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lors se faisoit en mer, les navires et galères furent dispersés et éloignés plus de quatre milles loin l'un de l'autre, et une entre autres, nommée la Palvesine, genevoise, laquelle donna contre terre tel choc, que tout à sec demeura sur la grève : tellement qu'on cuidoit qu'elle fût par pièces et éclats. Toutefois elle eut si peu de dommage, que, le lendemain , à force de gens, elle fut saine et sauve mise en pleine mer, et toutes les autres rassemblées; et ce fait, le vent fut doux, et le temps acceptable : ce qui remit le navigage en avant, droit audit golfe de Venise , lequel passèrent sans nul détour de fortune , et prirent port à Zante, dont il y a de llliége six cents milles de mer, ou plus. Le jour de la fête Saint-Michel furent audit port de Zante les François et Genevois , où demeurèrent à l'ancre par le temps de quatre jours; et là cuidoient trouver l'armée de Venise, ainsi que devant avoit par les François et Vénitiens été dit; laquelle armée ne se trouva audit lieu , mais encore étoit à Corso , à trois cents milles loin en arrière de Zante , où, par aucunes galères de France, qui, côtoyant ledit golfe de Venise, s'étoient rendues au port de Corso, furent les Vénitiens avertis que l'armée de France et de Gênes étoit jà devant audit port de Zante, attendant nouvelles et secours de l'armée des Vénitiens ; lesquels, étant avertis de ce, transmirent vers messire
Philippe de Ravestain lui dire et priei' que vers Corso fit retourner son navigage , pour aller prendre et piller une grosse bourgade , nommée La Valone , étant près de là en terre ferme d'Albanie, et sujette aux Turcs; laquelle bourgade étoit moult riche , pleine de vivres, et très-propice et à main pour les chrétiens. Sur laquelle chose voulut messire Philippe de Ravestain, premier qu'avancer de plus, tenir conseil; auquel furent appelés James, infant de Navarre; Jean Stuart, duc d'Albanie ; Jacques de Bourbon , comte de Roussillon; messire Jean dePorcon, messire Jacques Guybé, Jacques de Coligny, Jacques Galiot , Ervé Garland, vice-amiral de Bretagne; Emar de Vescq , David Destagien , un nommé PregentdeBidoulx, capitaine de quatre galères, et plusieurs autres capitaines, lesquels mirent en avis ledit affaire, et par diverses allégations le débattirent ; et mêmement fut le fait plaidoyé longuement par le capitaine Pregent, Gascon , et David Destagien, Genevois, lesquels avoient sur la mer vu maintes aventures, et dirent iceux en l'audience de tout le conseil , que de retourner arrière trois cents milles loin, ce seroit grand retardement de leur voyage , et que, premier que l'armée fût allée à Corso et revenue où elle étoit, les François et autres, qui n'avoient accoutumé longue traite sur mer, s'affoibliroient et prendroient ennuyeux
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séjour, et les vivres, qui jà appetissoient de tant, se pourroient amoindrir; que ce seroit jusques à trop grand défaut en pouvoir avoir; et aussi, que ce pendant les Turcs pourroient eux renforcer par mer, et avitailler leurs places ; et en outre , que l'hiver était jà prochain , qui de trop pourroit ennuyer l'armée; et aussi , qu'il étoit nouvelles que le navigage de Rhodes étoit jà sur mer, ainsi que avoit rapporté à messire Philippe de Ravestain un des chevaliers de Rhodes des marches d'Auvergne, qui venoit dudit lieu de Rhodes; et comme il disoit avoir vu apprêter ledit navigage, lequel, au moyen dudit retardement, se pourroit éloigner sur mer par fortune de vent, ou par les écumeurs de Turquie avoir quelque dommageux affaire : dont furent iceux d'avis de ne retourner, mais tirer en avant. Et en outre dit ledit David Destagien que l'île de Météhn, laquelle n'étoit trop loin d'illec, et sujette au Turc, étoit moult riche, fertile et prenable , et en place propice pour y mettre le siège et donner assauts; et ce savoit pour ce qu'autrefois avoit été soldat du Turc , et connoissoit la terre de Turquie et les pays confins, et que là avoit plusieurs fois été. Plusieurs autres choses, touchant cette matière, d'un et d'autre côté furent dites et notées; toutefois, le retourner arrière fut à la conclusion interdit, et appointé qu'on iroit en avant;
et sur ce fut fait réponse à l'ambassade des Vénitiens, que ladite armée ne retourneroit audit Corso, mais s'en alloit en l'île de Métélin, et que là les attendroit. Sur ce s'en retourna ladite ambassade devers Corso, où étoient les Vénitiens, et là iceux avertit que l'armée de France tiroit vers Métélin : dont partirent dudit port de Corso, et cinglèrent après. Pendant le temps que les François furent au port de Zante, le seigneur de Ravestain, l'infant de Foix, le duc d'Albanie, avec plusieurs, furent dedans ladite ville, pour eux rafraîchir et reposer; et là trouvèrent de très-bons vins, et viandes délicieuses, et grand nombre de filles grecques, où lesdits François passèrent temps, et aucunes emmenèrent avec eux. Si furent dedans l'île à la chasse des lièvres , dont ils en prirent plusieurs à force. Un sodomite fut là brûlé , lequel étoit Lombard et des matelots des Genevois, et futbrûlé par un Turc, qui étoit prisonnier lors au château de Zante, par défaut d'autre bourreau. Aussi advint là une merveille telle qu'un soldat genevois, nommé l'Espèce, étant dedans le brigantin de François de Grammont, audit port de Zante, avec les autres, après bien boire se mit à jouer aux dés avec quelqu'un , et finalement perdit tout son argent, dont plusieurs fois maugréa Dieu et les saints, et dépita souvent la Vierge Marie , mère de Dieu , en disant : En dépit de Dieu
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et de la pute Marie l et invoqua souvent les diables à son aide. Quoi que ce soit, après ce , la nuit venue , s'endormit dedans ledit brigantin, et ainsi qu'il commença à ronfler, sur les ondes de la mer se montra un horrible monstre , grand à merveille, les yeux gros et flamboyants comme torches ardentes; lequel approcha le brigantin où dormoit celui Espèce. Là furent aucuns des matelots et autres , lesquels voyant approcher cette bellue , cuidant que ce fût quelque gros poisson, prirent lances et fers et voulurent frapper dessus ; mais malgré eux aborda le vaisseau , et se mit dessous, et tant fort le fit crouler, que tout cuida aller à fond , et tant que celui Espèce s'éveilla , et, tout étonné et comme hors du sens, commença à crier et fuir par le navire, tressuant d'angoisse, et tremblant de peur, et finalement, devant tous ceux qui étoient au navire, en la gueule de cet horrible dragon trébucha en la mer, ne onc puis autres nouvelles n'en fut. C'est un bel exemple et clair miroir pour ceux qui de blasphémer Dieu et dépiter sa benoîte mère sont coutumiers. Et qui de ce ne me voudra croire , le demande à messire Antoine de Conflans, patron du navire, lequel étoit lors audit port de Zante , comme il m'a, avec ce, conté et récité.
Le troisième jour d'octobre, à une heure de nuit , le vent fut doux et la mer tranquille ,
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tant que l'armée des François et de Gênes, qui étoit lors au port de Zante, firent ancres sarper, et tendre voiles, lesquelles par le moyen du vent firent navires et galères courir par le canal de la mer, et fendre les ondes, pour approcher les mètes de Turquie; et tant naviguèrent cette nuit, que au soleil levant furent devant Modon , qui est une ville en la Moi'ée, et en terre ferme, laquelle, deux ans devant ce, avait été assiégée et prise des Turcs sur les Vénitiens, lesquels la défendirent avec l'aide d'aucuns François, et autres soudards qui dedans étoient, tant vertueusement que, à la défense d'icelle , moururent tous le glaive au poing. Hélas! avec ce, les désolées femmes et petits enfans furent par les maudits Infidèles tous dé tranchés et misa sang : ce qui doit être spectacle de pitié à tous catholiques et exit de protestation d'injure à toute chrétienté. De ce ne dirai plus^ doutant de trop m'écarter de mon compte, et aussi pour ce que ce propos ne doit ici tenir lieu. Mais quoi que ce soit, ladite ville fut prise, détruite et miseàsac, devant laquelle étoit au jour susdit l'armée des François et ceux de Gênes , et là ancrèrent et séjournèrent troisjours. En celui temps, huitbarques de Portugal, armées et équipées, suivirent ledit navifi^gG? jusques à une île nommée la Céphalonie, dix milles près de Zante; et voyant, iceux Portugais, l'armée chrétienne éloigner, s'arrê-
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tèrent devant ladite île, laquelle assaillirent, et prirent sur les Turcs etieelle soumirent en 1 obéissance des Vénitiens; et ce fait retournèrent en leur pays. Le seigneur de Ravestain , du port de Modon , transmit un brigantin avec messagers devers frère Pierre d'Aubusson, grand-maître de Rliodes, qui lors étoit audit lieu de Rhodes, loin de cinq à six cents milles de merduportde Modon, pouricelui grandmaître avertir de la venue de Tarmée des Chrétiens, laquelle tendoit vers Métélin, et lui dire que temps étoit de se mettre en mer avec sa puissance, et tirer celle part au plus tôt que possible seroit, et que lui, qui de par le pape étoit élu chef et gonfalonnier de l'armée chrétienne contre les Turcs, devoit à toute diligence à tel affaire s'évertuer et employer son pouvoir.
Le grand-maître de Rhodes, oyant ces nouvelles , manda à messire Philippe de Ravestain , qu'il se mît en avant, et que de sa part il étoit si prêt, que aussi tôt seroit à Métélin ([ue lui. Le seigneur de Ravestain donc , sachant cette réponse , fit mettre ses gens et son navigage en avant par la mer de Grèce, vers le cap Saint- Ange , lequel passèrent sans arrêter; et eux étant à cinquante milles outre , eurent la tem- [jete grande; et entour trois heures de nuit, arrivèrent là trois galères vénitiennes chassées des Turcs, lesquelles demandèrent secours
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contre lesdits Turcs, qui près de là étoient. Le seigneur de Ravestain leur bailla les quatre galèresd'unnomméPregentdeBidoulx, dedans lesquelles se mirent Jacques de Coligny, seigneur de Châtillon, et Jacques Galiot, sénéchal d'Armagnac , avec grosse bande de leurs gens, et à voile tendue suivirent les Turcs, lesquels n'attendirent jusques à les pouvoir joindre, mais iceux rechassèrent moult tôt, et loin; toutesfois ils gagnèrent à fuir ; et tant s'éloignèrent iceux coureurs de leur armée, que long-temps furent en mer, sans en pouvoir savoir nouvelles ; mais à temps se trouvèrent ensemble, comme je dirai ci-après. Et pour entrer en propos, à l'armée de France me faut revenir, que par ci-devant j'ai laissée sur mer au danger de la tourmente, qui fut si grande, que , toute la nuit que les coureurs donnèrent la chasse aux Turcs, ladite armée des chrétiens, fut par tempête et orage menée le long de la côte de Candie, et tellement que, à l'heure du soleil levant, se trouva sur le port de la Sude , à quatre milles près de la cité de Canée en Candie, et là se rafraîchirent et avitaillèrent leurs navires. Quatre jours entiers, attendirent le vent audit port delà Sude, et au cinquième firent voile, et appliquèrent vers Milo , en l'Archipelague, terre de Saint-Marc, et là furent à flot un jour et une nuit, premier que d'entrer dedans le port de Milo; et le lendemain,
qui fut un dimanche, treizième jour du mois d'octobre, sur l'heure de tierce entrèrent dedans ledit port. Là descendit le seigneur de Ravestain , et plusieurs seigneurs et capitaines et autres avec lui , pour ouïr messe, qui fut chantée dedans une petite chapelle de Notre- Dame, étant sur le bord de la mer. Tout ce jour illec reposèrent, et le lendemain aprèsdîner, qu'ils voulurent partir pour aller outre, audit port de Milo , où ils étoient, arrivèrent trente galères de Vénitiens , bien armées et équipées à profit; lesquelles à l'arrivée firent la révérence au lieutenant du roi et à son armée, et puis entrèrent dedans ledit port, auquel se reposèrent tous ensemble quatre jours entiers; et ce pendant, se rafraîchirent, et firent bonne chère les uns avec les autres, et parlèrent de leur affaire , et radoubèrent leurs navires et galères. Après toutes ces choses, le jeudi, dix-septième d'octobre, adressèrent leur navigage vers l'île de Métélin , et tant voyagèrent , que sur l'heure de vêpres eurent fait soixante milles, ou environ; et à chef de ce, survint un tourbillon venteux, qui leva telle tempête, que ledit navigage retourna arrière jusques en l'île, et au port de la Sude, dont j'ai dit ci-dessus. Ce qui plus de trois cents milles de mer éloigna ladite armée des chrétiens, lesquels en cedif porf flottèrent toute la
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nuit en grande tourmente , tonnerres y tempêtes et éclairs. •
Catntiunt Ire Sxawcm^ (éimx^m ti \>î\\\\xtm^ appr0cl)f rrnt l'île îre iHétélin , et îre la îreseettU qu'ile jj firent, auee les esearm0ucl)e0, ôie'gee et aôsautg qui là furent faits.
