‹ Chroniques; humeurs et caprices (volume 3)Chapitre 10 sur 13 · V0TA.0B · texte numérisé non relu

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sible ; mais le compagnon avait fild ; il n'était plus trouvable. Alors, comme saisi d'une pensée subite et par je ne sais quel instinoli monitoire, je portai la main à la poche de mon gilet. Elle était vide ! Vingt-cinq dollars, toute, toute ma fortune, s'étaient envolés ! Il me restait seulement cinq piastres que. par hasard, j'avais laissées dans ma petite malle. Pour atteindre Chcyenne il fallait encore trente heures de marche, d'où vingt-quatre heures de plus pour atteindre Omaha. Je n'avais un billet que pour Cheyenne, et délit que jusqu'à Ogden où nous allions arriver dans quatre ou cinq heures. Pour aller de Cheyenne à Omaha, je m'étais pourvu heureusement d'un ticket d'émigrant ; mais les trains d'émigrants mettent deux jours à faire ce trajet que le train de la malle fait en vingt-six heures. Je me trouvais donc n'avoir que cinq dollars à neuf cents lieues de mon pays, et cela en plein désert, avec la perspective de trois jours de chemin de fer avant d'arriver à l'endroit où je comptais toucher de l'argent pour continuer ma route.

Dire que mille pensées poignantes se précipitèrent à la fois dans mon cerveau, serait inexact. Pour le moment, je restai froid comme un bloc de pierre. Je savais d'avance que si quelqu'un devait être volé sur le train, ce serait moi^ Le guignon ne m'offre plus rien d'imprévu ; j'ai reçu tant de coups dans ma vie que j'en ai pris l'habitude. Quand je sors sain et sauf des circonstances les plus ordinaires, j'ai toutes les peines du monde à me remettre de mon étonnenient. Sans doute il y avait là des millionnaires qui eussent pu perdre vingt-cinq dollars comme moi j'aurais perdu une épingle ; mais ça n'eût pas été dans les règles, et je n'aurai» pu reconnaître le sort qui m'eût épargné seulement une fois

Contre co coup de massue j'essayai de faire bon cœur ; je me dis que je me nourrirais de pain, de fromage et de lait pendant trois jours, et qu'une fois arrivé à Omalia, je serais sauvé. Le conducteur du train vint à moi ; " Savez-vous, me dit-il, quel est l'hoiume avec qui vous êtes allé prendre un verre à la dernière station ? C'est le chef de toute une bande de joueurs organisée pour dévaliser les voyageurs sur la route du Pacifique. Depuis un an nous essayons de le prendre en quelque délit flagrant qui le mette à notre merci, mais il nous échappe toujours. Voyez l'effronterie de cet homme. Il a été jusqu'à, offrir à la compagnie du chemin de fer de lui payer trente mille dollars par an, ù, la condition qu'elle lui laisse exercer son industrie dans lo train même ; mais comme il a été remercié, il en est réduit à attirer les voyageurs, comme il l'a fait de vous, dans quelqu'un des repaires qui sont sur la route. Il se fait de <3ette façon peut être cent mille dollars par an; il n'y a pas plus d'un moi?, il a pincé un européen à qui il a fait perdre vingt mille dollars en une heure. Vous n'avez donc pas remarqué les placards affichés dans chaque wagon et qui prémunissent les passagers contre le péril qui les attend ?"

et il me montrait des pancartes où était écrit en

gros caractères cet avertissement que je n'avais guère remarqué, parce qu'il ne me semblait propre qu'aux gens qui ont de l'argent à perdre : " Beioare of tJie card monté plai/ers, you will surely he rohhed if you doii't" — Gardezvous des joueurs de monte ; sinon, vous serez volé pour sûr". — Mais je n'ai pas joué, m'écriai-je, je me suis trouvé pris inopinément dans une caverne de voleurs et ils ont vidé mes poches. Comment ? Je n'en sais rien ; mais toujours est-il que je suis rasé à net."

Et je racontai mon histoire, j'expliquii à peu près ma situation.

