‹ Chroniques [microforme]Chapitre 16 sur 83 · CHRONIQUES. GF · texte numérisé non relu

CHRONIQUES. GF

d'heure de marche, demeure séculaire des seigneurs de-

Kamouraska, brumeux et mystérieux, battu par les flots. dont les éternelles caresses ne laissent jamais de traces ? C’est là, ah! c’est là que j'ai passé les plus délicieuses heures de ma vie, lorsque, fatigué de plaisirs, j'y venais livrer ma pensée vagabonde aux brises mutines qui courent dans les sapins et les broussailles. Que de fois j'ai posé mon front brûlant sur ces rochers nus, enivré de rêves d’ambition, d'avenir et ...... ! Il est là toujours, presque dé-

sert, presque abandonné, froid peut-être pour tout autre;

excepté pour mon cœur qui y a déposé l’impérissable trésor

de ses souvenirs, Pauvre cher petit cap! Il n’4 pas un. sentier, aujourd'hui perdu sous les dépouilles entassées de plusieurs automnes, pas un vieux tronc d’arbre noir, ra--

bougri, déchiqueté, pas un de ses chauves rochers que je ne revole comme de vieilles connaissances ; je les salue du

regard et ils ont l'air de me sourire, ces confidents muets: de tant de drames intinies à jamais ignorés. Ah ! soufles du nord-est, brises des marées montantes, parfums âpres de -

la grève, venez un instant rafraîchir mon front humide des sueurs de la vie ; passez sur ces rides d'hier, et effacez la trace des années que je n'ai pas vécues depuis lors! A moil mon beau passé disparu, mes espérances envolées, mes vingt:

ans enterrés sous dix autres... Allons, bon, voilà que-

je dis mon âge : on oublie tout dans les transports du lyrisme, jusqu’au lecteur qu’on a égaré avec soi et qui suit sans rien comprendre, attendant qu'on ait repris ses sens,

Le lecteur n’est pas toujours uu être intelligent, commecela a été surabondamment démont:é par tous les génies. méconnus avant le mien ; aussi j'en ai un suprême dédain, et j'entends bien dire tout ce qui me passe par la tête, Je

pourrais faire encore une colonne de poésie sentimentale, ça n’est pas plus difficile que ça ; mais il fait bien chaud : Et comme j’écrivais cette page où j’exhume, Le dernier souvenir de mon bonheur passé,

Un maringouin s’en vint se poser sur ma plume, Et jusques à mes doigts fût bientôt arrivé...

Il n’y a rien qui change l'allure d’une chronique comme le bourdonnement d’un maringouin ; avez-vous jamais fait cette observation ? Des maringouins le 29 août! Tout est anomalie cette année; dire que l'été n’est commencé que depuis huit jours, et que c’est précisément depuis ces huit jours que les étrangers retournent à la ville ! Pour moi, je suis libre comme le coursier du désert, et j’entends porter encore mes pas errants de campagne en campagne jusqu’au dernier rayon chaud de cet été tardif,

Quelle existence charmante on mène ici! Kamouraska est un des endroits les plus intelligents de la province, quoiqu'y demeure Routier, un des prophètes en retard du programme catholique. Vous trouvez ici toute une légion de jeunes gens instruits, déniaisés comme le sont peu de Canadiens, tout-à-fait de leur temps, libéraux en diable, absolument la chair et l'esprit qu’il faut pour la grande campagne électorale de l’année prochaine. Et les vieux ne le cèdent pas aux jeunes. Quels types! Kamouraska est un endroit où les gens n’ont pas de semblables; tous ils diffèrent entre eux; pareils originaux n'existent nulle part, Grand buveurs, grands mangeurs, grands chasseurs, grands parleurs.

De la chasse et de la pêche tant qu’on en veut, un site ravissant, des lurons accomplis et des femmes je m'arrête, je ne veux pas médire, Passons au large,

On frappe à ma porte. ŒEntrez. (C’est une créature: oh! soutenez-moi. ‘“ Que puis-je faire pour vous être agréable, madame ?—Pourriez-vous me dire, monsieur, où demeure Mme Demers !—La porte voisine, madame—Abh | Bien des mercis, monsieur.—Nullement, madame, vous êtes bien venue.—Oui, je suis pas mal venue en effet, puisque c’est rien que la porte voisine.... Pendant que j”y pense, monsieur, vous êtes étranger ?—Comme le Juif dans la terre sainte.—Est-ce que vous ne me feriez pas un peu la charité ?...”?

J’examine et je côtoie ma visiteuse des pieds à la tête : je reconnais une ancienne solliciteuse de jadis.—"* Mais, est-ce que vous n’avez aucun moyen d'existence, des fils qui peuvent travailler pour vous ?-—Oui, j'ai trois grands garçons.—Que font-ils ?—L’un est marchand—Marchand ! alors, il doit vous venir en aide.—Oui, mais c’est pas un marchand comme j'en ai vu /... —Comme quoi donc ?—Il vend des guenilles aux portes. Mon second fils est officier. —Bigre, vaillante carrière! celui-là, du moins, doit faire quelque chose pour vous ?—Ça se pourrait, mais c’est pas un officier comme il y en a !!... lui, il balaie les ofüces des avocats.—[t le troisième garçon ?—Il est seigneur.— Corne de bœuf! Seigneur! de ce coup-ci, en voilà assurément un qui ne peut pas vous laisser quêter.—Ben clair, mais c'est pas un seigneur ah! ah !......il saigne les cochons et on lui donne le sang, ”

Kamouraska est un des plus jolis et des plus anciens endroits de la rive sud: les grands viveurs l’ont de tout temps illustré. Il y a quinze ou vingt ans, quand la rage des places d'eau fashionables n'avait pas encore fait

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-déserter nos plus belles campagnes, aller à l’eau salée vouait dire aller à Kamouraska. Aussi, quelles joyeuses et “intimes familles s’y réunissaient tous les étés, et quelle “bonne vieille gaieté fine et franche ! Les hommes les plus -spirituels qui aient vu le jour en Canada ont longtemps “vécu ici. Qui n’a connu l’incomparable, l’unique M. Chaloult, le grand ami des juges Vallières, Aylewin, Stewart, -qui a laissé un nom presque fabuleux, après avoir été pen- -dant un quart de siècle l’étonnement de tous ceux -qui <ntendaient ses intarissables saillies ?

Qui ne se rappelle le légendaire, l’inouï, le merveilleux shérif Martineau, dont l'apparition seule était comme un cri de joie, ce boute-en-train infatigable qui, pendant quinze ans, mit Kamouraska sans dessus dessous, et qui a dépensé plus d'esprit, plus de verve, plus d'irrésistible gaieté dans -8es glorieuses soulographies qu’on ne peut en mettre dans un in-folio de bons mots? Et, aujourd'hui encore, quels types prodigieux! Qu'on ne vienne à Kamouraska que pour voir et entendre ses fantastiques originalités, et l’on passera une saison des plus amusantes, Il y a tant de choses à dire sur Kamouraska que je ne tarirais jamais, mais vous m'avez prescrit des limites et je dois m'y renfermer. Peut-être en ai-je trop dit, hélas ! je -ne sais jamais où va ma plume, et je suis plein d’indulgence pour cette vieille amie qui m'a joué tant de mauvais tours. -J’ignore la discrétion, cette vertu des sages et des idiots, Où en scriez-vous, grands dieux! s'il fallait que je fûsse «discret tout en étant chroniqueur ?......

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