeut qa'W 3 a 4^^ ■ro.tjxiâQS». 5i.■«M.^R.
218 V0YAQI8.
Canada, notre pays ; c'est là nn préjagé qoi a parfois sa raison d'être ; mais, grands dieax I qu'est-oe donc en comparaison d*Omaha? Là, les mouches naissent d'ellesmêmes : c'est la génération spontanée dans toute sa liberté et sa puissance. Sous un soleil qui marque cent degrés et plus à Tombrc, aa milieu de sables qui brûlent les pieds^ dans une atmosphère que n'agite aucnn souffle, elles s'épanouissent et flottent comme ces milliards de grains de poussière que fuit apercevoir un rayon de soleil glissant tout à coup à travers les persiennes d'une croisée. Chaque hôte a devant lui, à tnble, un éventail qu'il secoue d'une main, tandis qu'il essaie de manger avec l'autre ; s'il s' ou. blic ou s'arrête un instant, les mouches auront couvert son assiette et bouché ses narines et ses oreilles. Les portes et fenêtres sont doublées de treillis extrêmement fins pour les empêcher de pénétrer dans les maisons, mais elles se forment d'elles-mêmes à l'intérieur et naissent pour ainsi dire sous les yeux. La nuit, l'obscurité les tranquillise \ mais dès qu'apparaît le premier rayon d'aurore, elles s'éveillent comme électrisées, dansent sur vos paupières, sur vos lèvres, dans vos cheveux, et commencent un bourdonnement qui, répété de chambre en chambre, do corridor en corridor, suffît à réveiller tous les hôtes à la fois. Ajoutez à cela que les nuits sont suffocantes et qu*il est impossible d'établir le plus léger courant d'air, même en. tenant toutes les issues ouvertes.
Au sortir do table, je me demandai ce que je pourrais bien faire pour tuer le temps ; j'allai me faire raser et couper les cheveux, puis je repartis, en marchant droit devant
i. On est bientôt sorti d'une ville comme Omalia et l'on ne tarde pas à Be trouver su milieu des habitations qui l'entourent comme une ville nonvelle, parsemÈe de villas et de cottiiges noyfa dans les bosquets. Toute la banlieue d'Omnha est délicieuse; ce sont des ooUinGs q\i{ sMiôvent capricieusement dans toutes les direotîons, couvertes d'uno verdure luxuriante, des ravins et des petites valides qui oonseryent an ombrage humide, et d'oii s'iîchappent des Bcnliers pleins de mystères aboutissant aux prairies qui envoient les mille parfuma do leur sol osubÉrant. C'est un uinRttlier contraste que cette ville bîtie absolument sur le sabie, fians un arbre et sans ouibres, avec cette ceinture ruisselante de fraîcheur cmbaQni:5e, i'i5pandant avec ua sbandoQ picia de tendresse et une prodigaliti5 délicate ses eentcura viviGantes.
Devant, coule le M iasoari, longue artâro T.tseuse, tortueuse, aux bords insipides et plats, qui, seul, alimente la ville d'une eau impossible h olari&or. Au loin flottent et s'enflent, sous la fermentation du sol, les longues prairies, semblnblca à de grosses v.iohos laîtîÉres, aus inaraelloa toujours gonflées. Du haut des collines les plus élevées, on découvre une v^iate éten. due dans laquelle percent fi et lù, vaguement, quelques villages perdus dans la mt-r des plaines ; c'est un spectacle d'une grandeur calme et assouvie ; on dirait que la nature, satisfaite et replcle, enir'ouvre mollement ses seins où s'abreuvent ses innombrables nourrissons. Les routes aablon-
aes s'étendent ù perte de vue, et l'on voit fumer, à tous les points de l'horiion, Ica locomotives des olicmins de fer gagnant les villes, grandes et petites, qui, désormais, ne ea compteront plus jusqu'aux rivages de l'Atlantique.
220 T0YAQE8.
Après UDe heure d'une marche coatemplatîve, je revins à la Tille et me mis à parcourir les deux ou trois rues principales. A part les magasins, les banques et quelques hôtels, il était imposable de trouver là autre chose que des saloons où entraient et d*où sortaient tour-à-tour dos consommateurs flegmatiques, à la figtire ennuyée. Je me rendis à Thôtel et me dirigeai vers la salle de billard ; là, même spectacle, mêmes physionomies : évidemment, Omaha n'était pas une ville d'une gaité étourdissante. Vers minuit, je songeai que j'avais à peu près tout vu, et que . je pourrais bien aller me coucher, en attendant le lendemain qui serait mon jour de délivrance.
