DEUXIÈME PARTIE
Considérant, par les écrits antiques,
Les dignes faits et œuvres authentiques
Des prétérits triomphateurs humains,
Assyriens, Persans , Grecs et Romains ,
Lesquels jadis soumirent et domptèrent
Princes et rois , et leur sceptre augmentèrent
Tant , que sur tous furent les souverains
Impérateurs , monarques , primerains ,
Dont les clairs gestes, et reluisants exemples,
Sont découverts , apparents et très-amples ,
Par élégies , titres et épitaphes,
Et les volumes des historiogi-aphes ,
Sous les fables des poètes acteurs ,
Et les dictés des fluents orateurs
Qui tant en ont mis au long et au largs
Que dûment ont remplie la marcre,
Dont aucun d'eux vraie histoire en raconte ,
Et les autres ont enrichi le conte
Et embelli d'impossibles merveilles ,
Si que , à Touïe des plus sourdes oreilles ,
Causent propos de pensée admirable ;
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Quoi plus ! le sort de Fortune muable , Qui les plus grands à bas fait trébucher , Et les moindres hautement entrucher , Après avoir ceux tant favorisés , Que devant tous furent autorisés Et sublimés en hautesse suprême , A la parfin , sous un tribut extrême , Les asservit et tant voulut outrer, Qu'ils se virent de leur règne frustrer , Et leur puissance sousraarchée et fléchie, De main en main passer la monarchie Par trait de temps et terme dévolu , Ainsi que Dieu Ta permis et voulu , Jusç^ues à ce que les Romains déchurent , ^qu'aux François les titres en échurent , Qui à leur rang ont au droit succédé , Et jà long-temps tenu et possédé Comme leur chose due et propriétaire , Sans que nul autre ait , par sort militaire, Leur excellent' seigneurie occupée Au fer de lance et tranchant de l'épée , pPar les climats et anglets de la terre Ont semée la fureur de la guerre , Et fait sentir leur pouvoir et leur style A tous venants à coups de main hostile , Tant que partout , de çà , de là la mer, Se sont à clair fait connoître et nommer Par leurs conquêtes , triomphes et victoires , Et hauts labeurs dignes et méritoires , Comme il appert par histoire et chronique : Or, à la fin que partie ou relique Des faits louables de nos François modernes Puissent durer immortels et éternes , Par vrais écrits, en convient mention Faire aux futurs , et claire ostension , Et tant à plein leurs bienfaits publier Qu'on ne puisse jamais les oublier, Comme jadis ont été plus d'un cent
D'hommes dignes de renom florissant^ Voire de tels qui, de fraîche mémoire, * Ont à la mort perdu louange et gloire. Pour n'avoir mis pour eux main à la plume Afin doncques que mon propos résume En ensuivant ma Chronique première Par laquelle j'ai laissée en lumière La Conquête de Milan et la prise , Par ci-dessous sera dit de l'emprise.
Que sur le roi , par un chemin obli J, Voulut poursuivre le seigneur Ludovic, Et de plusieurs pays pris et conquis Sur les Itales, et autres droits acquis Par les prochas des François et efforts Des armées, des secours', des renforts.
Des rencontres , des courses, dessaiUiLs, Et des places durement assaillies , Des victoires /des vertueuses gestes J Et en somme, de tous faits manifestes Qui ne doivent en reste demeurer, Mais amplement sont à commémorer.
Jaçoit ce que plusieurs historiographes et chroniqueurs, à plein volume, aient ample descnption faite des louables œuvres du triomphant roi très-chrétien Louis XIP de ce nom et que, par le trait de leur dorée plume, les reluisans gestes des François soient à conte aorne commémorés; ce néanmoins, afin que le fruit de leurs labeurs ne puisse de mon cote tombera terre, ou, par longue révolution de jours, de la connoissance des humains être frustré , de ce que j 'en ai pu ouïr et savoir par le dire des auteurs de cour et le rapport
desilucteurs des armes, à la vérité ou au plus près d'icelle, en ai voulu faire un abrégé recueil ; non présumant, sur ceux àcpii par raison lonice en appartient, entreprendre, mais sachant que œuvre taillé assez y a |)our eux et pour moi, et (pie, de plus riches écrits, ne peux décorer la marge de mon papier. Aucuns jours, d'à ut res alTaircs soustraits,à celui passe-temps ai voulu employer, et aussi, en ensuivant la Chronique par moi faite sur la première conquête de la duché de Milan , montrer aux François , par lettres, les actes recommandablesqui à la pointe du glaive par leurs mains ont été mis, en être perdurables , pour leur mettre en vue apparente la souvenance de leurs bien-faits, et donner vouloir de persévérer de bien en mieux; tant que la louange de leurs vertus puisse de tous titres d'honneur eux enrichir et aux autres être exemple de glorieuse rc- ^ nommée. Donc me (tint passer outre, tant pour la doute que labile mémoire tournant soudain souvenance en oubli, à temps ne s éloigne de la vérité de ce, (jue aussi pour l'exaltation des hommes coUaudables magnifier. Toutefois si, en donnant portion de louange à chacun selon la due desserte, mes écrits n'étoient, à l'intention de tous, imprimés, à penser est que le vice d'ambition ne doit posséder le loyer de vertus; ne Tappetit insatiable, de gloire mondaine aflamé, engorger
i>iî Ji-Aiv d'auton. g
tous lesftuilsde laborieux mérite : veuillent
«'""c les plus .grands, sansappetisser leur prix soufFru- les „,oi„dres vertueux avoir par, oon:
Sr..ea« rehef d'honneur; et les .noi'dr s e", accro.ssa„t leur valeur, des plus hauts di^ne
de SW publier le bruit heureux, et, eux
<-.rer prospérité de los; et ainsi chacun élevant so. et autrui, sera du sien content" t'
«ans déception parti. PI.,, „« veux de ce conte ennuyer les oyants, .nais donner œuv eT L
eont.nua,ion de .non premier propos, et r^v! ""•a la séquence des histoires ultran onta .Tes auxque es. Pan précédent, au chef de la r^
.onde..,anje.nisunepailIe,ju^uesàte.„;, et pour donner face do.do..née <«rn.e à mon
ecnt, ,K,ur ee que la eo..quête de la comt^ d Imo e en Italie doit ici tenir son .a... et
m de plume et d'encre lui prêtera son
Hft la conquête ie la comté Vimolc.
Pour entrer donc en matière, après nue a,.
tranchant de l'épéc nar la f..J^ 7 ^ ^ f.,t .^ • ' ' P ^ '°'^<^^ des Franco s ,
fut soum.se et conquêtée la duché de Milan et le scgneur Ludovic, usurpateur d'icelle chasse et débouté jusques aux Allemagne!-' voulant le roi, premier que retournT d^
Lombardie en France, faire flamboyer les armes et fleurir le lis , quatre cents hommes d'armes , trois mille cinq cents Allemands, douze cents Gascons et Normands , et vingt et une pièces d'artillerie mit en avant, et au duc de Valentinois bailla ledit exercite pour aller conquêter la comté dlmole, et la soumettre au pape, à qui de droit elle appartenoit, à cause des clefs apostoliques. Et tenoiticelle comté dame Catherine Sforze, sœur bâtarde du seigneur Ludovic et veuve du comte Iliéronyme, auquel avait le feu pape Sixte, dernier mort, donné ladite comté. Et étoit dedans une moult forte place nommée Forli, icelle comtesse, et avec elle étoient le comte Alexandre et le comte de Merse, ses frères, et un jeune gentilhomme , nommé Jean de Casai , son bien familier, lesquels avoient si à point pourvu aux villes et places de celui pays, de soudards, vivres et artillerie, que des assauts de la main armée du pape avoient peu de crainte. Toutefois sachant entre le pape et le roi être amitié formée , au moyen de ce , doutoient la venue des François, dont à l'avantage tous les lieux défensables de la comté avoient réparés
et fortifiés.
Pour la conduite des gens d'armes et adresse du charroi de l'artillerie de France , le roi ordonna le seigneur d'Alègre pour être en cette besogne son lieutenant, le seigneur de Chan-
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dée, le capitaine seigneur de Saint-Priest, messireAntome de Bessey, baillif de Dijon, le seigneur de Montoison , le Pannetier, fils du maure de l'artillerie, le maître d'hôtel Concressault. Et avec iceux, furent trois gentilshommes pensionnaires du roi, nommés Adrien de Bnmeu, Antoine de Castelferrus, et Louis de Malestroit, lesquels avoient voué le voyage de Kome , et se voulurent trouver à cet alFaire, avec tant d'autres assurés hommes contre l'effort de la guerre , que pour le détour de la froide saison, qui pour lors étoit en vigueur ne doute des ennemis , ne retardèrent leur voyage. Mais le douzième jour de novembre, en l'an 1499, prirent leur chemin droit à Parme, au bourg Saint-Denis, à Fornoue et à Boulogne-la-Grasse; et tant marchèrent, que sur la fin du mois de novembre devant la ville d'Imole arrivèrent : auxquels furent sans contredit les portes de la ville ouvertes et logis offert. Et là-dedans gens d'armes et artillerie firent demeure. Le château étoit moult avantageux ; car avec ce qu'il étoit de fortes murailles et larges fossés enceint, de trois cents Allemands et de deux cents Bourguignons, bons soldats, étoit garni, avec force vivres, bonne artillerie, et canonniers, au métier tant appris , que peu de meilleurs en étoit. Mais ce néanmoins, pour ce ne resta que toute nuit les pionniers ne missent les mains aux tranchées,
yO CHRONIQUES
et que le lendemain , au plus matin , devant la place ne fût Tartillerie chargée et affûtée , et de toutes parts mis le siège. Sur les six heures au matin commença la batterie tant démesurée, qu'il sembloit que vents et tonnerres fussent déliés. Quatre jours, sans cesser, dura la tempête tant impétueuse , que tout autour terre trembloit. Défenses et repaires demeuroient souvent au dépourvu ; car nul les habitoit qui à danger mortel ne se soumît. Ainsi étoient à la rigueur traités les soldats de la place. Mais tant y a , que, si rigoureusement on les assailloit, vigoureusement se défendoient ; car au-dedans du fort étoient plus de vingt -cinq bons canonniers, qui aux François donnoient si adroit, que nul n'osoit Tœil découvrir qu'il ne fût atteint; tant que plusieurs devant la place leur mansion perpétuèrent. Un gentilhomme, nommé Adrien de Brimeu , étant au derrière d'une chapelle, avec grand nombre d'autres, eut sur lui tout le derrière de sa brigandine emporté d'une pierre d'artillerie, et fut moult foulé et étonné du coup; toutefois ne fut guère blessé. Mais à touchant de lui, un sien varlet du même coup eut la tête emportée , et im jeune page , serviteur du maître d'hôtel Concressault, fut de ce coup pareillement occis. Pour abréger, tel échec fut fait sur les François , que du sang d'iceux au-devant de la place en plusieurs lieux fut la terre teinte et enrou-
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gie. Quoi plus.^ si n'est que tant fut mortelle la batterie du dedans , que chacun coup d'artillerie, qu'ils déchargeoient, portoit la mort d'un ou de plusieurs François. Mais pourtant ne cessoient nos canonniers de donner coups et patacs contre murailles et boulevards, et ruer tout par terre; et après que la batterie fut si grande, que suffisante brèche leur sembla pour donner l'assaut, en avisant le moyen pour ce faire, virent que les fossés étoient moult profonds , larges et pleins d'eau , et du lez de la place la montée si haute et tant malaisée, que impossible chose sembloit à prendre par celui côté; dont fut avisé entre les capitaines et maîtres de Fartillerie, qu'on battroit un boulevard qui étoit à l'entrée de Ja place , et que par là pourroit-on plus à gré donner l'assaut.
ni.
Comment U cï^âUan îr'Jmok fut prw.
La nuit ensuivant, fut la grosse artillerie chargée et atîtrée devant celui boulevard , et au plus matin, donné au travers ; mais non de première avenue, car tant étoit ouvré de forte matière, et artificieuse , que trois pierres des plus grosses pièces, quand vint au donner, demeurèrent plantées moitié dedans la muraille et moitié dehors. Entre ce boulevard et
"»imF
le château avoit un pont-levis à mont, par où Ton entroit de l'un à l'autre ; et avisèrent canonniers que si celui pont pouvoit être mis à bas , que par là pourroient François avoir entrée; et grands coups d'artillerie celle part envoyèrent, et si adroit, que tôt fut une des chaînes qui tenoient le pont froissée et mise en pièces. Ainsi ne tenoit plus la force de la place, ne la vie des soudards qui dedans étoient, qu'au pouvoir d'un seul crampon, qui de tous côtés de coups d'artillerie étoit assailli. A celle heure, les laquais et pionniers qui étoient aux tranchées , voyant que d'approcher étoit temps , sans demander à nul obéissance qu'à leurs premiers motifs , saillirent des tranchées et, à bannière déployée, donnèrent sur le boulevard. Ceux de la place voyant que défense leur étoit nécessaire, nuls coups d'artillerie et de trait par eux furent mis en épargne, mais déchargés si menu sur les assaillants , que plus de trente à l'entrée y demeurèrent. Celui qui portoit l'enseigne approcha de tant que, joignant du boulevard, se mit à pied ferme , et nonobstant coups d'artillerie et de pierres dont il étoit battu de toutes parts, ne voulut démarcher ne reculer un seul pas par crainte de mort, dont à la fin ne fut exempt , car il mourut sur-le-champ , avec assez d'autres. Mais pour ce ne cessa l'assaut,car un autre, nommé Jannot, Gascon, reprint
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l'enseigne, et, a^uré contre mortelle menace, de tout ce qu'il montoit remplit la périlleuse place, et là, de plus en plus fort, iceux pionniers et laquais assaillirent le fort, et si chaudement poursuivirent leur emprise, que en moins d'une heure eurent le boulevard entre mains, et couchèrent la nuit dedans; mais leur fallut avec tables, portes et autre couverture, le jour durant, fermer le dessus de leur fort , pour eux assurer contre le danger des pierres ; ce que ne put être fait que plusieurs n'en eussent à besogner; car nul d'eux pouvoit sortir au découvert pour faire prochas de ce que leur faisoit métier, que du château ne fussent atteints, ou failhs de bien près; toutefois leur demeura le logis. Les soudards de la place eurent à celle heure la meilleure part de leur sûreté perdue ; et voyant que de ceux dont ils avoient le pouvoir en estime de rien et que moins redoutoient, étoient les plus assaillis, eurent si grand doute du surplus, que les plus hardis n'étoient assurés ; la nuit, voulurent mettre la main au rempart, et eux renforcer de plus; mais la lune, qui celle nuit avoit mis ses rais aux champs,. découvrit leur embûche; tellement que, par la guide de sa lumière, canonniers françois à coups d'artillerie leur imposèrent silence ; et voyant iceux Sforzians que plus n'en pou voient, sur la minuit parlementèrent, et baillèrent pour otage
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le frère du capitaine de la place , et le lendemain au matin, leurs bagues sauves, se rendirent. Les François entrés séjournèrent là depuis celui jour, qui étoit un dimanche, premier jour de décembre , jusques au vendredi ensuivant , que l'ost prit son chemin vers Forli , où étoit dame Catherine Sforze avec ses gens ; et ainsi que l'armée de France marchoit , les potestats et seigneurs des villes et places des environs apportèrent les clefs , et se soumirent à obéissance. Ainsi marchèrent gens d'armes en avant , en approchant la ville de Forli , et logèrent deux jours en la terre de Saint- Marc.
3Du eifige it J^orli.
Le lundi, neuvième jour de décembre, sur les dix heures du matin , arrivèrent les Fran- «jois devant la ville de Forli , laquelle n eut semblant de défense , mais à portes ouvertes et manière tranquille , reçut l'exercite françois. Après que chacun fut au couvert, par les capitaines de l'armée et les maîtres de l'artdlerie fut le château de toutes parts mis en avis; et après que tout fut en vue, fut trouvé que par le dehors de la ville seroit le siège plus à main , et que par là étoit le château plus foible. Toutefois les ennuis de la froidure et empêchements de la pluie qui pour l'heure
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avoient cours, défendirent par celui côté ladite place aux François n'assaillir, mais du lez delà ville, supposé que ce fût le plus fort; car plus à plaisir se pourroient faire les tranchées, et plus à sûreté conduire et affûter l'artillerie; et aussi que les gens d'armes seroient toujours à couvert eux et leurs chevaux (qui en tel affaire est un avantage, lequel se fait moult à louer). Et tout ce considéré, fut l'avis mis à effet. Et la nuit commencèrent les pionniers à faire fossés et tranchées, canonnières àtaudir, et charger leurs menues pièces, pour battre les créneaux et défenses de la place, afin que le charroi de la grosse artillerie ne fût par
ceux du dedans empêché ; car, de l'entréed'une plaine, qui étoit entre la ville et le château, laquelle avoit de large plus d'un jet d'arc,' jusque près des fossés de la place falloit aller au découvert ; et aussi que les pionniers à l'affaire des tranchées, qui plus de deminulle avoient d'œuvre, ne fussent détourbés. Ainsi battirent créneaux et défenses, jusque tranchées fussent faites et toute l'artillerie mise à point. Tant de coups venoient de la place, qu'homme n'osoit montrer le doigt, qu'il ne fût rencontré; tant que moult de François y demeurèrent. Mais sitôt que les plus grosses pièces furent assises et chargées, le bruit du terremote voragineux commença tant impétueux et épouvantable , que les ver-
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rières et tuiles des maisons prochaines alloient à bas; et avoient les canonniers irancois tant approché la place, que la bouche de leur artillerie au-dedans des fossés plus d'une brasse apparoissoit. Et voyant ceux du fort qu'ils étoient ainsi malmenés, adressèrent leurs canons vers lartillerie, (jui du dedans des fossés leur tiroit; et donnèrent tant près d'icelle , que sur le bord de la bouche d'une grosse coulevrine assenèrent un coup tel, que tout le long du dos de la pièce fit une passée suffisante à coucher le bras d'un homme. Les autres pièces, étant au découvert, se trouvèrent à telle presse, ([u'à leur dos apparoissoit clairement qu'à rencontre de coups s'étoient trouvées. Et ne furent tant à couvert ceux qui étoient aux tranchées enterrés , que plusieurs ne fussent à plus de six |)ieds de profond par les coups de ceux de la [)lace rencontrés et atteints. Somme, la batterie des deux partis étoit si chaudement menée, que Tun coup n'attendoit l'autre. Et est à penser cpie , où tant de gens avoit, qu'à fête iunérale plusieurs étoient souvent conviés. Que dirai-je.^ L'orage turbineux dura plus de dix-huit heures, ([ue nuit, que jour ; si (pie, par la continuation de la jacture, les murailles furent tant battues, que l'assaut se pouvoit donner. Donc chacun se mita jeter fagots, tables, portes, charrettes et autres aides dedans les fossés, qui étoient
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pleins d'eau et moult profonds. Et ne furent iceux de beaucoup près que d'assez comblés et remplis, qu'on ne se mît au travers. Un Maure, serviteur du duc de Valentinois,^ entra le premier; après, le seigneur d'Alègre, Louis de Malestroit et un archer gascon de ceux du comte de Ligny, nommé Fortune. A celle entrée se montrèrent ceux (pii plus avoient leur honneur pour recommandé, que crainte de
leur vie.
Le duc de Valentinois, voyant les capitaines et hommes plus estimés, des premiers à la^ charge, ne voulut tant son honneur laissera écarter, qu'à l'aflaire ne se trouvât, tant qu'à la foule se mit au travers des fossés. Mais deux pas n'eut cheminé en avant, qu'en l'eau ne se trouvât jusqu'au-dessus des genoux; ce qui moult le refroidit. Auprès de lui étoit un des genlilshommes de la maison du roi , nommé Castelferrus, qui à ce besoin lui fut si propice , que tout le travers de l'eau à son col l'emporta. Chacun faisoit tel devoir, que nul de lâcheté pouvoit être atteint. Les canonniers de la place, voyant que nécessité leur apprenoit à défendre leur vie, nulle pièce d'artillerie eurent en réserve, mais à tel affaire mirent tout leur pouvoir en œuvre; tant que pour la peste de leurs coups, plus de vingt-cinq François furent à l'entrée ensevelis. Un archer gascon , nommé Fortune, qui
des premiers s'étoit mis au fossé , au travers de sa biiî^aiuliiie eut deux eoui)s de li;i(([uobute tels, ([ue les deu\ |)ierres lui deireurèleiU dedans le corps; lequel, pour raiiî;oisse des eoups mortels, étant en butte et visée des ennemis, après (grande elliision de sanj; , se trouva débilité du |)ouvoir et oirus(pié de la vue, et laborant en ce douloureux travail, ainsi que je lui ai oni dire, se voua à Notre- Dame de ilautefaye, et tout soiidain reprit lumière oculaire , et force corporelle recouvra, tant ([u à la lin de l'assaut se trouva, et depuis, sain et baitié, fut à son voyaf^e. Ponr rentrer. Tassant fut moult dur, et la défense vi- {Toureuse; mais tant se montrèrent les François {^ens de bien à cette besofine, ([ucs pour les coups d'artillerie du dedans, ne renq)écliedes fossés (lescpiels, nonobstant les plancbes, falloit à plusieurs, pour passer, outrena{;er) , ne toute la défense des soldats du cbàteau, ne demeura cin'à vive force d'assaut ne fut emporté. Je ne veux au lonj; décrire le mérite de tous ceux qui à cet allaire tirent cbose diî;ne de los, car i)ar trop en serait la mar[;(^ de mon papier élar{ïie; toutefois l'assaut fut tel, que la place, qui semblait inexpu^juable, fut {ïa(;née en peu de temps.
I)H JF.AW 1) AUTON.
€amment îramc €atl)crin<? iSforje fut prier.
Enln^ les périlleux danf^crs de tant durs assants , dame (.'atberine Sforze vi{;oureuscment se maintenoit, et aux plus dévoyés Cîniemis de sa perverse fortune, d'une joyeuse cbère convrant le deuil de son inlélicité, doimoit à ses {;ens cceur et Iiardiement j)ar audacieux lan(;a(;e, comme une preuse Thamyris; et voyant les François pai' force f;a(jnei- le cbatean , d(î rien ne se mit en elFroi ; mais avec les siens, contre ses ennemis, jus([ues à ce <jue ponvoir défaillit à la volonté, tint illecle fort. Les canonniers de France, en tous les lieux où {jcns de défense pouvoient aviser, adressoicnt là leurs coups, sans éparfjner le repaire on éloit icelledame. Deux on trois fois donnèrent encontre d'ell(v, au travers des créneaux, dont la [»liq)art de ses aides, comme là-
cbesetarrecrùs, abandonnèrent leurs défenses; et elle, sous corps féminin, montra cœur viril et vertueux; car onc pour nul danfjer, tant lui fût-il proche, ne mit en arrière la marche. Mais elle , soi voyant des siens abandonnée, et assaillie des ennemis, sans espérance de recteuvre, avec ses plus privés, gagna un ravelin étant derrière la citadelle, et là,
Kl 'h
8o CHRONIQUES
soi voyant sur le bord de la fosse de son exil, et le prochain intérit sanglant de ses soudards connoissant, montrant avoir moins de regret de la perte de son pays , que douleur de la mort de ses gens, sur la nmraille se mit toute en vue, et là vint résumer constance , et dire aux François en langage italien : i< 0 vous belliqueux François , qui , à la secousse de votre dure main, toute la terre des Itales faites plier et trembler, puisque Fortune incertaine m'a par votre pouvoir au joug de captivité soumise et domptée, suffise vous à tant, et ne veuillez la pauvre déshéritée et tant désolée veuve à mort persécuter; car ce seroit œuvre contre la propriété recommandée de votre noble nature; et si vous avez la gent superbe de ce pays matée, pardonnez aux humbles; et si rigueur de guerre vous apprend être cruels aux rebelles, humain remords vous commande être piteux aux vaincus ; car tout pouvoir est instabile, qui est vide de clémence. Ne semez donc le sang de ceux dont la mort ne vous peut donner titre de louanges, ne la vie empêcher le moyen de votre profit. >i Maintes autres douces paroles eut aux François, lesquels pour ce ne cessoient; mais entendoient à mettre du tout le château et la citadelle entre leurs mains, et traiter les soudards selon la coutume de prise d'assaut. Un capitaine de laquais. Gascon, nommé Bertrand,
DK Jli:A^ d'aiiton. ^j
avoit été des premiers à la prise chi chiltcan , et voyant (|u'au fort, où étoit la comtesse Sforze, dcvoit avoir quelques gens de bonne prise, avec douze laquais gascons et huit allemands, entra dedans, et prit la foi de la dame. Les Allemands eurent la foi de ses frères et de Jean du Casai, et tuèrent douze ou treize Italiens qui là se trouvèrent. Ce durant, le duc de Valentinois, le seigneur d'Alègre' le seigneur de Castelferrus, et un nommé le petit Aubigny entrèrent dedans le ravelin où étoit la comtesse, et la prit le duc de Valentinois. Le comte de Merse, le comte Alexandre et Jean du Casai furent mis entre les mains du bailli de Dijon, capitaine des Allemands.
Le duc de Valentinois en emmena la comtesse Sforze au château, avec une sienne dame d'honneur, nommée Argentine, et sept ou huit autres damoiselle.. Le capitaine Bertrand, qui la foi de la dame avoit premier eue, fut par le duc de Valentinois contenté. Tous les Allemands, Bourguignons, et autres soldats de la place, furent abandonnés au tranchant du glaive, qui tant cruel leur fut, qu'un tout seul d'iceux n'eut répit de mort, si n'est autant que fuite de clos pourpris devant leurs ennemis leur en put donner. Et fut le chapplis si sanglant, que plus de sept cents hommes furent illec mis à Tépée.
32 CHUOxMQUES
Tout ce fait , le duc de Valeutiuois , lequel était las, pour se vouloir désarmer et prendre repos, dedans une chambre haute se retira. Mais bon besoin lui fut de tôt délofjer de ce lieu : car au-dessous de lui, dedans une salle basse, pleine de poudre de canon et d'artillerie, étoient entrés vingt-cinq ou trente Allemands, avec du feu, pour visiter le logis; et ainsi qu'ils faisoient leur recherche, trouvèrent du vin, et là se mirent à dringuer, tant que la douceur du breuvage leur fit oublier le danger du feu et de la poudre. Un des gens du duc de Valentinois, voyant ce péril imminent, promptcment l'en avertit, lequel ne séjourna plus à mont, mais tôt se retira autre part loin d'illec. Bientôt après qu il se fut ôté du chemin, les Allemands firent si bon feu, que la poudre qui étoit dedans la salle fut soudainement toute en flamme, et la chambre dont étoit sorti le duc de Valentinois toute embrasée. Une partie de ceux qui le plus près furent de la porte , de feu et de soufre les visages et les mains tout enfumés, teints et noircis, se sauvèrent; les autres furent sans secours éteints et brûlés.
Cette nuit couchèrent les François dedans le château; et le lendemain, à ceux qui voulurent sortir, fallut faire ponts et planches, car tant étoit forte la place , qu'au lieu même où avoit été donné l'assaut, sembloit la passée
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tant douteuse, que nul sans aide osoit par là repasser. Après celle défaite et prise, l'armée séjourna dedans FoHi quinze jours, et premier que partir, bonne garde fut laissée pour la sûreté de la place. Et puis se mit Fost au chemin droit à Pesaro, une forte ville sur le chemin de Rome, laquelle étoit du Papat, à cause d'imole. Et lorsque les gens du pays surent la venue des François, par une nuit tous les blés des environs, vins, foins, bois, maisons, loges, et toutes autres choses nécessaires pour soutenir ost, par les montagnes et autres Heux prochains de la ville, mirent au danger du feu, qui tellement sur ce mit son pouvoir en œuvre, que depuis le temps que, selon les poètes, Phaéton versa le curre de Phébus sur la terre, n'apparut si grande flamme ; et de vrai, si nul de ceux qui virent le spectacle au mont Etna avoit été à l'heure, lui en pouvoit souvenir : car à val, à mont, et sur la croupe des montagnes, plus de quatre mille de pays autour de Pesaro n'apparoissoit que feu et fumée. Et tout ce avoient fait les paysans, pour mettre Fost en disette de vivres et découvre de logis. Ainsi que l'armée marchoit pour aller assiéger Pesaro , vinrent lettres du roi au seigneur d'Alègre, par lesquelles lui étoit mandé, à toute diligence vers la duché de Milan faire retourner les gens d'armes, et que besoin en étoit tel, que, sans brief secours,
84 CHROMQUES
était icelle duché en voie d être reconquêtée par le seigneur Ludovic. Et à ce mandement, sans marcher outre, se mirent François au retour. Le duc de Yalentinois, avec les trois gentilshommes pensionnaires dessus dits , prit le chemin de Rome , et avec lui en emmena prisonnière dame Catherine Sforze.
Du fommencm^nt it la rfbfllion ic iUilan.
