AU MATIN D'UN GRAND JOUR
Québec, ce matin, souhaitait la bienvenue au fils de son roi !
Debout avant l'aurore, ellç s'éveillait coquette et riante, sous les premières caresses d'un soleil de Septembre. La ville ancienne, du haut de son fier promontoire, retranchée derrière ces murailles
toute pavoisée et parée pour la fête, émargait radieuse des brumes matinales. Dans les eaux du grand fleuve, baignant ses pieds de granit ; mirant les formes sveltes de ses dômes et clochers ; on eut dit, Torientale Sion, k l'aube des temps nouveaux, s'élevant triomphale sur les bords laurentiens.
Les hauteurs boisées de Lévis, sous la fraîche rosée de la nuit, avaient pris des teintes de verdures inacoutumées ; les couleures nationales, flottant audessus des édifices publics et résidences privées, exprimaient l'allégresse qui se communiquait d'une rive à l'autre.
La longue chaîne des Laurentides, de leurs cîmes crénelée?
marquaient la ligne bleuâtre de l'horizon. — Aux flancs des monts altiers, la forêt sous les gelées
natives de l'automne, arborait les plus brillantes couleurs de son riche feuillag-e.
Sur la côte de Beaupré, toute une suite des gfais et propets villages respectueux des coutumes, semblaient, leur clocher en tête, devoir se mettre en marche ; venir à Stadaconé, se joindre aux réjouissances de la capitale, assister en corps à la loyale démonstration.
Le château Frontenac, toit hospitalier aux féodales tourelles, rappelait, écrit en lettres électriques, les g^rands noms de l'Histoire Canadienne ; tandis que Champlain, de sur son artistique piédestal, saluant chapeau bas, les nobles hôtes d'hier et les étrang-ers de passage, faisait comme autrefois les honneurs du vieux fort St-Louis.
Sur les quais de la Basse-ville,
dans les faubourg-s, l'animation régnait ; peuple, prêtres et soldats, la ville entière était sur pied. Déjà, sur la rampe de la terrace ornée de drapeaux, et d'ori^ammes, la foule endimanchée de ses mille yeux interrogeait l'horizon, pressait l'arrivée du prince royal attendu.
Dix heures sonnaient au beffroi de l'hôtel-de-ville, lorsque le yacht **Orphir, "escorté de quatre formidables frégates, fit son entrée pacifique en notre beau port : c'était l'arche d'alliance impériale d'Albion, encrant en rade de Kénébec. Spectacle grandiose s'il en fut, que cette parade navale d'une flottille anglaise mouillant sous les murs de la première place forte du Nouveau-Monde.
Alors l'imprenable citadelle, de la gueule fumante de ses fiers
chiens de bronze, salua militairement, l'amicale arrivée de l'héritier présomptif de la Couronne Britannique, dans nos pa rages témoins séculaires des luttes héroïques. Les échos laurentiens, de cette salve d'artillerie honorifique, repercutèrent de collines en collines le solennel roulement.
Sur le parapet du fameux Bastion, les canonniers à leurs pièces, grisés par cette senteur de poudre se retrouvaient euxmêmes ; et riant sous leur épaisses moustaches, à ce salut de paix escomptaient l'avenir **d'une guerre en dentelles."
Sous cet officiel feu roulant qui faisait tout trembler; les gens sensibles, au bas des murs, pensaient : Que ça doit être effrayant un siège ! Dieu nous préserve d'un bombardement. Rassurez-
VOUS, les temps des Kirks et de Philps ne reviendront plus ; le Canada, terre bénie, successivement pris et repris, abandonné et cédé, marche confiant vers ses immortelles destinées.
En voulez-vous d'autres preuves plus sig'niiîcatives et concluantes à la fois: que ces navires de g-uerre anglais et ce croiseur français mouillant dans des eaux à tous deux, historiquement familières.
Quand la voix du canon, au loin se fut tue, les fronts se rassénirent. Aussi, lorsque le Duc et la Duchesse de York mirent, pour la première fois, le pied sur ce lég-endaire coin de terre d'Amérique du Nord ; qu'ils passèrent acclamés à travers les rues pavoisées de l'antique cité :
La nation canadienne parla, entonna le vivat d'un peuple fidèle
à sa foi) à sa langue et à ses lois :
**Québec souhaite bienvenue au fils de son Roi I "
Dans l'enceinte du parlement, remparts de nos droits, les hauts fonctionnaires de l'Etat et les dig-nitaires ecclésiastiques, présentèrent à leurs Altesses, leurs respectueux hommages.
Au cours de cette cérémonie publique, une jeune huronne de la bourg-ade de Lorette vint, élégamment drapée dans son costume indien, faire selon l'usage, au nom du chef allié de sa tribu, acte de soumission et de fidélité.
Elle évoqua, en son langage imagé, au pieds du fils d'Edouard VII, les mônes de ses pères, cédant le pas devant la civilisation blanche, se convertissant au Christianisme.
Pendant la présentation d'adresses de bienvenue, sous les
fenêtres des édifices parlementaires, où s'était massée la foule immense ; un chœur puissant d'enfants d'école entonnaient tour à tour les hymnes patriotiques. Chaque nationalité participant de la voix et du cœur à la loyale démonstration. Entendant ces chants, qui comme l'encens de la grande prière d'un peuple jeune et fort, montaient vers les cieux ; les paroles du poète canadien, dans une ode à Georg-e III, me revenait en mémoire :
•* Le Canada prospère Sous les soins d'un tel père; Et parmi tant détats, aucun [peuple n'est plus heureux."
Oh ! Québec, comme tu étais belle, au matin de ce grand jour.
Dans ce rayon de soleil, chassant les brumeuses vapeurs, on eut dit une déesse à son lever qui.
pour mieux jouir de la lumière du jour, ramène sur ses épaules blanches, d'un jeste élég'ant et g'racieux, les boucles d'or de ses cheveux ëpars.
Ainsi pour toi, de voir entrer dans tes murs, augustes témoins d'un passé plein de gfloire, ces hôtes distingués, tout ce que la • cour d'Angleterre a de plus noble et de plus aimable et bon ; ce fut l'insig-ne privilège de ta légendaire hospitalité. Enfin, d'acclamer à quarante ans de distance, le fils d'Edouard VII, marque ton esprit de souvenance et d'inaltérable loyauté.
Je me souviens ! Dieu est mon
[Droit,
Honi soit celui qui mal y pense !
Septembre 1901.