‹ Chroniques (volume 4)Chapitre 112 sur 125 · Ms. : Antinery · texte numérisé non relu

Ms. : Antinery

m) CHRONIQUES DE J. FROISSART. [t388-(i364)]

Vilay, en la basse Bourgoingne et sus la rivière de Loire, et rançonniesmes tout le pays, ne on ne pouvoit estre quictes de nous, ne pour bien paier ne autrement. Et presimes de nuit la Charité sur Loire, et la 5 tenismes bien an et demi, et estoit tout nostre dessus Loire jusques au Puy en Auvergne, car messire Seguin de Batefol avoit laissié Anse, et tenoit là Briode en Auvergne, où il ot de prouffit ens ou pays c". frans; et desoubz Loire jusques à Orliens, et aussi toute la

10 rivière d'Alier, ne l'Archeprestre qui estoit cappitaine de Nevers et qui estoit lors bon François n'y savoit ne povoit remédier, fors tant que il congnoissoit les compaignons, par quoy, à sa prière, on faisoit bien aucune chose pour luy. Et fist le dit Archeprestre adont ung

15 trop grant bien en Nivernois, car il fist frenier la cité

de Nevers; autrement elle eust esté perdue et courue

• par trop de fois, car nous tenions bien en la marche

que villes que chastiaux plus de xxvii., ne il n'estoit

chevalier ne escuier, ne riche homme, se il ne s'estoit

20 apatis à nous, qui osast yssir hors de sa maison, et ceste guerre fesions lors au tiltre du roy de Navarre.

§ 2l4. « Or vint la bataille de Cocherel, dont le captât pour le roy de Navarre fu chief, et s'avalèrent devers

25 luy pour faire meilleur guerre pluseurs chevaliers et escuiers de nostre costé, et le vinrent servira if. lances messire Jaques Plaiitin ot messire Jehan Jevel. Je tenoie lors ung chastel que on appelle le Biec d'Alier, assez près de la Charité, en alant en Bourbonnois,

30 et avoie xl. lances dessoubz moy, et fis pour ce temps ens ou pays et en la marche do iVIolins moult grandement mon prouffit, et environ Saint Poursain et Saint Pierre le Moustier.

[1388-(i363)] LIVRE TROISIÈME, § 24. m

« Quant les nouvelles me furent venues que le captât, mon maistre, estoit en Constantin et assambloit gens à povoir, pour le grant désir que je avoie de le veoir je me parti de mon fort a xn. lances, et me mis en la route messire Jehan Jevel et messire Jaques Plantin, 5 et venimes sans dommaige et sans rencontre qui nous portast dommaige devers le captât. Je croy bien que vous avez en vostre hystoire toute la besongne ainsi comme elle se porta ». — « C'est vérité, di-ge. Là fut pris le captât et mort messire Jehan Javel et messire 10 Jaques Plantin. » — « Il est vérité, respondit le Bascot de Maulion; je fu là pris, mais trop bien me chey; ce fu d'un mien cousin de ce pays et cousin à mon cousin qui est cy, le [?ourc de Campane, et l'apelloit-on Bernard de Taride. 11 morut depuis en Portingal en la 15 besongne de Juberot. Bernard, qui lors estoit de la charge messire Ammenion de Puimors, meraenchonna sur les champs à mille frans, et me donna bon conduit pour retourner en mon fort au Biec d'Alier. Si tost que je fus venu en mon fort, je pris ung de mes 20 variez et comptay mille frans, et li chargay et les aporta à Paris, et m'en raporta paiement en lettres de quictances.

« En celle propre saison, messire Jehan Ammeris, ung chevalier anglois, le plus grant cappitaine que nous 25 eussions, et s'en venoit costiant la rivière de Loire pour venir à la Charité, si fut racontré par embusche du seigneur de Rogemont et du seigneur de Vodenay et des gens l'Archeprestre. Hz furent plus fors de luy et le ruèrent jus, et fut raençonné à xxv". francs. Il les 30 paya tous comptant. De sa prise et de son dommaige il ot grant anoy et jura que jamais ne rentreroit en son fort, si les aroit reconquis ; et^cueilla jgrant^foison

102 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1388-(:i364)]

de compaignons et vint à la Charité sur Loire, et pria aux cappitaiiies à la nuit à Carsuelle, au Bourc de Pierregort, et à moy, qui y estoie alez esbatre, que nous voulsissions chevauchier avecques luy; nous li deman- 5 dames quelle part : « Par ma foy, dist-il, nous passerons la rivière de Loire au Port Saint Thieubault et yrons prendre et exillier la ville et le chastel de Sansoirre. Je ay voé et juré que jamais ne retourneray en fort que j'aye, si auray veu les enfans de Sanserre. Se

10 nous povons avoir la garnison de Sansoirre et les enfans de dedens, Jehan, Loys et Robert, nous serions recouvrez et tous seigneurs du pays, et si venrions trop legierement à nostre entente, car on ne se donne garde de nous, et le séjourner icy ne nous vault riens. »

15 — « C'est vérité », respondismes-nous ; tous li eusmes en convenant et nous ordonnasmes sur cel estât.

« Or advint, dist le Bascot de Maulion, que nostre affaire fu sceue en la garnison de Sansoirre, car pour ce temps il y avoit ung cappitaine, vaillant escuier, nez

20 deBourgoingne, des basses marches, qui s'appelloitGuichard Albregon, et lequel de garder la ville, le chastel et la terre de Sansoirre et les enfans et seigneurs, car tous trois y estoient lors, l'escuier s'aquita grandement bien. Ce Guichard avoit ung frère, moyne de

25 l'abaye Saint Thiebault, qui siet assez près de Sansoirre, et fu envoie ce moyne de par son frère en la Charité sur Loire, pour apporter une raencoii d'un paty que aucunes villes dévoient dessus le pays. On ne se donna garde de luy ; il sceut, ne scay comment ce

30 fut, tout nostre convenant, les cappitaines des fors de environ la Charité, tous les noms et leurs charges, et aussi à quelle heure et où et comment ilz dévoient pas-

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ser la rivière au Port Saint Thiebault. Sur cel estât il se tourna, et en infournia son frère. Les enfans de Sansoirre, le conte et ses frères se pourveirent contre ce du plus tost qu'ilz peurent, et mandèrent l'affaire aux chevaliers et escuiers de Berry et de Bourboonoys 5 et aux cappitaines des garnisons de là entour, et tant que ilz furent bien quatre cens lances de bonnes gens, et jetterent une belle embusche de 11". lances au dehors de Sansoirre, en ung bois. Nous partesinies à soleil escoussant de la Charité, et chevauchasmes tousordon- 10 nez le bon pas, et venismes à Poilli, et là dessoubz au port avions fait venir grant foison de batiaux pour passer nous et puis nos chevaulx, et passâmes tout oultre la rivière de Loire, si comme ordonné l'avions, et fumes tout oultre environ mienuit, et passoient nos 15 chevaulx tout bellement, et pour ce que il ajournoit, nous ordonnâmes cent lances des nostres à demorer derrière et garder les chevaulx et les batiaux, et le demorant; nous nous meismes au chemin le bon pas et passasmes tout oultre l'embusche, que oncques ne 20 s'ouvry sur nous. Et quant nous fumes oultre environ le quart de une lieue, ilz saillirent hors et vinrent sur ceulx qui estoient au rivage et se boutèrent entre eulx, et les desconfîrent. De fait tous furent mors et pris et les chevaulx conquis et les batiaux arrestez, et 25 montèrent sur nos chevaulx et se mirent à l'esperon, et furent aussi tost à la ville comme nous. On crioit : « Nostre Dame Sansoirre » devant, car le conte estoit là avecques ses gens, et messire Loys et messire Robert avoient fait l'embusche. Là fûmes-nous enclos de 30 grant manière, et ne saviemes auquel entendre; là ot grant poussis de lances, car ceulx (jui estoient à che-

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val, si trestost comme ils furent à nous, ils mirent pié à terre et nous assaillirent fièrement, et, ce qui trop nous greva, nous ne nous poions eslargir, car nous estions entrez en ung chemin, lequel à deux costez 5 estoit enclos de haultes haies et de vignes. Et encore entr'eulx qui coiignoissoient le pays et le chemin, une cantité d'eulx et de leurs variez estoient montez à mont et entrez ens es vignes, et nous gettoient des pierres et cailleux, tellement que il nous desroissoient

10 tous. Nous ne poions reculer, et si avions grant paine au monter contre la ville qui sciet sur une montaigne. Là fusmes-nous moult traveilliez, et là fut navré ou corps tout oultre messire Jehan Aymeris, nostre souverain cappitaine, et qui là nous avoit menez, de la

15 main Guichart Albregon, et le prist et mist grant paine à le sauver, et le bouta en la ville en une maison et le fist jetter sur ung lit, et dist Guichard à l'oste : « Gardez-moy bien ce prisonnier et songniez qu'il soit estanchié de sa plaie, car il est bien taillié, se il

20 demeure en vie, que il me paie xx". fians. » Après ces paroles, Guichard laissa son prisonnier et retourna à la bataille, et y fut très bon homme d'armes avecques les autres. Là estoient en la compaignie des enfans de Sansoirre, et venus pour l'amour des armes

25 et aidier à deffendre et garder le pays messire Guichard Daulphin, le sire de Calus, le sire de Mernay, messire Gérard et messire Guillaume de Bourbon, le sire de Gousant, le sire de La Pierre, le sire de La Palice, le sire de Nence, inessire Loys de La Croise, le sire de La

30 Frète, et pluseurs autres. Et vous di que ce fut une bataille très dure et ung rencontre très felone, et nous tenismes et defendesimes ce ({ue nous peumes, et en y

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ot pluseurs de l'un lez et de l'autre de occis et de navrez, et à ce que ilz monstroient, ilz nous anioient plus cher à prendre vifz que mors.

« Finablement nous fumes là tous pris, Carsuelle, Lamict, Naudon de Pierregorch, Espiote, le Bourc de 5 Lespare, Augerot de la Mongis, Philippes de Rohe, Pierre de Courton, Lesperat de Paumiers, le Bourc d'Ermesen, et tant que tous les cappitaines de là environ. Si fumes menez ou chastel de Sansoirre et là convolez a grant joye; ne oncques ou royaume de France 10 les compaignons tenant routes ne perdirent si grossement comme ilz fîi ent là. Toutosfois, Guichard Âlbregon perdi son prisonnier, car celuy à qui il l'avoit enchargié, de sa grant mauvaistié le laissa tant saignier qu'il morut. Ainsi fîna messire Jehan Aimeris. 15

§ 25. « Par celle prise et celle desconfîture qui fut dessoubz Sansoirre, fu rendu aux François la Charité sur Loire et toutes les garnisons de là environ, et parmy tant nous fumes tous quictes de nos prisons, et eusmes ?0 sauf conduit de partir et de passer hors du royaume de France, et de aler quelque part que il nous plaisoit. Et nous chey si bien à point en celle saison que messire Bertrand de Glaiequin, le sire de Biaugeu, messire Ernoul d'Audrehem et le conte de la Marche emprisent 25 le voyage d'Espaigne pour aidier le roy Henry contre son frère le roy dam Pierre. Mais avant, je fus en Bretaigne à la besongne du Roy, et me mis dessoubz messire Hue de Cavrelée, et là me recouvrav, car la journée fu pour nous, et y eu de bons prisonniers, qui 30 me valirent deux mille frans. Si m'en alay a x. lances avecques messire Hue de Cavrelée en Espaigne et bou-

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tames hors le roy dam Pierre et depuis, quant les aliances furent du roy dam Pierre et du prince de Galles, et que ilz les voult remettre en Castille, si comme il fist, je y fus et toudis en la compaignie de 5 messire Hue de Cavrelée, et retournay en Acquitaine avecques luy.

« Or se renouvela la guerre du roy de France et du prince; si eusmes et avons eu moult à faire, car on nous fist trop forte guerre, par laquelle guerre sont

10 mors grant foison de cappitaines englois et gascons, et encores. Dieu mercy, je suy demoré en vie. Premier messire Robert Briquet morut en Orliennois, entre le pays de Blois et la terre au duc d'Orliens, en une place que on dit Olivet, et là le rua jus et toute

15 sa route ung escuier de Haynnau, vaillant homme d'armes durement et bon cappitaine, qui s'appelloit Allard de Douslievene et s'armoit de Barbençon, car il en estoit de lignaige. Celui Allard estoit pour le temps gouverneur de Blois, et gardien de tout le pays

20 de par les seigneurs Loys, Jehan et Guy; si li cheyen la main et de rencontre à Olivet messire Robert Briqué et messire Robert Geny. Il les combati si vaillamment que il les rua jus et furent mors sur la place et toutes leurs gens; oncques n'y ot pris homme à

25 raençon.

« Depuis avint que à la bataille de Niort en Saintonge, Carsuelle fu occis de messire Bertrand, qui le rua jus, et bien vn'. Englois y furent tous mors à celle besongne, et à Sainte Siviere furent occis aussi deux

oO cappitaines englois, Richart Gilles et Richart Helme. Je en sçay petit, excepté moy, qui ne aient esté tous occis sur les champs. Si ai-ge tousjours tenu frontière

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et fait guerre pour le roy d'Engletcrre ; car mon hiretaige sciet et gist en Bourdelois. A la foisai-ge esté si rué jus que je n'avoie sur quoy monter, et l'autre fois riche assez, ainsi que les bonnes fortunes venoient, et fumes ung temps compaignons d'armes moy et Ray- 5 monnet de L'Espée, et tenisnies en Toulousin sur les frontières de Bigorre le chastel de Mau voisin, le chastel de Trigalet et le chastel Neutilleux, qui nous portèrent grant prouffit, puis nous en vint oster le duc d'Angou par sa puissance; et aussi fu Raymonnet de 10 L'Espée pris, mais il se tourna François, et je demoray bon Engiois et seray tant comme je vivray.

« Voir est que quant je euz perdu le chastel de Trialet, et je fus conduy au Chastel Kulier, et le duc d'Angou se fut retrait en France, je m'avisay que je 15 feroie encore quelque chose où je auroye proufit, ou je demoroie en la paine. Si envoie aviser et espier la ville et le chastel de Thurie en Albigés, lequel chastel depuis m'a valu, que par pillaiges, c(ue par pattis, que par bonnes fortunes que j'en ay eu, cent mille frans, et 20 vous diray comment je le pris et conquis. Au dehors du chastel et de la ville, a une très belle fontaine où par usaige tous les matins les femmes de la ville venoient a tout buires, et là puisoient et les emportoient amont sur leurs testes en la ville. Je me mis en 25 ce parti d'armes, et en cel assay que pour l'avoir, et pris L. compaignons de la garnison de Chastel Culier, et chevauchasmes ung jour tout entier par bois et par bruieres et la nuit ensieuvant; et environ mienuit je mis une embusche sus assez près de Thurie, et moi 30 xi", tant seulement, en habit de femmes et buires en nos mains, venismes en une prarie assez près de la

ville, et nous quatesismes en ung monceau de foin, car il estoit environ la Saint Jehan en esté, que on avoit fené. Quant l'eure fu venue que la porte fu ouverte, et que les femmes commençoient à venir à la 5 fontaine, chascun de nous prist sa buire et les empleismes, et puis nous mesimes au retour, nos visaiges enveloppez de queuvrechiefs. Jamais on ne nous eust congneux. Les femmes que nous encontriesmes nous disoient : « Ha! Sainte Marie, que vous estes matin

10 levées! » Nous respondiesmes en leur langaigc : « Certes, c'est voir », et passiemes oultre et venimes ainsi tous à la porte. Quant nous y fumes venus, nous n'y trouvasmes autre garde que ung chavetier qui mettoit à point ses fourmes et ses tenipliaux. L'un de

15 nous sonna ung cornet pour attraire nos compaignons qui estoient en embusche. Le chavetier ne s'en donna garde; bien oy le cornet sonner et demanda à nous : « Femmes, qui est-ce qui a sonné ce cornet? » — L'un respondi et dist : « C'est ung prestre qui s'en va aux

20 champs. Je ne scay se il est curé ou chappellain de la ville. » — « Ha! c'est voir, dist-il, c'est messire Pierre François, nostre prestre. Trop volentiers va au matin aux champs pour querre les lièvres. » Tantost lurent nos compaignons venus et entrasme[s] en la ville; nous

25 ne trouvasmes oncques homme qui meist main à l'espée ne à deffense. Ainsi pri-ge la ville et le chastel de Thurie, qui m'a fait plus de prouffit et de revenue par an et tous les jours quant il venoit à point, que le chastel et toutes les appendences à vendre au plus des-

:iO troit et plus chier que on porroit ne valent. Or ne sçay à présent que j'en doie faire, car je suy en traictié devers le conte d'Armignac et le daulphin d'Au-

l\38S-(1363)] LIVRE TROISIÈME, § 25. 109

vergue, qui ont puissance excessive de par le roy de France de achapter les villes et les fors aux compaignons qui les tiennent en Auvergne, en Roergue, en Quersin, en Lymosin et en Pierregorch, en Albigés, en Agen, et tous ceulx qui font guerre et ont fait ou filtre 5 du roy d'Engleterre, et pluseurs se sont ja partis et ont rendu leurs fors; or ne sçay si je rendray le mien ».

A ces mots respondi li Bourch de Campanne et dist : « Cousin, vous dictes voir. Aussi pour ce fort de Car- 10 lat, que je tieng en Auvergne, suy-ge venus aprendre des nouvelles à Ortais en l'ostel du conte de Foeis, car messire Loys de Sanseurre, marcschal de France, doit cy estre temprement. Il est tout quoy à Tarbe, selon ce que j'ay oy dire à ceulx qui l'y ont veu. » A 15 ces mots, demanderciit-ilz le vin; on l'aporta et humes, et puis dist le Bascot de Maulion à moy : « Messire Jehan, que dictes- vous? Estes-vous hien infourmé de ma vie? J'ay encores eu assez plus d'aventures que ne vous ay dis, desquelles je ne puis ne ne vueil pas de 20 toutes parler. » — « Par ma foy, sire, di-ge, oil. »

§ 26. Encores le remi-ge en paroles et li demanday de Loys Ramhaut, ung moult appert escuier et grant cappitaine de gens d'armes, pour tant que je l'avois veu 25 une fois en Avignon en hon aroy : « Quelle chose est-il devenu? » — « Je le vous diray » , dist le Bescot de Maulion ; du temps passé, quant messire Seghin de Batefol eut tenu Brude en Villar à mi. lieues du Puy en Auvergne, et il ot herrié et guerrié le pays et assez con- 30 quis, il s'en retourna en Gascongne, et donna à Loys Ramhaut et à ung sien compaignon, qui s'appelloit

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Limosin, Brade et Anse sur la Sene. Le pays estoit pour ce temps que je parle si foIé et si grevé et si raemply de compaignies à tous lez que nuls à paines n'osoit yssir hors de sa maison. El vous di que entre 5 Brude en Auvergne et Anse a plus de xxvi. lieues, et tout pays de montaignes; mais quant il venoit à plaisance à Loys Rambaut à clievauchier de Brude à Anse, il n'en faisoit nul compte, car ilz tenoient sur le chemin pluseurs fors en la conté de Forois et ailleurs, où

10 ilz se rafreschissoicnt, et les gentilzhommes pour ce temps d'Auvergne, de Forois, de Villay et des frontières estoient si traveilliez par la guerre et si menez ou par estre pris et raenchonnez, que chascun resongnoit les armes, car il n'y avoit nuls grans chiefs des

15 seigneurs de France ou pays qui mesist sus gens d'armes. Le roy de France estoit jone et avoit à entendre en trop de lieux en son royaume, car de toutes pars compaignons de routes chevauchoient et se tenoient, ne on n'en povoit estre quicte, et les sei-

20 gneurs de France estoient ostagiers en Engleterre, et endemantres on leur pilloit et destruisoit leurs hommes et leurs pays, et si n'y povoient remédier, car leurs gens n'avoient nul coraige de bien faire ne eulx defïendro. Advint c|ue Loys Rambaut et Lymosin,

25 qui estoient compaignons d'armes ensamble, cheirent en hayne ; je vous diray pourcjuoy. Loys Rambaut avoit en Brude une trop belle femme à amie, et l'anioit de tout son cuer parfaictement. Quant il chevauchoit de Brude à Anse, il la recommandoit à Limosin, son com-

30 paignon, auquel du tout il se confioit. Limosin fist de la demoiselle si bonne garde qu'il en ot ses voulentez, et tant (jue Loys Rambaut en fut informé. De ceste

aventure, il cueilli en si grant haine son compaignon, que pour lui taire plus grant blasme il le fist prendre de ses variez et le fist mener et courir tout nu en ses braies, et batre d'escorgiees et sonner la trompeté devant lui et à chascun quarrefour crier son fait, et puis banir de la ville comme ung traître et en cel estât, empur une cotte, bouter hors. Ce despit fist Loys Rambaut à Lymosin, lequel despit il ne tint pas à petit, mais à très grant, et dist que il s'en vengeroit quant il porroit, si comme il fist.

a Limosin, du temps que il avoit esté en bon aroy en Brude, en alant de Brude à Anse et en chevauchant aussi le pays de Villay, avoit tousjours trop fort déporté la terre au seigneur de La Vote, ung baron demeurant sur la rivière du Rosne, car il l'avoit servy i^ de sa première jonece. Et s'avisa que il retourneroit à ce besoing devers luy, et li crieroit mercy et H prieroit que sa paix il li voulsist faire en France, et il seroit à tousjours bon et loyal Fi"an(;ois. Il s'en vint à La Vote ; moult bien y savoit le chemin, et se bouta en ung 20 hostel, car il estoit tout de pié, et puis quant il sceut que heure fu, il ala au chastel devers le seigneur. On le voloit laissier en la porte; toutesfois, par couvertes paroles, il parla tant que le portier le mist dedens la porte, mais il l'y deffendi que il n'alast plus avant sans 25 commandement; il obey volentiers. Le sire de La Vote s'en vint à heure de relevée esbatre en la court et vint à la porte. A ces colps, se jetta Limosin à genolz devantiuy et li dist : « Monseigneur, ne me recongnoissiez-vous pas? » — « Par ma foy, dist le seigneur, qui point ne 30 si adonnoit que ce fust Limosin, nennil ; mais tu ressambles trop bien Lymosin qui fu mon varlet une

fois. » — « Par ma foy, monseigneur, Limosin sui-ge et vostre varlet aussi. » Âdont li ala-il crier mercy de tout le temps passé et lui compta de point en point toute sa besongne, et comment Loys Rambault i'avoit 5 démené. Enfin, le sire de La Vote li dist : « Limosin, mais que il soit ainsi que tu dis et que tu vueilles estre bon et loyal Françoys, je te feray ta paix partout. » — « Par ma foy, monseigneur, dist-il, je ne feis oncques tant de paine ne de contraire au royaume de 10 France que je y feray de proufïît. » — « Et je le verray », dist le sire de La Vote.

« Depuis, ce sire de La Vote le tint en son chastel et sans point le laissier partir, tant c|ue il ot à Limosin acquis sa paix partout. Quant Limosin peut par bonis neur chevaucbier, le sire de La Vote le monta et arma, et le mena au Puy devers le seneschal de Vilay, et le acointa de luy. Là fut-il enquis et examiné de Testât de Brude et aussi de Loys Rambault, et quant il chevauchoit quel chemin il tenoit. Il congneut tout et dist : 20 « Loys quant il chevauche ne maine avecques luy non plus de XXX. ou de XL. lances. Les chemins qu'il fait, je les sçay tous par cuer, car aussi, en sa compaignie et sans luy, je les ay fais trop de fois, et se vous volez mettre sus une chevauchée de gens d'armes, je offre 25 ma teste à copper si vous ne le tenez dedens xv. jours. » Les seigneurs se tinrent à son propos. On mit espies en euvre; Loys Rambault fut avisé que il estoit venu de Brude à Anse de costé Lyon sus le Rosne. Quant Limosin le sceut de vérité, il dist au seigneur de La 30 Vote : « Sire, faites vostre mandement; il est heure. Loys Rambault est à Anse et rapassera temprement; je vous menray au destroit par où il fault qu'il passe. »

i:m-(1365]] LIVRE TROISIÈME, § 26. H3

« Adont le sire de La Vote fist son mandement, et se fist chiet' de ceste chevauchée, et manda le bailly de Villay, le seigneur de Monclau, messire Gérard de Monclau, messire Gérard de Sailliere et son filz, messire Ploustrart du Vernet^ le cappitaine de Villenove 5 de Bas, et toutes les gens d'armes de là environ, et furent bien m", lances, et tous s'assaniblerent à Nonnay; et par le conseil de Limosin on fist deux embusches. Le viconte de Polignac et le sire de Talenchon en eurent l'une à gouverner, le sire de La Vote, 10 le sire de Monclau, messire Loys de Tournon, le sire de Sailliere eurent l'autre, et avoient justement parti leurs gens et estoient le visconte de PoUignac et les leurs sur ung pas assez près de Saint Rambert en Forois, où il convenoit que ilz passassent là, c'est assa- 15 voir Loys Rambault et les siens, la rivière de Loire à pont, ou que ilz la passassent plus amont à gué dessoubz le Puy.

« Quant Loys Rambault ot fait ce pour quoy il estoit venu à Anse, il se parti a tout XL. lances, et ne cuidoit 20 avoir nul rencontre et ne se doubtoit en riens de Limosin; c'estoit la meindre pensée que il eust. Et vous di que par usaige le chemin que il faisoit au passer, il ne le faisoit point au retour au repasser. Il avoit fait le chemin de Saint Rambert; au retour, il fist l'autre, 25 et prist les montaignes dessus Lyon et dessus Viane et au dessus du bourg d'Argental, et s'en venoit tout droit devers le Moustier, à trois petites lieues du Puy, et avoit passé entre le chastel des Ministres et Montfaucon, et s'en venoit tensant le pays vers ung villaige 30 que on dit la Baterie, entre Nennay et Saint Julien ou Bois. Là a ung destroit où il fault que on passe; com-

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ment que ce soit on ne le peut eschever, qui veult faire ce chemin, se on ne va parmi Nonnay. Là estoit l'embusche (lu sei<i[neur de La Vote, où bien avoit ii"". lances. Lois Rambault ne se donna garde. Quant il fut emmy 5 eulx, le sire de la Vote et ses gens qui estoient tous pourveus de leur fait abaissierent les lances et s'en vinrent en escriant : « La Vote », ferir à ces compaignons qui chevauchoient espars et sans arroy. Là en y ot de première venue la greigneur partie de coups

10 de lances portez par terre, et tu Lois Raimbault rué jus de son cheval d'un escuier d'Auvergne, qui s'appelloit Amblardon de Villejaque. On s'arresta sur luy. Il fu pris et tout le demorant mort ou pris, oncques riens n'en eschappa. Et treuverent en bouges la somme de

15 trois mille frans que Loys Raimbault avoit recens à Anse de pattis des villaiges de là environ, dont les compaignons oreiit grant joye, car chascun en ot sa part. Quant Limosin vey Lois Rambault ainsi attrappé, il s'amonstra en sa présence et dist par ramprouve :

20 « Loys, Loys, cy fauldra compaignie. Souvieiigne-vous du blasme et de la vergongne que vous me fesistes recepvoir à Brude pour vostre amie. Je ne cuidasse pas que pour une femme, se j'avoie ma grâce à elle et elle à moy, que vous me deussiez avoir fait recevoir

25 ce que je receu. Se la chose pareille vous fust avenue à moy, je ne m'en feusse ja courroucié, car deux compaignons d'armes telz que nous estions lors, se povoient bien au besoing se passer de une femme. » De ceste parole commencierent les seigneurs à rire, mais

30 Loys n'en n'avoit talent.

a Par ceste prise de Loys Rambault, rendirent ceulx qui estoient en Brude la ville au seneschal d'Auvergne,

car puisque ilz avoient perdu leur cappitaine et toute la fleur de leurs gens, il n'y avoit point de tenue. Aussi firent ceulx d'Anse et autres fors qui se tenoient en Villay et en Forest de leur part, et furent tous joyeux ceulx qui enclos estoient dedens, quant on les 5 laissa partir, sauves leurs vies. Loys Rambault fu amené à Nonnay et là emprisonné. On en escripsi devers le roy de France, lequel ot grande joye de sa prise. Assez tard après, on en ordonna. Il me semble, à ce que je oy raconter, que il ot la teste copée à Vil- 10 leneufve, de costé Avignon. Ainsi avint de Loys Rambault. Dieu ait l'ame de luy.