A midi précis, dimanche, je mè trouvais au bureau de poste et je demandais ma lettre de change, iout prêt à signer mon nom dans le livre des lettres enregistrées: There is no régis (ered letter /or Mr, A, Baies, me répondit un des commis du bureau de poste. Cette parole tomba sur moi comme une douche d'eau froide sur un corps baigné de sueurs. Je n'avais pas do lettre! Pendant quelques minutes je restai comme abasourdi, cloué sur place ; puis je songeai qu'il pouvait bien y avoir un retard d'un jour et que, sans doute, le lendemain, ma lettre m'arriverait. Je repartis : chemin faisant, j'entrai dans un bureau de télégraphe et envoyai une dépêche pressante à Montréal, pour demander au moins des nouvelles de mon argent et savoir s'il était en route. Co télégramme me 'Coûta deux dollars et me \a\sask ^^ liQNx^^'acvv. ^wsi^\fôa^^\!^,
VOTAQËS.
à, seo. Jo compta heures. Dana la
soirée je
e riSpo
nsa au bout do quelques dia au bureau du télé-
grapLa ; on n'avait encore rien rcgii pour i. rendis ù deux autres buroaus où la ri?ponsa ft pouvait peut-être se trouver ; même uéaut. Ju lieures du matin, j'iilbiî ainsi d'un bureau à
nu diîp@olie s qu'à deux .'autre sana
être plus avancé. Une iuquli^tude mortelle commençait H me serrer le cœur ; je nie faisais toute espèce de consolations: "C'est un peu cher iju'un télégramme de deux dollars, ma disais-jc, et mon ami considère qu'il est inutile de m'envoyer un message, paisque inoa urgent est sur lo jioint do m'arriver."
Je passai un bout de nuït fiévreuse, sans sommeil, pcn. dont lequel j'avalai cinq ù six verres d'eau à 1» glace. Au m.attD, à huit heures, j'avais diSjil parcouru les trois bureaux de télégraphe. Pas une réponse enoore. J'attendis l'ouTcrture de la malle i " Noua ne recevons pas- do lettre enregistrée le lundi," me répondit le commis i qui j'avais parlé la veille. J'en avais donc enoore pour une journée déplus. Cette Journée, je Li passai à aller d'un bureau do télégraphe à l'autre ; que pouvais-je fjire et qu'avais-je ik faire î Mon inquiétude était telle que je no pouvais pas Tester assis un instant pour lire une ligne, pas mGiue les nouvelles des journaux. Le mardi, pas encore de lettre, , pas encore de message. Lo lecteur ne peut pas comprendre,, et, moi, je ne saurais lui dépeindre ce que c'est qu'une paleille ûtuation.
Il faudrait qu'il eût vu Oinalia, qu'il sût l'ennui aoo«llant qui règne dans cette petite VilVc \euij\^^ •»i\opîs.\o.ws.\.
de gens arrivés depuis seulement quelques anndes et tous occupés d'affaires ; il faudrait qu'il se rappelât que j'étais seul, constamment seul, que de dix heures du matin à cinq heures du soir, la chaleur était telle que personne ne se mor.« trait dans les rues, que je ne pouvais trouver aucun remède à mes embarras et qu'il me fallait attendre les mains liées, incapable de faire un pas, incapable d'une distraction quel* •conque, de la moindre petite promenade dans quelque endroit ttvoisinant, parce que je n'avais pas seulement vingt cents pour payer un omnibus, que j'étais comme emprisonné, sans raison apparente, depuis trois jours, dans une ville où les voyageurs n'arrêtent jamais plus de quelques heures, que ma 6oif constamment alimentée par une chaleur accablante, par l'inquiétude et par le mouvement incessant que je me donnais, •était devenue insatiable, et que pour chaque verre que je prenais, il me fallait misérablement deorander crédit, que tout cela devait sans doute commencer à paraître étrange 41 a manager de l'hôtel qui, d'un moment à l'autre, pouvait me demander de l'argent, que mon humiliation grandissait déjà presqu'à l'égale de l'inquiétude, que je craignais presque de me montrer aux repas, qu'il me semblait que tout le monde lisait sur ma figure le dénûment profond où je me rouvais, que je n'avais absolument aucune ressource, de quelque côté que je me tournasse, pour sortir du cercle de fer qui m'étreignait : enfin, que je ne pouvais vivre, passer une journée que par l'espoir du lendemain qui sans cesse reculait, ''
*' Si une l^ure d'attente expire lentement, " a dit le poëte, qu'est-ce donc que vingt-quatre heures d'une angoisse qui mé lais&ait à peine quelques instants d'un sommeil douloureux ? Le mercredi vint \ m m^Bsai^^ w\ \ftUtft» ^xjkftow,. Je ne
«BÎB paa nu juste oommentjo revins de la malle aejour-Ii!k: ma pauTi-o tôte avait été si bouleversée depuis deux jours que je la sentaÏB rapidement gagniio par la folie. Evidemment j'âtais abandoDiië par tout le monde ; je n'avais plus un ami et l'on avait vite oublif! l'absent qui ne devait plus revenir ; " Pniaqu'il est parti, c'est son affaire, eo n'est pas & nous Je le tirer d'embarras ; " a'i5tait là sans doute ce que
l'on disait de moi La sDaffrance rend injuste ; j'oubliais
«D ce moment que j'avais laitjsS dorriùre moi des amis qui no m'ciL^sent jamais fuit dt^faut dans auaunc oirconstance de la vie ; i l'heure même oïl la perte de toute espérance allait peut-8tre mo porter le coap fatal, eus aonjeaiant au meilleur moyen de me faire parvenir mon argent sans retard, ■ît ils n'avaient pu le trouver qu'avec beaucoup de peine, flomme on va le voir.
