IV
Ni
g8 CHRONIQUES
un Écossois donna si à droit d'une longue perche qu'il avoit, que le sang lui fit couler de la tête sur le visage. Et ce fait, ceux d amont recommencèrent à charger en bas , et jeter grosses tronces de bois, barres et planchons, et ce qu'ils pouvoient. Mais ceux d'en bas étoient toujours bandés à trouver leurs gens au découvert, dont en blessèrent plusieurs , et tous au visage , entre autres, le comte de Pointièvre, messire Jean de Bessey, gruyer de Bourgogne, Pierre de Balzac, baron d'Entraigues, et tout plein d'autres, dont je n'ai su les noms. Mais voyant, le roi, que ses gens se battoient ainsi à outrance, envoya ses archers pour les faire départir, ce que ne purent : dont lui-même descendit de son échafaud, et les alla départir à grand'peine. Car jà tant s'étoient piqués et émus , que ceux qui se pouvoient toucher se mettoient les épées contre les gorges; et crois que si entre eux n'eût eu barrière , que telle chose eût été entre eux exploitée, que le roi y eût eu plus de perte que de plaisir ; mais par son commandement, tout fut cessé.
DE JEAN DAUTON.
Wm tournai et combat Um Ioxb à Milan par vxemve (fcaUaô ie Ôaint-Ô^u^rin, et auttrô fombarÎTd avec Inu ^
II
Messire Galéas de Saint -Severin, grandécuyer de France, avec sept autres Lombards, furent prêts de tenir le pas en la place du château de Milan, où étoient faites les lices, et ordonnée la place du combat, et là attendre tous venants en la manière que par les articles dessusdits est contenu : où se trouvèrent des François grand nombre, desquels furent Gaston , comte de Foix , neveu du roi ; Guy, seigneur de Laval, le jeune Caudale, François de Maugiron, Jean de Chandiou, Guillaume de la Hite , Louis Lermite , et tout plein d'autres gentilshommes de la maison du roi et hommes d'armes des compaignées de delà les monts; aussi se trouva sur les rangs Jean Guillerme, marquis de Montferrat, et d'autres Lombards grosse route ; lesquels commencèrent à ouvrir le pas , sur le commencement du mois de juin ; et là coururent à quatre courses de lance, à fer émoulu. Des premiers courut Gaston, comte de Foix, lequel rompit , aux quatre courses premières , trois de ses lances. Le marquis de Montferrat courut
Mf
i lf
lOO CHRONIQUES
aussi , lequel fut servi de quatre grosses lances, peintes de rouge , et courut moult rudement et droit, tellement qu'il rompit son bols; et à la tierce course plia son tenant jusques sur la croupe de son cheval, et à peu qu'il n'allât par terre. Les autres aussi coururent, chacun ses quatre courses, et la cinquième hors lice, où furent rompus bois à toutes mains; puis, combattirent à Tépée, où furent donnés plusieurs grands coups.
Le roi étoit là présent en son échafaud; lequel , après que les combatteurs avoient fait leur devoir, les faisoit départir. Les dames à pleins échafauds y étoient aussi, tant gorgiases, que c'étoit une droite féerie.
Dix jours entiers durèrent les joutes et combats : où fut l'un jour combattu en lice, à course de lance et fer émoulu; l'autre, en harnois de joute, à lances à rochet; et l'autre, à la barrière, où les tenants eurent quatre aides, pour la première fois, et là combattirent à un jet de lance, et à la pique de Suisse, et à l'épée d'estoc et de taille; puis, combattirent sans barrière, à la pique, et épée de taille , et à la hache , sans barrière , et puis à l'épée à deux mains. Là furent faites armes à merveilles ; chacun s'efTorçoit de faire tout ce qu'il pouvoit.
Messire Galéas, des tenants, combattit trèsbien à cheval, à l'épée; le marquis de Mont-
DE JEAN d'aUTON. IOI
ferrât rompit là force lances. Le comte de Foix , jeune prince , fut moult prisé , et loué de ses coups de lance, dont en rompit plusieurs. Aussi fut le sire de Laval. Le cheval du seigneur de Caudale eut d'une lapce au travers du col , ce qui ennuya moult à son maître , car ledit cheval étoit fort puissant , moult vite, et très-à la main , et sondit maître bon chevaucheur. Un des François, assaillant, nommé Louis Lermite,eut, à l'une des courses, d'une lance au travers de l'épaule, dont en porta le tronçon, et fut fort blessé.
A la barrière , et aux combats de pied , eut grandes armes faites. Et là , entre autres firent merveilles deux François nommés Jean de Chandiou, homme d'armes de la compaignée du comte de Ravestain , et Guillaume de la Hite , l'un des archers de la garde de la bande de messire Gabriel de La Châtre ; et tant, que à Tun des combats de 1 epée à deux mains, celui de Chandiou, jeune, grand et puissant à merveilles, se trouva au combat contre messire Galéas de Saint-Severin , tenant le pas , et bien puissant et adroit chevalier : lesquels , à grands coups d'épée à deux mains, se chargèrent rudement, et tant, que chacun fut loué en ses faits ; mais à la parfin , celui de Chandiou haussa si pesantcoup d'épée sur la tête dudit messire Galéas, en tirant le coup à soi, qu'il le mit des mains en terre.
if
fil
et comme il voulut recouvrer pour l'aterrer, le roi dit : Ho! dont s'arrêta celuideChandiou.
A la pique combattirent après , où ledit de Chandiou fit merveilles ; aussi étoit-il puissant à l'avantage. Au combat de la pique, furent plusieurs François aux coups départir , entre autres ledit Guillaume de la llite, lequel adressa à un Lombard, des tenants, bien puissant et homme adroit : lesquels, à coups de pique, percèrent en plusieurs lieux leurs harnois à jour, et jusques au sang; tant en fut, que celui de la Hite donna tant de coups de pique au Lombard , et si menu, que à la parfinle repoussa tout le travers de la place, en le menant battant jusques au bas de Téchafaud du roi : de quoi ses compagnons n'étoient bien contents; car il étoit Tun des mieux estimés de leur bande. Mais autre chose n'en fut, si n'est que le roi, voyant celui Lombard en tel parti , leur imposa la paix.
Un autre combat fut fait à la hache par les tenants. Messire Galéas, qui tenoit le pas , voyant lui et ses tenants ainsi outrés , mit en place un des plus puissants et adroits hommes de Lombardie , et le meilleur joueur delà hache, qui plusieurs fois avoit fait armes, comme se disoit. Le roi voulut que Guillaume de la Hite, bon joueur de la hache, et très-puissant, lui fût mis en barbe, lequel fut là amené par son capitaine , accompagné
DE JEAN d'aUTON. lo3
d'archers de la garde, tV grosse puissance. Le duc de Bourbon, le comte de Vendôme, et autres princes, avec les capitaines des gentilshommes et gardes, étoient tous à cheval, au-dedans des lices , pour icelles garder, et départir les combattants, lorsqu'il plairoit au roi. Le roi étoit à son échafaud avec grande noblesse. Les dames, et tout plein de seigneurs françois et lombards, étoient là pour voir le combat de ces deux champions: tenant les aucuns, pour le Lombard, et les autres, pour le François, qui étoient deux hommes de belle taille, jeunes et verts. Que fut-ce? lorsque iceux furent en place , trompettes et gros tabourins commencèrent à sonner; et lorsque les deux champions marchèrent l'iln contre l'autre , comme deux lions , leurs haches d'armes au poing, et de première avenue, ruèrent grands coups, et pesants, en continuant longuement. Le Lombard étoit moult bon joueur de hache , et avoît toujours Tœil à la marche de son homme , pour le vouloir prendre à pied levé; de quoi se donnoit très-bien garde le François, en ruant toujours coups sur le Lombard, qui bien se couvroit : toutefois on n'oyoit que coups sur le harnois de l'un et de l'autre. Le roi étoit là qui regardoit ruer lés coups , où prenoit grand plaisir, car ils se battoient à toute outrance. Les dames pareillement avoient là leur passe-
Il ■
j li
fî
I04 CHRONIQUHS
temps , dont plusieurs, pour l'honneur de la nation , eussent bien voulu que le Lombard eût eu du meilleur. Et lorsque le Lombard donnoit quelque bon coup, les autres montroient chère joyeuse; et quand le François, qui frappoit à coups pesants, ruoit sur son homme, iceux Lombards étreignoient les dents et faisoient mate chère. Plus d'une heure dura celui combat, qu'on ne savoit qui auroit du meilleur; et tant se donnèrent de coups, que ])lusieurs pièces de leur harnois furent percées et déclouées. Que; dirai -je plus? ainsi que chacun des combattants mettoit diligence de mettre son homme à outrance , le François avisa son coup , et de toute sa force embarra la hache à deux mains, et la rua droit sur la tête du Lombard , de telle force, que tout plat s'en alla par terre; en manière que, au choir, les pièces de son batte-cul lui renversèrent sur le dos, tellement qu'il eut le derrière tout découvert. Et voyant, le François, son Lombard ainsi tombé, et qu'il mettoit peine à se relever, lui voulut donner un autre coup, pour le mater du tout : ce que le roi ne voulut, mais les fit départir par les gardes des lices. Et voyant, le roi et autres seigneurs étant là, les armes des deux champions, et le grand coup qu'avoit donné celui François au Lombard , estimèrent grandement la valeur des deux, et
DE JEAN d'aUTON. Io5
plus, celle du vainqueur, combien qu'autres Lombards n'en fussent bien contents.
Ainsi s'étoient continués les combats et tournois dedans la ville de Milan, et tant, que aux courses de lances mêmement , plusieurs furent blessés, et le plus, au rompre des lances , qui furent froissées à droit la poignée : dont furent blessés en la main dextre le marquis de Montferrat , François de Maugiron, Jean de Chandiou, et tout plein d'autres. Là furent faites, par les François et Lombards, armes très-louables, sans autre bruit que de toute joyeuse entreprise et amiables combats.
Toutes ces belles choses mises à chef, les dames venues là se disposèrent en aller; mais premier le roi leur dit qu'il leur vouloit faire son banquet, ce qui encore les arrêta.