Ici est à dire que le roi étoit jà de retour en France, lequel n'eut sitôt de Milan désemparé la duché, que secrète mutinerie et rébellion celée, de jour en autre, en Lombardie ne se forgeât. Et comme chose difficile est entre les humains pouvoir assouvir commun appétit, tant n avoit su le roi adhérer au vouloir de tous , que plusieurs ne se cuidassent mal partis; et entre autres, un nommé messire Jacomo André, valet de chambre du seigneur Ludovic, duquel avoit donné le roi la confiscation à maître Théodore, son médecin ; et un autre, nommé Nicolas, barbier et chirurgien de la ville de Milan , lesquels s'en allèrent en Allemagne devers le seigneur Ludovic, auquel dirent et promirent maintes belles choses. Et lui promit, celui Jacomo André , que quinze jours ne seroient révolus, que sa main n'eût pre-
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mier baigné au sang du seigneur Jean- Jacques, et que mort ne Feût rendu. Nicolas le chirurgien se fit fort, envers le seigneur Ludovic, de faire insulter la commune de Milan contre les François qui étoient logés dedans, et d aller de maison en maison suader et induire chaque Milanois de tuer son hôte et d occire tous ceux qui au dépourvu se pour- 1 oient trouver, sans en prendre un tout seul à merci. Le seigneur Ludovic de ce remercia très-amplement iceux transfuges, et plus affectueusement leur recommanda le proditieux affaire; auxquels dit que hardiment missent la main à la besogne , et que , pour les secourir tôt, avec grosse armée se mettroit sus, et que, pour ce faire, avoit jà toute la Lombardie et la plupart des Itales à poste. Et tout ce fait et dit, droit à Milan s'en retournèrent les compagnons. Sur le cœur, tristes et pensifs, gardoient cette crimineuse entreprise , en attendant l'heure opportune pour icelle exécuter; mais Celui qui des choses mal proposées dûment dispose, autrement en ordonna : car ceux qui la machinée promesse dévoient pour leur profit mettre sous la clef à leur dam , le vingtdeuxième jour de décembre, dedans l'église des Cordeliers de Milan, à un nommé Antoine \iscomte, compère dudit Jacomo André, leur affaire communiquèrent, pensant qu'il fût des malcontents, et que des conjurés de la
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rebelle insurrection voulût être. Toutefois, comme celui qui de tache de trahison ne vouloit sa renommée noircir, le fit autrement; car après que les uns des autres furent séparés, secrètement au château de Milan il s'en alla , et les capitaines de la place dûment avertit de la machination susdite. Et tout en l'heure furent iceux traîtres envoyés prendre, lesquels furent mis dedans la Roquette, et bien gardés, jusqu'à temps que telle punition d'eux seroit faite, que leur démérite le requéroit.
€0mm^nt ie sfiflneur ffuî>0t)ic se mit am cl)amp$.
Par messagers secrets et lettres closes avoit le seigneur Ludovic, envers le peuple deLombardie et aucunes villes dltalie , si bien ouvré, que de la faveur et aide d'iceux se tenoit pour assuré ; dont avoit fait tel amas de soldats, que assez fort se cuidoit pour la duché de Milan reconquêter. Et voulant mettre en lumière son dessein et exécuter son vouloir , sur la fin du mois de janvier, avec son ost, prit les champs et commença bien à point à mettre main à l'œuvre et assiéger aucunes villes et places limitrophes et confines des AUemagnes; et, voyant les garnisons qui dedans étoient pour le roi , que longuement ne pourroient
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tenir, et secours leur être en arrière main, par composition se rendirent et, leurs bagues sauves , vidèrent les places. Ainsi commençoit bel et bien le seigneur Ludovic de recouvrer pays, et cuidoit, premier que fût fini l'hiver, avoir toute Lombardie et les pays des environs reconquis, et à son obéissance réduits; et pensant du tout la chose au vrai future à son avantage, de nouvelle devise voulut user, et l'eau et le feu de sa première devise voyant asséchés et éteints, prit un tabourin, disant: Je sonnerai l'hiver pour danser l'été. Mais par Celui qui victoires et triomphes donne à qui lui plaît, autrement en fut disposé, et de plus de moitié à chef de l'emprise fut celui Ludovic déçu de son propos, comme ci-dessous apperra par écrit. Le roi , étant lors à Loches, en l'entrant du mois de février , sut au vrai que avec grosse gendarmerie le seigneur Ludovic s'étoit mis aux champs, plein de délibéré vouloir de par force reconquêter la duché de Milan , ou à la poursuite demeurer, et pour son empriseperfinir, la viede maints soudards aux périls de la guerre du tout abandonner; et que, pour ce déduire comme à l'extrême besoin et dernière nécessité de son plus urgent affaire, le prix des trésors, le secours des amis, le pouvoir de la force, le savoir des esprits et tous les moyens de remèdes dont aider se pouvoit, avoit mis en avant et fait tel prochas de
Iff
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gens d'armes, que, de plus de vingt mille soudards allemands, bourguignons, suisses, albanois, lombards et romains prêts d'exposer leurs corps à effusion de sang pour son vouloir exécuter, se troiivoit accompagné, avec le secours des nobles et la faveur populaire de toute la Lombardie, et l'appui des principales villesdes Itales, auxquelles avoit par subtils moyens surée intelligence, fermée et confédérée alliance: ce qui, aux champs et à la maison, au penser du roi fit soucieuse compagnie, jusijue si dûment y eût pourvu, que par la force des siens lui sembla le pouvoir de ses ennemis savoir dompter; ce qu'il fit, ainsi que par après en écrit sera rédigé.
«ommftit le roi tronsinit îif là Uô monts U sfiflnfur it la îrimoilU, avtc cinq cfiits l)ommts Vatmts.
A l'alfaire de Milan me faut revenir, et à l'armée de France qui dedans étoit, mais tant aflbiblie pour la séparation susdite, que bon métier avoit de renfort; et pensoit bien le seigneur Ludovic en briefs jours venir à chef de son entreprise; et esta croire qu'ainsi fût-il, si le roi par secours diligent n'y eût pourvu, ainsi qu'ilfit: car sachant le besoin extrême des siens,
Dii jEAft d'autom. gn
voulant mettre barre de sûreté entre le pouvoir de son exercite ultramontain et les assauts de ses ennemis , hâtivement transmit outre les monts le sire de la Trimoille avec cinq cents hommes d'armes; et furent sous sa charge les capitaines qui s'ensuivent avec leurs compagnies : le seigneur de Mauieon le seigneur delîeaumont, le seigneur de Sandricourt, le seigneur de Lanque, le bailli de la Montagne, le seigneur de la Favette, lieutenant de la compagnie de l'amird de Irance; le seigneur de Mau voisin, lieutenant des gens d armes du bâtard Mathieu de Bourbon ; Olivier de Plonet, lieutenant de ceux du maréchal de Gyé, et plusieurs autres bons conducteurs et chefs de guerre, lesquels tirèrent vers Lyon sur le Rhône; et là furent quelque peu de temps à séjour, en attendant tout le nombre de leurs gens à venir. Au sire de la Tnmoille tardoit jà qu'il n'étoit en Lombardie, pour echaunbr la guerre contre les Lombards et lansquenets, et bonne envie avoit de es assembler aux plaines, etde faire au roi, à ce besoin, quelque bon service. Le seigneur de îsandricourt, qui avec le sire de la Trimoille n etoit parti, après avoir disposé de son affaire, sachant que l'armée s'assembloit àLyon, pour non être des derniers, de son hôtel jusque là courut la poste, de l'un à l'autre distant de plus de cent lieues, et là arriva à heure due.
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Sitôt que tout fut assemblé et que heure de partir sembla au sire de la Trimoille, avec son armée se mit aux champs, pour accomplir son voyage; et à voir la manière, l'ordre et Tarroi de ses gens, bien sembloit exercite conduit sous main impérieuse: car toutalloit de poids par compas et de mesure, et sous le châti de discipline de chevalerie.
Comment le comte îre Cignu fut à €ôme,att-îïetjant îre Tûrmce î>u seijgneur Cubooic.
Ici sont à commémorer les faits j à commencés par le seigneur Ludovic, sur la reprise de Milan, et suivre le moyen pour tirer à la fin, qui fut telle que, après que ledit seigneur Ludovic eut pris le vent et abordé la Lombardie , le comte de Ligny, lieutenant du roi delà les monts, ayant le maniement de la chose militaire, sachant l'armée dudit Ludovic avec lui marcher en avant, sans avoir, de sa part, égard au peu de nombre de gens qu'il avoit, ne doute delà force de ses ennemis, avec deux cents hommes d'armes saillit de Milan et se mit en voie vers Côme , pour aller secourir la garnison qui etoit dedans , et pour les ennemis rebouter, et aussi pour garder le passage , qui
DE JEAN D AUTON. gi
étoit la principale entrée de la duché deversles Allemagnes.
Tantôt après qu'il fut en la ville de Côme, nouvelles furentqueBelinsone s'étoit rebellée, qui est une ville moult forte entre les montagnes d'Allemagne , en laquelle avoit garnison de François. Et pour icelle renforcer, transmit le comte de Ligny un gentilhomme de Savoie, avec cinquante chevaux et cent piétons. Mais les gens de la ville, sachant la venue du seigneur Ludovic, et son armée prochaine, fermèrent les portes aux François, et commencèrent à tirer grands coups de traits et d'artillerie contre eux. Et sachant le comte de Ligny la diversité des querelles, de rechef là transmit Louis d'Ars, son lieutenant, avec quarante hommes d'armes et cent archers, lesquels se mirent à passer le travers des montagnes, où n'avoient chemins accessibles, fors petits sentiers pour la passée d'un seul homme à la fois; et au bas de la montagne étoit une rivière courant, nommée la Trèze , roide, tant impétueuse et bruyant, qu'il n'y avoit cœur tant assuré qui là n'eût occasion de frayeur; toutefois pour ce, ne retarda la passée; mais tant errèrent François par ces voies scabreuses que tôt approchèrent Belinsone. Dedans la ville étoit demeuré un gouverneur pour le roi, lequel avoit baillé à un sien frère en garde un des châteaux de la ville, avec bonne garnison
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de François, et autres défenses, pour servir à l'affaire de la place. Or avisèrent les Lombards qu'ils prendroient celui {jouverneur , et que tellement le traiteroient, ([uc si sondit frère, capitaine du château, n'aimoit mieux le voir cruellement mourir que rendre la place, bientôt l'auroient entre mains; et ainsi le firent: car le {gouverneur, qui, pour quelques affaires, étoitallé, trois ou ([uatre jours devant, à Mikn , fut , à sa venue, par ceux de la ville pris et arrêté; auquel, sans autre propos lui tenir, dirent ([ue, s'il ne faisoità son frère, qui avoit le château en garde, que tôt en l'heure entre leurs mains ne fut mis, que, premier (jue jour couchât, au pouvoir de la corde abandonneroient sa vie; et afin qu'il ne mît la chose en doute, en la place delà ville, aux enseignes des justices plantées, lui montrèrent le mortel apprêt de son intérit prochain. Voyant celui gouverneur le tumulte à ville , la rébellion du peuple, et la menace des grands, contre lui préparer tels efforts , ne sut contre ce danger à quel appui se tenir, si n'est à une pensée d'espoir qui à mémoire lui ramenoit (jue pour le rachat de sa vie son frère ren- €lroit cette place ; au([uel manda son extrême nécessité, lui priant que, pour le refus de la place, ne voulut sa mort consentir ; lequel, pour ce, ne voulut vider ne rendre le fort, jusqu'à ce que, par le patibulaire dressé, eut claire
I)K JKAN d'aUTOJN. q^
connoissance de la mort jugée de son frère qui tant lui amollit la dureté du cœur, que fraternelle pitié lui fit tourner le dos à tout droit de sévérité. Les soldats de la garnison , sachant lachose, voulurent aller recourircelui gouverneur et donner sur les vilains; mais le capitaine, doutant qu'ils ne ftiillissent à leur entreprise, et que son frère ne fût secouru , ne voulut permettre à nul d'entre eux y aller mais rendit la place et retira sondit frère d entre les griffes des Lombards.
Dedans la ville avoit encore un fort, que tenoient des laquais gascons, desquels 'étoit capitaine un nommé le bâtard de ÎVlontcassin , etcontre toute la communedelavillcgardoient iceux laquais une galerie assez forte,''et Ja défendoient si à point, que Lombard n'en approchoit qui à coups de trait ne fut renvoyé Le capitaine Louis d'Ars fut, à sa venue, averti comment la place étoit rendue aux Lombards, et de la rébellion du peuple, et sans délai se mit à regarder tout autour delà ville, pour voir si par quelque lieu on la pourloit assaillir. Mais ceux de dedans sans cesse tiroient trait et artillerie en sorte que nul n'osoit approcher. Ainsi se retira avec ses gens dedans la place que tenoient les laquais, et le lendemain se mit aux champs vers le pays de Suisse , et trouva que renfort pour le seigneur Ludovic venoit de tous côtés, et avec ceux fallut
g^ CHRONIQUES
avoir mêlée, qui fut telle que , deux ou trois jours suivants, ne furent qu'escarmouches ; car les gens du pays à cheval et à pied avec Allemands et Suisses étoient à toute heure en armes sur les chemins et passages ; mais, par le secours de ceux, ne fut Tost du seigneur Ludovic renforcé : car les uns furent pris, les autres tués et les autres tant écartés qu'onc puis tous ne se rassemblèrent.
W( la xtbdiion ie iWiUn.
J'ai dit que sur la fin du mois de janvier le sein:neur Ludovic avec main armée tenoit les champs ; reste, de la rébellion de Milan, qui en cetempsfutdécouverte, faireenabrégéquelque récit , et dire que lors dedans la ville de Côme étoit le comte de Ligny, avec soixante hommes d'armes des siens, et la compagnie des Écossois, qu'un nommé Robert Stuard , lieutenant du seigneur d'Auzon, conduisoit; et là furent nouvelles que l'armée du seigneur Ludovic approchoit, et de tant que , à dix milles près de la ville, étoit sur le lac embarquée. Et voyant le comte de Ligny la ville mal garnie de François , manda venir Louis d'Ars , avec ses gens, et que le plus tôt qu'il pourroit se retirât dedans Côme pour le renfort d'icelle : car besoin
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étoit de ce; et que d'heure pensât du retour, qui en brief lui fut chose nécessaire; car toute la duché de Milan étoit cou vertement contre les François conjurée, et les Lombards, enflés de poison comme vipères, pour plus cautement vomir le venin de leur mortelle trahison , aucuns des potestats et seigneurs de la ville de Milan , avec le frère du trésorier du seigneur Ludovic, lequel, durant la première conquête de Milan , avoit au pourchas des emprunts par ceux de la ville été tué , feignant iceux Lombards ne vouloir obéir au seigneur Jean-Jacques , comme non suffisant au gouvernement politique, brigues haineuses et vulgaires murmures contre lui insultèrent, et, sous le tapis de celle division, peu à peu toutes leurs maisons cèlement garnirent de gens armés; et tant couvertement firent leur menée, que au savoir des François fut la chose inconnue. Mais tant alla le fait en avant , que le jour de la Conversion-saint-Paul, au.seigneur Jean- Jacques, étant en la maison de la ville, près le Dôme, donnèrent un alarme tumultueux, et cuidoient les François que le débat survînt à cause de division civile; mais bien autrement alloit de la chose : car les traîtres avoient secrète intelligence et promesse jurée au seigneur Ludovic, de mettre, le jour de la Purification-Notre-Dame, tous les François qui étoient en Lombardie à sacquement ; et voyant
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C)6 CHROMQUES
les conjurés le terme de leur emprise approcher, la duché de Milan désarmée de François, et le seijjneur Ludovic avec toute force marcher avant, cuidant le pouvoir de France foible pour à lui résister, de plus se renforcèrent; et le seigneur Jean-Jacques d'autre part : tellement tiu'après ces eflbrts , les François logés dedans la ville se doutèrent, et pour obvier à tous dangers, trois jours ensuivant, eurent Je harnois sur le dos; et vovant les IMilanois la ville mal accompagnée de François, et le comte de Ligny avec ses gens à Come, pour autres affaires assez embesogné , le jour de la fête Notre-Dame-de-Chandeleur, donnèrent Fassaut au seigneur Jean-Jacques, lequel eut bon besoin de soi bien défendre et du secours qui lui fut proche : car, durant le débat, un gentilhomme nommé Coursinge, lieutenant du duc de Savoie , survint avec soixante chevaux , et tout le long de la grand'rue et le travers de la place du Dôme , qui toutes pleines étoient de Lombards en armes , passa, et jusques au travers de la presse des Milanois, la lance sur la cuisse, fut jusques devant la porte de la maison-de-ville ; et au-dedans étoit le seigneur Jean-Jacques , armé de toutes pièces, lequel, de sa part, à tour de bras défendoit Feutrée. Mais contre tant de peuple n'eût longuement soutenu l'escarmouche ; et si le capitaine Coursinge ne l'eût recous , sa vie étoit
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en dangereux hasard ; car de haine mortelle Fassailloient iceux Lombards. Toutefois telle aide lui donna ledit Coursinge, que voulussent ou non Milanois , du danger de leurs mains furieuses en la sûreté du château l'en emmena, voire en telle heure, que bien lui fut de saison : car premier qu'ils entrassent en la place, commotion de commune eut par toute la cité pour l'heure contre les François audience autorisée ; et n'y eut ne grand, ne petit, qui parler sût, qui à haute voix ne criât : More ! More I Plus de trois heures durèrent leurs cris et huées ; et avec ce, plus de cent mille hommes armés se mirent en place. Sur l'heure du midi étoit quand le tumulte commença, et dura jusques grosses pierres d'artillerie leur fussent transmises du château : ce que firent le seigneur de l'Espy et messire Codebecarre, capitaines de la place; car oyant ce bruit, firent à coup mettre hors huit des plus grosses pièces d'artillerie qui fussent au-dedans, et décharger coups au travers des maisons et des rues, tant horribles , qu'on eût dit que toute la cité devoit profonder aux abîmes. Somme , la batterie et tonnerre de l'artillerie dura dès une heure après midi jusques au soir, et fit sur la ville tel échec, que plus de trente fortes maisons et somptueux édifices furent percés et mis par terre; et tant d'hommes, femmes et petits enfans morts et acravantés, que Fhorreur de I. 7
gS CHRONIQUES
ce me défend n'en dire le nombre ; mais que que soit, si cher comparèrent Milanois leur défaut, que une autre fois, premier que rébellion commencer, leur devroit venir la chose à mémoire. Jusques au milieu de la place , qui est entre le château et la ville , escarmoucher avec nos gens furent les Lombards ; et tant approchèrent , que main à main se rencontrèrent. Si à point se montra le seigneur de l'Espy à cette affaire, que à la défense de l'artillerie y parut jusques à Vedusion de son sang. Qui eût lors vu faire taudis et barrières au travers des rues , et autour de la place escarmoucher, eût bien pu dire à certes, que guerre mortelle avoit là trouvé l'huis ouvert; car tant que le soleil donna lumière à ce jour, le tonnerre de rartillerienelebruitdelacité eurent silence. Que dirai-je? Sitôt que l'heure tarde fut venue, Lombards bruits et cris tranquillisèrent , et François, eux et leur artillerie, se retirèrent au
château.
Comment leô vmts îru râteau «e fuiiamt
paîïre.
Avec les soldats de la place étoit lors un Milanois , nommé messire Louis de Pors , de grand âge et bien emparlé , aux gages du château , servant de truchement pour avitailler la garnison , avec un François , nommé Pierre
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Bordier, commissaire, pour le roi, sur le fait du sel à Milan ; lequel de Pors , pour découvrir son double courage, après que chacun fut retiré secrètement, abandonna le fort, et dedans la ville s'en alla , et du pouvoir de la garde , des vivres, de l'artillerie , et en somme de toutes les autres choses qu'il avoit pu voir et connoître au château, avertit ceux de la ville, et fit une autre chose qui de plus cuida nuire aux François ; car lui qui tous les secrets du château, lui étant dedans, avoit connus et avisés, par une nuit ouvrit les bondes et passées de l'eau qui abreuvoit les fossés de dedans la place : tellement que le moulin qui est contre les murs de la Roquette , devers l'entrée du parc , fut inondé et tout couvert d'eau. Les caves où étoient les farines , blés, vins, lards, huiles, graisses et autres choses nécessaires pour le soutien des soldats de la place, furent noyées et toutes remplies d'eau; tant que à toute peine purent être sauvés les vivres qui étoient dedans.
Dedans la ville de Milan ne fut seulement ce jour fait le butin , mais par toutes les autres villes , places et bourgades de la duché , lesquelles , toutes à une voix et à une heure , comme entrepris étoit , remplirent l'air de cris moriens , dont tous les François , qui après ce se trouvèrent désaccom pagnes ou écartés , se trouvèrent mal traités.
Comment larmes îru ôeiflueur ixùom (ut
à €ome*
Le premier jour de février, sur les deux heures après midi , étant le comte de Li(îny à Côme , avec ce qu il avoit de gens, après avoir long-temps attendu Varmée du seigneur Ludovic , put voir par vraie expérience ce ([ue par imagination attendoit ; car le long d'un lac (pii des AUemagnes jusques à touchant la ville de Côme rellue , plus de deux milles de pays par eau, à combles barques et pleines gabares, lui furent en barbe gens armés, qui ne demandoient que la guerre ; et pour leur en donner, le comte de Ligny , avec partie de ses gens, leur fut au-devant, jusque sur le bord du lac , au droit de leur descente , et là ht arranger et charger son artillerie , et eux conviés à ce banquet , quatre faucons leur mit à mont , qui pour rivière firent tel vol , que qui toute leur prise eût voulu mettre en carbonnade , divers entremets s'y fussent trouvés. Pour revenir au parfait, si rudement furent reboutés, que plus de demi-mille fuient contraints reculer pour gagner une abbaye qui étoit au bord du lac; et en eux retirant, sans cesse tiroient canonniers au travers la greigneure presse, et
DE JEAN d'aUTOIS. lOI
ne fut coup déchargé , que quelqu'un n'en prît le bond ou la volée ; et de si près fut fadli le cardinal Ascaigne, que le bord de sa barque, à deux pieds près de lui , fut emporté d un coup d'artillerie ; et eux retirés à sûreté , prirent logis pour passer la nuit dedans celle
abbaye. ^
Voyant le comte de Ligny qu il ne leur pouvoit faire autre ennui , avec gens d'armes et artillerie dedans la ville se retira , laquelle il avoit si à point i emparée et fortifiée de toutes choses nécessaires pour attendre sièges et assauts , que tout assuré se cuidoit de la maîtrise du passage contre le pouvoir du seigneur Ludovic et ses lansquenets , jusques a la venue du secours de France , si plus de deux mois n'eût été en demeure; et bien donna le jour de devant à connoître à ses ennemis , que par défaut de soudards étrangers peu les doutoit, car six cents Lombards et Piémontois étant aux ^arjes du roi , il en avoit envoyés et casses sachant aussi que de sûre fidélité entre eux est peu de nouvelles.
Comment Côme fut renia M eeiflnmr Cuî>ot>w.
La nuit , vigile de la Purilication-Notre- Dame , le seigneur Jean-Jacques étant dedans
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le château de Milan , jà averti des approches du seigneur Ludovic , pensant le pouvoir des François, qui étoient à Corne, n'avoir durée contre les assauts d'icelle,et sachant que quelque peu de force qu'ils eussent, pour doute de mourir n'abandonneroient la ville , et aussi que bon besoin avoit le surplus de la duché de leur secours, trois messagers coup sur coup transmit au comte de Ligny, auquel mandoit par lettres, que si pour l'honneur et profit du roi se vouloit employer , que incontinent se retirât à Milan , et qu'il en étoit heure. Mais pourtant ne voulut désemparer. Tantôt après vint second message, et lettres contenant que si la duché de Milan se perdoit pour le roi , que la défense et tenue de Côme en serait le seul moyen , vu qu'elle ne pouvoit, selon son avis , à Ludovic résister , et que les gens d'armes, qui dedans étoient, étoient l'espoir de l'appui du faix de la guerre; par quoi étoit métier de laisser la place , qui tout à temps se pouvoit recouvrer, et subvenir à l'afTaire du plus, qui du secours ne se pouvoit passer. Toutefois ne fut celle remontrance occasion de retour au comte de Ligny; mais dit de rechef qu'il s'essaieroit de garder la place, tant que vivres et soudards pourroient durer : et lui sembloit bien que moult longuement pourroit attendre le siège ; car la ville étoit pour l'heure assez fortifiée; et pensoit que si à la fin, par
défaut de vivres , ou force d'assauts d'ennemis étoit pressé, que sans danger se pourroit retirer à Milan , ou ailleurs, à sûreté; vu qu'il n'avoit affaire qu'à gens de pied, et aussi qu'il avoit l'issue du côté de Milan toute au délivre. Ainsi eut propos délibéré de demeurer , et jusques à la fin défendre la place; et pour ce, mit gens d'armes et artillerie sur les murailles de tous côtés, si à point, que aux assauts des ennemis défense mortelle avoit préparée.Dernières lettres vinrent, par lesquelles étoit dit au comte de Ligny, que, sur toute l'obéissance qu'il dcvoit au roi, et toute la crainte qu'il avoit de l'olfenser , il se retirât a Milan, et pour cause ; ou sinon, qu'il feroit en sorte qu'envers le roi se pourroit mal trouver; et en laissant la place , de rien ne pouvoit amomdrir le prix de son honneur : car mieux etoit f se retirer d'heure , pour l'accroissement du commun profit, que à la longue tenue d honneur singulier s'arrêter, et hasarder le tout^ perdition irrecouvrable.
Voyant le comte de Ligny , que si plus tenoit la ville, et que par aventure inconvénient en advînt, que par le seigneur JeanJacques envers le roi ne seroit épargné, et aussi que mieux se pouvoit trouver aux affaires du roi en liberté des champs, qu'en subjection de place assiégée, supposé que ce fût contre son vouloir de laisser la place; ce néanmoins pour
déloger, fit armer ses gens, et mettre en charroi son artillerie, et ne voulut partir de la ville, que ne fussent plus de huit heures du matin , en attendant sur la place la venue du seigneur Ludovic, et son armée, pour leur vouloir au départir donner une escarmouche. Mais onc un seul de Tabbaye, où ils avoient celle nuit couché, pour Theure ne sortit. Ainsi se mirent François à chemin droit à Milan. Tout ce jour chevauchèrent jusquesau soir, et par les chemins rencontrèrent plus de quatre mille Lombards en armes, criant: More! More! à pleine voix. Et moult ennuyèrent les gens d'armes, car toujours étoient au derrière et aux côtés, en aguet d'atteindre quelqu'un. Mais tant en fut étendu par les chemins, que de leur sang étoient tous enfondus. Entre les cinq et six heures du soir, tant approchèrent la ville de Milan, que à rentrée du parc se trouvèrent. A leur venue fut sonné un alarme en la ville; et tantôt furent en place plus de quatre mille Lombards, et au-dedans du parc contre les François levèrent une escarmouche. Voyant le comte de Ligny, qui encore ne savoit de la rébellion, que sur cesMilanois falloit charger, leur envoya au-devant deux faucons, qui les chassèrent sitôt, qu'ils n'eurent ailleurs à penser qu'à trouver leurs maisons pour le plus sûr. Après qu'ils eurent vidé, le comte de Li-
DE JEAN d'aUTON. Io5
gny entra avec ses gens dedans le château , auquel fallut pour celle nuit loger gens et chevaux ; car la ville étoit pour l'heure empêchée, voire tant émue, que dès le soir jusques au matin , les Milanois ne cessèrent de branler beffrois et crier alarmes. Cette nuit-là se mirent en armes plus de deux cent mille hommes , car toutes les rues et places de la ville étoient tant pleines de gens armés, que terre sous eux n'apparoissoit. C'était bien merveilles de voir l'émotion civile ; car elle étoit tant impétueuse qu'onc depuis le temps de Marins et de Lucius-Sylla Romains , n'en fut vue de pareille.
Comment le (ovxU ie Ctflng a le ôeiflneuv Jean- 3ûquc6 60r tirent ïu el)dteau ï»e JKilan et se mirent anx eljamps.
A tous efforts se réveillait guerre mortelle en Lombardie, et à ruineux effet préparoit haineuse discorde; mais contre ce , que pou voient les François? A certes tout bien aviser , peu de chose ; mais pourtant ne furent cœurs virils efféminés : ains avisèrent celle nuit que au meilleur remède falloit avoir recours, et si à point mirent l'affaire en conseil , que à l'essai de nécessité urgente
, fat mis en œuvre le pouvoir de vertueux courage; et connoissant le comte de Ligny , qui à la peine de son honneur avoit le faix de la guerre à soutenir, la rébellion de toute la Lombardie contre lui, l'insurrection du peuple de IVÏilan en vue , la venue de l'armée du seigneur Ludovic prochaine , le secours de France lointain, soi mal accompagné de soudards, et le château de Milan, pour longuement soutenir tous les gens d'armes qui étoient dedans, mal avi taillé, fut d'avis, avec quelque nombre de gens , de prendre les champs, doutant que par siège ne fut illec arrêté. Au reste, voyant aussi que la place, à plus peu de garde, par long-temps contre la puissance du seigneur Ludovic, se pouvoit défendre, et que toutes les autres places tenant pour le roi étoient bien en voie d'avoir tôt besoin de bon secours; et tout ce mis en avant, chacun connut que c'étoit le moyen dont mieux se pourroient trouver.
