‹ Chroniques [microforme]Chapitre 13 sur 83 · LD · texte numérisé non relu

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clame tous les jours contre elle et on la suit aveuglément, passionnément ; moi, célibataire, je m'en lave les mains.

Savez-vous que les habitants commencent à en avoir asscz des dons célestes ? [ls demandaient à genoux des pluies, et Dieu leur a envoyé le déluge. La terre est comme un marais, de sorte que les habitants sont épouvantés de leur bonheur, et, comme il n’y a pas encore de traité de réciprocité, ils ne savent ce qu'ils feront de tous leurs trésors cet automne, Nc faisons pas de politique,

Puisque je suis sur la côte nord qui mène droit aux glaces éternelles, il faut que je vous rapporte quelque peu de mes impressions de voyage.

Dans les campagnes primitives du Canada, l’on est friand du merveilleux. La superstition y est aussi florissante qu’il y a cent ans, et qu’elle l’est encorc dans certaines parties des Pyrénées ou de la Basse-Bretagne. Il y a là quantité de goules, de sorciers à l'œil louche, de diables galopant dans les fossés ou entrant dans les maisons sous la forme de. chats noirs, de serpents magiques traversant les chemins la nuit, de méches de crin jetant des sorts......et toujours deux individus qui ont vu ces prodiges et qui se prêtent mainforte dans leur narration.

L'un renchérit sur les fraycurs de l’autre et apporte au récit le poids de ses propres terreurs. Les anciens surtout connaissent des espèces innombrables de lutins ; ils causent avec eus, ils ont vu au moins une fois le diable courir le long des clôtures et s'arrêter devant certaines maisons dans des postures rien moins que.....surnaturelles..…. pour les ensorceler peut-être, “ Pourquoi, dis-je à l'un des bons habitants qui me racontaient tous ces prodiges, pourquoi vous

laissez-vous aller à toutes ces imaginations ?— Mais je crois que vous êtes un apostat, me répondit-il; notre curé qui a encore chassé le diable, il y a deux mois, chez la fille à Martin quise faisait battre par lui tous les soirs à sept heures!” Je ne tro vai rien à répondre, et j'admirai la douce innocence de ces campagnes que le diable a choisies pour venir prendre de l'exercice.

On comprend que la superstition puisse établir son empire au sein de cette nature profonde, mystérieuse, terrifiante, pleine de l’inconnu et de l'infini, qui pèse sur l’imagination et augmente encore la faiblesse humaine.

Les immenses amphithéâtres des Laurentides, qui s'échelonnent à perte de vue dans un lointain insaisissable, ont quelque chose de formidable qui surprend le regard même le plus intrépide. Souvent on ne peut en distinguer les cîmes confondues avec Iles vapeurs de l'air; elles grandissent sans cesse ct semblent sortir les unes des autres jusqu'à ce qu'elles se plongent dans l’immensité. Derrière l’une d'elles, hérissée comme un géant en fureur, entremêlée de pics nus et désolés comme si la foudre y avait promené ses ravages, se trouve un lac que deux hommes seuls ont visité, L'un de ces hommes, vieillard octogénaire, me raconta le voyage qu'il y fit il y a trente ans.

“ Dans ce temps là, me dit-il, les townships n'étaient pas encore établis ; il n’y avait que les montagnes, la forêt et la nuit à deux milles des paroisses, Il me prit envie d'aller faire la pêche dans les lacs que je découvrirais à l’intérieur. Arrivé au bas de la montagne dont je vous parle, j’hésitai ; elle me faisait peur. Roide, sillonnée de précipices, chargée lourdement jusqu'à son sommet d'énormes rochers qui se penchaient comme pour m'engloutir, elle me causa un te}

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saisissement que je restai plusieurs heures à la cntempler, oubliant ce que j'étais venu faire, et le temps qui s’écoulait, ct les ombres qui commençaient à s’épaissir tout autour de moi.

