‹ Chroniques [microform]Chapitre 4 sur 74 · P. L. JACOB · texte numérisé non relu

P. L. JACOB

Di:

PRKMIERE PARTIE.

LA CONQUÊTE DE MILAi\.

• Considérant l'exceltation et gloire des humains antiques au noble exercice des armes avoir eu commencement et moyen et perpétué leur fin , et en la riche mine de vertueuse prouesse, les incomparables trésors d'honneur immortel et heureuse renommée encherchés et trouvés, et les faits commémorables d'iceux par les écrits des historiographes et chroniqueurs aux yeux des vivants clairement démontrés, et aussi au service de l'affaire commun le glaive m'étre interdit et mis hors la main ; pour toutefois à vie oiseuse vouloir tourner le dos et faire quelque recueil et amas du relief et rémanent du los victorieux que par les

Itales les François auroient semé, yu que par

effori de , malH ctrmce favoriser ne les peux: d'encre et de papier ai selon mon pouvoir délibéré leur donner quelque secours , sachant , selon la teneur des histoires grecques et romaines, la plume des poètes diserts et élégants orateurs d'Athènes et de Rome moins d'aide n'avoir fait à la chose publique que la lance des plus hardis combatteurs. A celle fin donc que ^^ mémoire des faits louables et gestes reluisans des hommes vertueux , par longue succession de temps ou défaut de mettre main àla plume, ne soit obscurcie ou du tout éteinte , tant que clairement à la connoissance des humains futurs apparoître ne puisse, je, très-lointain imitateur de l'art oratoire , ai osé présumer d'écrire et rédiger par lettres partie des actes florissants et œuvres recommandables des victorieux François , par eux faites en la conquête de la duché de Milan.

En l'an de grâce mil quatre cent quatre-vingtdix-neuf, tout ainsi comme à l'œil j'ai pu voir et connoître une partie des choses, et l'autre entendre et savoir par le rapport des conducteurs et acteurs des œuvres militaires , pour icelles découvrir aux vivants qui ne les sauront, et aux futurs qui ne les auront vues éclaircir, tant que l'exaltation du royaume très-pieux et triomphe du sceptre liligérant de France soit en commémoration éterne, et aussi pour perpétuer un spectacle apparent des

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collaudableslabeursdeceuxquidetitresd'honneur sont dignes, afin que leurs bienfaits puissent à eux profiter et exemplifier aux autres (car louanges honorables se doivent seulement attribuer à ceux dûment les méritant), et ouvrir le passage d'honneur à ceux qui les chemins de vertus voudront ensuivre, et aussi la mémoire de ceux qui en silence passent leur temps, avec sons de cloches faire dépérir. Or, afin que continuation de paroles empruntées tant ne m'écarte ou transporte le sens que syncoper me fasse le récit de la Conquête par ci-devant encommencé , mais, pour rentrer au propos aflerent à la matière sur ce requise et démontrer clairement le droit et titre que ceux de la maison d'Orléans sur la duché de Milan demandent, quelque peu de la généalogie d'iceux toucher est requis, combien que la chose soit tant éclaircie et de preuve n'ait nul besoin. Sans plus allonger le compte de mots perdus ne plus bas en chercher la tige où les ceps et rais des antiques lignées des prétérits ont pris origine; ains, pour accélérer mon œuvre et pour suivre le propos de mon intention à bref parler, chacun doit savoir que feu monseigneur le duc Louis d'Orléans, frère du roi Charles sixième, aïeul du roi Louis douzième qui à présent est , dame Valentine , fille du duc Jehan Galéas , premier duc de Milan , épousa, à laquelle par con~

trat de mariage donna celui Galéas quatre cent mille ducats et la comté d'Ast, et avec ce, voulut et ordonnaque s'il décédoit sans hoirs mâles

de lui procréés, que, de la duché de Milan , à cause d'icelui mariage, à monseigneur le duc d'Orléans et aux siens fût foit domaine propriétaire. Toutefois eut celui duc Galéas un fils nommé Philippe-Marie, lequel, par décès paternel , à la duché succéda, et sans aucuns hoirs légitimes ne autres, fors une seule fille dégénérée descendue de lui inféconde, décéda; après la mort duquel les Vénitiens , comme ambitieux de seigneurir, cuidant la duché, de prince dénuée, voulurent sur elle prendre tout le droit que force leur y pourroit donner, supposé qu'à la maison d'Orléans dûment en appartînt le jouir.

Or advint, après le décès du duc Philippe, ainsi que Venise voulut gagner pays sur Milan, que, par subtile usurpation et voie hostile, un nommé Francisque Sforce , du vil métier de toucher le haras de muleterie , sous le potestat des Vénitiens, monte au degré de général capitanéat (de la lignée duquel soit dit être venu le seigneur Ludovic) ; sous ombre de vouloir subjuguer la duché de Milan à la seigneurie de Venise , partie des villes et châteaux à son profit conquit et à poste mit gens d'armes et garnisons dedans; et le rémanent des places et pays de la duché à lui se rendit,

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moyennant ce qu'il épousât Blanche, fille bâtarde du duc Philippe-Marie, laquelle ne devoit selon tout droit à la duché de Milan succéder, mais seulement appartenoit à monseigneur le duc d'Orléans, à cause de madame Valentine , fille du duc Jehan Galéas, duc de Milan, comme ci-dessus est récité. Toutefois Francisque Sforce et les siens , par l'espace de soixante ans ou plus, en fausses enseignes ont la duché possédée et maintenue; mais n'eussent été les cruentes et luctueuses guerres que les Anglois, ennemis anciens de la France, faisoient lors en Normandie , en Guyenne et par toute la Gaule, et aussi l'empêchement de la longue prison en quoi fut par otage en Angleterre détenu monseigneur le duc Charles d'Orléans dernier mort , père du roi vivant , par les prédécesseurs du seigneur Ludovic, si longs jours n'eût été la duché de Milan en paix occupée. Mais Fortune perverse, qui toujours décheville l'axil de sa roue contre l'heur des plus vertueux , voulut les ans florissants du tant noble et 'excellent prince en captivité prétérir; par quoi les usurpateurs, durant ce temps , eurent le don de tranquille repos , et jusques à ce que le roi moderne qui de la maison d'Orléans est issu vînt par la mort de son feu père à icelle succéder, lequel depuis, moult vigoureusement, et lui étant seulement simple duc, a souventes fois bonne guerre faite

à ses ennemis, et comme un preux ÂnnibaU nonobstant les assauts de fortune, les monts passés et repassés.

Après que Tordonnance divine eut par les Fatales mandé son pouvoir irrévocable sur Tintérit décessif du feu roi Charles magnanime exécuter, et que le sceptre royal de France en la main du roi Louis le Triomphant fut mis , comme de celui qui directement porter le devoitet à la couronne succéder, les Etats tenus et arrêtés , l'Église unie et pacifiée , Noblesse exhaussée et magnifiée. Labeur soulagé et soutenu, et en somme, tous les impétueux vents de guerre en France tranquillisés et adoucis, par le vouloir et commandement du roi et Favis et conseil des sages ; pour la conquête de Milan finir et terminer, fut transmis et ei^oyé outre les monts le très-noble exertîîte de France, et pour icelui conduire et mener sous la charge du comte de Ligny, du seigneur Jehan Jacques et du seigneur d'Aubigny, lieutenants - généraux du roi, furent ordonnés plusieurs bons capitaines, lieutenants, commissaires, hérauts d'armes, et autres officiers très - excellents et bien instruits et exercités aux armes , et aussi pour la conduite de Fartillerie et autres charrois , tant d'autres maîtres, chefs, prévôts, contrôleurs et gouverneurs suffisants à ce que le voyage par défaut de bonnes guides ne pouvoit

en arrière demeurer. Moult étoit belle chose à voir et merveilleuse à imaginer la puissance V/ de France, où tant de jeunes gentilshommes et autres forts et adroits voulant leur valeur amplifier et à qui mieux pour honneur acquérir, au service du roi leur pouvoir évertuer ! Comme il n'y avoit nul qui en cette afi'aire n'eût parfaite envie de soi bien montrer, et pensant avoir la bataille, chacun s'étoit mis à l'avantage en point, ce que faire dévoient,car, aux hommes armés, à fortes places et cauteleux ennemi avoient à besogner. Description plus ample devrois bien faire de la quantité de l'armée , mais non ferai , doutant, par trop élargir le conte, les oyants à ennui provoquer.

Mais que que soit, seize cents hommes d'armes d'ordonnance y avoit , tous les pensionnaires-gentilshommes , archers de la garde du roi , et ceux de l'hôtel de la reine en moult triomphant arroi , et y étoit en somme toute la fleur de la chevalerie et noblesse de France avec telle bande de Normands, Picards, Suisses , Gascons , Savoisiens et autres nations de Gaule , que qui à un les eût voulu tous nombrer, plutôt eût trouvé commencementd'ennui que fin de compte; et qui aux rais du soleil eût vu les armes reluire, les étendards au vent branler, les gros chevaux aux champs bondir, et faire carrière à toutes mains, tant de lances.

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pîqties, hallebardes et autres enseignes de guerre par chemin, tant de gens d'armes, piétons, artillerie et charrois en avant marcher, bien eût pu dire sûrement qu'assez de force Y avoit pour tout le monde conquérir.

Le roi, voulant voir passer ses gens d'armes et mettre larmée aux champs , sur la fin du mois de juin , entra dans la ville de Lyon sur le Rhône , où illec vit Tordre et police de son ost, la montre de ses soudards et nombre d'iceux, et premier qu'il départit delà ville, tout son arroi fut à chemin; et puis sur la fin du mois de juillet s'en retourna en poste à Romorantin pour voir la reine qui là étoit.

Ores s'en va la bruyant' gendarmée de France, les dangereux détroits des liauts monts de Savoie traversant, faisant des lieux inaccessibles chemins errants, les finset mètes de la duché de Milan toujours approchant, en tel arroi que désordre n'y avoit lieu ; et bien fut une chose prochaine de merveilles ,1e charroi de tant et si grosses pièces d'artillerie qui par-dessus la croupe des montagnes si sainement fut conduit que par défaut de marcher l'ost un tout seul jour n'en retarda. Que dirai-je de plus, si ce n'est que le voyage fut si biief qu'en moins de quinze jours, de Lyon en Ast , fut l'armée avec tout son arroi.