« Et biau sire, dist Bascos de Maulion, vous ai-ge bien tenu de parole pour passer la nuit, et toutesfois elles sont vrayes? » — « Par ma foy, respondi-ge, l& oil et grant mercis, car à vos comptes oir ay-je eu part autant bien que les autres et ilz ne sont pas perdus, car se Dieu me doint retourner en mon pays et en ma nacion, de ce que je vous ay oy dire et compter, et de tout ce que je auray veu et trouvé sur mon voyage, 20 qui appartiengne que je en face mémoire en la noble et haulte hystoire, de laquelle le gentil conte Guy de Blois m'a ensonnié et ensomnie, je le croniqueray et escripray, afin que, avecques les autres besongnes dont j'ay parlé en la dicte hystoire et parleray et escripray 25 par la grâce de Dieu ensieuvant, il en soit mémoire à tousjours. » A ces mots, prist la parolle le Bourc de Campane, qui s'appelloit Ernauton, et commença à parler et eust volentiers, à ce que je me perceu, recordé la vie et l'affaire de luy et du Bourc Engles, son frère, 30 et comment ilz s'estoient portez en armes en Auvergne et ailleurs, mais il n'eust pas le loisir de faire son

compte, car le esquaire du chastel sonna pour appel- 1er toutes gens aval la ville d'Ortais, qui estoient tenuz d'aller au souper du conte de Foeis. Lors furent ces deux escuiers alumer torches, si nous partesismes 5 tous ensanible de l'ostel, et nous meismes au chemin pour aler au chastel, et aussi firent tous chevaliers et escuiers qui estoient logiés en la ville.

§ 27. De Testât de l'affaire et ordonnance du gentil

10 conte Gaston de Foeis ne peut-on trop parler en tout bien ne recommender, car pour le temps que je fus à Ortais je le trouvay tel et oultre dont je ne puis de tout parler; mais je sçay bien que le temps que je y fus, que je y vy moult de choses qui me tournoient à

15 grant plaisance, et le vey seoir à table le jour du Noël quatre evesques de son pays à sa table, les deux Glementins et les autres deux Urbanistes; l'evesque de Paumiers et l'evesque de Lescale estoient Gleinenlins; ceulx cy seirent au dessus, et puis après eulx l'evesque

20 d'Aire et l'evesque d'Oren sur les frontières de Bordelois et de Baione; ceulx estoient Urbanistes. Après seoit le conte de Foeis et puis le visconte de Bebebertin d[e] Cagon, le visconte de Bruniquiel, le visconte de Gouserant, et ung chevalier englois que le

25 duc de Lencastre, qui pour lors se tenoit à Leeborne, avoit là envoie et nomnioit-on le chevalier messire Guillaume Willeby. A l'autre table seoient cinq abbés tant seulement et deux chevaliers d'Arragon, qui s'appelloient messire Baymond de Montflorentin et mes-

30 sire Martin de Buanes ; à l'autre table seoient chevaliers de Gascongne et de Bigorre, premièrement le sire d'Auchin, et puis messire Gaillard de la Mote, messire

Raymond de Chastelneuf, le sire de Chaumont, Gascon, le sire de Copane, le sire de Lane, le sire de Montferrant, messire Guillaume de Benac, messire Pierre de Courton, le sire de Valenton, et messire Augier le Moine de Bascle. Et aux autres tables cheva- 5 liers de Berne grant toison, et estoit souverain maistre de salle messire Espan de Lyon, et ira. chevaliers maistres d'ostel, messire Chichard du Bois Vredun, messire Pierre de Gabrestain, messire Meuvans de Nouvalles, et messire Pierre des Bans en Berne. Et 10 servoient le roy frère bastard messire Ernoul Guillaume, et messire Pierre de Berne, et ses deux filz servoient devant luy, messire Jeulbains de l'eschielle à asseoir tant seulement, et messire Gratien de la coupe au vin. Et vous di que grant foison de menestrelz, tant 15 de ceulx qui estoient au conte que d'autres estrangiers avoit en la salle, qui tous firent mestier et par grant loisir, et donna le conte de Foeis aux heraulx et aux menestreux ce jour v°. frans; et revesti les menestreux du duc de Thouraine, qui estoient là, de drap ?o d'or fourrez de fin menu vair, et estoit le drap prisié 11". frans, et dura le disner jusques à un. heures après nonne.

Et pour ce parlé-je très volentiers de l'estat du gentil conte de Foeis, car je fus xii. sepmaines en son 25 hostel et très bien délivré de toutes choses. Que ens es jours que je fus à Ortais, de tous pays je povoie aprendre et oïr nouvelles, si je voloie, des présentes et des passées. Et aussi le gentil chevalier messire Espang de Lyon, en laquelle compaignie je estoie entré 30 ou pays, et auquel je m'estoie descouvert de mes besongnes, m'acointa de chevaliers et d'escuiers qui

me savoient recorder justement ce que je voloie savoir et avoir. Si apris et fu informé là des besongnes de Portingal et de Castilie, et comment on s'i estoit porté le temps passé des guerres, des batailles et des ren- 5 contres que ces deux roys et leurs aydans, ahers et aliez ensamble avoient eu l'un contre l'autre, et desquelz choses et besongnes je vous feray ensieuvant juste compte.

§ 28. Vous savez, si comme cy dessus est contenu,

10 comment le roy dan Jan de Castilie avoit assegié la bonne ville et cité de Luscebonne, et le roy Jehan de Portingal dedens, lequel roy de fait les bonnes villes de Portingal avoient couronné pour sa vaillance, car voirement estoit-il bastard. Et si avez oy recorder comment

15 ce roy avoit envoie en Engleterre devers le duc de Lancastre et le conte de Cambruge au secours, lesquelz avoient par mariage ses cousines. Si avoit envoie especiaulx messaiges, comme deux chevaliers, c'est assavoir messire Jehan Yadigos et messire Jehan

20 Testedor, et avec eulx ung clerc licencié en droit, qui estoit archediacre de Luscebonne. Tant esploiterent ces ambassadeurs par mer et eurent si bon vent, que ilz arrivèrent ou havre de Haiitonne, et là issirent-ilz de leurs vaisseaulx et se rafreschirent en la ville ung

25 jour, et prirent là chevaulx, car ilz n'en avoient nulz fait passer, et puis chevauchierent tout le grant chemin pour venir à Londres, et tant firent qu'ilz y parvinrent. Ce fu ou mois d'aoust, que le roy d'Engleterre estoit en la marche de Galles es chaces et en ses de-

30 duis, et ses trois oncles le duc de Lancastre, le conte de Cambruge et le conte de Bouquinghcn, chacun

[1384] LIVRE TROISTÈME, § Î8. 119

estoit aussi déduis en leurs pays. Tant eurent plus à faire les messagiers du roy de Portingal, et premièrement ilz se trairent devers le duc de Lancastre qui se tenoit à Hartfort, à xx". de Londres. Le ducles receupt moult doulcement et ouvry les lettres qu'ilz li bail- 5 lièrent, et les lisi par trois fois pour mieulx entendre, et puis respondi et dist : « Vous soiez les biens venus en ce pays, mais vous venez aussi mal à point pour avoir hastieve délivrance que vous pourriez venir en tout l'an, car le roy et mon frère et tout le conseil de 10 ce pays sont espars l'un (.-a et l'autre là, et si ne poez avoir responce ne délivrance, fors que par l'especial conseil de Londres à la Saint Michiel, que tout le pais se retourne là à Westmonstier ; et pour ce que especialment et principalment ceste matière pour laquelle 15 vous venez touche très grandement à mon frère et à moy, je en escripray devers luy et feray que moy et luy serons temprement à Londres ou près de là; si aurons ensamble conseil et advis comment, pour le mieulx, nous en pourrons ordonner, et vous retour- 20 nerez à Londres et nous attenderez là; quant mon frère sera approchié vous orrez nouvelles de nous ! »

Les ambassadeurs portingalois se contentèrent assez de ces responces et se départirent du duc de Lancastre, quant ilz eurent esté avec luy ung jour. Hz 25 retournèrent à Londres, et là se logierent et se tinrent tous aises. Le duc de Lancastre ne mist pas en oubly ce que il leur avoit dit, mais escripsi tantost devers son frère de Cambruge lettres especiales sur Testât que vous avez oy. Quant le conte ot ces lettres de son 30 frère le duc, si les lisi à grant loisir; depuis ne demeura guaires de temps que il s'en vint à Harfort dalez

la Vare, où le duc se tenoit, et là furent trois jours ensamble et conseillierent ceste besongne au mieulx qu'ilzpeurent et se ordonnèrent de venir vers Londres, si comme le duc de Lancastre l'avoit devisé et promis 5 aux Portingalois, et vinrent en la cité de Londres et descendirent en leurs hostelz.

Or eurent ces deux seigneurs et les Portingalois derechief grant parlement ensamble, car le conte de Cambruge qui avoit esté en Portingal et qui trop mal

10 s'estoit contenté et contentoit encores du roy Ferrant, mort, de Portingal, car trop laschement il avoit guerrié, et, oultre la volenté des Englois, il s'estoit accordé aux Espaignolz; si faisoit doubte ledit conte que aux parlemens de la Saint Michiel le conseil du roy d'En-

15 gleterre et la communauté du pays, ne se voulsissent pas legierement absentir à faire ung voiage en Portingal, quant on y avoit allé et envoie grandement, et avoit cousté le voyage au royaume d'Engleterre cent mille frans, et si n'y avoient riens fait.

?0 Les ambassadeurs de Portingal concevoient bien les paroles du conte et disoient : « Monseigneur, adont fu, or est à présent autrement. Nostre roy, que Dieux pardoinst à l'ame, resongnoit les fortunes que nul plus de luy, mais nostre roy à présent a autre emprise et

?5 ymaginacion. car se il se trouvoit sur les champs à mains de gens trois fois que ses ennemis ne fussent, si les combateroit-il à quelle choiron que il en deust traire ne venir, et de ce vous asseurons-nous loyaument; avec tout ce, messeigneurs qui icy estes, vostre

■SO querelle est toute clere à chalengier le royaume de Castille, car l'eritaige en appartient à vos femmes et enfans, et pour la chalenge vous ne povez avoir entrée

[fAS'i] LIVRE TROISIÈME, § 29. 121

en Castille de nul costé qui tant vous vaille comme ceste de Portingal, puisque vous avez le pays d'accord. Si rendez paine que vous ou l'un de vous y viengne si puissamment, que avec ceulx que vous trouverez ou pays vous puissiez tenir les champs. » Respondi le 5 duc de Lancastre : « Il n'en tient pas à nous, mais au Roy et à son conseil et au pays d'Engleterre, et nous en ferons nostre puissance; de ce devez-vous estre tous confortez. » En cel estât finerent-il leur parlement et demorerent les Portingalois à Londres, attendans la 10 Saint Michiel, et le duc de Lancastre et le conte de Cambruge retournèrent en leurs maisons sur le pays d'Engleterre en la marche du North.

Or vint la Saint Michiel, et le Parlement à Wemoustier, et approcha le roy la contrée de Londres et s'en 15 vint à Vindesore, et de là à Carcesée et puis à Covez, et toudiz où il aloit le sieuvoit la royne sa femme, et aussi tout son cuer le conte d'Asquesufort; par celui estoit tout fait et sans lui n'estoit riens fait.

§ 29. En ce temps que je parle estoient les guerres 20 en Flandres entre le duc de Bourgoingne et les Gantois, et estoient nouvellement retournez en Engleterre l'evesque de Nordvich, messire Hue de Cavrelée, messire Guillaume Helmen, messire Thomas Trivet et les autres qui avoient en cel esté tenu le siège 25 avecques les Gantois devant Yppre; et puis vint le roy de France et les encloy en Bourbourch, si comme il est contenu cy dessus en nostre hystoire; mais il y avoit trieves entre les François et les Flamens et les Englois, durans jusques à la Saint Jehan Baptiste ; mais gg les Escocois faisoient guerre, pour quoy les Englois se

veoient moult eiitoueilliez et ne savoient auquel entendre. Car aussi le conseil de Gand estoit à Londres, qui requeroient à avoir ung mainbour pour aidier à gouverner et à garder leur ville, et tel mainbour que 5 l'un des oncles du roy ou le conte de Saslebery. Au parlement qui fu en celle saison à Londres, ot pluseurs consaulx et paroles retournées tant que pour les Flamens que pour le pays de Portingal, et aussi pour les Escoçois qui leur iaisoient guerre. Le duc de Lan-

10 castre especialement tiroit à ce qu'il peust avoir une bonne charge de gens d'armes et d'archiers pour mener en Portingal, et remonstroit aux prelas et aux barons et aux consaulx des communaultez des villes d'Engleterre comment on estoit tenu par Iby, serement

'^ et aliance jurée à luy aidier et son trere à recouvrer leur hiretaige de Castille qui se perdoit; et ce leur avoit-on promis quant leur cousin le roy fu couronné, et apparoient toutes ces choses par lettres scellées, et encore se complaindoit le duc du grief que on leur

20 faisoit, quant tôt on y avoit mis au faire; et que voirement son frère le conte de Cambruge, selonc ce que on ly avoit promis quant il ala en Portingal, on li avoit petitement tenu ses convenances, car on li devoit envoler et rafreschir de ii". lances et d'autant d'ar-

■25 chiers, et riens n'en avoit esté fait, pourquoy la querelle de leur chalenge estoit moult arrière. Les paroles et remonstrances du duc de Lancastre estoient bien oyes et entendues, c'estoit raison; et disoient les plus notables du conseil que il avoit droit, mais les be-

30 songnes de leur royaume, qui plus près leur touchoient, dévoient aler devant; aucuns voloient que sa volenté fust acomplie, et les autres appart remonslroient et

disoient que on feroit ung grant oultrage se on desnuoit le royaume d'Engleterre de ii". hommes d'armes et de iiii". archiers pour envoier si loing que ou royaume de Portingal ; et se le pays d'Engleterre estoit affoibly de tant de gens, ce seroit ung dommage sans 5 recouvrance. Nonobstant tous ces poins et toutes les remonstrances que mettre ne avenir y povoient, il fut adont ordonné que à l'esté le duc de Lancastre passeroit la mer et auroit en sa compaignie xn°. lances et m", archiers, et seroient paiez tous ceulx qui en ce 10 voyage yroient, pour trois mois; mais on réserva que, se autres incidences toucha ns au royaume d'Engleterre, raouvans du royaume de France ou du royaume d'Escoce, leur venoit sur la main, le voyage de Portingal devoit estre retardé. Le duc de Lancastre 15 accorda ce; autre chose il n'en pot avoir pour le présent. "^

Or savez-vous, si comme il est contenu cy dessus en l'istoire, que quant le duc de Lancastre et toutes ses gens appareilliez et ses nefz prestes à Hantonne pour 20 faire son voyage en Portingal, et que les ambassadeurs de Portingal furent retournez à Luscebonne et eurent apporté certifîances de toutes ces choses, et comment le duc de Lancastre devoit venir et quelle charge li estoit baillée, dont les Portingalois avoient 25 grant joye, ung grant empeschement vint en Engleterre, pour quoy il convint son voyage retarder une saison, car l'amiral de France, messire Jehan de Viane, a tout mille lances de bonnes gens d'armes, monta en mer en l'Escluse et ala en Escoce et fist guerre en 30 Engleterre, et tous ceulx du pays alerent au devant, et il est contenu tout justement cy dessus en l'istoire,

si n'en ay que faire d'en parler, mais veuil parler du siège de Luscebonne et du roy d'Espaigne, pour revenir à mes matières et faire de tout juste narracion, selon ce que je fus adont informé.

5 § 30. Le roy dan Jehan de Castille estoit au siège devant Luscebonne, nouvelles vinrent en son ost, par marchans de son pays qui venoient de Flandres et de Bruges, comment le duc de Lancastre s'appareilloit et ordonnoit a tout grans gens d'armes et archiers de

10 venir à Luscebonne et lever le siège; ces nouvelles furent bien creus et bien savoient les Espaignolz que le duc de Lancastre rendoit toute sa paine que il povoit à guerrier le royaume de Castille, car il y damoit part ; nonobstant ces nouvelles, si tenoit le roy tousjours

15 son siège et a voit envoie ses lettres et ses messaiges au secours en France et par especial ou pays de Berne, et tant que de la terre au conte de Foeis, du pays de Berne y furent à une route et sur iiii. jours plus de Ul^ lances à élection, les meilleurs gens d'armes qui

20 fussent en Berne; et ja estoient passez à Ortais, du royaume de France pour aler en Castille servir le roy, messire Jehan de Roie, bourgoingnon, Jeuffroy Bichon, breton, et Geuffroy de Partenay, et avoit chascun sa route, et s'appareillierent ceulx de Berne telz

?5 que je vous nommerny, premièrement ung grant baron et cornpaignon au conte de Foeis, le seigneur de Lengnach, messire Pierre de Kee, messire Jehan de Lesprés, le seigneur de Berneke, le seigneur des Bordes, messire Bertrand de Baruge, le seigneur de

30 Morianne, Donzac, messire Jehan Aseleghie, messire Mennaut de Saremen, messire Pierre de Sarabiere,

messire Estienne de Valentin, messire Raymond de Corasse, messire Pierre de Havefane, messire Augeret de Messen, et pluseurs autres, et messire Espagnole! d'Espaigne, ainsné fils à messire Rogier d'Espaigne, cousin de lignaige et d'armes au conte de Foeis, et se 5 mist en la route des Bernés.

Ces barons et chevaliers de Berne firent leur assamblée et amas de gens d'armes à Ortais et là environ, et me fut dit de ceulx qui les veirent partir de la ville d'Ortais que c'estoient les plus belles gens, les mieux 10 armez et les mieux ordonnez que on eust en graiit temps veu yssir du pays de Berne. Quant le conte de Foeis vey que ce fu à certes que ilz partiroient et en yroient en Espaigne, tjuoyque du commancemeiit il s'estoit assés asseiitu que ilz receussent les souldées 15 du roy de Castiile, si l'u-il tout pensif et couroucié de leur département, car il ly sambloit, et voir estoit, que son pays affoiblissoit. Si envoia devers les barons et chevaliers cappitaines cy dessus nommez, et leur fist dire par les chevaliers de son hostel, messire Espang w de Lion et messire Pierre de Cabestain, que ilz venissent tous ensamble au chastel à Ortais, car il voloit d'un disner paier leur bien alée. Ces chevaliers obéirent, ce fut raysoii, et vinrent à Ortais veoir le conte, qui les requeueilli doulcement. Et après sa messe, il les 25 fist tous entrer en sa chambre de retret, et puis commença par grant conseil à parler à eulx et dist : « Biaux seigneurs, est-ce dont vostre entente que vous partirez de mon pays et me lairez la guerre [en] la main du conte d'Armignac, et vous en yrez faire la guerre 30 au roy d'Espaigne? Geste départie me touche de trop près. » — « Monseigneur, respondirent ceulx qui là

estoient, oil faire le nous fault, car sur cel estât

sommes-nous ordonnez, et avons receu les gaiges et

bienfais du roy de Castille, et c'est une guerre d'Es-

paigne et dePortingal, qui tost sera achevée; siretour-

5 nerons, s'il plaist à Dieu, devers vous en bonne

santé. » — « Tost achevée, dist le conte de Foeis, et

non pas si tost; au premier prent-elle son commance-

ment, car il y a ung nouvel roy en Portingal, et ont

mandé secours en Engleterre. Si se taille cesle che-

10 vauchée et ceste armée où vous alez à durer ung long

temps et vous tenir sur les champs, car point ne serez

combatus si seront venus le duc de Lancastre et ses

gens; par ainsi vous seront chier vendus les gaiges

(|ue vous avez pris. » — « Monseigneur, respondirent

15 ceulx, puisque nous avons esploitié si avant, nous

parferons le voyage. » — « Dieux y ait part, dist le

conte. Or alons disner. Il est heure. » Lors s'en vint

le conte avec ses barons et chevaliers et se inisl en la

sale où les tables estoient mises. Si disnerent grande-

20 ment et longuement, et furent servis de tous biens, si

comme le jour appartenoit et requeroit.

Après disner, le conte de Foeis emmena les chevaliers en ses galeries et, si conmie il avoit usaige de ruser et de galer après disner, il entra en paroles à 25 eulx et dist : « Biaulx seigneurs, je vous voy bien envis partir de mon pays, non que je soie courroucié de vostre avancement et honneur, car en tous cas je le vous voulroie avancier volentiers, mais j'é grant pitié de vous, car vous estes toute la fleur de la che- :^0 Valérie de mon pays de Berne. Si en alez en loingtaines marches et en estrange pays guerrier; je vous conseille, autresfois le vous ay dit, que vous vous de-

portez de ce voyage et laissez le roy d'Espaigne et le roy de Portingal taire leur guerre ensemble, car elle ne vous regarde en riens. » — « Monseigneur, respondirent ceulx, saulve soit vostre honneur, nous ne povons pas ainsi faire, et mieulx savez que vous ne 5 dites, se il vous plaist à entendre, car nous avons receus les gaiges et les bienfais du roy de Castille; si les nous fault desservir. » — « Or, dist le conte, vous parlez bien, mais je vous diray que il vous avenra de ce voyage : ou vous retournerez si povres et si nuds io que les poulz vous estrangleront et les croquerez entre vos ongles, ou vous serez tous mors ou pris. » Les chevaliers commencierent à rire et distrent : « Monseigneur, ils nous en fault attendre l'aventure. » Adont entra le conte en autres paroles et laissa cestes ester et 15 leur remonstra, en parlant, la manière et nature des Espaignolz et comment ilz sont ors et poulcux et fort envieux sur le bien d'autruy, et que sur ce ilz eussent bon advis et bon conseil. Et tiuant il ot parlé de pluseurs choses, il demanda vin et espices; si but et 20 burent tous ceulx qui là estoient. Et lors prist-il congié à eulx et baisa à chascun la main, et puis rentra en sa chambre et les chevaliers montèrent au pié du chastel, et ja estoient leurs gens et leurs harnois partis et venus à Sauveterre, et là vinrent logier ce soir, et à 25 l'endemain se départirent et entrèrent en la terre des Bascles et prinrent le chemin de Pampelune, et par tout passoient seurement, car ilz paioient ce que ilz prendoient.

§ 31 . En ce temps que le roy de Castille seoit devant 30 Luscebonneetavoit sis ja environ ung an, se révélèrent

ceulx de la ville de Saint Yrain contre le roy de Gastille, et si cloirent leurs portes, et distrent que nul François ne Espaignol n'entreroit en leur ville pour les oppressions que on leur faisoit, et veullent dire aucuns 5 que ce fu par la coulpe des gens messire Geoffroy Richon et de messire Geoffroy de Partenay, qui menoient routes de Bretons, et prendoient et pilloient ces Bretons c|uanqu'ilz trouvoient et ne savoient que c'estoit de paier. Si se saisirent les citoiens des deux

10 chasteaux de la ville, et distrent que ilz les tenroient contre tout homme qui mal leur feroit ne vouldroit, et à ce jour que ilz se révélèrent ilz occirent plus de LX. Bretons pillars, et eussent occis messire Geoffroy de Partenay, mais il se sauva par les murs de la ville

15 qui respoiidoient à son hostel. Adont se queillirent François et Bretons c\u'\ estoient là en routes, et livrèrent à ceulx de Saint Yrain ung jour tout entier grant assault, mais ilz y perdirent plus que ilz n'y gaignierent et si n'y firent riens.

