‹ Chroniques LaurentiennesChapitre 7 sur 25 · MOMENTS LIBRES · texte numérisé non relu

MOMENTS LIBRES

*' Que faire en un gîte à maitis [que ron ne songe? "

Un de nos maîtres de la plume, lançait un jour ce mot qui fît école : '^on nait badaud, on ne le devient pas" I Depuis lors, comme sanction officielle des délicates et immuables nuances de la belle langue française, les badauds innés, les flâneurs de profession firent, dit-on, bande à

part de la vieille cité de Champlain et sur les boulevards de la métropole canadienne.

Si nous consultons les mémoires d'hommes célèbres, les plus grands écrivains, poètes, historiens, romanciers ont tous, parait-il, éprouvé (à certains moments libres) cet intime caprice, ce penchant naturel à badauder ; cette habitude (après une forte tension d'esprit), de promener en quelque endroit favori leurs interminables rêveries.

Tantôt arpentant les allées ombragées de leur jardin ; tantôt à la ville, battant le pavé poussiéreux de certaines rues solitaires ou fréquentées ; entrant au bout de leur promenade dans quelque cabinet de lecture, salle publique, lieux de réunions et postes d'observations typiques.

Pour n'en citer qu'un exemple

historique: **Michelet fut souvent vu arpentant de long- en largfe, la grande salle vide de la bibliothèque des archives nationales, à Pari:». Comme dans les catacombes : il y aspirait, respirait l'âme des siècles évanouis, qu'il fit passer dans ses livres."

Pour ces esprits d'élite, pour ces âmes vibrante», n'est-ce pas aux heures de flâneries, que leur sont venues peut-être ces inspirations de génie ; auxquelles certains poètes doivent leurs plus belles pièces de vers et certains orateurs les plus beaux passages de leurs discours ? En effet, en ces instants précieux de suprême intellectualité, leur vive imagination s'envolait éprise de grandeur et d'idéal, vers les rivages enchantés du royaume de l'Infini et de l'espace ; céleste régions d'un monde meilleur où l'homme

de la pensée voit clairement son origine et sa fin, gag-e de prédestination :

** Partons dun vol égaU vers \un monde meilleur ! "

Après tout, sur *Ma machine ronde, " l'esprit de notre temps n'est pas seulement et tout entier dans les entreprises commerciales et industrielles: navigation, électricité, actions de banques, de chemins de fer ; mais au-dessus, en dehors du brouhaha des affaires, en dehors de cet élément fiévreux des hausses et des baisses du marché, il y a le domaine des " idées morales, " qui ont formé l'humanité, asile sûr où l'on fait bénéficier le genre humain de l'expérience acquise.

Désormais, l'idéal et l'action, quoique vivant d'une atmosphère différente, doivent marcher

ensemble, côte à côte, vers leur but commun de progrès et de civilisation.

"Il n'y a pas, entre les hommes, de lien d'amitié plus sûr et plus constant, disent les philantropes modernes, que quand ils sont unis et liés' par des intérêts et des désirs communs à tous.

Alors, aucun devoir n'est trop insignifiant pour eux, aucun travail, aucune peine trop triviale, trop humiliante ; alors aux manières aisées de leur personne et aux talents et pouvoirs d'exécution, ils joignent insensiblement, irrésistiblement, une finesse une culture d'esprit, qui en font l'ornement de la société qu'ils fréquentent."

Quoi qu'il en soit, c'est toujours au royaume de l'idée vers les sphères élevées de la pensée, qu'il nous faut aller, pour trouver

les choses qui restent et qui demeurent-; car celles que l'on voient sont temporelles et celles qui sont invisibles sont éternelles!

Chacune, la pensée et l'action, modulant leur refrain, rendent mutuellement la symphonie de l'art, puisqu après tout, ici>bas et au-delà, elles se règlent et s'accordent au diapason de la grande lyre de vie.

26, Janvier 1901.

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