Du port de la Sude partirent les chrétiens sitôt qu'ils eurent vent à gré , et cinglèrent vers l'île de Chio , terre des Genevois , et approchèrent de Métélin de quarante milles ou environ. Devant ladite île de Chio ils passèrent sans arrêter, et tant voyagèrent , que un mercredi, vingt- troisième jour du mois d'octobre, approchèrent ladite île de Métélin de tant, que les tours et le château de la ville purent voir clairement : dont les patrons des galères, et autres mariniers, qui les îles et pays de Grèce connoissoient, avertirent le seigneur de Ravestain que Métélin leur était en vue , et que temps étoit de mettre peine de l'approcher, et faire descente; et dirent que tout droitement conduiroient le navigage au bord de la mer, où falloit prendre terre. Dont ledit seigneur de Ravestain fit adresser les voiles celle part, et naviguer le plus tôt qu'au
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possible fut du vent : et tant que sur les dix heures du matin arrivèrent à un mille de Métélin, prêts de mettre pied à terre. Là furent les chrétiens en vue de leurs ennemis, désireux de les trouver et envieux de les combattre : lesquels pareillement, tant tôt qu'ils surent cette venue , au droit de la descente de la mer attîtrèrent Tartillerie sur les murailles et dedans les tours de ladite ville, d'où ils pouvoient aisément tirer jusque dedans la mer, et battre les navires qui là voudroient aborder; car de l'un à l'autre n'y avoit qu'un bon jet d'arc. Pareillement ordonnèrent gens à la garde de ladite ville, et mirent leur grosse puissance de coureurs , pour saillir et escarmoucher avec les chrétiens, et leur défendre l'entrée de l'île , quand temps viendroit ; et , en somme , si à point dressèrent leur affaire, que bien montrèrent être curieux de la garde de leurdite ville. Et sitôt que les chrétiens virent approcher, sonnèrent cors et buccines, et coururent aux armes : lors les uns se mirent à la garde de la ville , et les autres sortirent aux barrières, pour icelles défendre. L'armée des chrétiens étoit lors à un mille près de l'entrée de Tîle de Métélin , prête à descendre : toutefois, pour aviser au mieux de l'affaire, et sur ce tenir conseil^ là arrêtèrent galères et navires, 011 demeurèrent deux jours; pendant lequel temps les galères , qui entre
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le cap Saint- Ange et la Sude suivirent les Turcs, comme j'ai dit, se rendirent là. Et aussi fut donné ordre à la garde desdits navires, et descente du port, et envoyé coureurs vers Constantinople. Tantôt qu'ancres furent à fond , quarante ou cinquante Vénitiens se mirent dedans un brigantin , et tirèrent vers l'île de Métélin , à quartier de ladite ville , et firent descente pour chercher de l'eau douce. Ils trouvèrent un village de Grecs à l'écart , et là , ainsi que les uns tiroient de l'eau , les autres se mirent à piller ledit village , et , après qu'ils eurent pris ce qu'ils purent , trouvèrent la femme d'un prêtre grec ( les prêtres sont tous mariés en Grèce), et avoit ladite femme deux gros boutons d'argent pendusauxoreilles. Iceux Vénitiens mirent là les mains, et tirèrent lesdits boutons à toute force, et tant que icelle femme se prit à crier à l'aide : toutefois pour ce , ne lâchèrent leur prise ; mais voyant que à la secousse ne les pouvoient avoir, tirèrent à un couteau, et, pour avoir plus tôt fait, lui coupèrent les oreilles , avec lesdits boutons ; dont ledit prêtre grec s'en alla plaindre à messire Philippe deRavestain, lieutenant du roi, lequel en fit faire enquête, et ce fait, en avertit le capitaine-général des Vénitiens , qui fit iceux malfaiteurs punir, dont ceux qui avoient pillé ledit village eurent l'estrapade de cordes, et celui qui les oreilles à ladite Grecque
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avoit coupé, fut pendu à Fantenne d'une galère. Après ce, un capitaine François, nommé Pregent de Bidoulx, fut par ledit seigneur de Ravestain envoyé visiter la ville , et icelle aviser, pour savoir la descente de l'île et les lieux plus à main pour mettre le siège devant ladite ville ; lequel Pregent, avec quatre galères bien armées, fut environner et aviser ladite place; et, en ce faisant, les Turcs lui tirèrent plusieurs coups d'artillerie , et lui à eux ; et à grands coups de pierres , de flèches et d'autres traits, donnèrent contre les galères dudit Pregent, et dedans, sans que de sa part les laissât impunis; mais leur tiroit trait et artillerie à toutes mains, tant que plusieurs d'eux n'eurent cause d'une autre fois y revenir. Si visita ledit Pregent ladite ville de Métélin de tous côtés; et ce fait, se mit au retour devers l'armée des chrétiens , et fit son rapport de ce qu'il avoit vu et connu; et le vingt - sixième jour d'octobre , sur le point de dix heures du matin , messire Philippe de Ravestain , voyant qu'il falloit mettre pied à terre et assaillir les Turcs , ordonna gens en suffisant nombre à la garde des navires de chacune compagnie. Pour ce faire, mit galères et brigantins en avant , pour courir et guetter la mer, et voulut qu'à la descente fussent deux mille François , et mille Vénitiens et Genevois, avec dixhuit pièces d'artillerie grosses et six moyennes.
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Avec ce, commanda à chacun de soi confesser et mettre en bon état ; ce que plusieurs firent, lesquels eurent rémission pleinière de tous péchés , par la puissance de notre saint-père le pape, baillée à un cordelier, nommé frère Bernardin, confesseur dudit Ravestain, qui là étoit. Et ce fait, messire Philippe de Ravestain , lieutenant du roi , considérant qu'à tel affaire exhortation de profit salutaire et paroles de vertueuse remontrance renforcent de moult le vouloir de ceux qui par armes veulent approcher de l'honneur, en la présence de tous les chrétiens qui là étoient , dit cette oraison , ou semblable :
«Or est le temps que pour multiplier le fruit de nos labeurs, le los de notre valeur accroître , et la gloire de notre renommée avancer, nous tous ensemble, comme champions de Jésus-Christ, défenseurs de la foi cathohque, et gardes de la terre chrétienne , à cet affaire devons le comble de notre savoir appliquer, la somme de notre avoir élargir, et la vertu de notre pouvoir employer, messeigneurs , frères et amis. A tant sommes ores venus, que en vue d'oeil nous est présent ce que longuement par le vouloir de nos cœurs avons désiré , au travail de nos corps cherché , et par diligence de poursuivre rencontré. Ce sont les païens, maudits ennemis de notre sainte foi, destructeurs de nos terres et pays , sur lesquels
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par soin laborieux et vertueux effort courir nous convient. A nuls tant piteux usages et œuvres si dignes de mérite , qu'à la défense de nos frères et soutien de notre foi, à l'augmentation de chrétienté et au service de notre Seigneur Dieu, pouvons exploiter les armes ; dont la raison nous commande, pour cet œuvre parfaire, déployer nos bras, efforcer nos corps, et hasarder nos vies, pour justement dessaisir les païens de ce que faussement sur chrétienté ont usurpé et ravi. Nous les voyons sur cette île fertile et place forte de Métélin , par le pouvoir de force seigneurie, et plusieurs autres occuper, lesquelles jadis puis naguère ont été entre les mains des chrétiens et à eux sujettes. Faisons donc que ce qui par droit nous appartient, qui chrétiens sommes, par la force de la païenne gent ne nous soit, par notre défaut , tollu ne ôté, et que, pour cette entreprise mettre à chef, crainte de mort temporelle ne nous dévoie du droit sentier de vie éternelle , et de l'immortel honneur que nous aurons, si , pour cette querelle défendre , demeurons vainqueurs, ou que mourir nous faille. Sus donc, seigneurs, mettons la main aux armes , et tant à droit les exploitons à cette première rencontre, que ce soit jusques au dommage et ébahissement des Infidèles, au profit et plaisir de la chrétienté , et à notre honneur et avantage.»
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Ces paroles dites , qui eut vu lors galères , carraques et navires, tout d'un front, à voiles tendues , approcher l'entrée de l'île de Métélin , ouï sonner trompettes , clairons et gros tabours de Suisses , tonner et tempêter l'artillerie des navires et de la ville, les chrétiens à bannière déployée descendre des carraques et navires , et gagner terre, ouï bruit de gens d'armes sur la rive de la mer , et les Turcs tirer traits et artillerie sur nos gens et sortir de la ville à grosses compagnies à cheval et à pied , on eût bien pu penser et dire que là y auroit dure mêlée : ce qui fut. Car à la descente des chrétiens, iceux Turcs à grand nombre sortirent de la ville à pied et à cheval , jusque hors le bourg d'icelle, et là près, et au dedans des barrières, se mirent en ordre pour attendre les chrétiens , lesquels étoient jà descendus avec leur artillerie et tous en bataille. Et ainsi tous ensemble et bien ordonnés , approchèrent les barrières où étoient les Turcs, et là, commencèrent l'escarmouche à tous efforts, laquelle fut bien assaillie et bien défendue ; car les chrétiens y exploitèrent leur force et les Turcs leur pouvoir, et à coups de traits les uns contre les autres long-temps se combattirent. Lors s'avancèrent les gentilshommes françois et autres, de tant que, après long vol de traits et durs coups de main , furent mis à l'essai jusques au désavantage des
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Turcs , qui par les assauts des chrétiens furent outres et perdirent place. Là étoient des premiers plusieurs gentilshommes françois, grand nombre de Bretons, et grosse route d'autres , lesquels chassèrent les Turcs battant et tuant jusque dedans les portes de leurdite ville, et chacun d'iceux chrétiens fit merveilleux efforts et louables armes. Un jeune gentilhomme, nommé Gilbert des Serpens, seigneur de Cytain , de ceux de la maison du duc Pierre de Bourbon , étoit à cette chasse des Turcs , lesquels à fuir éloignoient les chrétiens , et approchoient leur fort; dont icelui Cytain s'avança de tant, que de plus de demi-jet de pierre éloigna ses compagnons , et, sans regarder qui le suivoit, approcha les Turcs jusques à peu près les pouvoir joindre, lesquels voyant ce chrétien tout seul, hors la foule de ses gens, retournèrent deux contre lui, le cimeterre au poing, et très-rudement lassaillirent , et lui à eux , la demi-pique à la main , dont si adroit les servit, que leurs Jacques embourrés perça en tels endroits , qu'à l'enseigne de leur sang furent connus les exploitsde ses armes. Somme, là n'y eut chrétien qui sur les Turcs ne mît le glaive en besogne ; de ce plus ne dirai , si n'est que ces Turcs, les uns blessés et les autres ébahis, à leur perte et désavantage se retirèrent : les chrétiens donnèrent à iceux la chasse comme j'ai dit, et sur eux gagnèrent
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les faubourgs et le boulevart de la ville , sans faire perte que de trois hommes , desquels les deux furent tués à coups d'artillerie à la descente des navires , et l'autre, nommé l'Enfant de Paris, portant l'enseigne d'un capitaine de piétons , dit le bâtard de la Roche, lequel piéton fut, à ladite chasse des Turcs, d'eux environné , et tellement persécuté que nonobstant le tranchant de son épée , que à tour de bras pour la défense de son corps mit sur lesdits Infidèles à l'épreuve , à la parfin fut son 43orps détranché et sanglant rué par terre , et son âme transmise es cieux. Pour venir au compte, tantôt que les Turcs furent retirés dedans leur ville, et aux chrétiens virent leurs boulevarts posséder , eurent quelque peu de frayeur et doute de leur affaire : toutefois, pour à ce pourvoir, avisèrent sommairement de faire une issue par la mer hors de la vue de nos gens, et leur donner quelque nouvel empêchement. Ce qu'ils firent : car secrètement et sans bruit, sitôt que leurs boulevarts furent gagnés, sortirent par un derrière grand nombre d'iceux , étant dedans barques et brigantins , et au désu des nôtres approchèrent un grip vis-à-vis du boulevart où nos gens étoient , et là dedans entrèrent et affûtèrent trois pièces d'artillerie , et contre les boulevarts et sur ceux qui autour et dedans étoient, ruèrent tels coups que, pour l'ennui et danger d'iceux, furent
lesdits boulevarts des chrétiens désemparés : dont les Turcs de la ville, au nombre de quarante, firent une saillie sur nos {jens, les uns à cheval tenant en Tune des mains la tar^uette longue , et en l'autre le cimeterre tranchant , vêtus de longues robes troussées à la mode des Albanois, et la toque de linge blanc entortillée en la tête , sur moyens chevaux vites comme le vent, avantageusement montés, et les autres à pied, tenant au poing Tare turquois bandé et flèches courtes, grêles et bien aiguës, dont ils faisoient grande passée à merveilles. Ainsi sortirent sur nos gens , et commencèrent une légère escarmouche , en laquelle furent tués trois chrétiens tenant l'écart, à la vue de notre armée qui pour ce de rien ne se mut , doutant plus grand effort d'ennemis sortir aux champs. Toutefois ce fut tout. Làétoient plusieurs gentilshommes jeunes et adextres , à qui la vue de cette escarmouche par trop ennuyoit , pour ce que sans eux elle se faisoit : dont entre autres le marquis de Bade pria le seigneur de Ravestain , heutenant du roi, lui ou autres contre iceux Turcs être envoyés , disant que dommageuse honte et cas inconvénient étoit de les voir si près de larmée chrétienne répandre le sang régénéré dont sans plus attendre se dévoient recueillir à la pointe du glaive. Messire Philippe de Ravestain , pensant que assez d'heure
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se pourroient les chrétiens avec les Turcs assembler, différa. Ledit marquis, pour ce, ne laissa que, à chemin droit aux Turcs, ne se mit répée au poing; et le suivirent par nombre huit gentilshommes et quelques piétons, desquels furent Gilbert de Châteauvert ; Philippe de Viry, Savoisien ; Jean de Boucan , de ceux du seigneur de Ravestain ; Pregent de Jagu, valet de chambre du roi , et d'autres jusque audit nombre, lesquels furent escarmoucher avec les Turcs tant hardiment et si à droit, que les Infidèles furent reboutés battant jusque dedans les portes de la ville, et aucun d'iceux tués et assommés encontre lesdites portes : et là un nommé Pregent de Jagu , Breton , avec une demi-pique , donna à un Turc , qui à lui se combattoit , à travers du corps , tellement que icelui Turc mourut contre la porte de la ville. Cette retraite faite, messire Philippe de Ravestain fit approcher ses gens et l'artillerie jusque dedans les fossés; et là , commencèrent la batterie contre une tour étant au bord de la mer et moult forte. Aussi fit battre une fausse braie touchant à ladite tour, pource que de ce côté tiroien* les Turcs à coups de trait et artillerie sur nos gens , et tellement, que nul n'osoit passer devant ladite place sans mortel hasard enchercher : auquel se trouva un capitaine de navires nommé le Petit Porcon, étant avec le seigneur de Ra-
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vestain , et en allant du navire au logis dudit comte de Ravestain , et attouchant de lui , d'un coup d'artillerie fut atteint au travers des reins ^ dont soudainement mourut en la place. La batterie fut continuée tant, qu'aucuns capitaines de notre armée furent d'avis que c'étoit jusques à suffire pour y devoir donner un assaut. Et mémement messire Jean de Porcon , seigneur de Beaumont , capitaine de la Charante , lequel dit que le plus tôt assaillir ses ennemis étoit retarder l'avis de leur défense, et que qui plus attendroit là sans donner l'assaut , ce seroit bailler terme de pouvoir réparer et fortifier ce qui étoit abattu et mis par terre , dont seroient les chrétiens à recommencer : et aussi que par ce premier assaut on pourroitconnoître le vouloir, et voir la valeur des Vénitiens et Genevois, et de tous ceux qui là étoient , et avec ce , tout à clair entendre la manière de la défense des Turcs et savoir la fortification de leur ville.