Le troisième jour de février, sur les cinq heures du matin, sortirent de la place le comte de Ligny, le seigneur Jean -Jacques, le seigneur d'Auzon et le capitaine Coursinge, avec trois cents hommes d'armes et deux cents Suisses. Pour la garde du château demeurèrent cinq cents soudards , sous la charge du seigneur de FEspy et de messire Codebecarre , capitaines de la place ,
avec grand'force d'artillerie et vivres, pour bien long-temps ; et avec eux demeurèrent le cardinal de Côme , 1 evêque de Luçon, chancelier de Milan; l'évêque de Novare, un ambassadeur de Venise, lequel mouroitde peur; messire Claude d'Ais et messire Geoffroy Caries, docteurs; la comtesse de Misoc, femme du seigneur Jean- Jacques , et une sienne fille. Après que tout fut mis en ordonnée police, au partir pria le comte de Ligny les capitaines de la place, que à la garde d'icelle eussent le profit du roi et leur honneur pour recommandés; et que de danger n'eussent doute, car leur secours étoit en voie, qui assez d'heure leur viendroit à besoin. Et ce dit, aux champs se mirent les François; et à l'entrée du parc tinrent ordre de bataille, les piétons devant, marchant le droit chemin de Novare. Au déloger alarmes de toutes parts parmi la ville furent criés, et les Lombards à tourbes et à tas , sur pied. Toujours marchoient les gens d'armes françois en si bon ordre, que, par défaut de ce, rien n'alloit en arrière. Aussi n'étoit pour l'heure le desroi de saison, ne l'écart profitable; car la nuit de devant, les gens du pays avoient (liit tranchées et fossés par les chemins et sentiers, abattu ponts et planches, grands arbres entraversé en la voie , et sur les passages fait tant d'autres empêchements, que moult fut difficile la passée. Toutefois chacun
comme il put se mit outre. Sur queue étoient toujours mille ou douze cents Lombards, avec grands piques et partizanes, en leur effort de trouver quelqu'un à l'écart ; mais , après tous leurs détours, la plupart de la perte fut pour eux : car si à profit, à chef de fois furent parles François rechargés, que plus de cent y demeurèrent. Moult eurent ce jour les François à besogner, car onc ne mirent pied à terre; et leur fut la repue si tarde, que à ventre vide passèrent le jour jusques à cinq heures du soir; et ne fut sans avoir maints ennuyeux alarmes, car, entre Milan et Novare, falloit passer par six ou sept bourgades , nommées Saint-Pierre d'Oulme , Sedriane , Magente, Corbete, Cast, Castan, Tabbaye de Brena, et le port de Gaia sur le Tésin, lesquelles n'étoient fermées, mais de barrières, taudis, remparts et fossés, fortifiées si à point que, à gent désarmée de vertueux courage, dévoient iceux passages sembler inaccessibles. Mais nécessité qui aussi les foibles renforce , mit là son pouvoir en avant, tellement que, pour l'empêche des chemins, ne l'embûche des Lombards, qui sans nombre étoient illec en armes, ne demeura que François ne tirassent outre, mais non sans avoir escarmouches et alarmes. Toutefois les Lombards y eurent si peu d'avantage, que leurs villes furent prises, et aucunes d'icelles données au feu; et même-
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ment Corbete et Castan , qui à tous défens le passage empêchoient. Dedans Corbete fut trouvé un François prisonnier, nommé Simon Noyer, clerc d'un des trésoriers des guerres , nommé Geoffroy de la Croix ; et se sauva icelui clerc par une fenêtre , à la venue des François, lesquels firent là courir la flamme, qui tantôt fut si grande, que tout fut épris. Les François , avec tous leurs ennuis , voyant que le déluge du feu ne pardonnoit à nul sexe, et que les femmes et petits enfants, pour crainte du glaive , se laissoient abbraser, mus de pitié, donnoient aide à ceux qu'ils voient au danger du feu ; et même le comte de Ligny , par une corde qu'il tenoit d'un côté, des femmes et petits enfants qui jà sentoient l'arsure, par une fenêtre fit descendre, et mit à sauveté. Toutefois les maisons furent brûlées, et tant de sang effus, que par les rues et chemins, montjoies de morts ser voient de bri^ sées à ceux qui les François eussent voulu suivre. Tout ce jour autre métier ne firent les gens d'armes françois, jusque sur le soir, qu'il fut droite heure de loger , et question de repaître. Dedans une petite ville, nommée Gaia , étant à trois milles près de Novare , fallut aux François prendre logis , laquelle pour l'heure ne dit mot. Mais pour ce, ne fut l'armée tant assurée, que gens d'armes toute nuit n'eussent l'œil au guet; supposé que besoin
If
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extrême eussent de repos. Après la repue, que chacun ëtoit en garde, sur l'heure de minuit, fut crié par la ville More! More! dont gens d'armes se tinrent serrés, sans faire bruit; et défendit le comte de Ligny que, pour faire occision ou rupture , nul ne fût en désarroi , doutant que renfort de Lombards ne fut illec survenu ; toutefois , si par les rues nuls épars ou écartés se trou voient, ce n'étoit seulement ([u'à la peine de leur vie.
Comment le capitaine fauis î>'3r$, (ix>u quarante Ijommeô b'armes et quatre-DÎnijjts arcljers, paôsa tant à trauers î»e la €ombariie.
A Relinsone avoit été transmis Louis d'Ars, pour icelle garder, qui , après avoir avitaillé le château que tenoient les laquais, et fait plusieurs courses et escarmouches sur les Allemands et Suisses, qui venoient au secours du seigneur Ludovic , voyant qu'il étoit heure de se retirer, ainsi qu'il lui étoit mandé, le jour de Notre-Dame-de-Chandeleur prit le chemin de Corne, cuidant là trouver le comte de Ligny. Devant avoit envoyé vingt archers pour cuider prendre le logis; mais eux approchés à quatre milles près deCome, surent que le comte de Ligny étoit parti pour aller à
Milan , et que le seigneur Ludovic et le cardinal Ascaigne, avec grosse armée, étoient dedans. Et, sans plus marcher en avant, tournèrent bride vers le quartier où avoient laissé leur capitaine; mais par défaut de guide s'écartèrent, et ne le trouvèrent point, dont furent moult soucieux de son éloing , et voyant qu'il n'en étoit autres nouvelles, pensant qu'il avoit su la venue du seigneur Ludovic et qu'il s'étoit retiré vers Milan , prirent celle part. Tout ce jour furent achevai, et de toutes parts avoient Lombards en queue, qui moult leur firent d'alian. Plusieurs en occirent, et malgré eux passèrent Icui* chemin. Plus de cinquante milles de pays firent ce jour sans repaître; et tant furent à la parfin mal menés, que la plupart d'eux perdirent leurs chevaux. Car la doute de la fureur des vilains, qui partout étoient en armes, leur avoit interdit l'entrée des villes et villages, dont n'avoient retraite, fors les champs et les bois, qui trois ou quatre jours leur furent de saison, où là furent repus de peu de provisions. Ils ne tenoient chemin et voie, et n'alloient que de nuit, et eux étant en tel affaire, et voyant le pays plain pour le seigneur Ludovic , pensèrent que Milan n'en faisoit pas moins : dont conclurent qu'ils se retireroient au mieux qu'ils pourroient à Novare. Somme, si bien avisèrent à leurs besogne ceux que , qui avoient pu garder leurs
chevaux , se retirèrent à Novare , et les autres, en habits déguisés, Fun après l'autre, quatre ou cinq jours après la Notre-Dame, tous lassés et affamés, s'y rendirent. Louis d'Ars , qui ses gens vers Côme avait envoyés, comme dit est, voyant leur longue demeure, ne sut que penser d'eux, si n'est que par embûches de Lombards fussent défaits au dévoi de chemins éloignés, dont se hâta de marcher pour en ouïr quelques nouvelles ; mais il ne sut d'eux autre chose pour l'heure. Et fut, en tirant vers Côme, averti du partementducomtedeLigny, et de la venue des ennemis. Jà étoit sur le vêpre, et temps de chercher logis. Toutefois pour l'heure ne lui fut illec sain le séjour; dont prit son adresse vers Milan. Près de là, lui et ses gens prirent une légère repue , puis montèrent à cheval. Toute celle nuit et le lendemain , jusque sur le soir, furent en voie et à toutes mains, courses et saillies que faisoient les Lombards. Mais si à droit étoient rechargés, et en tel ordre lenoit icelui capitaine ses gens , et si à point conduisoit son affaire , que à chef de besogne étoient ses ennemis toujours reboutés, et les siens mis en délivre, en sorte que d'un tout seul ne fut son nombre amoindri. En approchant la ville de Milan , de huit milles près, sut par aucuns paysans que le comte de Ligny et le seigneur Jean-Jacques tenoient les champs, et que la ville s'étoit rebellée cou-
de jean d'auton. ii5
tr'eux, et que vers Novare se retiroient : dont lui fallut à quartier retourner plus de quatre milles pour gagner le droit chemin. Ce jour, troisième février , lui et ses gens sans désemparer le chemin furent à cheval. De Lombards en armes étoit la voie toute remplie, qui à tour de bras à la passée donnoient aux François coups et horions et leur faisoient le comble du pis qu'ils pouvoient. Mais à l'expirer, de si mal leur servit leur aguet apensé, que des ennuis dont ils cuidoient les gens d'armes fatiguer, furent pressés et atteints , et, comme ceux qui choient en la fosse que pour la mort d'autrui préparent, dedans leurs mêmes embûches et détroits furent assommés et défaits. De l'intérit et nombre d'iceux ne ferai aucun compte, si n'est que par les chemins, haies , buissons par où avoient les François passé, tant de Lombards et autres moriens soudards furent aplatis et étendus, que à ces enseignes on eût pu dire que guerre affamée avoit illec fait une repue Toujours marchoient François pour approcher Novare , et sur l'heure de vêpres, dedans une bourgade, nommée Buffalore, pour repaître descendirent; car besom en avoient, comme ceux qui de tout ce jour n'avoient descendu de cheval. Mais sitôt n eurent chevaux établés et la première viande a la bouche, que les Lombards du bourg et des environs ne fussent sur le passage en armes,
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voire en tel nombre, que assez sembloient être pour tenir contre dure main longue bataille. Hâtivement remontèrent les François à cheval pour gagner pays; avec piques et rançons, se trouvèrent iceux Lombards hors du village, pour aux François clore le chemin ; mais au joindre, connurent que à leur désavantage tournoitleur entreprise. Car là n'y eut François, nonobstant les travaux et ennuis que, deuxjoursetdeux nuits, avoient jà soutenus, qui à cet affaire ne se montrât si vigoureux , que qui les eût lors vus en besogne n'eût pensé que de lasseté ou de famine eussent été atteints. Si avoient-ils ce jour fait sans repaître plus de quatre-vingts milles de terre. Que dirai-je? Chacun faisoit ce qui est au pouvoir du grand possible humain. Car nonobstant que à plus de quatre mille hommes armés eussent affaire, toutefois à toutes heurtes avoient-ils l'avantage , et mettoient leurs ennemis à bas. Bien ce fait à commémorer que le chef fut de telle conduite, que , entre tant de périlleux dangers et mortelles embûches, un seul des siens ne perdit; car toujours avoit l'avis et la main à la défense de ceux qui besoin avoient d'aide. Somme, si des trésors de louange voulois par mes écrits aucuns enrichir, àcestuien oserois si largement départir, que jamais n'en seroit diseteux, voire et n'aurois pas peur que par satire future j'en fusse repris; et à
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tant je m'en tais, laissant le surplus au penser de ceux qui plus à plein le labeur et mérite des œuvres militaires peuvent savoir. Et pour rentrer, malgré toute la puissance des Lombards, icelui capitaine, avec quarante hommesd'armes
et quatre-vingts archers, passa tout le travers de la duché de Milan , et la rivière de Tésin , entre Milan et Novare , et approcha le bord d'un des autres côtés de celle rivière à deux milles près de Gaia. Et se pouvoit icelle rivière passer à gué : mais pour ce qu'il étoit de nuit , et que nul ne connoissoit le passage , et aussi que les paysans d'autour avoient rompu et abattu tous les ponts et planches , ne surent les François outre passer, car voie assurée n'apparoissoit. Toutefois un Albanois , qui étoit de la compagnie, se mit à traverser le gué, et passa outre ; lequel d'aventure se mit au chemin de Gaia , et fit tant qu'il vint à la ville , où trouva le comte de Ligny et le seigneur Jean- Jacques , auxquels conta comment Louis d'Ars et ses gens étoient hors du détroit des montagnes et du danger des Lombards, qui, deux jours et deux nuits, sans cesser leur avoient donné la chasse , et comment à deux milles près , entre deux rivières , les avoit tous ensemble laissés, et que pour l'heure n'avoient défaut que de guide, avec métier de vivres et
besoin de repos.
Le comte de Ligny, et le seigneur Jean-Jac
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ques, et tous les oyants, eurent à Timaginer merveilles et joie au cœur de la venue d'iceux, comme de nouveau rapport d'amis morts ressuscites. Tôt furent gens envoyés au-devant pour leur montrer la passée du gué et le chemin de la ville ; mais jà étoient hors de la rivière et avoyés droit à Gaia. Entre six et sept heures au matin, entra Louis d'Ars avec ses gens dedans la ville de Gaia, où trouva le comte de Ligny , le seigneur Jean-Jacques et plusieurs autres tant joyeux de leur venue, que plus ne pourroit.
Ce jour, qui fut un mardi, quatrième de février, les seigneurs de la ville de Novare , pour montrer que vivre vouloient en Tamour des François , et pour leur querelle mourir, et à besoin extrême service secourable leur donner, nonobstant la grosse puissance du seigneur Ludovic et la rébellion de toutes les autres villes de Lombardie, aux lieutenants du roi présentèrent leur cité, demandant secours contre la force dudit seigneur Ludovic , qui la ruine désolable d'icelle et occision du peuple avoit juré, lesquels furent amiablement reçus, et de leur requête assurés.
Ce même jour, transmit le comte de Ligny une poste devers le roi , qui lors étoit à Blois , pour l'avertir des efforts du seigneur Ludovic et des prises qu'il avoit fait sur la duché de Milan, et des places qui encore étoient entre
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les mains des François , desquelles ne falloit jusques à long-temps avoir nul doute , et que sur ce à son plaisir avisât.
De ce avoit jà le roi été averti , et mis son armée sus pour aller celle part , laquelle conduisoit le sire de la Trimoille , qui à toute peine mettoit diligence de mettre son voyage
à fin.
Le mercredi, cinquième jour de février, le comte de Ligny et le seigneur Jean-Jacques , avec leurs gens d'armes , entrèrent dedans la ville de Novare, et là séjournèrent dix ou douze jours, en attendant la venue de l'armée, qui étoit allée à Forli , laquelle approchoit et étoit sur les champs.
Comment le sriflnnir in^om fut îre Côme
à iHilan.
Le jeudi , sixième jour de février,le seigneur Ludovic , voulant gagner pays, avec son armée de Côme sortit , et se mit en voie droit à Milan, où avoit , le jour de devant , envoyé le cardinal Ascaigne et messire Galéas pour prendre logis et voir la contenance du peuple , auquel bonnement ne se fioit. Toutefois avec partie de ses gens entra dedans la ville ; mais tant ne se voulut arrêter à la sûreté des citoyens , que
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plus d'un jour y voulût faire demeure ; ains y laissa le cardinal son frère , et à tout son ost prit le chemin de Pavie, en laquelle fut de ceux de la ville honorablement reçu. Dedans le château avoit garnison de François , lesquels furent assiégés et battus d'artillerie longuement; mais voyant que assez forte n'étoit la place , et que de secours n'étoit pour eux nouvelles, parlementèrent; et après maints bons partis que leur promit le seigneur Ludovic, leurs bagues sauves se rendirent, et dedans fut dix jours à séjour ledit seigneur Ludovic, et puis s'en alla à Vigève.
DedansNovare étoient lors le comte de Ligny et le seigneur Jean-Jacques , avec les autres capitaines et gens d'armes, qui sans cesser pensoient de l'affaire de la guerre : et eux, sachant l'armée du seigneur Ludovic tant prochaine d'eux, que d'heure en autre n'en attendoient que la vue ; tout le peuple de Lombardie branler sous la main du seigneur Ludovic; leur secours épars et écarté ; leur pouvoir mal appuyé , pour longuement pondereux faix de la guerre soutenir; leurs vivres enchérir et apetisser, et maintes autres menaces que la main tournante de Fortune incertaine leur faisoit; si de penser soucieux furent souvent assaillis , merveille ne fut. Toutefois , pour mettre la chose en mieux, sur ce voulurent, à porte close , conseil célébrer^ qui de divers propos
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fut tenu, dont aucuns d'eux furent d'avis que, sans autre renfort, la venue du seigneur Ludovic attendre, c'étoit œuvre à l'aventure, attendu que leur pouvoir rfétoit suffisant pour lui résister, et mieux étoit se retirer à Versel , en Piémont, en attendant leur secours.
Le comte de Ligny , qui à ce fil voyoit l'honneur des François branler, eut pensée moult différente à ce propos , et dit que désemparer la place étoit ouvrir le chemin de sûreté aux ennemis , et clore le pas de retraite à leur secours; par quoi n'étoit d'opinion d'abandonner le fort, et que de sa part plutôt demeureroit seul aux périls de fortune , que un seul pas reculer en sûreté reprochable. Et ce dit, plus question ne fut de retraite.
Après ce , furent nouvelles que le seigneur d'Alègre , avec ses gens d'armes , approchoit la Lombardie , dont fut avisé que le comte de Ligny iroit au-devant, lequel, sans avoir doute des embûches de l'armée du seigneur Ludovic, saillit avec soixante chevaux de Novare , et prit le chemin du Casai , qui est une ville du marquisat de Montferrat , sur la voie par ou devoitpasser le seigneur d'Alègre avec ses gens. Sitôt qu'il fut en la ville , il sut que le seigneur d'Alègre marchoit ; et afin que pour l'empêche de la rivière du Pô , que passer falloit à l'armée elle ne fût en demeure, avec bateaux attachésl'un à l'autre, bien foncés etancrés au
fond de l'eau, fit le comte de Ligny ponter icelle rivière, qui moult étoit large et profonde, et fit le passage tant accessible, que gens d'armes à cheval et le charroi de l'artillerie y pouvoient passer aussi sûrement que par un chemin errant.
ÎDu retour ie l'armée qui itoii allée à lovlu
L'armée que conduisoit le seigneur d'Alègre s'étoit , comme est écrit , mise au retour, pour venir la duché de Milan secourir, laquelle prit son adresse vers Bologne-la-Grasse , qui est une ville moult grande, forte et bien peuplée ; et sachant icelle la venue des François, devant le pouvoir desquels les plus fortes places d'Italie n'avoient eu tenue , à leur vue voulut mettre sa force en place : et pour montrer de quoi, plus de trente mille hommes devant et dedans ladite ville furent à la venue desdits François mis en armes. A l'approcher, voyant gens d'armes françois si grande puissance tenir arroi , sur ce ne surent que penser, si n'est que pour le seigneur Ludovic contre eux voulussent garder le passage, ou que pour doute de pillage, ou d'autre force, se fussent ainsi iceux Bolonois armés. Toutefois, sachant que par là falloit passer, les hommes d'armes prirent
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leurs armets et mirent la lance sur la cuisse, canonniers chargèrent artillerie , Allemands hacquebutes et piques apprêtèrent et Gascons bandèrent arbalètes; somme, chacun se disposa au combat, si besoin en étoit, et en bataille l'armée , tout le long des murailles et devant les portes de la ville, marcha aussi fièrement que si de cent cinquante mille hommes eût été renforcée; et entre tous les gens d'armes françois avoit un édit , que si une pièce d'artillerie, ou un homme seul par inconvénient étoit arrêté, que chacun s'arrêtoit , jusques à ce que tout fût à point, et ainsi rien par désordre ne se perdoit.
C'étoit chose bien étrange de voir d'une seule ville issir tant de puissance. Tout le dessus des murailles étoit couvert de têtes armées devant chacune des portes, dont il y en avait huit ou dix : plus de quatre mille hommes armés étoient ; et tout le long des rues, par la vue des portes qui à demi étoient entr'ouvertes, n'apparoissoit que gens d'armes, qui, à la iKissée, sans faire nul semblant d'empêcher l'armée, crioient France! France! Autre ennui ne donnèrent aux François. Mais voyant le peu de nombre d'iceux au regard de leur pouvoir , disoient l'un à l'autre , que à celui jour acquéroient les Itales le plus grand reproche de lâcheté que fit onc région , et que c'étoit grand'honte à tout le pays d'Italie,
il*
laisser à si peu de François charroyer le curre triomphal, dont furentjadis les chevaliers romains sur tous autres héritiers et |)ossesseurs; que le pusillanime vouloir des Italiens modernes laissoit hien éteindre et anéantir la glorieuse renommée des prétérits triomphateurs de Rome; avec plusieurs autres paroles envieuses du los françois, laissèrent ainsi passer l'armée, lacpielle se mit en voie vers la duché de Ferrare, où hien pensoit trouver Tost du seigneur Ludovic, qui avoit épousé la sœur du duc de Ferrare. Toutefois autre rencontre n'y trouva, fors de deux cents estradiots et quelque nombre de gens de pied, cpii lui voulurent empêcher la voie et charger sur Tarricre-garde. Mais tant à profit rechargés furent, que plus de vingt Albanois demeurèrent sur le champ, et à coups de trait plusieurs de leurs chevaux furent tués ; les autres gagnèrent à fuir. Sur Finfanterie fut fait tel chapplis, que plus de deux cents passèrent par la pointe de Tépée. Et pensoit-on que le duc de Ferrare eût fait faire Fescarmouche ; toutefois il désavoua le fait , dont occasion n'eurent les François lui courir sus , mais prirent le chemin de Parme et Plaisance , lesquelles reçurent l'armée sans contredit. Après , fut fait le logis à une petite ville nommée Stadelle-rEstradelle. Et au déloger eurentles François sur les champs quatre cents estradiots en barbe , qui de la longueur
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d'une pique l'arrière-garde et les ailes de la bataille souvent approchoient, mais aux lances baissées tournoient le dos, et dès ce qu'on marchoit, derechef revenoient : et ainsi conduisirent l'armée de làjusquesàun pont, un mille près d'une ville nommée Voguère, en la duché de Milan. Et pour le danger des embûches, les capitaines avoient défendu aux gens d'armes que , pour suivre iceux estradiots , homme ne prît l'écart. Et ainsi que les François passoient celui pont à la file, surles derniersvoulurent charger estradiots et empêcher le pas. Là fut un jeune homme d'armes, nommé Chavannes, guidon de lacompagnie du seigneur
de Chandéc , qui , voyant l'ennuyeux passetemps de ces coureurs, avec vingt hommes d'armes se vint mêler avec eux si rudement , que dix de ces Albanois furent emportés par terre en l'heure, que jamais plus n'en relevèrent. Les autres, voyant que pour eux peu de gain avoit là, se mirent au retour. Droit à Voguère prit l'armée son chemin et ne voulurent là gens d'armes arrêter ; mais à trois milles outre furent loger.
Le lendemain, devant Tortone, entre six et sept heures du matin, fut l'armée en arrêta car les gens de la ville avoient fermé les portes et ne vouloient à nuls donner l'entrée. Le seigneur de Chandée, qui lors étoit de ravantVrde , voyant qu'il n'étoit heure d'at-
tente, commanda, après plusieurs refus, que chacun fît effort de gagner le logis. Et tôt en l'heure, hallebardes, haches, piques et coignées furent mises en besogne , tellement que chaînes furent coupées, ponts abattus, portes et murailles rompues, et faite ouverture si ample que à tous venans fut commun le passage.
Comment ^oxiont fut pillée par 1rs Stancm.
Les pauvres gens d'armes, qui moult longtemps parmi les dangers de la guerre sans rien prendre avoient été à la chasse , voyant leur gibier pour l'heure en main, comme ceux qui d'appétit délibéré vouloient repaître, donnèrent vivement sur la proie , et là prirent une si chaude curée , que c'étoit assez pour remettre sus les plus rebutés. Que fut-ce, à rentrée de la cité , les Lombards qui premiers furent là trouvés en armes , furent par les piétons atournés. En manière, que telle frayeur donnèrent au surplus, que hommes, et femmes, et petits enfants, cuidant que tout fût abandonné au pouvoir du glaive, maisons et biens à la merci de leurs ennemis laissèrent , et, pour la sûreté de leur vie, prirent les églises. Toutefois par les capitaines de l'armée furent le feu et le sang défendus , mais la voie
riibi
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du pillage aux pèlerins de Mars ampUfiée. Quoi plus? Les portes closes des maisons furent froissées , coffres brisés, boutiques ouvertes, armoires et écrins encherchés, caves et poternes visitées, et en somme tous les lieux secrets , où chose de value se pouvoit musser , dénués et découverts. Et là les Allemands et Gascons, et autres gens de pied, qui des premiers étoient entrés , fourrèrent leurs mitaines. Chacun y fit tel devoir, que dedans la ville chose de prise qui trouver se put ne demeura, si n'est ce qui ne se put emporter, voire et telle marche y avoit de metridal que à souhait y purent triacleurs faire leurs besognes.
Après que le butin fut mis en place, nouvelles furent que le seigneur Ludovic devoit la nuit ensuivant entrer dedans Alexandrie, dont convint aux François déloger et tirer celle part. Le seigneur d'Alègre avec bonne garde transmit en Ast le butin de Tortone , pour le faire vendre et, à temps, le départir
en commun.
Plusieurs de ceux qui au pillage avoient fait leur paquet, voyant qu'ils avoient leur charge , comme ceux qui au partial profit plus entendoient qu'au dû acquit de loyal service, laissèrent l'armée et secrètement se retirèrent.
De Tortone prit l'armée son chemin vers Alexandrie , où trois milles près de là fut loger celle nuit. Et le lendemain, gens d'armes tant
matin délogèrent, que à Faube du jour furent devant les portes delà ville, lesquelles furent ouvertes; et sans autre contraire entrèrent dedans. Et voyant que là n'étoit de la venue du seigneur Ludovic nouvelles, après avoir fait une repue , délogèrent et tirèrent droit au Casai , où étoit le comte de Ligny , lequel avoit fait ponter la rivière du Pô, pour passer
l'armée.
Lorsque gens d'armes et artillerie furent arrivés au Casai, chacun prit logis. Et là grande chère se firent le comte de Ligny, et le seigneur d'Alègre, et tous les autres capitaines et gens d'armes, qui, deux jours durant, là tous ensemble séjournèrent, parlant de l'affaire de la guerre et du seigneur Ludovic , qui étoit à Vigève avec grosse armée. Le treizième jour du mois de février, le comte de Ligny et le seigneur d'Alègre sortirent avec leurs gens d'armes du Casai et s'acheminèrent droit à
Mor terre.
Le seigneur Jean-Jacques, qui étoit demeuré à Novare avec trois cents hommes d'armes , après que le comte de Ligny fut parti pour aller au Casai, dedans Novare laissa garnison ; et avec le surplus de ses gens, dedans une autre ville de la duché de Milan, nommée Palestre, s'en alla, en laquelle demeura, jusques à ce que de la venue du seigneur d'Alègre et de son armée eût nouvelles. Entre le Casai et Mor-
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terre étoient le comte de Ligny et le seigneur d'Alègre, à tout leurs gens. Et sitôt que le seigneur Jean-Jacques sut leur approche, avec ce qu'il avoit de gens marcha au devant, et à dix milles près de Morterre s'assemblèrent, dont à cette venue, entre les uns et les autres, eut joyeuse fête. Ensemble marchèrent vers le logis sept cents hommes d'armes et trois mille piétons , sans avoir doute de l'effort du seigneur Ludovic; et de tel arroi, que bien leur sembloit sans arrêt devoir passer par toute l'Italie.
Comment Us Svancoxs conxnrmi ïreDant ÎJîigbe , m laqudU éioit le ôciflnmr Cuîrouic avec son armée.
Après que l'armée des François fut à Morterre , celle nuit conclurent les capitaines que le lendemain au matin, quatorzième jour de février , pour voir la contenance des gens d'armes du seigneur Ludovic, qui étoient à Vigève, coureurs seroient devant envoyés pour y donner quelque alarme ; dont au point du jour furent quatre cents hommes d'armes à cheval, et mis en voie. Pour iceux conduire , furent ordonnés le comte deMisoc, le seigneur d'Alègre, Louis d'Ars, Aubert du Rousset, Châtellart et le capitaine Fontrailles. Et eux
étant aux champs, avisèrent que pour la découvre du pays seroit bon mettre en chemin quelques avant-coureurs. Et eurent la charge de ce, deux gentilshommes, nommés le Petit- Seigneur, guidon de la compagnie du duc de Valentinois, et Antoine de Chavannes, guidon de la compagnie du seigneur de Chandée; lesquels avec soixante chevaux s'adressèrent vers Vigève; et tant s'avancèrent, que en moins d'aune heure , déplus de trois milles de pays éloignèrent leur bataille. Entre laquelle, et eux , "^étoit le capitaine Fontrailles , avec quarante hommes d'armes , qui , à demi mille près d'iceux, le grand trot marchoit sur queue , afin que, si d'aventure étoient reboutés, au besoin de renfort leur servît. Tant se hâtèrent iceux avant-coureurs, que hors de la vue de leur suite, à deux milles près de Vigève se trouvèrent ; et là eurent en barbe le comte Mainfroy, qui du guet de l'armée du seigneur Ludovic avoit ce jour la charge , et étoit accompagné de six-vingts chevaux ; et voyant icelui Mainfroy le peu de nombre de François qui contre lui marchoient, n'en eut estime de tant que ses gens daignât mettre en ordre , disant que pour iceux n'étoit métier tenir autre arroi. Et voyant les avant-coureurs françois le désordre de leurs ennemis et qu'il étoit heure d'assembler, couchèrent lances et donnèrent des éperons si vivement, que tous
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à la fois chargèrent sur le guet. Au rencontrer, fut le comte Mainfroy mis par terre, avec plusieurs des siens; ainsi fut pris et quelques autres bons prisonniers. Du surplus les uns furent tués, et les autres chassés jusque devant les portes de Vigève. Ainsi que cehutin duroit , le capitaine Fontrailles, avec ses quarante hommes d'armes , s'en vint assembler aux avant-coureurs et derechef recommencer la mêlée. Voyant les capitaines de l'armée du seigneur Ludovic , que à renfort venoient les François, trois mille chevau-légers mirent aux champs qui tôt aux nôtres adressèrent. Et amsi que l'escarmouche de tous côtés s'élevoit , les quatre cents hommes d'armes qui au derrière tenoient bataille survinrent et passèrent un petit pont, à demi-mille près de la ville, marchant vers où étoit le bruit.