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Long-temps d'avant que les François fussent aux champs, bien étoit le seigneur Ludovic averti de la venue d'iceux, et bonne peine avoit prise à bien fortifier et remparer ses villes, places, et mêmement La Roque, Non , Valence , Tortone , Alexandrie , et autres de frontière où grosses garnisons de soudards avoit mis avec force traits et bonne artillerie et tant de boulevards, tours, fossés, palis et autres défenses nécessaires pour attendre et soutenir sièges et assauts, que bien pensoit Ludovic les places et forts à tous humains être inexpugnables; et avec ce, telle puissance de Lombards, Albanois, Bourguignons, Allemands et autres nations étranges avoit à sa paie, que bien se vantoit toute l'armée de France aux champs attendre, à la force d'icelle résister.

Ores mets-je le compte du More et de ses estradiots à part, et m'en reviens à l'armée des François, qui en la ville d'Ast tenoit consistoire sur l'alfaire de la guerre, où maint différent propos est mis sur le bureau. Toutefois par conclusion fut dit et avisé que, premier que mettre le glaive en œuvre, on envoieroit

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sommer La Roque , assez bonne ville et château moultfort, laquelle ville étoitd' Ast la plus prochaine, et de fait y fut transmis un héraut d'armes, lequel très-bien fit son message selon ce qu'en charge lui etoit, auquel pour toute réponse fut dit par ceux du dedans que bien se garderoient de la fureur des François , et que si nuls d'eux étoient si osés les guerroyer, que tellement pensoient soi gouverner et en manière garder leur place que les assaillants y auroient honte et dommage , et les défendeurs honneur et profit. Ainsi s'en revint le héraut vers les lieutenants du roi et capitaines de l'armée pour iceux avertir de la réponse, laquelle, faite et ouïe, fut par le conseil ordonné que le jour ensuivant on se mettroit aux champs , et que La Roque seroit assiégée. Le sire d'Aubigny, qui l'un des chefs de l'armée étoit , tant grief et mal de sa personne pour lors se trouvoit, que sans grand hasard, sur sa vie aventurer, ne pouvoit à cheval monter ne suivre l'ost; par quoi, malgré lui et contre son vouloir, entre les mains des médecins en Ast fut contraint de demeurer, et là pria Charles d'Amboise , grand - maître de France, que durant sa maladie du faix de la guerre le voulsît décharger, ce que volontiers voulut faire , voyant la charge plus honorable que pondéreuse. Or, revenons à l'armée, qui n'attendoit que la nuit à passer pour ou-

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vrir l'huis à la guerre et l'envoyer aux champs. Sitôt que ténèbre nocturne eut donné lieu à clarté matutine et le jour parut, trompettes sonnèrent, artillerie et autre charroi se mit à chemin ; et sur le point de huit heures, étendards furent dépliés et mis au vent , gens d'armes montés à cheval, et l'armée prit la voie droit à La Roque, et entour onze ou douze heures de jour, fut le camp si près logé de la ville , que un archer d'illec tout à l'aise eût tiré dedans une flèche.

Ceux de la place, voyant la manière des François qui tant près de leur fbrt si soudain avoient planté leurs étendards et assis leur camp, trouvèrent la façon bien étrange et moult différente à la coutume des sièges des Itales, qui grandes admirations et longues cérémonies ont pour telles choses faire, et ne furent pas bien du tout assurés. Toutefois tinrent bon semblant, et tirèrent quelques faucons à la volée par-dessus le camp et au travers sans faire que bien peu de mal; et aussi tirèrent les canonniers françois quelques moyennes pièces d'artillerie, en attendant la nuit à venir pour le surplus approcher et asseoir. Ainsi se passa le jour tant que le soleil retira ses rais en la région d'Occident, et sur l'heure du premier gallicante, que toutes choses tiennent silence, furent faites les approches et assise l'artillerie si près des fossés de la

ville, qu'on eût pu de là, avec la main, jeter une pierre dedans , et avec ce , bonnes tranchées et forts taudis furent faits pour la sûreté de rartillerie. Sitôt qu'il fut jour éclairci, canonniers commencèrent à décharger canons et faucons contre murs et boulevards, et ceux de la place à tirer aussi moult aigrement au travers du camp et par-dessus les tranchées. Somme, d'un coté et d autre y eut bonne batterie, mais non pas d'une égale force; car en moins de cinq heures plus de soixante brasses de leurs murailles furent ruées par terre , et leurs forts et défenses percés en tous endroits. Voyant ceux de la ville que plus ne pouvoient soutenir ne porter les grands coups qu'on leur donnoit , doutant aussi que la place d'assaut on n'emportât, sur les deux heures après midi parlementèrent; et, ainsi qu'on traitoit de l'entrée , soudainement les gens de pied se jetèrent à la brèche, et tous à la foule entrèrent dedans , et eux ainsi entrés prirent le château d'assaut et tuèrent tous les soudards de Ludovic et grand' partie de ceux de la ville, et après ce , pillèrent tout , puis firent courir le feu par les maisons , et s'en retournèrent au camp avec leur butin , et de ce lieu pour ce jour ne délogèrent les gens d'armes.

Cammcnt Vion fut prise.

Après la prise de La Roque, fut pareillement envoyé sommer Non, une autre trèsbonne ville et forte , et château moult avantageux , près de deux milles entour de La Roque : laquelle ne se voulut pareillement rendre ne soumettre en l'obéissance du roi. Mais avec moult fière contenance dirent ceux qui la place gardoient, que rien ne doutoient le pouvoir des François, et que qui lesassaûdroit > telle diligence mettroient à eux si bien défendre et garder, que la force leur en demeureroit. Ainsi donc , ouï le dire affectueux , et connue l'obstination de leur propos, là droit à chemin se mit larmée, et passa une petite rivière qui à demi-mille de la ville étoit , et là séjourna jusques au lendemain, qui étoit la vigile de l'Assomption Notre-Dame ; et ce jour fut assis le camp au plein d'une petite vallée, dedans un marais presque à touchant de la ville, et la nuit après, furent faites les approches et alfutée l'artillerie si près des murailles, qu'on pouvoit ouïr tout à clair ce que les guets du dedans disoient l'un à l'autre.

Le jour ensuivant, qui étoit la fête solennelle de Notre-Dame , pour l'honneur d'icelle

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ne fut oncques tiré , ou que que soit bien peu. Le lendemain au plus matin, le tonnerre de Fartillerie commença à bruire et tempêter par la région de l'air, et comme un tourbillon vorap^ineux à sous-marcher et mettre par terre tout ce qui au-devant se trouve, et tellement que tours , boulevards , murailles et créneaux, à force de tous côtés trébuchèrent , et si menu, qu'entour trois heures après midi fut la batterie tant avancée, que chacun se mit à porter fagots pour combler les fossés et donner Tassant ; car l'ouverture étoit si grande et la muraille battue si près de terre, qu'on pouvoit clairement du dehors voir aller et venir les gens par les rues.

Toujours tinrent ceux du château , et faisoient bonne défense, ce que de léger pouvoient bien faire; car leur fort étoit assis sur un haut mont et tant avantageux qu'à bien de tous côtés l'aviser, à malaisée place à prendre ressembloit. Grand' force artillerie et plus de quatre cents soudards dedans y avoit, et avec ce, l'avenue et entrée d'icelui si très-pénible, que avec cordes et autres aides ou que que soit, seul à seul par un chemin étroit et droit comme une muraille monter y falloit. Somme, c'étoit l'une des plus fortes places de la duché

de Milan.

Pour ensuivre mon propos , à l'heure qu'on voulut donner Tassant , voyant ceux de la ville

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que plus n'en pou voient , comme gens qui veulent défier fortune et désespérés, soufflèrent le feu par leurs maisons, puis se cuidèrent retirer au château pour eux sauver. Mais la bande du seigneur de Normanville et aucuns Picards avec les cent Allemands du roi , les archers d'Aubert du Rousset, et autres armés légèrement, par la brèche entrèrent dans la ville et sitôt poursuivirent ceux qui vers le fort s'enfuyoient , que à l'entrée du premier pont les attendirent. Toutefois gagnèrent ceux de la ville la place et fermèrent les portes. Les François qui , de si près qu'avez ouï , les chassoient avec lances, piques, haches, hallebardes et autre force de guerre, commencèrent à rompre portes et fenêtres, couper chaînes et barrières et faire grands efforts contre la place; ceux de l'autre part , à tirer grosses pierres et tirer force traits et artillerie contre ceux qui ainsi les assailloient. Le maître de l'artillerie de France, qui l'assaut regardoit, voyant que ceux du dedans défendoient l'entrée, vint affûter quatre ou cinq faucons contre leurs défenses, et là commencer à tirer de telle sorte que nul d'eux n'osoit Tœil montrer qui ne fût emporté. Ainsi furent contraints à abandonner leurs repaires et le demeurant de leur affaire mettre entre les mains de malheureuse destinée. Somme , eux voyant défiés et assaillis de danger tant mortel, ne surent que faire, si n'est

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soi jeter par les fenêtres et avec cordes et échelles descendre et crier : France ! France ! pour cuider la dureté du glaive amollir et leurs vies respiter. Mais le château fut pris d'assaut, et tous ceux qui dedans étoient découpés et tranchés , sans qu'un tout seul en réchappât, hors le capitaine de la place, qui fut pris par ceux d'Auhert du llousset, et envoyé en Ast prisonnier. Après la prise de la ville et château, etoccision faite, fut dit par commune estimation que de huit à neuf cents hommes lombards avoicnt ce jour été mis à l'épée. Ainsi fut la ville de Non prise d'assaut, pillée , détruite et mise en cendres. A six ou sept milles de Non étoit une autre bonne ville nommée Valence, grande et bien peuplée, de gros boulevards de terre massifs et bien percés , de bonnes grosses tours et fortes murailles, de grands fossés profonds , d'artillerie , vivres , soudards et toute défense de guerre moult bien fortifiée, qui en trois ou quatre heures pouvoit d'Alexandrie avoir secours; et presque à mi-voie des deux villes de Valence et Alexandrie , un assez fort château et grosse bourgade y avoit surune petite rivière où la garnison d'Alexandrie pouvoit (liire embûches et retraites, et souvent aux François donner alarmes et escarmouches.