En ce même temps, vint à Milan le cardinal de Sainte-Praxèdc; que le pape avoit envoyé légat en Lombardie. Au-devant de lui envoya, le roi, le cardinal d'Amboise , légat en France, les cardinaux de Ferrare , de Boulogne , de Saint-Severin , de Clermont, de Finale , de la Trimoille, de Prye et d'Alby, le duc d'Alençon, le duc de Bourbon, le duc de Savoie, le duc de Longueville , le comte de Vendôme, le comte de Foix et grande suite d'autres princes et seigneurs, et gentilshommes de sa maison ;
lit
et de prélats, l'archevêque de Sens , l'archevêque d'Aix , levêque de Paris , Févêque de Périgueux , 1 evêque de Soissons , Tévêque de Lodéve, I evêque de Marseille, labbé deFécamp, et tout plein d'autres. Lesquels furent au-devant dudit légat , jusques hors la ville, et ainsi l'amenèrent sous son poêle, jusques au grand Dôme, où là descendit et fit ses oraisons; puis, tout à pied, s'en alla avec lesdits seigneurs loger au Palais, assez près de l'issue dudit Dôme; et le lendemain , s'en alla au château devers le roi, où là lui fit les recommandations du pape , et lui dit plusieurs nouvelles que chacun ne sut.
Aussi, durant ce temps, les docteurs en médecine de Milan , tous ensemble dedans le château en la grande salle, où le roi se trouva, s'assemblèrent ; et eux ainsi assemblés , un d'iceux nommé AmbrosiusRosatus s'approcha du roi, et là lui fit une oraison en lannja^e italien, que le roi entendoit assez, lequel dit :
«Christianissime majesté et invictissimeroi, notre souverain seigneur, en ensuivant les honorables faits et œuvres immortelles de vos feus prédécesseurs, vivants ores en mémoire et en gestes reluisants, mêmement des triomphants rois, qui jadis par plusieurs fois secoururent et remirent sus le Saint-Siège apostolique, et grandes victoires obtinrent contre les Lombards que par armes soumirent, comme le roi
DE JEAN d'aUTON. IO7
Desiderius , roi des Lombards, ennemi de l'Eglise , que le preux roi Charlemagne vainquit en bataille mortelle et emmena prisonnier en France , et autres faits très-recommandablés; vous , sire , comme imitateur de leurs bien-faits, en ajoutant à iceux titres de glorieuse renommée, avez par armes soumis les Lombards, et par deux fois à force conquêtes, et les orgueilleux Genevois en bataille vaincus et domptés, qui onc par autres n'avoient été abattus ne soumarchés ; et, par la force immodérée de votre redouté exercite, avez toutes les Itales soumis : desquelles choses nous nous réjouissons et louons Dieu , comme très-heureux d'être sous la main et en la seigneurie de tant excellent seigneur et si redouté prince ; en suppliant très-humblement votre Christianissime majesté, que votre bon plaisir soit d'avoir toujours pour recommandés notre collège et congrégation, où à présent sont cinquante docteurs en l'art de médecine. »
Ce dit , le roi dit à maître Etienne Poncher, evêque de Paris, qui là étoit présent, l'intention et substance de sa réponse ; lequel Poncher leur dit en latin le vouloir du roi : que se réjouissoit de leur bonne Visitation, et que moult agréable avoit le haut et bon exercice de médecine , et que toujours les auroit pour recommandés, en reconnoissant leur
pi
grand savoir , sûre expérience, et bonne fidélité.
Maintes bonnes chères et joyeux passe-temps furent lors faits à Milan, où chacun s'efforçoit de faire à qui mieux mieux; et, pour clore le pas , le roi fit son banquet après les autres, et ordonna faire la fête dedans la Roquette du château , où les princes et les cardinaux, avec toutes les dames de fête qui là étoient, se trouvèrent. Le roi s'efforça de festier les dames, lesquellespour lui complaire firentsibonnechère,
qu'elles burent d autant et à toutes mains.
Après souper , les danses vinrent en place , où le roi même voulut danser, qui très-bien s'en savoit aider ; toutefois ne dansa guère ; et, comme fut dit , il dansa avec la marquise de Mantoue, belle dame à merveilles ; et puis, fit danser les princes et seigneurs qui là étoient, voire les cardinaux de Narbonne et de Saint- Severin, etaucuns autres, qui s'en acquittèrent comme ils surent.
Après les danses, le roi, pour donner nouveau plaisir aux dames, envoya quérir ses lutteurs, entre autres deux, dont l'un étoit Breton, l'autre étoit un nommé Olivier, des gentilshommes du ducdeCalabre : lesquels étoient les meilleurs et les plus forts lutteurs qu'on sût trouver nulle part ; et là , devant le roi et les dames, se donnèrent attrapes, trousses et grands sauts. Tant d'autres plaisants déduits
DE JEAN d'aUTON. ICQ
et divers ébats furent là faits , que ce fut merveilles, et tout à l'honneur du roi et au plaisir des dames, desquelles les unes bien marries de désemparer si tôt, et les autres bien joyeuses de la vue de tant de belles choses, prirent congé du roi et s'en allèrentj à leurs hôtels, où, longs jours après, tinrent entre elles paroles desdites choses.
Entre ces bonnes chères et banquets, le cardinal de Ferrare , archevêque de Milan , fit le sien dedans son logis de Milan , où furent conviés les cardinaux d'Amboise, de Narbonne, de Saint-Severin, de la Trimoille,etlesautresqui étoient lors à Milan , et là servis et entretenus honorablement. Et tantôt après ce , le cardinal de la Trimoille fut grièvement malade , et tant, que dedans huit jours après il mourut. Dont plusieurs en parlèrent comme ils voulurent, sans dire pourtant que à ce banquet eut trop mangé de saiice; mais toutefois, s'il eût été servi par la main de ses bons serviteurs, mieux à l'aventure s'en fût trouvé. On dit volontiers qu'il ne fut onc si bonne fête, où il n'y eût quelqu'un mal dîné.
IIO
Comment le roi €atl)olique , J^errûitîr, roi îr*2lragon^ étant à ttaples, manîra an roi qu'il 6'en tjouloit aller en soniit pagg îr'2lraigon, et que très-tjolontiers le tierroit en passant, ô*il itoit Bon plaieir.
Mil
Le Catholique roi, Ferrand d'Aragon, étant lors en son royaume de Naples, avec sa femme, Anne-Germaine de Foix, nièce du roi, sachant tout au vrai les honorables victoires obtenues par le roi et les louables triomphes, dit qu'il s'en vouloit aller en son pays d'Espagne , et qu'il s'en iroit par mer où lui falloit passer par le plus court , et assez près des pays du roi en mer : sur quoi avisa et se délibéra de voir le roi à la passée, non-seulement pour l'envie qu'il avoit de le voir , mais pour crainte qu'il avoit de sa puissance, qui lors occupoit lameret la terre par où il lui falloit passer; parquoi, lui envoya messages audit lieu de Milan, et lettres contenant comment il étoit sur son partement pour s'en aller en ses pays d'Espagne , et qu'il désiroit surtout à le voir et parler à lui à Gênes ou à Savone ou en quelque autre lieu qu'il luiplairoit. Dequoi le roi fut très-joyeux; disant auxdits messagers que, s'il venoit, il
DE JJEAN D AUTON. I I I
s'essaieroit de le recueillir honorablement, et le traiter à plaisir, et que le très-bien fut-il venu; et au surplus penseroit le lieu plus à main et pour l'aise dudit roi d'Aragon : ce qu'il fit, concluant que à Savone, ville, sur port de mer, de sa seigneurie de Gênes, le recevroit, et que là parleroient ensemble; et dès-lors envoya Gaston, comte de Foix, frère de la reine d'Aragon ; avec lui, James, l'infant de Foix, et autres seigneurs de France, pour aller au-devant dudit roi d'Aragon et accompagner le comte de Foix, auquel dit le roi ; (( Allez vous embarquer à Savone et prenez galères et brigandins pour vous mener jusque-là, où sera le roi d'Aragon , et lui dites que audit lieu de Savone me trouvera, lorsque je saurai sa venue; et me mandez incontinent par vos cursoires toutes nouvelles, et le plus tôt que pourrez.» Ce dit , le comte de Foix et ses gens s'en allèrent embarquer et se mirent sur mer, tirant vers le chemin où pensoient passer le roi d'Aragon. Après qu'ils eurent navigué deux journées, le comte de Foix, qui étoit bien jeune et n'avoit accoutumé la marine, se sentit malade de fièvres; parquoi fallut prendre terre et se reposer quelque temps; et pourtant envoya cursoires en mer, pour savoir si ledit roi d'Aragon étoit prêt : lesquels surent que tantôt monteroiten mer, et que, vers la fête de saint
Jean-Baptiste, seroit à Savone , où le roi lui avoit déjà mandé qu'il se trouveroit.