Le seigneur Ludovic, voyant gens d'armes françois à grand nombre tant approcher pensant que la ville voulussent assiéger, se retira jusques à une des portes de l'autre' lez de la ville, disant qu'il valoit mieux retourner a Pavie, jusques à ce que tout son secours fut venu. Messire Galéas et les autres capitaines, voyant que le seigneur Ludovic n'étoit assuré, et que d'abandonner la ville tenoit propos, lui remontrèrent que les François n'étoient là venus que par une manière de course, et que pour mettre siège n'avoient
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artillerie , ne gens de pied ; dont n'étoit besoin de se retirer. Ainsi fut le propos de son éloing remis en demeure. Dedans la ville de Vigève, entre les François et estradiots de plus en plus fort se recommencoit Tescarmouche; car dix à dix , vingt à vingt , par escoadres d'un côté et d'autre sortoient en place. Parmi les compagnées de France avoit aucuns estradiots , lesquels, avec grand nombre de François armés à l'aise, souvent assemblèrent les Albanois du seigneur Ludovic. A la fois étoient les François reboutés, et puis les estradiots moriens si tôt rechassés, que pour leur mieux étoit heure de montrer la vitesse de leurs chevaux. Entre les deux partis étoit un assez large fossé, mais si peu profond, que, sansautre^'empêchement , de léger se pouvoit passer sur le bord ; duquel tout ce jour main à main fut combattu , et plus de quatre fois gagné par les Albanois du seigneur Ludovic , et par les François regagné; et ne fut sans que d'un côté et d'autre aux sûres enseignes de la guerre plusieurs ne fussent connus.
La plupart des hommes d'armes françois tenoient batailles sans marcher, par quelque affaire que leurs gens eussent, pensant que si les Allemands qui étoient dedans la ville faisoient saillie, que tout à temps pourroient être au combat, et aussi que au besoin nécessaire épargne est de saison. Toutefois de la
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ville ne saillirent aucuns gens de pied. Toujours duroit l'escarmouche devant Vigève, et souvent alloient les estradiots du seigneur Ludovic jusques près de ceux qui ensemble tenoient bataille. Mais au lances-baisser, à coup soudain tournoient bride iceux estradiots, et si vîtementse retiroient, que de les attendre n'étoit nouvelles; par quoi peu d'ennui leur pouvoit-on faire. Toutefois ceux qui tant près approchoient qu'on les pouvoit choquer, étoient assurés d'aller par terre, au danger de plus ne relever. Je ne veux plus agrandir ce compte , ne découvrir les œuvres qui, à l'imaginer de ceux qui à tels affaires se sont trouvés, sont clairement ampHfiées: maintes lances rompues, courses, saillies et combats dignes de los furent illec; car sans autre œuvre mettre à effet, tout ce jour dura l'escarmouche. Sur le vêpre, les estradiots se retirèrent à Vigève , désaccompagnés du comte Mainfroy et de plusieurs leurs consorts. Les François, avec peu de perte et grand butin, tout le pas prirent le retour de Morterre.
En celui même jour, au bailli de Dijon furent nouvelles du roi, pour aller en Suisse faire amas de quatorze ou quinze mille soldats, pour renforcer son armée : lequel sans autre demeure se mit à chemin ; et tant mit la chose en avant, que, bientôt après le mandement royal exécuta la teneur d'icelui, et eut
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le nombre accompli prêt de partir, sitôt que premier paiement auroient reçu.
Les François qui étoient à Novare , en attendant le sire de la Trimoille et son armée, et le bailli de Dijon, qui au pays des Ligues étoit allé quérir renfort, huit ou dix jours durant, ne firent que saillies et courses; et à toutes fois Albanois, Lombards et Romains se trouvoient aux champs : tant que les fourrageurs de Morterre n'osoient sans bonne garde sortir un mille de la garnison ; car jà plusieurs y étoient demeurés. Ainsi falloit que gens d'armes françois à toute heure fussent à cheval.
Durant ce, vinrent au secours du seigneur Ludovic quatre cents hommes d'armes bourguignons, que conduisoient Louis de Vauldray , Alvarade, Jannot des Prés, et un nommé Le Cousturier, avec plus de dix mille Allemands et lansquenets, lesquels sans séjour étoient par pays.
Le quinzième jour de février, le lieutenant du seigneur de Chandée , nommé Châtellart, avec cinquante hommes d'armes, fut aux champs conduire les fourrageurs de Morterre, jusques à cinq milles loin sur le chemin de Vigève, dont étoient ce jour sortis messire Bernardin Cazache, capitaine des Albanois du seigneur Ludovic, messire Cyerve, romain Colonnois, et le frère du marquis de Man-
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toue, accompagnés de quatre cents chevaux; lesquels rencontra en pleine campagne, en bon ordre, et fière marche; mais pour ce, ne resta que à iceux n'en voulut, et sitôt que d'assez les approcha, lui et les siens à course de cheval et pointe de lance, leur firent pour entendre que guerre dépiteuse avoit entre eux mortels défis publiés , car tant rudement leur coururent , que, au rencontrer des lances, plusieurs d'iceux allèrent par terre.
Le capitaine Bernardin et ses estradiots, voyant leurs Jacques embourrées en danger d'être percées , n'attendirent le choc, mais tout à temps se retirèrent. Le frère du marquis de Mantoue, doutant que de plus lui mésadvînt, ne fit illec long séjour; et, voyant messire Bernardin Cazache à la retraite, se tint à son opinion, et sans plus se mit à chen^in vers Vigève , laissant le débat aux François et aux Romains, qui moult long-temps se combattirent; et comme ceux qui de longue main entre eux ont pour le triomphe militaire cruente guerre encommencée, firent les uns contre les autres tels efforts d'armes, que pouvoir savoit porter. Et voulut là bien montrer messire Cyerve, que de la valeureuse gent romaine étoit issu : car tant vigoureusement se défendit, que plus d'une heure, sans rien perdre du sien , soutint le heurt du combat ; et voyant à la fois par la force des François ses gens
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épartis et déroyés, à point les mit en ordre et rallia, et de lui faisoit d'armes ce que preux chevalier pouvoit faire.
Après que d'une part et d'autre , sans savoir qui avoit du mieux, longuement eut duré l'escarmouche , doutant le seigneur de Châtellart , que de renfort de Bourguignons ou Allemands lui et les siens ne fussent ennuyés, et voyant que sans donner à droit n'auroient part à ce butin, dit à ses gens d'armes : «(Qu'est ceci, François? trouverons hui en cet affaire moyen avantageux , puisque , si à grand labeur l'avons encommencé , et à tant dur travail poursuivi , reste à toute peine à fin honorable le réduire : ce que ferons, si par ordre , diligence et vertu , mettons main à la besogne; donnons donc au travers et à droit, que homme à la peine de honteux vitupère encourir ne se feigne. » A chef de ces paroles, les François , comme lions affamés, de rechef tous ensemble avec leurs ennemis se mêlèrent ; et à celle fois fut messire Cyerve mis par terre, et la plupart de ses gens défaits. Ainsi fut pris et emmené avec quarante hommes des siens; aucuns des autres se sauvèrent à fuir, et les autres demeurèrent sur le champ. Après celle défaite, les François, avec leur prise, se retirèrent à Morterre.
Le roi, qui lors étoit à Blois, de jour en jour avoit la poste, et à toutes heures nou-
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velles de tout ce que delà les monts se faisoit; et là fut averti comment les gens d'armes qui étoient allés à Forli pour le duc de Valentinois, et ceux qui en la duché de Milan étoient demeurés , s'étoient rassemblés, et des courses et saillies qu'ils faisoient tous les jours sur l'armée du seigneur Ludovic; et pour faire payer trois mille cinq cents Suisses de ceux qui de Forli étoient retournés à Morterre, transmit en poste un nommé François Doulcet, contrôleur extraordinaire des
guerres.
Le seizième jour de février, fut à Morterre faite la montre d'iceux Suisses ; et leur vouluton faire paiement du service d'un mois qui leur étoit dû ; lesquels firent de leur argent refus, disant que paie de six semaines leur étoit due; et tout ce faisoient, pensant que l'affaire de gens , en quoi le roi pour l'heure se trouvoit, préfourniroit leur intention. Toutefois par un nommé Courcou, commissaire de gens d'armes, et le contrôleur Doulcet, leur'fut dit qu'ils ne seroient payés que pour un mois, et que plus n'avoient servi. Sur ce, dirent les Suisses que, sans ce qu'ils demandoient , étoient délibérés de prendre parti. Lesdits commissaire et contrôleur, voyant le déraisonnable propos de ces Suisses , étant sur terme de eux en aller , l'affaire que le roi avoit de soldats , le renfort qu'ils pourroiont don-
lier au seigneur Ludovic, s'ils prenoient son parti , et Tappetissement du nombre de gens dont ils affoibliroient l'armée de France, d'autant qu'ils ëtoient par compte trois mille cinq cents, ne surent à quel remède attacher leur pensée, si n'est de trouver moyen pour adoucir la chose; et pour ce, devers les capitaines de ces Suisses se retirèrent, et avec douces paroles et quelques dons et promesses qu'ils leur firent, de parler à iceux et les arrêter, si possible é toit, eurent des capitaines jurées promesses.
A la montre fut à tous faite offre de paiement pour un mois , et à ceux qui s'en voudroient aller, donné sauf-conduit; et sur ce eurent conseil tous ensemble. Les capitaines, qui avoient promis de bien faire la besogne , en acquittant leurs promesses, après diverses opinions, dirent à leurs gens : «Compagnons, on peut à temps faire des choses tant mal ordonnées, que jamais plus ne se peuvent ramender. Vous pouvez voir que ce que nous débattons choit en déraison , car par autant n'avons servi que de salaire demandons. Pour ce, premier que désemparer, pensons quel meilleur parti pourrons choisir que celui du roi, qui par nos régions sème l'argent en abondance, qui la gent de nos pays tient tant en estime, qu'à la défense de ses terres et garde de son corps sur toutes autres l'a élue.
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Considérons aussi que , sans autre achoison et à besoin, faire un tant déloyal tour au roi, que à toujours envers lui et les siens, pourrions non-seulement nous, mais toute notre nation demeurer en haineux mépris. »
Après ces remontrances et autres paroles au propos afférentes, tous ensemble firent conclusion de demeure , sans plus faire refus de l'argent qu'on leur présentoit.
Pour plus souvent avoir nouvelles de l'affaire de la duché de Milan, et au besoin d'icelle prestement subvenir, le dix-huitième jour de février, partit le roi de la ville de Blois et prit le chemin de Lyon sur le Rhône ; et là fut le dix-neuvième jour de mars. La reine, qui à Saint-Claude devoit un voyage , sachant que à passer par Lyon n'avoit grand éloing de son droit chemin, tira celle part. Le roi, étant à Lyon , d'heure en autre envovoit chevaucheurs et postes ; et sitôt que chose de nouveau lui survenoit de quelque affaire que ce fut, tout en l'heure, ainsi que possible lui étoit, vouloit à tout mettre provision; le travers du Dauphiné et la côte des montagnes de Savoie souvent chevauchoit, prêt à aller outre si besoin en étoit. Son affaire, par défaut d'argent ne tardive diligence, n'étoit en arrêt; car à toute heure étoient trésoriers en voie , et postes à la course.
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CHROMQUES
Cmnmmt U roi transntit le caxiiml îr'Slmbotôc
ie là lc$ montd.
Sachant le roi que Tarmée que le sire de la Trimoilleconduisoit,approchoitlaLombardie, et la venue des Suisses que le bailli de Dijon amenoit des Ligues, pensant qu'eux assemblés avec les François qui étoient en la duché de Milan, auroient tôt fait ou failli ; afin qu'entre ses lieutenants et chefs de son armée , pour le gouvernement d'icelle vouloir avoir, controversité envieuse ne se conçût; pour obvier à ce , et moyenner entre paix heureuse et ruineuse discorde, et aussi pour traiter dûment la réconciliation des villes rebelles de Lombardie , delà les monts transmit le cardinal d'Amboise, lequel autorisa de pouvoir royal, sur ce et toutes ses autres affaires, pour encommencer, moyenner et définir, comme lui-même en propre. Avec ledit cardinal furent le seigneur de Grammont, le seigneur de Neufchâtel, maître Jacques Hurault, trésorier, et plusieurs autres.
ÎDu comni qui fut tenu à MXoviexve entre U& lieutenants îru roi et ïeB capiiaineB îre Vaxmée , et ie l'opinion îr'aucun Vicealï.
A Vigève étoit lors le seigneur Ludovic avec son armée, auquel de jour en jour venoient renforts , et tant , que de plus de trente mille soudards se vit illec accompagné ; et voyant que le plus tôt que pour son affaire pourroit ses gens embesogner seroit son mieux , eut propos d'aller mettre le siège àMorterre, où étoient les François , ou à No vare , qui étoit leur retraite et passage de leur secours. Les François qui là étoient, avertis de ce, mirent la chose en conseil , et fut par le seigneur Jean-Jacques aux capitaines de l'armée, sur ce, demandé leur opinion. Et premier à messire Antoine deBessey , bailli de Dijon , auquel dit le seigneur Jean-Jacques : « Le louable rapport du savoir affluent et famé très heureuse de vous, seigneur bailli de Dijon, vers votre domination me fait adresser, pour avoir, du fond de votre clair avis , provision de conseil secourable sur le profitable salut de notre "présent affaire, lequel touche l'augmentation de la seigneurie du roi , le prix de notre honneur et le danger de nos vies. Et pour ce que
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en maintes batailles^ journées, rencontres, courses, saillies et assauts, avez exploité les armes, les seigneurs présents et moi avec eux, vous requérons nous en tenir afférent propos. » Et ce dit, telle réponse fit le bailli de Dijon : (( Seigneurs , pour avoir due raison de telle demande, mal adressé vous êtes à moi. Toutefois, puisque excuse n'a lieu où autorité commande, et que, par le pouvoir de ce, besoin m'est dire mon avis de la chose que chacun de vous, messeigneurs, plus à clair entendez; pour ouvrir seulement quelque passée du chemin de sûreté où tendre nous est besoin, deux mots de ce que j'en peux entendre présentement vous en dirai. A notre savoir n'est chose inconnue que le seigneur Ludovic, avec son armée, ne soit en branle de ci venir mettre le siège, ou bien à Novare. Gravons nous à savoir le lieu des deux où mieux pourrons servir le roi , assurer notre armée et résister aux ennemis. Nous voyons à l'œil que cette ville deMorterre est moult foible et dépourvue de vivres, et que à moult grande puissance avons affaire. Pourquoi demeurer et attendre le siège et les assauts des ennemis , est , ce me semble, hasarder par trop tous ceux qui sont dedans, avec l'artillerie, qui est une des meilleures pièces de notre harnois. Mal sommes accompagnés pour contre nos adversaires tenir le combat. Notre secours tant proche ne
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nous est, que, sous l'espérance de sa venue, plus forts, pour cette heure, tenir nous devions. Penser ici longuement arrêter sans être assiégés de nos ennemis, est ignorer vérité et le détroit du lieu : le séjour ample nous prohibe l'approche de la guerre, nous semond d'éloigner la paix, et contre tous hostiles efforts préparer vertueuse défense. Quoi plus? Armée à nôtre invincible combattre nous faut , ou à faim canine dompter notre appétit, et si Fortune mobile vouloit que nous fussions défaits, aussi tard viendroit notre renfort que le secours d'Espagne dont se pourroient contre le roi mutiner les Itales; qui moult désavanceroit sa conquête. Avec ce, en laissant cette ville, n'est chose perdre que, nous rassemblés, en trois heures n'ayons reconquêtée. Novare est une bonne ville, forte et bien avitaillée, près de nos marches, dont nous pourront venir vivres et secours d'heure en moment; et avec ce, y a château moult avantageux et fort, pour à besoin retirer notre artillerie. Ainsi, sauf meilleur avis, bon seroit, ce me semble, nous mettre dedans, en attendant notre secours. » Les paroles du bailli de Dijon finies, aux autres capitaines, sur ce qu'il avait opiné, fut demandé avis; lesquels furent tous de son parti, réservés le comte de Ligny et le seigneur de Chandée.
Après que chacun eut avisé , le seigneur
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Jean-Jacques dit au comte de Ligny : « Ainsi qu'à bonne bouche se doivent garder friands morceaux, à vous est réservée la conclusion de cette matière douteuse , seigneur comte de Ligny, qui jouxte la raison en saurez pleinement décider, et au droit point de son arrêt dûment la ramener. Ouï avez par ci-devant l'opinion de chacun ; reste de nous dire la vôtre.» Ce dit, le comte de Ligny , adressant la parole au seigneur Jean-Jacques : « Seigneur, j'ai bien peu vu du fait de la guerre , et ne m'a tant instruit aux armes l'expérience, que à l'opinion de tant de chevalerie, sur la chose militaire dusse contrarier; toutefois, sans vouloir empêcher Tarrêt delaplus saine part, mais seulement afin que de rechef chacun puisse à clair débattre et sainement éclaircir notre affaire, tant que la vérité mieux se puisse atteindre, et nous trouver chemin qui sûrement nous puisse adresser; voyant aussi que l'œuvre de la guerre encommencée n'est à refaire, et que ramender ne se peut, et qu'à la fin de ce, doit-on prévenir de mûre pensée premier que au principe mettre la main : à l'opposite de ce que para vaut a été allégué , par une manière de dire , me veux tenir; et la raison? s'il est ainsi que la disette de vivres, et foiblesse de cette ville de Morterre, et le détroit d'icelle , nous défende le demeurer, au regard des vivres , tant que le marquisat de Montferrat sera pour nous , qui jà ne nous
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faudra , défaut n'en aurons : car nos ennemis, qui au regard de nous sont peu à cheval, tant enserrer ne nous sauront , que , malgré leur pouvoir, ne sortions aux champs, et que ne soyons souvent avitaillés. Si la ville , pour attendre la puissance et longuement soutenir les assauts de nos ennemis, n'est dûment fortifiée, il n'est muraille sûre que d'hommes vertueux, qui par nuls efforts d'adversité surmontés ne peuvent être. Si en ce lieu sont nos corps à détroit , en ampliation de vigueur nous faut les cœurs élargir, et avoir espérance de bonne Fortune , qui toujours a la main prête pour les audacieux aider. Couvrons-nous hardiment des assurés écus de constance immobile ; car, au pis aller, si , pour l'ennuyeux faix de la guerre longuement supporter, ou par trop dur siège ou maigre famine endurer, à l'extrême refuge de retraite nous faut avoir recours, quand ores sur notre ost échec pourroit advenir, rien ou bien peu de perte y pourroit avoir le roi. Quant est des gens de cheval , la voie de sûreté , par le détour de l'armée du seigneur Ludovic , ne leur pourroit être empêchée , vu que la plupart de ses gens est en piétons. Au regard de l'artillerie, tant à main lui est le charroi, que de léger sauver se pourra; et quand elle sera mise devant , assez bons gens d'armes françois avons pour la garder, et conduire jusques à Novare ou ailleurs , malgré le
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pouvoir de nosennemis. S'il advenoitqii'affaire nous survînt, ce ne pourroit être que sur une partie de notre gent de pied, dont le roi peu seroit endommagé , et du sien guère n'auroit ' à dire ; car autres piétons n'avons que Suisses et Piémontois, et peu de nombre de Gascons: ainsi grande perte ne s'en pourroit ensuivre. Si nous désemparons la place, elle est pour nous perdue , et les vivres du marquisat de Montferrat arrêtés ; et diront nos ennemis que sommes chassés et profugues : par quoi prendront cœur assuré et audacieux vouloir contre nous. Milan , qui espère la venue de notre infortune , pour le seigneur Ludovic se mettra tout en armes. Nous perdrons la réputation; ce qui élèvera le courage à nos ennemis , et rabaissera notre bruit , dont sur nous crieront toutes les Itales. Les Vénitiens , qui autre chose n'attendent que voir qui aura du mieux pour tenir ce parti , se pourront déclarer contre nous. Si l'armée du seigneur Ludovic marche vers Novare , nous y envoierons partie de nos gens d'armes , avec bon nombre de gens de pied , lesquels pourront , à l'aide de la ville , tenir moult longuement , et nous , à besoin , les secourir. Pour ce , seront toujours nos ennemis en douteuse pensée , et nos gens en propos assuré. Ainsi me semble que pied coi devons tenir ici pour le mieux. »
L'opinion du comte de Ligny ouïe , sans au-
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tre réplique à ce contraire, fut par le seigneur Jean-Jacques et autres capitaines approuvée ; et sur l'heure appointé, pour mettre barrières au-devant de l'armée du seigneur Ludovic , que dedans Novare garnison de François seroit envoyée ; et là fut transmis le seigneur d'Alègre , avec cent hommes d'armes, mille Piémontois et cinq cents Gascons.
Le cinquième jour de mars, le seigneur Ludovic partit avec son ost de Vigève, et pour la garde d'icelle laissa huit cents Allemands et quatre cents chevau - légers , sous la charge d'un gentilhomme lombard nommé Jean du Casai , qui , à la prise d'Imole , avoît été prisonnier du bailli de Dijon ; et s'en alla ledit seigneur Ludovic loger dedans une petite ville nommée Trecas, à six milles près de Novare.
Bu rrnfart îre Itotïttr^ ti îru ôicijje î>'icfllr.
Le seigneur d'Alègre, étant dedans Novare, sachant la venue du seigneur Ludovic et son a.mée, et lui, pour longuement contre telle puissance garder la ville, mal apparenté, manda au comte de Ligny que secours lui envoyât; dont fut avisé que Aubert du Rousset , Robert Stuart et le seigneur de Coursinge , avec deux cents hommes d'armes , seroient là transmis.
Le septième jour de mars, fut ledit renfort transmis à Novare ; et pour doute que, des embûches de Farmée du seigneur Ludovic par les chemins, ne fussent, ceux qui audit renfort de Novare alloient , rencontrés, le comte de Ligny et le seigneur Jean-Jacques , avec trois cents hommes d'armes, les conduisirent; lesquels ne furent sitôt par une des portes de la ville entrés, que le seigneur Ludovic, avec son armée, devant l'autre n'eût mis le siège ; el tout en l'heure fit faire tranchées , taudis , et charger son artillerie , et commencer la batterie tant aigre et dépiteuse, que sur la muraille homme ne s'osoit découvrir qui tôt ne se trouvât par terre; et tant continuèrent coups , qu'en cinq heures telle passée au travers des murs fut faite , qu'elle suffisoit aux assaillants pour leur devoir donner entrée. Au désavantaffe des François sembloit bien être la chose; car, avec peu de gens contre grosse armée , grande place et foible leur falloit garder ; et autour de la muraille n'avoit nuls fossés qui empêchement leur fissent.
Be rassaut que Vaxmée îru se igimir iiiifomc ioma à ïlomte^ et ramment plmienve Ôoixvim^nom n 2lllf manÎTSi g immthenU
Voyant le seigneur Ludovic et les capitaines de son armée, que par force entrer leur falloit, et que , pour ce faire , assez leur sembloit avoir ouverture et pouvoir, commandèrent que chacun approchât la brèche , laquelle fut en un moment soudain de plus de dix mille Allemands et douze cents Bourguignons environnée. Au-dedans de la ville, tout autour de la rompture , tous en armes étoient les François en tel arroi, que l'un n'empêchoit l'autre, et tel ordre étoit gardé entre eux, que pour coup d'artillerie, ou autre danger, nul de son lieu débranloit.
Les capitaines françois, voyant l'assaut tant apprêté que de ce ne restoit que l'assembler, enhortèrent leurs gens de montrer aux ennemis que la dureté du fer par fer falloit amortir. Chacun des capitaines remontroit aux siens par paroles ce que par la main devoit être exécuté ; entre autres, le seigneur d'Alègre eut à tous cette oraison : « Pour ce que, en multiplication de langage, ne gît tout l'effet de vertueux vouloir, et que, aux ennemis qui nous
sont en vue prochaine, grand procès sans coups donner ne pouvons avoir, long sermon n'est à nous, pour l'heure, de saison, seigneurs François; mais savoir nous faut que si, en cou-
'i'àge , en audace , en nature ou en mœurs , les hommes ont valeur nulle , aux armes se doit démontrer; pour ce, si jamais voulons avoir
Inotre honneur, le service du roi et nos vies pour recommandés, à ce besoin le nous faut par effet mettre en place; et si nos ennemis hardiment, comme lions, nous assaillent, défense furieuse de sanfflier nous faut contre eux avoir; et si de murailles sommes dépourvus, audace de ce nous servira, voire de telle sûreté que, par nuls coups de main hostiles, seront froissés nos écus. Périls ne gloire ne nous excitent, \inais seule vertu qui contre tous efforts glorieusement triomphe. Assurons notre vouloir contre les dangers de fortune , et en laborieux travail renforçons notre pouvoir, et aux premiers coups donner mettons les armes à l'exploit pour résister aux ennemis; car si , à cette fois, par nos dextres sont vigoureusement reboutés, d'ici en avant douteront de tant nous approcher. 0 François ! tels que nous fûmes , soyons , et gardons à la peine d'immortel reproche que la reluisant' mémoire de nos pères antiques, desquels les noms tinrent jadis toutes autres nations en crainte, ne soit par nous, sous l'ombre ténébreux de lâcheté réprouvée.
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honteusement obscurcie. Faisons donc, à la pointe du glaive, sentir aux assaillants des places que aux vainqueurs des terres ont à besogner, et ajoutons aux paternels mérites nouveaux titres de glorieuse renommée. » A ces mots, furent François renforcés de doubles armes; car tant furent les cœurs endurcis de tant furieux vouloir, que plutôt eût été le harnois amolli que le courage vaincu , et n'y eût celui à qui ne tardât la venue de l'assaut , lequel fut si soudain , qu'on ne se donna garde que l'enseigne desBourguignons fût plantée joignant la brèche; car, pour vouloir avoir l'honneur de l'assaut et profit de la prise , s'étoient iceuxBourguignons mis des premiers; et àcelui honorable affaire les hommes plus estimés et la fleur de toute leur bande étoient en place. Quoi plus ? L'assaut fut donné moult rudement, et tant que , pour le bruit des coups d'artillerie et de main, qui d'une part et d'autre se faisoit, un mille autour de la place le tonnerre n'eût été ouï. Main à main commença le combat si dur, que à la fois étoient François par force reculés, et puis les Bourguignons et Allemands vigoureusement rechassés. Moult hardiment assailloient; car pour poulx de lances, ne coups de trait et d'artillerie qu'on leur donnât, n'éloignoient la passée, et tant approcha celui qui portoit l'enseigne des Bourguignons , que un pied au-dedansde labrèche mit à ferme ; et là il
CUROMQUES
y eut merveilleuse foule; car les assaillants de plus en plus se renfoi çoient , et supposé que plusieurs d'iceux fussent mortellement menés, pourtant ne laissoient Fombre de leur enseigne. Les François , voyant que pour les coups mortels de leurs ennemis rabattre , le tout de leur défense falloit avancer, chacun d'eux tant aigrement mit le fer en besogne , que de sang humain tout autour d'eux étoit la terre teinte et enrougie , et comme ceux que nécessité évertuoit, faisoient merveilles d'armes. Un jeune gentilhomme françois , nommé le bâtard d'Amenzay, tant avança la marche, que avec celui qui portoit l'enseigne des Bourguignons, main à main eut la mêlée telle, qu'après que le combat singulier des deux champions fut encommencé, à grands coups d'épée par le François fut l'enseigne mise par terre. Le Bourguignon la tenoit d'un côté et le François de l'autre; et ainsi que eux se combattoient à qui elle demeureroit, les Bourguignons et Allemands , voyant leur affaire tant rabaisser, à tous efforts vinrent secourir leur enseigne. One tant de dards ne furent tirés pour une heure , qu'à celle fois , contre celui François , de coups de trait et hacquebutea furent déchargés , et tant mortellement, que tout au travers du corps, par le dégoût du sang, en apparoissoit en plusieurs lieux la vraie enseigne. Mais pour ce, ne lâcha sa prise, ains du
IDI
poing du Bourguignon l'arracha à vive force, et tout autour de son bras, malgré ses ennemis, la plia. N'étoit-ce bien légitimer dégénérée nature ? Si étoit ; car, encore comme un autre Épaminondas, duc de Thèbes, qui joyeusement , en mourant , baisa l'écu dont il avoit vigoureusement la chose publique défendue ; pareillement , nonobstant les extrêmes sanglots dont étoit celui François atteint, jusques à son logis emporta l'enseigne , sans montrer visage triste par proximité de fm, sachant heureuse renommée de vertus embellie, après mort temporelle, porter le triomphe de louange éterne. Or, afin que par le trop long récit des louables œuvres et faits méritoires des moindres, à l'ouïr des grands ne soit mon compte ennuyeux, de cettui ne dis autre chose, si n'est que le vol de la mémoire de tels devroit tout le monde environner. Long seroit mon écrit, si tous ceux qui à cette affaire élargirent vertus , selon due desserte, voulois collauder. Ayant tout ce mis à part, à l'assaut dont j'ai propos encommencé me faut revenir, lequel duroit sans cesse moult âpre et cruel , et n'y avoit François qui ne dût être las; car le combat avoit j à bien duré quatre heures, et avoient, à tous coups , ennemis rafraîchis et à relais ; mais chacun faisoit ce que pouvoir savoit : les capitaines étoient toujours devant; les hommes d'armes et archers , par crainte de mort,
j53 CHROMQUES
ne reculoient un seul pas; les gens de pied se montroient moult fièrement, et mêmement les Gascons; car de leur part si à point défendoientFassaut, que homme n'approchoit la brèche , pour cuider entrer, qu'il ne fut empenné. Au derrière d un créneau demi abattu étoient soixante hommes d'armes bourguignons, pour, au besoin, renforcer l'assaut, sans faire bruit. Un François avisa leur embûche, lequel monta secrètement sur la muraille , au droit d'icelui créneau , et l'ébranla ; en sorte que sur iceux Bourguignons le vint adresser, dont les uns furent assommés et les autres affolés, tellement que de tant près plus n'approchèrent. Autour de la muraille où l'assaut se donnoit avoit tant de morts, qu'aux autres empêchoient le chemin ; car plus de cent Bourguignons des plus gens de bien y demeurèrent , et plus de six vingts Allemands , avec deux de leurs enseignes. Des François y moururent : ledit bâtard d'Amenzay, un homme d'armes de la compagnie d'Aubert du Rousset, nommé Cyprien d'Anton, deux archers et quatre laquais. ^ïais à la parfin l'assaut fut cessé , au dommage des Bourguignons et Allemands , et au désavantage du seigneur Ludovic. Ainsi, loin de leur propos et frustrés de leur attente, furent envoyés.