Il y a aus Etata-Unîa un système de mandats par tdlSgrapho analogue au système do mandats que nous avons Bur ta posto. Il suffît Je ddposor à un bureau ila ti^Mgrapho tcllo somme ■! destination de tel endroit pour que le dcstiuatairc la touebe une heure après ; mais ce genro d'opération ne se fait point entre les Btats-fJnia et la Cliia'iio.-., jo yignonis encore, on uc m'ca 3.7&\\i ■çia ■^fc'*rai'4, ^-^
comme j'avais dcmand<5 dans ma première dépêche qu'on
m'envoyât un mandat par télégraphe, et qu'il y avait déjà quatre jours depuis lors, j'avais quelques raisons de ne plu» espérer. — Autre chose : en supposant qu'on m'eût envoyé une lettre de change, je n'aurais pu en toucher le mon;, tant sans faire constater rigoureusement mon identité. Oh 1 les gens de l'ouest sont féroces sur ce point, et ils ont bien raison, car ils habitent un pays où toutes les précautions sont utiles. Ils ne vous admettent en affaires que lorsque votre identité est certifiée par quelque personne connue ; les meilleurs papiers du monde no vous serviraient de rien, car qui peut affirmer qu''ils sont authentiques? Comme j'étais le plus étranger des hommes dans- Omaha, je n'aurais pu en aucune façon me faire reconnaîtrepour Arthur Buies, chroniqueur, voyageur spasmodique, que le sort a fuit prironie seigneur et pour tout do bon bohème incurable.
Or, pendant que je me désespérais, mes amis avaient songé à tout celaj ils s'étaient informés, et après tous renseignements pris, ils avaient convenu de faire un dépôt dans -une agence commerciale, laquelle télégraphierait à une agence semblableà Omaha de livrer cent dollars en or à la personne qui viendrait les réclamer dans certaines conditions bien définies» Mais pour le moment j'ignorais tout cela, et les malheurs répétés avaient fini par m'enlever la confiance aussi bien que l'espoir. Avant de renoncer à tout, je résolus d'envoyer un 'OUYeavL télégramme, uut6\é^t8kmmQY^^^^\i^*^^xv:^'^VWli^<3^
TOTAQBB,
D dût mots OQ que j'iiurais éoiH ta cinq pages. Pcmroe ranime, il fulluit deux dolbu-s. J'onjrageai mon pistolet n'en rupportacimi, et ja courus au bureau du tûliîgruphe. Mon message partit, et toute la journée j'attondis on vain une réponse. J'étais allé peut-être trente fois d'un bureau n autre, et les opérateurs avaient fini par être tellement ^tignéa de moi qu'ils me regardaient à peine et me réponîUient après la troisième ou la quatrième question. — Les aile ahuris, les aï-je ennuyés, tanés, fendus, eaiéa d lus tous iea s pauvres opérateurs 1 Ils touaient bureau de jour et bureau de nuit ; ù. deus heures, à. trois licures du matiui j'arrivais et je demandais une dépGclie, et tout;! h joumâa en outre je les barcclais. — Enfin, je voulus frapper na grand Coup, j'alliu trouver le Burintendaut luî-même d'une des ■8 et lui ddoiaraî qu'il me fallait absolument une réponao^ que j'y avaia droit, que je aoupçonnaia mea dépêches de et qu'il était tena t été livrées h, leurs
Q'avoir pas été rt'guliiirement e 3e s'iorormer si, au moins, elles a lestiuataircs à Montréal.
Le surintendant me fit justice îépSohe au bureau de JMontréa Wt«'goriquc, en me disaut de revf llçra onze heures du soir ; je a.