Plusieurs autres propos sur ce tint ledit Porcon, et tant que beaucoup déjeunes gentilshommes et autres chrétiens recommandèrent son dire : dont messire Philippe de Ravestain, lieutenant du roi , ayant le poids de la charge de cette besogne sur les bras , doutant aussi que le trop hâter ne fijt retardement de plus, dit au seigneur de Beaumont : (c Je sais bien et connois assez que de noble courage et vertueux
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vouloir procède votre propos, capitaine, et que le long attendre d'envahir nos adversaires ne nous peut qu'ennuyer, et abréger nos vivres, et donner temps à nos ennemis de eux renforcer de gens, et fortifier leur place : pourquoi le plus chaudement les assaillir nous est requis ; mais que ce soit à notre avantage. Dont sur ce nous faut aviser, et ne nous hâter de tant, que par le malheur d'un seul hasard nous perdions le jeu d'attente, qui tient du tout au droit donner de ce premier assaut, qui ne se doit livrer sans savoir à qui mieux avons à faire connaître les entrées, et voir la fortification de la ville. Autrement pourrons faillira notre entreprise, et être, à notre déshonneur et dommage, tant lourdement reboutés, que pourrons faire telle perte que, avec l'impossible de la recreuve, de ce , reproche vitupérable à jamais ne nous faudra ; et si par aventure notre hâtiveté improvue ou effréné désordre ce malheur nous procure, que feront nos ennemis, sinon prendre cœur et réjouissance, etau contraire les nôtres, peur etébahissement?Dont notre bonne réputation pour ce diminuera, notre honorable renom décroîtra , notre pouvoir redouté s'afToiblira, et finalement tout notre affaire pourra aller au contraire de notre intention, et prendre fin au pis de notre désavantage. Donc mon avis est, que, premier que plus en faire, devons
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savoir de la force et état de la ville par épies ; et pour ce, de ma part j'ai des échelleurs que je mettrai à Faventure , pour en aviser Terreur et savoir la vérité.» Assezd'autres bons propos, saines opinions et claires remontrances fit messire Philippe de Ravestain , pour devoir être cru, ce qui ne fut; dont mal en advint. Que fut-ce? Si n'est que le capitaine messire Jean de Porcon ne voulut approuver le susdit propos : mais se tinta son opinion, et tous ses motifs mit aux champs, et arrêta sa pensée à un vouloir de donner l'assaut aux périls et aux dangers de lui et de tous ceux qui à l'aflaire se trouveroient. Le seigneur de Ravestain mit en avant ses échelleurs , lesquels approchèrent la tour battue, et là montèrent le plus subtilement qu'ils purent, et en manière que du dessus de ladite tour ils avisèrent la manière de la garde des Turcs et la fortification de leur ville. Coups de traits et d'artillerie les buff'etèrent souvent et menu par ceux de dedans la ville. Toutefois ils se défendirent sans autre dommage en avoir , et leur rapport firent de la forteresse des Turcs telle qu'ils dirent l'entrée tant difficile et malaisée , que mortel danger chercheroient ceux qui par ce côté voudroient à force entrer dedans : pour ce que les. fossés étoient larges et profonds, les fausses braies droites, épaisses et mal battues, les murailles bien fortes et garnies d'artillerie et de gens,
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les tours bien percées et défensables ; et en somme le tout avantageux pour les ennemis. Dont le rapport d'iceux ouï, le seigneur de Ravestain ne fut d'avis de là donner assaut, jusques à ce que d'un autre lez fut battue la muraille, et trouvée plus aisée brèche et passée plus avantageuse. Toutefois à ce ne se voulut consentir ledit capitaine messire Jean de Porcon : mais jà avoit suadé et gagné plusieurs j eunes gen ti Ishommes françois et autres, qui ne demandoient qu'exécution de guerre et mortelle pique contreles Infidèles. Desquels étoient Jacques de Bourbon, comte de Roussillon; René d'Anjou, seigneur de Maizières ; Gilbert de Chàteauvert, Philibert de Damas, Aymon de Vivonne, messire Tristan de Lavedan, messire Jean de Tinteville , le jeune Barrois, Gilbert des Serpens, seigneur de Cytain , AgremollesBlancquefort, Jacques Carbonnel, seigneur de Gérance, et plusieurs, lesquels, un bien matin, et à l'entreprise dudit capitaine Porcon, sur l'aube du jour approchèrent la muraille, sans faire que bien peu de bruit; et à l'heure que l'assaut commencèrent , faisoit brouée tant obscure , que ceux qui au bord des fossés étoient ne pou voient clairement voir sur les fausses braies : lesquelles ils échellèrent et montèrent sus environ de vingt à vingtcinq gentilshommes sans plus, tous de bon vouloir, et bien délibérés. Au quartier senes-
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tre étoit une grosse tour fort battue, étant à rentrée de la mer, pour laquelle assaillir furent ordonnés messire Tristan de Lavedan, messire Jean de Tinteville, et un autre qui portoit leur enseigne avec six vingts autres hommes françois. Tout le premier monta celui chevalier de Lavedan , et les autres après, tous armés; et est à savoir que tout ainsi que les autres chrétiens montèrent la muraille des fausses braies, en même heure fut la tour échellée. Les Turcs étoient au-dedans de ladite tour, les uns en une voûte, les autres sur les murailles , et les autres à la défense des fausses braies , lesquels furent par les chrétiens rudement assaillis et combattus à loutrance; mais ils se défendirent comme gens de cœur, et hommes belliqueux : car ceux qui étoient dedans la tour dessous nos gens, à force de grands feux et de fumée, coups de traits et poux de lances, ennuyèrent moult les nôtres; et si de malheur advint que nos canonniers mêmes, qui pour l'obscurité de la brouée ne lesconnoissoit, pensèrent que ce fussentTurcs, tirèrent contre eux, et plusieurs en affolèrent. Ainsi avoient de leurs ennemis dure défense, et de leurs amis dangereux assauts : parquoi furent contraints de perdre place, et eux retirer de celle tour. Mais ce ne fut pas sans long combat tenir aux Turcs, et que plusieurs d'iceux ne fussent morts et affolés ; car chacun
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des chrétiens, tout au plus droit que possible étoit, leur donnoient coups, et entre autres (ainsi que j'ai su par ceux qui, pour l'avoir vu, m'en ont averti), le chevalier de Lavedan fit là tel exploit d'armes, que ce fut jusques à Tépouvantement et dommage des Turcs ; et tant que au tranchant de son épée en étoit telle enseigne attachée , que la vue sanglante le cas mortel en découvroit. Quedirai-je plus? Si ce n'est que celui chevalier premier monta la tour, continuellement l'assaillit, et dernier la désempara, et à la retraite soutint le faix des ennemis jusques à ce que tous ses compagnons fussent en bas, et malgré ses adversaires se retira. Dont, après le vrai dire de ceux qui de ce bien-fait l'accusent, j'ai voulu parle mien écrit , de titre de louanges , sa mémoire enrichir; et ce, pour à lui profiter, et donner exemple aux autres. A la fin de ce conte m'est à dire de ceux qui sur les fausses braies étoient, lesquels à toutes mains combattoientles Turcs, et là moult hardiment les assaillit le capitaine messire Jean de Porcon, comme celui qui mieux aimoit mourir en cette besogne , qu'avoir déshonneur en son entreprise. Chaque chrétien y mettoit son pouvoir à l'exploit, tellement que pour un temps furent les Turcs mal menés : toutefois tant de coups de traits, de pierre et d'artillerie jetèrent sur nos gens, que plusieurs furent blessés; et avec ce, avoient,
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lesdits Turcs , de grands cercles pleins de soufre et de poix tout autour, dedans lesquels inettoient le feu : puis les jetoient d'amont les murailles de la tour jusques sur nos gens, qui assailloient les fausses braies, et là, où cela tomboit, brûloit tout. Encore avoient-ils des sacs de toile et de cuir, bien liés, pleins de soufre et de poudre à canon ; dedans lesquels étoit un pot étouppé et plein de charbons vifs, que pareillement jetoient du haut des tours en bas, et à la chute, le pot, qui étoit dedans le sac, secassoit, dont le feus epandoit par ladite poudre, et brûloit ceux qui là autour étoient; et tel ennui et dommage firent aux chrétiens , que besoin leur fut de eux retirer. Plusieurs furent là blessés; et mêmement le capitaine messire Jean de Porcon , lequel étoit sur un pan de mur rompu au bas d une tour, dedans laquelle étoit grand nombre de Turcs , lesquels jetoient pierres de faix et lances de feu sur ledit Porcon, et sur ceux qui avec lui assailloient la muraille, et d une pierre assenèrent ledit Porcon sur son armet : tellement que à la coulée les doux qui tenoient sa bavière furent rompus; dontsaditebavière chut au pied de la muraille par au-dedans de la ville , où y avait grand'force de Turcs qui défendoient ladite muraille , laquelle nëtoit tant bréchée que du haut jusques au bas du côté de la ville n'eût la liauteur (func pique; et voyant iceux
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Turcs ledit Porcon désarmé le dessous du visage, Tun d'iceux lui donna d'une pique sous la gorge tel coup , que le fer lui sortit au travers du visage : duquel coup il fut moult étonné, et dont il mourut puis après; et ce fait , après long assaut, se retirèrent les chrétiens. Les Turcs, voyant ladite retraite, approchèrent les fausses braies, et là commencèrent à charger nos gens, qui jà se retiroient : toutefois dessus lesdites fausses braies, demeurèrent des derniers trois gentilshommes, c'est à savoir Louis de Bourbon, comte de Roussillon, Philibert de Damas, et un autre, nommé Gilbert deChâteauvert; lesquels, comme jeunes, hardis et chevaleureux qu'ils étoient, soutinrent le combat contre les Turcs moult longuement. Le comte de Roussillon à cet affaire fit aux chrétiens connoître la valeur de sa personne , et aux Turcs sentir le pouvoir de sa force : car à tour de bras, la hache au poing, se tint ferme contre eux , en les repoussant et chargeant à toutes heurtes. Pour accourcir tant fit que , de tous les chrétiens qui étoient au siège, fut loué hautement, et tenu en bonne estime , et outre le vouloir et malgré le pouvoir des Turcs, qui moult l'ennuyèrent, se retira et gagna sûreté. Plusieurs chrétiens furent là blessés et occis ; et tant que ledit assaut fût cessé au désavantage de tous ceux qui à cette folle entreprise se trouvèrent, et pour n'avoir
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voulu croire le chef de Tarmée, et à lui obéir : ce qui est contre les cérémonies de l'ordre militaire, et répugnant aux droits de discipline de chevalerie. Or revenons au parfaire de la fin de notre assaut, qui fut tel que chrétiens , comme j ai dit, firent retraite, mais outre leur vouloir: car là n'y avoit nul d'eux qui, pour mieux en faire, n'eût volontiers en plus grand hasard sa vie mise; etbien le montrèrent deux jeunes gentilshommes, dont j'ai parlé par cidevant , lesquels derechef nommerai , à savoir: Philibert de Damas , seigneur de Saint-Amour, en la duché de Bourgogne , et Gilbert de Châteauvert, les bien-faits desquels je ne veux mettre en silence , mais de leur vertu méritoire faire digne commémoration , disant que si les autres chrétiens à leur perte se retirèrent pour leur vie sauver, ceux-ci honorablement demeurèrent pour vertueusement mourir. Car, après toute la retraite de leurs compagnons , eux tous deux ensemble, armés de toutes pièces, l'épée au poing, sur un pan de mur des fausses braies demeurèrent, et là firent merveilles d'armes. Car Turc ne les approchoit de la longueur de l'épée , que du tranchant ou de la pointe d'icelle ne se sentit jusques à l'effusion de son sang. Somme , tel chapplis de Turcs firent autour d'eux, que la place étoit toute jonchée de morts; tellement que de sang furent leurs épées toutes teintes et enrougies,
et eux tant foulés et battus de coups de pierres et de dards, que en tous endroits étoient leurs harnois rompus et faussés. Mais pour ce , ne perdirent contre leurs ennemis pied de muraille, jusques à ce que tant de sang eurent rendu, que tous leurs membres en furent débilités, et que de toutes parts fussent environnés des païens, et d'iceux outrement assaillis : ce qu'ils furent à la parfin, et pressés de tant que, en eux défendant comme sangliers aux abois, furent pris par les mains des païens, et à la vue des chrétiens, qui secourir ne les pou voient, cruellement martyres. Ainsi moururent glorieusement les fidèles champions du- bon Jésus-Christ, qui, pour leguerdon méritoire de leur loyal service , fit leurs corps en bas transis possesseurs de cinq pieds de terre , et leurs âmes vivant à mont héritières de tout le Paradis.