Sitôt que chacun fut retiré, les Bourguignons , qui plusieurs gens de bonne estime à
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DE JEAN d'aUTOxY. i53
Tassaut avoient perdu, à la ville transmirent un de leurs trompettes, ayant charge de prier les capitaines françois permettre enterrer les morts. Les François, voyant la demande d'iceux Bourguignons, ne voulurent, comme les Thébains, aux corps exanimés refuser sépulture; mais furent contents que l'un après l'autre, avec peu de gens, sans danger on les emportât. Et afin que sous ombre de ce, machination ne fût occulte, fut dit que, à la peine d'un coup d'artillerie ou de trait, plus de deux ou trois à la fois n'approchassent la muraille. Après que les morts furent mis hors de la place, et chacun retiré à son logis, au rempart de la rompture fut mise la main en manière que, tout autour de la ville, n'avoit de plus sûr endroit. Les François, voyant qu'au long aller seroient de secours besogneux, au comte de Ligny et au seigneur Jean- Jacques mandèrent leur affaire; lesquels de rechef leur envoyèrent deux cents hommes d'armes; et menèrent iceux le comte de Misoc, fils du seigneur Jean-Jacques; messire Aymar de Prie, Louis d'Ars, le capitaine Saint-Priest et le seigneur de Châtelart, lesquels renforcèrent la place de tant, que leurs ennemis n'en approchèrent fois, que la retraite ne fût à leur désavantage; et ne fut jour, durant ce temps, que par les François saillies et escarmouches ne fussent faites. Louis d'Ars, Robert Stuart,
le seigneur de Châtelart et les autres capitaines François réveillèrent souvent lost du seigneur Ludovic, et tant y firent de cris, et alarmes y donnèrent, que, si ceux de la place étoient bien lassés, à repos n'étoient ceux du dehors.
L'artillerie du àeigneur Ludovic étoit sans séjour mise à l'exploit, tel que murailles, boulevards, défenses, repaires et créneaux, devant ses coups , n'avoient durée. Tant fut la batterie continuée, qu'en cinq jours la passée fut si grande, et la rompture tant près de terre, qu'en tous endroits gens d'armes françois étoient en vue et au découvert dedans la place, où jour et nuit, le harnois sur le dos, aux brèches et passées de la muraille, plus de quinze jours durant , leur fallut tenir pied ferme, sans que nul osât abandonner sa place. La nuit remparoient et faisoient fossés et taudis, pour le jour eux garantir; et n'y avoit ne grand ne petit qui à l'œuvre ne mît la main. Entre eux étoient les cérémonies de guerre si bien gardées, que pour doute de coups d'artillerie , d'assaut ou d'autre danger, nul ne démarchoit de son ordre ; voire à la peine d'aussi grand reproche encourir, comme si d'une bataille honteusement s'en fût fui. A bien penser la chose, c'étoit bien mis aux champs les rais luisants de louables vertus, et amphfierlechemin errant de glorieuse prouesse
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à ceux qui au triomphe d'honneur veulent parvenir. Pour au propos retourner, à ce besoin, servirent les hommes vertueux de mur inexpugnable. "^De jour en jour donnoient Bourguignons et Allemands assauts moult furieux aux François , non-seulement en un lieu , mais souventes fois en trois ou en quatre; et plusieurs fois furent cinq boulevards à un coup tous assaillis ; mais, par les François, toujours défendus tant vigoureusement , que leurs ennemis ne gagnèrent sur eux, par force, pied de terre.
Le seigneur Ludovic fut moult émerveillé de la longue tenue et ferme résistance des François, qui, au regard de la multitude des siens, n'étoient qu'une poignée de gens. Pensantque si leur secours, qui venoit de France, étoit du vouloir d'iceux, et que ensemble se pussent joindre, moult loin se trouveroit de la fin de son entreprise. Mais tout ce dissimulé, il fit continuer la batterie et les assauts, de plus en plus fort; et eut délibéré propos de tôt prendre la ville de Novare d'assaut, ou que à la poursuite seroit défaite son armée. Bien étoit averti par ses espies que le sire de laTrimoille, avec grande puissance, étoit sur les champs, et qu'il approchoit à toute diligence pour les François secourir; et entendoit bien que, si la place n'étoit prise premier que eux fussent assemblés, que tout son affaire
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étoit en demeure : dont à tous efforts mettoit peine à gagner le logis et défaire les hôtes qui étoient dedans, lesquels avoientjà tant enduré d'ennuis, soutenu d'assauts, en nuit et jour cris et alarmes, travaux sans repos, disette de vivres , et tant , au froid et à la pluie , de liarnois été endossés, que plus nepouvoient; leurs murailles et remparts ne leur servoient plus , car tout étoit par terre.
Comment Us François rfiiiircnt Itouave an enfiucur Cuîïouic par l'ompoôilion.
Le samedi, vingt et unième jour de mars, avisèrent les capitaines et gens d'armes françois, que plus longuement soutenir le siège, vu leur ennuyeux fatigue, et avantageux arroi de leur ennemi, c'étoit mettre en douteuse aventure tant de gens de bien ; que si Fortune, qui tourne à tous vents , vouloit permettre leur défaite , que trop grand défaut en pourroit avoir le surplus de l'armée de France, et que mieux étoit avec honorable composition rendre la place, qui à temps se pouvoit recouvrer, que, pour la vouloir garder, eux vouloir aventurer à perte trop dommageable; et aussi que cinq cents hommes d'armes bien montés étoient là-dedans, qui par défaut de vivres, si
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plus duroit le siège, pourroient s'afFoiblir et perdre leurs chevaux ; lesquels , après ce , ne sauroient à quelque bataille ou autre grande affaire tenir lieu que de varlets. Et sur ce parlementèrent, et au seigneur Ludovic telle composition demandèrent : Que tous, à cheval, en armes, la lance sur la cuisse, sortiroient , et tous leurs piétons devant eux , la pique au poing ou arbalètes bandées , et que leur artillerie seroit retirée dedans le château, lequel, de trois jours après leur partement, n'assaûdroient; ce qui leur fut accordé et tenu. Le dimanche , vingt - deuxième jour de mars, de Novare sortirent les François, tous en armes , avec leurs gens de pied ; et tous ceux de la ville, qui suivre les voulurent, eurent de ce liberté. Toute 1 armée du seigneur Ludovic devant la ville se mit en ordre pour les voir passer. Plus de deux milles de pays, avec les François chevauchèrent deux cents hommes d'armes bourguignons, lesquels eurent avec les François , sur le fait de la guerre , plusieurs paroles , puis se retirèrent chacun à son quartier. Les Bourguignons retournèrent à Novare, et droit àMorterre prirent les François leur adresse.
Comment sijf re nls îllUmanîrs ie aux 5u bcxj^ncnv Sntfom funnt ii(aii^ par les Svancm tiitr^ MlotUrve si Diflbr»
Le même jour, le comte de Ligny et le seigneur Jean-Jacques étoient sortis de Morterre, cuidant aller renforcer la garnison de Novare, et marchèrent jusques à un bourg nommé Robu , à quatre m illes près ; mais j à se retiroient ceux de la garnison par un autre chemin , dont ne se rencontrèrent. Au partir de Morterre avoit, le comte de Ligny, envoyé un capitaine gascon , nommé Perot de Payennes , à tout cent hommes d'armes, pour garder une ville près de là, nommée Vessepola; mais tantôt qu'ils furent à chemin , remanda iceux par une trompette hâtivement retourner à Morterre, doutant que les Allemands et autres gens d'armes, qui pour le seigneur Ludovic gardoient Vigève , n'allassent prendre le logis , qui pour l'heure de François étoit dépourvu , et aussi renvoya celle part un gentilhomme , nommé Roquebertin, avec vingt chevaux, pour être des premiers à l'entrée. Droit à Morterre se mirent les uns et les autres au retour, et tant piquèrent , que sur les dix heures du matin tous ensemble devant les portes de la-
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dite ville de Morterre se trouvèrent. La garnison de Vigève avoit bien su comment les François, pour aller secourir Novare , avoient laissé Morterre; dont s'étoient mis aux champs six cents Allemands et deux cents che vau-légers , que conduisoit un Lombard , nommé Jean du Casai, dont j'ai parlé ci-dessus , avec quelques autres capitaines, pour le seigneur Ludovic; et cuidoient iceux, sans faillir, gagner la ville de Morterre ; mais à eux et aux François furent les portes fermées. Toutefois, par douces paroles , eurent les François ouverture , et entrèrent. Sitôt que chevaux furent établés, et que gens d'armes commencèrent à repaître , nouvelles furent que sur les fossés et devant les portes de la ville étoient les Allemands du seigneur Ludovic à grand nombre ; et tout-àl'heure les François, qui n'étoient encore désarmés, remontèrent à cheval, et marchèrent tout à la file vers la porte où étoient iceux Allemands , et là eurent entre eux quelques paroles de rigueur. Mais tôt après injurieux langages et défis haineux, effet de main mise vint en jeu; car les François firent ouvrir les portes , et sur leurs ennemis saillirent moult rudement.
Le capitaine Perot de Payennes, soi doutant de quelque embûche , et voyant sans ordre ses gens à la saillie, voulut eux arrêter, et fit fermer les portes ; toutefois plus de soixante
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chevaux se mirent hors , et commencèrent à charger si rudement, qu'au rencontrer, dedans de petits gués et ruisseaux qui là couroient , plus de quarante de ceux lansquenets et Allemands furent plongés et noyés, et les autres chassés plus d'un trait d'arc. Voyant le capitaine Perot la charge que faisoient ses gens du dehors , et que jà fort éloignoient la ville , doutant qu'affaire leur survînt, ne les voulut sans lui plus laisser écarter; mais avec le surplus de ses gens , et enseigne déployée, se mit après si vite, que tôt les eut atteints. A l'assembler, furent les Allemands à leur perte emmenés jusques à une chapelle à demi-mille loin de la ville , en laquelle et tout autour d'icelle étoit une embûche de deux cents chevaux et de cinq cent soixante Allemands , lesquels, tous ensemble et en démarche ordonnée , saillirent sur les François, et là d'un et d'autre côté commença l'escarmouche telle , que besoin étoit à chacun d'avoir l'œil à son affaire. Les gens d'armes françois se tenoient ensemble , et quant aux ennemis assembler leur falloit, tous à la fois donnoient la charge, sans ce que nul en queue demeurât ou se mît à l'écart, afin que, entre les gens de pied et les chevaux , ne fut enclos. Souvent furent estradiots assaillis, mais à nuls coups attendoient le heurt ; et quand ils étoient pressés, à leurs piétons se retiroient , qui , tant serrés et en si bon
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ordre se tenoient , qu'on ne les pouvoit rompre ne désassembler ; mais les écartés étoient à coup rembarrés et mis à la raison. Voyant iceux Allemands et autres soudards moriens , que à leur trop dommageuse perte tournolt leur entreprise, et que pour le mieux retraite leur étoit profitable, en eux défendant à tour de bras, prirent le chemin de Vigève , et plus de deux milles de pays, en eux retirant, ainsi reculèrent. Toujours en demeuroit quelqu'un en reste , et aussi à coups de piques et haquebutes blessoient gens et chevaux.
Les François , qui ce jour étoient saillis de Novare, en approchant la ville de JMorterre, surent par aventure la mêlée , et là le plus tôt qu'ils purent se trouvèrent. A leur venue , fut derechef l'escarmouche recommencée, d'un côté et d'autre moult dure ; car les Allemands et gens de cheval du seigneur Ludovic , voyant leurs ennemis de nombre renforcés , de vertueux courage firent leurs écus, et si adroit se défendirent, pour autant qu'ils étoient, que nul d'eux faisoit à reprendre. Messire Aymar de Prye sut bien à quoi s'en tenir; car cuidant avec eux avoir mêlée , tant empêché entre eux se trouva, que, nonobstant qu'à toutes mains défense lui fût secourable, chargé fut de toutes parts, et lui promptement rebouté avec un coup de haquebute que au travers de la cuisse en emporta. Le capitaine
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seigneur de Saint-Priest les approcha de tant , qu'au travers du gantelet, d un coup de pique eut la main percée. Somme, nul les approchoit de longueur de pique qu'il ne fût atteint; et de quelque part qu'on les assailloit, sur leurs sûres gardes et rusées défenses tenoient l'œil , le pied et la main , en manière qu'on ne les pouvoit défaire. Quand on chargeoit leurs gens de cheval, ils s'ouvroient par le devant, et entre eux les recueilloient ; et en reculant , ceux de derrière se retournoient contre les François , et nulle fois failloient d'atteindre
quelqu'un. ^
De leur rim sortoient huit à huit , dix a dix, si très-hardiment qu'on ne sauroitplus, et à grands coups de piques et hallebardes faisoient d'eux telles merveilles , que homme ne les voyoit qu'il n'en eût frayeur. Un entre les autres fut , qui , pour mieux donner coups à Taise du corps, en plain champ et hors sa bataille, comme s'il eût voulu jouer des souplesses , lâcha son pourpoint, et en donnant le branle aux épaules , à deux mains prit la hallebarde pour ruer patacs ; et , comme celui qui pour le prix de la mort d'autrui voulut sa vie mettre en vente , contre tous ceux qui à ce marché se vouloient trouver, tenoit pied ferme. Toutefois à la fin du jeu lui mésavint; car lui et tous ceux qui prirent ce parti s'écartèrent de tant , que plus ne trouvèrent le che-
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min du retour. Les autres se retirèrent vers Vigève, faisant fuite de loup; mais, nonobstant leur défense, on les chargeoit de si près, qu'ils ne savoient tour donner qui de mort les sûtgarantir.En eux retirant, trouvèrent sur le chemin un petit bois assez fort, et eux cuidant illec mieux sauver, se désordonnèrent, et pour gagner le fort, levèrent leurs piques.
Voyant les François le désordre de ceux iVllemands, avec quelque gent de pied qu'ils avoient, se mirent après , et de toutes parts les envahirent; lesquels, voyant sur eux tomber le faix de la défortune, voulurent aux ennemis laisser sanglante et luctueuse victoire ; car à tous efforts leurs vies défendirent.
A l'entrée de ce bouquet dont j'ai parlé, un nomméGeorgesRudich, capitaine d'une bande de Suisses du parti du roi, se mit après en l'heure qu'oncpuis ne revint; car tant se hâta, que premier qu'il pût être recous, les Allemands l'eurent occis. Un archer de la compagnie du seigneur de Saint-Priest, à tout une arbalète bandée , pour plus droit assener quelqu'un de iceux Allemands , lâcha la rêne de la bride de son cheval , et là tant hasarda sa vie sous la sûreté de la conduite d'icelui , que entre ses ennemis soudainement l'en emmena, lequel à coups de hallebardes fut illec assommé. Assez d'autres François blessèrent iceux Allemands, et eussent plus; mais l'empêchement
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des branches et des arbres du bois où ils étoient leur nuisoit de tant, que leurs piques et hallebardes ne purent plus embesogner, ne eux raUier ; par quoi furent tous en ce lieu tués et défaits, et en mourut par compte cinq cents , et cinquante furent pris, lesquels furent par les Suisses, qui à celle défaite avoient perdu leur capitaine , entre les mains des François tous occis. Les gens de cheval se défendirent longuement; leur capitaine, nommé Jean du Casai , eut un coup de lance en la cuisse , et fut au bras blessé en deux lieux; lequel pourtant ne voulutonc abandonner sesgens, supposé
que à ravanta.-e fût monté, pour soi retirer dlieure s'il eut voulu : ainsi fut pris avec la plupart des siens. Les autres se sauvèrent comme ils surent ; et après ce, droit à Morterre se retirèrent les François, sans avoir perdu que
deux hommes.
Le lendemain, vingt et troisième jour de mars, le comte de Ligny et le seigneur Jean- Jacques, avecleurs gens d'armes, retournèrent à Morterre, et fit le comte de Ligny ensevelir les morts, qui encore étoient étendus sur terre ; lesquels, selon le rapport de ceux qui les virent, furent bien des plus beaux hommes que nature puisse ouvrer, et tous remplis de cœurs virils : dont après la mort louer les dusse, si présomptif outrecuider n'eût voulu le terme de leur vie anticiper ; car le capitaine
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de leurs gens de cheval disoit : Que tant étoient au partir de Vigève enflés de fierté, que toute l'armée de France, selon leur dire, n'eût eu pouvoir pour les défaire. Toutefois trop présumer, qui les fols hardis souvent déçoit, les mit en voie prochaine de mauvaise fin. Ainsi qu'on les mettoit en terre, un trompette du seigneur Ludovic vint sur le lieu pour demander un gentilhomme lombard qui avec les Allemands avoit été tué; maison ne le put connoître entre les morts, tant avoient les visages détranchés. Les corps furent mis en terre, et, pour les péchés d'iceux, le comte de Ligny fit à Morterre faire obsèque solennel.
Comment le sfigncur CuîroDir, après qnt Its Svaium mxcni reniu Uopare, fit eon mivie à illilan.
Dedans la ville de Novare étoit le seigneur Ludovic avec son armée, moult joyeux de la réduction d'icelle, pensant que les François, après avoir fait celle perte, se trouveroient hors du chemin de sûre retraite, et que par les autres villes de la duché de Milan seroient tant mal reçus, qu'ils n'auroient cause d'y faire long séjour, et qu'aussi toute la Lombardic crieroit sur eux /^///c gagnée! ce qui pourroit
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leur fureur adoucir et amollir leur courage. Et après ce, cuidant de ses ennemis être le vainqueur, comme celui qui de victoires heureuses et glorieux labeurs vouloit la palme de triomphe recevoir, avec ses plus solennels complices etquelque nombre de gens d'armes, dedans la ville de Milan s'en alla, et là fit son entrée pompeuse.
La réception que les seigneurs et peuple de la ville lui firent, fut tant magnifique, qu'à ceux qui étoient au spectacle, pouvoit sembler que Dieu fut illec descendu. Tant fut en honneur avancé et hautement reçu, que, de tous saints amiables et humbles révérences de grands et de petits, de toutes parts fut seigneurieusement accueilli ; et, pour le monter en gloire caduque, à peu près le voulurent iceux Lombards divinement adorer. Quoi plus? Eux cuidant le pouvoir des François du tout abattu, connue ceux qui toujours aux plus forts tendent la main, aprèàce recueil tant somptueux, les trésors de la ville lui ouvrirent, pour en prendre à son vouloir, lui priant que, le plus tôt qu'il pourroit , eût à chasser de Lombardie tous les François qui là étoient, si loin que jamais un tout seul n'en pussent voir; lequel leur promit que sans faillir leur requête seroit en brief exécutée , si Fortune ne lui tournoit le dos. Et pour à ce de plus se vouloir à eux obliger, de leurs deniers si à plein garnit ses
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coffres, que de plus de deux cent mille ducats empira leurs boutiques; et comme non assouvi de l'avoir de tant de bourses déliées , au sanctuaire de Dieu osa mettre la main, et approprier à son mondain usage ce qui au service divin étoit ordonné , sans avoir doute de la punition amère encourir, dont jadis sa divine vengeance voulut les sacrilègues et expoliateurs des temples cruellement châtier. Mais tôt après ce grief forfait, comme la roue, qui devant un bouffement venteux tourne du haut en bas, ainsi , du plus sublime degré de la gloire instable, applati et assoupi, dedans la fange de misère se trouva. Guère ne séjourna dedans Milan après qu'il eut ainsi exploité , ains s'en retourna à Novare, où étoit son armée.
Comment U sire ie la tvimoilU avviva à MXox- Utrc en Combatif, rtîiu rcnfart qu'il ionna aujc Irancois qui là étaient.
Le vingt-quatrième jour de mars, le sire de la Trimoille, avec son armée, partit de Verceil ; et encore non sachant la ville de Novare être au seip^neur Ludovic rendue, et cuidant trouvera siège devant, pour secourir les assiégés marchoit le plus tôt qu'il pouvoit celle part, pensant que si d'heure s'assembloit avec eux.
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li^'
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que , à quelque prix que ce fût, à ses ennemis feroit un alarme, voire si bon lui sembloit le combat, sans autre renfort attendre et chaudement, leur donneroit la bataille. Ainsi qu'il approclîoit Novare, par les gens du pays fut averti que les François avoient rendu la ville au seigneur Ludovic , et qu'à Morterre s'étoient retirés, dont prit le chemin de Morterre; et là sur les six heures du soir arriva avec ses gens d'armes. A celle venue fut l'exercite de France contre le pouvoir du seigneur Ludovic moult renforcée , et de tant qu'assez puissans se cuidoient les François pour l'attendre en plaine avec son ost. Le sire de la Trimoille fut maintes fois d'o vis que si la demeure de leurs Suisses étoit plus guère retardée, que la bataille fiit donnée promptement aux ennemis, afin que de plus ne se renforçassent; et que les François, qui ensemble étoient douze cents hommes d'armes, avec quatre mille piétons et bonne artillerie, étoient assez forts pour le combattre et défaire; et que sur ce, ne restoit que vigoureusement besogner et donner à droit.
Toutefois, pour ce que les Suisses, qu'on attendoit, étoient à chemin, et de jour en jour arrivoient par compagnies, fut dit qu'on ne combattroit jusqu'à leur venue. Usreçurentà Verceil leur paiement, et, étant tous prêts à mettre en besogne, furent à
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Morterre le troisième d'avril. Durant le temps de leur attente, à l'affaire de la guerre eut toujours l'œil le sire de la Trimoille, comme celui qui sur tous autres l'avoit en mémoire pour recommandée : à toutes heures visitoit les gens d'armes, ayant avis à la manière d'iceux, pourvoyance de chevaux et accoutrement de harnois ; en manière que si quelque pauvre soldat étoit par inconvénient démonté^ ou par défaut d'argent, d'armures dénué, pour le secourir et remettre sus , son écurie étoit ouverte et sa bourse déliée. Pûen n'avoit en épargne pour savoir par sûrs et diligentes espies les affaires et entreprises des ennemis; sur les chemins et passages par où pouvoient venir secourables aides et renfort d'armes au seigneur Ludovic, avoit grosses embûches et découvreurs de pays. En ordonnée police tenoit tous les gens d'armes françois, et avec propos délibéré de loyaument servir le roi et vigoureusement combattre leurs ennemis; et avec assuré maintien et chère joyeuse, à chacun donnoit fermeté de courage et espérance de victoire. Avec le comte de Ligny, le seigneur Jean-Jacques et autres capitaines de l'armée, consultoit souvent sur ce qui au mieux de la guerre pouvoit servir, remontrant à iceux que tant vertueusement par ci-devant la besogne encommencée etpoursuivie avoient, qu'à fin honorable ne pouvoient faillir. Quoi
plus? Tant montroit son vouloir au service du roi affectueux, que le tout de son pouvoir y étoit au large employé. Et plus n'en dirai, si n'est qu'à cette conclusion veux ajouter, que à sa venue désirée moult joyeux furent les François, et, sous l'ombre de l'étendard de son heureux renom, plus assurés.
A Verceil étoit lors le cardinal d'Amboise, qui d'heure en autre avoit la poste et nouvelles du roi , pour entendre aux affaires d'icelui et l'avertir du démené de ces choses.
Du renfort et secours de France par toute l'Italie furent tôt nouvelles semées , dont avant la main, tels y avoit qui, pour la perte des François parier, avoient hasardé leur argent, €t leur foi engagée, qui , après ce, du marché se repentirent; et tels qui à bride abattue couroient à la perte d'iceux , qui tout court furent arrêtés. Et vovant le seigneur Ludovic les François rassemblés et unis , et de jour en jour de plus en plus fort leur puissance agrandir , ne fut pas certain de mettre à fin son entreprise jouxte le vouloir de son désir : dont au lever et au coucher, de divers propos et pensées étranges eut continuelle compagnie; et pour décharger la hotte de son cœur de faix tant pesant , à ses privés capitaines et amis familiers, voulut publier le secret de son affaire, auxquels voulut tenir propos.
B'une oraison qnc îrrtans la uille ie Yiomxe le ôciigncur Cuiomcmà ses capitaines, sur le traité ic son affaire*
« Si au temps d'heureuse prospérité, la connoissance des amis par fortune conciliés m'a été difficile , au besoin extrême d'adversité amère, pourront être facilement mis à la preuve, seigneurs; pour ce, le dis, que aux ans florissans de ma félicité d'aucuns de ceux qui plus beau visage m'ont montré, à mon plus grand affaire moins de secours en eux ai trouvé. Mais au fort, ce n'est qu'un des moindres tours de lutte, dont Fortune abat les plus roides, et ceux qui plus à elle se cuident attacher; car ceux qu'elle fait amis, infidéhtéles rend ennemis. Et pour ce que vous, mes bons et fidèles amis , au plus haut degré de mon seigneurieux état, et au plus bas étage de la fosse de ma dolente extermination, en tout temps m'avez accompagné et suivi , et aussi qu'expériment m'a votre loyal vouloir découvert, à vous, comme aux sûres gardes et jurés concierges de la porte de mon cœur, et fermes appuis de toutes mes charges, l'intention démon courage veux donner à connoître, et, en mes choses adverses, provision de conseil et remède de
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secours demander; sachant que, en la loyauté des conseillers, gît la sûreté des princes et le salut de la chose publique.
((Vous savez comment, par plusieurs ans, du titre seigneurieux de la duché de Milan j'ai pacifiquement joui, et à la principauté ducale d'icelle directement succédé; et comment, par Fempereur Maximilien moderne, de la seigneurie duquel dépend ladite duché, à la succession héréditaire, comme vrai seigneur, j'ai été reçu et, au droit qui à la famille des Sforzes peut appartenir, substitué ; et qu'aux jours luisans de ma puissante domination, j'ai tant magnifié mon état, que entre tousles princes du monde, j'ai été l'un des plus redoutés; tellement que toute Tltalie et autres circonvoisines régions plioient sous le pouvoir de ma main ; et que tant me suis trouvé par la vertu de force hautement autorisé, que onc ne me vis en branle d'être submarché, jusqu'à ce que par la menée d'aucuns mes haineux sujets, et consentement du vouloir populaire, qui ne demande que nouvelletés et mutations de princes, depuis un an en çà, les François par armes sont venus courir mes pays, désoler mes cités, dévaster mes places, et me débouter et chasser jusqu'aux Allemagnes, sans avoir sur moi droit, si ce n'est autant que force leur en donne : dont une chose sur ce amèrement me cuit; car en toute l'adversité de ma fortune
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le comble de mon malheur gît en l'infélicité future de mon heur prétérit.
((Or ai-je tant fait, à l'aide de mes alliés et amis, et par subtils moyens, que pour chasser mes ennemis et recouvrer mes terres, grosse armée ai mise sus , et regagné le cri du peuple de Lombardie, avec la faveur couverte et secrète intelligence des plus renommées villes des Itales , et de tant mon entreprise avancé, que, réservé le château de Milan, toute la duché en mon obéissance ai réduite, et de tant mes ennemis pressé , que , de toutes les villes de Lombardie que encore n'a deux mois passés paisiblement occupoient, ne leur reste que Morterre pour leur extrême refuge. Puisqu'ainsi donc que tourne leur chance, et que Fortunenousrit,prestementlesnousfautpoursuivre, et à mort persécuter. Reste au surplus aviser la manière comment à leur totale défaite plus avantageusement pourrons procéder. Grand renfort leurest venu, ces jours, deFrance, et à toute heure leur viennent Suisses à légions. Savoir pouvez quels ils sont aux armes; car souvent les avez vus aux coups départir, et le plus de fois à notre perte et désavantage. Jà ont-ils défait la garnison de Vigève , où avons perdu beaucoup de bons soldats , et de jour en jour nous endommagent. Perte qu'ils fassent ne les appauvrit; car tant plus sont et ont été assaillis, de plus ont évertué etéver-
kl
tuent leur courage. Toutefois, à ce ne nous faut plus arrêter, mais vigoureusement les assaillir, et leur donner sanglante bataille. Ainsi pourront, selon mon avis, être domptés. Pour nous, avons le plus sûr parti, car si aux armes sont avantageux, de double nombre contre eux sommes renforcés ; grande puissance d'Allemands forts et batailleux avons, grosse compagnie d'hommes d'armes bourguignons, qui savent leur mode de combattre ; Albanois et estradiots à grande multitude, pour les rassembler s'ils prennent l'écart; force escadres de Lombards, qui haine mortelle leur veulent, et toute la commune du pays en armes et en aguet sur les passages, pour leur trancher le chemin, s'il advient qu'ils soient défaits ou mis à la chasse , afin que d'eux un seul ne réchappe. Parquoi si , par lâcheté de cœurs efféminés, débihtées ne sont nos dextres, louable victoire contre nos ennemis obtiendrons. Nous sommes dedans nos terres et régions, que toute loi nous commande de défendre jusqu'à la mort; dont nous doivent les cœurs évertuer et la force accroître, comme à ceux qui , pour leur pays , parens et libertés, d'armes doivent ouvrer.
