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CHRONIQUE QUÉBECQUOISE

30 AovrT.

. Faire une chronique québecquoise n'implique pas néces-

sairement qu’on soit à Québec. Pour le commun des lecteurs, cette nécessité semble absolue ; maïs le journaliste s’affranchit aisément du despotisme des titres, et son imagination doit être aussi libre que sa profession. Le chroniqueur surtout a un sublime dédain du convenu, ce tyran universel ; il dit ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. Donc, je date aujourd’hui ma chronique québecquoise de St. Thomas, comté de Montmagny, à dix lieues de la capitale.

Puisque j> ne suis pas à Québec, j'ai le droit d’avoir des idées à moi. Or, une de mes idées en ce moment, c'est que je voudrais bien être un habitant de Mycone, l'une des îles Cyclades, dans le Levant. Là, parait-il, la nouvelle mariée, en arrivant à la demeure nuptiale, trouve au seuil de la porte un crible sur lequel elle doit marcher en entrant, Si ce crible ne se brise pas sous ses pieds, le mari conserve des doutes sur la candeur de son épouse,

Ceci est logique; on s'accorde à ne pas admettre la vertu chez la femme légère ; or, une femme légère courrait grand risque de ne pas défoncer le crible ; done, la femme lourde offre toutes les garanties désirables. Une femme lourde, bien nourrie, bien épaissie, est donc le desideratum de tout épouscur tant soit peu inquiet,

Cela m'a donné à réfléchir à moi qui suis célibataire, dieu merci, et quelque peu incrédule, et j'ai résolu de ne plus voyager qu'avec une balance, en cäs que la faiblesse commune à tant de mes semblables s’emparât aussi de moi.

Dire qu’il y a un moyen si simple d’être à jamais fixé sur son sort, et que si peu de gens l’emploient ! ...

Chaque pays cependant a ses mœurs; il y en a, comme le Canada, où les femmes sont si vertueuses, si fidèles, qu’on peut les épouser sans les peser, A propos de mœurs, il y en a parfois de singulières. Ainsi, sur la côte du Zanguebar, en Afrique, le mari est tenu, le jour de ses noces, de se mettre une emplâtre de farine sur l’œil gauche. C’est bien inutile, puisque, lorsqu'on épouse, on est généralement aveugle, Mais pourquoi cette emplâtre sur l’œil gauche plutôt que sur l'œil droit, et pourquoi de la farine plutôt que de la sciure de bois ou du papier mâché ? © mystères profonds du cœur humain ! Soyez donc philosophe pour rester coi devant une emplâtre.…....….,

Dans la Kabylie, toujours en Afrique, pays bien éloigné de nous heureusement, la jeune fille ne quitte le voile épais qui couvre son visage qu'après que les noces sont consommées. Lo marié peut crier au voleur tant qu’il lui plaît, il est trop tard. Trop tard! c’est le mot que Ledru-Rollin fit entendre d’une voix de stentor, à la tribune française, après la déchéance de Louis-Philippe, et lorsqu'il s'agissait de placer sur le trône son petit-fils, le comte de Paris, Vous saisissez l’analogie ?.........

Du reste, dans les pays civilisés, dont le Canada constitue une infime molécule, si les jeunes filles ne gardent pas un voile sempiternel, elles ont en revanche de faux chignons, de fausses dents, de faux ........., Je ne m'arrêterais plus ;

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tout est fausseté, tout est mensonge, excepté les discours d’un conseiller législatif,

L'été a commencé le quinze août cette année pour notre pays bien aimé. C’est l’époque où les voyageurs songent à revenir à la ville. Pour moi je m'en sauve ; je suis parti de Québec, indigné pour plus d’une raison, entre autres parce que je suis dyspeptique. Il n’y a pas dans cette capitale qui date de Champlain, plus de deux siècles, un seul restaurant où l’on puisse à toute heure chiffonner une serviette et machouiller un roastheef, même mal cuit. Les Québecquois sont moins civilisés qne les Chinois, et je vais le démontrer.