Dcjà bon nombre do pa^sagers avaient appris ce qui m'était arrivé ; mais quand ils surent qu'il avait fallu si peu de chose pour me dépouiller complètement, ils commencèrent, du moins pour quelques-uns d'entre-eux, à me regarder d'un air de défiance. Je vis bien qu'ils me soupçonnaient vaguement d'être de connivence, peut-être, avec les bandits qui m'avaient pillé, et que toute cette affaire, petite en appal'cnce, n'était qu'une comédie montée pour faire quelques victimes dans le train. " E^-t-ce qu'il va nous emprunter de l'argent ? avaient-ils l'air de penser. Il faut se défier de tout et de tous dans un pays pareil. Ces brigands de l'Ouest ont toutes les manières possibles de prendre les gens, et celui-ci en est peut-être un, plus habile que les autres, qui fait semblant d'être dépouillé afin qu'on vienne ù son secours.,..

ctc " Tels étaient les soupçons, je le sentais presque avec

certitude, qui s'agitaient sur la figure de certains de mes compagnons de voyage ; et cette pensée de la réprobation et de la défiance outrageante s'ajoutant à tant de maux déjà subis et à craindre, fut pour moi bien plus cruelle, bien plus douloureuse que la perte même que j'avais essuyée.

On peut supporter le malheur, on ne supporte pas le mépris. Le premier n'est après tout qu'un accident du sort ; le second est toujours une humiliation, qu'il soit ou

non ménté. En me voyant l'objet non avoué, mais presque évident de soupçons aussi injustes, je sentis comme une^ diminution de moi-même. A la série des regrets cuisants, des déceptions de toute nature allait succéder la série des humiliations, c'était trop sur une seule tête. Pendant plusieurs heures je restai silencieux, réfugié dans un coin du car, dévorant avec un serrement de poitrine ce nouveau souci qui m'atteigoait jusque dans ma fierté la plus légitime, dans ce qu'il y a de plus sacré et de plus digne, l'infortune. Peut-être ceux qui me regardaient de cet œil oblique étaient-ils de tristes aventuriers enrichis par tous les moyens ; je le crois maintenant. L'honnête homme, l'homme de cœur réserve toujours son mépris, qui n'est souvent qu'une pitié hautaine, et qu'il considère comme un châtiment déjà trop grand pour l'objet qui l'inspire : le parvenu malhonnête ne peut avoir que des soupçons, mais c'est la première chose qui lui vient à l'esprit. J'aurais pu reo'arder du haut en bas ces écus vivants qui essayaient du superbe; mais j'étais pauvre, j'étais absolument inconnu, je mangeais presque honteusement un morceau de pain quand eux ne se refusaient aucune des jouissances du voyage, et la première connaissance que j'avais faite, le seul homme à qui j'eusse parlé, était précisément un bandit ! !

Je sentis et je mesurai toute la portée de circonstances pareilles, et, ne pouvant les dominer, je parvins à trouve» juste assea de force pour m'y soumettre.

En passant à Ogden, je fis quelques provisions, et s tout de tabac ; j'en étais arrivé ù un énervement tel qi

surqu'il

me fallait fumer à outrance pour m'engourdir et trouver cette espèce de calme plein d'aîritations sourdes qui deviennent fiévreuses au moment de la réaction. J'essayai de vendre quelques menus objets afin de me procurer un lit dans le Pullman jusqu'à Cheyenne, mais je n'en eus pas le temps, et je repartis de nouveau avec la perspective de passer trois nuits debout ou assis avant d'arriver à Omaba. La première nuit, je la supportai tant bien que mal ; j'étais encore beureusement dans un wagon de première classe ; je dormis à peu près trois heures dans des postures que je dus cbanger dix fois, et le matin je m'éveillai bien avant tous les coqs de l'ouest. A deux beures de l'aprèsmidi, nous devions être à Cheyenne. Je ne dirai rien de cette partie de la route qui n'offrit du reste aucun incident, et pas d'autres désagréments que de me rencontrer à toutes les stations avec mes anciens compagnons du Pullman car, et de les éviter de mon côté aussi réellement qu'ils avaient l'air de le faire du leur.

A Cheyenne, le train de la malle resta une demi-heure et me laissa. Quatre heures plus tard je prenais un convoi d'émigrants qui devait me rendre jusqu'à Omaha en un peu moins de deux jours.

Un train d'émigrants n'est pas précisément un train spé. cial. Il ne faut pas s'en exagérer la splendeur ni les agré. ments, encore moins la rapidité. Le train d'émigrants met quarante heures à faire le trajet que le train de la malle fait en vingt-six ; ainsi donc, le train que j'avais laissé allait ar-

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