«Pour ce, veux-je bien à la discrétion de vos esprits ouvrir le répertoire de mes secrets, et prier vos seigneuries, sur ce, me donner tel aide et avis qu'à ma nécessité pourrez reconnoître
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plus secourables, sachant qu'en ce hasard gît le recouvrement de ma soudaine ressource, ou le moyen de mon perpétuel exil. »
Les capitaines de l'armée du seigneur Ludovic, ouïs ses remontrances et propos, et autres ouvertures et moyens sur le fait de leur entreprise débattus et mis en avant, eurent tous un vouloir unanime de donner aux François la bataille, et à pied ferme aux champs les attendre, ou assaillir. Et à cène pouvoient faillir; car autant en pensoient les François , qui n'attendoient que la venue de leurs Suisses, pour assaillir leurs ennemis et la guerre leur donner.
Le roi, qui lors étoit à Lyon sur le Rhône, averti de ces nouvelles, plusieurs jours ensuivans, pour la conservation de son bon droit, prospérité de son exercite et octroi de la paix heureuse, processions générales et humbles prières au Défenseur des justes querelles, fit continuellement présenter, et lui-même avec offrandes et voyages méritoires voulut, sur ce, la grâce du Donneur des victoires dévotement implorer.
Commint granï nombre ïe gfntil6l)0mmc9 ie la mamn in roi partirent Îïc i^on en poète, pour oouloir cire a la bataille.
Plusieurs jeunes gentilshommes et autres de la maison du roi , oyant nouvelles de la bataille, et sachant qu'à plus honorable affaire ne pourroient mettre leur valeur en vue, ne leur force employer, pour avoir part à l'honneur du triomphe, ou à la perte de la défortune, eurent délibération d'eux trouver à celle besogne. Et furent de ceux : le marquis de Bade, le comte de Roussillon; Jacques, monseigneur de Rohan ; Louis de Bourbon, bâtard de Liège; le bâtard de Vendôme, Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice, Jean de Chabannes, seigneur deVandenesse; Germain deBonneval, gouverneur de Limousin ; Louis des Barres, pannetier du roi; le seigneur de Beaudîner, le seigneur d'Arpajon, le baron de Béarn , le seigneur de Listenay , le seip^neur de Fromentcs et le fils du bâtard de Cardonne, lesquels partirent de Lyon en poste le pénultième jour de mars, et tant avancèrent, qu'en trois jours et demi passèrent tous les monts de Savoie et les terres de Piémont , qui près de cent lieues de pays contiennent, et
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à chef de temps arrivèrent à Morteri\e en Lombardie , et là trouvèrent le comte de Ligny, le sire de la Trimoille, le seigneur Jean- Jacques, le bailli de Dijon, et toute l'armée de France en branle de marcher en avant et prendre les champs. Trois gentilshommes, pensionnaires du roi, dessus nommés, qui avec le duc de Valentinois étoient allés à l'an jubilé, oyant à Rome paroles de la bataille, pour ne faillir à tel affaire , se voulurent mettre au retour, et, pour avancer leur voyage, s'embarquèrent à Ostie , un port de mer près de Rome. Mais pour Tennui de la tourmente, ne purent à la voile donner vent à gré, dont prirent terre, et de là coururent l'Italie jusqu'à Gènes , et tant hâtèrent leur cours, que de Rome en quatre jours furent à Morterre, en Lom hardie, assemblés avec l'armée de France.
Comment l'armée îre i^rance saillit îre iWorterre pour aller donner la bataille à l'armée in deiigneur ffuîrooir.
Un dimanche, cinquième avril, en l'an mil cinq cent, les François, tous en armes, saillirent de Morterre, avec tous leurs Suisses en point et apprêtés pour le combat. Le sire de la Trimoille , avec cinq cents hommes d'armes,
faisoit Tavant-garde, lequel étoit monté sur un coursier moult avantageux, prompt à l'éperon et léger à la main ; et, armé de toutes pièces , chevauchoit de rang à rang, pour aviser à la manière et police de ses gens d'armes , lesquels conduisoitsi adroit, que nul ne démarchoit de
son ordre.
Le comte de Ligny avoit la bataille , où y avoit quatorze mille Suisses, et toute Tartillerie. Et, pour mieux ses gens acheminer, avec eux se mita pied, la hallebarde au poing, vêtu d'un pourpoint de drap d'or, mi-parti de damas blanc , bandé au travers de violet , le halecret dessus, un chapeau jaune sur sa tête, garni de plumes blanches.
La plupart des gentilshommes de la maison du roi, qui là étoient allés en poste, et plusieurs autres lui firent là compagnie, lesquels mit avec lui au front de la bataille : entre deux Suisses un François , tous vêtus de sa livrée , et armés à la mode d'Allemagne.
Le seigneur Jean-Jacques, à tout cinq cents hommes d'armes, conduisoit l'arrière-garde , lequel ne tenoit brin de désordre.
Ainsi commença l'armée de France à marcher et prendre l'adresse vers la ville de Novare, devant laquelle étoit le seigneur Ludovic avec ses soudards, dont il avoit plus de trente
mille.
De toutes parts avoientlés lieutenants du roi
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mis sur les champs guets et coureurs pour découvrir le pays, afin qu'au dépourvu ne fût
surprise l'armée, etavoientenvoyéespionspour savoir la manière des ennemis , qui jà tenoient les champs , lesquels on attendoit de moment en autre avoir en barbe, dont chacun se tenoit sur garde. Les hommes d'armes avoient leurs armets en tête et la lance sur la cuisse, et archers et arbalétriers, les arcs tendus ,• les Suisses, piques, hallebardes et haquebutes prêtes à mettre en œuvre , et les canonniers toute leur artillerie chargée et atîtrée ; et tout étoit si à point dressé selon l'ordre de la guerre, qu'il n'y avoit que redire. Chose bien merveilleuse à imaginer, et plus épouvantable à regarder, étoit la rencontre de main armée tant furieuse, où force tant immodérée sembloit avoir, que au pouvoir de toutes les Itales n'étoit de la savoir dompter. Ce jour, sur l'heure de vêpres, fut l'armée devant une petite ville nommée VessepoIa,à trois milles près de Morterre , à côté de Novare , et là pour passer la nuit firent les gens d'armes leur logis.
Le lendemain, sixième jour d'avril , au plus matin se mit l'armée aux champs , tout le pas marchant le droit chemin de Novare , et pour découvrir le pays, avec les coureurs furent envoyés le seigneur de Beaumont et le seigneur de Sandricourt. Le comte de Ligny marchoit
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pied a pied avec les Suisses, lesquels tenoient ordre que Tun ne passât Tautre.
Le sire de la Trimoille , qui la nuit devant avoit eu nouvelles du roi , pour avancer Tœuvre , ne regardoit qui le suivoit; mais comme celui qui sans différer à Texécution de la guerre entendoit , hàtoit son train , et moult lui ennuyoitque jàaux ennemis n'avoit mêlée. Tant marcha ce jour Tarmée de France, que, sur le point du midi, à un mille près de Novare prit logis. De tous côtés fut mis le guet aux champs; et pour icelui de plus fortifier et supporter l'armée, le seigneur de Sandricourt, qui ce jour n'étoit de guet, avec partie de ses gens d'armes fut à cheval. A la venue des François, les gens du seigneur Ludovic par compagnies furent à Festrade, et les François d'autre part; et là se commencèrentlesunslesautresmettreàressai, tant que des deux partis, plusieurs fois, y eut ce jour rencontre, jusqu'à la mort de maints soudards. Les estradiots du seigneur Ludovic n'étoient par les François mis à l'épargne; aussi n'étoient les François par les Moriens laissés à repos. Là fut tué un jeune gendarme gascon , de la compagnie du seigneur de Chàtillon, nommé François de Odaulx, lequel ce jour fit assez pour y avoir ici une assiette de mansion éterne: car à tous heurts avoit su par expérience comment les premiers coups s'étoient donnés, et à la retraite des derniers soutint la
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mêlée ; tant que, pour montrer de quoi, la mortelle enseigne en apporta. Jusques au soir dura l'escarmouche, et sitôt que lumière fit place aux ténèbres, chacun se retira à son quartier. Le lendemain, un mardi, septième jour d'avril , Bourguignons et Albanois , et autres soudards du seigneur Ludovic, au plus matin furent à grosses bandes à la course , lesquels ne séjournèrent guère sur le champ sans avoir les François aux coups départir, qui de leurs compagnies étoient sortis six à six , dix à dix, pour eux essayer et mettre leurs chevaux à l'épreuve. Tant approchèrent , que entre eux se commença chaude mêlée. Un homme d'armes, de ceux du seigneur de Lanque , nommé Ikrnard de Soénon , voyant les escarmouchcursfrançois par les lk)urguignonâ et estradiots outrés ^ à force de cheval et pointe de lance, pour supporter les foulés» se mit au travers des ennemis » tant que souvent rompit la presse, et lonjj-temps soutînt le faix. Mais à la parfin tant se trouva pre^, que entre les jambes lui fut tué son cheval ; et lui, avec l'aide qu'il se fit, elle secours de ses compagnons, se remit sus. Un autre François, nomme Yvo:<dc Malherbe, capitaine d'aventurière, s^ trouva à cet affaire , lequel eut avec les estradiots telle mêlée, que deux de leurs chevaux en emmena. A tous efforts vcnoicnl soudards moriens à l'escarmouche; et voyant les François que là
trouver se falloit, trente hommes de renfort se mirent en avant, et des premiers fut un nommé Imbercourt, des pensionnaires du roi, lequel, sans aviser qui le suivoit, donna des éperons, et tout seul avec trois cents Allemands se vint mêler tant rudement, qu'il perça la presse; et tant hardiment le fit, que ce fut par trop : car à grands coups de piques et hallebardes fut son cheval tué , et lui blessé et mis par terre ; et si de ses compagnons n'eût eu bref secours , illec eût été assommé et occis. Durant ladite escarmouche la nuit survint, et chacun se retira.
If
Comment Ue sri^gncurd ie^ €iQ\ui foulur^nt (in-
pf(t)(r la batailU»
Durant ce temps, les seigneurs et gouver- -^neurs des Ligues , comme ceux qui pour vouloir avoir part à la prise en eau trouble jettent leurs rets, pensant que, au moyen de cette division sur la duché de Milan, quelques pays ou places pourroient conquêter, voulurent empêcher la bataille, et la guerre prolonger, et pour ce, transmirent leurs postes devers les Suisses soudoyers du roi, leur mandant expressément qu'à combattre n'eussent, jusques à ce que par autres ambassadeurs eussent d'eux
Ma
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plus amples nouvelles. Les François , qui de toutes parts a voient guets et espies, surent la chose , de laquelle fut premier averti le cardinal d'Amboise, par un nommé François Doulcet , lequel , après avoir su le cas , partit d'une ville nommée Ivrée , et de là fut en poste jusques à Verceil , où étoit ledit cardinal, pour l'avertir du fait; et tout en l'heure qu'il eut fait son rapport , ledit cardinal le renvoya à l'ost pour asavanter les lieutenants du roi et le bailli de Dijon, capitaine des Suisses, de l'intention d'iceux; pour obviera ce détour, et sur ce, trouver moyen de remède, et que le vouloir du roi étoit que, le plus tôt que possible seroit, on les mît en besogne; et tout ce mis en avis, fut ordonné par les lieutenants du roi et les capitaines de l'armée, que le jour ensuivant seroit donnée la bataille aux ennemis.
Le jour d'après, qui fut un mercredi , huitième d'avril , au plus matin l'armée prit les champs droit à Novare , dont étoit sailli le seigneur Ludovic avec toute sa gent.
Au partir du logis commença l'armée de France à tenir bataille ordonnée, et à marcher moult tôt, et tant, que, entre le comte deLigny , qui étoit chef des gens de pied , et le sire de la Trimoille , qui les gens d'armes de cheval conduisoit , y eut étrif à qui marcheroit devant. Toutefois chacun tint si bon ordre , que déroi n'y eut lieu. Tous les piétons et le charroi
de rartillerie branloient sous la main du comte de Ligny ; et afin que nul allât côtier, et que chacun marchât droit , toujours, comme guide et à pied, des premiers étoit à chemin, et en marchant dit aux siens : « Seigneurs, Fheure est venue que chacun doit penser à son affaire ; car nos ennemis avons en vue, qui nous présentent bataille. Ne refusons ce parti, sachant le prix de la valeur des hommes être du tout aux faits des armes mis à Testime. Hâtonsnous pour donner des premiers , et que nul de nous ait le cœur amolli de crainte reprochable ; car en bataille toujours est le plus de péril à ceux qui plus craignent : audace est un écu de sûreté dont Fortune couvre les aventureux. Mettons donc en la sauvegarde de la main armée le prix de l'honneur et la teneur de la vie. »
Le sire de la Trimoille marchoit en manière tant assurée, et en tel ordre conduisoit ses gens d armes, que bien sembloit ducteur d exercite belliqueux ; et tant se hâtoit , que à ceux qui le suivoient donnoit bien à entendre qu'aux ennemis ne vouloit marchander. Le seigneur Jean- Jacques , auquel la chose touchoit de si près, que à la peine de sa vie branloit ce hasard , si à point conduisoit sa charge, que bien sembloit avoir la chose pour recommandée.
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Comment V armée ie Svance approcl^a V armée in
sfiignfur ffuîrouic.
Lorsque les François approchèrent Novare, de tant que les deux armées se purent voir, chacun se hâta pour donner dedans. Les gens de cheval ne se pouvoient avancer, pour l'empêchement des clôtures et fossés qui là étoient ; toutefois cela ne les retarda, que tôt ne fussent prêts de choquer leurs ennemis. En approchant Novare, l'armée de France sut que dedans une abbaye assez forte, étant à demimille de la ville , y avoit embûche d'Allemands et de Lombards, et là s'adressa. Les soudards du seigneur Ludovic , qui là étoient , voyant les François et Suisses contre eux venir à bataille rangée, n'attendirent plus, mais se retirèrent à leur armée, qui étoit entre la ville et cette abbaye, en belarroi et nombre moult grand. A l'un des côtés de leur bataille étoient quatre cents hommes d'armes bourguignons et huit cents lombards; à l'autre, quatre mille chevau-légers; au milieu, tous leurs Allemands et lansquenets, dont il y en avoit de dix-huit à vingt mille, toute l'artillerie chargée et atîtrée à la venue des François , et en outre, estradiots et escarmoucheurs, à grosses bandes et
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compagnies, sur les champs, pour commencer le liutin. Voyant le sire de la Trimoille que temps étoit d'exploiter les armes, pour avoir parole à ses gens , un peu se mit à quartier et en vue de tous, auxquels il dit : « Seigneurs, tant avons quis nos ennemis, que les avons trouvés; voire en telle puissance, que le nombre d'iceux excède le nôtre de moitié près. Mais savoir nous faut que tout l'avantage de la guerre ne gît en multitude de légions d'hommes armés, ^/ ne en tourbe innombrable de gens , mais seulement en la sûre conduite des sages capitaines, droite exécution des preux soldats, et vigoureuse défense de juste querelle, dont à suffire sommes pourvus. Donnons donc au travers hardiment et tôt; car par le vrai corps de Dieu, si nous les assenons à droit, a l'aide deDieu et de la force de nos bras, sans faillir, sur eux, à notre vouloir, obtiendrons louable victoire ; car je connois le pouvoir d'iceux être du tout à notre merci, u Après ces paroles, le sire de la Trimoille mit cent hommes d'armes des plus adroits au front de la bataille , pour donner le premier choc et faire ouverture; et à leur queue mit quatre cents autres hommes d'armes pour supporter les premiers, et entrer dedans les ennemis. Et ce fait, demanda si là étoient nuls gentilshommes qui l'ordre de chevalerie voulussent prendre, dont grand nombre de gens d'armes françois , qui ce jour à l'exercice
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des armes vouloient la force de leurs bras déployer, et perpétuer leurs noms, se voulurent enrichir, pour ouvrir au courage le chemin de prouesse, du titre de chevalerie. Les François, qui étoient à la vue de leurs ennemis, hâtèrent leur train, avancèrent leur artillerie et mirent leurs coureurs en place, lesquels commencèrent la charge sur les escarmoucheurs du seigneur Ludovic. L'artillerie des deux partis fut déchargée, et rués coups. Les capitaines françois commencèrent, de plus, de mettre leurs gens en ordonnée marche, et les semondre de montrer à ce jour aux ennemis, à force" de bras, le vouloir que aux armes hommes chevaleureux doivent avoir, et faire œuvres tant vertueuses, que à l'honneur des acteurs, au plaisir du prince, et à l'exemple des futurs, pussent servir à toujours mais. Ainsi que l'armée de France approchoit ses ennemis, et que gens d'armes et piétons voulurent branler pour donner le combat, les Allemands du seigneur Ludovic, voyant les François en barbe et propos délibéré de donner la bataille, pensèrent que pour celle fois le combat ne leur étoit de saison , et tout soudain eurent opinion arrêtée de non attendre la mêlée, et se retirèrent tous ensemble à Novare. Deux blanches enseignes de gens de cheval du seigneur Ludovic tournèrent le dos, et amoindrirent le nombre de son armée de deux cents chevaux. Le seigneur
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de Beaumont, le seigneur de Sandricourt, et un capitaine fiançois, nommé Perot de Payennes, avec soixante hommes d'armes, poursuivirent iceux fugitifs jusque sur le bord de la rivière du Tésin , lesquels ne furent atteints; car tant se hâtèrent, que d'heure gagnèrent le passage.
Les Bourguignons , Albanois et Lombards, après ce, ne firent sur le champ long séjour; mais le plus tôt qu'ils purent se retirèrent. Les François, voyant celle retraite, s'arrêtèrent, et tout autour de la ville mirent le siège.
Le comte de Ligny se mit dedans l'abbaye dont j'ai parlé par ci-devant, et coucha celle nuit dedans, sans guère dormir. Le sire de la Trimoille, avec ses gens d'armes, prit le quartier en approchant la ville ; lequel, de sa part, faisoit si bon guet, que homme par là ne se pouvoit sans sa merci sauver. Le seigneur Jean-Jacques étoit de l'autre part de la ville avec ses gens. Les Suisses et l'artillerie autour de l'abbaye étoient. Somme, chacun fit celle nuit devant la place et aux passages prochains de là, guets et gardes, afin que nul d'emblée se retirât.
Le seigneur d'Alègre, avec deux cents hommes d'armes, fut transmis sur la rivière du Tésin, pour garder le passage. Celle nuit commencèrent François et Bourguignons à parlementer. Les Allemands du seigneur Ludovic
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et les Suisses du parti du roi alloient etvenoient ensemble, comme si entre eux fût la trêve. Un nommé , le capitaine des Piètres du parti du seigneur Ludovic, se rendit celle nuit au comte deLigny , dont furent les Bourguignons mal contents; car ils cuidoient celui capitaine l'un de tous ceux de leur parti plus assuré pour le seigneur Ludovic. Toutefois en ce furent déçus. Ainsi peu à peu chacun venoit à la raison.
Le lendemain, jeudi, neuvième jour d'avril, les Allemands du seigneur Ludovic avec les François eurent sur leur affaire parlement, disant que si bagues sauves on les vouloit laisser aller et donner passage, que volontiers en leur pays s'en iroient.
Les Bourguignons pareillement demandèrent aux lieutenants du roi sauf-conduit, pour eux retirer avec leurs bagues , et demandoient que les Lombards fussent compris au saufconduit; ce que permettre ne voulurent les lieutenants du roi , disant que le démérite de leur trahison et foi faussée, de ce et toute autre grâce les devoit frustrer. Leur sauf-conduit fut à tous efforts de langage débattu; mais à la fin en demeurèrent privés.
Les Albanois aussi requirent avoir sauf-conduit pour eux retirer; toutefois, comme à ceux qui , de gaîté de cœur, pour piquer les François, de pays lointain s'étoient par trop
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de fois essorés, leur demande fut éconduite.
Les Allemands et Bourguignons , qui étoient tout l'appui du pouvoir du seigneur Ludovic , demandèrent, comme j'ai dit, leur sauf-conduit, promettant aux François, en ce faisant, que , le lendemain au matin , tous désarmés , videroient la place et le pays , sans donner au seigneur Ludovic autre confort ne aide , ou , si ce parti leur étoit refusé, que, sans faillir, donneroient la bataille.
Les lieutenants du roi et les capitaines de Tarmée , considérant l'offre pour eux avantageuse , et du tout à l'honneur et profit du roi , pensèrent que, pour avoir refusé humains par- Vtis, plusieurs, soutenant justes querelles, ont encouru le flagel divin et perdu maintes batailles et journées , à la requête susdite prêtèrent Toreille , et différèrent le conflit. Toutefois, les lieutenants du roi , premier que livrer le sauf-conduit , demandoientque le seigneur Ludovic, en ce faisant, fût mis entre leurs mains. Sur ce , firent les Bourguignons et Allemands réponse, que jà par eux ne seroit livré ; mais que si entre eux se pou voit trouver, sans empêchement se pourroit prendre : dont fut appointé que, le lendemain au matin, tous les Allemands, désarmés, deuxàdeux passeroient entre l'armée de France , afin que si ledit seigneur Ludovic, enétat dissimulé, entre eux se cuidoit sauver, tout à clair pût être
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avisé, et que les Bourguignons, désarmés aussi, seroient mis en vue, et tous les autres visités. Ainsi fut la bataille arrêtée.
Le seigneur Ludovic, connoissant par ce traité son entreprise demeurée en arrière, et du tout anéantie , de passion d'esprit fut tout épris , sachant que , après cette déchue , espoir de ressource ne pouvoit plus avoir; et pour cuider rompre le coup, avec requêtes, dons et promesses, pria les capitaines des Allemands , et tous ses autres soudards , donner auxFrançois la bataille , disant que facilement pourroient être défaits , comme ceux qui avec leurs chevaux étoient à demi combattus de travail continuel et de famine, et que de leur part ils étoient frais et recréés , avec la place qu'ils avoient à l'avantage, et de soudards deux contre un. Plusieurs autres remontrances leur fit; mais, pour ce, autre chose ne voulurent faire. Ainsi ne sut le seigneur Ludovic à quel remède avoir recours, si n'est abandonner son malheureux affaire au vouloir de dure destinée.
De François et de Suisses fut la ville de Novare cette nuit de toutes parts environnée , si que nuls de ceux qui étoient dedans eussent pu sortir sans être clairement avisés. Souvent parloient ensemble François et Bourguignons. Les Suisses et Allemands à toutes heures se sonnoient. Les Albanois , pour mieux déloger.
avoient rœîl aux pieds, à la bouche et au dos de leurs chevaux. Les Lombards, plus de menues conclusions imaginoient qu'il n'y a d'atomes en l'air. Somme , cliacun pensoit à son affaire ; car temps en étoit. Durant ce, le comte de Ligny, doutant que, par chemins écartés ou autres moyens , le seigneur Ludovic ne s'éloignât , et pour ce que le dire d'aucuns étoit que pays avoit pris, voulant de lui savoir le vrai, et par attrait le mettre entre les mains du roi , devers lui transmit le capitaine Louis d'Ars, et un autre gentilhomme nommé Roquebertin, lui dire que, si volontiers se vouloit rendre au roi et soumettre à la raison, que de tout son pouvoir s'efforceroit envers le roi le faire en France si bien traiter, que cause n'auroit de soi douloir; lequel, après avoir ouï la parole desdits messagers , voyant la raisonnable semonce , promesse acceptable , et l'appareil de son exil imminent , à ce propos voulut entendre , et au conclure prendre ce parti , et sous sauf-conduit, avec lesdits messagers, se mit à la voie. Voyant les Allemands qu'ainsi s'en alloit le seigneur Ludovic, l'arrêtèrent, et le mirent hors de la vue desdits messagers.
1>E JEAIV d'aUTOIV
Camment les MmaniB et Bontsuisnom viietcnt nomvc^ et ic la priée îru BeiQnenv €niovic ta oefaite hrc; etrfuu^f\^ -* .^^...v . *
défaite irs ffambarîrs et retraitais.
avec
Le lendemain , vendredi , dixième jour d'avrd, deuxheures avant le jour, les Allemands du seigneur Ludovic saillirent de Novare tous en armes. Le sire de la Trimoille , qui avec ses gens eto.t a cheval , à la saillie desdits Allemands devant les portes de Novare se trouva et voyant iceux Allemands sortir en armes ' avec ses gens d'armes près de la porte de leur issue se tmt , pour regarder leur manière , et leur donner sur queue si besoin en étoit: lesquels Allemands, devant la ville, dedans une prairie , se mirent en bataille
l^ capitaine Louis d'Ars, qui encore étoit dedans la ville , dont avoit vu sortir les Allemands en point et en propos de combattre . manda au comte de Ligny qu'à ce matin auroient les François la bataille; car jà étoient leeux Allemands aux champs, et les Bourguignons avec , les estradiots et Lombards prêts de saillir, et tous en armes. Sachant le comte de Ligny ces nouvelles , pour montrer que 1 armée de France étoit sur pieds , deux pièces (1 artillerie par-dessus la ville fit décharger, '• i3
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qui firent tel tonnerre, qu'il sembloit que la région de l'air éclatât. De l'autre part étoit le seigneur de la Trimoille tout prêt de faire mêlée avec ses ennemis. Le seigneur Jean-Jacques étoit sur pied aussi avec ses gens. Sur l'aube du jour fut en l'ost des François fait un alarme , pour émouvoir le camp , et chacun mettre en point , et tout en l'heure devant la ville de Novare fut l'armée de France en arroi , pour attendre la saillie des gens de cheval du seigneur Ludovic.
Entre les cinq et six heures du matin , les Lombards, qui n'avoient sauf-conduit, se mirent hors la ville en armes , lesquels furent par les François choqués moult rudement , et poursuivis, et chassés plus de quatre milles de pays, et tant mal menés, que plusieurs y demeurèrent. Les uns furent pris et les autres tués, et les autres, le fer au dos, convoyés longue traite. Tant en fut rué par terre, que le chemin de leur retraite étoit tout semé de morts, de lances, et de bourdons , et de harnois; que, pour mieux au délivre fuir, jetoient de tous côtés empêche. A l'issue de la ville fut le seigneur Frocasse pris par ceux de la garnison du château, et à la chasse furent pris plusieurs autres bons prisonniers. Après la défaite des Lombards, les Bourguignons vidèrent la place , tous en armes , avec enseignes déployées.
Le sire de la Trimoille, voyant iceux Bourguignons en armes , leur transmit au-devant un capitaine françois , nommé Hector de Salazar, et le bâtard de Cardonne, pour leur dire qu'ils se désarmassent, et leur remontrer que, en l'état qu'ils sortoient, que de bonne guerre étoient de prise , et que leur sauf-conduit étoit enfreint. Iceux Bourguignons, sans plus attendre, plièrent leurs enseignes, jetèrent leurs lances et ôtèrent leurs armets , et plusieurs d'iceux furent à la saillie par les François choqués et rembarrés jusque dedans la ville.
Les estradiots, lesquels aussi n'avoient saufconduit, firent là le moins de séjour qu'ils purent ; et ceux qui eurent les champs , au délivre adressèrent leurs cours vers la rivière du Tésin, pour cuider gagner le passage, lequel étoit clos : car le seigneur d'Alègre , avec deux cents hommes d'armes , y étoit ; et voyan t iceux Albanois que autre part, pour à sûreté passer, leur falloit chercher issue, éloignèrent le passage , et se mirent à guéer la rivière. Les uns allèrent outre , les autres demeurèrent à mi-gué , et les autres furent par les François fait noyer à la rive. Ceux qui gardèrent terre au danger des laquais et varlets se trouvèrent, et tous ceux qui purent être atteints et arrêtés furent sans merci occis et assommés. Les Allemands , voyant leurs gens de cheval défaits , jetèrent leurs piques et hallebardes, et, tous
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désarmés, deux à deux , trois à trois , sous les piques des Suisses , et entre l'armée de France , passèrent ; et étoient iceux Allemands tant mis au découvert , que , sous ombre d'eux , nul , sans être connu , eût su passer. Après que sept ou huit mille d'iceux furent passés , et que nouvelles n'étoit du seigneur Ludovic , le sire de la Trimoille manda à ceux qui étoient encore à passer qu'ils le rendissent, ou sinon qu'avec eux auroit mêlée ; et tel avantage avoit sur eux , qu'entre les deux batailles avoit fait mettre et charger l'artillerie de France. Dedans la bataille des Allemands étoient plusieurs gens d'armes françois, pour cuider du seigneur Ludovic savoir nouvelles; et doutant les Allemands que les François les voulussent désordonner et courir sus, se serrèrent , et dirent aux François qu'ils se retirassent. Alors fit le seigneur de la Trimoille sonner à l'étendard , pour rassembler ses gens , et , ce fait , voulut donner au travers de la bataille des Allemands ; et, pour ce faire, avoient jà les gens d'armes la lance sur la cuisse et la tête en l'armet, et étoient les enseignes en branle de
marcher.