Les Turcs furent moult joyeux d'avoir ainsi repoussé les chrétiens , et de ce , plus s'enhardirent. Toutefois tant ne furent assurés , que la nuit ensuivant ne missent la main au rempart, et l'avis à la garde de leur ville, et que aux places plus prochaines d'eux, tenant leur parti n'envoyassent secrètement demander secours. Car bien se doutèrent que les chrétiens ne les laisseroient à tant; ce qu'ils ne firent: car le lendemain au matin recommencea la batterie de plus belle et plus grande
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([u'auparavant, laquelle dura huit jours entiers; etpour hâter Fœuvre, furent faites mines sous un pan de muraille par les pionniers, et tellement ébranlée, que plus de vingt pas en longueur fut icelle muraille atterrée. Durant cette batterie , les Turcs ne firent nulles saillies , mais contreminèrent et remparèrent le dedans de leur fort comme ils purent. Les chrétiens, qui lors étoient du guet , alloient souvent la nuit contre leurs murailles , et là aucuns d'iceux , qui musiciens étoient , dirent plusieurs bons motets et douces chansons : ce que les Turcs écoutèrent volontiers; et laissoient toute œuvre pour ouïr la douceur de l'harmonie, sans faire semblant de vouloir mal faire auxdits chantres par jets de pierres, ou coups de traits, ni leur chanterie empêcher. Là dedans fut un Breton bretonnant, natif de Quimperlé, lequel demanda si avec l'armée chrétienne avoit point quelque autre Breton , pour parler à lui : auquel fut dit que si avoit, fût à lui présenté un pour savoir qu'il vouloit dire; lequel dit en son langage, que dedans la ville de Métélin n'y avoit plus de vivres, et que les Turcs ne pourroient plus guères soutenir le siège; et par lui firent demander les Turcs aux chrétiens pourquoi ils étaient là venus, et mêmement aux François , auxquels n'avoient rien forfait ni donné cause d'avoir à eux querelle de guerre. Dont leur fiit fait sur ce ré-
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ponsequepource que la terrequi aux chrétiens appartient, détenoient et avoient usurpée; pour la recouvrer étoient là venus, et pour
soutenir la foi de dieu Jésus-Christ contre iceux païens : lesquels derechef firent dire par ledit Breton que ce n'étoit pas eux qui avoient fait mourir Jésus-Christ, ains étoient les Juifs, et que à eux dévoient avoir la guerre. Plusieurs autresquestionsfurententre eux, que je laisse, et reviens à la batterie de la ville , laquelle dura tant que les capitaines et canonniers de notre armée dirent que c'étoit assez pour devoir donner entrée à tous ceux qui vertueusement y voudroient leur pouvoir efforcer. Messire Philippe de Ravestain, lieutenant du roi, sur ce ordonna Jacques de Coligny, seigneur de Châ-
^l"^" \^T^^ ^^^^^ nombre de François à livrer d'un côté celui assaut, et de l'autre les Vénitiens ; et au premier commencer, ledit messire Philippe de Ravestain fit là plusieurs chevaliers et exhorta chacun de bien faire , et que nul en ' cet affaire mît, par défaut de cœur vertueux, son honneur en arrière. Et ce fait, chacun approcha le bord des fossésqui étoient profonds et larges, entre lesquels et les murailles de la ville y avoit des fausses braies de la hauteur du bord des fossés , ou un peu plus, qui ne se pouvoient battre : car à fleur de terre étoient. Dedans les murailles de la ville y avoit brèche en plusieurs lieux; et mêmement toutes les dé-
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fenses et créneaux de ce côté étoient par terre. Pour suivre propos, l'assaut fut sonné, et gens cl armes avec leurs échelles prêts de donner dedans. A l'entrée des fossés étoit lors un cordelier, nommé frère Bernardin , lequel étoit armé sous son habit , et tenoit au poing une demi-pique, et la rapière à son côté, qui donna la bénédiction à tous les chrétiens présens, et leur dit, que, pour l'exaltation de la foi de notre seigneur Jésus-Christ, chacun devoit mettre sa vie en aventure; et lui-même avec eux se mit des premiers à descendre les fossés. Jacques de Coligny, seigneur de Chàtillon, et un Breton , nommé messire Guillaume Cadore, ayant l'enseigne de messire Jacques Guybé , furent les premiers descendus ; et sitôt qu'ils eurent pied à terre prirent chacun une échelle, et icelles portèrent au pied des fausses braies, et là les dressèrent, et moult vigoureusement s'efforcèrent de les monter. Le seigneur de Chàtillon , sans attendre autre secours, mit les pieds dedans son échelle, l'épée au poing, et commença à monter. Mais au droit de lui et sur le mur étoit un Turc, lequel lui lâcha une grosse pierre de faix tant rudement, que sur la tête lui froissa son armet, si que pour la pesanteur d'icelle pierre ledit sieur de Chàtillon alla par terre tout froissé et comme mort , et toutefois fut relevé et mis hors de la presse. Les Vénitiens à cet affaire se mon-
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trèrent tels, que chose ne firent à reprendre • carde leur côté assaillirent la muraille à grand effort, et entra un de leurs enseignes jusque dedans les murailles de ladite ville, qui fut à force de Turcs rechassé. A la descente des fosses y avoit telle presse dedans les échelles, que pourla foule qui là étoit, ceux qui étoient à bas ne purent avoir nulles d'icelles échelles pour monter où étoient les Turcs : ce qui fut trop mal avisé aux chrétiens; car, premier que de descendre, dévoient ordonner nombre d'échelles pour dévaler, et autres pour monter et tout à une fois; afin que les ennemis n'eus' sent long loisir d'empêcher la descente et de défendre le monter des chrétiens; ce qu'ils eurent. Parquoi nul chrétien osoit approcher les deux échelles dressées contre les fausses braies ; car à toute heure, de dessus les muradles, et d'une tour qui regardoit le long des fossés , coups de pierres, de traits et d'artillerie tiroient celle part et au travers de la presse tellement que plusieurs furent morts et affolés dedans les fossés. Là fut tué un capitaine des piétons, nommé Antoine Ouerment, de Provence; le lieutenant de Jacques Gahot, sénéchal d'Armagnac. Pareillement , le lieutenant de Jacques de Coligny, seigneur de Chàtillon, eut d'une grosse pierre sur la tête : dont puis après mourut. Aussi Jean Stuart, duc d'Albame, eut là un coup de trait d'un arcturquois
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duquel fut sa bavière faussée, avec la gorgerette toute à travers, et lui, atteint jusques au sang. Aussi fut là blessé le marquis de Bade , qui des premiers étoit entré. Messire Jean Chapperon, qui fut là chevalier, eut un coup de trait au visage au travers du nez. Bertrand de Castelbayart fut encore là blessé en plusieurs lieux ; si fut Pregent de Jagu, lequel eut deux coups de trait. Messire Guillaume Cadore, qui aux premières échelles étoit monté, son enseigne au poing , eut plusieurs coups de trait, de pierres, de lances et de piques, et tant vigoureusement se défendit, que, après long combat de main, son enseigne toute froissée, tint toujours pied ferme. Là aussi étoit messire Jacques Guybé , qui , pour le danger des coups des Turcs, ne reculoit un seul pas. Grand nombre d'autres gens de bien étoient là, lesquels furent presque tous blessés de coups de trait , de pierres ou d'artillerie ; car, comme j'ai su par ceux qui le virent, le trait y alloit si menu , que les rais du soleil en étoient obscurcis. Pour venir à fin de propos, les chrétiens furent si mal menés , que question fut de retraite. Mais il y eut étrif entre eux, qui premier se mettroit au retour; car tant avoit chacun son honneur pour recommandé, que mieux vouloient illec demeurer au danger des coups de leurs ennemis que honteusement voie de sûreté chercher. Toutefois, au long aller.
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ils se retirèrent à leur perte et désavantage • et ce, pour n'avoir, premier que commencer,' leur affaire pourvue à la fin d'icelui : dont je dis que en telles choses et toutes autres tendant a louable effet, est requis ordonner du présent, pourvoir au futur, et le prétérit recorder; car celui qui du présent n'ordonne chennne les yeux clos; qui oublie le prétérit met le temps au perdu, et qui ne pense du futur, en toutes choses au dépourvu déchoit Donc selon l'opinion de Sénèque , le chef prudent doit devant ses yeux avoir, et en son courage savoir les biens et maux qui peuvent survenir, pour soutenir l'un, et l'autre modérer. Or, revenons au conte, et disons que l'armée chrétienne avoit jà demeuré dedans l'île de Metehn plus de vingt jours, sans pouvoir là taire chose plaisante ne profitable à la chrétienté, ce qui moult les chrétiens ennuyoitet, avec ce, jà tant avoient soutenu d'ahan' tant pour la fâche du temps d'hiver, qui ià avoit cours , quepour le dommage que avoient la encouru ; tel que , avec ledit ennui de l'hiver qui moult leur contrarioit , tant de qens de louable estime étoient là morts, que trop grande souffreté en avoit le surplus. La plupart des soldats étoient ou blessés ou malades, les vivres appetissés et amoindris , les poudres et pierres d'artillerie diminuées et gâtées , et du secours de frère Pierre d'Aubusson , f^rand-
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maître de Rhodes, qui là se devoit trouver, comme j'ai dit, n'étoit nouvelles : dont je ne veux pas dire que les bons chevaliers de Tordre de Saint-Jean-de-Hiërusalem aient fui la lice, ne que l'île de Métélin et plusieurs autres soient, par leur défaut, usurpées par les Turcs sur la chrétienté ; car, ainsi que depuis m'a été dit par un chevalier de l'ordre susdit , nommé frère Nicolas de Montmiral , qui lors étoit à Rhodes , ledit grand - maître avoit apprêté vingt-quatre navires et galères , armées de quatre cents chevaliers et de quatre mille autres soudards , avec artillerie et vivres pour long-temps, à secourir cet affaire. Mais leur secours vint trop tard, ou trop tôt délogea l'armée. Toutefois, si audit siège de Métélin se fussent trouvés , comme promis avoient, trèsbien eussent leur promesse acquittée , et moult renforcé les chrétiens, qui bon métier en avoient, et tel , que messire Philippe de Ravestain , chef de leur armée, considérant les choses susdites avec les capitaines chrétiens qui là étoient, voulut, sur ce , tenir conseil , lesquels furent tous d'avis de devoir retourner; et, sur cette conclusion, ledit seigneur de Ravestain fit, la nuit ensuivant, charger l'artillerie aux navires , et au plus matin , à la vue des Turcs , mit ses gens en ordre et à chemin pour retourner auxdits navires. Les Turcs firent lors une saillie légère et suivirent les chrétiens, mais
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de la longueur d'un jet de pierre ne les appro^ chèrent. Ainsi s'en allèrent les chrétiens tout le pas jusques au bord de la mer, et montèrent dedans leurs navires, où ils demeurèrent tout ce jour.
Comment lee c\)vhi(m firent &ereri)ff une îregrente en l'île îre illétélin à la snamn îres Dénitiens.
Le lendemain au matin, qui fut le pénultième jour d'octobre, le navigage des chrétiens fut apprêté et en branle pour vouloir retourner au pays de sûreté ; et ainsi que paroles furent de mettre voiles au vent , huit galères des Vénitiens, qui étoient allées vers Constantinople pour guetter les ennemis et découvrir la mer, arrivèrent devant ladite île de MétéUn; lesquels firent leur rapport audit seigneur de Ravestain devant les autres capitaines, disant que de plus de deux cents milles loin païens n'approchoient , et que de ce ne falloit avoir doute, ne des Turcs de Constantinople : car aux environs n'étoit nouvelles de leur effort. Aussi avoient iceux Vénitiens pris dix Turcs sur mer, par lesquels ils avoient su que dedans Constantinople se faisoit bonne garde et grandes fortifications, pour doute de la venue
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des chrétiens, que les Turcs, long-temps devant ce , attendoient ; et en outre affirmoient, lesdits Turcs prisonniers , la ville de Métëlin être prenable et aisée à affamer : car dedans n'y avoit point d'eau , et que moult grande disette avoient les Turcs, qui dedans étoient, de tous autres vivres. Aussi dirent, iceux Vénitiens, que, en leurs galères, force équipage avoit et bonne provision de vivres, voire pour soutenir encore le siège moult long-temps; parquoi dirent que bon seroit derechef assiéger ladite place, et que, sans faillir, elle seroit prise à celle fois par famine , ou d'assaut emportée , car les Turcs qui étoient dedans n'en pouvoient plus; et, sur ce, promettoient les Vénitiens, de leur part, faire merveilles, à la remontrance et enhortement desquels l'armée des chrétiens fit encore une descente; et là fut ledit seigneur de Ravestain content que , pour faire chose serviable à la foi de Jésus- Christ et à l'honneur de ses champions, tout allât en avant , et aussi que, ce pendant, le secours de Rhodes pourroit venir; et ainsi se mirent les chrétiens à terre , et plus allègrement allèrent en besogne qu'oncques-mais.
Les Turcs, voyant celle descente, saillirent à l'escarmouche , à nombre de deux cents hommes ou plus, et, comme devant, voulurent empêcher le passage; mais plus rudement qu'aux autres fois furent reboutés et chassés
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battant jusque dedans leurs portes, et plusieurs blessés et occis; et ce fait, fut derechef ladite ville assiégée comme devant, et battue en plusieurs lieux.
Bien montrèrent les François, et autres chrétiens, qui là étoient, que bonne envie avoient de conquêter ladite île de MétéUn , et à bon droit. Car, selon Strabon, en la Géographie, l'île de Lesbos, qui est Météhn, est, entre les autres îles de Grèce, digne de mémoire. Et selon Pline , en l'Histoire Naturelle , elle a de circuit huit vingt-sept milliaires, qui se montent à quatre-vingts heues, ou plus. Dedans souloit avoir deux ports de mer, et neuf cités : et n'y en a plus qu'un , et une cité. Les bons vins en singularité croissent là ; il y a plusieurs montagnes , et cinquante , que rivières que ruisseaux. Saint Paul, apôtre, fit là devant un de ses trois naufrages , et dedans , fut mors d'une vipère , dont il guérit miraculeusement. Castor et Pollux, à la poursuite d'Hélène, leur sœur, périrent devant ladite île. Plusieurs de renom florissant y furent nés, comme Théophane, grand historien , et familier de Pompée : de là furent pareillement nés , Terpander, inventeur de plusieurs accords de musique, Arion le bon harpeur , Pittacus, l'un des sept sages de Grèce, et Sapho , la noble poétrice , qui fut amoureuse de Phaon, selon la dernière épître d'Ovide. Ladite île de Météhn est située en la mer
de l'Archipelague, dit anciennement la mer iEgée, distant de Constantinople à trois cents milliaires, de Ténédos à douze milliaires, du port de Sigée , qui est devant Troie, à cinquante milliaires. Je laisse cet incident, pour rentrer à mon propos, et dis que, durant le siège dernier et seconde descente que firent lors les chrétiens en ladite île de Métélin, un renfort de Turcs y survint de six à sept cents hommes tocqués de blancs couvrechefs , et iceux nommés Janissaires, lesquels arrivèrent entour la minuit; et tant à secret, que de leur venue ne fut nouvelles, que premier ne fussent à terre descendus, et approché le guet des Vénitiens, de tant, que, sur le côté que iceux Vénitiens gardoient au dépourvu, commencèrent les Turcs l'alarme , et chargèrent si à point, que lesdits Vénitiens leur donnèrent passage, et vers le quartier des François se retirèrent tous à la flotte comme éperdus. Ce qui moult épouvanta toute l'armée, pensant que plus de dix mille Turcs fussent là venus au secours de la ville. Toutefois, sitôt que de ce furent nouvelles entre les François, chacun d'eux s'émeut, et coururent aux armes. Messire Philippe de Ravestain, chef des chrétiens, voyant la manière effravée des Vénitiens , et leur désordonnée retraite, eut soudainement doute des ennemis, comme non averti de leur nombre, et, vu l'heure de leur venue, qui fut de
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nuit, comme j'ai dit. Mais tout ce mis à part, avec ceux qui le plus tôt furent armés, s'en alla où les Turcs passoient. A ce bruit, se trouvèrent plusieurs, desquels fut Jean Stuart, duc d'Albanie, James, Tinfant de Foix, Jacques de Bourbon, comte de Roussillon, René d'Anjou, seigneur de Maizières, messire Jacques Guybé , Jacques Galiot , Aimon de Vivonne, François de la Largerie, messire Jean Chapperon , Prégent de Jagu, un nommé Barrault, et grand'foule d'autres, lesquels hâtivement marchèrent vers les Turcs, qui passoient à la file et gagnoient la ville. Toutefois, les François coupèrent chemin à une partie d'iceux, entre le port et la ville ; et là , chargèrent les uns sur les autres bien à point. Les chrétiens firent merveilles d'assailhr les Turcs, et les chargèrent tout à droit, dont aucuns d'iceux Turcs, voyant le jeu mal parti, pour eux , se cuidèrent retirer en la mer pour eux sauver; mais ils furent suivis par messire Jacques Guybé, lequel se mit après iceux jusques aux aisselles dedans l'eau , et là, à grands coups de hallebarde, en fit noyer plusieurs. Et, est à savoir que celui bon chevalier avoit la vue courte : par quoi, ainsi qu'il m'a été dit, rua maints coups sur les ondes de la mer, pensant asséner ses ennemis, dont plusieurs furent là ensevelis. Les autres, qui des chrétiens furent environnés, à vive force se défendirent; et, à
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tout leurs cimeterres larges et tranchans, blessèrent et occirent prou de gens ; et entre autres un Normand, qui fut atteint sur Tépaule, de tel coup , que jusques au milieu de Téchine fut pourfendu.
