LE PREJUGE
Toici le roi de l'univerB, Devant lut tous les fronts a' olinent. Souverains de tous les paye, chapeau bas ! ^ Totre maître à tous ; c'est le roi des rois, le Bcigneur des BGÎgnears. Justice, lois, institutions, tout cola passe oa change avec le temps, les mœurs ou les pays ; lui seul. le préjugé, est universel, toujours absurde, souvent odieuï, nuis impdriasable. Il y a bien quelque obose, oommo lo Iicm sens, pour lequel les hommes ont un ouUe idéal, qu'ils invoquent h chaque instant, mais, dans la pratique, ils n'en tiennent aucun compte.
Le préjugiî ne connaît aucun obatacle, aucune résistance, Aucune froideur ; les plus sages et les plus vertueux des
mes lut obéissent; il a plua de prix que tous les liens, que tous les devoirs, C'est qu'il n'esista rien aa inonde, parmi toutes les choses qui portent des noms ohers et vénéras, d'aussi pro fondit ment humain. Je veux dire
Bsi contradictoire, d'auaeï capricieux, d'ausM «égoïste, d'aussi déraisonnable, d'austti despotique que le préjugé. XI est le résuma de tontes les petitesses, de toutes lea hy-
Isies et de toutes les Jfichetés, et voilA pourquoi il l'emporte aur les conseils de la raison, du devoir et du. «entiment.
312 LE PRÉJUQË.
Anomalie, oontrescnB, âérèglewent moastruenz, Tient qu'il est irrésistible ? Comment aa.î>U ? quelle e raison d'être et sartout de durer? Pourquoi, lorsquftl Tétité est si facile, si accessible, à U portée de tous, ] quoi, lorsque le bonseDB serait û commode, a-t'on renom à ce tissu de Satiana, d'ioëgalitâs et d'injustices qui i Etituent le fund de toutes les fiociétâs humaines ? Paot lorsque la pente naturelle s'offre d'elle-mSme, ouverte i| Tint tous, sûre et facile, prâfËre-t'on prendre mille dët s'égarer dans toute espèce de sentiers épineux et pin d'embûches? C'est que l'homme, ce petit sot ridioa1e,J fat incorrigible, veut toujours faire exception. Suivi loi naturelle, ce serait Stre comme tout le monde dev Stre, et il suffit que tout le monde doive être aiuù poor d personne ne le veuille.
Sortir du commun, c'est là la source de tous lea triT^ de tous lea ridicules, disons le mot, de tous lea préjuj D'un homme seul, le préjugé gagne souvent ui une classe, un peuple, un pays, des pays tout entiens. '. là viennent une foule d'usages, de manières de faire, ] Juger, de ao conduire, qui sont aussi détestables qi Eh bien ! le croirait-^n ? Sans toutes ces bStises, ^ig «n autant de maximes sociales, ou code d'habitudes etig rapporta mutuels, l'homme ne serait pas gouvernable.
C'est la convention qui est la règle commune.
met en axiSme, en proverbe, et, une fois devenue proven qui oserait l'attaquer? \lu çio'7m\io\ iie%'w*-ça* te J
LB PHËjnOË.
n qaelquea mots de la sagesse et de l'espéricnce des I ? Ce qu'on pread la peine de fbrmaler arec une Q et iiuQ netteté dogmatiqaus, ce qui se transmet e bouche en boache et d'âge en âge pendant des siècles, ce qui Ecmble faire partie du fonds de vérités élémentaires on a.ux boiDines de tous les pnjs, les plus distants e les plua différents entre eus, évidemment cela est ûomi testa ble, fondé en droit et en raison, appuyé de l'aa- Ventiment de tous. Il est convenu qu'il n'y a plus à eu dûODter, de m6mc qae de ces bonnes expériences physiques qui, répétées dans des lieux et des t«mps dlveia, produisent farojoore les mêmes résidtate.
Hëlas I et dire que ce sont précisément les choses les |4nB aneienoes,lcs mieux établies, qui sont presque toujoara les pins fausses et souvent les plus injustes. Montrei-mqi B grosse erreur, quelque grande iniquité, et je vous i qu'elle a l'âge du genre humain. C'est la vérité qui t récente ; et la vérité, chose très-claire, très- évidente, |Tè&-faoile i découvrir pour dos êtres qui sauraient con- ■elenr raison, devient introuvable par l'homme, si oe la'ffità force d'études et de labeurs. C'est sa simplicité e qui la rend difficile à établir ) il y % tant de choses s et injustes, qnî 8ont nécessaires, que le pauvre a ne peut plaa ee faite une place.