Par quoi fut avisé que celui château, premier que aller en avant , seroit assiégé , ce qui fut fait; et sitôt que le camp fut logé devant la

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place , estradiots commencèrent à buffe ter autour de l'ost, mais tantôt furent si rudement envoyés, que bien métier leur fut que leurs chevaux eussent bon éperon , et que point ne fussent rétifs. Ceux de la place voyant le siép^e si près d'eux et le hasard de leurs vies entre les

mainsdepervers8Fortune,doutantaussi qu'on ne les traitât comme ceux de La Roque et de Non, apportèrent les clefs du château et furent pour l'heure bons François. Là séjourna l'ost pour la nuit, et le lendemain vers Valence prit la voie. Ce jour, sur les neuf ou dix heures, ainsi que l'armée marchoit en avant et approchoit Valence, sept ou huit cents chevaux, estraaiots, et autres qui d'Alexandrie étoient sortis, se vinrent présenter devant la bataille que le comte deLigny conduisoit, près de la longueur deux fois d'une pique, en bon ordre et faisant mine assurée, et prêts de ceux adresser qui désordre voudroient tenir. Toutefois voyant, le comtedeLigny qui chef de l'armée étoit, la manière de ces Albanois, et que sans escarmoucher ne les falloit laisser, ordonna que le seigneur de La Palice avec cinquante hommes d\irmes des siens et ceux du seigneur de Myolans donneroient dedans, et tout en l'heure, fut faite la charge si rude, qu'estradiots prirent chemin, et pour tirer au loin ceux qui les su i voient, firent long-temps manière de fuite ; et eux voyant leur avantage.

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tous ensemble tournèrent sur queue , et bientôt retournèrent ceux qui les avoient chassés, et fut illec le lieutenant du seigneur de Myolans, de deux estradiots tellement pressé , que si tôt n'eût été secouru, en grand hasard étoit de faire un voyage en Albanie. Toujours escarmouchoient estradiots à force avec les François, lesquels aussi à la pointe de leur lance et de si près les cherchoient, que pour fuir le choc ne savoient de quel côté tourner le pavois. Toutefois si bien savoient iceux Albanois leurs fuites et recharges conduire et mener (supposé que vêtus fussent légèrement), qu'à la fois aux mieux armés montroient le chemin de la retraite ; et vue leur façon de faire, fut par le comte de Ligny avisé qu'on leur donneroit bien étroit , et lui avec le surplus de la bataille là se vient adresser ; mais sitôt qu'estradiots virent donner des éperons et baisser lances , sans coup attendre, tournèrent le dos et prirent la fuite. Comme on leur donna la chasse moult tôt , et furent suivis plus d'un mille et demi et faisant toujours fuite de loup ; car à leur retraite , donnoient souvent sur quelqu'un, et au fuir si légèrement jouoient du pied leurs chevaux, que grand excès étoit à ceux de France d'entreprendre leur couper chemin ; toutefois aucuns estradiots y demeurèrent , et quelques-uns des manents furent blessés. Ainsi se départirent

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François et Albanois, sans guère de perte et moins de gain y avoir. Toujours marchoit armée, et Valence approchoit, et tant que bientôt après midi gens d'armes et artillerie à un jet d'arc de la ville arrivèrent, et là furent assis et aifûtés cinq ou six canons et faucons et tires contre la place quelques coups; mais ceux du dedans ne voulurent attendre que autres assauts on leur fit , et doutant plus grand dommage encourir, sur le soir parlementèrent, et au matin se rendirent les soudards a la volonté des lieutenants du roi lesquels un bâton blanc au poing les envoyèrent et ceux de la ville baillèrent les clefs , et, leurs bagues sauves, se soumirent sans nulle'autre défense faire.

Pour toujours à la conquête de Milan brièvement procéder, et ensuivre le commencement d icelle à qui assez douce et favorable avoit ete dame Fortune , après la réduction de Valence, l'armée prit les champs en adressant son arroi vers la cité de Tortone, laquelle trouva par saine opinion que attendre le sié^e des François et l'assaut d'iceux, plus dommageable assez lui seroit , que pour soi rendre à eux, reproche diffamable.

Ainsi donc comme ceux qui sur toutes choses ont leur profit pour recommandé, querant avoir leur robe en sûreté et vies sauves les plus solennels messires de la ville envoyé'

rent faire l'obéissance et rendre les clefs. Après que Tortone fut soumise, • plusieurs autres bonnes villes et châteaux, comme Encise, Solère, Fulgurose, Monte, Castel, Voguère, Nove , et autres fortes places de la duché , sansautrement attendre d'eux approcher l'armée, au roi se rendirent, et de là en avant, grand'force vivres apportèrent en Tost.

Souventesfois firent nos gens courses et algarades devant la cité d'Alexandrie pour voir et connoître la manière et puissance de ceux qui dedans étoient, lesquels sortoient souvent, mais guère n'éloignoient Tombre de leurs barrières pour doute d'embûche, et aussi que par soin laborieux à la garde et fortification de leur place avoient à entendre, comme de celle qui après Milan extrême refuge et attente singulière du seigneur Ludovic étoit. De jour en jour marchoit l'ost en avant, et par le marquisat de Montferrat branloit son charroi , où aucunes des villes firent refus de l'entrée et différence de bailler vivres ; par quoi fut parler au marquis le comte de Ligny , qui en telle sorte lui bailla son défaut pour entendre, que de là en avant eut plus de crainte de déplaire aux François que volonté d'ennui leur prochasser.

Ainsi passa l'exercite de Gaule par le pays du marquisat, tirant à quartier d'Alexandrie, et outre cinq ou six milles où illec aucunes

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places, qui entre Pavie et Alexandrie étoient, se rendirent et apportèrent les clefs.

Afin que les vivres qui de Valence, Tortone et autres villes conquises alloient à l'ost , et les passages des enviions , par les gens d'armes d'Alexandrie ne fussent empêchés, dedans une ville du marquisat, nommée Félissan , furent laissés le grand-écuyer, le seigneur de Châtillon, le sénéchal d'Armagnac, avec leurs bandes, où par un temps séjournèrent, et n'étoit jour qu'on fît saillies et escarmouches , et à toutes heures étoient estradiots sur les champs , qui nuit et jour comme corps fantastiques bi anloient en l'air, et prenoient parfois quelques gens de pied ou autres mal accompagnés.

Au déloger de Félissan, ne furent gens d'armes si tôt à chemin , que cinq ou six cents Albanois ne fussent sur les champs , et voulurent adresser vers le bagage; mais on leur envoya au devant cent ou six vingts hommes d'armes, lesquels ne leur firent rien : car, sans coup donner, s'en allèrent Albanois, et gens d'armes prirent la voie droit au camp qui à cinq ou six milles loin d'Alexandrie étoit logé ; et là fut mis en conseil par messeigneurs les lieutenants du roi et autres capitaines, l'affaire de la fin de la conquête, sur laquelle fut l'opinion et avis du seigneur Jean-Jacques, et par lui proposé que, selon ce qu'il pouvoit

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savoir et entendre du fait de la guerre , que premier que assaillir Alexandrie , Milan devoit être assiégée , disant que tant que Milan tiendroit , nulle des autres villes et places pour être subverties se rendroient, mais en espérant de jour en jour de Ludovic secours avoir, jusques au dernier jour tiendroient, et que si Alexandrie étoit premier assiégée, que de Milan et Pavie d'heure en heure auroient les assiégés renforts et secours, et que qui tôt ne les prendroit (qui malaisée chose étoit à faire), les autres villes tenant se renforceroient, et les rendues à l'aventure se rebelleroient, par quoi l'entreprise de la conquête se pourroit moult désavancer, les gens d'armes du faix de la guerre à la longue ennuyer, les trésors et finances dépendre et diminuer, les vivres enchérir et appetisser, voire et la froide saison de l'hiver qui jàapprochoit sur ce intervenir, qui moult gréveroit l'armée et charroi d'icelle détourberoit ; et aussi si Milan étoit une fois soumise et domptée, que sans aucune défense toutes les autres places et villes de la duché seroient en un moment réduites et mises en â'obéissance du roi ; et sur ce, mit le seigneur Jean-Jacques fin à l'oraison. Mais autre pensée, lointaine de ce, propose le comte de Ligny, disant tels mots ou paroles semblables, que puisque la conquête de la duché de Milan avoit été si bien encommencée, conduite et pour-

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suivie, et que depuis La Roque , première ville assiégée et prise par les François, jusques au lieu où lors étoit le camp , et outre plus de six milles, place nulle étoit demeurée en reste qui rendue et prisenefût, etaussi que par ce moyen toujours on avoit les passages au délivre, vivres en abondance, et de jour en jour nouvelles du roi, tenu en crainte les ennemis, reposé en bonne sûreté, et en somme, heureuse et prospère fortune en toutes affaires eue et trouvée, que, selon son avis et opinion, ne devoit en arrière demeurer la cité d'Alexandrie , car les passages et chemins pouvoit détenir et empêcher, les vivres diminuer et enchérir, les postes et courriers prendre et arrêter, donner aide et secours aux ennemis, garder souvent de dormir ceux qui bon métier en auroient, courir, prendre, et piller sur les villes et places réduites et rendues; et que, sans grosses et bonnes garnisons mettre autour de la place d'Alexandrie ( (jui sans diminuer et par trop amoindrir l'armée ne se pouvoit faire), cent mille autres empêchements et ennuis de jour en jour aux gens d'armes pouvoient donner : par quelles raisons et causes et autres opinions afférents au propos de l'affaire du bien public, d'un côté et d'autre allégués et mis en avant , fut arrêté et dit par conclusion que la cité d'Alexandrie seroit premier que Milan assiégée.

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Pour mettre à exécution Tordonnance arrêtée du conseil sur le siège d'Alexandrie , un dimanche matin , sur les neuf ou dix heures, fut larmée à un mille ou près de la ville approchée , et le camp logé sur une rivière , laquelle parfois pouvoit à gué se passer, et puis en un moment soudain tant impétueuse et enflée devenoit, que nul sans bateau au grand péril de sa vie pouvoit aller outre , dont au passer et repasser furent beaucoup de gens noyés et perdus.

Au déloger du camp se partirent trois gentilshommes nommés Citran, Aubigny etChavannes, et dix hommes d'armes, et prirent le chemin du Castellat , assez forte place , prochaine d'Alexandrie de deux milles environ ou entour, laquelle n'étoit encore rendue , et à l'entrée d'icelle eurent quelque légère escarmouche; toutefois prirent la ville et château, et quatre ou cinq des meilleurs prisonniers, par un nommé le Bâtard de Loudières accompagné de cinq ou six archers, devers le seigneur Jean-Jacques en envoyèrent; et ce fait, demeurèrent aucuns François dedans la place , et les autres s'en retournèrent où étoit le camp.