Le roi envoya aussi à Savone un des maréchaux des logis, nommé Antoine de Pierrepont , dit d' ArizoUes , avec partie des fourriers, auquel commanda expressément loger ledit roi d'Aragon dedans son château de Savone, où avoit tiès-heau logis, et fort, assis sur la mer d'un coté, et d'autre, avoit le dôme et la ville; auquel falloit monter par une droite montée et assez haute. Aussi voulut que les gens dudit roi d'Aragon fussent mieux logés que les siens propres; et attendu que, sans sauf-conduit, otages, ni autre sûreté <[ue de sa bonne fiance et vraie fidélité , il se mettoit franchement entre ses mains et en sa seigneurie et danger, voulut et ordonna qu'il fût honoré, logé , et traité tout ainsi ou mieux que sa personne ; et à cette cause, transmit à Savone deux de ses maîtres d'hôtel, nommés l'un d'iceux Jean Guérin, seigneur de Colombiers, et messire Rigault d'Oreille, chevalier, seigneur de Villeneuve, auxquels commanda aller audit lieu de Savone, pour là faire le préparatoire et appareil de toutes choses nécessaires pour recueillir , traiter et festier ledit roi d'Aragon ; aussi, envoya avec lesdits maîtres d'hôtel partie de ses officiers, pour les servir en cet affaire; lesquels firent telle diligence, que, tout-à-coup, eurent vins
DK JEAN d'aUTON. Ii5
de Languedoc , de Corse , de Provence , et autres, à pleines caves et celliers; et telle provision de volaille, comme poulets, pigeons, cailles , tourtes et autres gibiers , que , en attendant ledit roi d'Aragon , plus de mille et cinq cents pièces se perdirent , combien qu'ils eussent grandes salles et greniers, et autres lieux ace propices, pour nourrir ledit gibier. Pareillement les citadins de Savone apprêtèrent les choses nécessaires , et ordonnèrent leur affaire, pour recevoir le roi et ledit roi d'Aragon; disant que plus d'honneur ne si haute gloire sauroient jamais avoir, que d'avoir dedans leur ville l'honneur des rois terriens et les plus puissants princes du monde. Le roi des Romains , ennemi du roi et en-* vieux de sa prospérité, étoit lors aux AUemagnes, bien courroucé de la prise de Gênes, et fort dolent de la gloire des François; disant que encore, s'il peut, leur donnera une alarme; et, pour ce faire, fit asavoir à tous les électeurs de l'Empire, et à tous les tenus et sujets du couronnement , qu'il étoit délibéré et prêt de s'en aller à Rome faire là couronner empereur, en les sommant et requérant, comme obligés et tenus à ce, de le vouloir accompagner et servir; et pour délibérer de la manière de son voyage et tenir, sur ce, conseil , manda les princes , et aucuns prélats des AUemagnes, et seigneurs des cantons et IV. 8
I i^ CHRONIQUES
ligues des Suisses, sujets audit couronnement, lesquels, assemblés, furent prêts d'ouïr le propos et entendre le vouloir dudit roi des Romains, lequel dit en audience :
« Seigneurs et amis, la cause pourquoi vous ai ci assembles touche plusieurs choses concernant le profit du bien public et l'honneur de notre impériale majesté. Vous savez premièrement comment en toute la chrétienté n'a qu'un seul Empire temporel que nos prédécesseurs, princes allemands, ont longuement obtenu et possédé, lequel Empire ne fut onc vacant si longuement que de nos temps le voyez, combien que, par la voix des électeurs et vouloir du peuple, j'en aie par la grâce de Dieu obtenu la plupart du titre ; et ne reste seulement plus que de m'en aller à Rome là prendre par les mains du Saint-Père le pape la couronne imj>ériale, laquelle , à l'aide de Dieu et par votre bon secours, j'espère de bref aller prendre et recevoir. Et après , assez à clair pouvez être avertis comme le roi de France, notre ennemi , nous a par ci-devant outragé ; et de fraîche mémoire, combien que lui eussions mandé qu'il n'entreprît surprendre sur les droits de la seigneurie de notre Empire , toutefois par armes et à force s'est emparé de la forte cité de Gênes, chambre d'Empire; et icelle soumise du tout à son obéissance et réduite à son do-
DE JEAN d'aUTON. j i5
maine, pris la foi et serment de fidélité des seigneurs et du peuple de Gênes , mis entre ses mains toute la seigneurie d'icelle , cancellé et annulé ses statuts et privilèges, cassé les coins de la monnoie où notre» image est insculpte et inscrite, fait trancher têtes à plusieurs, fait faire forteresses et châteaux, et en somme, ladite cité, au grand préjudice de notre Empire, détenue et usurpée. Et encore fais doute qu'il ne veuille du tout occuper les Itales, et nous contredire le couronnement impérial. Parquoi, àcette cause, vousai mandé, afin que chacun de vous, comme êtes tenus et obligés, me voulussiez donner, sur ce, conseil, confort et aide. »
Les princes et seigneurs de l'Empire, oyant le dire et proposé du roi des Romains, dirent tous qu'ils étoient prêts et appareillés de toute leur puissance le servir à ses dépens envers tous et contre tous; et que si son argent étoit prêt, que, lorsqu'il voudroit,auroit cinquante mille Allemands, ou plus, si besoin en avoit. Mais, entre autres, les seigneurs des Ligues lui remontrèrent comment le roi de France et eux étoient confédérés, et comment ils avoient eu souvent et espéroient encore avoir grand nombre de ses deniers , au moyen des guerres qu'il avoit eues en Lombardie et ailleurs delà les monts : parquoi n'étoient délibérés de eux déclarer ses ennemis, ne de servir homme
Wl
M iif
n6 CHRONIQUES
vivant contre lui, si ce n'étoit que au couronnement du roi des Romains voulût contredire; mais sur celle querelle, encontre tous autres , serviroit volontiers ledit roi des Romains. K Or bien , dit-il , soyez prêts au nombre de dix mille, lorsque je vous manderai, pourvu que me veuillez servir envers tous et contre tous. ))Les seigneurs des Ligues et cantons, après cesdites choses, envoyèrent ambassades devers le roi, pour lui dire et remontrer comment ils étoient sujets à rEmpire> mêmement à servir Fempereur au voyage de son couronnement : ce qu'il falloit qu'ils fissent, comme sommés et requis de ce faire; mais si de sa part en vouloit avoir quelque nombre, que volontiers lui en bailleroient. Auxquels fit le roi réponse que, s'ils vouloient servir contre lui le roi des Romains, delà en avant se passeroit d'eux, en manière que jamais à sa paie ne seroient , ne n'auroient gages de lui ; disant : « J'ai en mes pays de France assez hommes pour me défendre , à l'aide de Dieu, du pouvoir du roi des Romains et de tous ses alliés ! » Sur laquelle réponse tinrent conseil les seigneurs des Ligues et cantons : où alléguèrent, les aucuns, comment ils étoient tenus de servir l'empereur, mêmement au couronnement ; les autres dirent qu'ils étoient tenus aussi de servir le roi de France , par plusieurs raisons : premièrement, car
DE JEAN D AUTON. Il 7
avoient alliance et confédération avec lui; secondement, avoient aucuns d'eux gages et pensions de lui; tiercement, que cent hommes de leurs pays tenoit toujours à gages et à la garde de son corps, qui étoit à eux moult grand honneur et profit; quartement , que en si bonne estime les avoit toujours eus , et que , à toutes ses guerres, tant en France comme hors France , les avoit eus à sa solde et à gros nombre , ce qui de moult avoit enrichi et entretenu leurs pays : « et, quant au regard du roi des Romains, onc ne nous fit gagner denier; et si, par aventure, à ce besoin, nous soudoie deux ou trois mois , ce sera tout ce que de lui pourrons jamais avoir, et perdrons pensions et gages et soldes et la bienveillance du roi de France. Pour ce, est le meilleur de dire au roi des Romains, que volontiers le servirons envers tous et contre tous, réservé contre le roi de France. » Et ainsi envoyèrent devers ledit roi des Romains, pour lui dire le vouloir des seigneurs des ligues et cantons des Suisses : de quoi ne fut content; mais autre chose n'en fut, si n'est qu'iceux Suisses furent devers le roi lui dire que, contre lui, ne serviroient le roi des Romains, mais étoient tous prêts de le servir, comme avoient accoutumé.
Voyant, le roi, comment le roi des Romains s'apprêtoit pour passer, disant qu'il passeroit
Il8 CHRONIQUES
par la duché de Milan par force , et que moult grand nombre avoit de gens d'armes, comme se disoit; car il étoit bruit qu'il avoit dix mille chevaux et quarante mille hommes de pied , tous prêts à marcher : ce qui fit demeurer le roi encore long-temps delà les monts, délibérant, si ledit roi des Romains veut passer par force, de lui donner la bataille et lui garder le passage, en manière que , premier qu'il le gagne , coûtera la vie de cent mille hommes armés. Et tant ne se fia au dire et secours des Suisses, qu'il n'envoyât en France quérir dix mille hommes de pied , et y transmit le capitaine Odet Desie, Guillaume de la Hite, et autres; et manda à un nommé Georges de Durfort , cadet de Duras , et autres capitaines en France, que à toute diligence lui amenassent dix mille Gascons, qui, tantôt après le mandement du roi, furent prêts et mis à chemin.
iommeni U roi partit ie Milan pour e'^n alUr m 2l0t et à Bavone^ on %e ïrtîmt rttùve le toi ysiraflom
Le dixième jour du mois de juin, le roi partit de Milan , où de là s'en alla dîner à Binasque, dix milles loin dudit lieu de Milan ;
DE JEAN DAUTON. I 19
de là s*en alla droit à Lumel, à Valence, à Félissan et en Ast, où se reposa huit jours, en attendant nouvelles du roi d'Aragon , qui encore n'étoit sur mer.
Le roi, étant en Ast, voulant toujours pourvoir à ses affaires , manda venir par-devers lui tous ses capitaines de delà les monts , auxquels dit : (( Vous savez que, jà long-temps a, que je suis deçà les monts, et les exploits d'armes que à l'aide de Dieu nous avons faits sur nos ennemis, lesquels sont, comme savez, soumis à la raison et domptés en obéissance ; et en outre comme il a été bruit de la venue du roi des Romains, ce que jà long-temps m'a détenu de par-deçà, me cuidant trouver au-devant de lui ; mais est bon à savoir, vu sa longue demeure , qu'il n'est prêt à passer. Or, à toutes fins, j'ai transmis quérir dix mille hommes de pied en France, et dix mille ou plus, qui sont de par-deçà, avec quatorze cents hommes d'armes, mes deux cents gentilshommes, et les deux cents archers de messire Jacques de Crussol, pour lui mettre en barbe, s'il en est besoin. Je m'en vais à Savone là où le roi d'Aragon se doit trouver, comme il m'a mandé ; et là été quelque temps, je suis délibéré de m'en aller jusques à Lyon. Et afin que si le roi des Romains marche, à sa venue me puisse trouver, et que on ne fasse doute de mon retour, je laisse ici mon écurie, mon
'il',
illj
harnois, mes gentilshommes et archers, et tout mon sommage; espérant que , s'il marche, d'être ici six jours après que j'en aurai su vraies nouvelles. Et au surplus, vous veux à tous prier et commander , en tant comme je puis et que vous craignez à m'ofïenser et désobéir, que vous ayez à obéir au commandement de messire Charles d'Amboise, mon lieutenant-général, tout ainsi que à ma propre personne , et qu'il n'y ait faute ; et en ce faisant, connoîtrez au besoin que votre service sera par moi guerdonné et vos bienfaits reconnus. » Ce propos ainsi fini , tous les capitaines françois lui promirent, tous à une voix , de ainsi le faire.