Ma tranqtiilliBâ. Dès huit beuc
le trouvais À l'ouverture du bureau t
iB encore de réponse, mais je n'aviiis ]
«Qiter ; un opérateur m'expliqua que toutes les dépGohes
ivoyées des Etats de l'Ouest au Canada devaient subir un emps d'arrêt o, Détroit, d'où elles étaient réexpédiées dans Don pays par des lignes canadiennes ; il me donna il entcnue la réponse au message du surintendant ^aruf^^ le pas arriver avaut li
: il envoya lui-même une 1 et réulama une ri.'ponse mir le lendemain, Il était le rendis à mon hôtel ua ■es, le lendemain matin, jo Il n'y avait
Ce jour là i^tait k jeudi. Dès onze heure!!, c'eat-à-direl l'heure de la distribution de la malle venant de me trouvais au bureau de poste : " Il y a une lettre « regiatri^e à votre nom, me dit le commis. De qu dez-vouG et de quel endroit î " Ces formalités étaient aêe sairca ; bcurcusemeat qu'elles oe m'offraient aucune ( £cult<S. Je répondis nettement ; il n'y avait pas d'erreur jwssible, et l'on nio livra ma lettre Je n'osats j toucher, ma main tremblait, il me semblait marcher sur des fils (électriques^ le bonheur trop longtemps attendu i comme le bonheur inattendu ; il vous surprend aveo i tant de violence et vous n'oses y croire. — J'avais daaa|j oenl dollars et j'allais sortir de oe trou maudit où, depd cinq jours, j'éprouvais des humiliations, des déceptions i des découragements sanu nombre ! — Je aourua à l'hôtel s ouvrir ma lettre ; le train devait partir avant deox heui et demie, et j'avais une foule de petites choses tk foire, prcpûtai ma malle et je m'habillai pour le voyage, descendis et demandai mon compte ; je devais avoir l'J de Napoléon à Austerlitz, Il y avait dans Omaha u Allemand, propriétaire d'un sahon, qui m'avait fait si vent arfdit sur ma bonne mine ; je pensai à lui d'aborn je courus à la banque la plus voisine, j'entr'auvrln en fr^
sant ma lettre il y avait dedans un billot de (
dollars !
Non ! cela ne pouvait être. Je tournui et retourtuj yingt fois le billet entre mes mains : mes yeus i: paient sans doute : il ne pouvait y avoii tant d'ironid J
tant da perfidie dans un simple billet de banqne...... Pourtant, il fullail bien se rendre à i' Évidence dn oliiffre ; la lettre no contenait qu'nn mot; "Mon cher ami, je voua «nvoie les dix dollars que tous m'avez demandés par Totre
jramme de San-Franciaco ; que Dieu voua b^niese; trèa pressé.'' C'était l'opf^rateur qui s'était trompé et qui ATsit demandiS pour moi dix doilara au lieu de cent, et cette lettre m'arrivait huit jours après son départ du Canada: c'était alors le deus juillet, et elle était datée du TÎngtoinq juin. Comment cela se fiiisjit-il? Il n'y arait ponitant que trois jours de chemin de fer entre Omaha et Montréal ; pourquoi cette lettre en avait-elle mîa aept i me parvenir? je conrus au bureau de poste m'informer. Un
îroployés me fit savoir que les lettres venant du Canada Gîtaient toujours retardées de quelques henrea à Détroit, ce qui leur faisait perdre ane jooni^, et qu'eiles étaient eneaito régnlièrement rcteauea une antiejooméeà Chicago pour la redistribution dans tous tes ^tats de l'Ouest ; ijn'ai outre i) était trës rare que, pour une cinfle ou pour au autre, sur cette longue distance, les lettres ne fussent rotardéea d'un janr ou deox de plus.
Tous ces retarda m'eussent éti inSiSSbimta, poorwa j'eusse reçu cent dollars an lien de dix. Haâ «& était || trop fort, et i! mo semblait que k destin alwaaU: svosyi la peine d'envoyer un téSégramiiie i onxe eemta Geam «le Sttance, et le payer trois piastres poor ca *foa £&, «4& qu»
228 YOTAOBB.
d'autres farces à faire que celle-là, et le sort aurait pu attendre un autre moment pour me jouer un pareil tour. Néanmoins, j'avais dix dollars dans ma pocbe et je pouvais faire figure avec cela pendant quarante- heures au moins j je pourrais dans tous les cas au moins payer mes cigares et mes verres et ne pas renouveler vingt fois par jour les mêmes petites humiliations ; j'aurais une physionomie tout comme un autre homme, des joues que la honte ne ferait plus rougir à chaque instant et des yeux qui oseraient en regarder d'autres.