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Ouï avez par ci-devant comme l'ost près de la ville d'Alexandrie jà étoit approché, à la venue duquel fut par les soudards de la place faite une saillie de soixante ou quatre-vingts estradiots et cinquante ou soixante hommes d'armes avec une grosse embûche de gens de pied, qui tout au couvert auprès d'une chapelle entre la ville et une saussaie étoient, si qu'on ne les pouvoit de l'ost aviser ne voir. Les gens de cheval avoient en outre passé le bois , et dedans une belle et grande prairie vis - à - vis de l'armée, la rivière entre deux, tenoient ordre de bataille. Les François , qui encore n'étoient descendus de cheval , voyant la manière d'iceux Albanois et autres gens d'armes qui si près du camp faisoient leurs montres, conclurent leur donner une légère escarmouche ; et se mirent à passer le gué aucuns de ceux du baron de Beart , et autres jusques au nombre de trente-cinq ou quarante chevaux, lesquels à l'issue de la rivière commencèrent à donner sur estradiots et les presser bien rudement; mais furent bien recueillis et tôt reboutés jusques sur le bord du gué; et puis Albanois rechargés et chassés plus d'un jet d'arc, de rechef recommence la mêlée bien à point , et là fut tué un archer de ceux du baron , nommé Le Commandire ; un homme d'armes françois, nommé le Basque, SI adroit un estradiot asséna, que plus d'une

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toise au travers du corps lui mit le fer de la lance. Toutefois ne débranla onc de cheval FAlbanois , mais jusques à la ville tout blessé se retira. L'escarmouche de tous côtés se renforce, et font merveilles Albanois de François charger, lesquels aussi à coups de lances et épées souvent percent leurs Jacques embourrées. Somme, chacun à cette venue avoit envie de montrer ce qu'il savoit faire, et bien métier le fut aux François; car il n'y avoit nul d'eux qui seul contre trois estradiots n'eût à besogner. Le Bâtard de Laon fut illec blessé bien étroit, lequel très-bien se montra. Aussi firent Pierre de la Boucherie , de Luppe, Arnault de Vidache, les Masparrotes, et tous les autres, dont s'en trouvèrent très-bien. Illec fut au Basque tué un trèsbon cheval, et puis sur un estradiot en reconquit un autre. Ainsi duroit toujours l'escarmouche où à l'une fois François chassoient, à l'autre étoient rechassés. Le comte de Ligny qui sur le bord de la rivière étoit, voyant l'escarmouche pour les François dangereuse, pour iceux secourir, cinq ou six faucons fit illec affûter, et transmit Louis d'Ars outre la rivière avec dix hommes d'armes pour à la retraite les recueillir. Ainsi se mirent iceux à passer l'eau, et des premiers un des cent gentilshommes du roi étant sous la charge du sieur d'Alègre , nommé le Basque , et ainsi qu'il sortoit le gué ,

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DE JEAN d'aUTON. 27

François étoient lâchasses moult tôt,- mais nonobstant, gagna celui Basque un pas étroit sur les estradiots, et là soutint seul tout le faix jusque les autres de la suite fussent passés, lesquels firent le moins de séjour qu'ils purent, et à leur venue furent tout court Albanois et Lombards arrêtés; et voyant lecomtede Ligny qu'il étoit heure de les renvoyer, fit sur eux décharger cinq ou six pièces d'artillerie, et tout en l'heure Louis d'Ars, le Basque, et ceux qui derniers étoient venus avec les autres, tous ensemble recommencèrent la charge, et si adroit donnèrent sur estradiots que contraints furent prendre chemin tout le court vers Alexandrie, lesquels furent convoyés et poursuivis à bride abattue jusques à leurs embûches, et à la chasse plusieurs d'iceux occis et blessés; et après ce, chacun se mit à la retraite avec le gain et perte qu'avez ouï.

Ce même jour entour l'heure de vêpres, le grand-maître de France qui l'avant-garde conduisoit, pour commencer à faire les approches, le capitaine Audet, le chevalier de Louvain,' Louis de Saint-Simon, avec leurs bandes et les Allemands du roi outre la rivière transmit, et étoit avec iceux le vicomte de Rohan et plusieurs autres gentilshommes , à la venue desquels fut par ceux de la place tiré maints coups d'artillerie, et aucuns blessés, entre autres le chevalier de Louvain, qui se retira à sa tente.

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28 CHROMQUE

Le capitaine Audet et Louis de Saint-Simon , nonobstant l'artillerie de la ville qui fort les battoit, approchèrent et gagnèrent une chapelle près de demi-jet d'arc de la muraille , et avec les bandes dessusdites au dos d'icelle chapelle attendirent la nuit à venir pour approcher de plus. Tant()t après le soleil couchant, le grand-maître de France, le seigneur d'Aubijoux, le seigneur d'Auzon, Aubert du Rousset, le capitaine Ymbault, avec leurs rjens d'armes passèrent la rivière; et y furent aussi des pensionnaires et gentilshommes du roi , Saint- Vallier, Ravel, Mortemart, Estissac , Boisy, lesdeuxTournons et le seigneur du Fou ; et eux passés, commencèrent piétons à faire tranchées et mettre charroi en avant ; et ainsi que chacun faisoit son dû , sur les dix ou onze heures de nuit commença la pluie si forte, qu'en moins de deux heures les tranchées furent tant pleines d'eau que nul ne pouvoit dedans faire retraite, et dura la pluie jusques au matin, qui moult greva les gentilshommes : car plusieurs avoient renvoyé leurs chevaux de çà Teau , et toute nuit demeurèrent armés et à pied par les champs, qui tant étoient fangeux et amollis, que nul, forsà toute peine, d'illec pouvoit sortir; et si à l'heure fussent ceux de la place sortis , long-temps a que de François et d'artillerie ne trouvèrent si bon marché. Toutefois, nonobstant tous les ennuis.

DE JEAN d'aUTON. 2Q

chacun mit si à point la main à l'œuvre , que avant le jour l'artillerie à moins de quatrevingts pas des fossés de la ville fut taudissée, chargée, assise et affûtée. Le comte de Ligny et le seigneur Jean- Jacques, quelque ennuyeux temps qu'il fit, toute la nuit avec canonniers et piétons furent sur bout, et n'y avoit nul des autres capitaines et gentilshommes qui ne fît tel devoir, que la peine des moindres n'en eût été allégée.

Le lundi, peu après soleil levant, le surplus de l'armée passa la rivière, et le plus près qu'on put loger le camp de la ville, fut trouvé le meilleur avis. Le comte de Ligny, avec les capitaines qui sous lui étoient, un peu à quartier et près d'un jet d'arc de la ville prit son logis. Le seigneur de Chaumont, grand-maître de France, avec ceux qu'il conduisoit, un autre logis près de la place avoit pris.- Le seigneur Jean-Jacques avec les siens , vis-à-vis de la citadelle , dedans une saussaie avoit son quartier. Une partie des gens de pied dedans les tranchées , l'autre au dos d'une chapelle près de l'artillerie, et le surplus d'iceux tout autour du camp et de la place ; et si à point fut le siège ordonné et assis, que nul du fort pouvoit sortir qui tôt ne fût aperçu par ceux du dehors, comme presque de tous côtés étoit le camp en manière que tentes , pavillons et loges en plusieurs lieux étoient au découvert. Ainsi qu'on

5o CHROINIQUK

asseoit le siège , artillerie de tous cotés envoyoit messages de domrnageux rapport ; les canonniei s franeois , sans autrement prendre terme d'avis, fors à tout instant exécuter leur ruineuse commission , autre œuvre ne donnoient à passe-tcmpâ que charger artillerie et décharger contre tours et murailles, et le plus contre un boulevard qui près du château de la citadelle étoit, et si roidement qu'en moins de quatre heures fut mis par terre, et les murailles endommagéesen plusieurs lieux. Ceux de la place qui tel prochas d'artillerie avoient fait qu'à l'avantage en étoient provus, sans repos au travers du camp de tous cotés tant impétueusement déchargeoient , qu'il n'y avoit liomme si assuré qui hors de danger se cuidât ; car leurs coups alloient si près de terre, que nulle fois ou bien tard tomboientàbas, que quelqu'un ne sentît le choc ou le vent. Un homme d'armes, lieutenant de la compagnie du seigneur de Chandée, nommé Chàtellart, tant prochain de celui danger se trouva, qu'à la descente du cheval l'arçon de la selle d'un coup de faucon lui fut emporté. Un autre gentilhomme , nommé Grammont, étant dedans sa tente, d'une autre pièce d'artillerie eut tout le mou de la cuisse mis au vent. De rechef à un autre , nommé CoUomat , furent d'un coup tués deux chevaux de prix. A l'une fois deux ou trois hommes, à l'autre trois ou quatre chevaux étoient morts

DE JEAIV D AUTON.

ou aflbllés , et à l'autre fois les gros arbres arrachés et foudroyés, tentes et pavillons parmi le camp percés et abattus, et tellement qu'en tout ce quartier n'étoit question que de faire le chien couchant, et soi garder, sur la vie, de ne tenir par les chemins parlement. Quoi plus, si n'est que moult grand échec y eut sur l'armée, et le plus sur le quartier du seigneur Jean- Jacques qui au front et à la visée de l'artillerie de la ville étoit logé.

