‹ Chroniques (volume 3)Chapitre 16 sur 94 · Ms. d'Amiens, f» 93 v». — 2. Ibid · texte numérisé non relu

Ms. d'Amiens, f» 93 v». — 2. Ibid

Lvni CHRONIQUES DE J. FROISSART.

des gens d'armes du parti anglais. On en peut dire autant de la bataille de Poitiers. Froissart, après avoir adopté dans le travail dédié à Robert de Namur la version anglaise de cette journée fameuse, y a substitué dans le remaniement postérieur à 1 376 la version française.

Or il y avait un chroniqueur qui, longtemps avant Froissart, avait aussi donné la version française des journées de Crécy et de Poitiers, et en général de tous les événements postérieurs à l'année 1345, époque où Jean de Hainaut, d'abord attaché à la cause anglaise, s'était rallié au parti de la France : ce chroniqueur, c'était Jean le Bel. On sait par J. de Hemricourt que le belliqueux chanoine de Liège a fut délie hosteit monsseigneur Jehan de Haynnau, saingnor de Beamont et de Cymay\ «Jean le Bel, d'ailleurs, a pris soin de nous dire, notamment en ce qui concerne la bataille de Crécy, qu'il raconte cette bataille d'après le témoignage de Jean de Ilainaut et des chevaliers qui combattirent aux côtés du seigneur de Beaumont : « Je l'ay escript au plus prez de la vérité, ainsy que je l'ay ouy recorder a mon seigneur et amy messire Jehan de Haynaut, que Dieu absoulle, de sa propre bouche, et à dix ou à douze chevaliers et comj)aignons de son hostel qui furent en la presse avecques le proeu et gentil roy de liohcsme, au\(juelz les clievaulv furent tuez dessoubs eulx; et si l'ay aussy ouy recorder en telle m.'mière à plusieurs chevaliers angles et <r\l('rnaigne qui fincul i;i de Tiiultre |)arlieV » Il n'est donc pas

1. iliroir des nohUs t/t: la Ilashayc^ ('d. de Salhr.ty, p. 158-

2. Lfi vrarrschronitjues de messire Jehan le liel, |)iil)li«'c9 par M. L. Polain, t. II, p. 89

INTRODUCTION. tix

surprenant que le récit de Jean le Bel et celui de Froissart dans la seconde rédaction se ressemblent : ils dérivent d'une source commune Peut-être, du reste, le curé des Estinnes-au-Mont, qui de 1325 à 1360 s'est souvent inspiré de son devancier dans ses deux premières rédactions, a-t-il mis à profit la chronique du chanoine de Liège pour la narration de la journée de Crécy, quoiqu'il ait disposé les faits dans un ordre tout différent.

Nous arrivons ici à l'origine même de l'erreur regrettable qui a fait considérer jusqu'à présent le texte d'Amiens comme la première en date des rédactions du premier livre. Dans une dissertation sur la bataille de Crécy publiée en 1 840 \ feu M. Rigollot a eu l'honneur de signaler le premier à l'attention des érudits le précieux manuscrit d'Ami«ns et de montrer son caractère profondément original. Malheureusement, il borna son examen au récit de la catastrophe qui intéressait particulièrement son patriotisme picard ; il supposa avec sagacité que ce récit est beaucoup plus rapproché de Jean le Bel dans la rédaction nouvelle que dans celle des imprimés : il en conclut avec une certaine apparence de raison que le manuscrit qu'il avait sous les yeux nous a conservé le plus ancien texte du premier livre. Adoptée par des savants aussi considérables que MM. de Cayrol, L. Polain et Rervyn de I^ettenhove, l'opinion de M. Rigollot est devenue la base de la belle édition du premier livre des Chroniques qui a paru sous les auspices de l'Académie royale de Belgique.

1. Mémoires de la société des antiquaires de Picardie, t. III, p. J32 à 184. A la dissertation de M. Rigollot est joint un très-bon travail de M. de Cayrol.

Lx CHKONIQUES DE J. FROISSART.

