‹ Chroniques LaurentiennesChapitre 24 sur 25 · LES FOINS · texte numérisé non relu

LES FOINS

" Et les travaux des champs" h

[plus dun laboureur

Semblaient mieux un élaisir,

[qu'une peine, qu'un labeur;

Mais, surtout des moissons

[quand arrivaient le terme.

Les fêtes et les j'euxy accou-

[raient à la ferme !"

Chauveau.

C'est l'époque de la moisson ; le temps des "foins" comme disent nos gens. Déjà dans les

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campag'neS) faucheurs et faneurs sont à l'œuvre profitant du beau temps. Des prairies, montent dans l'air de chaudes et odorantes effluves de la fenaison ensoleilée.

L'écho nous apporte les bruits saccadés de la machine agricole, fauchant au ras le sol par largues brassées les épis de mil, dont les têtes jaunâtres et org-ueilleuses, aux tiges flexibles, en vagues profondes, oscillaient sous la brise. Par une chaleur tropicale, à ces travaux champêtres, prélude d'un gros rendement, femmes et enfants, toute la maisonnée, prennent gaiement part. C'est vraiment plaisir de les voir au champ tous ces travailleurs, capitalistes du sol de la patrie, coiffés du grand chapeau de paille, le mouchoir au cou, armés d'une fourche ou d'un râteau, de la voix et du geste s'animant à l'ouvrage.

Chacun a sa besogne : les uns

fanent, étendent le foin vert ; d'autres raclent et mettent en valioches ; ceux-ci, à genoux, accroupis sur eux-mêmes, d'un tour de main lient par bottes l'herbe asséchée; ceux-là, debout sur le ** voyag^e," foulent et chargent comble, les longues et lourdes charrettes qui circulent d'un bout du champ à l'autre, trainées par un dyde ou percheron, gros cheval de ferme, s'arrêtant devant chaque monceau de cette paille substantielle et nutritive. A voir de loin cet empillement aligné, on dirait les havre-sacs d'un régiment aux manœuvres. Enfin, une dernière fourchetée, et l'on sangle d'une forte corde la mobile récolte, que l'on transportent à la grange ouverte' portes battantes ; que l'on rentre ainsi et que l'on entasse par centaines de tonnes dans les

fants, (greniers-séchoirs,) de la fenaison nouvelle.

Lorsqu'au déclin du jour, le soleil couchant disparait derrière les hautes montagnes, incendiant l'horizon de ses derniers feux, jetant une poussière d'or sur la contrée laurentienne, tous ces braves gens, hommes et bêtes, leur grosse journée faite, rentrent à la ferme. Ils s'en reviennent à la maison, fatigués, barrasses, mais n'ayant rien perdu de cette joviale gaieté qui fait le fond du caractère de l'habitant canadien.

Puis les vaches tirées, les porcs et veaux soignés, en un mot le train fait, c'est Theure du souper.

Ici personne ne se fera prier.

Autour de la table sur laquelle est étendue une nappe propette, s'assemble la famille, agrandie d'un nombre extra de travaillants; du pain, du beurre, du lard, un

ragoût fumant, des crêpes, du sirop, du thé, du lait et de la crème, composent le rural menu et tous de faire honneur au copieux repas. Chacun alors, de raconter avec forces exagfération s humoristiques, les incidents de la journée ; car soitdit en passant, le canadien, né g'ascon, aime à blagfuer, à taquiner son prochain:

c'est le moindre de ses défauts.

Après le souper, les jeunes se répandent au dehors, causent, jasent et rient aux éclats sur le perron de la porte ; ou encore vont chez des parents, des amis voisins. Pendant ce temps-là, le père de famille, qui approche la cinquantaine, a ôté ses bottes pour se mettre plus à l'aise; alors, assis dans une chaise d'osier, son * 'dernier" sur les gfenoux, il fume tranquillement sa pipe de plâtre noircie, tout en faisant

part à sa bonne femme qui vague aux derniers soins du ménag-e : de la belle apparence de la récolte, de ses projets d*avenir, achats et ventes k la ville, la saison prochaine. On dirait qu'elle, la mère, n'écoute pas, qu'elle est distraite par mille autres occupations ; mais non, elle ne perd pas un mot de ce que dit son homme, et de temps à autre, risque des remarques logiques et pleines de bon sens.

A cette familière causerie, à cette jasette, le fiston s'est endormie dans les bras du pater familias et tout en berçant l'héritier de son nom, celui-ci turlutte une vieille chanson ; ou encore raconte aux plus vieux rentrés au logis, une histoire de ma grand'mère, où généralement :

feux-follets, loups-garous, ces âmes perdues par leur faute,

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jouent le principal rôle dans ce monde naïf et superstitieux de la lég'ende canadienne.

Alors, dans le calme serein de ces fins de journées d'été, retentit au clocher du villag'e le son argfentin de TAngelus, saluant la Vierg-e Mère, patronne et sauvegarde du laboureur : sublime invocation, hymne de reconnaissance à Marie qui dota le monde d'un Sauveur !

A la campagne, les veillées ne sont pas longues, on se couche à l'heure des poules, on se lève avec le jour. Aussi il est huit heures à peine, qu'on a déjà récité le chapelet et la prière du soir en famille ; chacun ensuite d'aller se plonger dans les bras de morphée, en prévision du rude labeur de demain.

Dans ce silence de paix, à la lueur crépusculaire, les criquets

et sauterelles dans la clairière, les g'renouilles au bords des marais, font entendre le rustique concert de leurs cris-cris ; les mouches à feu sillonnent lumineuses l'air embrasé ; l'humide rosée, cette marie bienfaisante, perfant de goutelettes l'herbe rôtie sous les ardeurs du soleil, rafraîchit, vivifie la terrestre croûte.

Déjà, depuis longtemps, les ombres vaporeuses de la nuit enveloppent le hameau et la contrée d'alentour, quand la lune, de son disque arg-enté, vient comme une reine du haut de son trône resplendissant, présider au sommeil réparateur de tous ce^ braves et honnêtes cultivateurs, fidèles observants des préceptes divin g&ge de prospérité en ce monde

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et de bonheur éternel dans l'autre : ** Tu g'agtieras ton pain k la sueur de ton front I "

. "Claude Paysan.'*

Novembre 7 1901.

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