Le mardi ensuivant, une heureoudeuxavant le jour, toute la grosse artillerie fut assise, chargée et taudissée devant les fossés de la ville, et sitôt que l'aube parut, commencèrent canonniersà décharger gros canons, faucons, autre artillerie avantageuse, contre les murailles et au travers de la ville et faire un bruit comme si les Furies infernales fussent hors de leurs stigies, voire et de telle sorte que au réveil fut à chacun avis que sous les tentes et pavillons et plus d'une lieue autour y eut terremote impétueux. Chacun laissoit loges et repaires pour aller voir la batterie, quiétoitde telle condition, que tout à tour de la citadelle a rien ne vouloit pardonner; car, où passoit lartdlerie , tout aux environs on ne voyoit d'en bas que feu sortir et fumée, poudre et ciment voler à monts, tours et créneaux rués par terre, et en l'air tonner et tempêter comme si Vulcan eût mis en besogne tous les marteaux

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Sa CHRONIQUE

de sa forge; et pourtant ne laissoient à tirer ceux (le la ville au travers du camp , où à toutes mains tuoient gens et chevaux. Mais guère n'eurent duré leurs efforts, que de leurs défenses ne fussent tôt délogés ; car sitôt que par une canonnière ou passée avoient une pièce déchargée, par la même tout en l'heure on les alloit chercher, et de si près que nul d'eux aux repaires s'osoit montrer ou tenir, qui de peine mortelle encourir ne fût assuré. Tout jour, sans œuvre donner à repos, dura le tonnerre, tant épouvantable et turbineux, que plus d'un jet d'arc au-dedans de la ville du côté de la batterie homme ne femme osoient habiter. Ce jour, après diner, fut le grandmaitre de France voir tirer l'artillerie, et, en regardant vers la ville, vit un des canonniers du dedans, lequel affûtoit un faucon pour tirercontrele camp; dont il avertit le maître de l'artillerie, qui tout en Fheure un canon vers ce quartier vint décharger, et si adroit, que murailles, artillerie et canonnier en envoya par terre tout en un mont, dont furent moult ceux du dedans affoiblis; car tantétoit juste et au métier bien appris que jamais n'éloignoit son coup de lui, que le dommage de quelqu'un n'approchât. Sur l'heure de vêpres, ainsi que chacun pensoit du souper , firent ceux de la garnison une saillie et se mirent aux champs. Sept ou huit vingts estradiots , et cent ou six

DE JEAN d'aUTON. 35

vingts hommes armés, et tout-à-coup fut fait l'alarme sur le quartier du seigneur Jean- Jacques, qui tout à la vue de la ville étoit, et tout soudain furent plus de deux cents chevaux hors du camp, et ceux qui les premiers furent en point donnèrent des éperons et tirèrent celle part. Ceux de la ville, voyant sortir François de tous côtés, commencèrent contre iceux décharger artillerie si menu , que l'un coup n'attendoit l'autre, et bien fut de merveille que plusieurs n'y demeurèrent : car à la plus populeuse turbe adressoient toujours leur visée; toutefois pour ce, s'ensuivitpeu de perte. ' Un jeune gentilhomme, nommé Chavannes, de la compagnie du seigneur de Chandée , long' temps avec un sien compagnon contre les aÎbanois de la place, sur le bord d'un fossé, à coups de lance soutint l'escarmouche; toutefois à la parfin fut mis par terre et emmené prisonnier, et le cheval de son compagnon, tué Le sénéchal d'Armagnac des premiersse trouva au champ, lequel donna bien à point sur Albanois, et furent aucuns des siens blessés.

Le seigneur de Châtillon, avec sept ou huit hommes d'armes, jusques à l'entrée de la ville fut aucun d'iceux rembarrer , et SI rudement, qu'un des siens nommé Castelbayard, à touchant des murailles, à coups de lance un Albanois dedans un fossé renversa.

Un homme d'armes françois, nommé Jean

5/ CHROMQUES

Duboys, fut mis par terre, et secouru par un archer , nomme Libourne, de ceux de Chàtillon , auquel fut d'un coup de trait tué un cheval ; un autre , nommé Bertrand deBayonne, perdit pareillement à la mêlée un cheval et fut fort blessé. Le hutin assez bien sentoità la fumée de la guerre; et ainsi, comme les premiers assemblés, entr'eux exercitoient le métier gladiatoire, la demeurèrent des gens d'armes en bon ordre et tôt marchèrent vers où le bruit se faisoit; et conduisoient iceux le seigneur de Chandée , le comte deMisoc, Robmet de Fremezelles , la baron de Béart, Saint-Priest, Lalande, le commissaire Chàtellart, Chàteauvillain, Qui nquempoix, Bernard de Mons et autreschefs etlicutenants de labande.Et, ainsi * quonapprochoit, les Albanois et Lombards et aucuns François faisoient entre eux bonne mêlée, et de si près se cherchoient que chacun de sa part avoit assez à faire; car il n'y avoit nul qui , pour son ennemi mater, à toute force ne mit le glaive en besogne. Sitôt que ceux qui en bataille se tenoient, furent approchés chacun commence à donner des éperons, et vers estradiots adresser le fer de la lance ; à cette charge étoient des pensionnaires du roi, Fromentes Castelferrus et Estinville, en sorte de vouloir ayant au service de leur prince leur honneur pour recommandé. Ainsi chacun commence à son ennemi montrer par effet ce que le cou-

de JEAN d'auton. 55

rage avoit en pensée. Les François de tous côtés chargent estradiots, lesquels, à leur désavantage voyant la chance tourner, vers la ville prennent leur adresse, et si rudement jusque dedans leurs barrières furent chassés et poursuivis que ceux de la garde de la place , qui sur les murailles étoient pour leurs gens au besoin recueillir, cuidant que les François qui sitôt poursuivoient estradiots et Lombards voulussent avec eux entrer en la ville , comme efféminés et refroidis , un seul coup d'artillerie ne de trait ne furent adroits contre leurs ennemis décharger, et n'avoient défense que de pierres que, à clos yeux et à la volée, jetoient par-dessus les murailles. Somme, si près de leur retraite furent ramenés et conduits, qu'au ' dedans du boulevard delà ville, par un nommé Gaspard, de la compagnie du baron de Béart, et un autre, appelé Jean Duboys, de ceux du seigneur de Chandée, un homme d'armes milanois fut sur le bord du pont, homme et cheval, tout en un mont renversé, dontpouvoient ceux de la place penser que, puisque si mortellement au-dedans de leur fort et en leurs dangers étoient par les François assaillis, à la merci d'iceux ne seroienten bonnesûreté. Après que Albanois et autres gens d'armes moriens furent ainsi retournés en leur garnison , François se mettent à chemin , et au plus court de la retraite chacun en avant met la marche.

55 CHROMQUES

Le mercredi ensuivant, sur le point de six heures au matin ou peu après, de plus en plus fort de chacun côté recommença la batterie; et entre le château de la citadelle et un boulevard rompu, qui à mi-jet d'arc l'un de 1 autre étoient, quelque partie de la muraille et un portail étoient encore sur bout , et par la pouvoient ceux de la place tirer contre le camp : ^ jour furent jusqu'à terre rasés et abattus. Souventalloient vers V artillerie et tranchées le comte de Ligny , le seigneur Jean-Jacques et le grand-maitrc de France , qui volontiers donnoient le vin aux compagnies pour toujours mieux affûter leurs engins et amorcer leurs couleuvrines. Les canonniers de la >^lle, comme ceux qui de haine mortelle aux nôtres en vouloient , contre leurs taudis et tranchées presque toujours tenoient la visée, dont extrême besoin avoient François de bonne surete ; car de tous côtés de la place contre leurs repai res venaient patacs, tant que si à point couvrir ne taudisser ne se purent que deux ou trois des plus hardis, morts et blessés ne demeurassent aux tranchées. Un des cent Allemands du roi, nomméPiètre, fut, ce jour, d'un coup d artillerie tué ; un des archers de la garde et plusieurs autres y demeurèrent : si n'élargirai-je plus de cette perte la marge de mon papier, mais reviendrai à l'effort de notre artillerie, qui nioit tout par terre et ^ns cesser donnoit

DE JEAN d'aUTON. Sj

coups, et tant que ceux de la ville ne les pouvoient plus porter ; car bien souvent à l'échappée des murailles au travers de la ville passoit , et comme tempête affamée, tout ce qu'elle atteignoit étoit foudroyé et emporté. Jà presque sur le point de trois heures après midi étoit qu'on commença à battre le haut du château de la citadelle; et si grand'biêche dedans les murailles y avoit, que trois cents hommes de front y eussent pu passer. Au rempart mettoient ceux de la ville souvent la main; mais tout ce qu'un jour pouvoient mettre sus, à un seul trait d'artillerie étoit anéanti.

La batterie ainsi avancée qu'avez ouï , qui lors eût vu à cent et à milliers dedans les fossés porter rames et fagots eût bien pu cuider la chose pour une merveille; car pour coups d'artillerie ne de trait qui de la ville fussent contre nos gens tirés, nul pourtant son chemin détournoit ne sa charge laissoit à porter, voire et plusieurs serviteurs et laquais sur le bord des fossés faisoient sauts et gambades, et à coups de main jetoient pierres en la ville, supposé que toujours tirassent ceux du dedans qui tuoient gens à force.

Oïant le peuple de la ville et les soudard.s de Ludovic l'assurée manière des François, qui de volonté délibérée mettoient main à l'œuvre, et que l'heure de leur destruction tant prochaine leur étoit, que de moment en autre n'attcn-

58 CHROiMQUES

doieiitque le cri de l'assaut et fureur de laguerre sur eux par glaive à la rigueur exécuter : par toute la ville commencèrent à branler cloches et beffrois, faire cris et huées, tracer et courir de rues en rues , remuer et ôter le plus portatif de leurs bagues , et tout bellement dedans un des forts de la ville, nommé La Roque, de bonne heure se retirer; et les soudards, tout autour des murailles abattues, grand' force enseignes déplier, et montrer tenir bon semblant et manière assurée, comme pour vouloir attendre et bien défendre Tassaut. Mais bien autre pensée avoit monseigneur Galéas, qui n'attendoit que Tobscure ténèbre pour plus au couvert vider la place et prendre chemin , ce qu'il fit ; car pour exécuter l'intention de son propos, sur l'heure de la minuit ou peu plus tôt, avec un guide et quelques autres ses privés , par voies obliques et chemins écartés vers Milan prit son adresse. Les estradiots et autres soudards qui par compte étoient douze cents hommes d'armes, quatorze cents chevau-légers et quatre mille hommes de pied, voyant Galéas, qui leur chef étoit, à la fuite, tous à la foule se mirent à sortir de la ville. Le capitaine Fontrailles, qui en ce quartier étoit logé , ouït le bruit des chevaux qui jà étoient hors la porte, et avec sa bande, où pouvoient être cinq ou six cents laquais gascons, vint donner dessus ^ et à grands coups de traits les rebouter jusques au portail

DE JEAIN d'aUTOIV. 5q

de la ville, où long -temps fut escarmouche d'un côté et d'autre ; mais estradiots et Lombards, qui ne demandoient que les champs, doutant d'hostile poursuite par chemin être rencontrés , tous ensemble donnèrent des éperons, et au travers des Gascons passèrent, et sur eux firent quelque échec; toutefois emportèrent iceux Lombards leur part de la perte. Dedans Alexandrie étoient encore mille ou douze cents Allemands demeurés avec le Bâtard de Nensot, leur capitaine, qui cette nuit avec un cordelier et deux citoyens de la ville sortit dehors, et trouvèrent le seigneur de La Palice sur bout, qui pour l'heure étoit du guet , et avec lui un nommé Conty , des gentilshommes de chez le roi, et plusieurs autres, auxquels le cordelier et ceux de la ville dirent que, supposé que force les soumît T n'eussent ete les soudards de Ludovic qui tenoient le peuple sous main), long-temps avoit, eussent été François , et qu'à eux ne tenoit que la place plus tôt n'eût été rendue; par quoi demandoient leur cité, commencée à dévaster, du tout n'être désolée. Les Allemands, bagues sauves, demandèrent chemin; lesquels ainsi furent envoyés. Toutefois les Normands et Gascons en détroussèrent plusieurs, et le plus légèrement qu'ils purent les mirent aux champs. Tantôt furent parmi l'ost nouvelles semées que Galéas et les soudards d'Alexandrie avoient la ville

