‹ Chroniques LaurentiennesChapitre 10 sur 25 · CLAIR DE LUNE · texte numérisé non relu

CLAIR DE LUNE

"A cette heure de mystère^ Où. la nature entière Semble Prier tout bas :

Belle comme une fée, Allez-vous, CUophée, Rêver souvent là-bas ? "

Chapman.

Quant aux mille clameurs, aux mille bruits des travailleurs de la terre, a succédé cet inneffable moment de profond silence et d'heureuse tranquillité ; quand le

pauvre artisan fatig-uë, harassé, se repose en prévision du réveil et djii labeur de demain ; à cette heure, où tout dort dans la nature d'hiver, ensevelie sous un lincueil blanc : oui, je vais souvent rêver là-bas au pied de la cime au Cap Diamant.

A cet instant suprême, la nature en bas se tait et le ciel làhaut s'éclaire ! Devant ce spectacle grandiose et toujours le même, l'âme éprise d'infini, s'échappant, pour ainsi dire, de sa périssable envelope : embrasse dans son idéale et immortelle conception les insondables espaces qui soudain s'illuminent.

La lune s'est levée, émergeant radieuse du fond de l'horizon d'opale ; elle gravite, elle monte au sein du firmament bleuâtre, inondant, baig'nant toutes choses : fleuve, ville, monts et coli-

nés, la contrée toute entière, de ses rayons arg-entés. Phébée, la nocturne vig-ie, maintenant à son zénith, conime une reine au milieu de sa brillante cour, dans l'azur étoile, préside majestueusement à l'immuable révolution des mondes.

Les eaux cong-elées du grand fleuve, sous la douce et chatoyante clarté du disque éblouissant, scintillent en miriades de prismes et semblent à l'œil du spectateur ravi, une véritable rivière de diamants, qui roule à l'océan ses incalculables trésors.

Les deux rives du St- Laurent, sous cette réverbération fluviale et lumineuse qui, devant elle, chasse de leurs antres les ombres de la nuit, ont pris des proportions étranges. Sur la ligne des grands quais, dans cette buée vaporeuse, pointillent les

lumières incandescentes de la Douane et les sémaphores de rintercolonial à Lévis. Ces lampions multicolores placés de loin en loin au bas de la falaise, nous paraissent commes les sentinelles vigilantes aux avant-postes de la traction à vapeur.

La fameuse rue Champlain elle-même, avec sa rangée de vieilles maisons démodées, à toits pointus, encapuchonnés de neige, a retrouvé, à la faveur de cette illumination Phébienne, son antique cachet architectural, rappelant dans ses lignes artistiques, les maisons seigneuriales de l'ancien régime. Ces murs décrépis, en effet, nous disent dans leur muet et symbolique langage, le bon goût qui présida à leur construction princière.

En contemplant ces masures, reliques d'un autre âge, s'ados-

LAUREMTIENNES 65

sant au rocher séculaire, comme pour tenir debout plus long"temps ; je song'eais irrésistiblement à ce château St- Louis, mémorable place forte, où, tour à tour, vicerois, gouverneurs français e t ang'lais se succédèrent, et dans les salons duquel se donnaient des fêtes vraiment royales : luxueuses et brillantes réunions de la société policée d'alors.

Là-bas, dans le pénombre grisâtre, se dessine confusément la ligne capricieuse des Laurentides, qui se sont abaissées en se rapprochant de nous. Dans la plaine, àous la caresse argentée, les tronçons de forêts; semblent des ombres fuyantes, effleurant la nappe blanche de la vallée qui s'étend tout au bas des monts altiers.

Déjà depuis longtemps, au hameau, la rustique bûche dans

le foyer antique, et la lampe à.

pétrole, se sont éteintes ; tout le monde, jeunes et vieux, se sont allés coucher.

En reg^ardant la belle lune, qui ce soir-là brillait d'un si vif éclat, peut-être ont-ils turlulé ce refrain de la chanson populaire :

** Au clair de la lune ! Mon ami Pierrot, Prête-moi ta plume.

Pour écrire un mot /*'

Le sommeil me g"agne, appesantit mes paupières, je m'endors heureux et content d'avoir décrit pour eux un effet de lune, sur ** ces quelques arpents de neig-e" qui nous sont chers.

lo février 1901

Page 1