20 Les nouvelles vinrent en l'ost et au roy de Gastille que ceulx de Saint Yrain estoient tournez Portingalois, et pour rendre la ville et les chastiaulx au roy de Portingal ilz s'en estoient mis en saisine. Quant le roy oy ces nouvelles, si fu moult pensif, et appella son ma-

25 reschal messire Regnault Limosin et li dist : « Prenez C. ou ce. lances en vostre compaignie et alez veoir à Saint Yrain que c'est et à quelle entente les hommes de la ville se sont révélez, selonc ce que nous sommes informez, et font ce que ilz ont fait. » Messire Regnault

30 respondi : « Volentiers. » Il se mist à chemin et prist de sa charge jusques à n". lances et chevaucha vers Saint Yrain, et tant fist que il y parvint et envoia

devant ung lierault pour noncier sa venue, lequel parla aux barrières, qui estoient closes, à ceulx de la ville, et fist son inessaige, et li fu rendu response en disant : « Nous congnoissons bien messire Regnault Limosin pour ung gentil et vaillant chevalier, et savons 5 bien que il est mareschal du roy et peut bien venir jusques à cy se il ly plaist; tout desarmé entrera-il en la ville et autrement non, et se il a à parler à nous il y parlera. » Ce fu tout ce que le Hérault raporta à messire Regnault. « Bien, dist messire Regnault. Je ne 10 viens droit cy point pour eul\ porter contraire ne dommaige, mais pour savoir leur entente, et il m'est autant à entrer en la ville desarmé comme armé, tant que j'aye parlé à eulx. » Si se départi lors du lieu où il estoit et chevaucha, lui vi°. tant seulement et sans 15 armes, et laissa ses gens derrière et vint mettre pié à terre droit devant la barrière. Quant on le vey en cel estât, ceulx qui estoient à la barrière ly ouvrirent et abaissierent le pont et ouvrirent la porte et le mirent en la ville et li firent bonne chiere. Lors s'assamblerent ?0 tous les hommes de la ville sur ung quarrefour en une place, et là commença à parler a eulx et leur dist : « Entendez, vous qui en ceste ville demorez. Je suy cy envoie de par le roy et m'est commendé que je vous demande à quelle entente vous vous estes révélez et 25 avez clos vos portes et occis les gens du roy qui le venoient servir. Sachiez que le roy est durement courroucié contre vous, car il est informé que vous avez pris en saisine les deux chastiaulx de ceste ville, qui sont son hiretaige, et y volez mettre ses adversaires 30 de Portingal. » — « Saulve soit vostre grâce, messire Regnault, ce respondirent les hommes, nous ne les

Xll — 9

130 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [\36't]

volons mettre ne rendre en autre main ne seignourie que du roy de Castille, de qui nous les tenons, mais que il nous gouverne ou face gouverner en paix et en justice; et ce que nous faisons et avons fait, ce a esté f) par la couppe et oultrage des robeurs et pillars Bretons et autres, que on avoit logiez en ceste ville, car se nous fussions Sarrasins ou pieurs gens, si ne nous povoient-ilz pis faire tant que de efibrcier nos femmes et nos tilles, rompre coffres, effontlrer nos tonneaux de

10 vin, nous batre et meshaignier cjuant nous en parlons. Si ne vous devez pas esmerveillier, quant nous veons telz oultrages faire sur nous des nostres, et de ceulx qui nous deussent garder, se nous nous en courrouçons, car on se courrouce bien pour mains. Si povez

15 dire au roy et remonstrer tout ce, se il vous plaist; mais nous sommes d'un accord que nostre ville, pour homme qui voise ne qui viengne, nous ne l'ouvrerons ne pour François ne pour Bretons recueillir, fors le corps du roy proprement et ceulx que il luy |)laira,

?0 sans nous oppresser ne faire nulle violence. »

Quant messire RegnauU Lymosin les oy parler de tel langaige, si se rafrena et li sambla assez que ilz n'avoient pas le plus du tort, se ilz avoient bouté leurs ennemiz hors de leur ville. Si leur dist : « Or, bonnes

25 gens, je vous ay bien oys et entendus; vous, demorez en vostre pays, et je m'en retornei'ay en l'ost devers le roy, et là remonstreray toutes les paroles que vous m'avez dittes, et en bonne vérité je y seray pour vous. > — « Monseigneur, respondirent ceulx, grant

30 mercys; nous nous confions bien en vous que se le roy est mal informé sur nous, que vous nous térez ung bon moyen. » A ces coups, prist congié messire Re-

fl384] LIVRE TROISIÈME, § 3?. 131

griault Limosin et parti de la ville et monta à cheval, et retourna à ses gens qui l'atendoierit sur les champs, et puis chevaucha tant que il vint en l'ost devant Luscebonne et descendi en son logeis, et puis ala devers le roy et li recorda tout ce que il avoit veu et trouvé 5 en ceulx de Saint Yrain. Quant le roy en sceut la vérité, si dist : « Par ina l'oy, ilz ont saigement tait, se ilz se sont mis à seur de ces pillars bretons. »

Or, advint ainsi que, quant messire Geoffroy de Partenay et messire Geoffroy Richon et leurs routes 10 veirent que ilz n'aroient autre chose de ceulx de Saint Yrain, et que le roy de Castille s'en dissimuloit, si en lurent durement courrouciez et distrent entre eulx : « Nous devons bien avoir laissié le royaume de France et estre venuz en ce pays servir le roy d'Es- 15 paigne, quant nous sommes ainsi ravalez des vilains, et ne nous en veult-on faire droit? La chose ne demora pas ainsi ; ilz doivent venir temprement grant foison de Gascons; nous souffrerons tant (|u'ilz soient venus et puis nous accorderons à eulx et nous aideront à 20 contrevengier de nos annois et de nos compaignons que on nous a occis et meshaigniez. »

§ 32. Nouvelles vinrent en l'ost, au roy et à son conseil, que les Bretons menaçoient durement ceulx de Saint Yrain et se vantoient que, les Gascons venus, ilz leur 2r) feroient chier comparer ce que ilz leur avoient fait. Si fu le roy conseillié que il se departiroit du siège de Luscebonne et s'en venroit rafreschir à Saint Yrain, et remetteroit les choses en bon point, et là attenderoit la venue des Gascons, où bien avoit mf. lances de 30 bonnes gens, dont il avoit grant joye, car pas ne vo-

132 CHRONIQUKS DE J. FROISSART. [13841

loit que ilz trouvassent le pays eu trouble, et aussi grant foison de ses gens se desiroient à rafreschir, car ilz avoient là esté moult longuement et sans riens faire; adont fu ordonné de par le roy au deslogier et 5 à partir toutes gens du siège et à traire vers Saint Yrain. Si se deslogierent les Espaignols et tous ceulx qui là avoient esté longue saison et s'en vinrent en la marche de Saint Yrain.

Quant ceulx de Saint Yrain entendirent que le

10 roy de Custille devoit venir et venoit vei-s leur ville, si se ordonnèrent xii. hommes des leurs, des plus notables, et montèrent à cheval, et s'en vinrent sur les champs, à deux lieues près de là, faire révérence au ruy, pour savoir parfaitement le coraige de li. Tant

15 chevauchierent ces gens que ilz encontrerent le roy, qui estoit descendu en ung grant umbrage dcssoubz oliviers pour lui rafreschir, car il faisoit grant chaleur. Là estoit messire Regnault Limosin, mareschal de l'ost, à qui ilz avoient envoie et qui estoit tout pour-

20 veu de leur venue, et estoit présent d'en costé le roy, quant ceulx se mistrent à genolz devant lui et distrent ainsi :

« Ti'ès redoublé sire et noble roy de Castillo, nous sommes cy envoiez de par la povre cominunaulté de

25 vostre bonne ville et chastellerie de Saint Yrain, car on leur a donné à entendre que vous estes gi'andeinent courroucié sur eulx, et se ainsi est ou soit, très redoubté sire, la coulpe et olVence ne vient pas par eulx, mais par les grans injures et oppressions que

30 les Bretons leur ont fait, lesquelz cstoient logiez en leur ville et la vostre premièrement, car sans les fais qui tous ne pevent pas estre venus à cognoissance, les

[138i] LIVRE TROISIÈME, ^ 3Î. l3o

Bretons pillars (pas n'en encoupons leurs maistres ne les chevaliers ne escuiers cappitaines, fors que ceulx qui les ont fais) en ont tant fait que merveille à penser seroit ne à recorder, et nous ont tenu ung temps en la ville et en la chastellerie, dont les plaintes en ve- 5 noient tous les jours à nous, en tel despit que ilz rom- [loient nos coUres et prendoient tout le nostre devant nous, et violoient nos femmes et nos filles, et quant nous en parlions nous estions batus et meshaigniez. En celle povreté avons-nous esté deux mois; pour quoy, 10 très redoubté sire et noble roy, nous vous supplions (|ue, se nous vous avons courroucié par celle cause ou autre, que il vous plaise à faire juste et loyal enqueste de nous et nous mener par voie de droit, si comme vous nous recongiieustes et jurastes à tenir entière- ^^ ment et franchement quant vous entrastes premièrement roy en la ville de Saint Yrain et la seignourie et possession vous en fu bailliée, et vous ferez aumosne, car, puis (|ue vous venez, nous ajoustons à vous et en vostre conseil tant de noblesse et de franchise que la 20 ville sera et trouverez toute ouverte contre vostre venue, et à vostre povre peuple qui crie mercy des injures et oppressions que on leur a fais, se Vostre Magesté Royal et vostre noble conseil y veuilliez donner grâce et remission . » 25

Le roy se teut ung petit, et messire Regnault Limosin parla et dist en lui agenoueillant devant le roy : « Très chier sire, vous avez oy vostre povre peuple de Saint Yrain complaindre et remonstrer ce que on leur a fait; si en vueilliez respondre. » — « Regnault, 30 dist le roy, nous savons bien que ilz ont juste cause et querele, dittes-leur que ilz se lievenf et s'en voisent

134 ('lIltOlNigilKS DK J. FROISSART. 11384-138.')]

devant à Saint Yrain appareillier pour nous, car nous y serons aujourd'uy au giste, et du surplus ilz seront bien gardez en leur droit. » Messire Regnault Liniosin se leva lors et se retourna vers ceulx de Saint Yrain

5 et leur dist : « Bonnes gens, levez-vous; le roy nostre sire a bien entendu et conceu ce que vous avez dit. Vous ne volez que droit et justice, et il le vous tenra. Appareilliez contre sa venue la ville de Saint Yrain et faites tant que il vous en sache gn-, car les choses

10 venront à bien parmi les bons moiens (|ue vous arez. »

— « Monseigneur, respondirent ceulx, grant mercis. »

Lors prisent-iiz congié au roy et montèrent à cheval

et s'en retournèrent à Saint Yrain, et recorderent tout

ce que ilz avoient veu et trouvé au roy et la response

15 que messire Regnault avoit laite de par le roy; si en furent grandement resjoys. Adont f'u la ville appareilliée très richement contre la venue du roy et les chaucées toutes jonchées de fresches herbes. Si entra le roy à heure de vespres, et se loga au chastel que on

20 dit au Lyon, et ses gens se logierent en la ville, qui logier se peurent, et la greigneur partie aux champs et ens es villaiges de là environ. Si y lu le roy bien ung mois et demora la chose ainsi, (jui plus y avoit mis plus y avoit perdu.

25 ,^ 33. Endementres que le roy se logoit et se tenoit à Saint Yrain, vinrent les Gascons de berne, une très belle compaignie de gens d'armes. Messire Regnault Lymosin chevaucha à l'encontre de eulx et les i-ecueilli doulcement et grandement, ainsi que bien

30 faire le st^avoit, et mena les cappitaines devers le roy, (|ui ot très grant joye de leur venue, et commanda à messire Regnault que ilz l'eussent bien logiez et à leur

aise, car il le voloit. Il le fist tant que ilz s'en contentèrent. Ainsi se portèrent ces besongnes, et se tint le roy à Saint Yrain et toutes ses gens là environ, et tenoit bien lors sur les champs le roy Jehan de Castille iiii". hommes d'armes et xxx". autres gens. Si 5 appella une fois les barons de France pour avoir conseil à eulx comment il se porroit chevir de ceste guerre, car il avoit sis longuement et à grant frais devant Luscebonne et n'y avoit riens fait, et croy bien (|ue se les Gascons ne fussent venus, qui rafreschirent 10 le roy de coraige et de volenté, il se fust parti de Saint Yrain et retrait vers Burges ou en Galice, car ses gens se tanoient de tant estre sur les champs.

Quant ces chevaliers de France et de Berne furent venus devant le roy, il parla et dist : « Biaux seigneurs, 15 vous estes tous gens de fait et usaigez de la guerre; si vueil avoir conseil et collation de vous, comment je me pourray maintenir contre ceulx de Luscebonne et Portingalois. Hz m'ont tenu aux champs ja bien ung an et si n'ay riens exploitié sur eulx. Je les cuidoie 20 atraire hors de Luscebonne et en place pour eulx combatre, mais ilz n'en ont eu nulle volenté, et veullent mes gens et me conseillent que je donne pour le temps présent à toutes manières de gens congié et chascun s'en retourne chiés lui; et vous qu'en dictes-vous? » 25

Les chevaliers de France et de Berne, qui estoient nouvellement venus en l'ost du roy et qui desiroient les armes et n'avoient eiicores riens fait et voloient deservir leurs gaiges, respondirent : « Sire, vous est[es] ung puissant homme de terre et de mise, 30 et petit vous touche la paine et le traveil de vostre peuple, eiicores especialement quant ilz sont sur le leur; nous ne disons pas, se ilz estoient en es-

136 CHRONIQUKS DE J. FROISSART. [lUSf)]

trange pavs en sus de toutes pourveances, que ilz ne vous deussent donner ce conseil, car là seroil le frais et la paine trop grans sans comparoison, mais ilz sont cy auques, aussi aisés à ce que nous povons veoir et 3 congnoislre que dont que ilz fussent en leurs hosteiz. Si vous disons, non par manière d'arest de conseil, car vous estes saiges assez pour le meilleur esliie, que vous tenez encores les champs, car bien lespovez tenir jusques à la Saint Michiel, espoir s'assemblent vos en-

10 nemis et se trairont sur les champs quant le mains vous en donrez de garde, et se ilz font ainsi, sans faulte ilz seront combatus; nous en avons très grant désir que nous les puissons veoir et moult nous ont cost.é de paine et de traveil de nous et de nos che-

15 vaulx avant que nous soions venus en ce pays. Si ne serons ja de l'oppinion de vos gens que nous ne les voions. » — 9 Par ma foy, respondi le roy, vous parlez bien et loyaument, et de ceste guerre et d'autres je useray en avant par vostre conseil, car monseigneur

?n mon père et moy n'y trouvasmes oncques que grant loyaulté, et Dieux ait mercy de l'anie à Bertran de Claiequin, car ce fu ung loyal chevalier et par lequel nous eusmes en son temps pluseurs belles recouvrances. »

To Les paroles, les consaulx el toutes les respoiices que le roy dan Jehan de Gastille ot ce jour aux chevaliers de France et de Berne furent sceues entre les contes et les barons d'Espaigne; et en furent durement courrouciez par deux raisons : l'une fu pour tant que le

30 roy à leur samblant avoit greigneur fiance en estrangiers que en eulx, qui estoient ses hommes lièges et qui l'avoient couronné, et l'autre fu que les chevaliers

de France donnoient conseil au roy de eulx là tenir, et si estoient tous lassez de guerrier. Si en parlèrent entre eulx en pluseurs manières, non en publique, mais en requoy, et disoient : « Le roy ne scet guerrier fors par François, et aussi ne fîst onc(|ues son 5 père. » Là commencierent-ilz à avoir envie sur les François, et bien s'en percevoient les variez et les Corargeurs des chevaliers François et Gascons, car on les avoit ceulx de France tant que en langaige tous logiez ensamble, mais quant les Espaignols en fouragant es- 10 toient plus fors (|ue les François, ilz leur tolloient leurs pourveances et estoient batus et meshaignez, tant que les plaintes en vinrent au roy ; adont en blasma grandement le roy son mareschal, messire Regnault Limosin, en disant pourquoy il n'y avoit pourveu. Le ma- 15 reschal de l'ost s'escusa et dist que, se Dieu l'y peust aidier, il n'en sçavoit riens, et que il y pourverroit. Si establi tantost sur les chemins gens d'armes qui gardoient les pas par cjuoy les fourageurs françois chevauchoieiit seurement. Encores avec tout ce il fist faire 20 ung ban et ung commandement, de par le roy, que toutes manières de gens qui avoient vivres et pourveances les apportassent ou feissent amener à sommiers ou autrement en l'ost devant Saint Yrain, aus- (|uelles choses on mist fuer et pris raisonnable; si en 25 eurent les estrangiers largement, car il convenoit par l'ordonnance du ban que ilz en feussent servis avant tous autres. Encores eurent les Espaignolz grant despit de ceste ordonnance.

^ 34. Or, advint que, en la propre sepmaine que le 30 roy de Castille se desloga et toutes ses gens du siège

138 CHRONIQUES DE J. KROISSART. [1385)

de Luscebonne, ilz entrèrent ou havre de Luscebonne trois grosses nefs chargiés de gens d'armes englois et archiers, et povoient estre on toute somme environ \'. que uns que autres, et vous di que les trois pars 5 estoient compaignons chassez de leurs gaiges de Calais, de Ghierebourch, de Brest en Bretaigne et do Mortaigne en Poito, lesquelz avoient oy parler de la guerre du roy de Castille et du roy de Portingal; si estoient venus à Bordiaux et là assamblez, et avoient

\0 dit : a Alons-en à l'aventure en Portingal. Nous trouverons là qui nous recevra et ensonniera. » Messire Jehan de llarpedane, (|ui pour le temps ostoit seneschal de Bourdiaux, leur avoit grandement conseillié, car point ne voloit qui ilz demorassent ou pays de

15 Bourdelois, car ilz y poussent plus taire de maulx (|ue de biens; car ilz estoient tous compaignons aventureux qui n'avoient que perdre.

De tous ceulx qui pour ce temps arrivèrent ii Luscebonne, je n'y oy nommer nul chevalier, mais trois

20 escuiers Englois qui estoient leurs cappitaines, l'un appelloit-on Nortbery, l'autre Martebery et le tiers Huguenin de Hartecele, et n'y avoit de ces trois qui n'eust d'eage plus de l. ans, et estoient bons hommes d'armes et tous fais et usez de guerre.

25 De la venue de ces Englois furent les Luscebonnois grandement rcsjoys et rafreschis, et aussi hi le roy de Portingal (|ui les voult veoir, et vinrent au palais devant le roy. Le roy en ot grant joye et leur demanda se le duc de Lancastre les envoioit là : « Par ma foy,

30 respondi Nortbery, nous ne veismes le duc de Lancastre grant temps a, ne il ne scet riens de nous, ne nous de luy. Nous sommes gens de pluseurs sortes, qui demandons les armes ot les aventures. Il en y a

de telz qui vous sont venus servir de la ville de Calais. » — « Par ma foy, dist le roy, ilz soient tous les bien venus; vostre venue me fait grant bien et grant joye, et sachiez que je vous emploieray temprement; nous avons esté icy enclos ung long temps et tant (|ue 5 nous en sommes tous ennuyez, mais nous prenderons la largesse des champs, autant bien que nos ennemis ont fait. » — « Sire, respondiient ces cappitaines Englois, nous ne desirons autre chose, et nous vous prions (|ue nous puissions temprement veoir vos ennemis. » 10 Le roy de Portingal en fist disner en son palais à Luscebonne de ces nouveaux venus plus de if . et commanda que tous feussent logiez en la cité, bien à leur aise. Hz le furent et payez tantost de leurs gaiges pour trois mois, et mist le roy clercs en euvre et tist lettres lt> escripre et seeler, et envoia par tout son royaume, en mandant et commandant sur (juanque on se povoit meffaire, que toutes gens portans armes se traissent vers Luscebonne.

§ 3S. Tous ceulx qui les lettres du roy Jehan de 20 Portingal adrecerent n'obéirent pas, mais demorerent trop de gens en leurs hostelz, car les trois pars dudit royaume se dissimuloient à l'encontre de ceulx de Luscebonne, pour tant que ilz avoient couronné ce roy qui estoit bastard, et en disoient lors grosses paroles en 25 derrière, et pour le grant différent que le roy de Castille et son conseil veoient ou pays de Portingal s'avancerent-il ainsi sur la forme du conquest, et disoient que il n'y convenoit que une journée de bataille, et que se ceulx de Luscebonne povoient estre 30 ruez jus, le demorant du pays en seroient tous resjoys et metteroient hors de Portingal ce maistre Denis

140 CHRONIQUES DE J. FHOISSART. |I385]

OU ilz l'occiroienl, et que ce estoit terre de coïKiuest pour luy, car sa femme en estoit droite hiretiere. Assez volentiers et legierement s'en feust déporté de la guerre le roy Jehan de Castille, mais ses gens ne

5 le voloient pas, ains l'enhortoient et disoient que il avoit juste cause et (luerellc à la guerre. Quant le roy de Portingal vey t|ue à son mandement et commandement trop de son peuple, dont il pensoit à estre servy, desobeissoient, si tu tout pensif et merancolieux, etap-

10 pela ses plus feables de Luscebonne, et les chevaliers de son hostel qui avoient rendu paine à son couronnement et qui avoient servi le roy Fernant, son frère, messire Jehan Radigos et messire Jehan Teste d'Or, le seigneur de la Figiere et messire Gemme de Carbeston,

15 Ambroise Coudrich et Pierre Coudrich, son frère, et messire Monges Navarès, ung chevalier de Castille qui estoit tourné Portingalois, car le roy dan Jehan l'avoit enchacié hors de son royaume ; si l'avoit le roy de Portingal retenu et fait cappitaine de tous ses chevaliers.

20 A ce conseil remonstra le roy pluseurs choses et dist : « Biaux seigneurs qui cy estes, je sçay bien f|ue vous estes tous mes amis, car vous m'avez fait roy, et vous veez comment pluseurs gens de mon royaume à mon grant besoing s'escusent et ne les puis avoir pour

25 mettre sus les champs, car, en vérité, se je les veoie de aussi bonne volenté comme je suy pour aler combatre mes ennemis, je en auroie grant joye, mais nennil, car je voy que ilz se dissimulent; si me fault bien avoir conseil sur ce comment je me porray ordonner, et

30 m'en respondez vostre advis, je vous en pry. »

Adont parla messire Gemmes de Carbeston, ung chevalier Portingalois, et dist : « Sire, je vous di et

conseille, pour vostre honneur el prouffit, que du plus tost que vous poez, vous vous traiez sus les champs avec ce que vous avez de gens et vous aventurez et nous aussi, nous demorons dalez vous jusques à la mort, car nous vous avons fait seigneur et roy de ceste ville ; se 5 il y a en Portingal aucuns rebelles ou differens à vous, je di et aussi dient les pluseurs en ceste ville que c'est pour la cause de ce que on ne vous a point veu encores chevauchier ne monstrer visaige à vos ennemis. Vous avez eu jusques à ores la grâce et renommée de lO estre vaillant homme aux armes, et au besoing vostre vaillance vous fault; c'est ce qui fait enorgueillir vos ennemis et refroidier vos subgez; car se ilz veoient en vous fait de vaillance et proesce, ilz obeiroient et vous doubteroient; aussi feroient vos ennemis. » — « Par 15 mon chief, dist le roy, vous parlez bien et il est ainsi, et je vous di, messire Gemme, on face appareillier nos hommes et ordonner chascun selon luy, car nous chevaucherons temprement et monstrerons visaige à nos ennemis : ou nous gaignerons tout, ou à ceste fois nous 20 le perderons. » — « Monseigneur, respondi le chevalier, il sera fait, car se vous avez la journée pour vous et Dieu la vous envoie et bonne fortune, vous demorez roy de Portingal pour tousjours, et si en serez loé et prisié en estranges terres où la congnoissance en 25 venra, et au parfait de l'eritaige vous ne povez venir fors que par bataille. Et exemple je vous fay du roy dan Henry, vostre cousin, le père de Jehan, qui est à présent roy de toute Castille, d'Espaigne, de Toulete, de Galice, de Corduan et de Sebille. 11 vint à tous ses 30 hiretaiges par bataille, ne jamais il n'y fust venu autrement, car vous savez comment la puissance du

prince de Galles et d'Acquitaine reniist le roy dan Pierre, vostre cousin, en la possession et hiretaige des terres encloses dedens les Espyignols, et depuis par une journée de bataille que il ot contre luy devant 5 Mancuel il perdi tout, et tu le roy dan Henry en possession comme en devant, à laquelle journée il aventura tout; aussi vous fault-il aventurer, se vous volez vivre à honneur. » — « Par mon chief, dist le roy, vous dictes voir, et jamais ne vueil avoir autre con- 10 seil sur cestui, car il nous est prouffitable et honnourable. »

§ 36. Sur cel estât se départi le parlement, et fu ordonné et arresté que dedens trois jours on se metteroit sur les champs et prenderoit-on terre et place pour

1.^ attendre les ennemis. On tint ces trois jours les portes de Luscebonne si closes que oncques homme ne femme n'en sailli, car le roy ne les Luscebonnois ne voloient pas (|ue leurs ennemis sceussent leur convenant. Quant ce tantet d'Englois qui là estoient entendirent que on

20 chevaucheroit et que on yroit vers Saint Yrain, où le roy de Castille et ses gens estoient, si en fuient grandement resjoys. Adont firent toutes gens appareillier leurs armeures et ces ai'chiers leurs archs et leurs saietes, et tous les autres selonc ce que il leur beson-

25 gnoit. Et se partirent ung joedi, après boire, de la cité de Luscebonne et se mistient sur les champs, et se logierent ce jour sur une petite rivière à deux lieues de Luscebonne, le roy et tous aians le visaige vers Saint Yrain, et disoient tous de grant volenté que ja-

30 mais en Luscebonne ne retourneroient si aroient veu leurs ennemis, et que mieulx valoit de trop (|ue ilz

requesissent la bataille à leurs ennemis que leurs ennemis venissent sur eulx, car on en avoit veu pluseurs signes des requerans et des non requerans, et que de V. les iiii. des requerans avoient obtenu place, et que près toutes les victoires que les Englois avoient eu 5 en France sur les François ilz avoient recjuis, et que on est par nature plus fort et mieulx encoragé en assaillant que on n'est en deffendant. De ceste opinion estoient-ilz tous ou en partie, et en faisoient là les aucuns bourgois de Luscebonne exemple et disoient iO ainsi : « Nous estions en ces jours que les Gantois vinrent devant Bruges requerre et combatre le conte de Flandres et sa puissance en ladicte ville, et savons bien que Philippe d'Artevelle, Piètre du Bois, et Jehan Cliquestiel, et François Acremen, et Piètre le Mitre, qui 15 esloient lors les cappitaines des Gantois, n'amenèrent hors de Gand ne ne mistrent que vu", hommes, de (|uoy ces vu", hommes en requérant bataille à leurs ennemis en desconfirent xl". C'est chose toute véritable, ne oncques n'y ot trayson, fors la bonne fortune 50 et aventure pour les Gantois. Et estoient les Gantois au jour de la bataille, qui fu par ung samedi devant Bruges, à une grosse lieue près, à ce que nous leur oymes dire à l'endemain, quant ilz eurent conquis Bruges, aussi confortez du perdre que du gaignier, et 25 aussi devons-nous estre, se nous volons faire bon esploit d'armes. » Ainsi se devisoient les Luscebonnois ce joedi l'un à l'autre, dont le roy, quant il fu informé de leurs paroles et de leur granl confort, ot grant joye. 30

Quand ce vint le venredi au matin, on sonna les trompettes et les claronciaux en l'ost au roy de Por-

tiiigal; tous s'appareillierent et ordonnèrent, et prinrent le chemin à destre séant sur la rivière, et le plain pays pour le charroy qui les sieuvoit et leurs pourveances, et cheminèrent ce jour quatre lieues. Nouvelles vinrent 5 au roy de Castille ce venredi au matin, là où il se tenoit à Saint Yrain, que les Portingalois et le roy Jehan, que ceulx de Luscebonne avoient couronné, estoient hors de Luscebonne et chevauchoient. Ces nouvelles s'espardirent tantost parmi leur host, dont eurent

10 Espaignolz, François et Gascons grant joye, et distrent : « Vela-en ces Luscebonnois vaillans gens quant ilz nous viennent combatre. Or tost, mettons-nous sur les champs et les encloons, se nous povons, avant (ju'ilz retournent en leur ville, par quoy ilz n'y aient point

15 de retour. Jamais pié n'en retoura en Luscebonne. » Adont fu ordonné, publié et crié parmi l'ost aux trompetes que le samedi au matin on t'ust tout prest et à cheval, et que le roy partiroit et yroit combatre ses ennemis. Tous s'ordonnèrent selon ce et monstroient

20 que ilz avoient grant joye de ceste adventure et journée.

Quant ce vint le samedi au matin, on sonna trompetes et claronceaux à grant foison parmi l'ost, et oy le roy messe ens ou chastel et puis but un cop, et aussi

25 firent toutes gens et montèrent à cheval et se trairent sur les champ en bonne ordonnance, messire Regnault Lymosin, mareschal de l'ost, tout devant. Si furent envolez leurs coureurs pour chevauchier et aviser leur convenant, et quelle part on les trouveroit et (juelle

30 quantité par advis ilz povoient estre. Si furent envoiez de par les François deux escuiers, l'un de Bourgoingne et l'autre de Gascongne; le Bourgoiugnon nommoit-on

Guillaume de Moiitdigy et estoit avec(|ues messire Jean de Rie, et le Gascon de Berne nommoit-on Bertran de Barege, et furent tous deux ce jour chevaliers, et avecques eulx ung cliastellain de Castille, bon homme d'armes, qui s'apelloit Pierre Ferrant de Me- 5 dine, et estoit monté sur ung legier cheval et bien courant à merveilles. Endementres que ces trois chevaucheurs chevauchoient les champs avant et arrière pour aviser le convenant des Portingalois, le grant ost où il avoit largement deux mille lances, chevaliei^s et es- 10 cuiers, Gascons, Bourgoingnons, François, Pikars et Bretons, aussi bien aroiez et appareilliez et armez de toutes pièces que nulles gens d'armes povoient estre, et bien xx". hommes Espaignolz, et tous à cheval, et chevauchoient tout le pas, et n'avoient pas chevauchié 15 le trait d'une arch quant ilz s'arresterent. D'autre part, le roy de Portingal avoit envoie deux coureurs chevaucheurs pour aviser justement et clerement l'ordonnance et convenant des Espaignolz, dont les deux estoient Englois et escuiers et appers hommes; l'un 20 estoit nommé Janequin d'Artebery et l'autre Philippe de Barqueston, et avecques eulx ung Portingalois (|ui s'appelloit comme Ferrant de la Griose ; tous estoient bien montez et chevauchierent si avant ces trois que ilz avisèrent, d'un tertre où ilz estoient montez et es- 25 consez entre arbres où on ne les povoit veoir pour les fueilles, tout le convenant des Espaignolz.

