AU MARCHÉ
Hier matin (samedi), c'était jour de marché. En face de la halle Champlain, seg^roullaittout un monde de vendeurs et revendeuses, ventant à qui mieux mieux, aux pessimistes acheteurs, les fraîches primeurs de la saison.
Autour des victuailles disposées ça et là, au hazard de la place, se pressait toute une foule
besogneuse, affairée : des dames en jupe courte, des servantes le panier au bras, en quête de bonnes empiètes. Chaque propriétaire de lot de marchandises (la plupart des femmes), confortablement instalées, le g'rand chapeciu de paille noire au vent, la tête envelopée d'une crémone, surveillent anxieuses la vente de leurs effets ou denrées : Beurre, œufs, volailles, légumes, lainages et tabac ; car à la ville, comme à la campagne, Baptiste ne lâche passa pipe. Aussi faut-il les entendre répondre avec un flegme imperturbable aux incessantes questions de l'acheteur incrédule ; elle sont d'affaires ces dames patronesses, voyez- vous ; elles n'ont qu'un prix.
Aussi, à la cliente qui guémande, s'informe, combien pour ci, combien pour ça, comment ven-
dez-vous les oignons, madame ; celle-ci de répondre : c'est tant la douzaine, tant la poche.
Oh ! pour rien au monde, elle ne voudrait casser le marché.
Ah ! ça non, par exemple. Mais tout de même, si vous hésitez encore ; c'est bon, je vas vous les laisser pour tant, je vas vous rabattre d'une cent, voyons.
Enfin, si malgré ses avances, vous passez outre, sans toutefois rien acheter. Il vous en faut donc pas ? vous n'aurez pas meilleur marché ailleurs, ajoute la bonne femme, risquant une dernière supplique.
Un peu plus loin, c'est un gros habitant, un vrai type de canayen celui-là ; la figure osseuse encerclée d'une barbe épaisse et grisonnante : la pipe au bec, les deux mains dans ses poches de culottes d'étoffe du pays, debout
devant sa stalle provisoire, il détaille quelques quartiers de moutons, des ballots de tabac à la feuille brunâtre. Entre temps libres, il jase, il cause avec ses voisins des derniers incidents de la saison ag-ricole et surtout des événements politiques. En voilà un sujet qui fait parler bien du monde, en notre cher pays de gouvernants et g^ouvernés. Cette chère politique, elle envahit le marché à présent, demain nous en manderons comme épices.
Quel poivre ! Faisons attention; c'est le pire des microbes sociau^f et quand une fois c'est entré dans les mœurs, c'est le diable pour s'en défaire.
Mais passons et parlons d'autre choses : Voici le marché aux légumes. Une longue file de charettes et des bonshommes qui le fouet à la ceinture, ont
l'air bien pacifiques au milieu des cboux et des navets. Ils vendent en gros surtout, ne fusse que pour décharg-er plus vite leurs tombereaux taxés encore à moitié pleins.
Tout à côté, c'est le marché aux animaux. Pour ceux qui n'y sont pas habitués, ça sent pas la rose, mais c'est hygiénique, c'est bon pour les **poumoniques" à ce qu'on dit. Le commerçant, acoudé sur la rampe de l'enclos, une harde noueuse à la main, fait valoir à tant du cent livres, devant un client amateur, chaque bête à cornes de son troupeau. Les génisses du printemps ont la vogue ; c'est payé comptant, pas de crédit — chaque tête livrée C.O.D. !
Dans cette foire à ciel ouvert, il n'y a, pas moyen, faut trouver quelque chose pour se dérider.
s'épanouir la rate comme on dit :
TienS) v'ia notre affaire ! Là-bas dans un coin du marché, un agent à la fig-ure rubiconde, debout dans une voiture, chante et vente, avec forces tirades de rhétorique, les merveilles turatives du sirop Baume Rhumal Africain, qui guérit tous les maux de poitrine, d'intestins, la consomption y comprise. Venez boire, s'écrie-t-il, vous tous qui souffrez, à la source de vie ; rien ne résiste à cet élixir, nouveau nectar XXe siècle !
Et cet harangueur médical, de distribuer, forces rasades sanitaires à tous les badauds attroupés, buvant à pleins vers ce tonique herborifîé.
A flâner, à circuler ainsi, entre les poches de patates et les tinettes de beurre : ou rencontre, on a fait des connaissances ; on
entend toutes espèces d'histoires et on se rend compte des hausses et baisses du marché. En un mot, on entre presque dans la vie intime des ménag-es et des cuisines. Que de gens vivent, que pour leur ventre !
En somme, ces braves gens de la campagne, à l'œuvre où à l'épreuve, ont du bon temps et . leurs ventes faites s'en retournent chez eux, ben contents de leurs emplettes et de leurs journée.
Vous n'avez pas d'idée, comme au contacte hebdomadaire de cette foule campagnarde, aux goûts, aux manières simples et honnêtes, on se prend à aimer davantage cette belle et grande nature laurentienne, dont elle est l'honneur et le fidèle écho.
Puisque c'est le pays qui fait l'homme : vive les gens de par cheu nous I
Québec, 31 Oct. 190 1.
l6o CHRONIQUES