La première chose à lar^uelle je pensai fut d'aller retirer ma montre. Comme je la tins longtemps sur mon cœur, bien serrée, bien close dans cette petite pocbe de gilet où, depuis tant d'années, elle en avait senti chaque battement ! il me semble que lorsqu'elle y rentra de nouveau, après cinq jours de séparation, elle frétillait d'aise et cherchait à se blottir dans le petit fin fond du coin afin de ne plus en sortir. Je la regardais, je l'embrassais et je la remettais vite dans son trou de peur de la perdre encore. Que voulez-vous, lecteurs ? ceci est peut-être puéril à vos yeux j c'est que je ne puis donner aux choses leur valeur et leur véritable expression. Cette petite montre était pour moi dix années de ma vie qui me revenaient tout-à-coup, dix années pendant lesquelles elle ne m'avait pas quitté un instant, et dans l'horrible abandon où je vivais depuis un mois, une heure de conversatioi^ muette et attendrie avec le seul objet qui me rappelât tant de choses envolées, mais toujours chères, était-ce donc trop ?
Je retournai aux bureaux du iêlé; JB possais la journëa entière, oti bic rivée da tous les trains, et le soir, e:i je faisais une promcn^dL^ d;
iphe : c'est ainsi <iae
oïr, entre sept et buît heures, iea boia et les valléea aorpsn-
«antos qui entourent Oniuha. Oetto fois encore, il n'y avait paa do réponse au message da Euriotendant qui, cependant, ayait été envoya depuis d^ji dix-huit lieurea. Alord je compris que c'en était fini de moi. Je n'avais paa voulu m'adrcaer à ma famille, parce que tous Iea membres en étaient dispersés à droite et à gauche il la campagne, et qu'il aurait falla trop de temps pour en recevoir une répoDBO ; je n'avais pas voulu davantage (Scrire, parce qu'à tout compter i! ne fallait rien moins que diï jours pour qu'nno réponse ra'amvât, et j'avais toujours pensé qne la langage du télégraphe étant plus énergique, plus pressant, mon homblo poaition serait plus vile comprise. Mais, pour le coup, je résolus de tout tenter; j'envoyai quatre à cinq lettres dans toutes les directions et un télégramme que ja payai trois dollars, et qui devait arracher les entrailles da mes amis, s'ils en avaient encore.
Lorsque j'eus fini, il était sis heures du soir. Je eoupaî lentement, posément, je relus mes lettres, les a6franchis tout comme aurait fuit on capitaliste, puis ma rendis de nouveau aa Telegraphoffiee, déterminé cette fois àcommcttre quelque <ri me inouï si jo n'avais pas de nouvailes : " There is aii anewer/or you, and a right one alao, " me dit un des opéra- Murs que j'avais particulièrement abutia, " Wail a-nuymcftl., liBÎiiwrile it down for you ; it îsjust aTrlowl,"
230 VOTAOEB,
Tout mon sang avait reflué en nne seconde Vers mon ooear; mes jambes tremblaient et mon gosier n^anraît pn laisser passer une aiguille. Sans doute on avait mis toutes les banques du Canada à sec pour m*en expédier les dépôts.
Deux minutes après, l'opérateur me remettait m télégramme ainsi conçu : ** Demain, Bradlaugh, 28, me Famham, recevra instruction de vous donner cent dollars en or/' Un prisonnier, au fond d*un noir cachot, que Pon rend subitement à la lumière et à la liberté, éprouverait le même éblouissement que moi à la vue de ce tél^ramme qui m'éclatait en pleine figure : '^ Demain, demain, JQ quitterai Omaba; demain, je sortirai de ce tombeau brûlant; demain, je secouerai ce sable de feu ; demain, je serai libre» argent ! se peut-il qu'on t'appelle vil métal, toi qui me rends une patrie, toi qui me donties en une heure autant do joie que j'ai eu de chagrins en un mois I ! 1 " Et je m'é* lançai dans la rue commo un cerf dans les vallons^ bondissant presque à chaque pas, soulevé par des flots élastiques.
J'avais encore quelque menue monnaie : '^ Nous allons arroser le télégramme," me dis-je, et je courus demandera tous les employés de télégraphe de me suivre à un saloon quelconque. Quelques-uns d'entre eux étaient sur le point de devenir idiots à force d'avoir été tracassés par moi, et je leur devais bien au moins un coch-taiL Ils me suivirent au nombre do trois ou quatre, et nous ébauchâmes une pochardise qui aurait pu devenir légendaire^ si je n*avaÎ8 50Dgé aux graves événôuieTL\»âL\i\Çi^^^'ai'KVQ.»
