‹ Chroniques [microforme]Chapitre 8 sur 83 · LUNDI MATIN, 17 JUILLET · texte numérisé non relu

LUNDI MATIN, 17 JUILLET

Il est neuf hcures, oui, neuf heures, j'en ai honte; aussi, je me pardonne. Je m'éveille au son de ZÆïgoletto; la harpe frémit et sanglotte en jouant {a Dona & mobile...

«: Souvent femme varie, ‘ Bien fol est qui s’y fie. ?”

Chanson de François 1er, que le père Adam avait fredonnée déjà et que ses fils chanteront encore jusqu’à la fin du monde saus se lasser d’être fols.

PE ne M ci APRES RQ AE SEE . Es

PSE

Ch

Quelle journée raüieuse! quel ciel étincelant! Les oiseaux gazouillent sous ma fenêtre; ils sautillent, volètent de branche en branche, portant avec eux leurs amours; Ia nature s’épanouit et sourit au soleil satisfait, Fredonne, fredonne ton eruel motif, 6 harpe divine ! tes accords montent en se gonflant dans le ciel pur, si pur qu'un soupir peut s’y faire entendre jusque dans les nues. Sur la rive dorée se jouent et flottent de caressants rayons ; des jeunes filles blanches comme le lait, blondes comme les épis, sont étendues sur le sable, un livre à la main, un livre qui ferait croire qu'elles lisent ! Quand vous passez, elles l'ouvrent en abaissant leurs regards ; “mais vous n'avez pas fait deux pas qu’il retombe à leur côté sans même qu'elles s’en doutent. Regardez bien ; elles lèvent leurs grands yeux sur l'horizon lointain, vague comme leur pensée ; elles cherchent l’image de leur âme sur la surface de l'onde éternellement ondoyante et changeante ; les parfums de la mer dilatent leur poitrine émue ; çà et là des enfants courent en ramassant des coquilles ct s'ébaudent dans les flaques d’eau abandonnées par le reflux... Plus loin, là-bas, un amoureux de trente ans se promène, une jeune femme au bras, en soupirant la plainte de tous les âges, cette plainte qui recommence toujours et ne cesse qu'avec la vie. Je détourne les yeux avec amertume ; la folie humaine est afligeante parc: qu'elle est éternelle ; sans cela ce serait délicieux. Les hommes n'ipprendront jamais rien, et l’expérience est un fruit aimer qui n’est pas même bon pour les dyspeptiques,

‘6 Oui, sans doute, tout mourt, ce monde est un grand rêve, “ Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,

si Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main 6 Que le vent nous l’enlève.

‘ Oui, les promiers baisers, oui, les premiers sorments 4 Que deux tres mortels échangèrent sur terre, ‘ Co fat au pied d’un arbre effeuillé par les vents,

‘6 Sur un roc en poussière.

& Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage, ‘ La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs pieds, & La source desséchée où vacillait l’image

‘ De leurs traits oubliés.

« Et sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile, ‘6 Etourdis des éclairs d’un instant de plaisir, “ Ils croyaient échapper à cet Être immobile

‘ Qui regarde mourir.”

Je ne déjeûnerai pas ce matin, il fait trop beau; il me faut une poésie vivante, en chair ct en os ou en marbre; vous savez que le marbre parle par la bouche des femmes ; donc, je vais faire une cour effrénée à toutes celles qui ont envie de se moquer de moi. Halte-là ! qui passe ? C'est le gros propriétaire de l’hôtel Jean. En voilà de l2 chair et peu d'os, encore moins de marbre, de la bonne pâte d’habitant ! Ce digne bonhomme est aussi malheureux que replet; pas une âme encore chez lui, un bon hôtel, ma foi, où l’on paie $1.25 par jour. Pour nourrir son envie, il passe et repasse à toute heure devant le St. Lawrence Hall ct jette des regards désespérés sur tous les élégants qui, comme moi, promènent leur victorieux dédain du soleil au couchant sans se soucier de ce qu’ils auront à payer pour cela. Il ne peut croire que la Providence ait de parcilles injustices, ni que nous consentions à payer deux fois plus pour rester où nous sommes. Oui, $2.50 par jour, voilà ce que çà nous coûte pour contempler, trois fois ea vingt-quatre heures, au moment solennel et antique des repas, les nymphes de Toronto,

de Montréal et de New-York.

| LE

| el

ere

PR

ere UE

LA

* Déjà les étrangers de Cacouna commencent à se dégourdir; sans doute ils étaient paralysés par le froid. On les voit aller aujourd’hui de çi, de là dans la rue; le bruit et le mouvement se répandent et l’on s'apprête aux plaisirs. Hélas! c’est à la veille de mon départ: mais il cest d’autres plages où soufflent tout l'été les vents qui balaient les ennuis; je vais aller vers elles; il me reste encore à voir la Malbaie, Kamouraska, le Saguenay, Rimouski, Tadoussac, assez pour le juif-errant, peut-être pas assez pour l'âme crrante. Mais je me ferai une philosophie intime et j'en doterai vos lecteurs, qui n'y comprendront rien. C'est le meilleur moyen de réussir auprès d’eux.

Page 1