Après ce , le roi sut par ses coureurs que le roi Ferrand d'Aragon étoit prêt à partir de Naples, pour se rendre à Savone, comme entre eux avoit jà été ordonné , et qu'il auroit avec lui la reine sa femme , et grand nombre de dames, et bien quatorze cents gentilshommes de ses gens : sur quoi avisa que dedans Savone avoit peu de logis, pour recueillir tout son train et celui dudit roi d'Aragon ; parquoi , fit un rôle de ses gentilshommes et autres , à peu de nombre, lesquels ordonna aller avec lui , et laissa le surplus en Lastizane et en la duché de Milan. Puis, s'en partit d'Ast, et se mita chemin, tirant droit à Savone, où arriva le jour de la fête saint
Jean-Baptiste; et là trouva, au dehors de ladite ville, les seigneurs et citadins, les processions et le populaire, pour le recueillir et honorer ; lesquels le convoyèrent en bel ordre, tout le long d'une grande me parée, jusques à la porte de son logis, qui étoit un peu au-dessous du château, le dôme entre deux, (et étoit sondit logis la maison de l'évêque de Savone, moult belle et bien appropriée ) ; là dedans s'en entra , où trouva sa chambre toute dressée , et les officiers de sa maison, pour le servir, chacun en son office. Temps fut de prendre rafraîchissement, car lors la chaleur étoit audit lieu tant extrême , que les plus légèrement vêtus à peine la pouvoient supporter; et avec ce, tant de petites mouches , piquantes comme aiguillons, y couroient , que chacun en portoit la marque : car la nuit sortoient des fentes et trous des chambres des maisons ; et ceux qui là dormoient nus et découverts en étoient atteints et piqués, en manière que plusieurs en avoient corps et visages tous bossetés et rougeoles ; mais en cette pestilence ennuyeuse , chacun passa le temps , comme il put, en chassant les mouches, lesquelles couroient mémement , et le plus , à ceux qui étoient logés près la marine. A quoi tenir se sut bien le roi même, qui vers ladite marine étoit logé.
Hfc la tienne ei tnivie îru roi i'Slragon à ôatJane, et îru xecxiîii et traitement que le roi lui fit, et îre U familiarité qullg eurent ensemble.
Le roi Ferrand d'Aragon étoit jà parti de Gayette, et monté en mer, pour s'en revenir en Espagne, et passer par Savone, comme avoit mandé au roi. De quoi le pape averti s'en alla à Ostie , un port de mer, terre d'Église, sur la passée dudit roi d'Aragon; et là fit faire grandes provisions et gros appareil , pour le cuider illec recueillir et traiter. Mais sachant lors, celui roi d'Aragon, que le pape n'avoit eu à gré le voyage du roi à l'occasion de la prise de Gènes, dont étoit mal content, comme se disoit, pour ne donner occasion au roi de penser quelque chose , et aussi qu'il lui falloit passer par ses dangers, ne voulut parler à lui, ne descendre à Ostie, mais lui manda qu'il avoit hâte de s'en aller, et le venta gré pour ce faire, parquoi ne pouvoir pour l'heure arrêter; et ainsi passa outre. Le comte de Foix lui fut au-devant , par mer , avec grande noblesse de France, qui lui dit nouvelles du roi et comme il étoit jà à Savone, pour là le recueillir et festier. Dont s'avança et fit cingler à pleines voiles, tant,
que bientôt fut outre le havre de Gênes et à la vue de Savone ; et de là transmit devers le roi un nommé James d'Albion , pour l'avertir de sa venue ; et aussi transmit à Savone le maréchal de ses logis , avec kes pousantadours, qui sont ses fourriers, pour là marquer ses logis. Auxquels le roi bailla un nommé Antoine de Pierrepont, dit d'Arizolles, maréchal-des-logis, pour leur montrer leurs quartiers et les conduire partout : ce qu'il fit, et leur bailla leur quartier près du château, où étoit ordonné le logis du roi d'Aragon.
Le roi sut, par ledit don James d'Albion, que le roi d'Aragon étoit près et que à ce jour seroit à Savone : dont fut le roi bien joyeux, et dit à celui don James d'Albion : (c Puisqu'il plaît au roi d'Aragon , votre maître, de me venir voir en mes pays, je mettrai peine de le traiter à son vouloir et de le recueillir joyeusement. » Et ce dit, lui transmit au-devant maître Georges , cardinal d'Amboise, les cardinaux de Narbonne, de Saint- Severin, de Finale, d'Alby, et de ses princes et seigneurs grosse route, lesquels lui furent au-devant trois lieues en mer, et là lui dirent comment le roi l'avoit jà attendu quatre jours, et que moult lui tardoit l'heure qu'il ne le vît. Auxquels fit le roi d'Aragon joyeuse chère et bon recueil , disant : f^ J'ai tant ho-
f^SâmiSf
rt»
norable louange ouïe du roi de France , et par expérience tant vertueuses œuvres en lui connues, que, à cette cause, raison m'a mu d'entreprendre le venir jusques en ses pays voir, honorer et visiter; désirant, sur toutes choses, lui faire compagnie fraternelle et amiable , et prendre avec lui familière connoissance et alliance perpétuelle; et moi confiant de son nom christianissime et très-excellente renommée , sans autre sûreté que de sa seule fidélité , mettre entre ses mains et en ses dangers; disant que plus grand heur, ne plus noble compagnie, ne pourrois au monde rencontrer. »
Ce dit, fit naviguer vers Savone : duquel lieu se pouvoient jà choisir et aviser tout à clair les galères et fustes , qui étoient tendues et tapissées, et avoient étendards amont. Pour voir la venue et arrivée dudit roi d'Aragon , qui à voile tendue approchoit, chacun sortit de Savone, et prit place autour du môle, sur la marine , et sur les tours et murailles de la ville, au droit de la venue, en manière que tout étoit plein de peuple.
A la rive du môle , par où le roi d'Aragon devoit descendre , le roi fit faire un pont de bois, entrant en mer, environ douze pas large, à passer trois hommes de front , fait à gardes, et assis sur pilotis , et sur la voussure couvert d'un drap rouge attaché à petits doux ,
pour faire là aborder la galère du roi d'Aragon , et sortir par là de la mer, pour entrer en la ville. Et lorsqu'il fut environ un mille près de la ville , le roi , avec tous ses princes , gentilshommes et archers de sa garde, se trouva au bord du pont, encontre lequel avoit un haut boulevard, où je avec plusieurs montai pour voir tout à clair la rencontre des rois.
Or est à entendre que, dedans les fustes et galères du roi d'Aragon, n'avoit nuls chevaux: parquoi le roi avoit fait là mener en main une mule richement harnachée, pour monter ledit roi d'Aragon; et avoit commandé aux autres de ses princes qui là étoient, et à ses autres gentilshommes, qu'ils eussent là mules et haquenées pour bailler aux gentilshommes d'Espagne et porter en croupe les dames de la reine d'Aragon, dont elle en avoit moult grand nombre richement accoutrées, et toutes à l'espagnole , combien que plusieurs d'icelles fussent françoises.
En cette manière attendoit, le roi, le roi d'Aragon , qui tant approcha qu'il entra dedans le môle de Savone , où avoitpour le roi grosse route de navire armés et artillés, lesquels commencèrent à tirer artillerie à toutes mains. Pareillement les galères et fustes du roi d'Aragon firent, à l'entrée dudit môle, telle meute d'artillerie, qu'on n'eût ouï là tonner. Le
ij
■ «i.irt^Â
capitaine Pregent deBidoulx, avec ses quatre .«ralères, couvertes de (leurs-de-lis, et toutes ensemble, étoi t entré dedans le môle comme le roi d'Aragon ,• et là, après les autres, fit décharge son arUllerie, dont il avoit grosses coulevrinesà roues et canons serpentins, tellementqu'il sembloit que toutbasU. Des tours de la ville et du château pétoit artillerie comme tonnerre; sur la marine , n'apparoissoit que feu et fumée ; fin , plus d'une heure continua ce bruit , tel quJcétoit chose épouvantable à ouïr et merveilleuse à voir. Aussi étoient là trompettes et hautbois, qui souflloient sans cesser.
Cependant le roi d'Aragon fit mettre de file sesgalères, et la sienne, en laquelleil étoit, tirer devant, laquelle étoit toute couverte et parée de draps de la couleur et livrée du roi, c'est à savoir dejauneetrouge; et tous les matelots et rameurs vêtus de jaune et rouge, avec capettes de même. Ses autres galères et fustes étoient richement accoutrées et parées de même. Quoi plus? le roi d'Aragon fitadresser sa galère droit au pont, où le roi étoit : lequel, lorsqu'il vit approcher la galère du roi d'Aragon, comme d'un demi-jet de pierre près , descendit de sa mule et s'en alla sur le pont, où jà abordoit la galère , et si près, que l'escale de ladite galère, premier que le roi fût au bord dudit pont, fut dessus avalée. Ce fait, le roi marcha celle part , et s'en entra dedans ladite galère,
DE JEAN d'aUTON. 127
avec lui deux de ses gens seulement , c'est à savoir, messire Charles d'Amboise , son lieutenant delà les monts et grand -maître de France, lequel fit entrer dedans, et messire Galéas de Saint-Severin , grand-é(^uyer de France, lequel entra après lui.
Le roi d'Aragon fut auprès du bord de l'escale, lequel, tout en l'heure que le roi fut entré , mit le bonnet au poing et le genou en terre, et le roi après, en eux embrassant assez longuement. Ce fait, le roi fit bailler les clefs de la ville au roi d'Aragon, lequel les reçut amiablement, et puis les fit retourner entre les mains du roi , lequel dit au roi d'Aragon : « Allez- vous-en devant, je m'en vais amener la reine; » laquelle fut là présentée au roi par le cardinal d'Amboise , et icelle, le genou en terre, fit la révérence au roi, lequel aussi la baisa et la prit par la main pour l'emmener. Cependant le roi d'Aragon et le cardinal d'Amboise, vis-à-vis de lui, cheminèrent le pont. Le roi d'Aragon descendit le pont, où Jà atouchant lui fut présentée la mule que le roi lui avoit ordonnée, sur laquelle il monta, et attendit là à venir le roi , qui amena la reine sa nièce jusque sur le pont; puis, se mit devant et dit de loin au roi d'Aragon, qui l'attendoit : ((Marchez, marchez, je mènerai la reine après » ; ce que ne voulut le roi d'Aragon, mais, le bonnet au poing, disoit qu'il n'iroit point. Et
tandis, le roi monta sur sa mule et fit monter derrière luilareine; puis, dit au roi d'Aragon : c( Allez devant, car la coutume de France n'est pas que les femmes tiennent le rang de leurs maris » ; et adonc se mit devant, j usques à rentrée du portail de la ville, près dudit pont de vingt pas ou environ.