Cette opinion a un défaut capital : elle repose sur une étude incomplète, restreinte presque à un seul point; et par conséquent la conclusion que l'on en tire n'est pas légitime. La publication intégrale de la chronique du chanoine de Liège, très-postérieure à la dissertation de M. Rigollot, a prouvé que si l'épisode de la bataille de Crécy est plus Aoisin du texte de Jean le Bel dans la seconde rédaction que dans les autres, il s'en faut de beaucoup que l'on en puisse dire autant de l'ensemble du premier livre. C'est une particularité que présente seule, pour les raisons indiquées plus haut, la partie comprise entre 1345 et 1356, et même dans cette partie l'on rencontre plus d'une exception. Que l'on prenne par exemple dans le récit du siège de Calais qui succède immédiatement à la narration de la journée de Crécv le célèbre épisode du dévouement des six bourgeois où l'humihation des Français sert à faire ressortir la pitié généreuse de la reine d'Angleterre ainsi que la clémence finale d'Edouard III : on verra que Froissart, qui dans sa première rédaction avait empi'unté à peu près mot pour mot cet épisode à Jean le Bel, ne l'a pas rej)roduit dans la seconde.

Si l'exphcalion de nos contradicteurs était fondée, la ressemblance plus grande, la parenté plus étroite qu'ils signalent ciitie la chronique de Jean le Bel et la rédactif)n d'Amiens, au lieu de se borner à un assez petit nombre d'événements postt'rieurs à 1345, devrait s'étendre aussi à la péiiodc qui précède cette date, mais il n'en esl licn. Au contraire, avant 13A6 la seconde- n'-daelion est beaucoup plus originale, elle fait des emprunts moins fr(''(|u<M)ls et surtout moins serviles à Jean le \\v\ rjuc la picmière. A la diflérence

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de celle-ci qui n'est souvent que la copie littérale du texte du chanoine de Liège, l'auteur de la seconde ne reproduit presque jamais un passage du modèle sans l'écourter ou bien sans le critiquer et surtout sans noyer l'emprunt au milieu d'additions originales plus ou moins importantes qui parfois ne s'accordent pas avec ce qui est de provenance étrangère.

Toutefois, le caractère distinctif, essentiel de cette dernière rédaction, c'est la quantité, l'étendue, l'importance des développements absolument originaux qu'on y rencontre et dont il n'y a pas la moindre trace dans la rédaction antérieure. C'est là le fait capital qu'il importe de mettre dans tout son jour et de bien établir, parce qu'il est de nature à répandre la plus vive lumière sur la date respective des deux rédactions.

On pourra mesurer en quelque sorte l'importance des additions originales qui appartiennent en propre à la seconde rédaction par un rapprochement matériel, par un simple coup d'œil jeté sur ce premier volume. On a adopté pour le texte, comme il a été dit plus haut, la première rédaction, et l'on a renvoyé en appendice à la Un de chaque volume les parties ajoutées dans les seconde et troisième rédactions en y joignant, pour simplifier le travail du lecteur, les variantes extraites des divers manuscrits de la première rédaction. D'où il suit que, si l'on excepte ces dernières variantes qui sont très-courtes et ne portent que sur des mots ou des membres de phrase, l'énorme appendice du présent volume, par exemple, se compose tout entier d'additions originales tirées soit de la seconde, soit de la troisième rédaction. Or, le tiers environ de cet appendice est

LXii CHRONIQUES DE J. FROISSART.

fourni par les manuscrits d' Amiens et de Falenciennes, c est-à-dire par la seconde rédaction.

La narralioii des campagnes d'Ecosse de 1333 à 1336^ qui ne forme dans la première rédaction que quatre paragraphes très-courts^, ne remplit pas moins de trente pages dans la seconde*. Le long épisode de la guerre de Gascogne en 1 338 et 1 339, qui semble être l'œuiTC tout à fait personnelle de Froissart et occupe onze pages de nos vai'iantes ', ne se trouve que dans la seconde rédaction.

Le récit relatif à l'élévation de Jacques d'Arteveld et à la révolte des Flamands, offre en petit une image exacte de la manière différente dont Froissai't a procédé dans ses trois rédactions. Dans la première il se contente de reproduire littéralement le texte de Jean le Bel, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher*. Dans la seconde, il conserve encore la version hostile et partiale du chanoine de Liège", mais il y ajoute d'im])ortants développements* où les causes économicpies des troubles de Flandre sont exposées avec phis d'impartiahté, une profonde intelhgence politique, une ampleur vraiment magistrale. Enfin dans la troisième rédaction, le chanoine de Chimay supprime délinilivement le passage emprunté à Jean le bel pour y substituer des détails entièrement originaux et une appréciation vraimcMit personnelle; il y appelle Jacfpies d'Arteveld « hauster homme, sage et soulil durement^ »

Froissart mentioinie à plusieurs reprises Jean le

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