Enfin je me décidai à la gravir, et, m’attachant aux ronces, aux branchages, aux saillics des rocs, j'avançai haletant, lorsque toutà-coup j'aperçus une crevasse large d'environ un pied, droite, profonde, et s’élevant avec la montagne; j'en suivis les bords, et à mesure que j'avançais, la crevasse s’élargissait et je voyais plus clairement dans son gouffre. J’arrivai à un point où elle avait six picds de largeur; je pus voir jusqu'à une profondeur de quarante pieds environ; plus bas c'était l’abîme, les ténèbres. Le vertige faisait tourner ma tête et me sollicitait à me jeter dans ce tombeau sans fond; je me cramponnai à une branche ct je détournai les yeux. C'en était assez ; je m’enfuis de ce gouffre plein d’un attrait horrible et je continuai ma route jusqu’à ce que, rendu sur le penchant opposé, je retrouvai la même crevasse, suivant la même ligne, muis se rétrécissant à mesure que j’approchais du pied de la montagne. Je crois que cette crevasse est l'effet d’un tremblement de terre, comme il y en a souvent dans nos montagnes, mais qui ont rarement d'aussi terribles effets, ”

Je ne sais si le vicillard avait raison ; mais l'envie ne me prit nullement de le vérifier; j'ai une sainte horreur des montagnes qui s’entr'ouvrent. Du reste, tout porte à croire qu’il disait vrai. A chaque pas qu'on fait au milieu de cette nature tourmentée, informe, gigantesque, on s’attend à quelque cataclysme soudain. Certes, cette triple chaîne des Laurentides qui part du fleuve ct se prolonge à une distance de trente licucs, en se grossissant toujours, jus-

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qu’à ce qu’on ne distingue plus à l'horizon si ce sont leurs têtes touffues qui se mêlent, o1 d'épais nuages qni se groupent dans l’espace, est un spectacle unique! Mais en revanche, de longs et fertiles plateaux où se déversent les eaux des montagnes, s'étendent au loin comme pour attester que la terre est bien l’empire de l'homme, et qu'il n’est sorte de nature sauvage où il ne puisse trouver encore le bien-être ou du moins ce qui lui ressemble.

10 aAouT 1871.

Avant-hier, j'étais à la Rivière-du-Loup, hier dans le Sagnenay ; j'ai passé la nuit à Cacouna, aujourd'hui je vous écris de Kamouraska. Quel voyageur! Comme le fils de l’homme, je n'ai pas une pierre où reposer ma tête; heureusement que j'ai perdu le sommeil. Je l'ai vu enfin, je J'ai vu, ce fameux Saguenay dont on parle tant! il n’y a rien de si beau ct de si bête, Voir le Saguenay, et puis... vivre |

Quelle lugubre promenade! Être pendant six heures entre deux chaînes de montagnes qui vous étouffent, qui vous regardent toujours avec la même figure, je ne vois là rien qui prête à l'enthousiasme, Aussi, quand on y est allé une fois, on n'y retourne plus; le dégoût succède aux transports, comme dans l'amour. Quel ennui dans cette solitude étroite et sublime ! Sur vingt-deux lieues de parcours, pas un être animé, Mais c'est grand tout de même;

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il y a toujours quelque chose de grand dans la nature laissée à clle seule, surtout quand cette nature est virile, vigoureuse ct hardie dans sa nudité. Les montagnes qui bordent le Saguenay ont quelque chose d'implacable qui repousserait la main de l’homme comme une profanation : aussi sont-elles restées vicrges, tout en portant le poids d’innombrables regards jetés sur celles tous les ans par les touristes avides.

On va au Saguenay de deux manières : par le Clyde qui ne fait guère que le commerce local entre Chicoutimi et Québec, ct pur les bateaux de la compagnie Zuland Navigation au nombre de deux, l'Union et le Mugnet ; ce sont ces derniers que les promeneurs choisissent de préférence. Je ne dirai rien du C{yde parce que je ne le connais que pour l'avoir vu: mais certes, s’il est une ligne de bateaux où l’on soit traité dignement, où les officiers du bord soient d'une politesse et d'une obligeance exquises, c’est bien celle de l’'Znland Navigation. Cette compagnie, du reste, est très vaste. Outre les deux bateaux qui font le voyage du Saguenay quatre fois par semaine, elle en a encore neuf autres qui font le service tous les jours de Montréal aux extrémités de la province d'Ontario. Il n’y a qu'un défaut à bord de l'Union et du Mugnet, c'est qu'on y mange trop. Je suis devenu énorme en moins de deux jours : les waiters pourtant ne sont pas très-adroits ni très vifs; ils ont l'air idiot, mais ils finissent toujours par apporter ce qu’on leur demande : c’est le principal quand rien ne presse.