Les Suisses du parti du roi , qui tenoient bataille , sachant que le sire de la Trimoille sur les Allemands du seigneur Ludovic vouloit charger, tout soudain lui mandèrent qu'il ne se hâtât de ce faire , et que , s'il marchoit
en avant pour exécuter son entreprise , qu'avec eux auroient à besogner, et qu'ils lui donneroient sur queue. Ainsi fut ce propos différé et remis , qui moult déplut aux François ; mais autre chose n'en surent faire , si n'est penser qu'en peu de sûreté est celui qui d'armes tant pesantes se saisit , que , au besoin , ne s'en peut aider. Pour au propos revenir, après la sommation du sire de la Trimoille , les Allemands du seigneur Ludovic promirent de rendre ledit Ludovic; et pour ce, vers iceux Allemands furent transmis le seigneur de Mauléon et le bailli de Dijon , qui bonne diligence mirent pour le trouver ; et telle poursuite en fit le bailli de Dijon, que par aucuns des Allemands , auxquels il donna deux cents écus , sut où il étoit; et là prit son adresse, où prit le seigneur Galéas. Il voulut prendre le seigneur Ludovic , lequel ne lui vouloit bailler la foi ; et ainsi qu'ils étrivoient, arriva le comte de Ligny parmi la presse > et là le vint trouver à tout ses cheveux troussés sous une coiffe, une gorgerette autour du col , un pourpoint de satin cramoisi , et des chausses d'écarlate, la hallebarde au poing; et en ce point le prit le comte de Ligny, et le fit monter sur un courtaud que lui bailla le seigneur de la Palice. Après ce qu'il fut ainsi monté , le comte de Ligny lui demanda s'il vouloit voir le seigneur Jean-Jacques , lequel dit que non : car de la
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vue de celui qui tant de dommage lui avoit pourchassé , ne pourroit qu'augmenter le grief accès de sa douleur amère ; et de vrai , assez en avoit fait pour n'avoir cause de le vouloir rencontrer. Somme, si le pauvre seigneur captif de deuil inconsolable avoit le cœur serré, à nul devoit sembler merveilles ; car lui , qui sous dorés âges avoit les ans fleurissants de sa vie en félicité prétérits , le remenant des jours ennuyeux de sa chenue vieillesse voyoit aller en exil , pour douloureux passe-temps et fin désespérée lui préparer. Ainsi est Theur des plus hauts peignés au berlan de Fortune souvent mis en hasard. Pour retourner, afin que la prise du seigneur Ludovic à la vue commune fut découverte , le comte de Ligny avec lui le fit marcher tout le long de la bataille des Suisses; lesquels furent en propos de le vouloir avoir, disant entre eux qu'ils étoient cause de sa prise : toutefois, sans autre effroi, fut passé outre jusques au quartier du sire de la Trimoille , qui lui fit bonne chère , en lui disant : « Seigneur, soyez le bienvenu. Puisque en cet état nous venez voir, de grandes mises avez exempté le roi, et nous gardez de longues peines. » Après ce , le comte de Ligny l'emmena dedans le château de Novare , et en la garde du chevalier de Louvain le mit.
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Bc la Tfvm î>u rarïinal 2l0caigne.
Le cardinal Ascaigne, qui lors étoitàMilan, sachant la prise du seigneur Ludovic , son frère, avec quatre cents chevaux se mit aux champs, et prit le chemin de Bologne-la- Grasse ; lequel, en passant près de Plaisance, par une bande de François et quelque nombre de Vénitiens, qui là étoient, fut assailli, et tant rudement mené, que ses gens furent défaits, et lui chassé jusque dedans un château nommé Rivole , près de là , où fut assiégé et pris. Après la prise du seigneur Ludovic, les Suisses du roi voulurent eux en aller et avoir leur paiement ; lesquels furent transmis à Verceil, pour illec recevoir leur argent. Et pour iceux faire payer, étoient là logés, à l'enseigne de l'Étoile, le bailli de Dijon, un nommé Fougely, capitaine de la garde des Cent- Suisses du roi, avec les commissaires et contrôleurs de la guerre , lesquels eurent moult à faire à contenter iceux Suisses, car ils vouloient être tous payés en écus au soleil, avoir des sommiers pour emporter leurs bagues, et, pour la prise du seigneur Ludovic, paie pour un mois d'avantage. Auxquels fut, sur ce, faite réponse par un contrôleur nom-
mé François Doulcet, que ce qu'ils clemandoient ne leur étoit dû , ne en la charge des trésoriers et clercs des finances , et que le roi ne Tentendoit, mais les payer comme de raison, et que leur argent étoit prêt, sans rien vouloir retenir des gages qui leur étoient dus, et qu'autre chose n'en auroient. Lesquels dirent que par amour ou par force auroient ce qu'ils demandoient, et que bien savoient à qui ils s'en dévoient prendre. Et, sur ce, chacun alla repaître. Après que Suisses eurent bien drinqué, entre eux fut question de leur litigieux propos; et tout chaudement, à Tappetit d'un capitaine nommé Heuryfer, et d'un nommé Chuentz, Tun des capitaines de la Ligue-Grise, cent Suisses en armes s'en allèrent au logis où étoient le bailH de Dijon et les autres François, délibérés de les tuer. Mais iceux Suisses furent arrêtés par un capitaine de Schwitz, qui avec ses gens étoit, au plus haut des degrés, à l'attente de recevoir son argent. Derechef furent envoyés quatre cents Suisses pour assaillir le logis, et tuer ceux qui au-devant se mettroient. Plus ne leur fut l'entrée défendue ; car ledit de Schwitz et ses gens se retirèrent dedans une salle qui là étoit. A grands coups de pied et de hallebardes donnèrent iceux Suisses contre la porte de la chambre en laquelle étoient les François, et commencèrent ta faire rupture. Le bailli de Dijon, et ceux (pii au-dedans
DE JEAN d'aUïON. 20 1
de la chambre étoient , avoient telle frayeur, que le plus assuré trembloit. Les uns se mirent contre la porte pour la fermer; les autres se jetèrent par les fenêtres; et les autres, tous jugés et transis , pied coi en la place tenoient silence. Le contrôleur, qui à la demande desdits Suisses avoit contrarié, voyant le bruit, tout assommé de peur, cuidant l'heure de sa mort tant prochaine que la pointe du glaive dont il cuidoit mourir lui étoit, par les fentes de la porte brisée, en vue, eut avis de prendre la robe d'un valet, et, sous un bonnet déguisé, trousser ses cheveux, et tant étrangement dissimuler son état, que ceux mêmes qui par continuelle habitude le hantoient, de prime face ne l'avisoient; et tant subtihsa son cas, qu'après que les Suisses, qui de tous côtés le cherchoient, eurent la porte mise en pièces et furent au-dedans de la chambre entrés, entre eux se sauva, et gagna le logis où étoit le capitaine de Schwitz. Les Suisses qui étoient entrés dedans la chambre où étoit le bailli de Dijon, sur lui commencèrent à charger, tant que par plusieurs fois faillirent à le tuer à coups de partisannes , mais sous les autres se garantissait. A la parfin , le prirent par les cheveux , et lui donnèrent tant de coups de poing par le nez et sur le visage , que ils le mirent par terre. Somme, tant mal fut mené, et mis en tel état, que à peine lui demeura poil en tête. Puis
l'emmenèrent à leur rim, disant qu'il répondroit de ce qu'ils demandoient. Toutefois, par belles paroles et subtils moyens écliappa d'entre leurs mains , bien dépit de l'outrage qu'ils lui avoient fait , et joyeux d'être hors de leurs dangers, disant en lui-même que celui qui tels pensionnaires prend en charge , de commission ruineuse s'entremet , et qu'une autre fois de léger se déporteroit de telle charge vouloir avoir. Après toutes ces choses, eurent iceux Suisses leur argent; et, pour les contenter , furent presque tous payés en écus au soleil. Partie de leurs capitaines eurent des sommiers pour emporter leurs bagues jusques en leur pays. Ainsi s'en allèrent bien payés et mal contents; et, en eux retirant, prirent une ville de la duché de Milan sur leurs marches, nommée Belinsone.
Le jour que le seigneur Ludovic fut pris , le roi , étant à La Tour-du-Pin, au Dauphiné, sur les six heures du vêpre , eut la poste du comte de Ligny , disant que le seigneur Ludovic étoit assiégé à Novare par les François, et qu'il ne pouvoit échapper, que tôt ne fût entre leurs mains. Le lendemain, onzième avril, vigile de Pàques-fleuries, ainsi que le roi étoit aux champs entre Lyon et un village nommé Saint-Laurent, à trois lieues près dudit lieu de Lyon, sur les trois heures après-midi , arriva devers le roi la poste, et lettres du cardinal d' Amboise,
Il !
DE JEAN d'aUTON. 205
par lesquelles eut le roi certaines nouvelles de la prise du seigneur Ludovic , desquelles fut le roi moult joyeux; et pour icelles notifier par tout le royaume de France , fit faire les feux de joie, avec dévotes processions et suffrages ecclésiaux; et lui-même en personne en fit plusieurs voyages et oraisons à Notre-Damede-Confort, et autreséglises de Lyon, en toute humilité, regraciant le Prince des princes de la victoire heureuse que , moyennant son aide divine, avoit contre ses ennemis obtenue.
De la prise du seigneur Ludovic par toute la duché de Milan furent soudainement nouvelles semées, dont furent les Lombards moult étonnés , mais ceux plus ébahis qui de la rébellion avoient été moyens. Un Lombard, nommé messire Louis de Pors, dont j'ai parlé ci-dessus, lequel avoit le jour de la Purification-Notre-Dame abandonné le château de Milan , et sa foi faussée, et cuidé noyer les caves et moulin de ladite place, pour cuider satisfaire à ce forfait, un dimanche de Pâquesfleuries, douzième jour d'avril, devant la porte du château se transporta, et, avec un grand brochet et une grosse truite, voulut audedans aller faire son banquet. La porte lui fut ouverte, et lui mis au-dedans, et de son poisson déchargé , et après enfermé dedans la prison de la Roquette avec plusieurs.
CHROINIQUES
Comment le rartinal ft'i^mboiôe, ûprèô la priée iu mpunv Cuîrouic , partit îre Derceil paur aller à illilan.
Un jour après la prise du seigneur Ludovic, le cardinal d'Amboise partit de Verceil, et ce jour fut à Novare. Le lendemain prit son chemin droit à Gayace, une petite ville fermée, dont étoit, deux jours devant, délogée une garnison d'estradiots que le seigneur Ludovic avoit là laissée pour la garde de la ville, lesquels avoient sur la muraille de la ville et aux défenses du château laissé Tartillerie toute chargée. Après que le cardinal d'Amboise et ses gens furent illec logés, les pages et laquais toute nuit firent bruire et tonner canons et haquebutes, comme si le siège eût été devant la ville. Sur le soir , que chacun fut retiré pour vouloir reposer, un laquais et un page , serviteurs du seigneur de Neufchâtel, entrèrent dedans une des chambres hautes du château, en laquelle avoit deux barils de poudre à canon tous pleins, et de celle poudre firent sur une table une traînée; puis mirent le feu dedans, qui soudainement se prit aux barils, et tout à coup mit en flamme tout le dessus du château : et là furent par leur défaut le
page et le laquais aussi follement brûlés que papillons à la chandelle.
En grand danger fut le cardinal d'Amboise, avec tous ceux qui au château étoient logés ; si n'est qu'ils étoient au - dessous du feu , et qued'heurese retirèrent : car le feu fut si grand, que , par sa chaleur et force de la flamme , une partie de la muraille et la couverture du château tomba dedans les fossés.
Le quatorzième jour d'avril , les seigneurs et potestats de Milan se rendirent à Vigève, audevant du cardinal d'Amboise , pour le suppher très-humblement que son plaisir fût aller prendre logis dedans la ville de Milan , et regarder le peuple d'icelle en pitié , sans le vouloir du tout punir, selon le démérite de son forfait; auxquels fit réponse ledit cardinal, que, pour l'heure, en la ville souillée de vice tant prodigieux n'entreroit , mais au château, qui toujours avoit tenu bon pour le roi, s'en alloit loger : ce qu'il fit.
Comment le rarîrinal yjlmboiôe tecnt Tamenîre [)onorable pour le roi , que ceux îre la oilk ïe illilan firent pour ôatiôfaire à leur rébellion.
Le jour du saint-vendredi, dix-septième d'avril , à la prière et supplication des seigneurs
2o6 CHRONIQUES
et du peuple de Milan, lesquels se soumettoient à la miséricorde du roi et au plaisir et vouloir du cardinal d'Amboise, comme lieutenantgénéral dudit seigneur, promettant , de corps et de biens , à leurs méfaits et défauts du tout satisfaire , pour recevoir l'amende honorable d'iceux, et aussi pour traiter de la profitable due au roi , à cause des frais et mises que , au moyen de leur rébellion , avoit avancés , en la maison de la ville se transporta ledit cardinal d'Amboise, accompagné de l'évêque de Luçon, chancelier de Milan , du maréchal de Trévolce, du seigneur de Grammont, du seigneur de Neufchàtel et de plusieurs grands personnages. Les plus solennels missères et autre menu peuple de la ville , avec quatre mille petits enfants, à chefs découverts, et vêtus de robes d'humilité , en procession générale , avec l'image de notre Seigneur Jésus-Christ en croix , illec à la venue dudit cardinal d'Amboise s'assemblèrent ; et par un docteur firent proposer maintes belles choses, promettant de non jamais commettre rébellion , ne faire chose contre la sacrée majesté de France , ne faire chose contre leur honneur, dont ils pussent de nul reproche ou diffame être notés ou atteints, et que de là en avant sembleroient à saint Pierre, lequel , pour avoir son Seigneur Jésus-Christ renié, eut de ce méfait tant amère douleur, que tout son temps , après ce délit , plus fervent
DE JEAN d'aUTON. 207
en fut en son service ; et sur ce, fit le cardinal réponse, que saint Pierre avoit trois fois renié son maître , et que eux d'ainsi le faire se donnassent bien garde. Après ce , demandèrent humblement pardon de leur déloyauté et rébellion , en obligeant eux et leurs biens, pour les mises «t dépenses que le roi avoit , à ce moyen , faites pour mettre sus son armée , à la somme de trois cent mille écus , requerrant audit cardinal , que l'armée de France , qui encore étoit en Lombardie , fût , le plus tôt que faire se pourroit, renvoyée en France, pour alléger le pays , qui plus sans désertion ne la pouvoit soutenir, et puis que chacun fût réintégré en son office. Plusieurs autres requêtes mirent sus, qui trop longues seroient à décrire. Leur propos mis à fin , ledit cardinal d'Amboise la réponse consulter voulut avec l'évêque de Luçon , le maréchal de Trévolce , le seigneur de Grammont , et autres chambellans et conseillers du roi, qui là étoient, et fut avisé qu'un nommé Michel Ris, docteur en chacun droit , feroit la réponse , par laquelle
montra clairementauxMilanois leur déloyauté damnable, inexcusable trahison et irréparables défauts ; et ce néanmoins, pour démontrer à iceux iniques , que le pouvoir de douce miséricorde amollit le glaive de rigoureuse justice , supposé que , par leur démérite, eussent mortelle punition desservie ; ce nonobs-
lit' t
tant leur donna , de par le roi , ledit cardinal , leurs vies et biens sauves , les exhortant, une fois pour toutes, de non jamais commettre crime de rébellion mémoriale , à peine de punition à toujours-mais encourir; et au regard de leurs requêtes, fut dit qu^ils les bailleroient par écrit , et que réponse telle leur seroit faite , que contenter se devroient, en exceptant toutefois de la rémission les auteurs principaux de la rébellion ; et ce fait, tous les petits enfants passèrent en procession devant le cardinal d'Amboise, en criant à haute voix : France ! France ! miséricorde !
Le vingt-troisième jour d'avril , un gentilhomme nommé Carbon de Luppe, maître d'hôtel ordinaire du roi , avec cinquante archers, fut envoyé au château de Tretz, sur les frontières de Saint - Marc , pour prendre un nommé Alain, Gascon, capitaine de ladite place , laquelle ledit capitaine a voit vendue aux Vénitiens quinze cents ducats; et pour ce, fut mené au château de Milan , et là dedans , avec plusieurs autres prisonniers , enclos.
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XXXMI.
Comment nm grosse armée fut mise sus pour euDOger soumettre la cité îre iJJise à la seigneurie îre ilorenee.
Après toutes ces choses , le cardinal d'Amboise , par le vouloir du roi , mit sus une grosse armée , pour envoyer soumettre la cité de Pise à la seigneurie de Florence ; et fut baillée la charge de celle armée au seigneur de Beaumont , lieutenant, pour le roi , sur cinq cents hommes d'armes, trois mille cinq cents Gascons et autant d'Allemands ; et là furent transmis les capitaines qui s'ensuivent : Hector de Montenart, gouverneur d'Ast; le seigneur de Coursinge , lieutenant du duc de Savoie ; le seigneur d'Auzon , Ecossois; le seigneur de Saint-Priest, Aubert du Rousset , Jannet d'Arbou ville , messire Galéas Palvesin , et messire Antoine de Trévolce , Lombards , avec dixneuf pièces d'artillerie.
Le dix-neuvième jour du mois de mai , le cardinal d'Amboise transmit Carbon de Luppe et un nommé Pierre Bordier, avec bon nombre de gens d'armes , soumettre à l'obéissance du roi la seigneurie de Tourcelles , près Crémone , que tenoit une dame nommée Camille
In
*ÎI0 CHRONIQUES
d'Aragon, sœur du feu roi Ferrand, roi de Naples; et après la réduction d'icelle, furent laissés, par provision, à dame Camille, quatre mille ducats sur ladite seigneurie.
Comment V armée ^ qui étoit oxiomic pour aller a |Jise, se mit ouje djamps»
Le quinzième jour du mois de mai , l'armée dessus dite partit de Parme pour aller commencer le voyage de Pise; et sitôt que gens d'armes marchèrent, toutes les villes des Itales qui contre le roi avoient le seigneur Ludovic favorisé, devers le cardinal d'Amboise transmirent leurs ambassadeurs , pour avec lui faire composition et bailler argent pour le défrai de l'armée de France ; et pour ce que un nommé Bentivole, gouverneur de Bologne , avoit au seigneur Ludovic baillé quelque aide , à cinquante mille ducats composèrent les Bolonois. Sienne , Lucques , et plusieurs autres villes hors la duché de Milan , se soumirent aussi à la raison ; et, pour satisfaire à leur défaut, si avant boutèrent la main aux ducats , que grâce leur en fut élargie. Tous les conjurés et auteurs de la rébellion qui purent être pris, et mis sous la main de justice , en-
coururent sentence capitale , et , dans la place du château de Milan, publiquement furent exécutés ; desquels furent messire Jacomo André, Nicolas le chirurgien, messire Louis de Pors et le capitaine de Tretz. Leur procès fut fait par messire Michel de Ris, docteur, et par le capitaine de la justice de la ville ; et fit iceux exécuter le sire de la Trimoille , heutenant du roi.
Comment le eeiigneur fuîroiîic et le cûriinal 2l6eaiigne furent amenés prisonniers en J^ranee.
Toutes ces choses expirées , le seigneur Ludovic fut amené en France , et fut icelui conduit par le seigneur de Ligny jusques à Suse, en Savoie , et de là s'en retourna à Pavie , où fut quelque temps ; puis s'en revint à Lyon , sur le Rhône, où étoit le roi, lequel lui fit si bonne chère , que assez étoit pour se devoir contenter.
De Suse jusques à Lyon fut le seigneur Ludovic conduit par le seigneur de Crussol , accompagné de deux cents archers de la garde et de plusieurs autres gentilshommes. A l'entrée de Lyon , grand nombre de gentilshommes de chez le roi lui furent au-devant. Le prévôt de l'hôtel le conduisit tout le long de
'it
la grand' rue jusques au château de Pierre- Encise , et là fut logé et mis en garde sûre. A séjour fut illec quinze jours, durant lequel temps, par les seigneurs du grand-conseil du roi de plusieurs choses fut interrogé ; lequel, supposé qu'il eût fait que fol , toutefois moult sagement parloit. Après ce , fut transmis au château du Lis-Saint-Georges, en Berry, et à un gentilhomme , nommé Gilbert Bertrand , baillé en garde. Le cardinal Ascaigne fut pareillement amené à Lyon par le seigneur de Sandricourt , et de là envoyé en la grosse tour de Bourges ; et ainsi fut la duché de Milan , en sept mois et demi , deux fois conquêtée par les François, et pour celle fois finie la guerre de Lombardie , et les auteurs d'icelle captifs et exilés.
Peu fait d'acquêts , qui tant travaille et vaque Aux biens mondains et son sens y applique , Quand si soudain puissance humaine vaque De jour en jour sans terme de réplique , L'effet en est mis en vue publique Par Fortune , qui avecque tels blocque Qu'elle déçoit et de tant les démoque ; Que , après avoir donné mantel et hucque , Tous nuds les rend sans couvre-chef ne toque . Gloire mondaine est fragile et caduque.
Plusieurs cuidant le cercle zodiaque Rétrograder par une voie oblique , Soudainement, au bas centre et opaque , ■Se sont trouvés lointains du pôle arctique ^
DE JEAN d'aUTON. 21 5
De ce, nous ont laissé pour tout relique La mémoire qui à deuil nous provoque.
Si mon dire nul en doute révoque , Bocace et autre en ont bien traité juque A suffire en prose et équivoque :
Gloire mondaine est fragile et caduque.
Si Ludovic , qui jadis pleine caque Eut de ducats et pouvoir magnifique , Est en exil , sans targe, écu ne plaque , Captif, afflict plus mausain qu'un étiquc , Et que de main hostile et inimique , Malheur le Gère rudement et estoque , Ambition qui son possesseur choque , A rabaissé sa peignée perruque , Comme celle qui les plus forts défroque : Gloire mondaine est fragile et caduque.
Prince, qui veux à tous prendre la pique , Garde le choc de la lance ou la pique ; Car maints ont eu par ce moyen la craque , Tel a conquis Asie, Europe, Afrique , Qui n'en est pas demeuré pacifique :
Gloire mondaine est fragile et caduque.
Après donc que le seigneur Ludovic et le cardinal Ascaigne furent logés, comme ouï avez, tous les jours du mois de mai et de juin, dedans la ville de Lyon , sur le Rhône , et devant l'abbaye d'Ainai , se firent combats et tournois , et tant d'autres bonnes chères , que les plus petits en eurent souvent bonne part.
Comment la veine fut en vomQc h Saint-Clauîrr , et Vnn tournoi qui fut fait à Cgon à 0a venue.
En rentrant du mois de mai , la reine fut en voyage à Saint-Claude , et de là à Lyon-le- Saunier, en Bourgogne, tenir un fils du prince d'Orange. Avec elle furent les seigneurs de la Roche de Bretagne , de Tournon , de Chàtil- Ion , et plusieurs gentilshommes de la maison du roi , les Cent-Suisses de la garde , et trois cents hommes d'armes.
Des danses , banquets, ébats et joyeux passetemps, qui à ce voyage furent faits, ne ferai autre compte , si n'est que peu durèrent les jours à ceux qui là se trouvèrent; car onc ne fut vue meilleure dame, tant honorable, ne si délibérée, que pour lors étoit la reine.
A son retour de Bourgogne, voulut que dedans Lyon , à Ainai, fût fait un tournois de sept gentilshommes de sa part contre sept autres de ceux du roi; et fut, le vingtdeuxième jour de mai , audit lieu d'Ainai , ordonné le tournoi.
Du parti du roi furent le seigneur Infant de Navarre , frère du comte de Foix , le seigneur d'Avênes , le seigneur de Bonneval , le seigneur de la Rochepot , le seigneur des Barres,
DE JEAN d'aUTON. 2i5
le seigneur de Verdusant , et le seigneur de Ravel , nommé Poquedenare.
Du côté de la reine , le seigneur de la Roche de Bretagne , le seigneur de Châtillon , le seigneur de Fremente , le seigneur de Saint- Amadour, François de Cours, Maugeron, et un nommé le jeune Camicant, lesquels se trouvèrent sur les rangs , au jour entrepris , tous en armes et bien montés.
Ceux qui étoient du parti du roi entrèrent les premiers aux lices, l'armet en tête et la lance sur la cuisse , vêtus sur le harnois d'un blanc saye , et bardés de pareille couleur. De l'autre côté des lices entrèrent ceux de la reine , chacun avec son serviteur et sa dame , en habillemens de bleu , bordés de jaune , et semés de petites patenôtres de bois; et eux ainsi entrés en la lice, leurs dames mirent pied à terre et s'en allèrent à l'échafaud de la reine.
De l'autre part étoit le roi en son échafaud, accompagné du comte de Foix, du prince d'Orange , du comte de Dunois , du duc d'Albanie, "du maréchal de Rieux et du maréchal de Gyé , et plusieurs autres grands seigneurs. Avec la reine étoient la princesse de Tarente , la comtesse de Gayace , mademoiselle de Caudale , et grand nombre d'autres dames et damoiselles. Lorsque chacun fut prêt, trompettes et tabourins sonnèrent pour faire commencer le tournoi. Le seigneur Infant et le sei-
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gneur de Fremente firent la course première , lesquels marchèrent si rudement le long des lices , que sous les pieds de leurs chevaux sembloit que terre dût profonder. Au joindre , rinfant de Navarre fut de la lance atteint , par la vue de son armet , si rudement, que sur les arçons fut renversé , et blessé au visage ; et tant fut étonné du coup , que de long-temps après ne put redresser la tête. Joutèrent après les seigneurs d'Avênes et de la Roche de Bretagne , et ne se rencontrèrent des lances, mais se combattirent à Tépée. Aux premiers coups perdit le seigneur d'Avênes son épée , puis la reprit ; et très-bien , à celle fois , se trouva au combat. Après ce , laissèrent courir le seip^neur de Chcitillon et Poquedenare si rudement , que, au choquer, les lances allèrent par éclats ; et fut Poquedenare asséné si à droit , que , pour la force du harnois , ne demeura que au travers du bras dextre ne lui demeurât le tronçon de la lance. Toutefois pour ce ne s'arrêta, mais de son bras arracha le tronçon , et tant aida d une main à l'autre , qu'il tint l'épée en serre , et dix ou douze coups en donna si rudement , que tout au délivre sembloit avoir le bras blessé, dont, à chacun coup qu'il ruoit, sailloit le sang jusques à terre. Le seigneur de laRochepot , Bonneval , Saint-Amadour, et les autres, firent si bien, qu'il n'y eut à redire. Le sieur des Barres , du parti du roi, et François
DE JEAN DAUTON. 21 J
de Cours , de celui de la reine, finirent le tournoi , lesquels se rencontrèrent à la course si à droit , que , à l'assembler, les lances furent brisées par pièces. Au combat de l'épée , François de Cours fut désarmé de la sienne par le seigneur des Barres.
Le seigneur de Fremente , qui , au premier coup de lance , avoit tant foulé son homme , que à l'épée n'avoit su combattre , contre le seigneur des Barres fut mis en place , lequel Fremente fut pareillement dessaisi de son épée. Ainsi fut le tournoi mis à fin. Quoi plus? Ce jour, plusieurs lances furent rompues, et mains coups d'épées donnés ; et , après que le tournoi fut fini , le roi et la reine s'en retournèrent au logis. Plus de quinze jours après ensuivant se continuèrent joutes et combats , où maintes bonnes courses et faits chevaleureux furent mis en avant.
En ce temps, furent devers le roi , à Lyon , les ambassadeurs du pape , des rois d'Espagne et d'Angleterre , de la seigneurie de Venise , et de l'archiduc. Le grand-maître de Rhodes , ces jours, transmit au roi lettres qu'il avoit reçues du Grand -Turc, par lesquelles étoit contenu le sauf-conduit d'un nommé Montjoie-Saint-Denis , roi d'armes , et autres ambassades que le roi envoyoit en Turquie.
Le cardinal d'Amboise, après avoir reçu les deniers que les villes de Lombardie et desltales
2l8 CIIKOMQUES
avoient par composition promis de bailler au roi , mis en ordonnée police l'affaire politique, établi juges et gouverneurs suffisants pour Fentretenement du pays , laissé garnisons et mortes-paies dedans les villes et châteaux , et dûment pourvu au bien de la chose publique de la duché de Milan , s'en voulut retourner en France , et droit à Lyon , sur le Rhône , prit son chemin le travers des montagnes. Avec lui retournèrent le sire de la Trimoille , le seigneur Jean-Jacques, le seigneur de Mauléon, et plusieurs autres capitaines et gentilshommes ; lesquels furent à Lyon le vingt-troisième jour de juin, et arrivèrent ainsi que le roi oyoit la messe à l'église de Notre-Dame-de- Confort. Au cardinal d'Amboise fit illec tant amiable chère , que de toute familiarité privée le voulut fêtoyer, et , pour ses agréables services, lui donna la comté de Sartirane, en Lombardie ; et encore , au sire de la Trimoille, et à tous les autres susdits, élargit de tant sa munificence, et tant joyeux recueil leur fit, que tout à clair purent connoître que trèscontent se tenoit de leur service.
DE JEAN D AUTOA.
Commrnt la tmpetc rijut ieUm la mile in palûb
in pape.
Le vingt-huitième jour de juin, le pape Alexandre VI , étant en l'église de Saint-Pierre de Rome, soi pourmenant avec le cardinal Coppoue, un des chandeliers de l'église, pesant centhvresou plus, chut entre eux deux, et tant près du pape, que son habillement, depuis le chef jusques aux pieds, fut dérompu et déchiré. Le lendemain, jour de la fête solennelle de saint Pierre et saint Paul, patrons et chefs de l'Eglise militante, sur les deux heures aprèsmidi, étant le pape en son palais, assis en une chaire élevée sur douze degrés, au-devant de lui, contre une fenêtre verrinée, un tourbillon ventueux vint tant impétueusement heurter, que, par lecrouUs de l'orage, fut la fenêtre entr'ouverte et le verre brisé ; et voyant le Père- Saîntque le pouvoir du vent forçoit la fenêtre, pour icelle appuyer, transmit le cardinal Coppoue, lequel n'eut pouvoir de résister au bouffement du vent : mais malgré lui alla la verrerie par terre; et voyant celui cardinal qu'à la rencontre de ce vent n'y avoit sûreté laissa le pape en sa chaire, et droit se mit à la porte à la fuite, et n'eut le pied si tôt hors la
salle, que la tempête tomba dedans, et à la chute brisa cinq voûtes, et là tua cinq hommes. Le pape eut telle peur de ce cas, qu'il chut de sa chaire le long des degrés , et se blessa en la tête et aux mains en six lieux. Toutefois , au derrière d'une tapisserie, dedans un arceau de muraille qui là étoit, tout foulé et blessé, au mieux qu'il put, se retira et garantit; et là demeura jusqu'à ce que ses gens et le peuple de Rome, qui tôt y accoururent, eussent d'autour de lui , des bois et pierres qui là étoient tombés, la place désempêchée. Tout sanglant et poudreux fut levé de ce lieu, et emporté en sa chambre, et visité par les médecins, lesquels, pour le nettoyer et purger, de son corps tirèrent treize onces de sang; et tellement le secoururent , que peu à peu se revint, moyennant l'aide du Mire souverain, qui, pour magnifier sa puissance, ceux qu'il prend en main, guérit de maux incurables, et les autres soudainement accouche au grabat de percussion, pour leur donner purgation de vie présente, ou commencement de peine future.