Avant que les hommes se fîtssent décidas, il y a guère ilna de trois siècles, à diriger l'étude scientifique par U oAIiode et par l'expérience renouvelée sur la matièro^ U faéjogé avait eoraii jusqu'à la GCienoe nâma.
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La recherche assidtie de la oaose, rexamen pernstant da fait semhlaient être trop aodacîenx pour l'homme. H devait s'incliner devant on pouvoir supérieur sans chercher à comprendre les lois qu'il avait établies, comme â elles étaient en dehors de son atteinte. Une nuit noire enveloppait le monde qui s'en rapportait au préjugé, c'està-dire à Terreur érigée en doctrine. H était convenu que le soleil tournait et non pas la terre ; il était convenu qu'il ne fallait pas disséquer un cadavre, et de même, dans toutes les branches possibles des connaissances humaines. L'expérience semblait interdite comme une profanation de la nature. C'était le secret de Dieu et l'homme n'y devait pas pénétrer. On ne savait rien de la chimie et la physique était pleine de tâtonnements puérils ; la géologie était encore à naître, et personne n'eût même osé soupçonner la paléontologie qui a refait des mondes disparus.
Il en était de même dans l'ordre moral. L'histoire n'était guère qu'une suite de fictions et de légendes, et les plas ridicules récits étaient admis sur la foi d'auteurs qui se copiaient les uns les autres. On suivait dans cette branche importante les mêmes errements que dans tout le reste : dès qu'une chose était affirmée et écrite, elle prenait cours et personne ne se fût avisé de la contester. De là tant d'absurdités régnantes. Mais vint la critique, qui apporta dans l'histoire la méthode scientifique ; elle y introduisit l'expérience, sans se soucier de la croyance générale et des opinions reçues ; elle analysa le fait, le plaça en face des témoignages indépendants, Tétudia sur les lieux, appela à son secours la lumière des probabilités et des circonstances environnantes ; elle le confronta avec la raison, et, non rassurée encore, elle s'aida de toutes les découvertes
LS fbEjcoé.
ice. Ce fut comme nne révélation, et l'iiiatoire l^iendaire dot s'enfuir btcc un cortège (înorme d'enfantillages, qui nvaieDt été jusqu'alors autant de clioses reoon- Duef, ioconteBtées et incontestables.
Lorsque le grand Bacon, fatigaé des inoertitadea et dea îoooliérenoeB grosaièras aa milieu desquelles se traînait jhSmbleraent la science, affirma qu'elle n'avancerait ù. rien sans la méthode et sans eoumettre la nature entière à une expérience illimitée ; lorsque Newton, se plaçant résolument en faoo d'un simple fait, peut-être le plus ordinaire dientra loiu, BQt l'flndace d'en recbercher la cause et qu'il y diîoou- TTit lu grande loi universelle, celle de l'attraction ; lorBqne Qaliléc, faisant, aussi lui, de l'espérience indépendante des textes et du préjugé commun, trouva la marche de notre planèle en arrêtant pour toujours le soleil, ila ne savaient pent^tre pas, tous ces grands hommes, qu'ils enfantaient un nonde infini, qu'ils donnaient naissance à une humanité nouydle pour qui le merveilleux et la fiction, o-ù-d. !e préjugé dans la science, allaient disparaître pour toujours; ila ne Rtivaienb pas quelle impulsion ils donnaient tout-il-coup & l'homme laeciS librement dans l'immensité, pouvant fouiller 'à flon gré tous les mystères de la nature. Ils avaient révâlé 'liao loi ; cette loi appliquée a fait découvrir un monda do • ohoasB qui épouvantent l'iniagioation : ainsi, lo soleil, que l'on «gardait comme le satellite de la tcrro et qui est douze :oeiit railla fois plus gros qu'elle, la soleil, avec son énorme lettl^a de planètaa, dont une, Uranus, roulo & 732 mimon»