Or, retournèrent devers le roy de Portingal et son conseil ces trois chevaucheurs dessus nommez, et le trouvèrent et tout l'ost dessus les champs; si firent 30 record et relacion de leur chevauchée en disant : « Sire roy, nous avons esté si avant que nous avons veu et

1Î6 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [138r.|

apris du convenant de vos ennemis, et sachiez que ilz sont grans gens et belles gens, et y peut bien avoir environ xxx". chevaulx; si aiez sur ce advis. » Adont demanda le roy : « Dittes-moy, chevauchent-ilz tous 5 en tlote? » — « Nennii, sire, ilz sont en deux batailles. B Adont se retourna le roy de Portingal vers ses gens et dist tout liault : « Avisez-vous, cy ne fault point de coardise. Sans taultc nous nous combaterons, cai' nos ennemis chevauchent et ont grant volenté de nous

10 trouver et nous trouveront, car nous ne povons fuir ne reculer; nous sommes en sus de Luscebonne grant foison. Or, pensez de bien faire et de vous vendre. Vous m'avez fait roy; aujourd'huy jo verray se la couronne de Portingal me ilemora paisiblement; et soiez

15 tous seurs que ja je ne fuiray, mais attenderay l'aventure avecques vous. » Et ilz respondirent : « Dieux y ait part, et nous demorons aussi tous d'en costé vous. »

Adont furent appeliez Nortbery, Hartecelle et Mar-

20 kebery, et aucuns des autres les plus usez d'armes et (|ui le plus avoient veu; si leur fu demandé quel conseil ilz donnoient pour attendre l'aventure et la bataille, et que il estoit tout vray que combatre les convenoit, car leurs ennemis les approchoient fort, qui

25 estoient grant foison et bien largement quatre contre ung. Dont respondirent les Englois et distrent : « Puisque nous aroiis la bataille et que ilz sont plus de gens que nous ne sommes, c'est une chose dur partie; si ne les povons conquerre fors que par

30 prendre avantaige. Et se vous savez près de cy nul lieu en avantaige où ait de hayes et de buissons, si nous faites aler celle part; nous venus là, nous nous f'ortetîerons par telle manière que vous le verre

et que nous ne serons pas si leviers à entamer et à entrer en nous que dont nous fussions emmy ces plains. » Dist le roy : « Vous parlez saigement, et sachiez que tout prestement et sans arrest il vous sera fait. » 5

§ 37. Au conseil des Englois se sont arrestez le roy de Portingal et les Luscebonnois, et ont jecté leuradvis où ilz se trairont. Vous devez savoir que assez près de là où ilz estoient sciet la ville de Juberot, ung grant villaige ouquel les Luscebonnois avoient envoie toutes lu leurs pourveances, leurs sommiers et leur charroy, car ilz avoient intencion que ce soir ilz y venroient logier, eussent bataille ou non, se du jour ilz povoient issir à honneur au dehors de la ville, ainsi comme au quart de une lieue a une grande abbaïe de moynes où 15 ceulx de Juberot et autres villaiges vont oïr messe, et sciet ceste église ung petit hors du chemin, en une mote environnée de grans arbres et de bayes et buissons, et y a assez fort lieu parmi tant que on y aida. Adont il fu là dit en la présence du roy et de son con- 20 seil et des Englois qui là estoient appeliez, car combien que ilz ne fussent que ung petit, si voloit le roy ouvrer grandement par leur conseil : « Sire, nous ne savons près de cy lieu plus appareillié que Juberot; vêla le moustier entre ces arbres, il sciet en forte 25 place assez, avecques ce que on y porra bien aidier. » Ceulx qui congnoissoient le pays dirent : « Il est vérité. » — « Dont, dist le roy, traions de celle part et nous ordonnons là par telle manière que gens d'armes et de conseil doivent faire; par quoy nos ennemis, 30 quant ilz venront sur nous, ne nous trouvent pas desgarnis ne wuids d'avis et de conseil. » Tantost fu fait;

on se trait tout le petit pas vers Juberot et sont lors venus en la place de l'église. Adont ont les Englois et messire Mongues Navarrois, et aucuns vaillans hommes de Portingal et de Luscebonne qui là estoient, 5 alez tout à l'environ pour le mieulx aviser. Ce distrent les Englois : « Vecy lieu fort assez parmi ce que on y aidera, et porrons bien seurement et hardiement cy attendre l'aventure. » Lors firent-il au lez devers les champs abatre les arbres et couchier de travers,

10 afin que de plain on ne peust chevauchier sur oulx, et laissierent ung chemin ouvert, qui d'entrée n'estoit pas trop large, et mistrent ce qu'ilz avoient d'archiers et d'arbalestriers sur les deux heles de ce chemin, et les gens d'armes tous de pié eus ou biau plain, et le

15 moustier et l'attre à leur costé, ouquel le roy de Portingal se tenoit, et avoient là mis leur estandart et les banieres du roy. Quant ilz se veirent ainsi ordonnez, ilz eurent grant joye et distrent, se il plaisoit à Dieu, ilz estoient bien en place pour eulx tenir longuement et

20 faire bonne journée. « Là, leur dist le roy, biaux seigneurs, soiez huy tous preudommes et ne pensez point au fuir, car la fuite ne vous vauroit riens; vous estes trop loing de Luscebonne, avec tout ce, en chace et en fuite n'a nul recouvrier, car trois en fuiant en

25 abateroient et occiroient xii. Montrez huy que vous soiez gens d'arest et de proesce, et vendez voz corps et vos membres aux espées et aux armures, et ymaginez en vous que se la journée est pour nous, ainsi comme elle sera, se Dieu plaist, nous serons moult hon-

30 nourez et parlera-on de nous en pluseurs pays où les nouvelles yront, car tousjours on essaulce les victorieus et abaisse-on les desconfis. Et pensez à ce que vous

m'avez fait roy; si en devez estre plus hardis et plus corageux; et soiez tous certains que, tant que ceste hache me durera en la main, je me combateray, et se elle me fault ou brise, je recouvreray autre et monstreray que je vueil deffendre et garder la couronne de 5 Portingal pour moy et le droit que je y ay par la succession de monseigneur mon frère, laquelle je di et retien sus l'ame de moy, que on me chalenge à tort et que la querelle est mienne. »

A ces paroles respondirent tous ceulx de son pays 10 qui oy i'avoient et dirent : « Sire et roy, vostre grâce et mercy, vous nous amonnestez saigement, doulcement et bellement que nous soions tous preudommes et que nous vous aidons à garder et deffendre ce que nous vous avons donné et qui est vostre. Sachiez que tous 15 demorons dalez vous, ne de la place ne partirons où nous sommes arrestez, ne ne vuiderons pour aventurer nos vies ne pour chose qui nous viengne, se nous ne sommes tous mors, et faites ung cry à vostre peuple qui cy est, — car tous ne vous ont pas oy parler, — que 20 nul n'ait l'advis ne le sentement de fuir, et se il y a homme de petit coraige qui n'ose atendre l'aventure et la bataille il se traie avant, vous lui donrez bon congié de partir des autres, car ung mauvais en descoraige deux douzaines de bons, ou on leur face tren- 25 chier les testes en la présence de vous. Gecy exempliroient les autres. » — Dist le roy : « Je le vueil. » Adont furent deux chevaliers de Portingal ordonnez et eurent commandement, de par le roy, de cerchier tous les hommes qui là estoient, et de eulx amonnes- 30 ter et enquerre aussi se nul s'esbahissoit en attendant la bataille. Les chevaliers raporterent au roy, quant

ilz retournèrent, que tout par tout ilz avoient esté et tous les avoient \nsitez par connestablies, mais ilz n'y avoient trouvé homme qui ne fust, par l'aparant que on veoit en lui, tout conforté pour atendre la bataille. 5 « Tant vault mieulx », dist le roy.

Adont fist le roy demander parmy l'ost, que qui

voloit devenir chevalier, il se traist avant et il H don-

roit l'ordre de chevalerie en l'onneur de Dieu et de

^ saint George. Et me semble, selon ce que je suy in-

10 formé, que il y ot là lx. chevaliers nouviaux, desquelx le roy ot grant joye et les mist ou premier front de la bataille et leur dist au partir de lui : « Biaux seigneurs, l'ordre de chevalerie est si noble et si haulte que nul cuer ne doit penser, qui chevalier est, à or-

15 dure, à vice, ne à coardise, mais doit estre fier et hardi comme ung lion quant il a le bacinet ou le haume en la teste et il voit ses ennemis. Et pour ce que je vueil monstrer huy proesce là où il appartenra à monstrer, je vous envoie et ordonne ou premier

20 chief de la bataille. Or, faites tant que vous y aiez honneur, car autrement vos espérons ne seroient pas bien assis. » Chascun nouviau chevalier respondi à son tour et dist en passant oultre devant le roy : « Sire, nous ferons bien, se Dieu plaist, tant que nous en au-

25 rons la grâce et l'amour de vous. » Ainsi se ordonnèrent les Portingalois que je vous di et se fortefierent d'en costé l'église de Juberot en Portingal, et n'y ot ce jour nul Englois qui voulsist devenir chevalier; si en furent bien les aucuns requis et ammo-

30 nestez du roy; mais ilz s'escuserent pour ce jour. Or, vous parlerons-nous de l'ordonnance des Espaignois.

§ 38. Or. retournerons devers le roy clan Jehan de Castille et les chevaliers et escuiers et gens d'armes de France et de Gascongne qui là estoient; les chevaucheurs de leur costé, lest|uelz ilz avoient envolez pour adviser leurs ennemis, et raporterent telles paroles et 5 nouvelles, en disant ainsi : « Sire roy, et vous barons et chevaliers, qui presens estes, nous avons chevauchié si avant que justement nous avons veu les ennemis et, selon ce que nous povons aviser et considérer, ilz ne sont pas x". hommes en toute somme et sont trais vers 10 le moustier de Juberot, et droit là se sont-ilz arrestez et mis en ordonnance de bataille, et là les trouvera qui avoir les vouldra. » Adont appella le roy de Castille son conseil et par especial les barons et chevaliers de France, et leur demanda quelle chose en estoit bon à 15 faire. Il fu en l'eure respondu : « Sire, c'est bon que ilz soient combatus, nous n'y veons autre chose, car selon ce que ont raporté nos chevaucheurs, ilz sont effraez et en grant double, pour ce que ilz se sentent en sus de tous fors où ilz se pevent retraire. Lusce- 20 bonne leur est loing à six lieues ; ilz n'y pevent courir à leur aise que ilz ne soient ratains sur le chemin, non se ilz ne prendroient ce soir l'avantaige de la nuit. Si conseillons, sire roy, puisque nous savons où ilz sont, que nous ordonnons nos batailles et les alons 25 combatre endementres que vos gens sont en chault sang. » — « Est-ce vos paroles? » dist le roy à ceulx de son pays. xMonseigneur Da[n] Chômes Mendruich, messire Digho Persement, Pierre Goussart de Mondesque et Pierre Ferrant de Valesque, et le grant maistre de Ca- 30 letrave respondirent à la parole du roy et à sa demande, et distrent : « Monseigneur, nous avons bien

entendu ces chevaliers de France, et veons et oons que ilz vous conseillent à aler chaudement combatre vos ennemis. Nous volons bien que ilz sachent, et vous aussi, ([ue avant que nous soions jusques à là et entrez 5 en eulx, il sera tart, car vous veez le soleil comment il se tourne, et si n'avons encores ordonné noz batailles. Si est bon que nous attendons le matin, et les approchons de si près que nous sachons par nos espies et par nos chevaucheurs, que nous esparderons sur les

10 champs en pluseurs lieux, leur convenant. Se il avient ainsi que sur le point de la minuit ilz se deslogassent et se voulsissent retraire, nous nous deslogerons aussi. Hz ne nous pevent fuir ne eschapper. Hz sont en plain pays; il n'y a place ne lieu fort, excepté le lieu où ilz

15 sont, de cy à Luscebonne, que nous ne les puissons

avoir à nostre aise, et ce conseil nous vous donnons. »

Adont se teut le roy ung petit et abaissa la teste et

puis regarda dessus les estrangiers. Et lors parla mes-

sire Regnault Lymosin, lequel estoit, si comme vous

20 savez, mareschal de toute l'ost, et dist, pour complaire aux François, en langaige espaignol, afin (|ue il fust mieuix oys et entendus, car bien le savoit parler tant avoit-il longuement esté nourry entre eulx, et tourna sa parole sur les Espaignolz qui d'en costé le roy estoient

25 et qui ce conseil donné avoient : « Vous seigneurs, — si les nomma tous autour par noms et par surnoms, car bien les congnoissoit, — comment poez-vous estre plus saiges de bataille ne mieuix usez d'armes que ces vaillans chevaliers qui cy en présent sont? Gomment

30 poez-vous deviser sur eulx chose qui soit de nulle value, car ilz ne firent oncques en leurs vies autre chose fors que traveillier de royaume en royaume pour trou-

ver et avoir les armes? Gomment poez-vous ne osez riens deviser sur leur parole ne desdire leur advis qui est si hault et si noble que pour garder l'onneurduroy et de son royaume, ouquel vous avez plus grant part que ilz n'ont, car vous y avez vos heritaiges et vos corps, 5 et ilz n'y ont que leurs corps, lesquelz tout premièrement ilz veullenl aventurer, et ja ont-ilz requis au roy et prié que ilz aient la première bataille, et le roy encores leur en a à respondre? Or, regardez dont la grant vaillance d'eulx quant tous premiers ilz se veullent pour 10 vous aventurer. Il porroit sambler à aucuns que vous auriez envie sur eulx et que vous ne vouldriez pas que prouffit et honneur leur avenist ou que le roy eust victoire de ses ennemis, qui l'ont guerrié et herrié par pluseurs fois, tant que ilz fussent en vostre compai- 15 gnie. Et bonnes gens d'armes qui tendent à toute perfection de honneur ne doivent pas cela regarder ne convoiter, mais estre tous unis et d'un accord et de une volenté. Item, encores oultre par vous et par vostre conseil est le roy monseigneur, qui cy est, sur les champs 20 et a tenu longuement et à grant coustaiges et à grant traveil pour lui et pour ses gens le siège devant Luscebonne. Onques il n'y pot avoir l'aventure que le roy, qui roy s'escript de Portingal et qui nul droit n'a à la couronne, car il est bâtard non dispensé, se soit trait 25 sur les champs. Or, il y est maintenant avec ce que il a d'amis; plenté ne sont-ce pas. Se il avient que ilz se retraient cauteleusementet que nous les perdons et que point ne soient combatus, vous vous mettez en l'aventure que le peuple de ce pays vous occie ou que le 30 roy vous tiengne pour traitres et vous toile les testes et vos terres. Si n'y voy nul bon moyen pour vous,

fors que le taire et laissier convenir ceulx qui plus en ont veu de telz besongnes que vous ne veistes oncques, ne jamais verrez. » A ces mots, leva le roy d'Espaigne la teste et fu grandement par samblant resjoy de la 5 parole que messire Regnault Lymosin ot dicte, et les Espaignolz furent tous esbahy et cuidierent pour l'eure avoir assez pis dit que ilz n'avoient, car quoy que le chevalier les represist et leur alast au devant de leur parole, si avoient-il si bien parlé et si loyaulment con-

<0 seillié le roy, que on ne povet mieulx; mais vaillance le fist parler et pour complaire aux chevaliers et escuiers dont il y avoit là grant foison qui desiroient à avoir la bataille.

Tous se teurent, et le roy parla et dist : « Je vueil

15 que, ou nom de Dieu et de monseigneur saint Jaques, nos ennemis soient combatus et ceulx qui veuUent estre chevaliers traient avant, et leur donray l'ordre de chevalerie en l'onneur de Dieu et de monseigneur saint George. » Là se trairent avant grant foison d'es-

20 cuiers de France et de Berne, et furent là fais chevaliers de la main du roy messire Rogier d'Espaigne, aiiisné filz à messire Rogier, de la conté de Foeis, messire Bertran de Barege, messire Pierre de Sallebere, messire Estienne de Valentun, messire Guil-

25 laume de Ker, messire Augier Solemare, messire Pierre de Waude, messire Geoffroy de Partenay, messire Guillaume de Montdigy, et tant que ungs que autres il en y ot bien c. et XL., losquelz prisent de grant volenté l'ordre de chevalerie. Là boulèrent

30 hors premièrement pluseurs barons de Berne leurs banieres et aussi de Gastille, et aussi tist messire Jehan de Rie.

Là peussiez veoir entre ces nouviaux chevaliers toute t'ascete, et se maintenoient si bel que grant plaisance estoit du regarder, et estoient, je vous di, une belle grosse bataille. Et s'en vinrent devant le roy le sire de Lengnach et les autres ; de quelle nation que ilz 5 fussent puisque ilz n'estoient point des Espaignolz et que ilz estoient estrangiers, on les tenoit et nommoit François, et li distrent et requirent tous ensamble les plus notables, armez de toutes pièces, hors mis bacinez : « Sire roy, nous vous sommes de grant volenté et de 10 loingtain pays venus servir. Si nous faictes celle grâce que nous aions la première bataille? » — « Je le vous accorde, dist le roy, ou nom de Dieu et de saint Jaques et aussi de saint George, qui soit en vostre armée. » — « Là, distrent les Espaignols tout bas l'un à l'autre, 15 regardez pour Dieu, regardez comment nostre roy se confie du tout en ces François. 11 n'a nulle parfaicte fiance à autruy que à eulx. Hz aront et ont la première bataille. Hz ne nous prisent pas tant que ilz nous appellent avecques eulx. Hz font leur fait et arroy à part 20 eulx, et nous ferons le nostre à part nous ; et par Dieu, nous les lairons combatre et convenir de leur emprise. Ja ont-il dit et se sont vantez que ilz sont gens assez pour desconfire les Portingalois. Or, soit ainsi, nous le volons bien. Mais ce seroit bon que nous demandissions au roy se il veult demorer avecques nous ou aler 25 avecques les François. »

Là furent en murmure ensamble moult longuement pour sçavoir se ilz li demanderoient ou se ilz s'en tairoient, car ilz resongnoient grandement les paroles de messire Regnault Lymosin. Toutesfois, tout considéré, 30 à luy demander ne veoient-ilz point de mal. Si s'avan-

cierent les six des plus grans et les plus notables et prochains de son corps, et en luy enclinant, ilz H demandèrent ainsi : « Très noble Roy, nous veons bien et entendons par les apparans et signes que nous arons 5 aujourd'uy la bataille à vos ennemis. Ce soit à honneur et victoire de vous, si comme nous le desirons grandement. Or, volons-nous savoir où vostre plaisance gist le plus, ou à estre dalez nous qui sommes vos feaulx et subgetz, ou à estre avec les Fran-

10 çois? » — « Nennil, dist le roy, biaux seigneurs, se je m'acorde à la bataille avoir et que ces chevaliers et escuiers de France qui me sont venu servir, et qui sont vaillans gens et pourveus de conseil et de grant confort, pour ce ne renoncé-je pas à vous, mais vueil

15 demorer dalez vous et m'aiderez à garder. » De ceste responce eurent les Espaignolz grant joye et s'en contentèrent grandement et distrent : « Monseigneur, ce ferons-nous ; ne ja ne vous faulrons jusques à la mort, car nous le avons juré et promis parfoy et par obliga-

20 tion au jour de vostre coronnement, et tant amamesnous le Roy vostre père que nous ne vous pourrions faillir par voie nulle quelconques. » — « C'est bien nostro intention », ce dist le roy. Ainsi demora le roy d'Espaigne dalez ses gens, où bien avoit xx". chevaulx tous

25 couvers, et messire Regnault Limosin estoit en la première bataille. C'estoit son droit que il y fust, puisciu'il estoit mareschal.

§ 39. Le samedi faisoit bel, cler, chault et sery, et estoit ja tourné le soleil sur le point de vesprcs quant 30 la première bataille vint devant Juberot, à l'encontre du lieu où le roy de Portiiigal et ses gens estoient ordonnez. En l'aroy des chevaliers François avoit bien

largement deux mille lances, aussi frisques gens, aussi bien armez et aussi bien montez que on porroit veoir ne souhaidier. Si tost comme ilz veirent les ennemis, ilz se restraindirent et joindirent ensamble comme gens de fait et de bonne ordonnance et qui savoient 5 quelle chose ilz dévoient faire, et approchierent de si près que jusques ou trait. Là ot de premières venues dur rencontre, car ceulx qui desiroient à assaillir et à acquérir grâce et pris d'armes se boutèrent de grant volenté en la place que les Englois, par leur sens et 10 art, avoient fortefiée, en entrant dedens; pourtant que l'entrée n'estoit pas bien large ot grant presse et grant mescliief pour les assaillans, car ce que il y avoit d'archiers d'Engleterre traioient si onniement que chevaulx estoient tous encousus et meshaigniez, et cheoient 15 l'un sus l'autre. Là venoient gens d'armes Englois; plenté n'en n'y avoit mie, et Portingalois et Luscebonnois, en escriant leur cry : « Nostre Dame! Portingal! », qui tenoient en leurs poins ces lances enfillées de fers de Bordiaux trenchans et passons tout ?u oultre, qui abatoient et bleçoient enlançant et encousant chevaliers et gens d'armes, et mettoient tout à mercy. Là fu le sire de Lenguast, de Berne, abatu et sa baniere conquise, et six autres prisonniers et de ses gens de première venue grant foison mors et pris. 25 D'autre part, messire Jehan de Rie, messire Giofïroy Ricen, messire Geoffroy de Partenay et leurs gens estoient entrez en ce fort à telle paine que leurs chevaulx, qui navrez estoient du trait des archieis, fondoient et cheoient dessoubz eulx. Là estoient gens 30 d'armes de leur costé en grant dangier, car au relever ilz ne povoieiit aidier l'un l'autre, et si ne se povoient eslargir pour eulx delïendre ne combatre à leur volenté.

Et VOUS di que Portingalois, tiuant ilz veirent le meschief avenir sur les premiers requerans, ilz furent aussi freis, aussi nouviaux et aussi legiers à combatre que nulles gens po voient estre. Là estoit le roy 5 de Portingal, sa baniere devant iuy, monté sur ung grant coursier tout paré des armes de Portingal, et avoit grant joye du meschietque il veoit avenir sur ses ennemis ; et disoit à la fois pour resjoyr et reconforter ses gens : « Avant, bonnes gens d'armes; combatez-

10 vous et deffendez de grant volenté, car vostre sire est en vostre main : se plus n'en y a que ceulx cy, nous n'avons garde, car se je me congneus oncques en ordonnance de bataille, ceulx cy sont nostres. « Ainsi reconfortoit le roy de Portingal ses gens, qui se

15 combatoient vaillamment et avoient enclos en leur fort de Juberot les premiers venans, et en mettoient grant foison à mort et à mercy.

Bien est vérité que la première bataille dont je vous fay mencion, que ces barons et chevaliers de Berne et

20 de France conduisoient et gouvernoient, cuida estre autrement et plus prestement confortée des Espaignolz que elle ne fu. Car se le roy de Castille et sa grant route, où bien avoit XX". hommes armez, fussent venus par ung autre part assaillir les Portingalois, on dit que

25 la journée eust esté pour eulx; mais ilz n'en fisrent riens, pour quoy ilz y eurent blasme et dommaige. Aussi, au voir dire, la première bataille assambla trop tost; mais ilz le faisoient pour tant que ilz en voloient avoir l'onneur, et pour les paroles tenir en voir et en grâce,

30 lesquelles avoient esté dittes devant le roy. D'autre part, les Espaignolz, si comme je fus informé, se faignoient de non venir si très tost, car ilz n'avoient pas

bien à grâce les François, et ja avoient dit : « Laissez-les convenir, ilz trouveront bien à qui parler ; ces François sont grans et beubenceux, ne aussi nostre roy n'a fiance parfaite fors en eulx, et puisque il veult et consent que ilz aient l'onneur de la journée pour eulx, 5 nous leurs lairons bien avoir : ou nous Tarons tout entièrement ou ilz Tairont à leur entente. » Par ce parti se tenoient les Espaignolz en une grosse bataille où bien a voit XX". hommes tous quoy sur les champs, et ne voloient aler avant, dont moult en anuyoit au roy, 10 mais amender ne le povoit, car les Espaignolz disoient, pour tant que nul ne retournoit de la bataille : « Monseigneur, c'est fait ; ces chevaliers de France ont desconfy vos ennemis ; la journée et l'onneur de la victoire sera pour eulx. » — « Dieu le doinst, dist le 15 roy. Or chevauchons ung petit avant. » Hz chevauchierent tout le pas serrez, espoir loing le trait d'un arbalestre, et puis s'arresterent. Au voir dire, c'estoit grant biauté de veoir leui- convenant et aroy, tant estoient-ilz bien montez et bien armez de toutes 20 pièces. Et endementres les François se combatoient, ceulx qui de leurs chevaulx descendus estoient et qui tant de loisir pour descendre pot avoir. Et sachiez que pluseurs chevaliers et escuiers y fisrent grant foison d'apertises d'armes de l'une partie et de 25 l'autre, car quant les lances leur faillirent, ilz s'adrecerent à leurs haches et là, sus ces bacinez, grans horions en donnoient, dont ilz se nieshaignoient et occioient.

§ 40. Qui est en tel parti d'armes comme estoient les 30 François et les Portingalois à Juberot, il fault que il at-

tende l'aventure, voire se il ne veult fuir, et en fuiant avient que il y a plus de perilz que il n'a ou plus fort de la bataille, car en fuiant on chace, on fiert, on tue, et en bataille quant on voit que on a du pieur on se 5 rent; si est-on gardé par estre prisonnier, car pas n'est mort qui est en prison. On ne peult pas dire ne recorder que les chevaliers et escuiers de France, de Bretaigne, de Bourgoingne et de Berne, qui là estoient, ne se combatesissent très vaillamment, maiz ilz eurent

10 trop dur encontre ; et tout ce fisrent les Englois par le conseil que ilz donnèrent de la place fortefier. Là furent sur la première bataille les Portingalois plus fors que leurs ennemis, et les misrent à mercy et furent tous mors ou pris. Petit s'en sauvèrent, mais toutesfois à ce

15 commencement furent bien prisonniers mille chevaliers et escuiers, dont ilz avoient grant joye et ne cuidoient pour le jour avoir plus de bataille, et faisoient très bonne chiere à leurs prisonniers, et disoit chascun à son prisonnier : « Ne vous esbahissez de riens; vous

20 estes conquis vaillamment par biau fait d'armes; si vous ferons très bonne compaignie, si comme nous vouldrions que vous nous fesissiez, se nous estions où vous estes; mais il fault que vous en venez reposer et rafreschir en la bonne cité de Luscebonne; nous vous y

25 tenrons tous aises. » Et ceulx, à qui ces paroles adreçoient, respondoient et disoient grans mercis. Là se rançonnoient et mettoient à finance les aucuns sus la place, et les autr-es voloient atendre l'aventure, car bien ymaginoient que la chose ne demoroit pas ainsi

30 et que le roy d'Espaigne et sa grosse bataille les venroient délivrer.