Ce lendemaia était vendredi, 3 juillet, jour on j'allaiff me montrer pour la première fois dans toute ma gloire aux citoyens d'Omaha, mais pour leur dire un ëtemel adieu, A dix heures j'arrivais au bureau de M, Bradlaugh, rue Famham, aTCO une magnifique asauranoe et un front superbe. Il me semblait que tout ce qu'il pouvait y avoir d'employés dans ce bureau ae pri^c Epi te raient vers moi pour m'offrir cent dollars. Je tenais à la main ma dépSehe et je la chiffonnais avec une noncbalanoe caressante. On me dit de revenir i onze heures ; je revins à onze heures. On me dit de revenir à midi, je revins i, mîdi ; M, Bradlaugh n'y était pas encore ; alors j'expliquai comme quoi je devais prendre le train sans faute i, trois heures et que je n'a- Tftis paa de temps à perdre. " M. Bradlaugh sera certainement ici à 14 heure," me dit-on ; " va pour 1 J heure, me dis-je ; ma malle Stait toute prête, je n'aurais eu qu'à toucher mou argent, payer mon hôtel et partir. A l'heure indiquée, je paraissaia de nouveau rue Farnham, 28, et j'entrais en pourparlers avec un homme qui était le chef du bureau. Je lai montrai ma dépSohe et lui demandai s'il avait reçu instruction de ma donner Jes cent dollars qui s'y trouvaient indiqués. " Non, me riîpondit.il ; do reste, je n'ai paa d'instructions à recevoir de Montréal. Nous représentons ici une agence de la maison Bradlaugh dont le bI^o général est à New-York, et tous les ordres doivent nous venir directement de ce dernier endroit. Si l'on a fait un dépGt pour vous i Montréal, il faut que l'agence de McmtrSal en ait donné a^îa ^ Kg,^-Xc>tV, ^
232 VOTAGBS.
nous parviendra ensuite directement de tous payer ; si nous ne pouvons agir. — Mais comment se fait-il que i n'ayez pas encore vos instructions ? m'écriai-je ; le d' est fait depuis plus d'une journée, et il me semble qu télégraphe a eu le temps de fonctionner depuis lors. — S doute, mais je ne pense pas recevoir un télégramme New Yorkj je recevrai plutôt une lettre de Montréal tenant la somme déposée sous forme de chèque payable une banque d'Omaha, vu que vous ôtes absolument incoi que personne ne peut vous identifier, et que, même en r vaut un télégramme de New- York, je serais encore em rassé de savoir que faire. — Comment I monsieur, rcprîs-je lorg que vous recevez un ordre formel du siège général, est donc votre responsabilité, et n'ôtes-vous pas tenu de faire justice ? — Je ne vous connais pas, monsieur, me pliqua-t-il; je ne sais pas du tout qui vous êtes; il déjà plus d'un exemple do dépêches falsifiées ; et, qua moi, je ne puis rien faire pour, vous sans une dépêche je reconnaîtrai à certains signes de convention pour é ner directement du bureau général de New- York. R nez ici à sept heures ce soir ; j'aurai paut-ôtre reçu l' truction qu- /ous espérez j sinon, il est probable qu'ell viendra que par la malle. Demain est le 4 juillet, gra fDte nationale ; je prends le train ce soir même et m'abs< pour un mois, mais je vais laisser pleins pouvoirs à jeune homme qui me représente ici en mon absence et vous paiera, s'il y a lieu."
Que pouvais-je répondre à cela ? Rien. J'étais < vaincu du reste qu'une instruction précise viendrait New- York, dans la journée, puisque ma dépêche le c portait expressément, et c^ue ^q ^c»axT^\^ ^^xxlvt \^ \k
D'iieure en
tnaîn, Jo me retirai. D'heure en heure je reviiis, puis toutes les derai-heares, puis tous les quarts-d 'heures. A Bept heures, il n'y avait pas encoro de message envoyé de New-York. Jusqu'à minuit, j'allni d'un bureau de télégraphe à l'autre demander s'il n'y avait pas de dépâcbe pour l'agence BradlaugL. llicn, rieu, rieu. Le lendemain était le Ijuillet, et tous les buroanï seraient formés; leaut" lendemain, c'était le dimanche I Toutes les craintes et toutea Ica inquiétudes revinrent ;\ la fois en grossissant dans mon cerveau. La dépêche que j'avais reçue était-elle apocryphe? Que signifiaient tant de retards 1 Pourquoi ma donner une espérance qui, se changeant en déception dans l'état oà jo me trouvais, pouvait ma faire perdre la raison ? On ignorait sans doute que toutes mes nuits et mes jours se passaient dans une angoisse mortelle, que je ne vivais pas, que la fièvre aeulô me soutenait, que j'étais ^ bout de tous les moyens faetioes d'entretenir mon énergie. A deux heures du matin je me rendis à l'un des bureaux do nuit, et j'adressai une dépêche suppliante : " Au nom du ciel, disaia-je, tirenmoï de cet enfer ; dites-moi comment mon argent doit ma parvenir, je né puis plus vivre ainsi,"
Toute ia journée du 4 juillet se passa, les gamins tirèrent un nombre infini de pétards dans les rues ; les drapeaux «'étalftrent sur les édifices publias, les mogasîns furent fermés «6 tous les bureaux déserliîs. Le lendemain, dimanche, se a encore et le télégraphe resta muet. \i6\ii.-ftS\, '-^Kwà; àerena farouche, le désespoir grand\aa&i\. en ■cftO\c'i.""i>i'