316 LE PRÉJUOÉ.
de lieues de lui^ sans compter les comètes qui se meuvent aussi dans sa sphère d'attraction et qui mettent des siècles à parcourir leur orbite (celle de 1680 n'achève sa révolution qu'au bout de 88 siècles et s'éloigne à trente-deux milliards de lieues), eh bien ! le soleil, avec tout son système qui nous paraît à nous, pauvres humains, l'immensité même, n'occupe qu'un tout petit coin de l'espace ; il n'est rien en comparaison d'une multitude infinie d'autres astres tous des milliers et des millions de fois plus grands que lui et dont la lumière, celle de certaines nébuleuses par exemple, mettrait, en parcourant 77 mille lieues par seconde, cinq millions d'années à parvenir jusqu'à nousl
Pour révéler à l'homme un pareil infiai, pour lui faire comprendre et admirer la création, pour donner une idée exacte de la puissance et de l'immensité de Dieu, on voit qu'il valait bien la peine de détruire quelques préjugés, de placer la science dans sa voie véritable et de lui donner ensuite libre carrière.
Depuis lors, il est tombé une foule de choses, et l'échafaudage de puérilités arrogantes sur lequel la plupart des sociétés se basaient, a été ébranlé de toutes parts. Les peuples, encore à l'état d'enfance, quoique tes arts et les lettres eussent brillé d'un vif éclat chez quelques uns d'entre eux — l'âge mûr de l'humanité étant celui de la science — les peuples, dis-je, avaient besoin du merveilleux pour être dirigés et contenus ; ils ne se fussent soumis à aucune loi purement humaine i aussi les législateurs et les
LE PEÈJUQÉ. 317
raverûits te doan^iieDt-îls preaqae toas une origine divimênie, se disaient fils do dieus et l'obéissance \ tpi'ils léclamsient tenait du culte ; d'antres prétendaient B-.nmplement exercer lenr anlorité en vertu d'un droit diTÏD, l.d'nnB délégation directe de la divinité qui avait fait choix L|>(mr chaque peuple d'un homme unique et lui avait déiti, à lui et h ses descendants, la possession absolue et nelle de ce peuple.
Zl ue reste plus riân aujourd'hui de ces tristes onfactil- <i^ea qui ont coûté tant de larmes et de sang à bien des jwnplea ; et le pr^jugt5, banni do la science, de la philoao ^e et do l'histoire, s'est réfugié dans les mœurs, dans habitudes, dans les goûts, dans la conduite, gardant un empire considérable dans les lois. Son domaine partout dans les actes de la vie et dans les usages de chaque peuple, et tant que les hommes auront de l'imagiliation, le pri?jugé sera souverain. Sans lui, que de clioses d^îsonnablea, mais charmantes, que d'absurdités délioienses disparaîtraient! C'est à lai qu'on doit la plus
K«nde quantité de poésie qui reste encore à la pauvre huanité: c'est il lui qu'on doit bien des héroïsmes et bien ^es dévouemeiits qui font sourire la raison, mais qui exaltent et embrasent le cœur. Toutes les sublimes folies, qui produisent souvent de très-grandes choses, viennent dix jiréjugé, et c'est pour cela qu'il se maintient, malgré tout la mal qu'ii a pu faire en revanche.
Le préjugé, c'est l'illusion ; do là son charme, de ]i, sa
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vertu, de là son empire universel. H est plus nombreux que les sables de la mer, attendu qu'il se multiplie dans chaque homme qui est un membre de la postérité d'Abraham. Aussi, comment passer en revue cette armée innombrable ? Il y a quelques préjugés pourtant que j'aimerais bien à attaquer de front, là, de suite, hardiment, puisque nous y sommes, et parce qu'ils sont bêtes, raison de plus pour être tout puissants :
*' Il faut toujours prendre un juste milieu dans les choses", disent toute espèce de gens. Ah! et indiquez-moi, s'il vous plaît, où vous en arriverez avec cela. La vérité est absolue; elle ne comporte pas de juste milieu, elle est à l'un ou à l'autre des extrêmes ; tout le reste n'est que tolérance et convention. Pour vous former une idée exacte, une opinion que vous croyez saine, entre deux opinions diamétralement opposées, vous prenez un juste milieu ! Vraiment, ceci dépasse toute sottise ! De ces deux opinions, à coup sûr, l'une est juste et basée sur le fait tel qu'il s'est réellement passé. Votre juste milieu, tout arbritraire, tout idéal, n'est basé sur rien. Que diriez-vous d'un homme qui, placé entre deux chemins dont l'un mène directement à l'endroit où il veut se rendre, et dont l'autre conduit exactement à l'opposé, prendrait un troisième chemin entre les deux afin d'arriver plus sûrement ? C'est là le juste milieu, la plus sotte erreur qui ait jamais été imaginée, et Tune des plus dangereuses surtout, parce qu'elle se présente avec un caractère de modération et de conciliation qui attire et en impose. Le tout,, dans la vie, est de savoir lequel des deux chemins mène au but qu'on veut atteindre ; pour cela, il faut bien des recherches, bien des obstacles renversés avant que l'évidence
; mais on arrive presque toujours en bc eervant de
ta raison, tandis que, par le juste milieu, on n'arriva ja-
nais fk rien.