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abandonnée, et pris pays, dont le seigneur Jean-Jacques envoya ses gens au-dedans pour prendre garde à la place. Le seigneur d'Alègre, qui jà avec sa bande étoit sur les champs pour donner la chasse à Galéas, fut par les lieutenants du roi mandé venir à la ville et icelle garder; le vidame de Chartres, Jacques Guibé, Saint-Amadour et plusieurs autres capitaines entrèrent dedans ; et pour garder que les gens de pied , qui ne demandoient que le pillage , ne fissent violence, se mirent aux portes. Toutefois, voyant, iceux piétons qui près de la brèche étoient, que les premiers entrés avoient mis la main aux boutiques , et que de bourdons, lances, harnois, bardes, chevaux en main , malles , boîtes et autres bagues légères, sortoient chargés , tous ensemble se mutinèrent , et par louverture des murailles sept ou ' huit mille à la foule au-dedans entrèrent , disant qu'ils auroient du butin comme les autres. Voyant le comte de Ligny iceux en chemin de dévoy, et que en propos dissolu étoient aheurtés , leur vint au-devant Tépée au poing, sur eux chargeant à tour de bras , en leur faisant défense , sur ce que plus cher dévoient avoir, que outre ne missent la marche, et que si nulle force ou pillage faisoient , que la corde telle raison en feroit, que nouvelles partout en seroient semées. Mais tant mal fut la défense autorisée, et la menace de Louis de Saint-

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Simon qui d'une fenêtre à eux parloit, peu estimée, que pourtant ne cessèrent , mais lâchèrent un trait ou deux contre le comte de Li.-ny et ceux qui leur désordre vouloient empêcher Ainsi, les arbalètes bandées, les piques et hallebardes au poing, passèrent outre, et partout commencèrent à rompre et briser portes et prendre bagues et marchandises à tel prix qu'ils les pouvoient avoir. La chose étoit bien de peu d'estime, pesante ou chaude, qui après eux fut mise en reste; et faut croire que si les reliques de leurs prédécesseurs qui jadis en Alexandrie furent occis eussent en argent été enchâssées, que en grand hasard étoient les charniers de demeurer vides. Somme , tout ce qu ils purent par force prendre et emporter leur sembla loyal acquêt; et pour mieux la solennité de guerre célébrer, après le pillage fait, par les maisons soufflèrent le feu. Toutefois, afin que du tout ne demeurât justice irritée, les principaux auteurs du hutin furent pendus.

A la poursuite de Galéas et de ses estradiots, turent le grand-maître de France , le seigneur Ji Aubijoux, le seigneur de Chandée, La Palice, e comte de Misoc, le seigneur de Châtillon, ie senechal d'Armagnac, le baron de Béart, Kobinet de Fremezelles, Louis d'Ars, le cornniissaire Saint-Priest, Robert Stuard, Aubert tiu Rousset, le capitaine Ymbault, avec leurs

^2 CHROI^ilQUES

bandes , et tant d'autres capitaines et lieutenants, que assez gens de bien y avoit pour mettre une meilleure besogne à fin. Ainsi chacun se mit sur le trac des fuyants, et prit chemin par où mieux pensoit trouver aventure. Mais jà avoient la plupart des Lombards passés la rivière du Pô , qui grand avantage sur la poursuite leur fut. Toutefois tant furent hâtés et tenusde presque, par les chemins, leurs lances et bourdons , coffres, malles , harnois et plus de cent chevaux arrecrûs et hors d'haleine demeurèrent; et n'enteridoient à autre chose que au plus bref finir leur course, qui si longue leur fut que, premier que sûres retraites eussent été trouvées , les uns étoient par les sentiers et voies atteints et pris , les autres à compagnies comme perdreaux musses par les bois , et les autres par les champs comme peureux et transis demeurés et arrêtés. Fin de compte , tant étoient éperdus et affoUés, qu'ils ne tenoient chemin ne voie , et comme amollis et efféminés, prendre et emmener plus doucement que brebis se laissoient. Tel homme d'armes françois y avoit ([ui cinq ou six Lombards à sa merci tenoit prisonniers ; tel archer, quatre ou cinq ; coûtilleurs et varlets,deux ou trois : à celle chasse qui plus de vingt-quatre milles eut de cours, maints prisonniers et chevaux furent conquis et gagnés , et plusieurs villes et places prises et soumises.

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Le seigneur de Saint-Vallier et le vicomte de Rohan, avec vingt -cinq ou trente hommes d'armes, prirent Vigève , bonne ville et forte. Robert Stuard, lieutenant de la compagnie du seigneur d'Auzon, accompagné de dix hommes d'armes , prit Galiole et Byogras , deux assez bonnes villes, avec grand'force prisonniers. Maintes autres choses dignes de mémoire par les François furent faites, lesquelles par défaut de toutes ne les avoir au répertoire de mémoire enregistrées, au bout de ma plume et hors mon papier sont en leur être demeurées. Mais toutefois j'en laisse le recueil au rapport de ceux qui mieux les sauront à la vérité commémorer.

€a mon ie Vavacniiev.

Durant le siège d'Alexandrie, le seigneur Ludovic, connoissant mieux à l'œil que par augure l'avenue de son extermination , voulant pourvoir au besoin futur, délibéra, pour sa dernière main, sur la ville de Milan faire tout 1 emprunt que possible pourroit porter, et pour ce, transmit quérir tous les plus suffisants de la cité , lesquels, entrés au château , furent par lui avertis de son intention , en leur reinontrant que, de deux côtés, d'ennemis étoit

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environné : des François qui jà la plupart des villes et places de la duché avoient conquises, des Vénitiens qui aussi par force tenoient la comté de Crémone , auxquels impossible étoit résister sans grandTinance pour soudoyer et mettre sus grosse armée ; par quoi requit iceux de telle somme de ducats en Theure lui fournir, que de la payer leur étoit pour Fheure chose trop difficile. Toutefois , pour éloigner sa présence, lui demandèrent deux heures de terme , en lui promettant tout ce qu'il demandoit , et sur cette condition les en envoya; lesquels étant hors de ses dangers, en lieu de lui faire prochas d'argent , contre lui firent insulte et embûche de gens armés. L'argentier de Ludovic, ayant la ruineuse commission de demander les deniers, voulut icelle exercer, dont par tant lui mésadvint que par aucuns gentilshommes et autres de la ville , lesquels de tous subsides soi disoient francs, fut soudainement occis, et ses compagnons chassés et suivisjusques près du château. Voyant le More la mort de son serviteur, l'empêchement de la denare et le tumulte du peuple , et que pour l'heure autre chose n'en pouvoit, ne sut que faire, fors en accumulant doute sur doute, soi plus défier et garder d'ennemis familiers que de ceux qui lui faisoient guerre ouverte.

Après que la cité d'Alexandrie fut, comme j'ai décrit, au sceptre de France subjuguée ,

DE JEAN d'aUTON. 45

les citoyens de Pavie, de Parme, de Plaisance, de Gènes et de toutes les autres places et villes de la duché, hors la ville et château de Milan et une autre seule place sur les fins d'Allemagne, nommée Tyzan, apportèrent les clefs aux lieutenants du roi et firent l'obéissance.

€a fuit^ îr^ €nbomc.

Le seigneur Ludovic, qui sur les champs grand'puissance de gens d'armes pour aller secourir ceux qui soutenoient le siège avoit mis, voyant la fuite de ses soudards et par eux sachant la prise d'Alexandrie, s'il eut deuil extrême, à nul devoit sembler cas de nouvelleté; car si à l'humain fault, pour perte avoir à courroux, être provoqué, exempt de douleur ne vide de souci ne devoit cettui être : aussi n'étoit-il; car, les nouvelles ouïes, comme en deuil amer transporté et de fureur épris, par grand reproche dit à Galéas qu'il étoit cause de la perte de son pays et moyen de l'exil de lui et ses enfants; auquel fit messire Galéas réponse, que si, en Alexandrie assiégée en son lieu eût été, point la force des murailles et puissance des gens d'armes de la ville n'eût été tant assurée, que plus de quatre fois le jour, au plus fort château d'Allemagne ne se fût souhaité, et

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que plus besoin ne lui étoit pour avoir libère franchise , ville ne place en Lonibardie chercher; car au pouvoir des Françoisnulle défense avoit lieu , mais les choses, aux autres impossibles , du tout à eux étoient faciles, et que s'ils vouloient d'assaut prendre la ténébreuse cité d'Enfer et aller quérir Proserpine et Eurydice, queCerbérus nePluton ne leur feroient résistance, etque le plus tôt que, ses bagues sauves, pourroit le pays vider, lui sembloit être le meilleur avis; car jàétoient aux champs les François et a chemin pour aller mettre le siège à Milan. Oiant le seigneur Ludovic a son désavantage ainsi parler Galéas, comme épris de somme léthargieux, incliné le chef vers la terre, et sans un seul mot dire, ainsi pensif moult long-temps demeura; toutefois ne futde deuil tant perturbé, que ce jour ne fît trousser son bagage , charger son charroi , bien ferrer ses chevaux, encoffrer ses ducats, dont il avoit plus de trente mulets chargés; et, en somme, son train apprêter pour le lendemain au plus matin déloger ; et soi voyant des fléaux de fortune tant aigrement persécuté que du pays où toute mondaine félicité florit étoit exilé et profugue; comme moins doutant le pouvoir de ses ennemis que l'aguêt haineux de sessujets, sur lesquels, comme patricide tyran, avoit maintes exactions imposées, à son extrême affaire et dernière nécessité n'osa la clef

delà duché de Milan ( qui est le château de la ville) laisser entre les mains de ses plus proches et connus, mais en bailla la garde à un chevalier de Pavie, nommé messire Bertrand de Court , et pour la défense de la place , plus de trois mille soudards, payés pour six mois, lui laissa avec force vivres et bonne artillerie, en lui priant sur toutes choses, qu'aux François ne autres ses ennemis , pour rien du monde ne rendît la place, et que, sans point de faute, un mois ne resteroit que, avec plus de trente mille Allemands, ne vînt a son secours.

