‹ Chroniques ...: humeurs et caprices (volume 2)Chapitre 3 sur 24 · L'HIVER EN PLEURS · texte numérisé non relu

L'HIVER EN PLEURS

(Au propriétaire du National.^

Une pluie battante depuis deux jours, et c'est le 23 janvier! Canada de nos pères ! où es-tu? Neiges éternelles, n'êtes-vous donc aussi qu'un mensonge ?

On dit qu'il pleut tant aujourd'hui parceqn'il n'est presque pas tombé de pluie l'automne dernier, et qu'il faut que le seau d'eau céleste se vide comme le sao de neige, un peu plus tôt, un peu plus tard. Belle conâolation, vraiment I Et pourquoi n'a-t-il pas plu l'automne

CHEOKIQUKS-

dernier ? Qui l'enipéchait ? Qui objectait ? Cfl n'est pas vou», ocrtcE, qui ne vous mêles absoSamcnt qac de poîitiiioe, ni moi qui si di^ldû di: ne plus £iire (juc de H lîttL'raturu, et ceJA aa mqmcDt oïl mes Suiis vont (IcTCDÎr oiunij>o(ents, tellement emnïpoteuta qa'iis nous donacrotit ua parlcmeat inouï, aD parlement sans opposition.

Ce n'ëtait pas la peine en vérité de tant iu<!nsger la pluie 'durant rautomof, s'il faut tjae nous payions ces qnciqaes beaux jours difpbc^s par des rhumatismes, des catairhcB et (les broncliitca rjui ne nous lâcheront plus jusqu'au lômlivau. Tus de pluie l';intcminc dernier ! les canadiens étaient ravis : " Quel beau temps ! " ee disaient-ils avec reconnaissance, et ils vemerciaicat le cïcl, Oui, mais ee beau temps amenait les glaces et fermait les rivières i. la navigalioa quinze jours plus tôt qae d'habitude. Ensuite, deux ou iroù bordées de neige coup Eur coup, qui ont enseveli h campngne et nojd la ville, puis plus rien. On demande de lu neige en suppliant depuis cinq Eemaines ; pan d'affaires. ]-c ciel n'a pas de sac cette année ; il l'a tout vidd l'année dernière, mais eu revanche il ouvre ses cataractes. Au lieu d'être gêlcs, nous sommes trempés : l'étë prochain, i! neigera tout le mois d'août et i'é'juilibre sera rétabli ; voilà comment il faut raisonner.

Or, avant-hier, il pleuvait & verse, c'i!tuit le deazîéma jour de pluio, chacun sait i,v4. Nous sommes en plein hiver ; mais cela est indiffèrent aujourd'hui. Depuis quo les principes subversifs des libéraux triomphent, on n'est plus sûr da tien ! Les cominuncus canadiens ont boulevcrsi^ le ciel haiiiiMi ù n'obéir qu'à notre politique. L'honorable Hector, qui voit \h. des signes célestes évidents, ne veut plus se présenter dans un lajsaui romji si brusquement avec lu roulînc, et

pour qui rien n*c8t plus sacr<5, pas mo:nc Tordre des saisons. Non, pas u;éine cela. Le désordre e.^t partout et le cataclysme menace toutes les têtes qui ont repris le feutre et le chapeau de castor. De minute eu minute on attend le tonnerre; un craquement terrible, un éboulcment formidable à chaque instant retentit ; ce sont les toits qui rejettent leur épaisse couche de glace. Les chevaux so sauvent épouvantés, et les passants, voulant fuir, enfoncent, dans des abîmes ; les voitures plongent et replongent ; sous chaque pas, les cahots s'entr'ouvrent béants ; les gouttières gémissent et ploient sous les torrents de cristaux glacés qui les entraînent dans leur chute ; le givre, en longues grappes étincelantes, pend aux arbres courbés jusqu'à terre, aux fils télégraphiques partout brisés et courant sur le sol, poussés par le vent, comme des serpents en déroute. Les chapeaux, les yeux, le nez, le menton, les mains, tout ruisselle et se couvre do paillettes étiucelantcs comme lesstalactites des grottes. Au loin, tout partout, jusqu'aux montagnes où s'assemblent les brouillards, la- campagne ploie sous un large manteau de glace sur lequel glissent en bondissant les gouttelettes de pluie, comme des larmes sur le sein d'une marâtre. Des vapeurs blanches pendent comme des haillons aux flancs des Laurentides, ou se déchirent sur leurs cimes hérissées en voulant s'enfuir avec le vent qui les fouette; quelques-unes flottent indécises; lea autres se précipitent affolées à travers champs et ravins;

Tantôt elles dérobent le ciel sous leurs longs plis humides *,. tantôt, e'entr'ouvrant tcut-à-coup, elles versent sur le sol lestorrcnts condensés qui gonflent leurs flancs. La rafalo' balaie en vain h plaine; elle n'a plus qu'un son étouffé, et les arbres, enfouis sous le givre, compactes, ramassés, ne-

CHRONEQUES,

;nt plua sea iSclios mugissants. Le vent viûut mourir ù leurs pieds; aucun souffle ne pi^nètre leurs brainjliea înexornblemeiit enlacées, et qui oracjuent, et qui tombent ensemble en jonchant lo chemin de âChns retcntissanlF. L'œil qui cherche l'horizon no voit rien que les flottantes épsTCB àea nnc!: qui, tantôt s'iiffuissent jiisrju'au ras de terre, tantût se déploient piSniblemcnt dans une atmosphère étouffant de son propre poids ; la fumdc des maisons ne peut s'Élever et tombe en eoavrant lu viUo d'un vaste bandeau qu'aucune brise no soulC've, qu'aucun regard iio peut pénétrer. Cette fumée brille les ycus, mnis tojjs les tuyaux la vomissent à l'envi ; il a beau f;iiro dous, on bc chauffe toujours, d'autant plus que !e bois a diniinuiS do prix. O sagesse de la nature 1

Depuifi deus jours le soleil est sans éclat; il n'a pas un rayon. Un disque sîroteux et bistré t'entoure, et la terre ne semble éckirée que par la froide et dure tran.sparcnoo de son linceul da glace ; dea lambeaux de crêpes, déchirés et tremblants, pendent du haut dea cieux ; on dirait que la nature agonise et que, n'ayant plus même la force de garnir, elle se dissout et s'écoule on torrents silencieux. Dana la clarté éplorée du jour, oti croît voir comme les longs cils ohii^és de pleurs d'un vaste regard qui s'éteint ; la vie, le mouvement ont disparu, la destruction seule est active ; on entend il chaque instant le bruit de son oeuvre et l'on se demande s^il restera rien au printemps de lu splendeur de nos bois, du macadam des cliomins et des toits des maisons.

Dana l'avenue Ste. Poy, tous les arbres chargea d'arôme et de fLuillage qui, durant l'étC, arrondissent au-deasis de la route leur dôtne parfumé, et rer.'ient sur le passant Lea

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