§ 41 . Nouvelles vinrent sur les champs au roy de

Castille et à ses gens qui aprochoient Juberot, par les fuians, car mauvaise est la bataille dont nul n'eschappe, en criant efTreaument moult hault : « Sire roy, avancezvous; ceulx de l'avant garde sont tous mors ou pris. Il n'y a nul recouvrier en leur délivrance se elle n'y vient 5 de vostre puissance. » Quant le roy de Castille oy ces nouvelles, si fu moult courroucié et à bonne cause, car trop li touchoient. Si commanda à chevauchier et dist : « Chevauchons banieres, ou nom de Dieu et de saint Georges, alonsàla rescousse, puisque il besongne 10 à nos gens. » Dont commencierent Espaignolz à chevauchier meilleur pas qu'ilz n'eussent fait, sans eulx desroiez et tous serrez, et ja estoit tout bas vespres et presque soleil escoussant; en chevauchant les aucuns disoient et conseilloient que on attendesist le 15 matin et que il seroit tantost nuit, si ne porroit-on adrecier à faire nul bon esploit d'armes, mais le roy voloit que on alast avant et y mettoit rayson en disant : « Gomment lairons-nous nos ennemis qui, sont foulez et traveilliez rah'eschir ne reposer? Qui donne ce con- 20 seil il n'achieve pas mon honneur. » Dont chevauchierent-ilz encores en menant grant bruit, et en sonnant graiit foison de trompettes et de claronciaux et de gros tabours pour faire plus grant noise et pour esbahir leurs ennemis. Or vous diray que le roy de 25 Portingal et son conseil a voient fait, si tost comme ilz eurent desconfis ceulx de l'avant garde, et pris et fiancié chevaliers et escuiers pour prisonniers, si comme cy dessus avez oy, pourtant que du commencement ilz ne veoient nulluy venir, si ne se volrent-ilz pas du 30 tout confier en leur première victoire, mais envolèrent six hommes d'armes des leurs, très bien montez, pour

aprendre des nouvelles, et se ilz seroient plus combatus, Geulx qui chevauchoient veirent et cirent la grosse bataille du roy qui venoit, où bien avoit xx". chevaulx (|ui approchoient tort. Adont retournerent-ilz aux 5 courses de chevaulx devers leurs gens, et disrent tout en hault : « Seigneurs, avisez-vous; nous n'avons riens fait opprimes; vecy le roy de Castille et la grosse bataille qui vient, et sont plus de xx". chevaulx tous couvers, ne nul n'est demoré derrière, »

10 Quant ilz oïrent ces nouvelles, si eurent ung brief conseil, car il leur besongnoit, et ordonnèrent tantost ung trop piteux fait, car il fu commendé et dit, sur la paine que de estre là mort sans mercy, que quiconques avoit prisonnier, tantost il l'oceist com vaillant, com

15 puissant, com noble, com gentil ne com riche qu'il fust. Là furent barons, chevaliers et escuiers, (|ui pris estoient, en dur parti, ne prière n'y valoit riens; ilz estoient espers en pluseurs lieux (,à et là, et tous desarmez, et cuidoient estre sauvez, mais non furent ; dont, au voir

20 dire, ce fu grant pitié, car chascun occioit le sien et qui occhir ne le voloit on li occhioit entre ses mains, et disoient Portingalois et Englois qui donnèrent ce conseil : < Il vault mieulx occhirre que estre occhis; se nous ne les occhions, ilz se délivreront endementres

25 que nous entenderons à nous conibatre et deffendre, et puis nous occhiront, car nul ne doit avoir fiance en son ennemi. » Ainsi furent là mors et par tel meschief le sire de Langnach, messire Pierre de Queo, le sire de Lespres, qui s'appelloit messire Jehan, le sire de

30 Berneque, le sire des Bordes, messire Bertrand de Barege, le sire de Moriane, messire Raymond Denzach, messire Jehan Aselegie, messire Monnant de Saremen,

messire Pierre de Sarebiere, messire Estienne de Valenton, messire Raymond de Corasse, messire Pierre de Havefane, et bien m", chevaliers et escuiers du pays de Berne; et des François messire Jehan de Rie, messire Geoffroy Richon, messire Geoffroy de Partenay et 5 pluseurs autres. Or, regardez la grant mésaventure, car ilz occirent bien ce samedi au soir de bons prisonniers, dont ilz eussent eu iiif . mille frans l'un parmi l'autre.

§ 42. Quant Luscebonnois, Englois et Portingalois 10 eurent délivré la place et mois tous leurs prisonniers, oncques homme ne fu sauvé se il n'estoit en devant mené au villaige de Juberot, où tout leur charroy et sommages estoient. Hz se remisrent tous ensamble de grant volenté et sur leur pas, si comme ilz avoient 15 fait en devant, quant l'avant garde les vint assaillir; à celle heure se commençoit le soleil à escouser, et va venir le roy de Castille en très puissant arroy, banieres desploiées et montez toutes ses gens sur chevaulx couvers et en escriant : « Castille! », et entrent 20 sus ce pas qui fortifié estoit. Là furent-ilz receus aux lances et aux haches, et greva de premier le trait grandement leurs chevaulx, et en y ot de perdus pluseurs par ce parti. Encores ne savoient pas le roy de Castille ne ses gens le grant meschief qui estoit avenu à l'avant 25 garde, ne que les François fussent mors, mais cuidoient que ilz fussent tous prisonniers. Si les voloient recourre, mais c'estoit trop tart, si comme vous avez oy.

Là ot dure bataille et fiere et maint homme reversé, et ne l'eurent pas les Portingalois d'avantaige, mais 30 les convint vaillamment et hardiement combatre, au-

trement ils eussent esté perdus. Et ce qui les sauvoit et garisoit le plus estoit ce que on ne les povoit approchier, fors que par ung pas. Là descendi le roy de Portingal à pié, et prinst sa hache et s'en vint sur le 5 pas et y fist merveilles d'armes, et en abati trois ou quatre des plus notables, tant que tous le resongnoient, et ne l'osoient approchier ses ennemis, pour la doubte de grans horions que il donnoit et delivroit à tous costez.

10 Je vousdiray une partie de la condition des Espaignolz; voir est que aux chevaulx, de première venue ilz sont de grant beubant et de dur encontre à leur avantaige et se combatent assez bien à cheval, mais si très tost comme ilz ont laissié et fait voler deux ou

15 trois dardes et donné un cop d'espée, et ilz veent que leurs ennemis ne se desconfissent point, ilz se doubtent et retournent les frains de leurs chevaulx et se sauvent, qui sauver s'il puet. Encores jouerent-ilz là de ce tour et de ce mestier, car ilz trouvèrent leurs

20 ennemis durs et frois et aussi frez à la bataille que dont que point en devant ne se fussent combatus en la journée, dont ilz en furent plus esmerveilliez et esbahys; et avoient encore les Espaignolz grant merveille que tous ceulx de l'avant garde estoient devenus, car

?5 ilz n'en veoient nul, ne nouvelles nulles n'en ooient, et plus venoit et plus avesprissoit. Là furent Espaignolz en dure journée et vesprée, et la fortune dure et mauvaise pour eulx, car tous ceulx qui entrèrent ens ou fort des Luscebonnois par vaillance et pour faire fait

30 d'armes furent tous mors, ne on ne prendoit homme à rançon, con hault ne noble que il fust; ainsi l'avoient les Luscebonnois ordonné, car ilz ne voloient point prendre la doubtance, ne l'enblavement chargier de nul

[1385] LIVRE TROISIÈME, S 4-?. Ifi5

prisonnier. Et furent là mors et occis sur la place du pays, au roy de Caslille, ceulx qui cy s'ensuivent et tous haulz barons : niessire da[n] Ghomés Mendrich, messire Digho Persoment, niessire dan Pierre de Reserment, messire Marich de Versaulx, le grant maistre 5 de Caletrave, et ung sien frère qui fu ce jour là fait chevalier, qui s'appelloit messire Digho Mères, dan Piètre Gousart de Modesque, dan Piètre Ferrant de Valesque, dan Piètre Gousart de Seville, dan Jehan Radigho de Hoios, le grant maistre de Saint Jaques, mes- 10 sire Radigho de La Roselle, et bien LX. barons et chevaliers d'Espaigne, ne oncques en la bataille de Nazes, où le prince de Galles desconfi le roy dan Henry, il n'y ot mors tant de nobles gens de Castille, comme il ot là à la besongne de Juberot, qui fu en l'an de grâce mil 15 Iir III" et V., par ung samedi, le jour Nostre Dame de la my aoust.

§ 42. Quant le roy de Castille entendi et vey que ses gens se perdoient ainsi et se desconfissoient et que l'avant garde estoit toute netement desconfite sans 20 recouvrer, et que messire Regnault Lymosin, son mareschal, estoit mort et toute la noble chevalerie de son royaume et de France, qui là Testoient de grant volenté venu servii", si fu dui-ement courroucié et ne sceut quel conseil prendre, car il veoit ses gens fuir de toutes pars 25 et eulx desconfire, et ooit que on li disoit : « Monseigneur, partez-vous, il est temps. La chose gist en trop dur parti ; vous ne povez pas tout seul desconfire vos ennemis ne recouvrer vos dommaiges. Vos gens fuient de tous costez; chascun entend à luy sauver. Or, vous 30 sauvez aussi, se vous faites que saige. Se la fortune est huy contre vous, une autre fois vous Tarez meilleur. »

166 CHRONIQl'ES DE J. FROISSAFiT. [1385]

Le roy de Castille crut conseil et changa cheval et monta sur ung coursier frez et nouvel que on li appareilla, sur lequel nul n'avoit monté ce jour, lequel coursier estoit grandement bien à main et legier à la 5 course. Si fery le roy cheval des espérons et tourna aux ennemis le dos et retourna vers Saint Yrain en ly fuiant; qui sauver se voloient retournèrent. Avenu estoit que ce jour le roy de Castille avoit ung chevalier de son hostel qui s'appelloit messire Martin Harens,

10 lequel chevalier portoit le bacinet du roy, ouquel il y avoit ung ciercle et ouvraiges sus de pierres précieuses, qui bien valoient xx". frans, et le devoit le roy porter ce jour, et s'en devoit armer ; ainsi l'avoit-il ordonné au matin, quant il se départi de Saint Yrain;

15 mais non fist, car quant on deust assambler, il y ot si grant presse autour du roy que il n'y povoit avenir, et aussi il ne se oy point appeller; si se cessa d'apresser. Assez tost après il entendi que les leurs le desconfissoient et que Portingalois oblenoient les champs, et

20 puis tantost il vey fuites de tous lez; si le doubta à perdre si riche joyaulx que le bachinet du roy, qui estoit prisié de tant de florins ; si le mist tantost en sa custode que il ne luy l'ust pris, tollu ou happé ou rencontré des ennemis, et se mist à la fuite; mais il ne prist

25 pas le chemin de Saint Yrain, ainçois prist ung autre pour aler vers Yillearpent. Ainsi fuioient l'un ça et l'autre là comme gens deseoiifiz, mais la greigneur partie s'en alerent à Saint Yrain, oii le roy vint ce soir tout desbareté.

30 § 43. A la desconfîture des Espaignolz qui fu à Juberot, où les Luscebonnois et les Portingalois obtinrent la

[1385J LtVRE TROISIÈME, § 43. 167

place, ot grant occision et encores y ot eu plus grant, se ilz eussent fait cache, car les Englois disrent bien, quant ilz veirent les Espaignolz tourner les dos louchant : « Tous en chace; tous ceulx qui s'enfuient ou la greigneur partie seront pris ou mors et le roy aussi, 5 se nous les poursieuvons. » — « Non ferons, dist le roy, il nous doit souffire ce que fait en avons; nos gens sont lassez et traveillez, et si est ja toute nuit; si ne sçairions où nous yrions, et quoy que ilz fuient, il y a entre eulx encore grant peuple; si le font pour nous 10 hors traire de nostre place et nous avoir à leur aise; nous garderons mes huy les mors et demain nous arons-nous autre conseil. » — « Par ma foy, sire, dist Hartecele, ung Englois, les mors sont legiers à garder. Ceulx ne nous feront point de mal ne en eulx 15 n'arons-nous jamais point de prouffit, car nous avons occis nos bons prisonniers et nous sommes estrangiers et venus de loing pour vous servir. Si gaingneronsnous volentiers, quant il est heure, aucune chose sur ces biaux oiseaulx qui s'envollenl sans belles, et qui font 20 voiler leurs banieres. » — « Biau frère, dist le roy, qui tout convoite tout pert. Il vault trop mieulx que nous soions aseur, puis que l'onneur et la victoire est nostre, que Dieu la nous a envoiée, que nous nous mettons en péril, puisque point il ne nous besongne; 25 nous avons assez. Dieu mercy, pour vous faire tous riches. » Geste parole ne fu depuis relevée et demora en cel estât.

Ainsi avint que je vous ay recordé de la besongne de Juberot; le roy de Portingal obtint la place et Ja 30 journée, et y ot là mors v^ chevaliers et bien autant ou plus d'escuiers, dont ce fu pitié et dommaige, et

168 CHRONIQUES DE J. KROISSART. [1385]

entre six et sept mille d'autres gens. Dieu en ait les âmes! Toute celle nuit, jusques au dimenche à heure de prime, se tinrent le roy de Portingal et ses gens en leur place, ne oncques ne s'en bougèrent ne ne se 5 désarmèrent, mais mengierent tout droit ou en séant chascun ung petit, et burent aussi un cop de vin que on leur aporta et amena du villaige de Juberot.

Quant se vint le dimenche, après soleil levant, le roy fist monter à cheval jusques à xn. chevaucheurs

10 pour descouvrir les champs, et pour savoir et veoir se nulle assamblée ne recouvance se faisoit. Quant ceulx eurent chevauchié avant et arrière assez, ilz retournèrent et raporterent que ilz n'avoient veu ne trouvé que gens mors : « De ceulx là, dist le roy de Portin-

15 gai, n'avons-nous nulle doubte. » Adont fu-il ordonné et publié parmi l'ost de partir de là et de venir au villaige de Juberot, et tu dit que là ilz se tenroient la nuit, et tout le demourant du jour jusques au lundi au matin.

20 Sur cel estât ilz se départirent et laissierent l'église de Juberot et les mors, et se retrairent tous au villaige, et là se logierent ce dimenche tout le jour et la nuit ensieuvant; le lundi au matin ilz eurent conseil que ilz se retrairoient devers Luscebonne. Si sonnèrent parmi

25 l'ost les trompetes de deslogement, puis s'ordonnerent-ilz, ainsi comme à eulx appartenoit, de toutes choses, et se misrent au chemin devers Luscebonne, et vinrent ce jour logier à deux lieues près de Luscebonne, et le mardi le roy entra en la ville à grant

30 gloire et à grant triumphe, et fu mené à grant foison de menestrelz et de processions de toutes les gens des églises de Luscebonne, qui estoient venus à l'encontre de luy, jusques au palais, et en chevauchant paimi les

rues toutes gens et mesmement en fans faisoient au roy feste, honneur, inclination et révérence, et disoient à haulte voix : « Vive le noble roy de Portingal, auquel Dieu a fait tant de grâce que il li a donné victoire sur le puissant roy de Castille, et a obtenu la place et 5 desconfy ses ennemis! »

Par celle belle journée que le roy Jehan de Portingal ot sus le roy Jehan de Castille, en ce temps que je vous recorde, eschey-il tellement en la grâce et en l'amour de tout le royaume de Portingal, que tousceulx 10 qui en devant la bataille se dissimulèrent à l'encontre de luy li vinrent à Luscebonne faire serement et hommaige, et li disrent que il estoit digne de vivre et que Dieu l'amoit quant il avoit desconfy plus puissant roy que il n'estoit, et que bien estoit digne de porter cou- 15 ronne. Ainsi demora ce roy en la grâce de ses gens et par especial de toute la communaulté dudit royaume.

§ 44. Or, parlons ung petit du roy de Castille qui retourna, après ce que il fu desconfi, à Saint Yrain, regretans et plorans ses gens et mauldissans la dure 20 fortune que ilz avoient eue, quant tant de noble chevalerie de son pays et du royaume de France estoit demorée sus les champs. A celle heure que il entra à Saint Yrain, ne sçavoit-il pas encore le grant dommaige que il avoit eu et receu, mais il le sceut le dimenche, car il 25 envoia ses heraulx cerchier les mors, et cuidoit bien que la greigneur partie des barons et chevaliers que les heraulx trouvèrent mors sur la place fussent prisonniers aux Portingalois ; mais non estoient, ainsi que il apparoit. Or, fu-il durement courroucié, ne on ne le 30 povoit rapaisier ne reconforter, quant les heraulx retournèrent et ilz raporterent les certaines nouvelles

des occhis, et dist et jura que jamais il n'aroit joye quant tant de noble chevalerie estoit morte par sa coulpe, et que ce ne faisoit point à recouvrer : « Non, disoit le roy, si je avois conquis tout le royaume de 5 Portingal. »

Au chief de ni. jours que le roy se tenoit à Saint Yrain, vint en la ville et devers le roy son chevalier, qui s'apelloit messire Martin Harenc, et raporta le bachinet du roy qui estoit prisié xx". fraos par les riclies

10 pierres qui estoient sus. Etja avoit-on parlé en l'ostel du roy moult largement sus luy, et avoient dit les aucuns par envie que cauteleusement et fraudeleusement il estoit parti, et que plus il ne retourneroit. Quant le chevalier fu revenu, il ala devers le roy et se jetta à ge-

15 noiz et s'escusa de bonne manière, tant que le roy et son conseil le tinrent bien pour excusé.

Ainsi demora la chose en cel estât, et retourna le roy de Castille au xv" jour que il fu venu à Saint Yrain, à Burges en Espaigne, et donna à toutes manières de

20 gens d'armes congié. Adont y ot moyens et traitiez entre le roy d'Espaigne et le roy de Portingal, et furent prinses unes trieves entre eulx, à la Saint Michiel durant jusques au premier jour de may, à durer entre ces deux roys, leurs royaulmes et leurs aliez par mer

25 et par terre. Si furent les corps des barons et des chevaliers, qui à Juberot avoient esté occhis, ensepvelis en l'egHse et ens es églises là environ, et les os de pluseurs raportez par leurs gens en leur pays.

§J45. Grant merveille est à penser et considérer de

30 une cliose que je vousdiray, et qui me fu ditte en l'os-

telWu conte de Foeis à Ortais et de celuy mesmement

qui me informa de la besongne de Juberot, et de tout ce que avenu estoit sus le voyage, et je vous diray de (|uoy ce fu, car depuis que l'escuier ot compté son compte, lequel je vous esclarcieray ensieuvant, certes je y ay pensé cent fois et penseray tant que je vivray. 5 Voir est et fu, ce me compta l'escuier, que à l'endemain que la besongne fu avenue à Juberot, si comme cy dessus il vous est compté, le conte de Foeis le sceut, dont on ot grant merveille comment ce povoit estre, et le dimenche tout le jour et le lundi et le mardi en- 10 sieuvant il fist à Ortais, en son chatel, si mate et si simple chiere que on ne povoit estraire parole de lui, et ne voult oncques ces trois jours issir de sa chambre ne parler à chevalier ne à escuier, tant prouchain que il ly fust, se il ne le mandoit. Encores avint-il que il manda 15 bien telz à qui il ne parla oncques mot tous les trois jours. Et quant ce vint le mardi au soir, il appella son frère, messire Ernault Guillaume, et H dist tout bas : « Nos gens ont eu à faire, dont je suy courroucié, car il leur est pris du voyage aucques ou ainsi que je leur 20 di au partir. » — Messire Ernault Guillaume, qui est ung très saige et avisé chevalier et qui bien congnoissoit la manière et condition de son frère le conte, se teut ung petit, et le conte, qui desiroit à esclarcir son coraigc, car trop longuement avoit porté son anoy, 25 reprist encore sa parole et parla plus hault que il n'avoit fait la première fois et dist : « Par Dieu, messire Ernault, il est ainsi que je vous di, et briefvement nous orons nouvelles, mais oncques le pays de Berne ne perdi tant puis cent ans sus ung jour comme il a 30 perdu à ceste Ibis en Portingal. » — Pluseurs chevaliers et escuiers qui là estoient circon&tans,|quT oirentjet

entendirent le conte, notèrent et glosèrent ces paroles, et dedens x. jours après on en sceut le voir par ceulx qui à la besongne avoient esté, et qui recorderent premièrement au conte, et après ensieuvant à tous ceulx 5 qui oïr les voloient, toutes les choses ainsi comme à Juberot elles s'estoient portées, dont renouvella le dueil du conte et ceulx du pays qui y avoient perdu leurs frères, leurs pères, leurs enfans et leurs amis. « Sainte Marie, di-je à l'escuier qui me comptoit

10 son compte, et comment le pot le conte de Foeis si tost savoir ne présumer (jue du jour à l'endemain? Je le sçaroye volentiers? » — a Par ma foy, dist l'escuier, il le sceut bien ainsi comme il apparu. » — « Dont il est divin, di-je, ou il a les messagiers (|ui chevauchent

15 de nuit avecques le vent. Aucun art fault-il qu'il ait? » Et l'escuier commença lors à rire et dist : « Voirement fault-il que il le sache par aucune voie de nigromance. Point ne savons en ce pays, au voir dire, comment il use, fors que par ymaginacions. » — « Et

20 doulx homs, di-je, les ymaginacions que vous pensez sus, vueilliez-les moy esclarcir et je vous en sçaray gré, et se c'est chose qui appartiengne à celer je le celeray bien, ne jamais tant que je soie en ce pays je n'en ouvreray ma bouche. » — « Je vous en pry, dist l'escuier,

25 car je ne voidroie pas que on sceust que je l'eusse dit; si en parlent bien les aucuns en requoy, quant ilz sont entre leurs amis. » Adont me trait-il à une part en ung anglet de la chapelle du chastel à Ortais et puis commença à faire son compte et dist ainsi :

30 § 46. « Il puet avoir environ xx. ans que il regnoit en ce pays ung baron qui s'apelloit de son nom Ray-

mond et seigneur de Korasse. Korasse, que vous l'entendez, est ung chastel et une ville à sept lieues de ceste ville de Ortais. Le sire de Korasse, pour le temps dont je vous parle, avoit ung plait en Avignon devant le pape pour les dismes de l'église de sa ville à 5 rencontre d'un clerc de Gathelongne, lequel clerc estoit en clergie très grandement et bien fondé et clamoit à avoir grant droit en ces dismes de Korasse, qui bien valoient de revenue cent florins par an, et le droit que il l'y avoit il le monstra et prouva, car par 10 sentence diffinitive pape Urbain V°, en concitoire gênerai, en détermina et condempna le chevalier et juga le clerc en son droit. Le clerc de la derraine sentence du pape leva lettres et prist possession et chevaucha tant par ses journées (ju'il vint en Berne, et monstra 15 ses lettres, et se fist mettre par la vertu des bulles du pape en possession de ce dimaige. Le sire de Corasse ot grant indignacion sus le clerc et sus ces besongnes, et vint au devant et dist au clerc : « Maistre Pierre ou maistre Martin, ainsi comme on le nommoit, 20 pensez-vous que pour vos lettres je doie perdre mon hiretaige? Je ne vous sgay pas tant hardi que vous enlevez ne prendez ja chose qui soit mienne, car se vous le faittes vous y metterez la vie; mais alez impetrer ailleurs bénéfices, car de mon hiretaige vous n'arez 25 riens, et une fois pour toutes je le vous deffends. » Le clerc se doubta du chevalier, car il estoit cruel, et n'osa persévérer et se cessa, et s'avisa que il s'en retourneroit en Avignon ou en son pays, si comme il fist. Mais quant celuy deust partir, il vint en la présence 30 du seigneur de Corasse et li dist : « Sire, par vostre force, non de droit, vous me ostez et tollez les drois

de mon église, dont en ce vous vous meffaites grandement. Je ne suy pas si fort en ce pays comme vous estes, mais sachiez que au plus tost que je porray je vous envoieray tel champion que vous doublerez plus

5 que vous ne faites moy. » Le sire de Corasse, qui ne

fist compte de ses manaces, respondi : « Va à Dieu,

va, fais ce que tu peulz. Je te doute autant mort que

vif. Ja pour ces paroles je ne perderay mon hiretaige. »

a Ainsi se parti le clerc du seigneur de Corasse et s'en

10 retourna, je ne sçay quelle part, en Cathelongne ou en Avignon, et ne mist pas en oubly ce qu'il avoit dit au partir au seigneur de Corasse, car quant le chevalier y pensoit le mains, environ m. mois après, ilz vinrent en son hostel de Corasse, là où il se dormoit

15 en son lit dalez sa femme, messagiers invisibles qui commencierent à buchier et à tempester parmi ce chastel de telle manière que il sambloitque ilzdeussent tout abatre, et buchoient les colps si grans à l'uis de la chambre du seigneur que la dame qui se gisoit en

20 son lit en estoit toute effraée. Le chevalier ooit bien tout ce, mais il ne sonnoit mot, car il ne vouloit pas monstrer coraige d'omme esbahy , et aussi il estoit hardi assez pour attendre toutes aventures. Ce buchement et cel effroy fait en pluseurs lieux parmi le chastel

25 dura une longue espasse et puis ce cessa.

« Quant ce vint à l'endemain, toutes les mesgnies s'assamblerent et vinrent au seigneur, en l'eure qu'il fu deschaucié, et li demandèrent : « Monseigneur, n'avezvous point oï ce que nous avons à nuit oy? » Le sire

30 de Corasse se faindi et dist : « Non. Quelle chose avez-vous oy? » Adont li recorderent-il comment on avoit tempesté aval ce chastel et retourné toute la

vaisselle de la cuisine. Il commença à rire et dist que il avoient songié et que ce n'avoit esté que vent. « En nom Dieu, dist la dame, je les oy bien. »

« Quant ce vint l'autre nuit après ensieuvant, encores revinrent ces tempesteurs mener plus grant noise que 5 devant et buchier les colps moult grans à Puis et aux fenestres de la chambre du chevalier. Le chevalier sailli sus emmy son lit et ne se pot ne volt abstenir qu'il ne parlast, et demanda : a Qui est-ce là qui ainsi bûche en ma chambre à ceste heure? » Il fu qui res- 10 pondi tantost : « Ce sui-ge, ce suy-ge. » — Dist le chevavalier : « Qui t'envoie cy? » — « Il m'y envoie le clerc de Cathelongne à qui tu fais grant tort, car tu li tolz les drois de son hiretaige; si ne te lairay en paix tant que tu luy auras fait bon compte et restitué, j — Dist 15 le chevalier : « Et comment t'apelle-on, qui es si bon messagier? » — « On m'apelle Harton. » — « Harton, dist le chevalier, le service d'un clerc ne te vault riens. Il te fera trop de paine se tu le veulz croire. Je te pry, laisse-le et si me sers et je t'en sçaray gré. » 20 Harton fu tantost conseillié de respondre, car il s'énamoura du chevalier et dist : « Le volez-vous? » — « Oil, dist le sire de Corasse, mais que tu ne faces mal à personne de ceens. Je me cheviray bien à toy, nous serons bien d'acord. » — « Nennil, dist Harton. Je n'ay 25 nul povoir de faire autre mal que de destourber et de toy reveillier ou autruy quant on deveroit le mieulx dormir. » — « Fay ce que je te dy, dist le chevalier, nous serons bien d'acord, et si laisse ce meschant désespéré clerc. Il n'y a riens de bien en luy, fors que 30 paine pour toy; et si me sers. » — « Et puisque tu le veulx, dist Harton, et je le vueil. »

a Là s'aventura tellement ce Harton du seigneur de Corasse que il le venoit veoir bien souvent de nuit, et quant il le trouvoit dormant il lui hochoit son oreillier ou il hurtoit grans colps à l'uys et aux t'enestres de la 5 chambre, et le chevalier quant il estoit reveillié li disoit : « Harton, laisse-moy dormir, je t'empry. » — « Non feray, disoit Harton, si t'aroy ainçois dit des nouvelles. » Là avoit la femme du chevalier si grant paour que tous les cheveulx li drechoient et se muchoit

10 en sa couverture. Là li demandoit le chevalier : « Et quelles nouvelles me diras-tu et de quel pays vienstu? » — « Là, disoit Harton, je viens d'Engleterre ou d'Alemaigne ou de Honguerie ou d'un autre pays », et dist : « Je m'en party hier et telz choses et telz y sont

15 avenues ». Et savoit ainsi le sire de Corasse par Harton tout quant que il avenoit par le monde et maintint bien celle ruse v. ou vi. ans et ne s'en peut taire, mais s'en descouvri au conte de Foeis par une manière que je vous diray.