A celle charge fut des premiers Jacques Galiot, sénéchal d'Armagnac, et tant avança , que en barbe eut un grand Turc , tenant en main un cimeterre tranchant, auquel s'adressa ledit Galiot , un long estoc au poing , et là , aux rais de la lune , qui lors étoit claire , se choisirent Tun l'autre, et, à l'approcher, mirent leurs glaives en besogne, tellement, qu'aux premiers coups donner, chacun , cuidant asséner son ennemi et donner à droit, bon pied et bon œil de ce danger les garantirent : car chacun d'eux obéirent à ce. Mais, au faillir des coups, se joignirent si rudement, que, au rencontrer, se heurtèrent de tête et de pieds, en sorte que le Turc alla par terre , et le sénéchal d'Armagnac, qui étoit jeune et adroit , se trouva dessus le Turc , et , à la chute , lui donna de l'estoc tout au travers du corps , tellement , qu'onc puis celui Turc ne se releva. Le duc d'Albanie pareillement se trouva main à main avec un autre Turc , lequel vigoureusement vainquit et occit. Somme , chacun chrétien , qui là se trouva des premiers , transmit son Turc en enfer. Les autres Turcs se défendirent très-bien et longuement ; mais à
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la'parfm furent si mal menés , que sept vingts d'iceux demeurèrent étendus en la place : le surplus des autres gagnèrent ladite ville, quinze excepté, lesquels furent pris et semonds de prendre la foi chrétienne; lesquels ne voulurent, mais dirent qu'ils aimaient mieux mourir que de laisser leur foi païenne : parquoi furent tous tués et leurs têtes mises sur des lances , et en la vue de ceux de la ville. Or avisez que chrétiens devroient faire pour soutenir la sainte et approuvée foi de Jésus-Christ, quand ces pauvres païens aveuglés, pour foi damnable tenir, et les traditions erronées du faux Mahomet avouer, se voulurent soumettre au tourment de cruelle mort. De ce je me tais, pour parler du siège de la ville de Métélin , laquelle étoit sans cesse battue d'artillerie et moult ennuyée des chrétiens, qui, pour cet affaire mettre à fm , employèrent tous leurs efforts; et là n'y avoit nul , de quelque état, qui ne mît les mains en besogne. Un cordelier étoit là, dont j'ai parlé par ci-devant, lequel disoit tous les jours la messe devant les chrétiens , et les prêchoit souvent la parole divine; et, avec ce, avoit toujours leharnois sur le dos, comme un des autres soudards, prêt d'exécuter la guerre , et à tout besoin se trouver aux coups donner; et tellement le fit, qu'un jour, durant le siège , avec un petit nombre de François, se mit dedans une bar-
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que, et s'en alla jusque contre les murailles de la ville , où étoit attaché un grip des Turcs, chargé de figues et de raisins, et malgré les Turcs, qui de la ville lui tirèrent coups de traits et d'artillerie , à toutes mains par force entra dedans, et, avec Tépée, trancha les chaînes et cordes , et emmena ledit vaisseau jusques aux autres navires des chrétiens, duquel refusa des Genevois sept cents ducats. Mais le seigneur de Ravestain ne voulut qu'il fût vendu : ains le mit à son usage. Pour venir à chef de conte , les murailles de la ville de Métélin furent tant rompues et bréchées , que Topinion fut commune entre les chrétiens que Fassaut se devoit donner : dont la batterie fut cessée , et l'assaut commandé d'un côté de la brèche aux François, et de l'autre aux Vénitiens ; à tous lesquels dit le seigneur de Ravestain, que à cette fois étoit heure et besoin de faire tel devoir d'armes , que les païens connussent à leur perte la vertu des chrétiens , ou , au défaut de ce , encourir un délos de perpétuel reproche; parquoi mieux valoit illec tous mourir à honneur, qu'au décri de toute chrétienté, à la honte d'eux, et des païens désestimés retourner. Ce dit , l'assaut fut sonné et la muraille approchée ; les François , pleins de vouloir délibéré , ne faillirent à soi trouver où leur étoit ordonné, et à la foule se mirent aux brèches, et commencèrent l'assaut à rude
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pouvoir; et est à savoir que c'étoit au même lieu où la muraille avoit été assaillie les autres fois. Les Turcs se trouvèrent à la défense du passage, à grands flambeaux, et cercles ensulfurés , ardens et pleins de feu, et avec lances, dards et traits, défendirent si à point leurs murailles , que lesdits François , après long combat, se retirèrent blessés et las. Les Vénitiens, qui avoient promis, sur leur honneur, au seigneur de Ravestain d'entrer des premiers et faire les grands coups , n'approchèrent la muraille d'un jet de pierre près; parquoi lassaut fut cessé , et dit par les chefs de l'armée , que , puisque autre chose ne se pouvoit faire , on se mettroit au retour : ce qui fut fait. L'artillerie fut mise dedans les navires, et, à la vue des Turcs, les chrétiens, tout bellement , s'en allèrent monter en mer, pour retourner chacun en son pays.
Bu rft0ur que firent les Stancm ife l'île îre iWétéliu, et îreg tourmentée et naufrages qxCUs eurent gur mer»
Le navigage des chrétiens fut prêt pour prendre le retour; dont les aucuns furent joyeux de retourner en leur contrée, les autres marris de n'avoir autrement besogné au dom-
mage des païens, et les autres adoulés pour la mort et perte de leurs amis , (|ui là étoient demeurés. Tant de malades et de blessés étoient, que là grande plainte y avoit : les uns faisoient promesses et vœux à Dieu et aux saints, s'ils pou voient échapper, de renoncer au monde; les autres, d'aller nu -pieds à Saint- Jacques , et les autres à Rome , et en Hiérusalem. Quoi plus? si ce n'est que, avec les ennuis susdits, l'hiver était en vigueur, les vents en force, et la tourmente en pouvoir. Ainsi s'en allèrent les chrétiens au danger de la tempête , et entre les mains des Turcs demeura l'ile de Métélin. Or, ne sais-je à quoi tint que la chose n'allât en mieux ; ou si Dieu , qui de toutes choses duement dispose , pour quelque juste cause ou jugement secret, ainsi le permit; ou si par la force de la place, avec le pouvoir pour la garder et le vouloir de la défendre , les Turcs, qui de tout ce étoient garnis, en demeurèrent à tant ; ou bien si par le défaut du renfort des chrétiens ,qui là se devoit éprouver, l'œuvre demeura imparfaite au désavantage de toute la chrétienté? Sur ce, n'en sais que dire, si n'est que au premier doute se peut donner solution , telle que le bon seigneur Dieu, qui toujours a eu l'œil à la défense et à l'aide des champions de sa sainte foi catholique, et à la rigueur exécuté le fléau de son ire sur la gent qui ne l'a pas connu, et, son
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nom confessé, eut à cet affaire secouru les chrétiens, comme il eut pu, si d'eux-mêmes ils se fussent aidés comme ils dévoient. Secondement, se peut prouver que la défense des Turcs , ni la forteresse de la ville de Métélin, n'étoient pour devoir résister contre le nombre suffisant de chrétiens, vu les fortes places, villes et châteaux, par ci-devant mêmement par les François en Lombardie et par les Itales, par eux prises d'assaut et de vive force emportées. Donc, le défaut susdit se doit attribuer à ceux qui au besoin dudit affaire ont tourné le dos : dont s'ils n'ont parti au dommage de la perte, pour le moins doivent avoir, si auront-ils, entière portion du titre de reproche; si au couteau d'équité sont divisés les partages. Et à tant de ce propos me déporte, si ce n'est qu'à cette conclusion veux ajouter que tout fidèle catholique ne doit, pour son singulier profit, la commune utilité de la chrétienté délaisser. Pour revenir à l'armée des chrétiens, au vent avoit jà mises voiles pour approcher terre : dont lesVéni tiens, avec le capitaine Pregent de Bidoulx, prirent vent vers leurs îles et pays de Grèce; les Genevois cinglèrent leur quartier à part vers Milo; et messire Philippe de Ravestain , avec le navigage de France, prit le droit canal pour venir en Sicile. Et après avoir fait deux journées par mer, frère Pierre d'Aubusson , grand-
maître de Rhodes, transmit un de ses chevaliers devers ledit messire Philippe de Ravestain, pour lui dire que Tarmce de Rhodes étoit prête pour se mettre au voyage de Mételin , et que si derechef vouloit retourner en ladite île de Métélin, que dedans huit jours après se trouveroit ladite armée de Rhodes. Oyant le rapport de ce chevalier , le seigneur de Ravestain avec ses capitaines consulta Taffaire, si que à la conclusion chacun fut d'avis de ne devoir retourner à Métélin; mais droit à terre surent naviguer, disant que jà étoit l'armée départie, les vivres diminués, l'artillerie dégarnie de poudres et de pierres, les navires mal équipés et moult empires, les soldats blessés et malades, et grand nombre d'iceux morts et ensevelis, l'hiver venu, vents et tourmentes de saison, et plusieurs autres empêchemens et détours, qui défendoient aux chrétiens de non retourner, et la guerre pour l'heure recommencer aux Infidèles ; mais devoir prendre la voie de leur retour droit à leur pays. Dont ainsi le firent , et adressèrent vers l'île de Chio, laquelle abordèrent par un vent, et là surgirent. Dedans se mit le seigneur de Ravestain avec plusieurs; et là, fit descendre les malades, pour prendre rafraîchissemens. Six jours entiers y demeurèrent, pendant lequel temps mourut là messire Jean de Porcon, seigneur de Beaumont, lequel avoit été blessé au
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premier assaut de MétéHn, comme j'ai dit. Là, moururent aussi Blancquefort, Arzelles, et plusieurs autres; lesquels furent enterrés dedans l'église des Cordeliers de Chio, et solennellement servis. Auquel lieu est pareillement ensépulturé feu Jacques Cueur, dedans le milieu du chœur de ladite église.
Toutes ces choses expirées, les voiles furent levées et mises au vent , et adressées vers le cap Saint- Ange, vis-à-vis de l'île de Cythérée. Celui cap Saint-Ange est un haut rocher en la mer de l'Archipelague, appelé anciennement le promontorium Mallée, très-dangereux à circuir, pour ses détroits. Et là près est ladite île de Cythérée, terre de Saint-Marc, en laquelle fut Hélène, ravie par Paris de Troie. Et est icelle île vis-à-vis de la Morée, terre grecque, laquelle Morée se souloit appeler Achaïe; et là étoit Lacédémone, et le royaume de Ménélaûs, à présent occupé des Turcs. Dedans ladite île de Cythérée, souloit avoir plusieurs bons ports de mer; mais ores n'en y a pas un qui vaille. Deux méchantes villes y a, nommées, l'une Cérigo, et l'autre Saint- Démétri; et les habitants sont tous pauvres gens, pasteurs, durs, rudes, et agrestes , et malsains. Le navigage des chrétiens fut, le jour de Sain te -Catherine, entre le cap Saint- Ange et l'île de Cythérée; et là survint une tourmente tant impétueuse , que toutes les na- II. 5
vires et galères cuidèrent périr et profonder; car, par la force du vent et du flot des vagues enflées de la mer, tous les vaisseaux furent épars et dispers les uns des autres, et si loin , que onc puis tous ensemble ne se trouvèrent; et là eurent moult à faire, car ladite tourmente dura ledit jour dès le midi jusque le lendemain au matin : dont par le croulis des navires, plusieurs malades et blessés moururent là dedans, et furent jetés en mer. Ce fiit chose bien piteuse; car, avec ce, deux navires allèrent à fond, comme pourrez ouïr. Messire Philippe de Ravestain , avec les gentilshommes françois qui là étoient, étoit dedans une navire, nommée la Lommeline, et bien six cents hommes, lesquels, sitôt que la tourmente les prit, firent je ter tous leurs ancres en mer pour cuider arrêter la navire ; mais soudainement cordes furent rompues et mâts brisés, et tous eux tant lassés, que plus n'en pouvoient, dont aucuns d'eux, pour supporter le travail, se couchèrent sur les coites et les couvertes de leurs lits de camp , et laissèrent leurs vies branler aux dangers de fortune, qui conduisit leur navire par tourmente, jusque dans rîle de Cythérée ; et là, sur les deux heures de nuit, contre un rocher eurent le choc tel , que le château du devant de leurdite navire fut parti et acravanté, et la carène froissée et rompue, dont tout à plein entra
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Teau dedans, et là furent noyés plus de deux cents hommes. Le seigneur de Ravestain et les gentilshommes françois qui étoient couchés sur le haut et aux côtés de la navire, se levèrent hâtivement après le heurt, lun en chemise, l'autre déchaux et l'autre nu, et ainsi aux rais de la lune, qui était claire, approchèrent le rocher, et là ainsi comme ils purent se grippèrent contre icelui , et tant firent, qu'ils sauvèrent leur vie, et eux garantirent et gagnèrent terre. De six cents hommes qui là étoient , deux cents ou environ échappèrent, les autres périrent. Tous ceux qui sauver se purent s'assemblèrent, et pour la nuit passer, prirent logis à pleine terre, desquels étoient le seigneur de Ravestain; James, infant de Foix; le duc d'Albanie, messire Jean de Saints, Jean de Mouy, Aimon de Vivonne, et grand nombre d'autres , lesquels étoient là en terre étrangère, sans amis, sans connoissance , sans secours, sans argent, tout nus et en chemise, à la merci de rudes gens et peuple inhumain, et en somme , abandonnés à tous les heurts de perverse fortune, et avec l'ennuyeux passe-temps de l'impétueux hiver. Ainsi passèrent illec toutes les heures de cette froide nuitée, sans avoir sur eux autre couverture que le manteau des obscures nues. Et ainsi tous ensemble, comme pourceaux amoncelés, dos contre dos , pour eux l'un l'autre échauffer, furent là
dedans une logette découverte jusques au matin. Hélas! ce fut chose bien désolable! Mais la fin de ce malheureux conte me met au commencement d'un autre cas bien étrange, et trop dommageable, moult ennuyeux à raconter et très-piteux à ouïr : car encore, avec la déconvenue du naufrage susdit, pour ce, ne fut l'ire de la mer rapaisée envers les chrétiens ; car en persistant à la persécution d'iceux, une autre navire, nommée la Pensée, à rencontre d'un rocher, près d'un jet de pierre du lieu où l'autre étoit enfondré, fut, ce même jour, sur l'heure du soleil levant , éclatée par tempête, et mise à fond, avec sept cents hommes chrétiens, qui dedans étoient: dont grand nombre de gentilshommes flamands , qui audit voyage étoient allés , furent là perdus et noyés avec tous les autres , deux seulement exceptés, que les cinglots des enflées ondes de la mer, ne sait comment, regorgèrent et jetèrent sur le gravier presque morts.
Le seigneur de Ravestain , et ceux qui avec lui s'étoient sauvés , virent les susdits périr devant eux, sans leur pouvoir donner autre secours que prier Dieu pour eux , et être en leur perte compatients. Après tous ces malheurs commencés, la fin en fut telle que, avec le dommage irrecouvrable des morts , ceux qui échappèrent vifs, en la manière susdite, se mirent parAii l'île de Cythérée, l'un çà l'au-
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tre là, pour chercher leur aventure, qui fut telle , que les habitants de ladite île ne leur voulurent donner entrée dedans leurs villes, ne bailler habillements ne vivres , sinon tant à tard, que de maie faim et froidure cuidèrent là tous mourir; si, que plusieurs en furent grièvement malades; et mêmement Aimon de Vivonne, seigneur de La Châtaigneraie en Poitou, lequel, par la dureté du froid et disette de vivres, prit le mal de la mort; si firent plusieurs autres. Ainsi furent traités les François dedans l'île de Cythérée, par l'espace de vingt et un jours entiers , en querant leur pain comme pauvres mendiants. Et ce durant, un patron de galère vénitien , nommé messer Paul Calbo , lequel par tourmente étoit illec abordé , leur survint au besoin , lequel leur donna secours de cent hommes armés, à l'aide desquels eurent provision de vivres et fournitures d'habillements. Et après ce, s'en alla ledit Calbo à Milo, où étoient les Genevois, et là iceux avertit du méchef des François, donticeux Genevois , compatients du mal d'iceux François, leur transmirent en Cythérée trois galères armées pour les recueillir. Dedans icelles se mit messire Philippe de Ravestain avec ses gens , et , eux embarqués , tirèrent vers le port deCorfou, auquel lieu séjournèrent huit jours entiers.