Cet axiome, cependant, tout stupidc qu'il est, a !a pr€-
ttontion d'être sage; @ire sage, o-à-d. @trû ni l'un ni l'nutre.
^Xl est surtout en grand honneur parmi nous, peuple de
IgeoB modérés, s'il en est. Et en quoi, je vous prie, le mi-
I ^n est-il plus juste nue les estrSmeB ? Jo voudrais bien
roir comment, flottant entre deux erreurs, je les reotifîe-
I nïs et je trouverais la véritÉ en me plaidant exactement
I entre elles deui. Ayez horreur du juste milieu comme do
I l'«au tiède ; soyez estrSmes ; il vaut mieux être complète-
I ment dans l'erreur que de traiter la véritâ comme si elle se
I .partageait. Ceux qui la traitent ainsi ne l'aiment pas, ne la
(.oIieroheQt pas, et ne peuvent ni la trouver ni !a dtifendre.
Il y a un autre priîjugé passablement ridicule et injastc,
^milier surtout aux gens do colli^ge, ce qui n'empêche pas
n'il se répande aussi beaucoup dans !e monde : " Un tel
k beaucoup d'esprit, ou d'imagination, ou de mémoire,
lono il n'a pas de jugement,"
Cette manière d'exclure la raison ebez les hommes bril-
k.lants me parait un peu péremptoire. Farce que vous avez
I des dons agri^ables, î! faut absolument que vous n'en ayez
I aucana de sérieux ! C'est bizarre et c'est prétentieux que
I de vouloir réfùrnicr ainsi l'oeuvre de la création. Je ne
I aaohe pas, pour moi, que les facullés de l'esprit s'excluent
Centre elles, je ne vois pas qu'un homme d'un bon juge-
320 Lx PBÉJiraf •
ment soit fatalement loord et obtus, ni qu'on autre, ayant l'esprit, l'imagination ou la mémoire en partage, soit un éeerrelé, un exalté, et qu'on ne puisse reposer aucune foi dans son bon sens. Il en est ainsi cependant, et tous voua trouverez invariablement victime de l'une ou de l'autre défiance, suivant que vous avez l'un ou l'autre de ces dons.
Je m'arrête ici dès le commencement de cette revue de^ travers humains, pour ne pas me laisser entraîner sur une pente sans fin. Que de choses il y aurait à dire sur les préjugés de race, de secte, de classe ! eto Beaucoup, beaucoup de choses pour et contre: car si les
préjugés sont des écarts de la raison, certaines conditions sociales étant données, ces écarts sont nécessaires, légitimes, louables même. Sans eux, les hommes ne s'a^ tacheraient ni ne se dévoueraient à [rien ; il n'y aurait plus ni patriotisme, ni conviction, ni amour, la plupart des vertus mêmes disparaîtraient, et l'humanité serait tirée au cordeau, scientifiquement dressée, mais tout prestige, toute illusion, tout charme en seraient bannis. St. Paul di' sait: ''Il est nécessaire qu'il y ait des hérésies"; de même pouvons-nous dire : '' Il est nécessaire qu'il y ait des préjugés." Bien des erreurs sont douces et chères; et bien des travers, bien des ridicules apportent plus de joies et de consolations au pauvre genre humain qu'ils ne lui causent de souci.
Tant que nous ne serons pas parfaits, ayons des préjugés ; mais efforçons-nous de les borner exclusivement au domaine des mœurs, des usages, des habitudes, et banîssons-les de celui de l'intelligence ; attaquons surtout ceux qui se parent de la raison elle-même pour la défigurer et <î^jfions-nouB bien des proverbe?.