Ainsi donna ordre à la garde du château et au demeurant de son affaire, au mieux qu'il put. Après que la nuit eut son cours révolu et donné place à la solaire lumière, le seigneur Ludovic, avec deux petits enfants qu'il avoit et le surplus de son arroi, où pouvoient être deux mille chevaux, se miten voie et pritson adresse vers Coni , bonne ville et forte étant sur le passage d'Allemagne, où illec un jour seulement demeura, et tout son charroi le plus tôt qu'il pût d'avant en envoya. A son départ fut par les plus estimés messiresde la ville jusque dehors convoyé; et lui, soi voyant à l'issue du pays où naissance, nourriture et félicitante vie avoit eues, et à l'entrée de l'exil douloureux où ennuyeuse fin lui falloit prendre, comme tourmenté de peine mentale, à voix désolée et regard éploré, dit a ceux qui accompagner

rétoient venus: que, puisqu'aux embûches de fortune ne pouvoit plus fuir, et que par malheurcontingentétoitdu toutdéshérité, mieux lui venoità gré par le glaive des François être vaincu et chassé, que par la force des Vénitiens perdre un seul pied de terre, et que si les gens d'armes de Venise leur faisoient la guerre, que, pour mourir, à eux ne se rendissent, et qu^'aux François sans faire défense de bon vouloir se soumissent; vu que le demeurant de la duché étoit entre leurs mains, et que à la puissance d'iceux longuement ne pourroient durer. Et tout ce dit avec autres paroles lamentables et extrêmes regrets, prit congé de la gentet du pays, tout le long du lac, tirant vers les fins des Allemagnes.

Or a vidé le seigneur Ludovic , Après avoir fait et plié son pac , Et pris pays par un chemin oblic Aux Allemagnes outre les fins du lac; Et pour doute qu'on ne suivît le trac De son charroi , voulant sauver son bloc , Un bien matin avant le chant du coq, Voulut broyer le terrain à pied sec , Comme fuitif suivant l'ombre d'un roc : Puisqu'il est mat, il perd le jeu d'échec.

Duc de Milan fut par hec et par hic , Dont il est hors , qu'est un mauvais redac ; Car exilé l'ont François rie à rie , Sans lui laisser de terre un plein bissac. L'eau et le feu vouloit porter à rac , Disant avoir tout de hanche ou de croc j

DE JEAIN' DAUTOIN. jjg

Mais Fortune voulant vider son broc Et feu éteindre , i'a du tout mis à sec , Sans résister pouvoir contre le choc :

Puisqu'il est mat, il perd le jeu d'échec.

S'il en devient triste et mérancohc, Contre lui-même a lâché le détrac ; Car aux siens fut tant rude et coléric , Qu'à son besoin l'ont laissé tout à trac , Et que pis est , tant foible d'estomac , Que soutenir n'a pu taille n'estoc ; Dont conviendra qu'il en demeure au croc , Sous main étrange asservi comme un Grec ; Plus n'a pion , chevalier, roi ne roc : Puisqu'il est mat , il perd le jeu d'échec.

Prince, ou lui a donné si grand patac , Qu'on l'a mis jus à l'envers comme un sac Sans lui laisser puissance que de bec , Tant qu'il n'y a régime d'almanac Qui relever le puisse de ce (lac :

Puisqu'il est mat, il perd le jeu d'échec.

Bientôt après le départ duseigneur Ludovic, par toute l'armée en furent nouvelles épandues : dont furent après envoyés le comte deMisoc, le grand-ecuyer, Châtillon , le sénéchal d'Armagnac etSaint-Priest, avec leurs gens d armes, qui plus de vingt et cinq milles le long du lac lui don nèren t la chasse; mai s si tôt et de si bonne heure délogea, que à temps gagna les Allemagnes; toutefois fut de si prés poursuivi que plusieurs des siens furent par les chemins pris et emmenés; et voyant les François que autre

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chose ne pouvoient faire , se mirent au retour avec leur butin.

Après qu'Alexandrie fut soumise et domptée, et que Ludovic à ses ennemis eût tourné le dos, droit à Pavie semitrarmée,et fut logée sur la rivière du Pô, laquelle a voit de lez demimille en plus, et moult parfonde et impétueuse étoit : dont fallut, à tout grands bateaux foncés et unis et bien sûrement ancrés et attachés , icelle planchoyer et ponter.

Leslieutenants du roi, ayant la charge et maniement de tout Talfaire de la guerre, firent la chose si àpoint, qu'en moins d'un jour et demi, gensd'armes,artillerie et tout lecharroi abonne sûreté passèrent outre; ainsi tout alloit de tel poids, mesure et ordre, que défaut de chose, qui à l'affaire publique eût besoin , n'y avoit. \ Discipline de chevalerie si bien étoit menée et conduite , que murmure , contents ne autre désordre entre les gens d'armes n'avoient place autorisée ; justice sévère si bien exécutée, qu'il n'y avoit nul, tant influé fût-il de sidère pervers , qui contre sa complexion ne soi gardât de méprendre ; et tant étoit la corde prête à punir les malfaiteurs , que pour avoir, contre l'édit général , deux ou troispou- 4 les et quelque autre menu fourragepris etravis, 1 deux gens d'armes lombards et vingt varlets par la mort du méfait portèrent les peines.

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Ouï avez comment la rivière du Pô fut pontée, et durant ce, l'armée faisoit séjour, et illec vint à Tost l'ambassade de Milan apporter les clefs, lesquelles, parles plus suffisans de la ville, furent mises entre les mains des lieutenants du roi, et firent l'obéissance avec les serments sur ce requis; et ce fait, gens d'armes délogèrent, droità Pavie, prenant la voie; toutefois nuls des piétons entrèrent dedans , mais avec la plupart de l'armée passèrent outre. Le seigneur Jean-Jacques, le vidame de Chartres, le seigneur d'Aubijoux et quelques autres capitaines et gentilshommes de la maison du roi furent en la ville et eurent le château et le surplus de la place entre les mains.

Le comte de Ligny étoit logé hors la ville à la Chartreuse , l'un des plus beaux et excellents collèges du monde, que fonda jadis Jean Galéas, duc de Milan, duquel est faite mention. Le surplus de l'ost étoit au parc de Pavie, auquel furent par les François plus de cinquante bêtes fauves et rousses , à course de cheval , prises et tuées; et tant y en avoit que, à grands compagnies et troupes, comme brebis, en tous les lieux du parc on les voyoit marcher et courir. De tant de bois de haute futaie, de champs fleuris, de prés verdoyants, de courants ruisseaux, de claires fontaines, de maisons et jardins de plaisance, étoit celui parc paré et embelli, que mieux sembloit un Éden paradi-

Sa CHRONIQUES

sique qu'un domaine terrestre. Le jour ensuivant , droit à Milan fut Tost acheminé, et à mi-voie de Pavie et de la cité populeuse , une nuit seulement, demeura Tarmée, etau matin délogèrent fjens d armeset tousenarroi se mirent au chemin de la ville , et sur l'heure du midi furent les uns logés à un mille près, les autres à demi , et les autres à touchant du parc et entour des faubourgs; tant que toute la place étoit de François environnée. Sachant ceux de la ville la venue de l'armée françoise, le comte Gayas, le comte Bernardin, le seigneur Frocasse et plus de trois cents chevaux de la ville des mieux en point , a un mille ou près vint au-devar^t, et au logis du comte de Ligny et du seigneur Jean - Jacques allèrent pour parler et traiter de la façon d'entrer en la ville ; et fut , par ceux qui de Milan étoient venus , proposé que les marchands, banquiers et autres plus riches doutoient que , quand l'armée seroit entrée, que les gens de pied ne leur fissent quelque force ou violent excès : par quoi supplièrent les lieutenants du roi que, pour éviter insurrection populaire , iceux piétons et partie des gens d'armes pour l'heure n'entrassent, et que vivres assez et autres choses nécessaires leur envoieroient : ce qui leur fut volontiers accordé, et avec ce, l'armée a cinq ou six milles de la ville éloignée. Le seigneur Jean - Jacques , accompagné de plu-

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sieurs des gentilshommes de chez le roi et d'autres gens d'armes, entra cejour en la ville; et là fut, de ses parents et autres ses connus, honorablement reçu. Autour de Milan quatre ou cinq jours séjournèrent les François, et ce pendant, on livroit les garnisons; gens d'armes et piétons entroient en la ville; on charrioit lartillerie; on faisoit tranchées et approches autour du château; on parlementoit avec ceux qui étoient dedans, lesquels toujours pour Ludovic tenoient bon et souvent contre les François déchargeoient artillerie, disant que bien garderoient la place, et que vivant, sans leur merci, n'y entreroit; et de vrai, si leurs estomacs efféminés eussent été enflés de cœurs virils, bien pouvoient exécuter de fait ce qu'ils disoient de bouche , et contre le pouvoir de tous humains avoir longue tenue, car ils tenoient bien sous main l'une des plus avantageuses places du monde, dont, la forteresse, des larges fossés, des tours, boulevards, murs, avant-murs, forts, contre-forts, saillies, retraites, contre-mines, poternes et autres défenses et repaires avec le fort de la Roquette, je remets au dire de ceux qui mieux les lieux auront visités; mais que que soit, plus de douze cents pièces d'artillerie et plus de trois mille soudards avec vivres pour plus de deux ans, y avoit. Devant la place étoient les tranchées commencées, et assise l'artillerie pour battre

if-

54 • CHROISIQUES

le premier fort, etjà étoient logés dedans la ville les lieutenants du roi , plusieurs autres capitaines et plus de douze cents hommes d'armesavec quinze ou seize mille piétons, lesquels toujours la place approchoient. Et bonne manière de défense tenoient les soudards du seigneur Ludovic; toutefois tant furent à la parfin de divers coups assaillis, qu'on leur fit envie de rendre ce que par force pouvoient garder , et prendre ce que pour honneur laisser dévoient; et ainsi par un beau matin le châtelain et ses soudards vidèrent la place, et dedans entrèrent le comte deLigny, le seigneur Jean- Jacques, le chevalier deLouvain , Poquedenare, avec leurs bandes, et tant d'autres gens d'armes de France, que trop plus difficile seroit à Ludovic la reconquérir qu'elle n'a été aux François facile à prendre; et faut croire qu'en telle garde est ores ladite place et en si forte main que , malgré tous les vents , en tous les anglets de son jardin , pour un jamais le noble lis florira.

Toutes ces choses mises à fin et terminées, furent les garnisons ordonnées être mises aux passages limitrophes et places de frontière de la duché de Milan.

