‹ Chroniques LaurentiennesChapitre 8 sur 25 · DEUIL HIVERNAL · texte numérisé non relu

DEUIL HIVERNAL

*'Z^ soir est triste, La lune soli-

[tairê.

Donne comme à regret ses rou-

[geurs à la terre ; Le vent de la forêt jette un cri

[déchirant Le flot du St'Laurent semble

[une voix qui pleure ; Et la cloche d^ airain fait vibrer

[d'heure en heure Dans le ciel nuageux son glas [retentissant."

Crémazib.

Un long voile de deuil (par proclamation municipale) s'est

étendu sur notre ville ; voilà bien deux jours que le soleil n'a plus de CCS rayons percé les nuag-es.

Les édifices publics, au-dessus desquels flottent en berne les pavillons anglais, voient leurs façades s'orner de banderoles noires; les sympathiques et loyaux citadins (comme on IftS rencontre sur la rue), portent le grand deuil réglementaire, tandis que le beau sexe adopte le chapeau de tulle noire et la rosette de crêpe sur la basque des manteaux de fourrures.

Les croque-morts et marchands de drap, tailleurs (en noir) sont sur les dents ; ils voient pièce à pièce s'écouler leur stock funéraire; c'est la baisse des **jobs" en couleur jusqu'à mars prochain.

Une des figures les plus originales du cercle littéraire cana-

dien, vient de disparaître paisiblement à son heure dans la personnede M.Arthur Buies. Ce pauvre Butes ! comme ses amis s'exclamaient en apprenant sa mort.

Sa **Lanterne/' faute de vivifiantes lumières s'était depuis longtemps éteinte ; mais en revanche providentielle, sa belle intelligence à ses derniers moments de sa vie terrestre s'est éclairée du flambeau de la foi.

Notre terrace perd, en lui un de ses habitués, amoureux qu'il était de la g-rande nature ; aujourd'hui c'est à peine si Ton voit quelques silhouettes d'ecclésiastiques ou de laïques longer (quand il ne fait pas grand vent) la rampe de cette promenade idéale dominant tout le pays d'alentour. En hiver, l'autorité municipale entretient pour les marcheurs, gens de bureau et

d'étude en quête d'air et d'espa.

ce, ce promenoir en vog-ue. Un sentier de quinze pieds de larg-e environ, y est tracé, pelleté le long- des bancs de neig-e : sportive attraction en face du château Fronteriac, dont Champlain, toujours debout sur son piédestal artistique, salue les hôtes bienvenus.

Du haut de cette plate-forme DufFerin, un merveilleux et pittoresque panorama s'ouvre à nos yeux éblouis par cette blancheur immaculée de la neig^e qui couvre toutes choses : La vue porte bien loin par delà les montag-nes de la première chaîne laurentienne, dont la crête saupoudrée de neiges quasi-étemelles forme une ligne blanchâtre au fond de 'immense horizon bleu.

Sans se lasser jamais, devant ce spectacle toujours nouveau,

on contemple ravi)* depuis la pointe de Ste-Anne jusqu'à St- Ambroise, cette succession de villages, de groupements de fermes et de bouquets d'arbres, sur lesquels avec plaisir l'œil se repose. Autant de clochers d'églises, dont les flèches galvanisées miroitent d'ordinaire aux premiers feux du soleil levant et aux derniers du soleil couchant; autant de pionniers, d'avantpostes de la colonisation et de la civilisation en Canada.

Sur le fleuve en face de la ville les bateaux traversiers, à toutes les demi-heures, transportent passagers et cargaison à travers les mobiles glaces, minuscules banquises qui montent ou descendent au gré du flux ou du reflux de la marée capricieuse. Le pont de l'île d'Orléans est très achalandé ; une longue fîle de

56 CHRON IQUES

voitures (en passant devant la chute Montmorency, célèbre pouvoir d'eau et moteur électrique), entretient les relations hivernales et sociales avec Ste-Pétrouille et le reste du monde civilisé.

Déjà, les faubourg-s de Québec ont sauté la rivière St-Charles, sous la poussée industrielle des élévateurs à g-rains, des compagnies de chemin fer ; l'avenir commercial de notre ville se dévoile avec des aperçus mirobolants.

Le travail intellectuel, de son côté^ maintient en honneur le culte des lettres et de l'art ; qu'attestent les récentes et remarquables conférences données à l'Université, à l'Institut, et l'intéressante exposition de peintures canadiennes de M. Wickenden, au Frontenac.

31 Janvier 1901.

Page 1