Ainsi fut perçus le souverain pasteur, qui peut être indice de la dispersion de ses brebis, ou persécution d'icelles.
DK JEAN D AUTON.
Êommcnt pisc fut assiffléc par Us Ivmcm.
J'ai dit ci-devant que l'armée, que conduisoit le seigneur de Beaumont, étoit partie de Parme pour aller à Pise. Mais, pour la description abréger, j'oublie lesquantièmes jours,
les repues, le combien de séjour, et la cause de la demeure que l'armée eut entre Parme et la cité de Pise; pour ce que je n'ai su que, durant ce temps, chose qui à commémorer se fasse ait été faite par les François. Toutefois, pour mettre brisées au chemin de ceux qui une autre fois voudroient faire le voyage , aije bien voulu nommer les logis où l'armée voulut se reposer. Et premièrement , de Parme au Bourg-Saint-Denis ; du Bourg-Saint-Denis à Fornoue; de Fornoue à Therencie; de Therencie à Bercie; de Bercie à Pontremole ; de Pontremole à la Gulle; à Saint-Étienne; à la Masse-de-la-Marchese; àPont; à Chappezano; à Pont-Asserchio, où fallut faire un pont neuf, pour passer l'artillerie ; de là à Saint- Jean de laVene; à Campo, qui est une petite villetle du comté de Pise, à quatre milles près; et là fut l'armée le vingt-quatrième jour
de juin.
Le seigneur de Beaumont, lieutenant du
222 ClIROiMQUES
roi, premier qu'approcher de plus, voulut envoyer sommer les seigneurs et le peuple de la ville de Pise ; et pour cela transmit deux capitaines de Tarmée, nommés Jannet d'Arbouville et Hector de Montenart , lesquels se mirent à chemin tirant vers Pise ; et à l'heure de vêpres furent à la vue de la ville, dont issirentdeux Pisains, nommés messire Francisque Pitta, docteur, et François de Vivario, hommes bien enseignés, lesquels firent demeurer leurs gens à la garde des portes, et au-devant des François furent avec toute révérence. Après le salut fait, Jannet d'Arbouville, qui avoit la charge de porter la parole, fit ce qui lui étoit commandé, en sommant iceux Pisains de rendre la ville et la mettre entre les mains du roi, pour en faire à son plaisir; autrement que de siège et guerre mortelle dedans deux jours avoir fussent assurés. A la sommation des François, les Pisains ne voulurent avoir pour l'heure paroles contraires; mais affirmèrent être tous bons et loyaux François, et que tels vouloient vivre et mourir, sans jamais éloigner leur vouloir de ce propos; et que toutes les fois que l'armée de France voudroit entrer dedans la ville, toutes les portes lui seroient ouvertes, el les biens d'icelle abandonnés; pourvu que le seigneur deBeaumont, lieutenant du roi , leur promettroit de ne les mettre entre les mains des Florentins. Sur ce
DE JEAN d'aUTON. 225
firentréponseles messagers françois, qu'ils n'avoient pouvoir de rien arrêter avec eux, mais de les sommer comme ils a voient fait, et faire réponse de ce que d'eux auroient oui , requérantsurce avoir briève dépêche. Autre réponse ne voulurent faire pour l'heure les Pisains; mais prièrent les François de vouloir le lendemain retourner à Pise, pour parler aux seigneurs et peuple de la ville, et ouïr d'eux telle réponse que, cependant, tous ensemble
aviseroient.
Sur ces paroles se mirent les François au retour , et du dire des Pisains avertirent le seigneur de Beaumont, lequel permit qu'iceux François retournassent derechef à la ville.
Lejour ensuivant, vingt-cinquièmede juin,
retournèrent à Pise les messagers susdits , avec quatre archers seulement. A l'approcher de la ville et à l'entrée trouvèrent les Gascons et autres François dix à dix, vingt à vingt, qui entroient et sailloient, et apportoient vivres à l'ost, et toutes autres choses dont les gens d'armes avoient métier, comme si paix finale eût entre eux été criée. Sitôt que les messagers françois furent entrés en la ville, dedans le palais d'icelle, qui tout étoit plein de peuple, furent honorablement convoyés, et par les citoyens et commune de la ville là joyeusement reçus , et humainement traités ; et pour montrer qu'en singulière révérence et souve-
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nance recommandée avoient eu de nouveau le sceptre françois , au plus haut lieu de leur palais étoit Timage du roi Charles VIII, dernier mort, pourtraite et figurée tant au vif, qu'à Fimaginer de ceux qui autrefois Tavoient vu, en apparoissoit l'humaine forme.
Les François, pour accomplir leur message, devant tous les seigneurs et le peuple de la ville qui là étoient, exécutèrent leur charge, sommant derechef iceux de faire la volonté du roi et se soumettre à son vouloir, en leur disant que, si volontiers ne levouloient, la main armée de France, contre laquelle leur force ne pourroit durer, en feroit tôt la raison ; leur remontrant aussi que les approches de la ruineuse désolation de leur cité étoient faites, et de leur mort inhumaine et effusion de sang la conclusion arrêtée; et que la manière des François étoit telle, que toutes les villes et places par eux prises d'assaut au feu et au glaive étoient abandonnées : toutefois , pour les vouloir aviser de prévoir à leur danger futur , et les sommer de penser à leur affaire présent, de celés vouloient bien les François avertir et les requérir que d'eux-mêmes voulussent avoir pitié , sans être cause de la dévastation de leur ville et moyen de leur occision cruelle. Oyant lesPisains la sommation et les remontrances que les François leur faisoient^ voulurent sur ce rendre réponse ,
DE JEAN D AUTOX.
laquelle fit pour tous messire Francisque Pitta, dessus nommé, lequel eut les paroles qui s'ensuivent, ou semblables :
«Puisque perverse Fortune nous chasse de si près, que de ceux qui à notre défense et garde, comme à leur chose propre, devroient employer leurs dextres , nous faut mortellement être assaillis , à nul autre humain espoir avons recours, fors à trois petites requêtes que voulons, avant que donner réponse, faire a vous, seigneurs françois.
<cLa première est qu'il plaise à la sacrée majesté du roi, notre souverain seigneur, nous mettre et réduire en sa seigneurie et duché de Milan, ainsi que jadis ont été nos devanciers antiques, comme est notoire par les chroniques des ducs de Milan, desquels fut le trèshardi et preux Jean Galéas, en son temps duc de Milan , père du duc Philippe-Marie et de dame Valentine , grand'mère du roi , notre seigneur souverain. Icelui duc Galéas laissa après sa mort, à ses successeurs, vingt-neuf cités, dont lui et ses prédécesseurs avoient pacifiquement joui, desquelles Pise en étoit une des mieux estimées, laquelle depuis la mort du duc Philippe-Marie, par le pouvoir des plus forts, de son propre corps a été démembré; toutefois onc par long trait de temps, ne continuels ennuis, ne fut tant dégénérée , que jusques à ores dedans tous les
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an^lets de son jardin naît la fleur du lis semée et répandue , espérant que tant une fois y florira, qu'à temps perpétuel les branches ou rameaux garderont le pourpris.
«L'autre est qu'il plaise au roi , notre prince souverain, ne nous mettre entre les mainsdes Florentins, nos ennemis mortels, qui notre entière destruction ont juré, et la défloration des vierges et pucelles de la tant désolée cité : ce que vous, nobles François, entre autres bonnes grâces et louables vertus avez en singulière recommandation.
«La dernière requête que nous faisons est que, si le roi , à qui nous sommes corps et biens, avoit aux Florentins fait promesse de nous subjuguer à leur seigneurie, en gardant sa promesse , que premier lui plaise nous donner lieu et place en sa duché de Milan , ou ailleurs, pour prendre et faire nouvelle habitation , et nous donner terme de retirer nos biens ; voulant mieux en pauvreté honteuse tenir les champs, qu'à la merci de ceux qui cherchent nous tyranniser, passer nos ans en clôture de cité captive. »
Le propos des Pisains fini, les François, comme ceux qui n'avoient connoissance de causé , dirent qu'en leur charge n'étoit de leur promettre, ne accorder aucune chose, mais de les sommer, comme dit est, de rendre la ville et la soumettre au vouloir du roi. Dont
DE JEA.N D AUTOX
ne surent plus les Pisains de quelle réplique devoir user, si n'est dire que, puisque de toutes leurs requêtes étoient frustrés , à l'aide de Dieu et de Notre-Dame , dont ils portent l'enseigne, jusques à la mort contre les Florentins défendroient leur franchise. Toutefois avertirent les François que les eaux des puits et des fontaines d'autour de Pise étoient toutes empoisonnées et corrompues, et qu'ils se gardassent d'en boire , mais sûrement bussent de l'eau du fleuve; et aussi requirent aux François qu'il leur plût ne se trouver contre eux à l'assaut, mais à eux , aux Allemands , et aux Florentins, s'il yen avoit , laissassent la
mêlée.
Après que les Pisains eurent fait leurs requêtes, et dit tout ce qu'ils voulurent, ils se mirent à part; et ce fait, dedans le palais entrèrent cinq ou six cents jeunes filles, toutes vêtues de robes blanches , et avec elles étoient deux femmes vieilles qui les conduisoient , lesquelles firent aux François telles harangues et pareilles requêtes que les hommes leur avoient devant faites ; et sur toutes prières dignes d'écout, aux François, comme tuteurs des orphelins , défenseurs des veuves et champions des dames , la pudicité recommandable de tant de pauvres pucelles baillèrent en garde, leur priant humblement que si rigueur à tous oeuvres de mérite leur faisoit tourner le dos;
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que, comme mus de pitié, en cette occasion daignassent prêter l'oreille. Assez d'autres piteuses paroles et lacrimables termes touchant
leur affaire eurent aux François, lesquels tant ne s'arrêtèrent à féminines persuasions , qu'au vouloir du roi ne voulussent sur toutes choses obéir; et d'autre langage ne leur tinrent propos, fors de rendre la ville pour le mieux. Voyant lesdites pucelles, que réponse comme elles désiroient n'auroient des François, toutes éplorées les supplièrent, qu'au moins, puisque toutes prières humaines avoient en dédain , que, en reconnoissant la Divinité , leur plût ouïr une laude faite à l'honneur de Notre- Dame, que par chacun soir chantoient devant son image. Les François à ce n'inchn rent seulementlechef, maisjusquesen terre ployèrent les genoux. Devant l'image de Notre-Dame commencèrent les pucelles à chanter tant piteusement et de voix si très-lamentable , que là n'y eut François, ne autre, à qui du plus profond endroit du cœur jusques aux yeux ne montassent les chaudes larmes. De ce ne dirai plus, doutant à deuil provoquer les oyans. Toutefois, le salut fmi, les François prirent congé des Pisains, et s'en retournèrent à Tost, qui encore étoit à Campo; et là racontèrent au seigneur de Beaumont, et aux autres capitaines de l'armée de France, ce qu'ils avoient fait, vu et oui. Aucuns eurent pitié de l'affaire des
DE JEVN d'aUTON. 229
Pisains, et les autres furent contre eux endurcis. Somme, appointé fut, que le lendemain Farmée marcheroit pour aller les assiéger; et au plus matin se mirent les gens d'armes francois à la voie, tirant au quartier de Pise , le long de la côte des montagnes de Lucques; et avoit Farmée pris l'écart pour mettre le siège mieux à plaisir : car par le droit chemin approcher la ville étoit chose malaisée et de forte
avenue.
Ce jour, fut le camp logé à une autre bourrade nommée Androne , à quartier de Pise , deux milles près. Le jour ensuivant, vingtseptième de juin, fut l'armée à un lieu nomme Campo , prochain de Pise de demi-mille , et la demeura le surplus de ce jour et tout le lendemain , durant lequel temps les Pisains parlementèrent avec le seigneur de Beaumont , lieutenant du roi , auquel remontrèrent plusieurs belles choses qui longues seroient a raconter. Toutefois la fin de leur propos tendoit toujours à ne vouloir, pour mourir, être soumis aux Florentins ; et pour ce que c'étoit la seule cause qui là menoit les François, furent appointés contraires , tant que guerre ouverte fut déclarée entre eux. Ainsi s'en retournèrent les Pisains à la garde de leur ville , bien ébahis et étonnés.
CUROMQL'ES
Ou m^t ie pise , et ie 1*ûS9ûuI que
cois g ionncrent.
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Le vingt-neuvième jour de juin , furent les François devant la ville de Pise , et tout autour d'icelle mirent le siège. L'artillerie fut assise en plain champ , sans aucunes tranchées , et toute Tarmée logée au découvert , en la vue de la ville.
Le lendemain, trentième jour de juin, à Féclairci du temps , commença Tartillerie de France à tirer coups contre la ville , et ruer par terre défenses et créneaux , et au travers des murailles faireouverture. Les Pisains, pour Theure, n'eurent grande manière de défense, et peu de coups d'artillerie et de trait tirèrent contre les François ; mais , durant la batterie, invoquèrent Dieu et Notre-Dame, et crioient miséricorde à haute voix. Je ne veux mettre en silence un cas bien étrange à raconter, et plus merveilleux à ouïr, qui là advint tel , que , ainsi que les canonniers françois , contre les murs de la ville, par la bouche de leurs plus avantageuses pièces d'artillerie , grosses boules de fonte déchargeoient,le fer, à l'assembler
DE JEAN d'aUTON.
des pierres , contre l'ordre de nature, en plusieurs pièces écarieloit. Et plus ; car, après que les murs furent abattus , voulant les canonniers faire l'entrée unie , et du tout aplanir le passage , ruèrent coups , qui firent chose non ouïercar les pierres de fer, poussées par un vent tempétueux, à l'atteindre, ressort.sso.ent, en arrière de la brèche de la muradle , jusques outre l'artillerie , et par-dessus plus de quatre
toises de loin , dont il y avoit de 1 un a 1 autre plus de quatre cents pas. Toutefois ,Unt fut
la batterie continuée, que tout fut mis a bas, et faite voie si ample, que l'assaut fut com- „,andé à donner. Autour de la brèche voulurent les Pisains déployer quatre enseignes et, sous l'ombre d'icelles, jusques a la mort leur nuerelle défendre. Dedans une de leurs enseignes était pourtraite l'image de notre Seigneur Jésus-Christ en croix , et en l'autre l'image de Notre-Dame , lesquelles mirent v.s-a-v^ de la rupture , et à l'un des côtés les armes du roi , et à l'autre les armes de la reine ; et , premier nue déployer leurs enseignes, ne que la ba - Lie se'coLmençât , les Pisains -nterent les murailles de la ville , et la , si haut que les
François le purent entendre, f-e»^ P-^^^^e
lion , disant que contre le roi et son armée
"eniendoient'eux défendre, ni avoir quelque
querelle; mais seulement contre les F oren-
Ls, qui , sans juste cause ne droit qu ils eus-
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25 2 CIIROMQUES
sent sur eux, les vouloient subjuguer et dompter à nouvelle servitude; et que pour cette (juerelle seule niettoient la main aux armes. Les Fraiu;ois n'enteiuloient à autre chose qu'à exécuter Je vouloir du roi, et tant îivoient approclié la ville , que encontre la brèche avoient planté leurs enseignes, et tel avantage avoient sur les Pisains , que entre eux et la muraille nuls fossés y avoit qui ennvii leur fissent.
L'assaut commencèrent à donner les François si rudement, que onc en telle presse ne se trouvèrent les Pisains, que tout autour de l'ouverture étoient liommes et femmes , les uns en armes, et les autres vêtus de robes de toile blanche , criant tout d'une voix : France ! France ! Mais toutefois si à point défendoient la muraille, que François n'en approchoit qu'il ne fût repoussé bien rudement. A coups de piques , de ronçons et de traits gardoient le passage, en criant : P/se ! France! et avoient iceux Pisains des pommes de chaux ensulfurées , lesquelles jetoient contre le visage des François, qui les empoudroient et brûloient, en manièrequecelui qui en étoit atteint n'avoit plus pouvoir de faire armes. Toutefois tant fièrement combattoient les François , qu'il n'y avoit coup tant mortel qui un seul pas les fît démarcher. IMain à main avoient les uns et les autres à besogner ; et tant furent les Pisains cherchés de près, que au-dedans de la brèche ,
DE JEAN d'aUTON. ^55
entre les mains leur furent, par les François , à grands coups d'épées , coupés deux ronçons, et deux d'iceux Pisains tués, et une femme blessée, qui portoit des pierres pour défendre l'entrée , dont ils battoient les François; tant qu'ils étoient tout étonnés de porter les coups. Toutefois, force de harnois, contre ce, de moult les servoit ; mais ils ne pouvoient supporter la chaleur. Moult fut dur l'assaut : car les capitaines françois , pour soutenir la charge et recréer les lassés , long-temps à la brèche tinrent le pied ferme , et tant , que à cette charge furent là blessés Aubert du Rousset, le seigneur de Saint-Priest et Jannot d'Arbouville , capitaines; et est à penser que avec eux plusieurs autres se trouvèrent aux coups rencontrer. Que dirai-je? Plus de trois heures dura l'assaut moult rudement donné par les François , mais tant vigoureusement défendu par les Pisains , que aux François donnèrent à connoître que , pour ce jour, ne vouloient que les Florentins criassent sur iceux Fù'Ie gagnée ! et voyant les François que le désavantage leur tournoit sur le dos , cessèrent l'assaut.
La nuit ensuivant , au rempart mirent les Pisains la main tant à profit , que premier que jour éclaircît , autour de la ville n'y avoit de plus sûr endroit. Le lendemain commencèrent les canonniers françois derechef à faire une autre batterie plus grande que la première , et
de plus en plus fort assaillir la ville , délibérant de jamais de là ne désemparer que entre leurs mains ne l'eussent mise. Mais autrement en fut ; car les Suisses , qui là étoient pour le roi , voulurent soudainement avoir argent ( ce que pour Theure ne fut prêt). Comme ceux qui à leur vouloir sont sujets , sans vouloir avoir un seul jour d'attente, tous ensemble prirent pays , et s'en allèrent ; et au déloger, les François que par les chemins trouvoient à l'écart tuoientetassommoient, comme siguerre
ouverte leur eût donné pouvoir de ce faire ; ce qui étoit bien à eux fait un si mauvais tour, que c'étoit assez pour devoir dégoûter le roi de leur service. Les Gascons pareillement se mutinèrent , et la plupart d'iceux abandonnèrent le siège.
Les Florentins , qui avoient promis d'avitailler l'armée , et fournir l'artillerie d'affûtage et autres nécessités de tout , n'en firent rien , si n'est que au siège envoyèrent des vins poussés , tant aigres et rebouillis, que nul n'en pouvoit boire ; et si de Lucques ou de Pise même les François n'eussent eu vivres, au danger de mortelle famine étoient abandonnés. Le seigneur de Beaumont, lieutenant du roi , considérant tous ces détours, et soi doutan t de l'artillerie , avec les capitaines de l'armée voulut l'affaire consulter; lesquels furent tous d'avis de lever le siège , vu que l'armée de plus
DE JEAN d'aUTON. 255
de la tierce partie de soudards étoit amoindrie , et que les Florentins , pour lesquels ils étoient là allés , leur failloient à toutes promesses ; et aussi que les Pisains , qui de tout ce étoient avertis, s'évertuoient de plus en plus ; et pour ce , fut avisé que l'armée se mettroit au retour; et le jour ensuivant, sixième de juillet, les François levèrent leur siège , et se mirent à chemin pour retourner droit à Milan.
Plusieurs laquais, las et altérés pour la grande chaleur qu'il faisoit lors , et autres qui à l'assaut de Pise avoient été blessés , ne purent suivre le train de l'armée , mais demeurèrent là couchés et étendus, à la merci de leurs ennemis, lesquels ils attendoient d'heure en autre pour les venir assommer et leur couper les gorges. Mais mieux leur fut ; car, après que l'armée fut éloignée, sur le soir saillirent de Pise, avec torches et falots, les femmes de la ville , faisant la recherche par les haies et buissons, pour trouver les malades et blessés , et tous ceux qu'elles purent voir et rencontrer, amiablement prirent par les mains et doucement les levèrent ; puis par sous les bras les emmenèrent peu à peu jusques à la ville , et dedans leurs hôtels les logèrent, où furent tant traités à souhait et soigneusement pansés, que onc ne furent mieux venus ; et tels y avoit qui dedans leurs maisons ne se fussent si bien trouvés de moitié près , car de toutes viandes
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23G ' ClIROMQfJES
et médecines qui leur étoient saines et nécessaires, leur faisoient pourchas et adniinistroient , voire continuellement, jusques à ce que en santé fussent du tout revenus ; et après ce qu'ils furent en bon point, et qu'ils s'en voulurent retourner, pour assouvir leur appétit, déplus, del'arfîent leur donnèrent assez pour faire plus de chemin que à eux, pour fheure , ne restoit, ce qui fut œuvre tant humain , que plus de recommandation mérite que d'être en mon papier décrit. L'armée fit par les chemins peu de séjour, et sitôt qu'elle fut en la duché de Milan de retour, par les villes et châteaux furent les gens d'armes mis en garnison. Après toutes ces choses, le roi voulut retourner au pays de France; mais avant ce, voulant toujours de plus renforcer sa duché de Milan , et pourvoir au gouvernement d'icelle, Charles d'Amboise, seigneur de Chaumont , grand-maître de France, transmit celle part, et messire Berault Stuard, seigneur d'Aubigny, lesquels , en cet affaire , ordonna ses lieutenans.
Le vingt-unième jour de juillet , le roi et la reine partirent de Lyon et se mirent à chemin vers Roanne; de Roanne à ]>Lircillé-les-Nonnains, à Pierrefitte , à Cône-sur-Loire; et là se mit la reine sur la rivière de Loire, et par eau descendit jusques à Blois. Le roi tira outre droit à Chàtillon, à Montargis, à Courtem-
DE JEAN d'aUTON. ^^1
pierre, et là séjourna par l'espace de quinze jours , passant le temps à la chasse des cerfs.
Le douzième jour du mois d'août , le ro. fut aux champs chasser un grand cerf, lequel courut moult tôt , et en le chassant à bride abattue , tomba son cheval sous lui si rudement, que , par la roideur du cours et force dudit cheval , à la chute se rompit une épaule, dont fut grièvement malade , et fut adoubé par un nommé Louis Saint-Pic. Après qu'il fut revenu en santé , vers le Pulseau se mit à la voie a MiUv et àMelun, où séjourna jusques a la lin du mois d'août ; et en l'entrant de septembre, s'en revint à Blois , où étoit la reine ; et la tout le mois de septembre fut à séjour; et a la hn dudit mois eut vouloir de visiter sa duché de Bretagne , et pour y aller mieux à l'aise , lu. et la reine se mirent sur la rivière de Loire, dedans une gahote, et ainsi furent jusques a Nantes, où séjournèrent quinze jours ; et après ce, délogèrent , et prirent le chemin de Montaigu, et par le Bas-Poitou tirèrent a Thouars , àChinonetàL'Ue-Bouchard.
Le vlnf't-quatrième jour de novembre, ht le roi , dedans la ville de Tours , son entrée tant magnifique , que long papier faudrolt pour en faire entière description.Levingt-s.x.emejour dudit mois de novembre, la reine entra dedans ladite ville de Tours, qui tant honorable réception lui fit , que bien lui montra le peuple
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338 CHROMQUES
d'icelle, que cœur, corps et biens vouloient du tout mettre sous la sauvegarde de sa main. Les ambassades d'Allemagne furent là reçues , ouïes et dépêchées. L'afTaire des ambassades d'Espagne , de Venise, de Florence et de Pise fut pareillement là mis en conseil.
Tous les rois chrétiens furent en ce temps sur le trait de mettre gens d'armes sus, et faire grosses armées , pour envoyer contre les infidèles Turcs, qui , pour usurper la terre chrétienne , la loi divine anéantir, et les suppôts d'icelle tyranniser, étoient saillis de leur pays à multitude si grande , que le nombre d'iceux ne pou voit être de nul estimé ; et jà avoient couru la terre de Saint-Marc , et pris une ville nommée Modon , laquelle avoient mise à feu et à sang , et fait maintes inhumanités sur le peuple chrétien. Parquoi le pape , chef de l'Église , voyant que le bras séculier à soutenir si pesant faix pourroit par trop être foulé , et que l'affaire touchoit généralement toute la chrétienté , voulut que les membres de l'Église supportassent une partie du poids de cette charge; parquoi fut la décime mise sus et payée ; et avec ce , à la requête du roi , pour subvenir à la croisade , le pape transmit en France le jubilé, voulant que l'argent qui là seroit donné fût employé pour la solde des gens d'armes qui seroient ordonnés pour aller sur lesdits Infidèles. Le roi y élargit tant son pouvoir, que
DE JEAN d'auton. aSg
les canaux de la mer remplit de nefs et navires de guerre ; et par la terre des Itales et de Saint-Marc fit marcher si grosse armée, que ce fut jusques à la merveille des chrétiens et épouvantement des Infidèles. Plusieurs gentilshommes de la maison du roi et autres se convièrent et vouèrent à faire le voyage , sachant que en plus juste guerre ne pourroient exploiter les armes , ne pour autre querelle défendre, vivre plus à honneur, ne tant glorieusement mourir.
Après que le roi eut à Tours séjourne dix jours, lui et la reine délogèrent, et delà s'en allèrent à Amboise , où ne furent que deux jours , puis tirèrent droit à Blois , et là séjournèrent les mois de janvier et de février ; durant lequel temps les ÉUts furent tenus et les
ambassades ouïes. ^
Le troisième jour du mois de février, un che vaucheur d'écurie , nommé Patris Kalenda, Êcossois , dedans la ville de Blois fut dépose de son office, et sur un échafaud, par un des autres chevaucheurs , lui fut arraché le royal émail, et lui banni du royaume de France, pour avoir falsifié les lettres du roi .
Sur la fin du mois de février , le roi partit de Blois , et de là fut à Loches , où peu de temps séjourna; de Loches prit son chemin droit à Moulins, en Bourbonnois, et la reine quant et lui, où jusques à la fête de Notre-
24o CHROMQUES
Dame de mars demeurèrent; et, durant ce, furent faites les noces du duc d'Alençon et de madamoiselle Susannede 15ourbon; les ambassadeurs, qui là étoient, dépêchés; tenu parlement sur raiTaire de rarmée que le roi mettoit sus pour envoyer sur les Turcs, qui à tous efforts assailloient la chrétienne (^ent, et au parsus, les urgens affaires du royaume dûment avisés.
Or, avez vous sur tous excellent bruit,
Seigneurs François, la voix comme le bruit :
Par les anglets de tous les sept climats
Los vous accroît, prospérité vous suit,
Bonlieur vous quiert, adversité vous fuit ,
Renom vous liiitd'bonnenr tous les amas.
Quoi plus? la nier met ses voiles et mats
Pour vous au vent , et ses ports vous prépare ;
La teiTe à vous se soumet et se pare ;
Le ciel vous doint la saison opportune,
Nulle autre gent à vous ne se compare :
Louez-en Dieu , et merciez Fortune. , .
Hercules a maint fier monstre détruit ; Hector sur tous fut aux armes instruit ; Alexandre eut du monde les primats; César conquit royaumes plus de liuit ; Pompée, en faits de triomphes reluit; Et Scipion, Cartliagiens mit mats; Ores ont-ils, par procès contumas, Perdu leur sceptre, sans que nul les répare. Qui a ce fait? La mort, qui les sépare De ce monde , comme très-importune ; Mais puisqu'à tant force vous en empare , Louez- en Dieu , et merciez Fortune.
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Si le détour de Gircès ne vous nuit , Vous pouvez bien sûrement, jour et nuit. Aller aux Indes voir le corps saint Thomas ; Vous avez jà submiscs à déduit Les Itales et Naples , dont s'ensuit Que bruit en est au Caire et à Damas. Chassez les Turcs , comme vent le brumas, Si en terre les trouvez ou en mare , Envoyez-les exilés à Mégare , Ou les menez battants jusques en Tune ; Kt si à fin mettez la gent barbare , Louez-en Dieu , et merciez Fortune.
Prince , prenez le divin sauf-conduit , Pour délivrer votre empire séduit , Constantinople; vous avez forte hune , Et si votre ost peut être là conduit , Et le peuple à notre foi réduit , Louez-en Dieu , et merciez Fortune.
A tous efforts d'armes et de soudards , Terres et mers sous lances et sous dards , Vous faut courir et soutenir les hurts De Fortune , comme fermes et durs , Sans vous douter d'enchantements ne d'arts.
Vous avez tant de sagettes et d'arcs , De palefrois , de coursiers et hédards, Que c'est assez pour assaillir les Turcs A tous efforts.
Mettez avant carnequins et guindards, Et ruez tant sur les païens pendards , Qu'il en soit bruit à tous les temps futurs ;
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242 CHRONIQUES DE JEAN d'aUTON.
Mettez à bas leurs bastilles et murs ; Et dépliez sur eux vos étendards A tous efforts.
Ci finit la chronique du roi très-chrétien, Louis douzième de ce nom , de Fan mil cinq cent.
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