A l'entrée dudit portail, furent les seigneurs de la ville, tenant un large poêle sous lequel se mirent les rois et la reine d'Aragon. Le cardinal d'Amboise et Gonsales Ferrand , duc de Terrenove, marclioient les premiers après les rois. D'autres princes étoient là du parti du roi : le duc d'Alençon , le duc de Bourbon , le duc de Longueville, le duc d'Albanie, le comte de Foix, le comte de Vendôme, le marquis de Mantoue, le marquis de Montferrat, et d'autres grandes baronnies, avec les cardinaux susdits. Avec le roi d'Aragon étoient des principaux : Gonsales Ferrand, duc de Terrenove en Calabre , le duc de \ illeformose, le comte d'Arande, le marquis de Suye, don Jean d'Aragon, don Ferrand de Tolède, don Antoine de Cardonne , fils du duc de Cardonne ; le comte de Capache , dit Villemarin , capitaine de toutes les galères du roi d'Aragon, et grand nombre d'autres seigneurs et gentilshommes espagnols, lesquels eurent là chevaux tout prêts pour les mener jusques à leur logis. Aussi furent montées toutes les dames en
DE JEAN d'aUTON. I2g
croupe et menées par les François jusques au château.
Depuis l'entrée de la porte delà ville jusques à l'entrée dudit château , aux deux côtés de la rue tendue, étoient les archers de la garde et les Allemands du roi , tous en ordre et à pied , la hallebarde au poing , entre lesquels passèrent les rois : ce que, entre autres choses, regarda volontiers le roi d'Aragon et ses Espagnols.
Toute cette rue étoit tendue et couverte de verdure, et en approchant du château, avoit au travers de ladite rue un arceau de verdure, où avoit en écrit ces mots :
Quis me felicem, quis me neget esse beatam? Ecce habeo regum , lœta Savona , decus.
Qui veut nier qu'en tout heur je n'abonde , Quand en moi est l'honneur des rois du monde?
Le roi donc, en la manière susdite, convoya le roi d'Aragon jusques au dedans du château , et, eux descendus de cheval, le mena jusques en la salle, et puis conduisit la reine jusques en sa chambre; et, après quelques joyeux propos tenus entre eux, le roi avec ses gens s'en alla à son logis , et chacun des autres se retirèrent en case.
Et n'esta oublier que le roi d'Aragon, voulant montrer la grande sûreté et singulière fiance qu'il avoit du roi, ne voulût manger d'autres viandes que celles qu'il lui avoit fait IV. 9
If!
l5o CHRONIQUES
apprêter , sans vouloir être servi que par la main des officiers du roi et en sa vaisselle, dont il y en eut d'or à grande quantité, et d'argent à places couvertes. Aussi , pour sa personne et pour la reine , ne voulut avoir autres lits, ne dormir ailleurs que dedans les lits de camp et le linge que le roi avait fait apprêter pour eux au château.
Ce soir, les rois soupèrent chacun à son logis, l'un et l'autre servis d'une sorte de vin , de pareilles viandes et par mêmes officiers, c'est à savoir par les officiers du roi , qui mirent extrême diligence et toute cure pour bien servir et honorablement traiter le roi d'Aragon, car ainsi le vouloit le roi.
Après souper, les varlets de chambre du roi furent dresser la chambre et parer le lit du roi d'Aragon, lequel ne voulut qu'aucuns des siens y touchassent; ains, premier que nul desdits officiers du roi sortissent de la chambre, voulut être couché. Et ce fait, chacun se retira.
Au dedans du château, et tout autour de la chambre du roi d'Aragon , étoient les princes d'Espagne qui là étoient , comme Gonsales Ferrand , duc de Terrenove, et sa femme, le duc de Villeformose, le comte d'Arande, le marquis de Suye et aucuns autres , pour lesquels les princes et seigneurs de France avoient là fait porter et dresser de leurs lits de camp ce qu'il y en falloit, et aussi pour les dames de
DE JEAN d'aUTON. i3i
la reine, tant que chacun fut illec aussi bien couché, ou mieux par aventure, qu'il n'eût été en sa propre case.
Le roi, tantôt après souper, voulut reposer, comme celui qui tout le jour n'avèit eu passetemps que de presse et de bruit, dont étoit ennuyé et fatigué , parquoi se mit au lit pour prendre repos.
Les seigneurs et autres gentilshommes espagnols, qui étoient logés par la ville, trouvèrent leurs chambres tendues et lits de camp dressés que les François leur avoient là fait apprêter , et le banquet partout , où messire Jacques deChabannes, seigneur de La Palice, et plusieurs des capitaines françois et autres gentilshommes de la maison et des pensionnaires du roi se trouvèrent pour accueillir , traiter et festier les Espagnols, combien que, peu de temps devant ce, eussent entre eux eu mortelle guerre et à la défortune des François. Mais d'autres choses n'étoit lors nouvelle que de bien festier lesdits Espagnols ; aussi é toit-ce le plaisir du roi et courtoisie des siens : de quoi lesdits Espagnols, de ce réjouis etcontens, s'émerveillèrent , en recommandant de moult la mode libérale de France.
Le cardinal de Sainte-Praxède, légat lors en Lombardie, étoit à Savone; lequel délibéra le lendemain, jour de la fête Saint-Pierre et Saint-Paul, de chanter messe en note au
l5a CHRONIQUES
grand Dôme de Savone, pour l'honneur dii prince des apôtres, duquel étoit la grande solennité , et des deux plus grands rois de la chrétienté, qui là étoient présents; et pour ce, au matin, sur le point de huit heures, avec plusieurs des autres cardinaux qui là étoient, Bt tout plein d'évêques et autres prélats , fut prêt à dire la messe , à laquelle se voulurent ensemble trouver les rois.
Le roi d'Aragon, sachant que le roi vouloit aller à cette messe, lui voulut tenir compagnie; et lui, avec grand nombre de princes et seigneurs d'Espagne , descendit du château et s'en alla au logis du roi, qui jà étoit prêt et l'attendoit pour aller à l'église. Les archers de la garde et les Allemands étoient arrangés à deux rangs , depuis la porte de la chambre du roi jusque devant le grand autel du Dôme , pour là faire faire place et départir la presse, qui étoit moult grande. Les deux rois furent ensemble par l'espace d'une bonne heure, ou un peu plus, et là parlèrent de toute joyeuseté.
Et lorsqu'il fut temps d'aller à la messe, le roi, voyant la franchise et libéralité du roi d'Aragon, qui, sans autres otages que de la seule fiance qu'il avoiten lui, s'étoit ainsi mis entre ses mains, se délibéra lui faire tout l'honneur qu'il pourroit , et lui dit qu'il se mît devant : lequel ne voulut, disant qu'il ne
DE JEAN d'aUTON. i35
lui appartenoit , et qu'il n'iroit point. Et voyant , le roi, qu'il ne vouloit marcher, dit derechef: «Marchez devant, car si j'étois chez vous et en vos pays, sachez que je feroiscede quoi me prieriez; et pource qu'êtes en mes pays, vous en ferez ainsi, car je le veux, et si vous en prie. » Et ce dit, le roi d'Aragon se mit devant, et le roi après.
A l'issue de la porte du logis du roi, à lui se vint présenter un nommé Miquel Pastor, Catalan, capitaine de quatre galères que le roi d'Aragon avoit transmises au roi à Gênes ; lequel Pastor demanda chevalerie au roi , et qu'il lui plût le faire chevalier de sa main : ce qu'il fit volontiers, en lui baillant l'accolée, au nom du bon chevalier Saint-Georges. Et cç fait, là fut un fol, qui étoit au roi d'Aragon , lequel commença à crier à pleine tête : « 0 seigneur Miquel Pastor, le très-heureux, qui est ores fait chevalier de la main du plus noble et du plus grand roi de tout le monde ! »
Tout cela fait, les rois cheminèrent vers l'église; à leur queue, grand'suite de princes et prélats. Ainsi cheminèrent jusques à la porte de ladite église, et là se prirent, les deux rois, par les mains, le roi d'Aragon à la haute main; et cheminèrent jusque devant le grand autel, où avoit deux chaires parées, desquelles l'une étoit pour le roi , et l'autre, pour le roi d'Aragon , attouchant l'une de l'autre et d'une
même hauteur; et au-devant desdites chaires, un banc couvert de drap d'or, de la hauteur du siège desdites chaires, ou un peu plus haut, pour là dessus appuyer les rois, et eux agenouiller devant; et étoient assises icelles chaires sur main dextre, en montant audit grand autel. A main senestre , avoit une autre chaire plus haute , vis-à-vis de celles des rois , ordonnée pour le légat, cardinal de Sainte- Praxède.
Les rois furent en leurs chaires, et la messe commencée par les chantres du roi d'Aragon et aucuns de ceux du roi , qui là n'avoit mené tous les chantres de sa chapelle, pour la presse. Or, s'en alla ledit cardinal de Sainte- Praxède en ses pontificaux habits^ devant le grand autel , où illec , tout environné de prélats, fit l'introïte de sa messe, et puis se retira en sa chaire, tournant la face vers les rois; et là, tout assis, chanta la messe, jusques au Per omnia.
Du côté des rois, fut mis un grand banc de long entre le grand autel et les chaires, où furent assis : premièrement et au plus haut Charles, ducd'Alençon; après, Gonsales Ferrand; puis, le comte de Vendôme; Francisque de Gonsago , marquis de Mantoue; Jean Guillerme, marquis de Montferrat, et quelques autres seigneurs d'Espagne. De l'autre côté , étoient assis, sur un autre banc, les car-
DE JEAN d'aUTON. i55
dlnaux d'Amboise, de Narbonne, de Saint- Severin , de Finale, de Baveux et d'Alby, avec tout plein d'archevêques et évêques , qui étoient là tous droits. Tout auprès du roi , étoit debout François d'Orléans , duc de Longueville, lequel étoit au derrière de la chaire > appuyé tout encontre; aussi étoient là tout autour, Jean Stuart , duc d'Albanie; Louis d'Orléans, marquis de Rothelin; messire Charles d'Amboise, grand-maître de France; le seigneur Jean Jourdan; Jacques de Bourbon, comte de Roussillon ; messire Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice, et tous les chambellans, avec grand nombre de gentilshommes et pensionnaires. Autour du roi d'Aragon, étoient aussi grand nombre de princes et seigneurs d'Espagne. C'étoit, à bien le prendre, une assemblée digne d'admiration et de triomphe souverain.