Vous laissez Québec à 74 heures du matin; à une heure vous êtes à la Malbaie, à 5 heures à la Rivière-du-Loup, et à 74 heures vous atteignez Tadoussac, à l'embouchure du Saguenay, Vous y êtes sans vous en apercevoir; quel étrange, capricieux et pittoresque petit Tadoussac! C'est

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une miniature dans un cadre colossal; tout y est imprévu. Vous ne voyez d’abord rien qn’un petit quai bâti entre deux caps qui baignent leurs pieds avec grâce dans l’eau tranquille d’une crique grande comme une soucoupe. Du quai s'élève une colline que vous montez, et alors, subitement, se révèle le village placé, on ne sait comment, au milieu d’un fouilli de caps, de ravins, de petites baies qui ort l'air de vous sourire avec bonhomie. Tout y est calme et doux, et l’on sent comme une espèce de repos se glisser dans l'esprit et le cœur.

Il n’y a pas plus de trente à quarante maisons dans ce village qui n’est plus celui des gens de l'endroit mais des étrangers qui y ont bâti leurs cottages. Cela a quinze arpents de longueur tout au plus sur une ligne droite. En tournant le chemin, vous arrivez, après quelques pas à peine, au grand hôtel qui s'étale gloricusement au-dessus d’une baie d’un contour harmonieux ct irréprochable, Pas de plus bel endroit pourles bains ; une rive discrète, un sable fin, une eau pure, mais glaciale,

L'onde est trompeuse comme la femme ; c’est pour cela qu’elle attire. Séduit par la limpidité attrayante de ces flots qui venaient mourir si amoureusement sur le sable, et brûlant de me reposer de deux jours de voyage fatigant, je me déshabillai à la hâte et me précipitai comme je l'aurais fait dans un bain public de Montréal, Juste ciel! Dieux vengeurs ! Je revins À la surface de l'eau comme un homme qui a le tétanos, le corps en deux, les pieds dans les oreilles. Et quelle tête ! comme l’échine d’un porc-épic. J'étais tout horripilé ; l'estomac me rentrait dans le dos et les muscles de mon visage dansaient la gigue. Une, deux; je me dilatai et je poussai des bras pour regagner la rive;

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mais j'avais une vingtaine de crampes dans les jambes, O ma patrie! quel danger tu courus ce jour-là! Pourtant, par un violent effort et me secouant comme un chêne sous l'orage, je parvins à terre. IL était temps. ‘ Montaine, je ne boirai plus de ton eau” ce qui veut dire : ‘ Baie de Tadoussac, tu ne me repinceras plus. ‘?

J'arrivai à l'hôtel d’un trait, j'étais furieux ; il y avait foule dans le vestibule, et partout, dans les galeries, sur le balcon, des femmes ravissantes qui me riaient au nez, Ces femmes étaient des américaines, je leur pardonne; il ne faut rien faire pour empêcher l'annexion.

L'hôtel de Tadoussac est un des plus beaux, des mieux construits, des plus frais et des plus agréables qu’il soit possible d'imaginer. Ce qui vaut mieux encore que l'hôtel, c'est son intendant, M. Fennall. Quel homme charmant, empressé, heureux de vous être agréable! Il voulut me présenter immédiatement aux infâmes et charmantes créatures qui venaient de se moquer de moi. Je me laissai faire, {je suis faible), et, en moins de dix minutes, j'avais mis sur picd toutes ces belles yankces qui gelaient depuis huit jours, et nous étions lancés dans des danses inouïes, Ce fut une révolution dans l'hôtel. Jusque-là les hôtes et hôtesses y avaient vécu calmes jusqu’à l’engourdissement,

Tadoussac a cela d'agréable qu'il est très ennuyeux. Il n’y a pas dans ce petit port isolé sur la rive nord du St. Laurent de divertissement possible que celui de la pêche, à huit ou dix milles de distance; partout autour de lui une solitude sans issue, et il faut faire dix lieues pour arriver aux Escoumins qui sont un simple poste pour le commerce du bois. Les étrangers qui viennent à, Tadoussac n’ont d'autre intention que de se reposer; ce sont des valétudinaires ou des gens fatigués ! mais ils veulent faire reposer avec eux leurs femmes

et leurs filles, vivantes créatures qui ne demandent etne recherchent que le plaisir, C'est en cela que leurs bonnes intentions deviennent mauvaises.