Les Vénitiens , sachant la défortune de nos
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gens, furent bien joyeux, mais tant courroucés contre ledit Calbo qui leur avoit donné secours, que, pour les bienfaits que à iceux avoit faits, le voulurent faire pendre, en montrant leur courage noirci de vouloir ingrat; vu que , pour défendre leur querelle et accroître leur bien , étoient illec allés les François. Or, après , chacun donc se mit en voie dedans la mer, pour aller en son pays. Les Vénitiens, à tout leur navire et avec le capitaine Pregent de Bidoulx, ayant quatre galères, par force passèrent la mer de Grèce, et descendirent dedans rile de Sainte-More que tenoient les Turcs; laquelle île est près Modon de cent milles ou environ, et icelle coururent et pillèrent, et assaillirent les places qui étoient dedans, et tellement firent , que, à Taide dudit Pregent , prirent ladite île, et défirent les Turcs qui tenoient le pays. Dont iceux Vénitiens, après ce, voulurent donner audit Pregent vingt galères de Venise et grosse pension , lequel dit qu'il étoit au roi, et que jamais, tant que son service lui seroit à gré , à autre maître n'auroit la foi : ce qui ne plut auxdits Vénitiens ; et voyant que par promesses ne le pouvoient retirer, conçurent haine mortelle contre lui , disant en eux-mêmes que quelque jour le trouveroient au dépourvu ; et sur ce, départirent. Dont lesdits Vénitiens cinglèrent vers Venise, et celui Pregent adressa vers la côte
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de Sicile, puis devers Calabre et en Pouille. Les François tenoient lors le royaume de Naples, le pays de l'Abruzze et partie de la Pouille , dont étoit question entre le roi et le roi d'Espagne ; et à ce moyen, chacun des contendants se fortifioit de vivres et de soldats, et mêmemen t les Espagnols , qui par mer faisoient tirer gens d'armes et vivres vers la Pouille, pour soutenir leur armée qui là étoit. Or, côtoy oit Pregent ladite Pouille avec ses quatre galères, où souventefois rencontra par merle renfort d'Espagne, et souvent le détroussa, et une fois entre autres, que les Espagnols alloient à grand navigage avitailler leur armée : lesquels se rencontrèrent sur mer, et approchèrent si près les uns des autres, que à grands coups d'artillerie se commencèrent à donner, et tellement, que plusieurs d'un et d'autre côté furent morts et blessés, et fut Tarbre d'une des galères du capitaine Pregent mis par terre d'un coup d'artillerie. Toutefois soudainement fut rhabillée ladite galère , et recommencée la charge sur les Espagnols; tellement qu'une de leurs naux fut mise à fond , et donnée la chasse aux autres plus de dix milles en mer : à laquelle chasse deux autres naux pleines de victuailles et harnois furent prises. Et en faisant celui exploit , ainsi que ledit Pregent alloit et venoit par sa galère, pour mettre en ordre son cas, se mit au travers du pied
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un gros clou , de quoi perdit moult de sang, et de moult s'affoiblissoit; mais ce nonobstant, s'en alla avec sa proie , et fit ses galères adresser vers Otrante , terre de Saint-Marc. Et là , pour faire radouber sa galère et se faire panser de sa plaie, se mit à bord, et entra en ladite ville d'Otrante. Le capitaine Gonsales Ferrand , qui étoit en la Fouille , sachant que icelui Pregent tiroit vers Otrante , envoya par mer , après lui, galères, naux et brigantins, pour le cuider là prendre. Mais jà avoit gagné le port. Toutefois le suivirent de si près, et tant approchèrent le port, que ce fut jusques à la vue de ceux de la ville. Et voyant icelui Pregent tant approcher les Espagnols, demanda au gouverneur de la ville pourquoi on laissoit venir si près les Espagnols; et si dedans le port et en la ville d'Otrante, lui et ses galères étoient en bonne sûreté. Lequel gouverneur dit qu'en aussi bonne sûreté étoit que dedans Marseille , et que si lesdits Espagnols approchoient la bouche du port, qu'il les feroit mettre à fond. Et tout ce lui disoit, icelui Vénitien , pour l'amuser et faire prendre; car il avoit intelligence avec lesdits Espagnols. Et ce disant, le navigage d'Espagne approcha de tant, qu'il se mit dedans le port, cuidant illec prendre lesdites galères et tuer le capitaine Pregent. Et ainsi le dévoient faire ; mêmement un des patrons de ses galères, lequel devoir avoir, pour ce
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faire, deux cents ducats de Gonsales Ferrand , ainsi que depuis fut découvert, comme je dirai. Or, étoient les Espagnols dedans ledit port prêts à joindre. Et ce voyant, le capitaine Pregent dit audit gouverneuriuSeigneur, je vous prie que, sous votre sauf-conduit, le roi n'ait dommage, ne moi, déshonneur; je vois bien que ces Espagnols à votre fiance sont entrés dans le port, et que mes galères veulent prendre; pour ce, vous plaise les tenir à sûreté , ou me donner loi de les défendre; ou autrement, si mal en advient , le roi , avec lequel êtes confédérés, vous en pourra de déloyauté accuser, et à toujours reprocher. » A quoi ne fit ledit gouverneur autre réponse, si n'est que audit Pregent défendit, sur sa vie, de ne tirer contre lesdits Espagnols. Et sur ce, voyant ledit Pregent telle trahison, fit à coup mettre son artillerie à terre, et lui-même enfondra ses galères, afin que lesdits Espagnols ne s'en pussent aider; et puis se retira en la ville avec ses gens. Mais ledit gouverneur vénitien fit prendre et saisir toute ladite artillerie, et toutes les bagues dudit Pregent, dont il en avoit, selon le dire des siens , pour plus de vingt mille francs, et entre autres tant de vaisselle d'argent , que dedans sa galère de prore en poupe en étoient tous servis. Et après qu'iceux Vénitiens eurent ainsi tout pris, voulurent tuer icelui Pregent; mais par douces paroles, qui à tel
affaire sont de saison, se garantit, et saillit de la ville, et avec Taide d'un capitaine françois nommé Tacerant , capitaine de Lèche en Fouille, qui lui envoya gens pour le recueillir, se sauva.
Après, celui Pregent sut que l'un des patrons de ses galères le vouloit tuer, et qu'ainsi Tavoit juré et promis aux Espagnols, desquels devoit avoir deux cents ducats : dont mit ledit patron en question , et le fit géhenner; lequel reconnut et confessa la chose vraie ; par quoi eut la tête tranchée, et fut écartelé. Le seigneur de Ravestain tira droit à Naples, et de là à Gênes, dont il étoit gouverneur. Auquel heu de Gênes, par lui-même, et au rapport de plusieurs gentilshommes et autres dignes de foi, lesquels avoient fait ledit voyage, j'ai su depuis toutes les choses que par écrit j'ai ci-dessus rédigées.
Comment |ll)ilippf , arcl)iîruf i'îlutriclje, ctîrame 3mnne ie CaetilU, ar(t)iî»u(l)ed$e ^ m (emttu^ tinrent ^n Jvance ievvoà U roi , ei furent ie là m Côpagnf •
Le roi, comme j'ai dit, étoit venu de Lyon àBlois, dès la fin du mois d'octobre, et là étoit avec la reine et Madame Claude de France,
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leur fille , où exploitoient leur saison en joyeux passe-temps et divers débats. Et là fut le roi à séjour, les mois de novembre, décembre et janvier, et fit tenir ses États et ordonna de ses choses. Pendant lequel temps , Philippe , archiduc d'Autriche , partit de $es pays de Flandre avec l'archiduchesse, dame Jeanne de Castille, sa femme, et grande suite de princes et seigneurs ses sujets, pour aller en Espagne, et arriva à Paris le vingtième jour de novembre, l'an susdit, où fut par les seigneurs de parlement, et de toute la ville, très-honorablement reçu, et somptueusement fêté, comme le roi expressément leur avoit mandé. Et pour le traiter et accompagner, avoit au-devant de lui envoyé Louis, monseigneur de Luxembourg, comte de Ligny, et solennelle compagnie d'autres grands seigneurs de France et gentilshommels de sa maison. Et avec ce, pour lui donner divers passe-temps, lui envoya, de sa fauconnerie, vol pour haute volerie, pour les champs et pour rivières, sacres, gerfaux et faucons, avec chiens, leurres, gants et sonnettes; lesquelles choses lui furent au voir désireuses, au présenter acceptables , à l'essai plaisantes , et à l'exploiter propices. Après qu'il eut pris, de séjour à Paris, ce qu'il lui plut, se mit à chemin pour tirer à Blois, où étoit le roi; et là fut le sixième jour du mois de décembre. A sa venue, lui envoya, le roi, au-devant le légat
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cardinal d'Amboise , le cardinal Ascaigne, Engilbert, monseigneur comte de Nevers; François d'Orléans, comte de Dunois; Louis, sire de la Trimoille; messire Pierre de Rohan , maréchal de Gyé, et grande route de ses gentilshommes, et archers de sa garde et autres , lesquels le conduisirent jusque dedans le château de Blois. Auquel , à l'entrée d'une salle basse, étoit le roi, avec lui la reine, François d'Angoulême , le duc Pierre de Bourbon ; Anne de France, duchesse de Bourbon; la princesse deTarente, Antoine de Lorraine, duc de Calabre, et plusieurs autres grands seigneurs, dames et damoiselles de France. Et étoient autour du roi les gentilshommes et pensionnaires à grand nombre, avec les archers et Allemands de sa garde, tous en bel ordre et bien accoutrés; ce qui plaisoit moult à regarder ; en cet état étoit le roi , attendatit la venue de l'archiduc. Lequel entra dedans la place du château, avec hauts sons de trompettes, clairons, tabourins et huchets, qui avec le roi étoient. Avec ledit archiduc étoient des siens, madame Jeanne de Gastille, fille du roiFerrand, roi d'Espagne, archiduchesse, sa femme; le Digne de Besançon; Frédéric, comte Palatin ; le marquis de Bade , le comte de Nassau , l'évêque de Cambray , le seigneur deBergues, le seigneur de Véran , le seigneur d'ïtsbain , Claude de Pontarlieu, seigneur de Fiagy, Claude de
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Senlis, un nommé Rodrigues , et d'autres grands seigneurs et dames sans nombre. Cent gentilshommes, et cinquante archers avoit de sa garde, moult richement habillés et vêtus. Et ainsi entra dedans le château de Blois, où mit pied à terre , et avec l'archiduchesse sa femme, approcha la salle où étoient le roi et la reine. Et à l'entrée d'icelle , firent au roi et à la reine leur révérence, le genou jusques en terre; et puis saluèrent les autres princes et princesses, comme dévoient. Ce fait , entrèrent en la salle, où furent doucement accueillis, amiablement reçus et triomphalement traités ; et avec tout leur état dedans ledit château logés. Et là séjournèrent l'espace de quinze jours; où cependant furent faits plusieurs combats , joutes et tournois. Là étoit lors Antoine, marquis de Mont ferrât, jeune enfant, qui à' toutes courses avoit la lanre baissée , dont maintes en mit par éclats; et tant fit, que, par ses premiers effets d'armes, montra qu'il tendoit à louable fin. Plusieurs autres joyeux passe-temps et plaisants déduits furent là faits. A la fois le roi menoit l'archiduc à la chasse des grosses bêtes, à la volerie et au jeu de paume , où sou ventefois jouèrent tous deux ensemble. Et là lui fit tous fêtoiements amiables, et privés banquets, tels que, eux deux, plusieurs fois l'un devant l'autre, burent à table et mangèrent ensemble, et sans essai. Tant lui fit le roi familière com-
pagilie, que à toutes heu res é toient ensemble , et d'autres choses que de paroles joyeuses ne tenoient propos. Et alors que ledit archiduc s'en voulut aller, le roi le fit défrayer, lui et tout son train, et le fit conduire par tous les pays de son royaume de France où lui falloit passer; et lui donna puissance de donner grâces, répits, pardons et rémissions, par toutes les villes et places de France où voudroit aller. Et ainsi s'en partit l'archiduc, et tira droit en Espagne, le long du royaume de France, partout moult honorablement reçu, et du roi très-amplement content.
3B)u traité et ûaompUssrntfnt îru mûttafle ic Caîïiôlaô, rai îre jÇonflrie, ci ie maiamomlle ie Jotjr, fille î>u geigneur îre CanîTûle.
En ce temps fut mis en avant le traité de mariage du roi Ladislas , roi de Hongrie , et de madamoiselle Anne de Foix , fille du seigneur de Caudale ; et , pour toucher du fait , pour ce que jusques à ores la chose n'est venue à mon connoître, ici me faut retourner à temps prétérit , pour ensuivre le propos du présent, et dire que le roi avoit envoyé messire Valeran de Saints, son conseiller et chambellan , et maître Macé Toustain , procureur en son grand-conseil, par-deversle roi Ladislas,
roi de Hongrie , en ambassade, pour avoir renforcement d'amitié et jurée confédération. Lesdits ambassadeurs étoient, devant ce, partis, et eux mis en avant pour accomplir leur voyage; et tirèrent droit à Lyon , par le travers du Dauphiné et le long de Savoie, jusques en Ast, et de là à Gênes. Je ne ferai long compte du traitement que les seigneurs du pays delà les monts leur firent, mais dirai seulement les lieux par où ils passèrent ; et , pour commencer, de Gênes tirèrent par montagnes et lieux malaisés jusques au port de l'Espèce, au marquisat de Fossenoves, à Frezan , ville des Florentins ; à Modène en la duché de Ferrare ; à Ferrare , à Padoue , à Venise , où montèrent en mer, et cinglèrent droit à un port nommé Parance , à une île nommée St-Andrieu de Rovigo , à Albe , au port de Seigne , du roi de Hongrie; à Bergue , une ville qui est au comte Angèle et sujette audit roi de Hongrie, et se nomme celui pays Croatie ; à Madrosse , à Lyre en Esclavonie , à Zagrabia , première ville de Hongrie du côté de deçà, à Raconna, à Crissessan, à Camprouze , àZacque, àHélys ou Hélyas, à Somogge,àQuéhis , àPatyend'Albe Régale , où les rois de Hongrie sont couronnés et enterrés ; et là est une chapelle toute tapissée et tendue des armes de France, fondée par un roi de Hongrie nommé Louis , de la maison de France , où tous les jours la messe so-
lennelle est dite , et à grand nombre de chantres magnifiquement célébrée. D'Albe Régale furent à Teton et de là à Bude , où étoit le roi de Hongrie. Je laisse le triomphal recueil et humain traitement faits là auxdits ambassadeurs , et reviens au parfait de leur affaire , tel que très-honorablement furent reçus , tout à point firent leur message , et joyeusement s'en retournèrent , avec lettres autorisées d'amiable union , et charge de traiter le mariage dudit roi de Hongrie et de madamoiselle Germaine de Foix , nièce du roi et fille du comte de Foix ; ou de madamoiselle Anne de Foix , cousine-germaine de la reine et fille du seigneur de Caudale ; et fut envoyé à cet affaire un messager par le roi de Hongrie , pour lui faire véritable rapport ; et étoit celui messager nommé messire Georges de Versepel , du royaume de Bohême , lequel eut du roi la sûreté de confédéré appointement , la vue desdites damoiselles , pourtraitures d'icelles prises sur le vif, et joyeuse dépêche de tout son affaire. Ainsi s'en retourna ledit Versepel, et rapporta au roi de Hongrie ce qu'il avoit fait , dont moult fut joyeux , tant pour l'amitié qu'il avoit avec le roi , que pour la vue de la pourtraiture des susdites damoiselles, lesquelles étoient ornées de beauté tant singulière , que la renommée d'icelles voloit par tous les climats du monde. Que fût-ce , la vue de ses yeux
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pour cet affaire fut souventefois et longuement embesognée; à la fois l'une lui duisoit, et puis s'arrêtoit à l'autre , et, comme celui qui de deux choses de très-excellent prix avoit le choix, étoit en diverses pensées , sans savoir à laquelle se devoit attacher. Toutefois, à la parfin, élut Anne de Foix, fille de Caudale ; et après avoir, sur ce , le bon vouloir du roi et le consentement de partie , transmit en France le comte Stéphane, l'évêque deCérémye et messire Georges de Versepel, ses ambassadeurs , lesquels arrivèrent à Orléans le cinquième jour du mois de décembre, en l'an mil cinq cent un. Le roi leur envoya au-devant Engilbert , monseigneur comte de Ne vers ; messire Jean d'Albret , seigneur d'Orval , et autre grande compagnie d'autres grands seigneurs, qui bien à point les reçurent, et menèrent jusques à Blois, où le roi étoit lors. Très -bien furent venus devers le roi , et traités à triomphe, avec le défrai de toutes leurs mises. Pour traiter et conclure dudit mariage, avec lesdits ambassades furent ordonnés le légat, cardinal d'Amboise ; messire Guy de Rochefort , chancelier de France ; messire Pierre de Rohan , maréchal de France , et messire Valeran de Saints. Tant fut l'œuvre mis avant , que lesdits ambassades eurent ce qu'ils demandèrent, et, la conclusion faite , le comte Stéphane , procureur du roi de Hongrie , épousa ladite Anne de II. g
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Foix, comme procureur susdit. Ce fait, de 1«^ en avant, tint état royal, comme à reine appartient de faire, et, après ce, demeura là avec la reine jusques à la mi-mai ensuivant.