Que fut ce? l'évangile de la messe fut dit par un évêque, qui faisoitle diacre , lequel, après ce , prit le livre ouvert au droit de l'évangile , et le porta aux rois qui étoient appuyés sur le banc, et joignant l'un de l'autre ; et premièrement, présenta l'évangile à baiser au roi, lequel l'adressa au roi d'Aragon , qui aussi le refusa; et ce voyant, l'évêque arrêta le livre ouvert entre eux deux; lesquels tous à la fois baisèrent l'évangile , l'un , d'un côté , et l'autre, de l'autre.
l56 CHRONIQUES
La paix fut pareillement portée aux rois par ledit évéque, lequel aussi la présenta premièrement au roi. Mais en fut fait comme de révangile : car, tous deux à la fois la baisèrent au pied qui étoit une croix, ayant le bas en la façon et largeur d'un pied de calice.
La messe dite, la bénédiction fut donnée par ledit cardinal de Sainte-Praxède , qui avoit là toute puissance du pape: à laquelle les rois et toute la seigneurie plièrent les genoux, et joignirent les mains.
Et après la bénédiction donnée , le cardinal d'Amboise se leva et approcha les rois, en leur disant qu'il falloit aller à Tautel pour avoir le baiser de la paix; lesquels se mirent à marcher vers l'autel ,• et le cardinal de Sainte- Praxède avança le pas vers eux, pour leur donner osmium pacis j et là, eut refus à l'honneur d'un côté et d'autre. Mais le roi, sachant l'honneur être réciproque et retourner à qui le fait, et comme étant chez lui, voulut toujours faire l'honneur au roi d'Aragon; parquoi fit signe audit cardinal qu'il s'adressât premier à lui : ce qu'il fit, puis au roi. Ce qui sembloit à plusieurs préjudicier à l'honneur de France : disant que la prééminence d'honneur sur tous les rois chrétiens appartient au roi de France comme au plus noble des humains, et qui, entre autres, est dit seul et intitulé, par prérogative et excellence, le roi
DE JEAN d'aUTON. l^j
Christianissime. Mais d'aucune chose ne peut préjudicier au roi l'honneur par lui fait à autrui libéralement, et non accepté par autorité, comme fit toujours le roi d'Aragon, qui, à tous honneurs, refusa l'avaritage, premier que l'accepter, sachant aussi que, par le maître des cérémonies à Rome, sur et devant tous autres rois chrétiens, le roi de France est le premier aux honneurs.
Pour entrer en propos, après la messe dite, les rois s'en allèrent ensemble, comme devant; et, à l'issue du Dôme, montèrent sur leurs mules et tirèrent vers le logis du roi, jusque devant la porte, où illec se départirent. Le roi s'en entra en son logis, et le roi d'Aragon s'en alla dîner au château.
Après que les rois eurent dîné chacun à son logis, lesquels encore n'avoient ensemble tenu propos que de joyeux passe-temps, pour dire de plus , sur le point de douze heures du matin , le roi , accompagné d'aucuns de ses princes et du cardinal d'Amboise, s'en alla au château voir le roi d'Aragon, lequel lui vint, à bas, au-devant. Et eux ensemble remontèrent et parlèrent en chambre, touchant aucunes choses secrètes entre eux, pour lesquelles communiquer et déduire, et que l'affaire d'entre eux requéroit quelque peu de prolixité de langage, le roi voulut que le cardinal d'Amboise, en qui se fioit de moult,
eût cette charge à mener, et à traiter, en son lieu, avec le roi d'Aragon , de la menée entre eux entreprise.Et pour ce, ledit roi d'Aragon et le cardinal d'Amboise se retirèrent dedans une chambre à part; et là, furent eux deux ensemble , par l'espace de trois grosses heures , ou plus. Et je, qui lors étois là dedans une salle avec plusieurs, et près de la porte de la chambre où se tenoit ce conseil, combien que j'eusse bonne envie de savoir du traité quelque chose; toutefois, ce fut pour moi un secret écrit en lettres fermées et un conseil célébré à porte close. Mais l'opinion de chacun étoit que là se traitoit quelque amour fraternelle, perdurable paix et sûre alliance. Que fut-ce? ledit roi d'Aragon et ledit cardinal d'Amboise, après leur conclusion faite, sortirent de la chambre , et s'en allèrent en la chambre où étoit le roi, lequel avertirent de tout ce qu'ils avoient traité et conclu. Et là, firent, les deux rois, entre eux, les promesses qu'ils voulurent, et parlèrent en secret, et premièrement de leurs affaires.
Et après ce, le roi fut deviser avec la reine d'Aragon, sa nièce, laquelle puis en emmena souper à son logis , avec grand nombre de ses dames et des seigneurs d'Espagne pour la convoyer; laquelle, après souper, remmena jusques au château. Et là, parlèrent, lui et le roi d'Aragon , assez long-temps ; puis, s'en re-
DE JEAN d'aUTON. 1 3q
tourna à son logis, où ledit roi d'Aragon le voulut reconduire ; mais ne le voulut souffrir.
Tantôt que le roi fut retourné à son logis, les capitaines des gardes furent, avec les quatre cents archers et les cent Allemands, devant et tout autour du logis du roi ; et là , assirent leurs guets , où toutes les gardes étoient toujours : ce que le roi d'Aragon et les seigneurs d'Espagne regardoient volontiers , et se mettoient aux créneaux du château tous les soirs , pour voir de là asseoir le guet; ce qu'il faisoit beau à regarder : car, selon commun dire, il n'y avoit prince en toute chrétienté qui eût telle garde et si bien ordonnée.
Nouvelles vinrent lors au roi , que la reine étoit grosse ; lesquelles nouvelles apporta un nommé messire Jean Le Roux, seigneur de la Tour, des gentilshommes de la reine , auquel le roi fit très-joyeuse chère, et fit publier les nouvelles par tous ses pays de delà les monts; dont furent faits partout les feux de joie.
La reine, qui lors étoit à Grenoble, au Dauphiné , d'heure en heure avoit nouvelles du roi, et si grande envie de le voir, qu'à touto heure lui écrivoit qu'il s'en retournât en France ; et aussi Madame Claude lui prioit, par tous messagers , qu'il s'en revînt en ses pays : parquoi lui tardoit qu'il n'étoit à chemin, disant que , tout en l'heure que le roi d'A-
l4o CHRONIQUES
ragon serdit délogé, que sans séjour se mettroit en voie.
Pour continuer propos, donc , le lendemain de la fête Saint-Pierre et Saint-Paul , qui fut le dernier jour du mois de juin, les rois ouïrent messe à part, et dînèrent chacun à son logis.
Et après dîner, le roi, avec grosse suite de seigneurie de France, fut voir le roi d'Aragon au château, où là devisèrent longuement ensemble.
Puis, la reine et ses dames furent en place pour danser. Les rois dansèrent chacun son tour; et puis, les princes étant là présents, et autres gentilshommes françois et espagnols, renforcèrent les danses. Là, menèrent, les rois et autres de leur suite, très-joyeuse vie et phtisant passe-temps, qui dura jusque sur rheure de vêpres.
Et lorsqu'il fut temps de souper, le roi en emmena à son logis le roi et la reine d'Aragon pour souper avec lui ; et lorsque tables furent couvertes, les rois et la reine lavèrent ensemble, et après fut baillé à laver à Gonsales Ferrand. L'assiette fut telle, que le roi fit mettre à l'honneur le roi d'Aragon; puis s'assit après, et la reine, ensuivant; et au bas bout du banc, fit asseoir Gonsales Ferrand. Auprès du banc, où étoient assis les rois et Gonsales, et du côté du bas bout, fut mis un autre banc et une petite table ; et là, fut assise
DE JEAN d'aUTON. j/^t
une dame d'Espagne, dame d'honneur de la reine. Durant le souper, furent là tenus maints et plaisants propos, et devisé de choses joyeuses; et les rois, très-hautement servis, car chacun mettoit diligence à ce faire. Après souper, l'eau fut apportée pour laver les mains : si se lavèrent les rois et la reine ensemble; et puis, fut baillé à laver audit Gonsales Ferrand , qui tenoit grosse gravité. Or, furent les rois à deviser là long-temps; et après, sortirent du banc, où toujours avoit demeuré ledit Gonsales , quant et eux.