234 YOYAGIS.
les premières atteintes de cet état affireoz qni conduit vite aux plus terribles résolutions. Je passai toute cette journée dans un énervement indicible ; un fauve pris subitement an piège et renfermé dans une cage devait avoir mon regard et la même haine contre tous les hommes. Enfin, vers six heures, comme je sortais encore une fois de mon hôtel, je vis venir à moi le jeune commb de l'agence Bradlaugh ; il tenait à la main une dépêche lui enjoignant de payer cent dollars en or à la personne qui exhiberait un télégramme daté de Montréal, signé de tel nom et comportant la mention de pareille somme à lui être payée : ** Enfin, m'écriai-je, me voilà sauvé ! '' Et je faillis prendre le jeune homme dans mes bras et le soulever à trois pieds de terre. Il était ahuri f les Yankees n'ont pas l'habitude de pareils transports, et ils sont plutôt disposés à s'en défier qu'à s'y laisser prendre. Mais il était difficile de ne pas croire à la sincérité des miens : " Venez domain au bureau, me dit-il, entre 10 et 11 heures, et j'aurai votre affaire." Ces paroles étaient grandes comme le monde, et je ne voyais rien dans les temps modernes qui fût aussi éloquent.
Le temps que je passai j usqu'au lendemain n'a de nom dans aucune langue ; je me levai six fois pour épier l'aurore; je bus un gallon d'eau à la glace, je fumai à outrance, je déjeunai comme Jupiter au milieu des déesses, et, à dix heures» j'arrivais comme un conquérant dans le bareau de l'agenee Bradlaugh. Il n'y avait personne ; j'attendis, puis je sortis, puis je revins. Pendant deux heures, le bureau resta vide: J'évêque d'Omaha veuîiil ^^TSkûxwiYt ^^xi.V^'^'scs. ^»;:^'wa.^%iit
VOTAOES. 235
et on l'enterrait ce malin là même ; tous les bnrcnux étaient déserta en son honneur et les banques fermées. Enfin, àmidî> mon jeune homme parut. Je me prëcipïtiLÏ an devant de lui ■ " Je n'ai pas encore d'argent, me dit-U, reyenez à une hetue et demie. "
— Comment Ivous n'aves pas d'argent, m'ifcriai-je ; qu'estce que cela signifie ? Voulez-voua voua jouer de moi ? Remarquez que je veux absolument prendre le train aujourd'hui A trois heures, et que je voua tiens reaponaable de tous les dêlaîa. — Le chef du bureau m'a laissé sans un sou, repli qua-t'îl, je n'ai en ma possession que trois chèques à ordre représentant exactement le montant qui vous revient ; il faut les faire ttyler auporteur pour pouvoir les négocier dans une banque et j'ai en vain cbercbé lenrs signatairoa toute la matinée ; ils doivent être absenta. Enfin, revenez à une heure et demie, j'espère que j'aurai alors réussi à les trouvor."
A une heure et demie précises j'étais de retour: " Mon argent, mon argent, m'éëriai-jo d'une vois terrible ; il me le faat de suite, je n'ai plus qu'une heure devant moi ; l'omnibus quitte l'hStcl £l deux heures et demie juste, o'est le dernier délai qno je vous accorde.— Je n'ai pu trouver personne encore, répondit le jeune homme avec une espèce de honto mêlée de crainte. — Ah I vous n'avez pu trouver personne; eb bien ! je vais les trouver, moi, vos faiseurs
de chèques ; venez avec moi de suite, je l'eiige"
Et je l'entraînai violemment au bas de l'oscalier qui menait à son bureau. Nous allSmes an pas de course cheE les trois signataires en question ; tous trois étaient absents.