20 « Le premier an, quant le sire de Corasse venoit vers le conte à Ortais ou ailleurs, le sire de Corasse li disoit : « Monseigneur, telle chose est avenue et) Engleterre ou en Escoce ou en Alemaigne ou en Flandres ou en Braibant ou en autres pays », et le conte de Foeis,

25 qui depuis tout ce trouvoit en voir, avoit grans merveilles dont telz choses li venoient à savoir, et tant le pressa et examina une fois que le sire de Corasse li dist comment ne par qui toutes telles nouvelles il savoit et par quelle incidence il y estoit venu. Quant le conte

30 de Foeis en sceut la vérité, il en ot trop grant joye et li dist : a Sire de Corasse, tenez-le en amour. Je voulroie bien avoir ung tel messagier; il ne vous coste

riens et si savez véritablement tout quant que il avient par le monde. » Respondi le chevalier : « Monseigneur aussi ferai-ge. »

§ 47, « Ainsi estoit le sire de Gorasse servy de Harton et tu ung long temps. Je ne sçay pas se ce Harton avoit 5 plus d'un maistre, mais toutes les sepmaines, de nuit, deux ou trois ibis il venoit visiter le seigneur de Gorasse et li recordoit des nouvelles qui estoient avenues ens es pays où il avoit conversé, et le sire de Gorasse en escripsoit au conte de Foeis, lequel en avoit grant lo joye, car c'estoit le sire en ce monde qui plus volentiers oyoit nouvelles d'estrange pays. Une fois estoit le sire de Gorasse d'en costé le conte de Foeis. Si gongioient entre eulx deulx ensamble de Harton, et chey à matière que le conte li demanda : « Sire de Korasse, i& avez-vous point encores veu vostre messagier? » Il respondi : « Par ma foy, monseigneur, nennil, ne point je n'y ay pensé. » — « Non, dist-il, c'est merveilles, se il me fust aussi bien appareillié, comme il est à vous, je l'y eusse prié que il se fust monstre à moy, et vous 20 pry que vous vous emmettez en paine. Si me sçarez à dire de quelle fourme il est, ne de quelle façon vous m'avez dit que il parle le gascon, si comme moy et vous faisons? » — « Par ma foy, dist le sire de Gorasse, c'est vérité. Il le parle aussi bien et aussi bel comme 25 vous et moy, et par ma foy je me metteray en paine de le veoir, puisque vous le me conseilliez. »

« Advint que le sire de Gorasse, comme tous les autres nuis, avoit esté et estoit en son lit, en sa chambre, dalez sa femme, laquelle estoit ja toute acoustumée de 30 oir Harton, et n'en avoit mais nulle doubte. Va venir

Hartoii et tire l'oreillier au seigneur de Korasse, car il dormoit. Le sire de Corasse demanda tantost : « Qui estce là? » — Il respondi : « Ce sui-ge voire Harton. » — 4 Et dont viens-tu? » — « JeviensdePragheenBoesme. 5 L'empereur de Romme est mort. » — « Et ijuant morut-il? » — « Il morut devant ier. » — « Et combien a de cy en Praghe en Boesme? » — « Combien, dist-il, il y a bien LX. journées. » — « Et si en es si tost venu? » — « Mes Dieu voire, dist-il. Je voeis aussi tost ou 10 plus tost que le vent. » — « Et as-tu belles? » — « Mes Dieu nennil. » — « Et comment dont puis-tu voler si tost? » — Respondi Harton : « Vous n'en avez que faire du savoir. » — « Non, dist-il, je te verroie volentiers pour savoir de quelle forme et façon tu es. » 15 — Respondi Harton : « Vous n'en avez que faire du savoir. Souffise vous quant vous me oyez et je vous raporte certaines et vraies nouvelles. » — « Par Dieu, Harton, dist le sire de Corasse, je t'ameroie niieulx se je t'avoie veu. » — Respondi Harton : « Et puis que 20 vous avez tel désir de moy veoir, la première chose que vous verrez et encontrerez demain au matin quant vous saudrez bors de vostre lit ce serai-ge. » — « Il souffist, dist le sire de Corasse. Or, va, je te donne congié pour celle nuit. »

25 « Quant ce vint au matin, le sire de Corasse se commença à lever et la dame avoit telle paour que elle fist la malade, et que point ne se leveroit tout ce jour, ce dist-elle à son seigneur qui voloit que elle se levast : « Voire, dist la dame, si verroie Harton. Par ma 30 foy je ne le vueil, se Dieu plaist, ne veoir ne enconfrer. » — Or, dist le sire de Corasse : « Et ce fai-ge. » Il sauU tout bellement liors de son lit cl s'asiet sur

l'esponde de son lit, et cuidoit bien adont veoir en propre fournie Harton, mais ne vey riens. Adont vint-il aux fenestres et les ouvry pour veoir plus cler en la chambre, mais il ne vey riens chose que il peust dire : « Vecy Harton. » Ce jour passa, la nuit vint. 5 Quant le sire de Ocrasse fu en son lit couchié, Harton vint et commença à parler, ainsi comme acoustumé avoit : « Va, va, dist le sire de Corasse à Harton, tu n'ez que ung bourdeur; tu te dévoies si bien monstrer à moy yer qui fu, et tu n'en as riens fait? » lO

— « Non, dist-il, si ay. » — « Mes Dieu non as. »

— « Et ne veisles-vous point, ce dist Harton, quand vous sausistes hors de vostre lit aucune chose? » — Et le sire de Corasse pensa ung petit et puis s'avisa.

« Oil, dist-il, seans sur mon lit et pensans après toy 15 je vey deux longs festus sur le pavement, qui tissoient ensamble et se jouoient. » — « Et ce estoi-ge, dist Harton; en celle fourme là m'estoi-ge mis. » — Dist le sire de Corasse : « Il ne me souffist pas. Je te pry que tu te mettes en autre fourme, telle que je te 20 puisse veoir et congnoistre. » — Respondi Harton : « Vous ferez tant (jue vous me perderez et que je me tanneray de vous, car vous me requérez trop avant. » Dist le sire de Corasse : « Non feras-tu, ne te taneras point de moy. Si je t'avoie bien veu une seule fois, je 25 ne Le vouli oie plus jamais veoir. » — « Or, dist Harton, vous me verrez demain et prendrez bien garde que la première chose que vous verrez quant vous serez yssu hors de vostre chambre ce serai-ge. » — « Il souffist, dist le sire de Corasse, or t'en va mes huy, je 30 te donne congié, car je vueil dormir. » Harton se parti. Quant ce vint à l'endemain à heure de tierce que le sire

de Corasse lu levé et appareillié, si comme à lui appartenoit, il yssi hors de sa chambre et vint en unes galeries qui regardoient emmi la court du chastel. Il jette ses yeulx et la première chose que il vey que en sa 5 court a une truie, la plus grande que oncques avoit veu ; mais elle estoit tant maigre que par samblant on ri'v vf'oit que les os et la pel, et avoit les tettes grandes et longues et pendices et toutes esquartées, et avoit ung musel long et agu et tout affamé. Le sire de Corasse

10 s'esmerveilla trop fort de celle truie et ne la vey point volentiers et commanda à ses gens : « Or tost, mettez les chiens hors. Je vueil que ceste truie soit pilliée. » Les variez saillirent avant et defîremerent le lieu où les chiens estoient et les fisrent assaillir la truie. La truie

l'i jetta ung grant bruit et regarda contremont sur le seigneur de Corasse qui s'apuioit devant sa chambre à une poie. On ne la vey oncques puis, car elle s'esvanoy, ne on ne sceut que elle devint. Le sire de Corasse rentra en sa chambre tout pensif et li ala souvenir de

20 Harton et dist : « Je croy que j'ay huy veu mon messagier. Je me repens ce que j'ay huyé et fait huier mes chiens surluy. Fort y a se je le voy jamais, car il m'a dit pluseurs fois que si tost que je le courrouceroie je le perderoie et ne revenroitplus. » Il dist vérité. Oncques

25 puis ne revint en l'ostel du seigneur de Corasse et morut le chevalier dedens l'an ensieuvant.

« Or, vous ay-je recordé la vie de Harton et comment il servy ung temps de nouvelles trop volentiers le seigneur de Corasse. » — « Il est vérité, di-ge à l'escuier,

30 qui le compte m'avoit fait et dit. A ce propos, pourquoy vous le commençastes? Le conte de Foeis est-il servy d'un tel messagier? » — Respondi l'escuier : « En

fl38'i] LIVRE TltOISlÈME, § 48. 181

bonne vérité, c'est Tymagination de pluseurs hommes en Berne que oïl, car on ne fait riens ou pais ne ailleurs aussi, quant il y met parfaictement sa cure, que il ne sache tantost, et quant on s'en donne le mieulx de garde ; ce fu des nouvelles (jue il dist des bons che- 5 valiers et escuiers de ce pays qui estoient demorez en Portingal, et touteffois la grâce et renommée que il a de celi fait grant prouffit, car on ne perderoit point ceens une cueillier d'or ou d'argent, ne riens qui soit, que il ne le seust tantost. » A tant pris-je congié à l'es- lo cuier, et trouvay autre compaignie avecques laquelle je me deportay, mais touteffois je mis bien en mémoire tout le compte que il m'avoit dit, ainsi comme il appert.

§ 48. Je me soulfreray ung petit à parler des besongnes de Portingal et d'Espaigne et vous parleray 15 des besongnes de la Languedock et de France. En ce temps que ces avenues se portoient telles en Castille et ens es lointaines marches, fu ordonné de par messire Olivier de Clichon, connestable de France, à mettre une bastide devant le fort et garnison du 20 chastel de Brest en Bretaigne, (.|ue les Englois tenoient et avoient tenu longtemps, ne point ne s'en voloient partir ne pour le roy de France ne pour le duc de Bretaigne, à qui il en appartenoit. Et en avoient pluseurs fois escript devers le dit duc, le duc de Berry et le due 25 de Bourgoingne et le conseil du roy, car lors, si comme vous savez, le jone roy de France estoit ou gouvernement de ses oncles, et avoient prié au duc de Bretaigne que il voulsist mettre cure et diligence à requérir son hiretaige, le chastel de Brest, qui grandement 30 estoit ou préjudice de luy, quant Englois le tenoient.

Le duc, tant par la prière des dessus nommez que pour ce aussi que il veist volentiers que il fust sire de Brest, — car on dit en pluseurs lieux que il n'est pas duc de Bretaigne qui n'est sire de Brest, — avoit une fois mis 5 siège devant, mais riens n'y avoit l'ait et s'en estoit parti, et disoit que on n'y povoit riens faire; dont aucuns chevaliers et escuiers de Bretaigne murmuroient en derrière et disoient que il se dissimuloit, et (|ue ceulx (jui le tenoient estoient ses grans amis, et ne vouldroit

10 pas pour toutes paix que il feust en ses mains ne en la saisine du roy de France, car se les François le tenoient il n'en seroit point seigneur, et les Englois quant ilz le tiennent ne l'osent courroucier. Pour quoy, toutes ces choses considérées, il estoit advis au coniiestable

15 de France que le chastel et la ville de Brest, qui là estoient en ferme terre et qui estoit ennemis au royaume de France, où cas que le duc de Bretaigne le mettoit en nonchaloir, ne gisoit pas honnourablement pour luy ne pour les chevaliers de Bretaigne. Si ordonna à

20 mettre siège devant, et y envoia grant foison de chevaliers et d'escuiers de Bretaigne, desquelz il fist souverains maistres et cappitaines le seigneur de Malatrait, le visconte de La Berliere, Morfouace et le seigneur de Rochedurant. Ces tiuatre vaillans hommes s'en vinrent

25 mettre le siège au plus près de Brest comme ilz porent, et firent faire et charpenter une très belle bastide et environner de pallis et de portes, et cloirent à ceulx de Brest tantost leurs aisemens et yssues, fors celle de mer; ceste n'estoit pas en leur puissance de

30 clorre. Et vous di que devant Brest avoit souvent aux barrières des escarmuches et des fais d'armes, car les compaignons qui desiroient les armes, tout esbatanl

[I38'l-I385] LIVRE TROISIÈME, S ^9- '^3

s'en veiioieut jusques aux barrières traire et lancier et resveillier ceuix de Biest, qui aussi les recueilloient aux armes vaillamment, et quant ilz s'estoient là esbatus une longue espasse, et telz fois estoit navré et blecié l'un et l'autre, ilz se retraioient. Mais peu de 5 jours estoient que il n'y eust quelque chose et quelque avenue de fais d'armes.

§ 49. En ce temps se tenoit en la marche de Thoulouse ui)g vaillant chevalier de France, lequel s'appelloit messire Gaultier de Pasac, grant cappitaine et bon Kt de gens d'armes ; de la nation de Berry et des frontières de Lymosin estoit le chevalier; et avoient en devant sa venue le seneschal de Thoulouse, messire Hue de Froideville, et le seneschal de Carcasoniie, messire Rogier d'Espaigne, escript en France devers le con- l& seil du roy Testât du pays; car il y avoit sur les frontières de Thoulouse et de Rabeston pluseurs compaignons aventureux, lesquelx estoient tous yssus de Lourde et de Chastel Culier, qui faisoient guerre d'Englois et terioient les forts qui cy s'ensieuvent : Saint ?0 Forget, la Bousée, Pulpuion, Cruvale, Le Mesnil, Rochefort, le Des Julien, Nazaret et pluseurs autres, dont ilz avoient si environnée la bonne ville et cité de Thoulouse que les bonnes gens ne povoient aler hors labourer leurs vignes ne terres, ne eslongnier Thoulouse 25 pour aller en leurs marchandises, fors en grant péril, se ilz n'estoient attrivez ou mis en pattis à eulx; et de tous ces chastiaux estoit souverain cappitaine ung appert homme d'armes de Vescle, un Anglois qui s'apelloit Espaignolet, et vous di que ce Espaignolet fist 30 grant merveille, car il prist et eschiella le chastel de

Cruvale endementres que le sire, messire Raymond, estoit aie à Thoulouse, et le tint plus d'un an. En ce terme que il le tint, il fist une croûte en terre qui vuidoit hors aux champs et entroit en la salle; quant elle tu

5 faite, il entiera dessus et y mist les quarriaux, et ne sambloit pas que il y eust allée dedans terre.

Endementres que on faisoit celle croûte, traitoit le sire de Cruvale à Espaignolet comment il peust pour argent ravoir son chastel. Quant Espaignolet ot faite

10 toute la croule, il s'acorda au chevalier et li rendi pour deux mille frans, et s'en parti et toutes ses gens ; messire Raymond rentra en son chatel et le fîst remparer et repareillier ce qui desemparé estoit. Ne demora pas XV. jours après, que Espaignolet avec sa route s'en vint

15 de nuit bouter ens ou conduit dont l'alée respondoit au chastel, et s'en vint et tous ceulx qui sieuvir le volrent parmi le conduit et croûte bouter en la salle du chastel à heure de mienuit, et fu derechief le chastel pris et le chevalier dedens son lit, et le rençonna encores à

20 deux mille frans, et puis le laissa aler; mais il tint le ' chastel et en tîst une bonne garnison, qui grandement traveilloit le pays avecques les autres qui estoient de son aliance.

Pour telz manières de gens pillars et robeurs, qui

25 estoient en la marche de Thoulouse et de Rouergue, que les Englois faisoient, fu envoie messire Gaultier de Pasac a une quantité de gens d'armes et de Genevois à Thoulouse pour délivrer le pays des ennemis; et s'en vint à Thoulouse et fist là son mandement des cheva-

30 liers et escuiers de là environ, et escripsi devers messire Rogier d'Espaigne, le seneschal de Garcasonne, lequel le vint servir, car messire Gaultier avoit com-

mission générale sus tous les officiers de la Languedock, pourquoy ceulx qui escrips et mandez estoientvenoient a ce que ilz a voient de gens. Si vint le dessusdit messire Rogier a lx. lances et a cent pavais, et le seneschal de Rouergue a otant, et messire Hugues de Froideville 5 aotant ou plus. Si se trouvèrent bien ces gens d'armes, quant ilz furent tous assamblez, environ ira", lances, et bien mille pavesteurs que gros variez. Encores y estoient le fîlz au conte d'Esterach a belle compaignie, le sire de Rarbeson, le sire Renedic de la Fagnole et 10 Gille Cauderon, Rreton, et sa route, et si se départirent ung jour de Thoulouse et s'en vinrent devant Saint Forget et là s'arresterent. Si le tenoit ung homme d'armes de Rerne, grant pillart estoit, qui s'apelloit le Rourc de Taillart. 15

§ 50 . Quand ces seigneurs et leurs routes turent venus devant Saint Forget, ilz se logierent et tantost alerent à l'assault, et commencierent Genevois à traire de grant façon et si fort, que à paines ne s'osoit nul des dePfendeurs, pour le trait, à monstrer aux murs de la ville et 20 du fort, mais les François ne l'eurent pas ce premier jour, pour assault que ilz y fesissent. Quant ce vint au soir, ilz s'alerent logier et passèrent la nuit tous aises; ils avoient bien de quoy. A l'endemain au matin, après boire, on se arma parmi l'ost, car les trompettes d'as- 25 sault sonnèrent, et puis se misrent les seigneurs en ordonnance pour assaillir, et s'en vinrent tout le pas jusques au pié des fossez; qui veist donc gens d'armes entrer dedans et porter leurs targes sus leurs costez et tester le fons a leurs lances et aler tout oultre jusques 30 au pié du mur, il y presist grant plaisir. Quant les pre-

miers furent passez et ilz eurent monstre chemin, les autres ne resongnerent pas, mais les sieuvirent de grant volonté, car blasme leur eust esté se ilz se feussent tenus derrière et leurs compaignons t'eussent devant,

5 et portoient ceulx qui secondement aloient picqs et liaviaux en leurs mains pour piquoler et ha ver ou mur, ainsi comme ilz faisoient, les targes sus leurs costez pour recepvoir le jet et les horions des pieres qui venoient à la fois d'amont, mais plenté n'estoit-ce

10 mie, car les Genevois qui sur les fossés se tenoient, et qui onniement traioient, ensonnioient tant ceulx qui dedens estoient que ilz n'osoieiit bouter hors leurs testes aux cretiaux pour eulx deffendre, car ces arbalestriers Genevois sont si justes de leur trait que point ilz ne

15 faillent là où ilz visent. Si en y ot de frapez et de bleciez de ceulx dedens plus de sept et férus de trait parmi les testes, de quoy leurs compaignons, qui aux deffenses estoient, le trait grandement en resongnoient.

Tant dura cel assault au chastel de Saint Forget et si

20 bien fu assailly, et de si grant volenté, que ceulx qui estoient au pié du mur pour haver et pour piquier en abatirent ung grant pan. Adont furent ceulx de dedens esbahis et se vouldrent rendre, saulve leurs vies, mais on n'en ot cure, car ilz cheirent en si bonnes mains

25 que messire Gaultier commanda que tous feussent occis. Depuis ceste parole, nul d'eulz ne lu pris à mercy, mais furent tous mors; oncques nul n'en eschappa. Ainsi eurent de commancement les barons et chevaliers de France, qui là estoient venus, le chastel de Saint Forget.

30 Si le rendi messire Gaultier au seigneur qui là estoit, lequel l'avoit perdu en l'année pour sa foie garde, ainsi (jue pluseurs chasteaulx ont esté du temps passé perdus en France.

[I3S5] LIVRE TROISIÈME, § hi. 187

,^ 51 . Après la prise du chastel de Saint Forget et que messire Gaultier l'ot rendu au chevalier à qui en devant il estoit, et lequel le fist raemparer, et bien besongnoit, car les François l'avoient grandement désemparé à l'assaillir et au prendre, se départirent ces sei- 5 gneurs et s'en vinrent devant le chastel de La Bousée, duquel Ernauton de Batefol, Gascon, estoit cappitaine et l'avoit renfortesié grandement pour la cause des François qui le dévoient venir veoir, ainsi qu'ilz fisrent. Quant on (u venu à La Bousée, on mist le siège envi- lo ron et l'avisèrent les seigneurs comment on le pourroit assaillir au plus grant avantaige, sans mains traveillier leurs gens ; et quant ilz eurent tout avisié, ilz veirent biau lieu ; si se ordonnèrent ung jour et s'en vinrent celle part où ilz le tenoient le plus foible. Là estoient 15 Genevois arbalestriers ordonnez et arrengiez pour traire par derrière les assaillans, lesquelz s'aquittoient vaillamment de faire leur mestier, car ilz traioient si oniiiemeiit et si fort à ceulx de dedens, que à paines ne s'osoit nul à monstrer. Ernauton de Batefol, le cap- 20 pitaine, estoit à la porte, où il avoit grant assault et là faisoit merveilles d'armes, et tant que les chevahers disreiit entre eulx : « Vêla ung escuier de grant volenté, et auquel les armes sont raoult bien seans, car il se scet bien avoir; ce seroit bon de traitier devers lui que il 25 rendesist le fort et s'en alast ailleurs pourchacier; et li soit dit que se messire Gaultier de Pasac le conquiert en assaillant, nul ne le porroit délivrer de ses mains que il ne fust mort, car il a juré que tous ceulx que à force on prendera, ilz seront mors ou pendus. » Adont en fu 30 chargié, de par le seneschal de Thoulouse, ung escuier deGascongne qui s'appelloit Guillaume Lidiel, qui bien congnoissoit Ernauton, car plusieurs fois ilz s'estoient

armez et porté compaignie ensamble, que il voulsist à lui parler. Il le fist très volentiers, car envis eust veu que l'escuier eust receu nul dommaigetant que de mort, là où par son honneur il y eust peu remédier. Ce Guil- 5 laume Lidiel vint tout devant à l'assault, et tîst signe à Ernauton que il voloit parler à lui pour son grant prouffit, et Ernauton respondi que bien lui plaisoit. Lors se cessa l'assault de celle part, car tousjours assailloit-on à l'autre part. Si dist Guillaume à Ernauton :

10 « Il vous va trop grandement bien; les François m'envoient devers vous et ont pitié de vous, car se vous estes pris par force, c'est l'ordonnance de nostre souverain cappitaine, messire Gaultier de Pasac, que vous serez mort sans nul remède, si comme ont esté ceulx

15 de Saint Forget. Si vault trop mieulx à rendre le fort, et je vous le conseille, que d'atendre telle aventure, car bien sachiez véritablement (]ue point ne partirons de cy si Tarons. » — Ce dist Ernauton : « Guillaume, je sçay bien, quoyque à présent vous soiez armé contre moy,

20 que vous ne me conseillerez chose qui fust à mon deshonneur; mais sachiez bien que se je rends le fort, tous ceulx que cy dedens sont avecques moy s'en partiront aussi sains et saulvés, et arons tout le nostre que porter en porrons, hors mis les pourveances, et nous

25 fera-on conduire sauvement et seurement jusques au chastel de Lourdes. » — Ce dist Guillaume Lidiel : « Je ne suy pas chargié si avant, mais je parleray volentiers pour vous à mes seigneurs. » A ces mots, retourna-il devers le seneschal de Thoulouse et H recorda toutes

30 paroles que vous avez oyes. Ce dist messire Hugues de Froideville : « Alons parler à messire Gaultier ; encores ne sçay-je quelle chose il vouidra faire, quoyque j'aye

mené le traitié si avant, mais je crois que nous li ferons faire. » Adont s'en vinrent-ilz devers messire Gaultier, qui faisoit assaillir à une part moult destroitement et asprement, et li ala dire messire Hugues : « Messire Gaultier, j'ay fait traitier devers le cappitaine de ce 5 fort ; il est en bonne volenté de nous rendre la garnison, ainsi comme elle est, mais il s'en veult, et tous ceulx qui là dedenssont, partir quittement et sauvement et estre conduis jusques à Lourde; avecques tout ce ilz en veulent porter tout ce que porter en porront devant 10 eulz. Or, regardez que vous en volez faire. Nous perderiesmes plus se ung de nos chevaliers ou escuiers d'onneur estoit mort du trait d'une pierre de aucune autre incidence périlleuse, et plus vous en anoieroit que vous n'arez de prouffit à eulx mettre à mort, quant 15 pris les arez, quoy que encores ne soit-ce pas; car ainçois que nous avons conquis La Bousée, il nous costera de nos gens. » — « Il est vérité, respondi le seneschal de Garcassonne qui estoit dalez lui, on ne peult estre en telz assaultz que il n'en y ait des bleciez. » îo

A ces paroles respondi messire Gaultier de Pasac et dist : « Je le vueil bien, faites cesser l'assault. Encores avons-nous à aller ailleurs; petit à petit nous fault reconquérir les chastiaulx que les pillars tiennent; se maintenant ilz se partent à bon marchié de nous, 25 une autre fois retourneront-il par autre parti en nos mains. Si paieront lors une fois pour toutes; les maies euvres amainnent à maie fin. En mon temps, de telz pillars et de telz ribaulx j'en ay fait prendre et noier et occire plus de v°. ; encores venront à celle fin. » 30

Adont s'en retournèrent ceulx qui s'ensongnoient du traitié de La Bousée, où Ernauton de Batefol les atten-

doit. Ce dist Guillaume Lidiel quant il vey Ernauton : « Par ma loy, Ernauton, vous devez et tous vos compaignons rendre grâces à messire Hue de Froideville, car il a fait vostre traitié tout ainsi comme vous l'avez 5 demandé. Vous partirez sauvement vous et les vostres et ce que porez emporter, et serez conduis justiues à Lourde. » — « Il me soufïîst, dist Ernauton, puisque il ne puet autrement estre; sachiez, Guillaume, que je me pars envis de mon fort, car il m'a fait moult de biens.