Le roi d'Aragon s'enquit lors où étoit messire Berault Stuart, seigneur d'Aubigny; disant qu'il le verroit volontiers, pource qu'il le connoissoit moult bon chevalier et sap^e, et qu'autrefois l'avoit vu en Espagne et en Grenade à son secours contre les Maures, et là faire maintes pouesses; dont avoit grand' envie de le voir. Lequel seigneur d'Aubigny étoit en la ville, malade de goutte, à son logis. De quoi fut averti le roi d'Aragon, lequel dit : (( Et vraiment puisqu'il est malade, et qu'il ne peut venir ici , je Tirai voir jusques à son logis. — Or, allez, dit le roi, et cependant, je mènerai la reine à l'ébat.» Et dit à messire Gabriel deLa Châtre : «Allez avec vos cent archers conduire le roi d'Aragon jusques au logis de monseigneur d'Aubigny. » Et ce dit, le roi d'Aragon et Gonsales Ferrand, avec grosse
suite de baronnie d'Espagne et de France, et messire Gabriel de La Châtre avec ses cent archers pour le conduire , s'en alla droit au logis du seigneur d'Aubigny : lequel étoit tant pris de goutte , qu'il ne se pouvoit lever sans aide ; et lorsqu'il sut que le roi d'Aragon lui faisoit l'honneur de le venir voir jusques à son logis , se fit lever et porter en une chaire , jusques à la porte de sa chambre, où le roi d'Aragon le trouva , comme il se faisoit porter au-devant de lui jusque dehors; où , sitôt qu'il aperçut le roi d'Aragon, se fit mettre bas, le genou en terre , et dit : « Ah ! sire, et comment pourrai-je à suffire rendre grâces à votre catholique majesté, d'avoir pour moi pris la peine à venir jusques ici , quand je plutôt me devois à pieds et à mains acheminer, que vous voir prendre ce travail. Mais plaise vous savoir, sire, que l'empêchement de mon mal (qui tant ne me grève, que l'ennui de votre peine ) m'a défendu la voie et coupé le chemin et, mis en l'état que chacun me peut voir. Toutefois, sire, pour le bonheur de votre joyeuse Visitation, mon mal est tout allégé , et moi , tout sain, ce me semble.» Lors le roi d'Aragon approcha le seigneur d'Aubigny, et mit pied à terre, puis l'embrassa, en lui faisant ïwoult bonne chère et joyeux visage. Gonsales Ferrand, pareillement, et les autres seigneurs d'Espagne; qui là étoieat, lui firent grand
DE JEAN d'aUTON. jA^
honneur; et puis le roi d'Aragon le fit retourner en sa chambre et remettre au lit, où s'assit auprès de lui. Là, fut apportée la collation, où burent ensemble et ceux gui là furent présents. Le roi d'Aragon et le seigneur d'Aubigny devisèrent longuement, en parlant de leurs vieilles guerres de Grenade et de plusieurs autres bons propos et joyeuses choses; et ce fait, ledit roi d'Aragon dit adieu audit seigneur d'Aubigny, et s'en retourna au château , les archers du roi , à pied , autour de lui , et messire Gabriel de La Châtre [ auquel parla tout le long de la rue jusques au château, et lui demanda du fait et de l'état des gardes du roi et de ses gentilshommes , qu'il réputoità grande chose et triomphale ordonnance.
Tandis que le roi d'Aragon fut au logis du seigneur d'Aubigny, le roi avoit mené la reine d'Aragon, sur la marine, àl'ébat, où, des navires et galères de France et d'Espagne qui là étoient, furent tirés coups d'artillerie à l'envi; et là dedans, les matelots se jetèrent d'amont en bas, et donnèrent au roi divers passetemps; et puis, le roi , qui avoit la reine d'Ara^ gon en croupe derrière lui. Yen remmena au château, où jà étoit le roi d'Aragon, qui se trouva en la basse cour, au-devant du roi; et là , firent collation et parlèrent quelque temps ensemble; puis, chacun se retira.
Dedans les galères du roi d'Aragon , étoient lors plusieurs François tenus par force , lesquels avoient été pris durant le temps des guerres de Naples, et mis en galères : dont les aucuns furent connus et leur cas remontré au roi, qui les demanda audit roi d'Aragon; lequel les promit faire délivrer, ce qu'il fit depuis.
Après que le roi et le roi d'Aragon furent départis du château, comme j'ai dit, le roi d'Aragon transmit à Gaston, comte de Foix, son beau-frère, deu\ colliers d'or, jusquesà son logis, avec une rapière et la ceinture pour mettre en écharpe , le tout riche à merveilles : car les deux cluunes pesoient chacune mille écus, desquelles l'une étoit faite à quatre gros chaînons doubles , et l'autre, à menu ouvrage, laquelle pouvoit faire plusieurs tours autour du col; et toutes garnies de riches
pierreries.
Lorsque le roi fut retiré en sa chambre, les capitaines des gardes assirent leurs guets tout autour de sa chambre et de son logis, en manière qu'il se pouvoit dormir tout sûrement.
Aussi fut fait commandement de par le roi, à la peine de grosse amende, par toute la ville deSavone, que incontinent le jour couché, chacun chef d'hôtel eût à mettre devant sa fenêtre, sur la rue, une torche ou chandelle
DE JEAN d'aUTON. i45
àfdente,jusques au jour, afin que, de nuit, par les rues, n'y eût nulle brigue, et que nul ne pût aller ne sortir en rue qui ne fût connu et avisé : ce qui fut fait continuellement, durant le temps que le roi d'Aragon fut audit lieu de Savone; et tellement, que parla ville fai soit la nuit aussi clair, ou à peu près , que le jour.
Là n'eut, entre les François et les Espagnols, une seule question ne parole que d'amitié. Aussi avoit fait le roi défendre à tous François, à peine de la hart, de ne prendre débat ne dire paroles injurieuses auxdits Espagnols, et commandé que chacun mît peine de les bien traiter et accueillir : ce que chacun fit à son pouvoir.
Le premier jour du mois de juillet , les rois, après leur messe ouïe, dînèrent chacun à son logis; et, le vêpre venu, le roi et la reine d'x\ragon furent souper au logis du roi, où, comme devant, mit le roi d'Aragon à l'honneur, combien que toujours le refusât , le bonnet au poing , mais ainsi le falloit faire pour le mieux. A ce souper, furent les rois servis par les officiers du roi , qui très à point s'en acquittèrent, comme coutumiers de ce faire. Viandes exquises et vins délicieux furent à largesse là mis en avant , et fait entre les rois vie privée et familière, et chère joyeuse et amiable.
Messire Charles d'Amboise, grand-maître
de France et lieutenant du roî delà les monts, fit à celui soir son banquet à Gonsales Ferrand,où furent plusieurs des autres princes et seigneurs d'Espagne : pour lesquels festier et entretenir, furent là des François ceux lesquels on estinioit plus solennels et gens de fête; et entre autres y étoit messire Jacques de Chabannes , seigneur de La Palice , lequel étoit moult beau chevalier, et grand, et l'un des plus hardis et adroits, et des mieux estimés qu'on sût, que plusieurs des Espagnols qui là étoient connurent bien, car autrefois l'avoient vu en la Fouille et en des lieux où plus le doutoient à rencontrer que audit banquet, où ledit seigneur de La Palice et les autres François qui là étoient mettoient toute diligence à bien traiter et entretenir ledit Gonsales et les autres seigneurs d'Espagne. Aussi messire Charles d'Amboise , qui faisoit le banquet, leur faisoit la meilleure chère , de quoi se pouvoit aviser, et de l'honneur, ce qu'il pouvoit. A toutes ces bonnes chères, étoient gentilshommes, atitrés pour caqueter à plaisir et dire choses nouvelles et plaisantes; desquels étoient messire Mery de Rochechouart , seigneur de Mortemart, qui disoit merveilles , messire Germain de Bonneval, gouverneur de Limosin, le seigneur de Jaulys, et tout plein d'autres gentilshommes, lesquels à l'envi dirent étranges nouvelles , et
DE JEAN d'aUTON. l^J
firent nouveaux contes, et donnèrent àiceux Espagnols tant de divers passe-temps, que, après ce, disoient que onc n'a voient trouvé meilleure compagnée ne si plaisante.
Or eurent soupe les rois et la reine, et après s'en allèrent dedans un beau jardin là dedans bien clos à grosses murailles crénelées et fenêtrées au bas, par où l'on regardoit sur la mer, qui battoit de ce côté. Le roi et la reine d'Aragon , sa nièce, s'assirent dedans leurs chaires, encontre une des fenêtres qui regardoit en la mer, et là devisèrent long-temps ensemble. Le roi d'Aragon et le cardinal d'Amboise étoient aussi assis sur leurs chaires , contre une des autres fenêti es regardant sur mer, lesquels pareillement devisèrent de plusieurs choses, et longuement : où étoient assistans les cardinaux de Narbonne, de Saint-Se vérin, de Finale et d'Alby; l'archevêque de Sens, l'archevêque d'Aix, l'évêque de Paris, l'évêque de Lodève, l'évêque de Marseille , l'évêque de Sisteron et d'autres prélats et seigneurs d'Église, à grand nombre; pareillement y étoient le duc de Longueville, le duc d'Albanie, le comte de Foix , le comte de Vendôme , le marquis de Mantoue, le marquis de Montferrat ; où aussi se trouvèrent Gonsales Ferrand, messire Charles d'iVmboise , messire Jacques de Chabannes , et tous les autres Espagnols et Fran-
-fi
çois qui avoient été au banquet qu'avoit fait ledit messire Charles d'Amboise. Et ainsi , dedans celui jardin, fut là joyeusement passée la soirée, et plusieurs bons propos mis sus.
Et lorsqu'il fut heure de se retirer, le roi dit au roi d'Aragon qu'il allât devant, disant : « Je mènerai la reine après ; allez, dit-il, vous, et monseigneur le cardinal ! » Ce qu'il fit ; ledit cardinal , main à main. Et le roi prit la reine d'Aragon, à la haute main, et dit à Gonsales : « Prenez la reine à l'autre côté , seigneur Gonsales?» lequel, le bonnet au poing et le genou bas , approcha la reine et la prit à l'autre main; et ainsi s'en allèrent avec grande suite de noblesse, en marchant jusques hors la porte du logis. Là , furent mules et haquenées prêtes, pour monter les rois, les seigneurs et les dames qui étoient là. Le roi d'Aragon fut monté, et le roi aussi , lequel fit monter la reine , sa nièce , en croupe derrière lui. Les dames de la reine, et quelques autres des princes et prélats, et autres gentilshommes qui là furent, montèrent à cheval. Et ce fait, le roi et le roi d'Aragon, tous deux de front, marchèrent droit au château, et toute la seigneurie après; et eux montés amont, s'arrêtèrent au pied des degrés de l'échelle par où l'on monte en la salle du château; où le roi d'Aragon descendit de sa
DE JEAN d'aUTON. 1 49
mule, et lui-même aida à la reine, sa femme, à descendre ; et puis, ôta son bonnet de dessus le chef, en remerciant le roi de l'honneur que à lui et à la reine lui avoit plu de faire.
Quelque peu de temps parlèrent et devisèrent illec ensemble, et conclurent de tout leur affaire; et, comme fut dit, promirent l'un à l'autre de eux secourir et aider envers tous et contre tous, tant, que pour commencer, le roi d'Aragon, sachant que le roi des Romains se délibéroit de vouloir faire la guerre au roi et entrer en Lombardie, donna la charge à Gonsales Ferrand d'envoyer à Naples quérir six mille Espagnols, qu'il avoit là laissés, pour venir en Lombardie au secours du roi, si besoin en avoit.