En Chine, pays de toutes les inventions restées à l’état d'enfance, il y a ce qu’on appelle les restaurateurs ambulants, qui portent sur un fourneau de la soupe et autres comestibles chauds pour les travailleurs et les passants fatigués. Sous le fourneau, dans un compartiment séparé, est le bois ou le charbon qui alimente le feu, et une carafe d’eau fraîche, accompagnés des ustensiles nécessaires, tels que cuillers, fourchette... etc. In outre, dans de petits tiroirs] ménagés sur les côtés de cette cuisine portative, se trouvent l'arrow-root, mets populaire, le vermicelle, le sucre ... Pour un cent et même un demi cent, tout malheureux affamé peut avoir, à une minute d'avis, de l’arrow-root, des boules de riz, du vermicelle ou du potage: pour deux cents, il peut satisfaire sa faim ou du moins la contenir.

Voilà ce qu’on fait dans les pays barbares pour l'amour de ses semblables. À Québec, il vous faut crever de faim si vous n’êtes pas prêt à diner entre midi et deux heures,

Québec a vu naître une nouveauté dans son sein ; c'est la fondation d’un théâtre français à St, Roch. De toutes les choses inaitendues, celle-là ne l'était pas le moins à coup sûr. Transformer la salle du marché Jacques-Cartier en salle de théâtre était déjà une tentative hardie ; elle a été couronnée de succès, Il y avait foule à la première représentation, et le jeu des acteurs a été aussi brillant que le choix des pièces était heureux. Maugard et Génot sont des comiques réels ; celui-ci était en même temps le peintre des décors. Son rideau de scène, représentant Jacques-Car- ‘ tier couronné par l'Amérique sous les traits d’une femme, est une véritable inspiration ; c’est rendre du coup le théâtre populaire, et je n’ai nul doute qu’il se soutiendra aisément, grâce à cette population intelligente de St. Roch qui n’a pas tout perdu avec le départ de ses nombreuses familles pour les Etats-Unis.

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Je reviens à St. Thomas; ce n’est pas difficile, puisque j'y suis. St. Thomas est un endroit fort plat, fort laid, fort ennuyeux, mais qui offre un attrait, c’est la pêche au bar. Tout est relatif; quand je dis attrait, je veux parler pour ceux qui ont la patience ridicule de rester des heures entières penchés sur une ligne, à attendre que le bar vienne mordre, D’autres, qui ont moins de patience, en voyant que le bar ne mord pas souvent, ont trouvé tout aussi commode de le prendre par la queue, d’où l’on voit que tous les moyens sont bons et que les extrêmes se touchent.

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Je lis cette pensée dans une revue américaine: “ Une lettre est un échange indirect des idées ; la conversation est un échange personnel de la vie, ” Il y a de grands écrivains tels que Buffon, Descartes, Lafontaine, Marmontel, Goldsmith, dont la conversation était insupportable, tellement qu'après une heure de causerie avec eux, on était obligé d’avoir recours à leurs livres pour ne pas être tout-à-fait désenchanté. En revanche, Mdes Rambouillet, Récamier, de Longucville, de Staël et de Solms, qui réunissaient dans leurs salons les plus beaux génies de leur époque, font voir quelle est la puissance de la conversation. Les femmes ont du moins sur nous cette supériorité incontestable, c’est qu’elles peuvent causer avec beaucoup de charme et écrire en même temps avec une grâce infinie.

Je m'aperçois que ma chronique devient de moins en moins en moins québecquoise, Que voulez-vous que j'y fasse ? Depuis que l'honorable Langevin a quitté la capitale, de quoi peut-on s’entretenir ? Il est vrai qu’on a pris, il y a quelques jours, un veau-marin sur la batture de Beauport, et que cet imprudent amphibie avait quatre pieds de long. S'il avait eu cinq pouces de plus, ce serait peutétre plus intéressant; ces cinq pouces m’auraient sans doute fourni un paragraphe pour finir ma chronique, mais je suis obligé de rester court. Il est évident que cela ne peut pas durer, et qu'avec la reprise du mouvement, au commence-

ment de septembre, il se fera une réaction formidable dans la vie de la capitale comme dans celle de mes correspondances dont j'ai l'honneur d’être

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