‹ Chroniques [microforme]Chapitre 76 sur 83 · SR · texte numérisé non relu

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porte quelle peau, fut-ce celle d’un crocodile, arrivent jusqu’à la chair, la mordent et en arrachent un morceau qu'elles vont manger ensuite sur les piquets de clôture, ou sur les souches, Elles ne sucent pas le sang, elles mangent, de sorte qu’elles finiraient par avaler des corps d'hommes tout entiers, si on les laissait faire. Hlles ne demandent pas mieux.

Dans les champs, sur les pauvres bêtes à cornes, les chevaux et les moutons, c’est une fureur. Pour les combattre, les moutons se tiennent ensemble, serrés les uns contre les autres, et ils courent droit devant eux afin de faire du vent. [Les chevaux deviennent fous; on les voit s’élancer dans des courses vertigincuses jusqu'aux limites des champs, puis revenir, tourner pendant des heures, blancs d’écume, ne s'arrêter que pour prendre haleine et s’élancer de nouveau, tout ensanglantés, aveugiés par la colère et la douleur. Quant aux bestiaux, ils passent la journée à chercher partout ur souffle d'air, se précipitent dans le moindre vent, se battent les côtes sans relâche, se lèchent et se frottent incessamment, et, de guerre lasse, tombent épuisés sur l'herbe et se laissent dévorer. Alors, les horribles moustiques font rage; celles entrent par centaines dans les oreilles, les yeux et à travers les p ‘ls des bêtes couvertes de sang; elle s’y repaissent, se gonflent de chair et meurent en éclatant, frappées d’apoplexie.

Vous ne voyez rien, vous n’entendez aucun bourdonnement, et eu moins de cinq minutes votre corps n’est qu'une suite de boursoufilures brûlantes; c’est la trahison crganisée, savante, impitoyable. Rien ne saurait vous protéger; les rnouches passent à travers votre chapeau et entrent jusque dans vos bottes; vous avez une moustiquaire ? Elles

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CITRONIQUES. 367

la dévorent ou la déchirent, et arrivent jusqu’à vous dans votre sommeil confiant, Le plus horrible, c'est qu'on aggrave soi-même et que l'on complète l’œuvre de ces odieuses bêtes: la démangeaison est irrésistible; on se déchire après avoir été mordu, et l’on se met la plaie à vif, absolument comme celui qui, dans sa douleur aveugle, arrache le fer de sa blessure béante en arrachant avec lui des lambeaux de sa propre chair.

J'ai vu de pauvres vaches, la queue toute épilée, sèche et rude comme une queue de tortue à force de s’en être fouetté les flancs; j'ai vu des chiens tellement éreintés, morfondus par leur lutte avec les moustiques que, pour aboyer aux voitures qui passaient, ils étaient obligés de s'appuyer sur les clôtures, et qu’à peine ouvraient-ils la gueule qu'une nuée de brûlots s’y engouffraient comme au lit d’un ravin se précipitent les sables ardents.

Partout où les animaux des champs se réunissent, on fait un grand feu, de même que lorsqu'il faut aller traire les vaches. Toute action extérieure est impossible ; on ne peut aller pêcher dans les lacs innombrables et poissonneux de cette région sans se voir, en deux ou trois minutes, les mains gonflées sous les piqûres de ces monstres atomiques que rien n’éloigne, que rien n'arrête ni ne diminue. [l sont surtout friands de sang étranger, O dieux de mes pères! que j'en ai laissé de pâture artérielle dans les pompes de ces acharnés invisibles ! J’en tremble encore de colère et de faiblesse; ils m'ont sucé jusqu'à l'imagination, et je les sens à cette heure, même en souvenir, comme s’il me passait un orage de feu entre la chair et la peau.

Horace, le romain, qui leur a payé tribut pendant dix ans, ne les sent plus. Du reste, outre qu'il est un héros,

Horace est encore un philosophe; je vous le présente. C’est un ancien compagnon de collége devenu arpenteur de

presque toute la région qui s'étend du Saguenay à Betsiamis, sur une profondeur de cinquante lieues. Quatre ou cinq fois propriétaire dans la vallée du lac St. Jean, il lui a

pris fantaisie un jour de se bâtir un toit sur une petite île

de deux milles de tour, situé en plein dans le lac, à l'abri

des hommes, et d'en faire sa résidence principale. Cette

île s’appelle Helena, détail insignifiant, s’il ne me servait à

faire une réflexion philosophique sur les faiblesses des héros.

Horace à aimé jadis, une première fois, la meilleure pour

Jui comme pour nous tous, et c'est en souvenir de cet amour

printanier qu’il a baptisé son île.