La ville et château, et tout le pays ainsi rendus et soumis en l'obéissance du roi, par toutes les rues et places chacun crioit : France, France ! et de l'enseigne de la croix blanche ,

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grands et petits étoient parés, et des armes du roi la plupart des maisons ornées et décorées, et n'y avoit ne Guelfe ne Gibelin, qui pour l'heure ne fussent bons François; mais si, par cramte qu'ils avoient de perdre leur robe, ou par amour que de nouveau vouloient avoir aux François, ou bien pour haine qu'ils avoient à Ludovic, lefaisoient, j'en laisse le déterminer à ceux qui la fin en verront.

Le roi, par un temps, ayant avec la reine en France pris joyeux séjour, voulant, au plus vrai , savoir de l'état de la conquête de sa duché de Milan, eut de passer les monts propos délibéré, et sur la fin du mois d'août se mit en voie avec son arroi, et tant avança ses erres, que plus de huit jours devant la Saint-Michel en la ville de Novare fut à séjour, et de là peu après s'en alla à Vigève, où voulut quelques jours faire demeure. Pour vouloir commencer à prendre seigneurie possessive de ses pays conquis, dedans la cité de Pavie où l'exercite studieux de toutes les Itales florit, un mardi, premier jour du mois d'octobre, fit son entrée tant triomphale et solennelle, que à toujours est digne de commémoration. Les docteurs régents et écoliers de l'université, gouverneurs et potestats, avec toute la commune de la ville, à telle festivité et recueil honorable le reçurent, que la marge de mon papier, pour au long la chose décrire, ne seroit suffisante; outre le lac, à

56 CHROMQUES

rentrée des AUemagnes, avoit une moult forte place, nommée Tiràn , de la duché de Milan , qui encore tenoit pour le seigneur Ludovic, et étoit icelle bien garnie d'artillerie et de soudards, avec vivres pour bien long-temps ; pour laquelle soumettre, le roi envoya le grandmaître de France avec cinq cents hommes d'armes et dix mille Suisses et grand charroi d'artillerie. Le siège fut mis devant , et coups d'artillerie rués encontre; et après que par aucun temps se furent ceux de dedans défendus, rendirent la place et prirent chemin.

€mxit it Milan.

Le dimanche, sixième jour d'octobre, entour les trois heures après midi , dedans la populeuse ville de Milan, avec arroi triomphant et honorable réception fit le roi son entrée magnifique, et au-devant de lui furent le cardinal - légat Petri-ad-Vincula , avec huit ^u dix évèques ; le général des Humiliés et tous les collèges de la cité en procession solennelle; le duc de Ferrare, le marquis de Mantoue , le marquis de Coutronne , le comte Gayas, le comte Bernardin, le comte Guybert, le comte Philippe, le comte Ludovic, le comte Lancelot, le seigneur Frocasse, le seigneur

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Guybert da Carpy, le seigneur Nicolas de Correse, le seigneur Lunel et tous les magnats et principaux gubernateurs , avec toute la noblesse du pays, en ordonnance embellie de pompeuse magnificence, lesquels, à un mille ou près hors la ville , rencontrèrent le roi si bien accompagné, que le pouvoir de ma plume plie sous la description de ce; mais que que ce soit, illec étoient le cardinal d'Amboise , l'évêque de Bayeux et de Palluau et plusieurs autres prélats et personnages dignes de très-révérends saints; le duc de Savoie, le duc de Valentinois, le duc d'Albanie, messeigneurs Philippe de Ravestain , le comte de Guise , le comte de Ligny, l'infant de Foix, le comte de Dunois, le sire de la Trimoille, le seigneur d'Avanes,' le marquis de RotheHn, le maréchal de Gyé,' le seigneur de Lautrec, les bâtards Mathieu et Charles de Bourbon, et tant d'autres comtes, barons, chevaliers, gens d'armes et soudards , que la noblesse et nombre d'iceux toute admiration d'excellente estime donnoient aux yeux qui le triomphe vouloient regarder.

Les rues et faubourgs de la ville par où le roi devoit passer étoient honorablement tendues et parées , et entre autres choses dignes de vue, de deux singulières, aornées : l'une, du lis verdoyant qui de l'entrée de la cité jusques à la grande église de Notre-Dame-duDôme par toutes les places florissoit; l'autre, d'une lé-

ra..

gioii de dames, de beauté tant excessive enrichies, qui de la hauteur des fenêtres et ouvertures des maisons jetoient regard tant luciférant,queauxyeuxd'iceuxétoit objet plus délectable que le rais du soleil qui à l'heure matutine resplendit. De leurs curres triomphants et habillements de drap d'or et de soie partout découpés, etplains-passées et chemins accessibles de leurs chevelures artificiellement sur le visage semées et éparses; de leurs manteaux , de riches bordures et ouvrages de variants couleurs tissus et décorés, et en somme, du surplus de leurs diverses parures et accoutremens nouveaux, autre description par moi n'en sera faite, sachant la chose, par l'avis de plusieurs autres en mémoire être mieux enregistrée.

A la porte de la ville par où le roi devoit entrer, étoient les fleurs-de-lis partout semées, et à la sommité du portail l'image de saint Ambroise, patron et défenseur du pays , hautement élevée.

Au-dessous, les armes de France et de Bretagne mi-parties, de grands hommes sauvages et monstrueux armées et gardées. Au travers de l'écu en lettres romaines y avoit écrit : Louis f roi des François , duc de Milan, Le dedans du portail tout paré desdites armes; toutes les rues tapissées et couvertes de blanche draperie , à laquelle de tous côtés pendoient

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grands écus environnés de chapelets de verdure , et semés de fleurs-de-lis et hermines. Pour tenir manière d'ordre triomphal, furent à l'entrer les seigneurs et citoyens de la ville mis devant, lesquels en moult grand nombre et honorablement arroyés étoient. Les cent Allemands du roi, armés de leurs halecrets, les piques au poing , marchoient après en bon ordre et fière contenance. Les quatre cents archers de la garde et ceux de la reine, avec leurs hoquetons de livrée et habillements de guerre , à pied marchoient aussi. Le seigneur de Crussol, Claude de La Châtre, Saint-Amadour et Georges Coquebourne, capitaines à pied , conduisoient les archers. Les trompettes, rois et hérauts d'armes après , en ensuivant deux cents gentilshommes de la maison du roi et ceux de la reine , qui sur gros chevaux le long des rues faisoient carrière à toutes mains Le comte de Guise , sur un coursier gris qui adroit marchoit le pavé, suivoit après. Le comte de Ligny, sur un roussin bayart qui à tous détours avoit corps à main , avec un riche accoutrement de velours cramoisi et houssure pareille, suivoit. Le duc de Valentinois, en état moult seigneurieux , avec les autres princes accompagnoit le roi. Le seigneur infant de Foix, le comte de Dunois, le sire de la Trimoille, les maréchaux de Gyé et de Bourgogne alloient après. Monseigneur Jean

Guybé après portoit Tépée royale ; les vingtquatre archers de la garde du corps. Et puis le roi couvert d un poêle blanc tout semé de fleurs-de-lis , vêtu d une robe blanche avec une toque royale de même, monté sur un cheval d'Espagne moult avantageux, en triomphe somptueux marchoit le long de la ville.

Le cardinal-légat Petri-ad-Vincula, le cardinal d'Amboise , le duc de Savoie , le duc d'Albanie, le sire de Ravestain, avec plusieurs autres grands seigneurs et prélats alloient après le roi. Les autres deux cents gentilshommes et pensionnaires faisoient larrière-garde , avec une telle suite d autres gens de fête et peuple innumérable, que mon sens imaginatif défaut à dûment solenniser le triomphe ; et ainsi que par les rues passoit le roi , grands et petits à haute voix crioient : France ! France ! en faisant fête si grande et tant joyeuse chère, qu'il n y avoit cœur si endurci qui en état de douce nature n'en fût réduit.

Ainsi chevaucha le roi le long de la ville jusques à l'entrée de l'église Notre-Dame-du- Dôme , où illec , pour faire oraison à Dieu et autres cérémonies dues, descendit; puis vers le château, pour prendre entière possession de sa duché de Milan , prit son chemin , et ainsi accompagné avec sons et clangueurs de trompettes, buccines, cors et tabourins, dedans la forte place de La Roquette s'en entra, où par les

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siens à moult grand triomphe fut conduit et a telle révérence par ceux de la ville reçu lesquels, de tant honorables services et dons d acceptable munificence lui firent présent et entremets, que qui d'autant ne'se contenteroit. peu d autres mondains objets à son appétit donneroient parfaite réfection; si mets-je en reste les banquets somptueux qui , chez les comtes Borromées, à la maison du Dôme et au logis du seigneur Jean-Jacques, furent faits au ro. : qu, tant en excellence furent excessifs que le plus n'est au pouvoir humain possible. Toutefois ne voulut le roi, à convis épulaires et féminins blandisses, comme Sardanapalus. prêter I oreille, mais seulement donner œuvre a 1 ordre politique, et faire arrêt sur le nombre des deniers dus à lui à cause de sa duché de Milan et icelle mettre en garde sous le pouvoir de main armée. Et toutes ces choses dûment exécutées , désir de voir la reine et vouloir d approcher son très-heureux royaume de France le mirent hàtivementau retour; et tant que de Milan à Romorantin , où la reine étoit. eurent de chemin les postes sur lui peu d'avantage, et à tant ferai période. Toutefois si les œuvres méritoires de ceux qui de labeurs recommandables doivent être célébrés, je n'ai par mes écrits . selon dû, solennisées, ou que des noms et gestes d'iceux ostension particuhere en mon papier ne soit faite, je prie hu-

62 CHRONIQUES DE JEAN d'aUTON.

maine condition que, entre mon défaut ignorant et le motif irascible des intéressés, daigne moyenner; car je n'ai eu tant le courage noirci de vicieux vouloir, que j'aie les bienfaits des moindres par nonchaloir dédaigneux voulu taire , et arrière laisser, ne les gestes des plus grands par attention favorable élargir et magnifier; et supposé que, par les syncopes de mon langage maternel, j'aie les termes de la guerre divertis et dégénérés , si ai-je, selon mon pouvoir, au plus près de la vérité, des mérites de chacun, faite description; toutefois , si le défaut excédoit le surplus , pourtant ne veux-je avoir laissé tomber ce peu que j'en ai pu recueillir, et si mon écrit entre les autres devoit être colloque par un chiffre de nul estime, si l'aimé-je mieux en vain que nul , sachant aussi Fomission et le surplus de ce par la plume du chroniqueur en mieux être rédigé.

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