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PREMIÈRE CAUSERIE

La causcrie est le genre le plus difficile et le plus rare en Canada; on n’y a pas d’aptitudes. Il faut être un oisif, un propre-à-rien, un déclassé, pour y donner ses loisirs, Je suis tout cela, Mes loisirs, à moi, consistent à chercher tous les moyens d’ennuyer mes semblables, pour leur rendr: ce qu’ils me font sans aucun effort, Si je réussis, j'aurai en quelques heures ce que Sir George [tienne Cartier fat depuis vingt-cinq ans sans le vouloir, et surtout sans le croire. Ce grand homme d'état à encore des illusions ; moi, je n’en ai plus. Cela seul nous distingue l’un de l'autre, Quant au reste, nous sommes parfaitement d’accord, excepté sur le chemin de fer du Pacifique, sur l’annexion de la Columbie, sur le traité de Washington, sur le double mandat, sur l'indépendance du parlement, sur le salaire du gouverneur-général, sur la perpétuité de la dépendance coloniale, sur la juridiction électorale, sur l’emploi des deniers publies, &e. &c. &c., mais ce sont là des bagatelles, et qui n’empêchent pas une union parfaite de sentiments menant dans des directions diamétralement opposées.

Quant à l'honorable Hector Langevin, compagnon du bain et des mineurs dé Cariboo, il est un point essentiel

sur lequel nous différons tous deux, Je ne crois pas, comme lui, que le principal avantage de l’annexion de la Colombie soit de permettre à ses habitants l'usage des post-cards, et de correspondre par tout le Dominion au moyen d’un cent, Ce sont là les petits côtés de la politique. La grande chose pour la Colombie, c’est d'envoyer à notre parlement quatre députés et deux sénateurs qui ont leurs frais de voyage payés, ce qui représente plusieurs milliers de piastres pour chacun d'eux. En outre, les canadiens se mettent en relations directes avec les Caribooiens et les Chrioucks, et, comme les petits présents entretiennent l'amitié, nous allons payer pour cela cent millions de dollars.

Est-il nécessaire que ma causerie soit régulière et s’enchaîne méthodiquement ? Dans ce cas, coupez-moi les ailes, étouffez les cris de mon âme. Pour être intéressant, il faut être décousu, excentrique, presque vertigineux; c’est fla condition de la littérature moderne dont tous les excès se sont fait sentir chez nous avant même que nous eussions une littérature,

Ce courant vous plaît-til? Là n’est pas la question. La nécessité, c’est d’y voguer.

Avant tout, ne parlons pas de choses sérieuses, ou, du moins, n’en parlons pas sérieusement, Il est permis d'aborder tous les sujets dans une chronique, pourvu que ce soit avec des snurires; les plus grandes choses de ce monde n’en méritent pas d'avantage.

Si l’on savait bien d’où viennent la plupart des idées, des convictions, des espérances, ce qui inspire même les plus graves calculs, sûr quelles illusions on appuie souvent tout

CAUSÉRIES..

un édifice social, on ne pourrait plus ressentir qu’une pitié railleuse. es illusions, en particulier, semblent être le patrimoine héréditaire des Bourbons; le fait est qu'il ne leur reste guère plus que cela. Voyez le Comte de Chambord. Il croit pouvoir séduire le peuple de ses aïeux par des manifestes et s’obtine à se tenir loin C : Ia France pour lui prouver son amour, en proclamant qu’il ne peut y entrer qu’en roi, comme si la royauté, au XIXe siècle, était un fruit qui mûrit sans culture.

Ces illusions bourbonniennes qui résistent au temps, à l'expérience, aux déceptions, et qui conservent quelque chose de noble en elles, comme toute crédulité poëtique, me rappellent une anecdote assez plaisante que je ne puis m’enm'empêcher de vous raconter.

Lorsqu’en 1814, les Bourbons revinrent en France, ils conservèrent la plus grande partie des cadres de l’armée impériale; les noms seuls changèrent, les grenadiers de la vieille garde, par exemple, devenant les grenadiers royaux. Un jour que le comte d'Artois, plus tard Charles X, était venu visiter ces braves gens dans leur casernement, leurs nouveaux chefs, tous officiers légitimistes, leur donnèrent le signal d’une ovation en entonnant Vive Henri IV! Au premier couplet, les grenadiers chantèrent :

Vive Bonaparte Vive ce conquérant...

Au second, ils lâchèrent cette strophe :

Louis dix-huitièmo

Et voue, comte d’Artois,

Duc d'Angoulême,

J'vous embôête tous trois !

V’là comment j’les aime !

Les aimez-vous comme moi ?

an AR

piton FOUT

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