10 Depuis la prise où je fus pris au pont à Tournay dessoubz Mauvoisin du Bourc d'Espaigne, il ot de moy par raençon deux mille frans ; au voir dire, je les ay bien cy dedens recouvrez et oultre et grandement ; je amoie celle frontière, car quant je le voloie chevau-

15 chier, trop souvent je trou vote bonne aventure que me sailloit en la main d'un marchand de Rabasten ou de Thoulouse ou de Rodez ; je ne chevauchoie sans doute point à faintes que je ne presisse quelque chose. » — Respondi Guillaume : « Ernauton je vous en croy bien,

20 et se vous volez tourner François je vous feray tout pardonner et donner mille francs en vostre bourse, et vous aplegeray de tout mon vaillant que vous demorez bon François, puisque vous Tariez juré. » — « Grant mercy, Guillaume, dist Ernauton, mais ce parti ne vueil-je pas,

25 car je demoray encores Englois. Je ne saroie, si Dieu in'aist, jamais estre bon François. Or, retournez vers vos gens et dittes que ce jour toute jour nous ordonnerons nos besongnes, et demain nous vous renderons le fort et nous partirons, et ordonnez qui nous con-

30 duira à Loui-de. »

A tant ce cessa l'assault du chastel de La Bousée, et se retrairent les François à leurs logeis et passèrent la

nuit tous aises, car ilz avoient bien de quoy. Quant ce vint au matin, à heure de tierce, que tous furent appareilliez en l'ost, et que on ot regardé qui conduiroit les compaignons à Lourde, qui dévoient rendre le chastel de La Bousée, on envoia messire Hugues de Froide- 5 ville, le seneschal de Thoulouse, au chastel pour en prendre la saisine et possession. Quant il t'uvenujusques à La Bousée, il trouva que le cappitaine Ernauton de Batefol et les siens estoient tous prestz de partir, et avoient toursé tout ce que porter ilz en voloient. Si leur deli- 10 vra-on ung chevalier de la frontière de Lourde, lequel on appeloit messire Monnaut de Salenges. Cil les emprist à conduire et mener sauvement, et croy bien qu'il s'en acquitta.

§ 52. Ainsi eurent les François le chastel de La Bou- 15 sée; si fu baillié à ung escuier du pays pour le garder et toute la terre aussi, lequel s'appelloit Bertrand de Montesquier. Puis passèrent oultre les seigneurs et leurs gens et s'en vinrent devers le chastel de Pulpuron que grans pillars tenoient. desquelz Augeros Petit- 20 Mescin estoit souverain cappitaine, et avoient fait moult de dommages ou pays, pour quoy messire Gaultier de Pasac avoit juré l'ame de son père que nul ne seroit pris à mercy ne à raençon, mais seroient tous pendus, ne ilz n'aroient autre fin. Tant esploiterent ces seigneurs 25 et leurs gens que ilz vinrent devant Puipuron, et y mistrent le siège. C'est ung chastel qui siet sus une motte de roche tout à l'environ et est moult jolis et de belle vue. Là fu mis le siège, et jura messire Gaultier que jamais ne s'en partiroit, si l'aroit et ceulx de dedens, se 30 ilz ne s'envoloient ainsi comme oyseaulx. Là ot plusieurs assaulz fais, mais petit y gaingnierent les François, car

le chastel est de bonne garde. « Je ne sçay, dist messire Gaultier, comment les choses se porteront; le roy de France est riche assez pour tenir icy ung siège, mais si je y dévoie demorer ung an, si ne m'en parti- 5 ray, si l'aray. » On s'en tenoit bien à ce que il en avoit dit et juré, et s'ordonnoient tous ceulx qui estoient au siège selonc ce.

Or, vous diray que il en avint. Quant le cappilaine vey que ce estoit acertes et que les seigneurs de France,

10 qui là estoient, ne se departiroient point, quoyque il coustast, sans avoir le tort, si se doubterent et, voulsissent ou non les François, ilz se povoient bien sauvement partir quant ilz voloient, car ou chastel a une croûte qui est en une cave et celle croûte a une allée

1^ dedens terre plus de une demie lieue, et là où elle vuide c'est en ung bois, duquel chemin et ordonnance on ne se donne garde, et adont par spécial on ne s'en donna garde. Quant Augeros, le cappitaine du chastel, vey l'ordonnance du long siège et que point ne se

20 departiroient sans eulx avoir, fust par alTamer ou aultrement, si se doubta et dist à ses compagnons : « Seigneurs, je voy bien messire Gaultier de Pasac nous a trop grandement chargiez en haynne, et me double que par lonc siège il ne nous affame cy dedens.

25 II ne li fault que ordonner une bastide et laisser seulement cent lances dedens. Nul de nous ne s'en oseroit jamais partir, mais je vous diray que nous ferons; nous prendrons tout le nostre et de nuit nous nous metterons en ce conduit, qui est bel et grant dedens terre,

30 et cilz nous menra sans nulle faute en ung bois à une lieue de cy. Nous serons hors de tous perilz avant que on sache que nous soyons devenus, car il n'y a homme

en l'ost c|ui en sache riens, ne qui sus pense. » Tous s'accordèrent à ce conseil, car ilz se mettoient volentiers hors du péril ; et de nuit, quant ilz orent tout troursé, ilz alumerent talos et entrèrent en celle croûte qui estoit belle et nette, et se misrent au chemin et s'en 5 vinrent saillir hors en mv^ bois, une lieue en sus du chastel. Bien avoient qui les sccut conduire jusques à autres fors en sus de là en allant en Limosin et en Roergue. Et les aucuns, quant ilz se sentirent hors du péril ^ se départirent et prinrent autres chemins et 10 disrent que jamais ne voloient guerrier. Augeros s'en vint lui v\ à une ville et chastel en Pierregorth, que on dist Montroial. Le seigneur du chastel, qui estoit chevalier, le recueilli doulcement et liement, car lui et toute sa terre est Engloiche, ne oncques ne se voult tourner 15 François, quant les autres se tournèrent; non obstant il en y a plusieurs de son oppinion.

Ainsi se sauvèrent et eschappcrent les compaignons de la garnison de Puipuron, ne oncques ung tout seul varlet ilz ne laissèrent derrière, et furent tout, ou '20 aucques près, là où ilz voloient estre, avant que on sceust en l'ost que ilz estoient devenus. Au tiers joui" après ceste yssue et département, les seigneurs ordonnèrent ung assault et avoient tait charpenter ung engin sus quatre roes, auquel engin avoit trois estages, et 25 en chascun estage povoient XX. arbalestriers. Quant tout tu appareillié, on amena et bouta cel engin, que ilz appeloient ung passe-avant au plus foible lez à leur advis, et entrèrent legierement dedens. Et quant l'engin fu là où ilz le voloient mettre, arbalestriers 30 commencierentà traire sus le chastel et nul n'apparoit. Tantost ilz se perceurentque le chastel estoit vuide, car

nul ne venoit aux rlefïenses. Âdont cesserent-ilz leur trait, car ilz ne voloient pas perdre leurs sajettes; trop envis les perdent et volentiers les emploient. Si descendirent jus de leur engin et vinrent aux seigneurs qui là 5 s'arrestoient et qui s'esmerveilloient de ce tju'ilz veoient et leur distrent : « Sachiez certainement que il n'y a nulle personne ou chastel. « — « Comment le povezvous savoir? » respondi messire Gaultier. — « Nous le savons par tant C|ue pour trait que nous aions l'ait, nul

10 ne s'est amonstré. » Adont furent ordonnres eschielles et mises et appoiées contre le mur, et montèrent compaignons et gros variez qui estoient tailliez de cela faire. Voir est (|ue ilz y monsterent tout paisiblement, car nul n'esloit au chastel, et passèrent lesmursets'ava-

15 lerentou chastel et le trouvèrent tout vuide. Si vinrent à la porte et trouvèrent une grande hardelée de clefs, qui là estoient. Si firent et cerchierent tant que ilz trouvèrent celle du grant flael (|ui clooif la porte. Si le detlremerent et ouvrirent la porte et avalèrent le pont,

20 et ouvrirent les barrières l'une après l'autre. De tout ce eurent les seigneurs grant merveille et par especial messire Gaultier de Pasao, et cuidoit que par enchantement ilz s'en feussent alez et partis du chastel, et demanda aux chevaliers qui là estoient comment ce

25 povoit estre.

A la parole de messire Gaultier, s'avisa le seneschal de Thoulouse. Si respondi et dist : " Sire, ilz ne s'en pevent estre alez fors par dessoubz terre, et je croy bien que il y ait aucune alée dedens terre par laquelle ilz

30 se sont widiez. » Adont fu regardé par tout le chastel où ceste cave povoit estre; on la trouva ens es celiers et Tuis de l'alée tout ouvert. Les seigneurs le vouidrent

veir et le veirent, dont messire Gaultier ot très grant merveille, et demanda au seneschal de Thoulouse : « Messire Hugues, ne saviez-vous point ceste croûte? »

— « Par ma foy, sire, respondi messire Hugues, je avoie bien oy dire que telle chose avoit ceens, mais point 5 n'y pensoie ne ne m'en donnoiede garde queceulxqui s'en sont alez deusseiit partir par la cave. » — « En nom Dieu, dist messire Gaultier, si ont fait ainsi comme il appert. Et sont donc les chasteaulx de ce pays de telle ordonnance? » — « Sire, dist messire Hugues, de telz 10 chasteaulx a pluseurs en ce pays, et par especial tous les chastiaulx (|ui jadis turent à Regnault de Montauben sont de telle condition, car quant lui et ses t'reres guerrierent au roy Gharlemaigne de France, il les fîst ordonner de telle façon par le conseil de Maugin, leur 15 cousin, car quant le roy les assegoit a puissance et ilz veoient que ilz ne povoient eschapper, ilz se boutoient en ces croûtes et s'en aloient sans prendre congié. »

— a Par ma foy, dist messire Gaultier, j'en prise bien l'ordonnance, ,1e ne sçay si je seray jamais guerrié de 20 roy ne de duc ne de voisin quej'aye, mais moy retourné en mon pays j'en feray faire une dedens terre en mon chastel de Pasac. »

,^ 53. Atant fînerent leurs paroles et prinrent la saisine ?5 du chastel, et puis ordonnèrent de mettre et laissier dedens gens d'armes et garnison pour le garder, et passèrent oultre en entente de venir devant la ville et chastel de Cruvale, dont Espagnolet de Paperan, Bascles, estoit cappitaine a tout grant foison de pillars et de ro- 30 beurs. Tant esploiterent les seigneurs, les gens d'armes et leurs routes que ilz vinrent devant la garnison de

196 CHUONIQUES DE J. FROISSART. [1385]

Cruvale en Rabestoii, et là s'arresterent et misreiit siège tout à l'environ. Là voult savoir messii'e Gaultier au seneschal de Thoulouse et li demanda se Cruvale avoit esté anciennement des cliastiaulx Regnault de Montau- 5 ban. Il respondi oïl. « Et dont y a dedens une croûte si comme aux autres? » — a En nom Dieu, dist niessire Hugues, c'est vérité ; croûte y a voiiement et par croûte le prist la seconde t'ois Espaignolet et le seigneur dedens. » — « Ce, dist messire Guichart Daulpliin,

10 qui là estoit à ces paroles, faites venir le chevalier. » — « C'est bon, ce dist messire Gaultier de l'asac, si nous enfourmerons à lui de la vérité. » Adont fu appelle messire Raymond de Cruvale, et li fu demandé de la manieie, ordonnance et condition du chastel, et

l5 se il y avoit une voie dedens terre croutée, si comme il y a à La Rousée. Il respondi : « Vraiement oïl, car pai' la croûte fu-ge pris, et l'avoie condempnée grant temps a à estre perdue, mais les larrons qui tiennent mon chastel la rempaierent et me prinrent par celle

20 voie. » — « Et savez-vous où ellewide? » dist messire Gaultier. — « Oil, monseigneur, dist-il, elle est wide en un bois qui n'est pas trop loing de cy. » — « C'est bien, » dist messire Gaultier, et se teut à tant.

Quant ce vint au chief de quatre jours, il se fist là

25 mener, et avoit en sa compaignie bien n'. gros variez du pais bien armez, et s'en vint et messire Raymond de Cruvale en sa compaignie jusques au bois où la croûte se widoit. Quant messire Gaultier vey l'entrée, il la tist descouvrir et oster la terre et les herbes et les ronces

-iO qui estoient à l'environ. Quant elle fu bien nettoiée, il fist allumer grant foison de falos, et dist à ceulx qui ordonnez estoient pour entrer en celle croûte : <t Entrez

[1385] 1,1 VRK TROISIÈME, Sj ."l'i. UI7

là (Jedciis et sievez le chemin ; il vous menra en la salle du chastel de Cruvale. Vous trouverez unjr huis, leiiuel vous romperezà force. Vous estes yens assez pour tout conibatre ceulx du fort. » — Hz respondirent : « Monseigneur, volentiers. B Hz entrèrent dedens et cheminèrent 5 tant que la voie les anjena au degré prouchain de la porte, par où on entroit en la salle du chastel. Lorscommencierent-ilz à ferir et à fraper contre l'uis de grandes (|uignies pour desrompre et brisier la porte. Et estoit ainsi que sus jours taillant les compaignons faisoient '0 bon fanait; si entendirent que on voloit [>ar la croûte entrer au chastel; ilz saillirent tantost sus et alerent celle part. Espaignolet qui se devoit couchier y vint et donna conseil de jetter bois, pierres et autres choses ou peituis de la croûte pour ensonnier tellement l'entrée 15 que on ne le peust destourber. Tantost lu fait; autre deffensc n'y convenoit. Nonobstant, ceulx qui ens ou conduit estoient charpenterent tant de leurs haches que la porte fu en cent pièces; mais pour ce n'eurent-ilz pas délivré l'entrée ;ançoiseurent-ilz plus à faire que devant, ^o Quant ilz veirent que c'estoit impossible d'entrer par là, si se misrent au retour en l'ost et estoit environ mienuit. Si recorderent aux seigneurs quelle chose ilz avoient trouvé et comment ceulx de Cruvale s'estoient perceus de leur affaire et avoient tellement ensonnié la voie 25 et l'entrée, que par là impossible estoit d'ent[r]er au chaste!.

§ 54. Adont se cessa cel advis et lu mandé l'engin où les arbalestriers se tenoient pour traire fjuant on .si» voloit assaillir, qui estoit encores à La Bousée. Il fu tout mis par pièces et achairié devant Cruvale et puis

remis et redrecié sur ses roes, ainsi coimne il devoit estre et aler; et avecques ce on appareilla encores grant plenté d'atournemens d'assaulz, et quant tout tut prest pour assaillir, niessire Gaultier de Pasac, qui

5 desiroit à conquérir le chastel et ville de Criniale, fist sonner trompettes en l'ost et armer toutes manières de gens et traire chascune son ordonnance, ainsi comme il devoit estre. Là estoit le seneschal de Thoulouse et ceulx de sa seneschauciée, d'un costé; là estoit mes-

10 sire Rogier d'Espaigne, seneschal de Carcasonne, d'autre part, avecques ceulx de sa seneschauciée; là estoientlesire de Barbesen, messire Benedic, le sire de Benac, le filz au conte de Esterac, messire Raymond de Lille et les chevaliers et escuiers du pais, et chas-

15 cun en sa bonne ordonnance. Lors commencierent-ilz à assaillir de grant volenté, et ceulx de dedens à eulx deffendre, car ilz veoient bien que faire leur convenoit, car ilz se sentoient en dur parti; bien congnoissoient que messire Gaultier n'en prenderoit nul à mercy; si

20 se voloient vendre tant comme ilz peurent durer. Là estoient arbalestriers Genevois qui traioient de grant manière et tapoient ces viretons si au jusie parmi ces testes, que il n'y avoit si jolis qui ne les resongnast, car qui en estoit ataint il avoit fait pour la journée ; il

25 le convenoit du mieulx reporter à l'ostel. Là estoit messire Gaultier de Pasac tout devant, qui y faisoit merveilles d'armes à son povoir, et disoit aux compaignons : « Et comment, seigneurs, nous tenront meshuy ceste merdaille; se ce feussent ja bonnes gens

30 d'armes, je ne m'en esmerveillasse mie, car en eulx a plus de fait que il ne doit avoir en telz garerons comme il y a la dedans. C'est l'intencion de nioy que je vueil

[1385] LIVRE TROISIÈMK, ^ 55. 199

disner ou fort. Or aperra se vous acomplirez mon désir. »

A ces mots, s'avançoient compaignons (jui desiroient à avoir grâce, et assailloient de grant volenté. On prist eschielles à foison, à l'endroit où le 5 grant engin estoit, ouquel les Genevois ai-balestriers se tenoient, et furent dreoiés contre le mur. Lors montèrent toutes manières de gens, qui monter porent, et arbalestriers Iraioient si roit et si onny que les deflendans ne s'osoieut amonstrer. Là entrèrent les Fran- 10 çois par bel assault en la ville de Cruvale, les espées à la main, en chaçant leurs ennemis, desquelz il en y ot mors et occis je ne sçay (|uans, et tout le demorant furent pris; on entra par les portes en la ville. Là fu demandé à messire Gaultier que on feroit de ceulx i5 qui furent pris. « Par saint George, je vueil que ilz soient tous pendus. » A son commandement, ilz le furent et Espaignolet tout devant. Si disnerent les seigneurs ou chastel, et le demorant des gens d'aimes en la ville, et se tinrent là tout le jour, et rendi messire 20 Gaultiei' de Pasac le chastel et la ville au seigneur de Cruvale, et puis ordonna d'aler autre part quérir aventure sur leurs ennemis.

§ 55 . Après la prise deCruvale, si comme vous avez oy , 25 se départirent les seigneurs et leurs routes et se misrent au chemin devers ung fort que on disoit Le Mesnil, lequel avoil porté moult de contraires au pais avec les autres ; si tost comme ils furent là venus on l'assailli ; ceulx de dedeiis se deffendirent, mais plenté ne fu-ce 30 pas, car pai- assault ilz furent pris et le fort aussi, et ceulx tous mors et pendus qui dedens estoient. Quant

200 rHROMOt KS DE .1. FROISSART. | HSr.]

ceulx de Kois et de Roehet'ort, deux ;(ulres lors d'ennemis, entendirent cotnment messire Gaultier de Pasac ouvroit ou pais et prendoit les fors et n'estoit nul pris à mercy, que il ne feust mort ou pendu, si se ô doublèrent grandement de venir à celle fin, et se partirent de nuit, ne seay par croûte dessoubz terre ou autrement, car encores ces deux chasteaulx, Rois et RochelbrI , sont croutezet Curent des chasteaulx anciennement Regnault de Montaubain, et les trouvèrent les 10 François tous wis (juand ilz vinrent devant; si en reprinrent la saisine et les rafreschireiit de nouvelles gens et de pourveances, et puisretouiMierent leur chemin devers Thouiouse pour venir en l^igorre, car il y avoit sus les frontières de Tarhedeux chasteaulx, lests quelz estoient nommez l'un le Dez Julien et l'autre Nazaret, que pillars tenoient, qui grandement traveilloient le pays et la bonne ville de Tarbe et la terre au seigneur d'Auchin.

Quand messire Gaultier de Pasac et ces seigneurs de

20 France et de la Langue d'och se furent reposez et ra-

freschiz trois jours en la bonne cité de Thouiouse, ilz

s'en partirent et prinrent le chemin de Bigorre, et

esploilerent tant que ilz vinrent devant le fort que on

dist le Dez Julien ; là s'arresterent et disrent que ilz

25 n'yroient plus avant si en aroient délivré le p.ais. En

la compaignie de messire Gaultier de Pasac vint le

seneschal de Nebosem, lequel est et respont au conte

de Foeis; mais messire Gaultier le manda que il venist

là avec(|ues lui pour aidier à faire widier les ennemis

30 du pays, car otant bien couroient-ilz en la seneschau-

ciée de Nebosem. quant ilz leur venoit à point, comme

ilz faisoient ailleurs, et ce fu la raison pour quoy le

[1385] LIVRK TROISIKME, >i .')(;. 201

senescli.il de Neboseni vint servir adoiil inessire Gaultier de Pasac, et eiicores en fu sif^nifié le conte de Foeis qui li consenti ; autrement il ne l'eust point fait ne osé faire. On fu devant le Dez Julien xv. jours ainçois que on le peust avoir, car il y avoit fort chastel 5 assez et cappitaine de grand emprise, ung escuier gascon qui s'appelloit Dernier de La Brune Mote, appert homme d'armes durement, et cstoit yssu de Lourde quand il vint prendre le dit chastel. Touteffois on ne l'eust pas par assault, mais par traitié, et s'en partirent 10 ceulx (|ui le tenoient, saulves leurs vies et le leur, et encores furent-ilz conduis sauvement jusques à Lourde, et les conduis! ung escuier du pays qui s'appelloit Bertrand de Montdigon. Quant les seigneurs de France eurent le Dez Julien, ilz se conseillierent quelle chose 15 ilz en feroient, se ilz le tenroient ou se ilz le desempareroient. Conseillie fu pour le mieulx qu'il seroit desemparé pour la cause de ceulx de Lourde, qui leur sont trop près, et porroit avenir que, (juant les seigneurs s'en seroient partis, ilz le venroient prendre. 20 Derechief fu-il commendé à abatre et à desemparer, et si le fut tellement que encores sont là les pierres en ung mont et ne se taille pas que on le reface jamais. Ainsi ala du Dez Julien.

§ 56. Après s'en vinrent-ilz devant Nazaret, ung fort 25 chastel aussi (|ue compaignons aventureux qui estoient yssus de Lourde avoient tenu plus d'un an et demi. Mais quant ilz entendirent que ceulx du Dez Julien estoient partis, ilz se départirent aussi et emportèrent ce ([u'ilz peurent et s'en vinrent bouter en Lourde. Là 30 estoit leur retour et leur garant, car bien savoient

que on ne les yroit point là quérir; on y perderoit sa paine, car Lourde est ung chastel imprenable ne à gaingnier.

Or prinrent ces seigneurs leur retour, quand ilz

5 orent fait désemparer le Dez Julien, vers le fort de Nazareth ; si le trouvèrent tout wit. Adoiit fu ordonné que il seroit desemparé aussi ; il le fu, dont ceulx de Tarbe ne furent pas courrouciez, car ceulx qui l'avoient tenu leur avoient porté moult de contraire. Après ce

10 on vint devant le chastel d'Aust en Bigorre, qui sciet entre les montaignes et sus les frontières de Berne. Là fu-on environ xv. jours et leur livra-on maint assault; on conquesta la basse court et tous leurs chevaulx; mais une grosse tour séant sus une roche et hauite

15 assez ne pot-on conquerre, car elle n'est pas à prendre.

Quant les seigneurs veirent que ilz perdoient leur

paine et que Guillon de Merentun, qui tenoit le fort,

ne voloit entendre à nul traitié, ne vendre ne rendre

le fort, ilz se départirent et s'en retournèrent à Tarbe,

20 et là donna congié messire Gaultier de Pasac à toutes gens d'armes de retraire et de aler chascun en son lien, et furent paiez de leurs gaiges ou bien assignez à leur plaisance ceulx qui l'avoient servi en ceste armée, et lui mesmes s'en parti aussi et s'en vint rafreschir

25 à Carcasonne et là environ.

Endementres que il sejournoit là, li vinrent nouvelles de France et commandement de par le roy que il se traist devers la garnison de Bouteville en Saintonge, sus les frontières de Bordelois et de Poitou,

30 laquelle garnison Guillaume de Sainte Fois. Gascon, tenoit, et avoit-on entendu en France que messire Jehan Harpedane, seneschal de Bordiaux, faisoit son ainas de gens d'armes à |Lieberne sus la Dourdonne,

pour venir lever les bastides que les Poitevins et ceulx de Saintonge avoient mis devant. Au commandement du roy et de ses souverains obey messire Gaultier, ce tu rayson, et prist sa charge de lx. lances et de c. arbalestriers Genevois, et se parti de la 5 bonne ville de Carcassonne et passa parmi Roergue et Agein et costia Pieregotli et s'en vint à Bouteville, et là trouva les seneschalz, cellui de La Rochelle, cellui de Poitou, de Pierregoth, et cellui d'Agein, et grant foison de bonnes gens d'armes. 10

§ 57. On se porroit esmerveillier en pays loingtain et estrange du noble royaulme de France, comment il est situé et abitué de citez, de villes et de chastiaulx si très grant foison que sans nombre, car otant bien en i5 es loingtaines marches en y a grant plenté et de fors comme il y a ens ou droit cuer de France. Vous trouverez, en alant de la cité de Thoulouse à la cité de Bourdiaux, les chastiaulx que je vous nommeray seans sus la rivière de Garonne, qui s'apelle Geronde à Bour- -0 diaux. Et premier Langurant, Riont, Gadillarc, Langon. Saint Malquaire, Chastel en Dorte, Caudrot, Gironde, La Riolle, Millanch, Sainte Basille, Marmande, Chaumont, Tonnins, Lenmas d'Agenés, Monchourt, Agillon, Touwars, le Port Sainte Marie, Gleremont, 25 Aghein, Amvillart, Ghastel Sarrasin, Le Hesdaredun et Bellemote. Et puis en rependant la rivière de Bourdonne, qui s'en vient referir en la Garonne, telz chastiaulx et fortes villes assez, assis d'une part et d'autre : Bourc, Fronsac, Liberne, Saint Million, Chas- 30 tillon, La Mote, Saint Pesant, Montreviel, Sainte Fois, Bregerac, Monbuli, Noirmont et Ghastel Toué. Et vous di que ces chasteaulx sur ces rivières, les ungs Englois

îOi CHRONIQUES KIC .(. FROISSART. |I3S51

les autres Prain'ois, ont toudis tenu celle ruse de la guerre et ne vouldroient pas que il fust autrement, ne oncques les Gascons, xxx. ans d'un tenant, ne furent fermement à ung seigneur.

5 Voir est (|ue les Gascons mistreiit le roy Edouait d'Engleterre et le prince de Galles, son fîlz, en la puissance de Gascongne et puis l'en osterent-ilz, si comme il est contenu clerement cv dessus en ceste liystoire, et tout par le sens et advis 'lu roy Charles de France,

10 le lilz au roi Jehan, cai" il raquist par doulceur et par ses grans dons l'amour des plus grans de Gascongne, le conte d'Armignac et le seigneur de Labrelh, et le prince de Galles les perdi |)ar son hasterece. Car je, qui ay ditié ceste hystoire du temps qne je tus à Hour-

15 diaux et que le prince ala en Espaigne, rori;ueil des Englois estoit si grant en l'ostel du prince que ilz n'avisoient nulle nacion fors que la leur, et ne povoient les gentilzhommes de Gascongne et d'Acquitaine, qui le leur avoient perdu par la guerre, venir à nul office en

■20 leur pays ; et disoient les Englois que ilz n'en estoient pas dignes, dont ilz leur en anoioit, et quant ilz peurent ilz le monstrerent, car pour la dureté que le conte d'Armignac et le sire de Labreth trouvèrent ou prince, se tournerent-ilz Franc^ois, et aussi firent plu-

25 seurs chevaliers et escuiers de Gascongne.