Aussi dit le roi d'Aragon, au roi, que le lendemain , au vouloir de Dieu , se mettroit sur mer, pour s'en aller en Espagne : de quoi le roi averti , commanda à ses maîtres-d'hôtel qu'ils fissent avitailler de pain , de vins et de chairs, toutes les galères et fustes dudit roi d'Aragon, si à point, que ce fût pour le conduire, défrayer tout son train, jusques à ses pays ; et que , par toute la ville de Savone, fussent tous les Espagnols aussi défrayés.
Le roi, revenu à son logis , s'en alla prendra repos. Et chacun prit le chemin de son quartier, et se retira en case.
'Il
Br6 nomô ^'aucune i(B officictô î>c la tnûigon in roi , M(\viA^ se troucerrnt n i^amuni à ce îJOgaflc.
Tandis que les rois, que j'ai laissés en leurs chambres, reposèrent ; en continuant propos, et à celle fin aussi que tous ceux qui à ce trèsheureux et recommandable voyage de Gênes ont à la guerre et à la paix accompagné et servi le roi , ne soient, par défaut de mémoire, frustrés du loyer de l'honneur de l'affaire, et que leurs bien-faits ne soient ores méconnus, ne en l'avenir oubliés; après avoir fait récit des noms et description des faits de ceux que j'ai pu voir à l'œil en besogne, et ouï le vrai dire des uns sur l'affaire des autres, pour parler de tout, ai voulu ci nommer, des officiers et domestiques de la maison du roi , ceux qui s'ensuivent.
Premièrement , de la chapelle du roi : maître René , cardinal de Prye , maître de ladite chapelle; l'évêque de Périgueux, aumônier du roi ; frère Antoine de Furno , confesseur du roi , avec tous les chapelains et chantres de
sadite chapelle. Les chambellans : François d'Orléans, duc
de Longuevillei messire Louis de Hallwin,
DE JEAN d'aUTON. l5i
seigneur de Piennes; messire Jean d'Amboise, seigneur de Bucy; messire Beraull Stuart, seigneur d'Aubigny; messire François de Rochechouart, seigneur de Chandenier; messire Robinet de FremezfeUes; le seigneur du Bouchage, le seigneur du Coul-
dray.
Les maîtres d'hôtel: messire Charles d'Amboise, grand-maître de France; JeanGuérin, seigneur de Colombiers; messire Rigault d'Oreille , seigneur de Villeneuve ; le seigneur de Châteaudreux ; le seigneur de Luppe; le seigneur Sourdon; le gouverneur de Coucy; Georges d'Auxy; le seigneur de Beaumont ; le seigneur de Concressaut ; Louis Herpin ; le
seigneur de Brillac.
Pannetiers et varlets-tranchans : René de Cossé, premier pannetier; messire Jean de Saints, seigneur de Marigny; le seigneur de Palluau; le bailli de Caen; le seigneur d'Urtebiz , et Brillac.
Les varlets de chambre : Charles de Rochechouart, seigneur de Mon tpi peau , premier varlet de chambre; François de Crussol, seigneur de Beaudîner ; Pierre Tardes ; Guyot de la Baulme; Jean de la Loue ; maître Jacques, le chirurgien; Macé de Villebrème; Guillaume, le barbier ; Perrinet; Tenot; Nantier; Rifflart; Oudin de Montdoucet; Bigne; maître Antoine Tavart; Guillemin de Mar-
'lili
iSa CHRONIQUES
ques ; François Planchète ; Andrieu de Paule , maître de la fourrière.
De la garde-robe : Guillaume Gaspart , maître de la garde-robe ; Simon Billou , portemanteau.
Les médecins: maître Salmon, maître
André.
Maître Guillaume de Sauzay, libraire du
roi.
Les huissiers de salle : Allabre de Saule, premier huissier; Philippe de Pomperye, dit Popo; Guillaume Furet; Jean d'Orléans;
Jannot.
Les maréchaux-des-logis et les fourriers : Antoine de Pierrepont, dit d'ArizoUes, et Pierre de Montalembert, seigneur de Grandzay, maréchaux-des-logis.
Les fourriers : Jean de Foville; Henri de Mauville ; Bernard Pelletan ; Guillaume Pailler; Georges Giffart; Mathurin Richart, dit Bazoges; Jean Coptin; Jean Roux; Etienne Durant; Charles Canche; Pierre de Cordon; Hamellot; Girouart; Louis Charnier : lesquels furent audit voyage de Gênes.
JkL.
B'un prtit traité, mx V€xxl îre «f née, fuit pût ballai^, baillé larg an vol
Durant les triomphes et entrées du roi en ses villes de Lombardie, et rassemblée de lui et du roi d'Aragon, après la prise et réduction de Gênes-la-Superbe, je, lors suivant la cour partout avec mes tablettes, pour enregistrer les faits de ce temps, en tous lieux, où pou vois trouver étrangers, me retirois, pour savoir nouvelles; et tant m'en enquisaux Genevois, aux Romipètes, aux Allemands et Vénitiens, desquels a voit toujours en cour, que je sus comment Gênes se complaignoitde Rome, d'Allemagne et de Venise, pensant devoir avoir eu d'icelles secours; et comment Rome, mal contente de la prise de Gênes et de son servage, la consoloit de ce qu'elle pouvoit, comme sa confédérée amie et de nouveau alliée ; pareillement fus averti comment Allemagne à cette cause étoit trèsmutinée et marrie, prête à lui donner secours contre France, si elle eût pu; mais défaut d'argent l'arrêtoit, et gardoit d'aller avant; et aussi comme Venise , tirant au plus apparent, comme non assurée de France,
l54 CHRONIQUES
caloit la voile, et pource qu'elle ne lui pouvoit nuire, se tenoit de son parti , comme du parti des plus forts. Dont toutes ces choses ouïes et sues au vrai , sur ce, le traité qui s'ensuit, pour bailler au roi, audit lieu de Savone, composai et Fattachai à ma chronique.
Mars , ascendant en la claire maison Du àScorpion exploitant sa saison Par les degrés à son> cours ordonnés ; Ses yeux ardents , à fureur inclinés, Et la forme de sa rude figure , Jeta ça bas sur les fins de Ligure , Pour émouvoir à guerres et contents , Sa région et tous les habitants.
Lors Meptunus , gouverneur de la mer,
Fit grosses nefs et caraques armer,
Et déployer leurs trinquets et leurs voiles ,
Dont Êolus mit ses vents sur les ailes ,
Pour avancer le vélan et conduire :
Là vint Aquile arctique en la mer bruire;
Vulturne aussi , du gouffre oriental ;
Et Cercius , le vent occidental ;
Le pestiféré Auster vint du Midi ,
Sur les ondes soufflant à l'étourdi ;
Là furent tous les autres vents en troupe ,
L'un en proue , l'autre en rate et en poupe ,
Chacun aux lieux ordonnés et préfix ;
Pallinurus , Amyclas et Téphis ,
Issirent lors des paluds infernaux ,
Pour gouverner barques , fustes et naux ,
Et à leur port mener le navigage.
Près Achéron , sur le bord du rivage
De Phlégias , en profondes cavernes ,
Les Cyclopes , maréchaux des Avernes ,
Martelèrent glaives , écus et armes ;
Puis , Vulcanus , en forgeant ses alarmes ,
Gros tonnerres vomit à pleine gorge ; \
Iris aussi piques et noises forge ,
Haine et discords , en lieu de poignants dards ,
Pour convier en guerre les soudards ;
Après survint Érithoine tout prêt ,
Qui de curres avoit fait grand apprêt,
Pour charrier au besoin le sommage ,
Et aux vainqueurs faire honneur et hommage ;
Puis , Bellona fit corner sa buccine ,
Tant, qu'Hercules fut quérir Proserpine ,
Et délivrer des ongles de Pluto ,
Cerberus , Mort , Mégère et Alecto ;
Du Labyrinthe issit le Minotaure ,
Accompagné de Nessus le centaure ,
Et de Milon , attendant sur les stades
Les griefs efforts des monts Olympiades :
Ce qui à clair signifie et démontre
Que la guerre veut là faire sa montre.
Que fut ce? lors , séditions civiles.
Les Ligures eurent emmi leurs villes , Tant , que les uns les autres exilèrent Et les maisons l'un à l'autre pillèrent ; Puis , voulurent les Gaulois débeller.
Et contre tous de fait se rebeller, Combien que au roi eussent devant promis D'être à jamais ses sujets et amis :
Parquoi fut dit , et par lui arrêté , Qu'il assaudroit la superbe cité.
Si s'adressa avecque son effort Vers celle part , où se trouva si fort , Qu'il s'en alla devant Gênes loger, Que fit par mer et par terre assiéger.
l56 CHRONIQUES
Prit SUT ses monts , malgré tous les renforts
Des Genevois, leurs bastions et forts,
Et par deux fois, à rangée bataille ,
Ses ennemis vainquit et mit à taille ;
Dont se rendit à lui Gênes craintive,
La hart au col , comme pauvre captive :
Laquelle prit à merci sous sa main ,
En lui montrant son vouloir très-humain ,
Sans la vouloir subvertir ne détruire ,
Mais doucement la soumettre et réduire ,
Combien qu'elle eût faute commise telle
Que desservit punition mortelle ;
Pour ce , lui fit toutes ses armes rendre ,
Et puis voulut hommage d'elle prendre
En son palais , assis en royal siège ,
Où fit brûler son premier privilège j
Après , soumit à son royal pouvoir.
Son domaine , seigneurie et devoir,
Et si la fit si bien fortifier.
Que d'elle plus ne se dut défier.
Ce fait , tous ceux dont étoit alliée, En la voyant ainsi prise et liée.
Comme tristes et dolents de l'aûàire , Chacun à part en voulut son deuil faire : Rome en parloit comme très-cou rroucée ; Allemagne s'en douloit en pensée ; Venise avoit, sur ce, paroles feintes ^ Autres terres et seigneuries maintes Des Itales et étranges pays , Furent, de ce, peureux et ébahis.
Dont je, qui lors les gestes écrivois De nos François , ainsi que j'en savois , Suivant le roi toute part, à l'aller Et au venir , écoutant à parler L'un et l'autre pour nouvelles savoir,
liililyiL
DE JEAN DAUTON.
Ce que j'en pus entendre, ouïr et voir, Et recueillir au plus près de l'effet , J'ai mis ici, en mémoire du fait.