Onze heures sonnèrent, Onze heures, c’est l'heure s0lennelle où le capitaine du Magnet prévient les passagers qu'il faut se rendre à bord du bateau. C'est la nuit qu’on remonte le Saguenay, jusqu’à la baie de Ha! Ha! d’où l'on repart ensuite le lendemain matin à neuf heures, pour que les passagers puissent jouir du spectacle de la rivière dans tout son cours. Arrivés près du quai, nous cntendîmes les accords du violon accompagnés d’un battement de pieds qui donnait la mesure aux échos éveillés dans la nuit, Une quinzaine de jeunes gens dansaient des reels et des rigodons, ces naïves, harmonieuses et touchantes danses de village qui bercèrent l’enfance de beaucoup d’entre nous et qui nous survivront encore de longtemps. Commeils étaient heureux, ces chers ignorants, et comme je me sentis triste en voyant devant moi le bonheur si facile, le bonheur que nous cherchons en vain au prix de mille peines ! Une journée de travail et le soir un reel au clair de la lune, voilà le bonheur! C’est trop peu vraiment, et je me sentis un amer ressentiment contre la destinée qui m'a versé la coupe pleine de fiel en y mêlant quelques gouttes de joie pour me la faire mieux avaler. Je regardai longtemps ces braves gens enivrés du plaisir qu’ils donnaient à tous les spectateurs et rivalisant entre eux de pas grotesques et imprévus à chaque nouvel éclat de rire; puis je gagnai lentement le bateau qui fumait dans l'ombre, Il était minuit.

Minuit! c'estl’heure où tout s'achève et oùtoutrecommence; c’est cette heure où l’on croit pouvoir suspendre un instant sa pensée au jour qui finit, sans voir que le temps a déjà mar-

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qué les secondes au jour qui lui succède. Ce qui était cspérance n’est plus que le souvenir, et il n’a fallu pour cela, quoi? qu'une seconde! © dieux! à quoi sert-il done de vivre ? Prenons un night-cap, et couchons-nous.

Le léndemain, à six heures, nous étions à la baie de Ha! Ha l'quiest le terminus du voyage. C'est une grande baie monotone où il y a deux villages et d'où partent deux chemins qui vont à Chicoutimi. Si ce n'étaient son contour

- si pur et si correct, son encadrement à la fois sauvage et

doux, et surtout la célébrité que lui a acquise sa position au terme d’un voyage qu'il faut atteindre pour voir ie Saguenay, on ne sait pas pourquoi les visiteurs prendraient la peine de s’y rendre. Je ne connais rien de plus morne et de plus ennuyeux ; c’est à peine si les nassagers éprouvent l’envic de descendre ct de se promener un quart-d’heure sur Jarive. I'sont tout vu en y arrivant. L:s américains même, ces curieux universels, ne se sentent cette fois aucun besoin de connaître et ne voient ‘pas sur quoi faire des questions. Que peut-on interroger dans une pareille solitude ? Je débarquai toutefois et parcourus le premier village : rien, rien ; je revins accablé d’ennui.

A neuf heures, nous repartîmes. Deux heures après, nous étions devant ce fameux cap de la Trinité qui tombe tout d’un bloc, droit et roide, d’une hauteur de 500 verges. C’est effrayant et vertigineux. Le bateau passe à quelques pieds seulement au bas de cette montagne formidable qui n’a pas un arbre et qui se forme de trois pics s’élançant dans le ciel comme pour attirer et menacer tour-à-tour la foudre, Par quelle colère, par quelle fureur de Ia nature ce bloc isolé, horrible, a-t-il été arraché de la chaîne des Laurentides et jeté ainsi dans le Saguenay ? c’est ce qu'on

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