Œomtnf nt le roi fut a paris puur 0^0 aifaixcô , et U Uflat, rûrtinûl VTimbom^ fit là son enixie comme lij^at en avance; eiie la nfarmatian ie^ €tat0.
Le roi ayant dépêché ce que j'ai dit, et tenu ses Etats, pour faire plus, partit de Blois le tiers jour de février, et tira droit à Paris, où fut si bien venu, que les plus grands hautement le reçurent , les moyens doucement Thonorèrent, et les petits humblement lui obéirent.
Le cardinal d'Amboise, légat en France, fit lors entrée à Paris comme légat, et là fut reçu par la cour département et de tout le clergé, tant somptueusement, que ce fut chose moult solennelle.
Le roi voulut là séjourner une partie du mois de février et tout le mois de mars , pour y traiter de ses affaires et icelles mettre en conseil; et aussi pour mettre ordonnée police au gouvernement politique, provision d'équité en la justice, et règle de droiture sur la ré-
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formation de l'Église. Et pour commencer, à la cour de parlement fut premièrement ladite réformation adressée, pour ce que, enicelle, à la commission et écrits des enquêtes , au partage d'icelles, à la réception et distribution des sacs, au plaidoyer des causes, à l'alongement des procès, au dire des rapporteurs et à la sentence des juges, par dons, promesses, faveurs et amis, et autres moyens exquis, se pouvoient faire de grands abus et tromperies. Aussi fut l'échiquier de Rouen interdit pour les immortelles causes et procès infinis qui là se tenoient attachés au croc , et icelui transmué en une chambre de parlement tenue audit lieu de Rouen. Et après fut ladite réformation mise sur l'ordre des mendiants et sur les rehgieux de Saint -Benoît, lesquels, en leur vocation pénitentiale et régulaire profession , par l'octroi de licence de mal faire ou impunité de vie désordonnée, pouvoient tomber en accoutumée dissolution et continuelle irrégularité. Toutefois, au moyen du remède que sur ce mit le légat, cardinal d'Amboise, Tadjutoire de justice fut commun à tous, l'état de religion remis en voie de sainteté , et le bien de la chose publique entretenu en augmentation de mieux.
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Comttunt les Jacobins îre parte furent cï^asm &ir leur rollifle , et les Corîrelierô réformée»
Au collège des Jacobins à Paris étoient lors trois ou quatre cents frères dudit ordre, les uns étudiants et les autres servant à l'église, lesquels ne tenoient toutes les cérémonies de leur religion , mais en habits et conversation sembloient être dissolus. Par quoi le cardinal d'Amboise, légat en France, et commis du Saint -Père le pape sur ladite réformation, pour iceux Jacobins réduire en dû état leur transmit les évêques d'Autun et de Castellamare, très-bien lettrés, et plusieurs autres gens d'Église et seigneurs séculiers , avec les lettres réformatoires du pape et censure d'icelles, lesquelles leur furent par lesdits évêques présentées et lues, et à eux déclarés les statuts, vœux , silences et cérémonies de leur religion , et fait commandement exprès , de par notre Saint-Père le pape , sur peine d'excommunié , de vivre dorénavant selon la règle et forme de leur ordre, et avec ce, de non plus sortir hors de leurdit collège, si n'est pour aller mendier leur vie et vêture, ou pour servir aux affaires nécessaires d'eux et de leur couvent, et en somme, toutes les choses, en quoi parla règle
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de leur ordre étoient tenus et obligés de tenir, iceux Jacobins admonestèrent. Lesquels firent sur ce réponse qu'ils étoient écoliers et de divers pays , et de plusieurs collèges là envoyés par leurs gardiens et maîtres de l'ordre , pour étudier et apprendre science, dont leur étoît requis, pour ce faire, sortir souvent de leur couvent et aller aux lectures des docteurs par divers collèges, et soi trouver aux disputes de la Sorbonne, et quelquefois sortir de la ville pour prendre vie récréative et éveiller les esprits; et aussi, que tenir vie austère et continuellement étudier, étoient ensemble choses incompatibles et contraires , voire impossibles à soutenir, et que autre réformation ne leur falloit pour l'heure, ne n'étoient délibérés d'en avoir, ne de vivre autrement qu'ils avoient appris et accoutumé. Plusieurs autres choses alléguèrent, que je laisse; et tout ce fait, lesdits réformateurs s'en retournèrent devers le légat, et de tout ce l'avertirent. Dont oyant le rapport de la contradiction d'iceux Jacobins , leur envoya le lendemain faire derechef sommation, comme devant, avec la main armée séculière, pour, en cas de refus, les mettre hors dudit collège et chasser de la ville comme rebelles au roi et désobéissants à l'Église. Lesquels Jacobins de nouveau refusèrent la réformation, et contre les gens du roi se voulurent dedans leurdit collège fortifier et mettre en
défense , avec plusieurs écoliers de la ville qui là étoient venus à grand effort, et armés sous leurs robes longues. Toutefois , par subtils movens furent iceux Jacobins tirés hors et chassés de la ville de Paris. Mais tantôt après ce, rentrèrent par un autre côté , et, avec plus de douze cents écoliers en armes, furent devant leur collège, voulant icelui rompre, et entrer dedans ; et là firent de grands excès et battirent leur gardien qui là se trouva. Grand murmure et scandale fut pour cet affaire lors à Paris. Toutefois, autre chose n'en fut, mais vidèrent la ville ; et ainsi s'en allèrent les pauvres Jacobins, vagabonds et dispers.
Un Cordelier, nommé frère Olivier Maillard, de rObservance, étoit lors à Paris dedans le collège des Cordeliers , pour iceux réformer , lequel avoit avec lui cinquante autres Cordeliers de son ordre, voulant iceux colloquer et mettre dedans, pour réduire les autres à l'Observance. Or, en advint ce qui s'ensuit. Le cardinal d'Amboise, légat susdit, transmit audit collège de Saint-François les susdits évêques d'Autun et deCastellamare, pour persister en l'exécution réformatoire et remettre les Cordeliersen l'étatdeleur perfection; lesquels, sachant la venue desdits réformateurs, descendirent le corps de notre Seigneur et le mirent sur le grand autel ; et là, tous ensemble dedans le chœur de leur église et autour dudit
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autel, commencèrent à chanter : Domine, non secundum peccata nostra facias nabis. Et ainsi que lesdits évêques entrèrent au chœur, lesdits Cordeliers disoient un verset , tous à genoux, où il y a Jdjma nos, Deus , salutans noster. Et ainsi furent là long-temps à chanter hymnes, laudes et cantiques, et tant qu'il ennuya à ceux qui à eux vouloient parler; dont leur firent signe qu'ils cessassent, ce qu'ils ne firent. Mais sitôt qu'ils avoient achevé l'un , ils commençoient l'autre : dont leur fut fait commandement, de par le roi, de cesser et faire silence ; lesquels , pour ce , ne se turent , ne finirent leur chant , qui dura plus de quatre heures , et tant que lesdits évêques s'en retournèrent devers le légat, auquel racontèrent les choses susdites. Parquoi, pour mettre fin à la chose , messire Jacques de Toute ville , prévôt de Paris , et messire Jean de Poitiers, seigneur de Clérieu et gouverneur de Paris, avec cent archers de la garde du roi et les sergents de la ville, furent transmis audit collée , avec ceux qui avoient la charge de ladite réformation. Et fut dit que, si lesdits Cordehers ne vouloient obéir au mandement papal et au commandement du roi , qu'ils seroient chassés comme avoient été les Jacobins. Et ainsi le jour ensuivant, qui fut le vingt -deuxième jour de mars, furent les susdits au collège des Cordeliers , et pour de plus solenniser la chose , l'é-
véque d'Autuii mena avec lui maître Pierre Bonnin , procureur-général du roi au grandconseil, pour assister et demander raison. Et ainsi tous ensemble furent audit collège, où trouvèrent les Cordeliers dedans l'église comme à l'autre fois, et là voulurent continuer leurs chants , comme avoient jà fait. Dont leur fut fait commandement exprès, de par le roi , de cesser et imposer silence ; lesquels enfin donnèrent audience aux gens du roi, et s'accoisèrent. Ce fait, Févêque d'Autun leur fit ostension et lecture des lettres et mandement du pape, et commandement de la puissance apostolique, et sur peine d'encourir les fulminations d'icelle , d'obéir à ladite réformation à eux transmise, et de là en avant ne manier, par eux ne par personne interposée, or, ne argent; ne maison, ne lieu, ne chose à eux commune ou particulière approprier, et de vivre selon la manière de la perfection de leur état , qui est l'acte de pauvreté volontaire, et l'union d'ardente charité, et de tenir et observer totalement la règle de leur ordre et profession selon les traditions de leur père saint François, et ainsi qu'expressément par les chapitres du droit canon leur est enjoint et commandé. Sur quoi firent iceux Cordeliers réponse, que sans manier argent ne pourroient suivre les études, ne profiter en savoir; et sur ce, alléguèrent aucunes dispenses, ef privilèges aposto-
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liques. Toutefois, ce nonobstant, se voulurent soumettre à la réformation d'aucuns bons religieux de leur ordre, pourvu que de leur affaire ne se mêlassent les Cordeliers de l'Observance , lesquels , comme ils disoient , étoient postérieurs en leur ordre , et différents au vœu de leur bulle : et ainsi défendirent iceux Cordeliers leur querelle, en montrant titres, règles, autorités, raisons et exemples, et firent apporter en leur chapitre les décrétales et clémentines, dispenses et privilèges, et tous les droits dont aider ils se purent. Et faut dire , que rien ne demeuroit en reste; car, en la congrégation d'iceux Cordeliers étoient plusieurs grands docteurs et licenciés en tous droits. Toutefois , en voyant l'évêque d'Autun , commissaire sur ladite réformation, le dire d'iceux, et que sur ce débattoient, appela maître Pierre Bonnin, procureur du roi, auquel dit que à la main séculière requît qu'iceux Cordeliers fussent mis hors, et chassés comme rebelles et désobéissants. Et voyant ces pauvres frères le pourchas de l'apprêt de leur extermination, et que par force on leur vouloit faire vider leur maison, les aucuns d'eux se prirent à pleurer et douloir tant piteusement, que là n'y eut homme à qui le cœur n'amollît de compassion : les autres dépouillèrent leurs habits, disant que plutôt renonceroient à leur ordre, et vivroient en apostasie , que d'être soumis aux
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observantins ; et les autres , comme mats et confus ne surent que dire, si n'est que, s'ils eussent su que à tant étroite règle eussent été obligés , de corde nouée jà n'eussent fait ceinture.
En ce faisant, là survint un Cordelier nommé frère Mathieu Bellon, confesseur et aumônier d'Engilbert, monseigneur comte de Nevers, lequel , en la présence de tout le consistoire , eut grosses et rudes paroles avec frère Olivier Maillard, lui disant que là n'étoit son repaire, et que bientôt à son déshonneur en sortiroit. Or advint que, ce nonobstant, lesdits Cordeliers se voulurent humilier de plus, et eux soumettre au châtiment de la discipline de quelques autres de leur ordre , que le légat leur voudroit bailler. A quoi ne se voulurent arrêter les commissaires de la réformation , mais voulurent suader et contraindre le procureur du roi de requérir Taide séculière pour chasser iceux Cordeliers. Dont pour ce ne se hâta le procureur du roi, voyant l'offre de raison que iceux Cordeliers faisoient , et la manière de la procédure et exécution réformatoire que contre iceux voyoit faire ; telle qu'on leur vouloit user de discipline sans miséricorde , ce qui est un fléau de justice tant sévère, que, si Tune sans l'autre est tenue, maintes choses anéantit et détruit. Pour suivre proies, les réformateur^ pressoient ledit procu-
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reur du roi de faire mettre la main à ces pauvres frères, lequel ne s'émouvoit de rien, et voyant Tévêque d'Autun que autre chose ne vouloit dire, lui demanda tout haut qu'il étoit là venu faire, et qu'il requéroit? Auquel fit réponse, en soi riant, que sur ce autre chose ne sauroit que demander s'il ne requéroit baptême ; et autre chose ne lui dit. Après tout fut avisé, vu qu'à la raison se rangeoient lesdits Cordeliers, que aucuns d'eux iroient parler au légat, et que de tout le différend de ladite réformation concluroit comme celui qui de ce faire avoit pouvoir amplement autorisé. A chef de ce propos, chacun se mit au retour, et furent pour cet affaire quatre Cordeliers docteurs parler au légat; lequel, ouï leur dire, ordonna six Cordeliers du collège d'Amboise, six de Blois, six de Bourges et six d'Autun, pour iceux réformer et gouverner, et aussi leur bailla frère Jacques Dautry, du collège de Blois, pour être leur gardien. En cette manière fut procédé en l'exécution réformatoire; et ce fait, frère Olivier Maillard, avec ses Cordeliers , fut honteusement mis hors dudit collège et hué d'un chacun. Par toute la ville de Paris étoit bruit de cette chose, dont les uns l'approuvoient, les autres non; tant alla le cas en avant, que jusque devant le roi en fut question telle , que entre le légat et le comte de
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Nevers paroles injurieuses se murent, mais le roi rapaisa tout.