§58. Le roy Philippe de France et le roy Jehan, son filz, les avoient perdus par hastiereté; aussi fist le prince; et le roy Charles, de bonne mémoire, les raquist par 30 doulceur, par largesce et par humilité; ainsi veullent estre Gascons menez. Et encores fa] et plus t'ait le roy Charles, afin que l'amour s'entretiengne entre ces sei-

[1385] LIVRli; TItOISIÈME, § 58. ?()5

i^neiirs plus loiiguement et c|ue II- seigneur de Labreth li demeure, car il, sa suer, la suer de sa femme, madame Ysabel de Bourbon, Cu donnée au seigneur de Labreth {sic), lequel en a biaux eni'ans, et ce est la cause pour laquelle l'amour s'entretient plus longuement. 5 Si oy une fois dire ou seigneur de Labreth à Paris, où j'estoie avecques autres seigneurs, une parole que je notay, mais je croy que il la dist par revel; toutefois il me sambla que il parla par grant sens et par grant advis à ung chevalier de Bretaigne qui l'avoit servi lO pluseurs fois, cai" le chevalier li avoit demandé des besongnes de son pays et comment il sa voit estre François, et il respondi ainsi : « Dieu mercy, je me porte assez bien, mais j'avoie plus d'argent, aussi avoient mes gens, quand je feroie guerre pour la partie du roy 15 d'Engieterre, (jue je n'ay maintenant, car quant nous chevauchions à l'aventure, ilz nous sailloient en la main aucuns riches marchans de Thoulouse, de Condon, <le Loriole ou de Jiregerach; tous les jours nous ne faillions point que nous n'eussions quelque bonne 20 prise, dont nous estoufions nos supertluitez et jolietez, et maintenant tout nous est mort. » Et le chevalier commenya à rire et dist : « Monseigneur, voirement estce la vie des Gascons. Hz veulent volentiers sur autrui dommaige. » Pourquoy, je dis tantost, qui entendi ceste 25 parole, que le sire de Labreth se repentoit près de ce que il estoit devenu François, ainsi que le sire de Moucident, Gascon, qui fu pris à la bataille Aimet et jura en la main du duc d'Angou que il venroit à Paris, et se tourneroit bon François et demoroit à tousjours 30 mes; voirement vint-il à Paris et li tîst le roy Charles très bonne chiere, mais il ne li sceut oncques tant

faire que le sire de Moucident ne s'emblast du roy et de Paris, et s'en retourna, sans confié prendre, en son pays et devint Englois, et ronipi toutes les convenances que il avoit au ducd'Angou. Aussi fist lesiredeRosein, 5 le sire de Duras et le sire [de] Lan<;urant. Telle est la nature des Gascons; ilz ne sont point estables, mais ilz aiment plus les Englois que les François, car leur guerre est plus belle sus les François que elle n'est sus les Englois. C'est l'une des principales incidences qui les y '*^ encline plus.

§ 59. En ce temps vinrent autres nouvelles en France, car le roy Lyon d'Ermenie y vint, non pas en tro[) grant arroy, mais ainsi comme ung roy eschacié el

'■' bouté hors de son pais, car tout le royaume d'Ermenie, dont il se nommoit i-oy, estoit conquis et gaignié, excepté ung tort chasfel séant en mer que on dist Courch, et le tiennent les Genevois pour tant c|ue le chastel leur est une clef et une yssue et entrée par

'0 mer en alant en Alixandrie et en la terre du soudain, car partout vont Genevois et Vénitiens marchander parmi les trieves que ilz paient, jusques en la grande Inde, la terre au prestre Jehan ; et partout sont-ilz bien venus pour l'or et l'argent qu'ilz portent ou pour

'''" les marchandises que ilz eschangent en Alixandrie, au Kaire, à Damas ou ailleurs, qui besongnent aux Sarrasins, car ainsi fault-il que le monde se gouverne; car ce qui point n'est en ung pais est en l'autre ; parnn tant sont congneues toutes choses. Et ceulx qui vont

■^0 le plus loing ef ([ui le plus s'aventurent sont Genevois, et vous di que ilz sont, par dessus les Vénitiens, seigneurs des pors et des mers et les criement plus el

doubtent les Sarrasins que nulz autres, car par mer ce sont vaillans hommes et de grant fait, et oseroit bien envaliir et assaillir une galée de Genevois armée quatre galoes de Sarrasins; et eussent porté les Turchs et les Tartes trop grand dommaige par pluseurs fois 5 à la Crestienté, se Genevois ne feussent: mais, pourtant que ilz ont la renommée de estre seigneurs des mers qui marchissent aux mescreans, ilz ont tousjours cinquante que galées que grosses naves armées courans par mer qui gardent les isles : premièrement ^0 l'ille de Chipie, l'ille de Rodes, l'ille de Scie et toutes les bandes de mer et de Grèce jusques à la Turquie; et tiennent la ville et le chastel de Père, qui sciet en mer devant la cité de Constantinoble, et le font garder il leui's fiez et le rasfreschissent trois ou quatre fois liJ l'an de ce qui leur est de nécessité. Les Tartes et les Turchs y ont aucunes fois essaie comment ilz le peussent avoir, mais ilz n'en peurent venir à chief; ainçois quant ilz y sont venus, ilz y ont plus mis que pris, car le chastel de Père sciet sus une vive roche -0 et n'y a que une seule entrée, et celle les Genevois l'ont fortefiée trop grandement. Encores tiennent les Genevois ung petit par delà Père la ville et le chastel deJaflbn, qui est trop noble chose et trop grand prouffit pour eulx et pour les pays crestiens marchissans, 25 car sachiez que se Père et Jasson, Scie et Rodes n'estoient avecques l'ayde des Genevois, les mescreans venroient courir jusques à Gaieté, voire jusques à Naples, au port de Cornet ou à Romme. Mais ces garnisons, qui sont toudis bien pourveues de gens d'armes 30 et de Genevois, de naves et de galées armées, leur saillent au devant. Par quoy, pour celle double, ilz ne

s'osent aventurer, fors que sus les frontières de Constantinoble en alant vers la Honguerie et la Bougerie, et se le noble roy de Chypre Pierre de Luzegnen, qui fu si vaillant homme et de si hauite en)prise et qui 5 conquist la granl cité d'Alixandrie etSatalie, eust longuement vescu, il eust tant donné à faire au soudan et aux Turchs que depuis le temps Godeffroy de Buillon ilz n'eurent tant à faire que ilz eussent eu; et bien le savoient les Turcs cl les Tartes et les mescreans qui

10 congnoissoient les proesces de lui et les haultes emprise; et pour luy destruire marchandei'ent-ilz à son frère Jaques do le occire et murdrir, lequel leur livra bien ce qui leur ot en convenant, car il tîst occirre devant lui le gentil roy son frère gisant en son lit.

15 Ce fu bien ennemie chose et mauvaise de occirre et mui'drir si vaillant homme comme le roy de Chippre, qui ne tendoit ne ymaginoit nuit ne jour à autre chose fors que il peust acquiler la Sainte Terre et mettre hors des mains des mescreans. Et (|uant les Genevois

20 (jui moult l'amoient — c'estoit raison, car il faisoit moult à amer — sceurent les nouvelles de sa mort, ilz armèrent Xll. galées et les envoierent en Chippre, et prinsent de fait la cité de Famagouse et Jaques dedens, et coururent la greigneur partie du royaume, et

25 se ilz n'en cuidassent pis valoir ilz reussenl dcslruit; mais, pourtant (|uc les villes y sont fortes et font frontières aux Turchs, ilz les laissèrent es mains des hommes des lieux, excepté la cité de Famagouse, mais celle tionnent-ilz pour eulx et la gardent, et

30 quant ilz l'eurent conquise premièrement, ilz en osterent si granl avoii' <jue sans nombre, et amenèrent avecques eulx en Gennes ce Ja(|ues (|ui avoil mourdri

son frère, pour savoir que les Genevois en vouldroient faire.

Voir est que le roy de Chippre avoit ung biau filz, lequel ilz marièrent et couronnèrent à roy, et mistrent ce Jaques en estroite prison, et n'eurent point conseil 5 de le faire mourir, mais toudis tinrent-ilz Fatnagouse. Je ne sçay se ilz la tiennent encores. Or morut sus son lit le jone filz au roy de Chyppre, dont les Genevois furent moult courrouciez, mais amender ne le peurent, et demoura la terre sans hoir. Je ne sçay qui la gou- '0 verne maintenant, mais en l'an que je fus en l'ostel du conte de Foeis, il me fu dit d'un chevalier de Berne, le seigneur de Valenthun, que les Genevois y avoient grant part, et tenoient Famagouse, et avoit le pays couronné à roy ce Jaques par deffaulte de hoir; 15 ne sçay comment ne par quelle manière il estoit yssu et délivré hors des mains et de la prison des Genevois.

§ 60. Quant le roy Lion d'Ermenie vint premièrement en France devers le roy et les seigneurs, on li fist bonne 20 chiere; ce fut rayson, car il estoit venu de lointain pays, et sceut-on par lui et par ses gens toutes nouvelles du royaume de Grèce et de l'empire de Constantinoble, car, bien sachiez, il fu enquis et examiné justement de la puissance des Turchs et des Tartres, 25 et lesquelz l'avoient mis et bouté hors de son royaume. Tant comme à ces enquestes et demandes, le roy d'Ermenie respondi que le grant takem de Tartarie li avoit tousjours fait guerre et li avoit tolu son royaume : « Et ce takem de Tartarie, demandèrent ceulx qui 30 parloient à lui, est-il si puissant homme? » — « Oïl

210 CHRONIQUES DE J. FROISSART. [1384j

voir, dist-il, car par puissance il a sousmis aveccjues l'ayde du soudain l'empereur de Constantinople. » — « Est dont Constantinoble, demandèrent les seigneurs, à la loy des Tartres? » — « Nennil, dist-il, mais le h takem et le soudan ont guerrié longuement l'empereur de Constantinoble, et a convenu enfin, — autrement l'empereur ne povoit avoir paix, — que l'empereur de Constantinoble, qui fu filz madame Marie de Bourbon et filz de l'empereur Hugues de Luzegnen, ait donné 10 par mariage sa fille au filz du takem, mais l'empereur demeure en sa loy et tous les siens aussi parmi la conjonction de ce mariage. »

Adont tu demandé quelle chose le conte Amé de Savoie, qui fu si vaillant homme, quant il fu par delà 15 à grant puissance de gens d'armes, chevaliers et escuiers, y avoit fait. On respondi que, quant le conte de Savoie fu en l'empire de Bougerie et il fist guerre aux Turchs et aux Tartres, si avant comme il pot, plenté ne fut-ce pas. Touteflbis par vaillance, il conquisi sur 20 les Tartres et sur la terre du soudan la bonne ville et grosse de Kaliopoli, et la obtint, et y laissa gens pour la garder et defif'endre, et si tint la ville tousjours le conte de Savoie, retourné en son pays, tant que le bon roy Pierre de Chyppre vesqui, mais si trestost que le 25 Soudan et le takem de Tartarie sceurent que il estoit mort, ilz ne doubterent en riens l'empereur de Constantinoble et misrent sus bien c". chevaulx, et vinrent courir devant Constantinoble et de là ilz alerent mettre le siège devant Kaliopoli, et la reconquirent de torce 30 et occirent tous les Crestiens qui dedens estoient, et depuis ont-il fait à l'empereur de Constantinoble si grant guerre que toute sa puissance n'a peu résister encontre eulx, et li eussent tolu son empire, se ne fust

fl384J LIVRE TROISIÈME, § 6t. 211

par le moyen de sa fille que le fils du grant takem de Tartarie convoita pour avoir à femme; et est dure chose pour le temps advenir, car les officiers du taken sont ja en Constantinoble et ne vivent les gens qui là demeurent fors que par eulx, et se les roys et les 5 princes de la marche de Ponnent n'y remédient, les choses yront si mal que les Turcs et les Tartres conquerront toute Grèce et convertiront à leur loy, et ja s'en vantent-il, et ne se font que mocquer et gaber des papes qui sont l'un à Romme et l'autre en Avi- 10 gnon, et dient que les deux dieux des crestiens s'entreguerrient, par quoy leur loy est plus foible et plus legiere à destruire et à condempner, et y mettent la rayson telle, que ceulx qui la devroientexaulsier l'amenrissent et destruisent. 15

§ 61 . Adont fu demandé au roy d'Ermenie se le soudan de Babiloine et le grant taken de Tartarie estoient les plus grans des royaumes moscreans, dont on eust la congnoissance en Grèce ne par delà les mers et les mons. Il respondi : « Nennil, car tousjours ont esté les 20 Turcs les plus nobles, les plus grans, les plus doubtez et plus honnourez et les plus saiges de guerre, quant ilz ont eu bon chief, et ilz l'ont eu bien cent ans, et si comme le takem de Tartarie tient en subjection l'empereur de Constantinoble, le sire de Turquie 25 [tient ce takem en subjection] et s'apelle celui L'Amora Bakin, et au voir dire il est moult vaillant homme aux armes et moult preudomme en sa loy. De L'Amourat Bakin ne me doy ne ne puis en riens plaindre, car oncques ne me fist mal. Il a tousjours tenu la 30 guerre sur l'empereur de Bougerie et sur le roy de Honguerie. » — « Et cel L'Amourat Bakin, de quoy

2l2 CHRONIQUES DE .1. FROISSART. [1384]

VOUS nous parlez, est-il de si yrant puissance ne si cremu ne renommé? » — « Oïl voir, dist le roy d'Ermenie, plus que je ne di, car se l'empeieur de Constantinoble et l'empereur de Bougerie le criement, 5 otant bien le criement et doubtent le soudain de Habilonne et le takem de Tartarie. Et eust le takem, si comme on suppose et que j'ay oy dire aux Tartres, trop plus sousmis l'empire et l'empereur de Constantinoble se ce ne fust ce que il doubte L'Amoui at Bakin,

10 car il congnoist bien la nature de L'Amourat Bakin, que, si tost que il scet ung plus grant de lui, il n'ara jamais joye ne bien si l'ara sumis, et pour ce ne veult pas le takem faire sus Constantinoble tout ce que faire bien pourroit, se il voloit. n — « Et ce L'Amourat

15 Bakin a-il grant gent avec lui? » — « Oïl voir; il n'est oncques si, seul ne ne fu, passé a trente ans, que il n'amaine bien cent mille chevaulx en sa compaignie, et tousjours est-il logié aux champs ne ja ne semettera en bonne ville, et pour son corps il a x". Turcs qui le

20 servent et gardent, et où que il voise il maine son père avecques lui. » — « Et quel eage peut avoir L'Amourat? » — « Il a d'eage bien lx. ans et son père iiii''. et X., et aime L'Amourat Bakin grandement la langue françoise et ceulx qui en viennent, et dist que

25 de tous les seigneurs du monde il verroit le plus volentiers le roy de France et aussi Testât et ordonnance de France; et quand on lui en parle il li t'ait grant bien et en recommande très grandement les seigneurs. » — « Et cel Amourat Bakin, |)our quoy

30 tient-il en paix le takem quant il est si grant conquereur? » — « Pourtant, dist-il, que le takem le crient et ne li oseroit faire guerre, et a certaines villes et certains

pors en Tartarie qui rendent à L'Amourat Bakin grant treu tous les ans, et aussi ilz sont de une loy ; si ne veult pas destruire sa loy. Et la chose dont il est par pluseurs fois le plus esmerveillié, c'est de ce que les Crestiens guerrient et destruisent ainsi l'un l'autre, et dient 5 que ce n'est pas chose ydoine ne raisonnable à destruire gens de une loy et une foy l'un l'autre. Et pour tant s'est-il ahati pluseurs fois que de venir a grant puissance en Crestienté et conquérir tout devant lui ; et mieulx me vaulsist assez que il nie eust acueilli et lO ahers à la guerre, aussi fesist-il à tout mon pays, c|ue le takem de Tartarie. » On demanda au roy d'Ermenie pourquoy ; il respondi à la demande et dist ainsi : « L'Amourat Bakin est ung sire de noble condicion, et se il estoit plus jone xxx. ans que il n'est, il seroit 15 taillié de faire de grans conquestes là où il se vouldroit traire, car quant il a conquis ung pais ou une ville ou une seigneurie, il n'en demande que l'ommage; il laisse ceulx en leur créance, ne oncques ne bouta, ne ja ne fera, homme hors de son hiretaige. Il 20 n'en demande à avoir que la souveraine domination, pour quoy je di se il eust conquis le royaume d'Ermenie, si comme les Tartres ont fait, il me eust tenu en paix et mon royaume en sa foy et loy, parmi la recongnoissance que je lui eusse fait et aussi tenu à souve- 25 rain seigneur, si comme aulcuns hauls barons qui marchissent à lui font, qui sont Grecs et Crestiens, qui l'ont pris à souverain seigneur pour eulx oster hors de la doubtance du soudain et du takem de Tartarie. » — « Et qui sont ces seigneurs, fu-il demandé au roy d'Er- 30 menie. » — « Je vous diray, dist-il; premièrement le sire de Saptalies y est, et puis le grant sire de La

Palati, et tiercement le sire de Haulteloge. Ces trois seigneurs et leurs terres, parmi le treu que ilz rendent tous les ans demeurent en paix, et n'est Turc ne Tartre qui mal leur face. »

5 Adont fu demandé au roy d'Ermenie se son royaume estoit si nettement perdu que sans recouvrer. « Oïl voir, dist-il, ne il ne fait pas à recouvrer, se puissance de Crestiens ne vont par delà, qui soient plus fors que les Turcs ne les Tartres, et plus venra et plus conquer-

10 ront sur Grèce, si comme je vous ay dit, car excepté la ville nommée Courch, qui est la première ville de mon royaume, (|ui se tient, tout le pays est aux mescreans, et là où les églises soloient estre, ilz ont mis leurs ydoles et leurs mahommez. » — « Et ceste ville

15 de Courch en Arménie est-elle forte? » — « Certes oïl, dist le roy d'Ermenie, elle ne fait pas à prendre, se ce n'est par long siège ou que elle ne soit trahie, car elle sciet près de mer assez et entre deux roches, lesquelles on ne peut approchier, et si est Courch très

20 bien gardée, car se les Tartres ou les Turcs la tenoienl,

et une autre bonne ville qui est assez près de là

qui s'apelle Filadelphe, toute Grèce sans nul moyen

seroit perdue, et Honguerie aroit fort à souffrir. »

Dont fu demandé au roy d'Ermenie se Honguerie

25 marchissoit près des Tartres et des Turcs. Il respondi et dist : « Oïl, et plus près des Turcs et de L'Amourat Bakin que de nul autre. » Dont fut dit : « Dont est-ce grant merveille comment L'Amourat le laisse tant en paix, quant il est si près marchissant et il est si vail-

30 lant homme et si grant conquereur? » — « En nom Dieu, dist le roy d'Ermenie, il ne s'en est pas faint du temps passé, et y a mis toutes ses ententes comment il peust

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porter grant dommaige au royaume de Honguerie, et se ce n'eust esté une incidence très t'ortuneuse, qui soudainement li vint sur la main, il f'ust ores moult avant ens ou royaulme de Honguerie. » — « Et quelle incidence fu-ce? » demanda-on au roy d'Ermenie. « Je 5 le vous diray, » dist-il.

§ 62. « Quant L'Amourat Bakin vey que tous seigneurs qui marchissoient à lui le doubtoient tant pour ses conquestes que pour ses proesses, et que il avoit au lez devers lui toutes les bendes de la mer obeissans io jusques ens ou royaume de Honguerie, et que le vaillant roy Fedrich de Honguerie estoit mort, et estoit le royaume à femmes, il s'avisa que il le conquerroit, et fist son mandement très grant en Turquie, et vinrent tous ceulx que il avoit mandé, et s'en vint logier 15 L'Amourat ens es plains de Satalie, entre La Palati et Hauteloge, pour donner plus grant cremeur à ses ennemis, et estoit son intencion que il entreroit ens ou royaume de Honguerie. Et pour tant que Honguerie est ung royaume et pays enclos et environné de haultes ?0 montaignes, dont il vault mieulx, car il en est plus fort, il envoia devant ses ambassadeurs et ung mulet chargié plain ung sac d'un grain que on appelle milliet, et leur dist au partir : « Alez-vous-ent en Honguerie devers le conte de Nazarat, lequel tient terre entre 55 les montaignes de Malkabée et de Robée, par où là où nous volons que nous et nostre empire passe, et li dictes de par nous que nous li mandons, se il veult demorer ne estre et toute sa terre en paix, que il viengne à obéissance devers nous, si comme il voit que le sire 30 de La Palati et le sire de Satalies et le sire de Hauteloge

ont fait, et nous appareille passage, et se il est contredisant ne rebelle à nous, dictes-lui de par nous et li nionstrez de t'ait et par exemple, que je metteray otant de testes en son pays pour lui destruire sans re-

5 mede comme il y a en ce sac de grains de milliet. » Les ambaxadeurs de L'Aniourat Bakin se partirent sur cel estât, avisez et informez quelle chose ilz dévoient faire, et cheminèrent tant par leurs journées que ilz vinrent en Houguerie, en la terre du conte de Nazara

10 au descendant des montaignes, et le trouvèrent en l'un de ses chasteaulx, lequel on appelle Arcafourne. Le conte, comme saige et bien avisé, recueilli les ambassadeurs de L'Aniourat moult doulcement, et leur fîst bonne chiere, mais trop grant merveille ot quant il vey

15 entrer en sa court ce mulet chargé d'un sac, et ne savoit de quoy il estoit plain, et cuida de commancement que ce fussent besans d'or ou pierres précieuses que L' Amourat li envoiast pour le attraire et convertir, et pour avoir entrée de passage parmi sa terre, mais

20 il disoit que il ne le feroit nullement, ne ja ne se lairoit corrompre pour nul avoir qu'il lui peust envoyer.

« Or vinrent les messages de L'Amourat Bakin devant le conte de Nazara, et disrent ainsi : « Sire de Nazara, entendez à nous; nous sommes cy envolez de

25 par hault roy et redoubté nostre souverain seigneur L'Amourat Bakin, seigneur de Turquie et de toutes les apendances, et vous disons de par lui que il vous mande que vous venez à obéissance à luy sur la fourme et manière que vous veés et savez que vous voisins

30 font et ont fait, c'est assavoir le sire de La Palati, le sire de Hauteloge et le sire de Satalies, et ouvrez voz pays à rencontre de sa venue, se vous volez demorer

en paix. Et là où vous ferez ce, vous serez grandement en la grâce et amour de lui. Et se vous estes rebelle de non voloir faire, nous sommes chargez de vous dire que L'Amourat mettera en vostre terre plus de testes de hommes armez que il n'a de grains de millet en ce 5 sac. » A ceste parole, firent-il ouvrir le sac, et li monstrerent quelle chose il y avoit dedens.

« Quant le conte de Nazara ot entendu parler les ambassadeurs de L'Amourat, si fu tantost conseillié de respondre froidement, et ne descouvri pas à une fois tout 10 son coraige et dist : « Recloez vostre sac. Je voy bien quelle chose il y a dedens, et vous ay bien oy et aussi entendu quelle chose L'Amourat me mande, et dedens trois jours je vous en responderay, car la requeste L'Amourat demande bien à avoir tant de conseil. » Hz 15 respondirent : « Vous parlez bien. » Sur cel estât et sur la fiance d'avoir response, ilz séjournèrent.

« Or vous diray que le conte de Nazara fist sur les trois jours que il devoit respondre. Il se pourvey et fist pourveir son chastel de plus de deux mille 20 chiefs de poulaille, chapons et gelines, et les fist tous affamer que en deux jours oncques ne mengierent. Quant le tiers jour fu venu pour respondre, les ambassadeurs de L'Amourat se trairent avant. Le conte de Nazara les appel la dalez lui et leur dist, là où 25 il estoit à unes galeries regardans en la court : « Apoiez-vous icy dalez moy, et je vous monstreray aucune chose de nouvel, et tantost response. » Eulx, qui ne savoient à quoy il pensoit, s'apoierent dalez lui ; les portes du chastel estoient closes; la place de la 30 court estoit grande et large assez; gens estoient appareilliez de faire ce que il avoit ordonné; on ouvry une

chambre ou deux, où toute ceste poulaille estoit enfremée, qui deux jours jeune avoient; tantost on espardi celle sachiée de grains de millet devant eulx. Hz s'i atachierent par telle façon que en moins de une heure ilz 5 l'eurent tout recueilli, et encore de l'autre en eussentilz mengié assez, car ilz avoient grant fain. Adont parla le conte de Nazara aux messagiers de L'Amourat, et se retourna sur eulx et dist : « Beaux seigneurs, avezvous veu comment le milliet que L'Amourat, en moy

10 menaçant, m'a envoie est dévoré et mis à nient par ceste poulaille? Encores en mengeroient-ilz bien assez se ilz l'avoient? » — « Oïl, respondirent-ilz; pourquoy le dictes-vous? » — « Je le di pour tant, dist le conte, que vostre response gist en ce que je vous ay fait

15 exemple. L'Amourat me mande que se je n'obeys à lui il me mettera dedens ma terre gens d'armes sans nombre, et li dittes de par moy que je les attenderay, mais il n'en fera ja tant venir qui ne soient tous dévorez, si comme le milliet a esté de la poulaille. »

20 a Quant les ambassadeurs de L'Amourat Bakin eurent eu ceste response du conte de Nazara, si furent tous pensieuz et prinrent congié, et se départiront, et firent tant par leurs journées que ilz retournèrent là où L'Amourat estoit a grant puissance. Hz li recorderent

2.T tout ainsi comme vous avez oy, et comment le conte de Nazara par samblant ne faisoit compte de ses inanaces. De ceste response fu L'Amourat durement courroucié et dist que la chose ne demoroit pas ainsi, et que voulsist ou non le conte de Nazara, il entreroit

30 par son pays en Honguerie et metteroit toute la terre du conte à destruction, pour tant ijue si presomptueusement response il avoit fait.

« Or faut-il que je vous die quele chose le conte de Nazara fîst; il qui se sentoit tout deffié de L'Amourat Bakin, et bien savoitque hasteemeiit il aroit autres nouvelles de lui, se pourvey grandement sur ce et escripsi et manda tantost autour de lui à tous chevaliers et es- 5 cuiers, et à toutes gens qui estoient de delï'ense et tailliez de garder l'entrée et le pas par où L'Amourat et son peuple dévoient entrer en Honguerie, et leur manda estroictement que, ces lettres veues ou les messagiers oys, que devers eulx envoioit, ilz se traissent avant, car io on n'avoit nul jour, et estoit L'Amourat a toute sa puissance es plains de Hauteloge, et qu'il convenoit aidier à garder et deffendre sainte Crestienté. Tous obéirent et vinrent devers le conte, qui se pourveoitfort, et pluseurs y vinrent, qui les nouvelles oirent, qui point ne 15 furent mandez, pour aidier à exsaulcier nostre foy et destruire les mescreans*. Encores filst le conte de Nazara autre chose, car il fîst copper les haulz bois ens es forez et ens es montaignes et couchier tout de travers, par quoy les Turcs ne peussent trouver point de nou- 20 vel chemin ne faire. Et s'en vint sur ung certain pas, là où il pensoit et bien sa voit et convenoit que L'Amourat Bakin ou ses gens passassent et entrassent en Honguerie, a tout bien x". hommes Hongres et bien x". arbalestriers, et mist sur les deux heles des chemins et 25 des pas plus de n". hommes puissans, tous tenans haches et grosses quigniés pour copper les bois et clorre les chemins quant il l'ordonneroit.

« Quant tout ce fu fait, il dist à ceulx qui avec lui estoient : « Seigneurs, sans faulte L'Amourat Bakin 30 vendra puisque il le m'a mandé; or soiez tous preu-

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