Ermite, philosophe, arpenteur, Horace, en cette triple qualité, a une barbe longue de aninze pouces, une charpente vigoureuse, un torse athlétique. Il possède les sciences par intuition; seul, dans une région sauvage, pendant de longs mois de l’année sans livres, au milieu de la vaste nature, il a réfléchi et observé; il a questionné ce grand volume, toujours ouvert, où sans cesse s'ajoutent des pages nouvelles à des pages impérissables: aussi a-t-il découvert de nombreux scerets de géologie et explique-t-il, comme s’il l'avait vu se faire, la formation de cette étrange, gigantesque et fantastique région du Saguenay qui ne ressemble à rien de ce qui existe,

Néron, le cocher, abomirable tyran, nous mène sur une planche, seul véhicule connu dans cette primitive contrée, Catte planche a deux siéges, hélas! entre chacun desquels il y a un espace de quinze pouces pour nous permettre d’al- Jonger nos jambes. Sa largeur est de trois pieds environ; mais, je viens de le dire, Horace a de l'ampleur, ce qui me

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réduit à un amincissement que je n'aurais jamais rêvé, même.en dormant dans un étau. Seul, sur le siége de devant, Néron devise de choses politiques, agricoles et autres. Il a oublié d’emporter de l’avoine pour Rossus, de sorte qu’il s'arrête à toutes les maisons de la route, pendant deux heures, et en demande au nom de tous les saints, mais inutilement. Il n’y a pas d'avoine dans le Saguenay, malgré les prodigalités du gouvernement local et l’envoi de semences qui à lieu régulièrement, mais qui n’arrive presque jamais à destination.

Rossus, qui a déjà monté un nombre infini de côtes, commence à battre de la ratte, son pas fléchit; le despote Néron le flagelle en vain, Rossus ne répond que par un hoquet de eroupion de plus en plus fréquent à chaque coup qu’il reçoit; e’est sa manière à lui d’objecter. Le philosophe et moi nous avons des crampes ; cependant je descends de voiture pour monter chaque côte, j'ai fait ainsi près d’une lieue, car, il faut vous le dire, —quoique nous soyions sur un plateau qui conserve un niveau uniforme jusqu’au lac St- Jean, en partant des hauteurs qui s'élèvent de Chicoutimi, .—ce plateau est néanmoins coupé, presque à chaque minute, de ravins et d’ondulations de toute sorte qui le rendent extrêmement accidenté et, par suite, pénible à parcourir en voiture.

Toute la vallée du lac St. Jean, vallée vaste et féconde, est ainsi formée de mamelons, de collines et de gorges creusées en tous sens, qui sont une histoire vivante et une explication manifeste de sa formation géologique. Le lac, jadis large mer intérieure s'étendant entre les Laurentides et la chaîne des Périboncas, à trente licues plus loin, s’est retiré petit à petit en déposant, suivant le cours capricieux

de son retrait, d'énormes quantités de terre d’alluvion. En même temps, comme le mouvement de ses eaux était fort irrégulier, il y eut des endroits laissés absolument à sec tandis que, dans d’autres endroits voisins, il s’est formé de véritables petites rivières qui ont creusé leur lit à des profondeurs très-variées.

Ailleurs, ce sont des lacs qui se sont trouvés paisiblement installés dans des précipices qu’ils remplissent à moitié ; çà et là, vous voyez de nombreux monticules, tous formés de terre d’alluvion, s’ébouler en partie dans les ravins et les rivières; cette terre marche toujours, mêne après la retraite des eaux du lac, et le travail qui se fait en elle, visible aujourd’hui, sert merveilleusement l'intelligence de l'observateur et lui dévoile le phénomène dans toute sa clarté. Les cours d’eau, grands et petits, qui se déchargent dans le lac, entraînent avec eux beaucoup de terre ou de sable qui se détache et roule du sommet ou du flanc des monticules ; vous les voyez, épaissis et chargés, rouler péniblement leurs ondes et faire ça et là des dépôts qui servent à combler insensiblement des ravines, ou à exhausser les rivages. Des lacs appardissent à chaque instant; il y en a un nombre incalculable, les uns très-petits, d’autres assez grands, comme Île lac Kinogami qui a cinq lieues de longueur, mais tous sont extrêmement profonds : dans chacun d’eux, la truite et le brochet abondent,

Le chemin public, ouvert au milieu. d’un terrain aussi accidenté, en a tout le pittoresque et les inconvénients ; il faut monter et descendre à toute heure des côtes qui n’en finissent plus. Tantôt, c’est un sable chaud qui aveugle et qui étouffe pendant deux heures de marche; tantôt ce sont les grands bois brûlés qui forment de chaque côté

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