En Texécution de réformation fut persévéré continuellement; si que, après que lesdits mendiants furent réduits en dû état, la commission pour réformer les religieux de l'ordre de Saint-Benoît fut baillée à deux religieux de l'ordre de Cluny , nommés frère Jean Rolin et Philippe Bourgoing, lesquels adressèrent premièrement leur commission aux religieux de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, hors et près des murs de la ville de Paris. Et eux doutant que les religieux de ladite abbaye de Saint-Germain ne se voulussent soumettre à réformation , et que par quelque effort ou défense se missent en devoir, contre leur pouvoir, de répugner, prirent grand nombre de sergents et autres gens armés, et ainsi dedans ledit monastère s'en allèrent, et là, sans monition ne citation faire auxdits religieux, mirent trois d'iceux dehors le susdit monastère; et là firent plusieurs excès, ainsi que par la teneur d'une arrestation sur ce baillée appert. Desquelles choses lesdits religieux appelèrent en cour de Rome , devant le roi et en la cour de parlement, et formèrent leur seconde appellation sur ce, en la manière qui s'ensuit : ce que de mot à mot j'ai de latin en français translaté.
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B'utif eeconîre app^ Uati0n faite en conv ie Rome par aucuns ies reltgieujr ic Saint-^èermainie6-|)ré6 , près |Jari0 , contre frère 3ean HoUn et J)l)iUppe flaurgainfl , tommmaives mv la réCarmation ie Votive îre Ôaint-flenoît , rontenant laîrite appellatian les mots qui s'ensuiaent,
« Ceux qui macliiner veulent quelque grand forfait ont de coutume , en tant qu'ils peuvent, de couvrir la macule de leur vicieuse coulpe sous le tapisde sainte probité; à celle fin que, lorsque, sous l'ombre de telle fausse feintise , le titre de sainteté et la faveur du peuple ils auront acquis, puissent plutôt à leur intention parvenir, et, contre ceux qui leur veulent résister, leur crudélitéplusfacilementexercer: desquelles choses grandementpeutêtrela chose publique intéressée; car, supposé que toute manière d'injustice et d'oppression soit dommageuse et mortifère, toutefois celle qui, sous forme de religion et sainteté, est perpétrée, est très que plus mortelle et damnable , vu que l'atteinte de sa plaie à peine se peut éviter, et , comme le venin mortifère , premier elle occit que d'être aperçue. Sur ce dit Jésus-Christ , en l'Évangile : « Gardez-vous de ceux qui viennent à vous en vêtements de douces brebis ; car au dedans sont
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loups ravissants. »Ceux feints prophètes et faux réformateurs démontrons , qui , sous ombre de sainteté , simulent donner conseil salutaire à ceux que par fallace traitent et inhumainement oppriment, détranchent et dérompent; mais à certes, par cauteleuse astuce, font leur menée , afin que de plusieurs soient loués. Certes, comme dit Diodorus, les fraudes simulatoires des hypocrites déçoivent plusieurs et les divertissent du droit chemin de vraie justice, contre lesquels à toute puissance est à obvier, afin que si grand méchef plus ne sèment, et que plus grief de jour en autre ne se fasse ; mais toutefois , vu que , àTencontre de ceux et de tous autres qui grief ou extorsion voudroient à aucuns faire , maints aides de droit soient ordonnés, clairement est connu que le singulier remède d'appellation et provocation est juridiquement, sur ce, trouvé, par lequel les grevés et opprimés sont relevés et mis sus. Afin donc que les choses qui par les susdits , sous la feintise de justice ou ombre de sainteté , indûment se pourroient faire ou sont faites , soient amplement corrigées et réformées en mieux , il est ainsi , que nous , frère Jean Lomme, chantre; Guillaume Guerry, infirmier, et Pierre Gringet , religieux profès du monastère deSaint-Germain-des-Prés, de Tordre de Saint-Benoît , près les murs de Paris , sous la simulation de quelque nouvelle équité,
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laquelle se nomme réformation , nous susdits , grevés et opprimés , voire jusques à Textrême misère réduits, à l'aide de triste appellation venons à refuge ; parquoi , de courage et de pensée de provoquer et appeler de frères Philippe Bourgoing et Jean Rolin , certains religieux du monastère de Cluny, lesquels, au moyen de ladite réformation , de grièves extorsions , d'insupportables charges et d'excès non ouïs nous ont persécutés, et à toute heure se préforcent de ce faire, disons et proposons, et, si métier est , incontinent nous nous offrons de prouver les choses qui ensuivent ; protestant que si dolentement disons toutes nos choses, toutefois rien de vitupère , ne à cause d'injure proposons ; mais pour, cette fois seulement , vouloir notre droit éclaircir. A ce moyen, baillons ce qui s'ensuit : Et premièrement, que notredit monastère de Saint- Germain, duquel nous sommes religieux, fut jadis par les rois de France somptueusement construit et amplement doté , et aussi par le Saint-Siège apostolique , de libertés , privilèges et exemptions hautement décoré ; et tellement , que nul inférieur ordinaire , de quelque grande autorité qu'il soit , notre abbé seulement excepté , puisse contre nous , ou autres religieux de notredit monastère, aucune juridiction exercer, et en tant que légat à latere, dedans ledit monastère et sur les religieux d'icelui , ne peut
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de droit puissance acquérir, ne user d'autorité judiciaire, si n'est que par le Saint-Siège apostolique la chose lui fût, par exprès, commise ou spécialement commandée ; ainsi que de toutes ces choses , par privilèges très-authentiques des évêques souverains baillés, plus clair que lumière, apparoît. Derechef, que jà long-temps a et maintes années sont, que dedans ledit monastère, Thabit de religion avons pris, et après avoir la charge de ladite religion supporté et approuvé entre les mains de notre supérieur, selon la règle de Saint-Benoît, notre profession observé et gardé avons, et, selon le possible de notre fragilité, louablement vécu ; et tellement , que les aucuns de nous aux offices cloîtriers avons été promus, et pourvus d'iceux, et d'autres bénéfices ecclésiastiques institués ; lesquels avons tellement administrés, que, en ce faisant, n'avons été notés ou atteints de reproche de déshonneur ou de négligence. Lesquelles choses attendu , nul consciencieux nous pourroit juger devoir être chassés de notre monastère , ni être déboutés de notre couvent et compagnie de nos frères , ou de nos bénéfices et oflices spoliés , et iceux à autres moines de divers ordres devoir être assignés.
«Néanmoins, depuis peu de jours en ça, ledit frère Jean Rolin , homme étranger et totalement de Tobservance régulaire inexpert,
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lequel, jaçoit ce que en discipline monacale ne peut être exercité , pour ce que peu devant étoit séculier, toutefois se ose réformateur de l'Observance régulière faire appeler. Et aussi frère Philippe Bourgoing , homme noté de vice, ambitieux, et supériorité appétant; lequel par simulation d'équité, lorsqu'il vaque à la réformation , au fait divin n'entend, mais pour la seule sienne cause met les mains à l'œuvre : car il prépare et garnit pour lui sa voie pour entrer en la dignité abbatiale dudit monastère. Iceux donc Rolin et Bourgoing, rehgieux du monastère de Cluny, au-devant de la voie de notre salut , rets et embûches voulant préparer, donc quelque jour, avec grosse cohorte d'hommes armés , jaçoit ce que à eux nul se mît en effort de résister, ledit monastère de Saint- Germain approchèrent et en manière hostile , avec grande impétuosité et clameur tumultuaire, dedans entrèrent, et lesdits séculiers et hommes armés, au cloître et église, et autres lieux dudit monastère, font entrer , contre toute ordonnance de droit et l'honnêteté de la règle bénédictine. Et là, sans citation, ne monition quelconque ou ordre de droit gardé , et omise toute forme, laquelle les droits communs et les statuts de la règle en la correction des religieux commandent être tenue, nous susdits humbles, prêts, délibérés , et offrant de tous points obéir à leur
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commandement, parforceetmisérablementdéchassent, et mettent hors soudainement de not redit monastère; eten lieu de nous, autres moines de l'ordre de Cluny mettent et introduisent en notre couvert, et de la compagnie de nos frères nous séparent ; et sans être appelés ne ouïs , de nos offices et bénéfices nous dépouillent , et iceux auxdits religieux de Cluny induement et follement assignent ; de tout aide et secours nous destituent, et le retour à notre monastère cruellement nous dénient et nous défendent ; combien, que très-humblement et avec larn>es aient par nous été priés de ce faire. Et finalement , pauvres et nus , sans cause légitime nous envoient en exil et mettent en voie d'apostasie, en attribuant à vice de crudélité, litre de réformation. Et après nous avoir ainsi déjetés, dépouillés et en extrême pauvreté réduits , lesdits Rolin et Bourgoing environnent et encherchent dans ledit monastère, dedans lequel aux infirmeries dudit lieu trouvèrent un pauvre religieux nommé Machi , grièvement malade. Lequel , combien que plusieurs jours eût été de mal atteint, toutefois espérance de santé étoit en lui; auquel, par ordonnance de son prélat et de l'infirmier , avoient été baillés gardes, et ordonnés serviteurs, pour lui administrer ce que pour le salut de son âme et profit de sa santé lui étoit nécessaire. Mais ledit Bourgoing, tout à coup et
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sans pitié, défend auxdits ministres et valets de plus non entrer en ladite infirmerie, et ne servir audit religieux malade ; supposé que les médecins aflîrmassent que ledit religieux malade , sans laide desdits serviteurs , étoit en danger de mort; toutefois, ledit Bourgoing répond que de ce ne lui chaut, en disait : « J'aime mieux que ce mauvais homme Machi, contraire à ma réformation , meure , que plus vive ! » Dont advint au moyen de ce, et par le défaut des custodes et des serviteurs, et de l'administration des choses nécessaires, que ce pauvre religieux piteusement mourut. 0 crudélité inhumaine en homme religieux! et vice trop répugnant au titre de perfection régulaire, qui , en lieu de charitable amour, use d'inimitié odieuse ! Après donc cesdites choses , iceux Bourgoing et Rolin muent et ajtèrent toutes les anciennes coutumes et cérémonies dudit monastère, et diminuent, et l'office ecclésiastique accoutunaé et ordonné par les fondateurs dudit lieu , amoindrissent de plus de moitié ; et par frauduleuses suasions et douces paroles attirent à eux aucuns jeunes religieux dudit monastère, afin qu'ils leur consentent, et obéissent à leurs nouvelletés; et ordonnent et appointent dès ce jour, que du tout soyons exclus et chassés, et que en l'élection de futur abbé n'ayons voix. Ambition décrète peut-être ce, car à ce moyen et à fin que, si à notre prélat, de
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vieillesse j à débîlîté , advient à mourir, ils puissent sans contradiction à eux acquérir ledit monastère , ce qu'ils espèrent et attendent de tous points. Plusieurs autres choses incroyables et non ouïes, follement, iniquement, et contre nous et notredit monastère, cruellement présumentets'efforcentde faire : lesquelles choses réellement attendues au grief et dommage de nous et de tous nos frères, et au préjudice de notredit monastère ( qui en cette cité de Paris est clair et notoire) , il n'est nul qui clairement ne voie et entende que , contre les droits de justice, terme d'équité et forme de discipline régulaire, nous avons été outrément opprimés, endommagés à la rigueur, et intolérablement
grevés. »
Plusieurs autres causes plaintives et droits approuvés de leur règle, contre les extorsions à eux faites, alléguèrent iceux religieux appelants; disant, entre autres choses, que tous les droits proclament et disent que , à procéder contre aucun que premier ne soit appelé, et que, en cause non ouïe, nul condamné devoir être ; et que la raison d'équité ne doit souffrir, ne aussi par l'institution de la règle monacale n'est ordonné, que en l'extrême correction régulière soit procédé que monitiou ne soit précédente. En outre proposèrent iceux rehgieux que, selon les vrais statuts de la règle de saint Benoît , en l'exercition de discipline et obser-
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vance de correction expulsive à tenir et garder contre quelqu'un, sont sept degrés : le premier, secrète monilion ; le second , correction publique; le tiers , simple ou moindre excommunication; le quatrième, affliction déjeune; le cinquième, flagellation, s'il l'a méritée, et si soutenir la peut; le sixième, oraison et prière à Dieu pour lui; le septième, l'expulsion du monastère, pourvu que d'incorrigibilité soit atteint, et en ce propos obstiné; et aussi que, sans grand scandale, en autre monastère recevoir ne se puisse. Lesquels degrés si par ordre en correction régulière ne sont dûment gardés, mais en ce aucunement excédés, discipline régulaire ne se peut dire, mais mieux appeler vengeance et tyrannie. Notoire chose est que Bourgoing et Rolin n'ont aucunement gardé ledit ordre, vu que à l'expulsion ont commencé , ce qui est à eux écorcher l'anguille par la queue. Dont est plus clair que lumière, que ce qu'ils ont fait ne mérite nom de correction, mais de folie et crudélité. Maintes autres raisons écrites en droit déclarèrent iceux religieux; lesquels desdits griefs, maux et extorsions , pour eux et tous leurs adhérens , appelèrent au Saint-Siège apostolique, devant le Saint-Père, Alexandre sixième, chef de toute l'Église militante, et devant le trèschrétien roi Louis douzième , fondateur dudit monastère, et protecteur de la liberté ecclé-
siastique , et en sa suprême cour de parlement à Paris, en laquelle les rais de justice reluisent clairement. De ce propos ne veux plus ma chronique élargir, supposé que plusieurs autres bonnes choses soient en la teneur dudit appel énarrées. Quoi que ce soit, lesdits religieux firent leur dite appellation, et icelle relevèrent en forme de droit, et plaidoyèrent leur cas, tellement qu'ils furent réintégrés en leurs offices et bénéfices, et ledit monastère dûment réformé.
Durant le cours de ce temps , les doyen et chapitre de l'église de Notre-Dame de Paris firent une autre appellation contre l'imposition décimale, par laquelle clairement déclarèrent comment, par la détermination et ordonnance de tout le général conseil de l'Église, auquel toute la vérité catholique florit, la décime doit être imposée. Et défendirent iceux chanôiïies leur appel , sans vouloir payer ladite décime, laquelle fut levée, et ailleurs par tout le royaume de France levée et payée.
Le roi étoit lors à Paris, qui de jour en jour sur les affaires de son royaume, et pour le bien de la chose publique, mettoit diverses opinions en conseil, et lui-même toujours présent, pour conclure sur tous différends selon son vouloir et l'avis de ses conseillers ; et ainsi exploité par long-temps, eut délibéré propos dfe s'en îtller au mois de mai ensuivant, de là
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les monts, pour certains affaires, et nécessaires choses, pour le mieux desquelles étoit sa présence requise. Ainsi séjourna le roi dedans sa noble cité de Paris jusques après la fête de Pâques; et à tant, avec la révolution du cours de l'an mil cinq cent un , qui là finit, la description des gestes de France je mets à chef , et clos l'issue de la chronique de l'an susdit..
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