Jusqu';! deux heures un quart, dëmarches et courses furent inutiles. J'a aïs fait descendre ma malle pour qu'elle fût toute prête à mettre dans romnibus; ma détermination de partir ce jour là môme était effrayante: " Venez avec moi à l'hôtel^ dis-je au jeune homme, peutôtre le propriétaire voudra-t-il négocier vos chèques," Nous arrivâmes, nous nous adressâmes au propriétaire qui nous répondit qu'il ne connaissait rien à tout cela et qu'il ne pouvait y remédier ; — Il restait encore une demi-heure pour le départ du train ; l'omnibus vint et emporta tous les bagages excepté le mien. Mon affaire était montée à la hauteur d'un événement; les hôtes me regardaient, les uns avec défiance, les autres avec surprise; une sueur froide coulait sur tous mes membres, et en voyant partir l'omnibus, j'eus comme un mouvement de colère féroce: ^' Par tous les diables, dis-je au jeune homme en lui sautant presque à la gorge, vous allez venir avec moi de nouveau ; Omaha n'est pas granu heureusement ; peut-être trouverons-nous cette fois vos individus ; un quart-d'heure me suffît pour me rendre à la gare dans un cah ; vite, courons," et je le tirai par le bras et nous arrivâmes tout haletants chez le plus voisin des signataires. — Il venait de rentrer, il modifia de suite son chèque ; nous courûmes chei le second qui, lui aussi, était de retour, et qui fit comme le premier.
Ces deux chèques réunis représentaient soixante-quinze doiiars ; il fallait mîxmlewîv.\iV tAV^t V^-à \xi\\R,W^ à la banque; nous y courûmes et now^ x^i^^wm^^ \ ^\^^\iX.. Xi\v ^Tis^»
d'heure s'i^toit paEgi-; je n'avais pas le temps d'ullcr oliez le troisième sigoatairo, et plutôt que de ne pas partir immédiatement, j'auraia préftré être rôti vif.
J'entraînai avec moi le commis de Bradlaugli tout essouffla, tout hore de lai, preaque pris de vertige. — Noua arci- Vâmcs à l'hôtel ; mon compte était fuît d'îivance aveo une réduction d'un dollar par jour, ce (|ni ne m'empÉchiiît pus d'avoir encore à pajer une note fort respectable. Je m'entendis aïco le propriétuira qui devait loucher pour inoï, dès le leudemain, le montant du. troisième ehèque et me rcKpédicr à Diltroît où j'attendrais quelques jours. Je partis tambour battant dans un cab retenu ù tout husurd, et j'arrivai à la gare nu moment mSiuo où la locomotive eilDet; je n'eus que le temps de jeter ma malle dans lo compartiment des bagages et de sauter dans le premier car venu. La sueur m'inondait des pieds il la têto et j'avaîs le gosier comme un étuu chauffé ii blaua : heureusement que le train arrStuit a trois milles plus loin, de l'autre côté du Missouri, fb Coiincîl Bluffa, et que, là, j'aurais 1b temps de me désakërer et mo remettre de tant d'émotions violentes,
Maintenant, je veux faire connaître un ddtail curieuXj qui en vaut la peine, et que l'entraînement du rûcit m'a forcé d'omettre.
Od se rappelle qu'il y a trois lignes de chemins de fer d'Oraaha ii Chicago. Les trains de ces lignes partent à la même heure, sans s'éloigner dcbea\ico'i\i \e4-M.tv^ ie'i*.M\'^s». La conearrencû qu'elles se font est ac^iartife^i vi¥j^'^^*''^^^>
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fertile en rcssonrocB de toate espèce ; elles ont des agents qui parconrent sans oeue les hôtels et qui s'adressent directement aux Toyagcura pour leur vendre des tickets. Les proprîélairea d'hôtel les mettent au courant de tons les départs et de toutes les destinations sans avoir de préférence pour anoane des lignes ; c'est nus agents do persuader les ■TOjagenrfi. Or, l'un d'eux, celui du Rpck laland Company, avait npprîs le matin que je devais partir ; un passager pour le Canada, ça ne se voit pas tous les jours dans ces parages Il aceourut à moi, me soUioita, m'attira, me convainquit que je devais m'en retourner i. Chieago par le Bock Island Ê. R. Il fit tint que je le suivis jusqu'au bureau de sa compagnie pour prendre mon ticket et retenir mon lit, mais je n'avais pas encore un sou eu ce moment là: " ît ta ail right, mo dit l'employë dn Irnreau en me remettant me» tickets, notre agent ea rend lui-même sur le Icaîn tous les
. jours et accompagne jusqu'i Council Blufis, pour veiller &