NICOLAS DE X.ANGES
Son très-humble serviteur*
Monseigneur, étant le mois d'octobre dernier aux chauïps en ma maison de Laval, j'y trouvis, de reste du ravage qui y a été fait nonobstant votre sauvegarde, un livre pérégrin de l'histoire du roi Louis douzième, composé par père Humbert Vellay, et le nomme Épitome ou Abrégé (je l'appelle pérégrîn parce que l'auteur et son ouvrage ont été fort
peu connus); et d'autant plus que je savois qu'il étoit natif de Savoie et avoit continuellement servi ce bon prince, dès sa jeunesse, et fait un Diaire ou Éphémère de tout ce que son maître faisoit et exploitoit par chacun jour (lequel j'ai vu écrit à la main), et qu'il étoit tenu pour fort homme de bien, père spirituel de ce bon roi, ne l'avoit jamais abandonné en ses voyages, et étoit de son conseil plus étroit; j'estimai , attendu ses rares qualités, que foi lui devoit être ajoutée autant et plus qu'à aucun autre, jointque je trouvois son style latin , encore que grossier, sans fard , flatterie ni déguisement: que fut cause que, ayant pris plaisir singulier à la lecture de cette histoire, je la remis en vulgaire françois; y ayant aussi admiré la fortune de ce bon prince , qui avoit toujours été aidée et accompagnée de sa singulière vertu et bonté : pour raison de quoi , il est tenu et réputé le plus grand et magnanime de tous ceux qui sont issus du roi saint Louis. Et de fait, il fut très-grand justicier, qu'est la première partie nécessaire à un prince souverain , comme représentant Dieu en terre au gouvernement qui lui est par sa divinité commis de ses peuples et régions; il fut infiniment débonnaire et amateur de son peuple, comme pour le semblable il étoit honoré, obéi, respecté et vénéré de tous ses sujets, et quelques grands affaires
qu'il ait eus, il a prins peine de le soulager, et empêché qu'il ne fût opprimé de subsides et tailles extraordinaires, et par les gens de guerre : que fut cause que, entre tous les autres rois ses devanciers, il mérita ce beau nom et titre de Père du Peuple, Il étoit fort religieux, et toujours avoit été accompagné, au fait des armes , de bons et loyaux princes et noblesse avec lesquels il mit à exécution plusieurs grands faits d'armes; et néanmoins, pour le soulagement du royaume et de ses sujets, il avoit été toujours désireux de la paix, union et concorde, sachant et ayant ordinairement en ses communs devis ce propos « que la paix apportoit de grands fruits et étoit le plus grand bien que Dieu pût envoyer à ses créatures; et la guerre, tous maux, calamités et pauvretés qui se pourroient excogiter, la ruine et extermination des bons et promotion et avancement des méchants; » remettant devant ses yeux la plaie qu'avoit faite en cet état la guerre appelée du Bien-public du temps du roi Louis onzième, pour avoir icelle mis en danger le royaume, par la division des sujets, d'une entière ruine et extermination. Il étoit fort catholique et fit de grands progrès pour le soutènement, manutention et avancement de l'Eglise romaine, et n'eut onc son esprit tourné à la vengeance, quelque occasion que s'en fut présentée , et disoit
II
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u que c'étoit honnir et maculer le cœur d un prince généreux, que dy laisser entrer et • prendre pied ce monstre infernal de vengeance qui le pouvoit détourner et reculer de tous autres desseins vertueux. » Ce qu'il montra par effet à ceux d'Orléans qui Tavoient grandement offensé avant qu'il fût parvenu à la couronne, et auxquels lui en demandant pardon, il répondit ce grand apophthegme qui lui est péculier , u qu'il ne seroit décent et à honneur à un roi de France de venger les querelles, indignations et inimitiés d'un duc d'Orléans, et qu'il oublioit le passé et les retenoit pour ses bons et loyaux sujets. .) Il étoit grandement libéral et clément, que sont les deux principales grâces et dons de Dieu, que Cicéro requiert aux princes souverains.
Tout ce que dessus résulte de son histoire décrite par plusieurs grands personnages comme Gaguin, notre auteur et autres /'et d'autant, Monseigneur, que ce bon et vertueux prince étoit votre bisaïeul maternel duquel vous êtes descendu en droite ligne, et que ceux qui ont vu les portraits de son jeune âge qui se trouvent en plusieurs cabinets des seigneurs de ce temps, disent que votre excellence rapporte la vraie effigie et ressemblance de sa Majesté; et ceux qui vous considèrent de plus près et vous observent tiennent que vous êtes entièrement imitateur de ses héroïques
vertus et royales qualités; et avez cette même promptitude d'esprit, de laquelle il étoit doué, de savoir augurer par une grand'providence et prévenir les choses à venir, et par ce moyen prévenir les inconvénients auxquels on peut tomber, et ce, par votre sage prévoyance et dextérité. Un chacun a opinion que ce beau nom et caractère de Père du Peuple, qui vous est héréditaire , vous sera de nouveau acquis par votre sagesse, prudence, magnanimité et débonnaireté : lequel est plus à estimer, envers Dieu et son peuple, que toutes les grandeurs, royaumes, empires, monarchies et béatitudes de ce monde mortel. Je vous envoie donc. Monseigneur, ce petit abrégé pour témoignage de mon entière affection et service que je vous ai à jamais voués, et comme le vous assura madame de Nemours votre mère , lorsqu'à Blois je fus avec plusieurs autres de notre province vous féliciter, et madite dame, de ce que le feu roi vous avoit remis le gouvernement de Lyonnois; et quand elle vous assura du service fidèle que j'avois continuellement fait à feu monseigneur votre père. Dieu me fasse la grâce de le pouvoir continuer à votre Excellence, comme j'en ai toute volonté et affection! Monseigneur, je supphe le Créateur vous donner, en heureuse santé, longue vie !
De Trévols, ce sixième de novembre 1592.
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