‹ Chroniques [microforme]Chapitre 78 sur 83 · Y LC à AK · texte numérisé non relu

Y LC à AK

Y À Lo

Je regardai Horace qui regarda Néron, lequel n'avait qu’une idée fixe, le minot d'avoine pour Rossus; mais‘plus l'idée se vrillait dans sa tête, plus le minot s'éloignait. ‘ Horace, m'écriui-je, Ô stoïque, 6 fortissime ! arrêtons-nous, je t'en prie, à cette première maison, et demandons une bouchée de pain et de lait, car je suecombe..…...et la vie peut être encore si belle pour moi! Voir le lac St-Jean et puis mourir !......je ne demande que ça; mais je ne voudrais pas mourir d’abord et le voir ensuite, ”

Horace, aussi attendri que convaincu, mais toujours bref, ne dit qu'un mot: ‘ Néron, stop.” Rossus comprit le premier; il ne faut qu’un mot pour que Rossus arrête, tandis qu'il lui faut dix coups de fouet pour qu’il marche.

: Nous étions devant une maison d’assez bonne apparence pour cette contrée encore à la fleur de l’âge; je sautai de voiture, Horace derrière moi, calme, grave et surtout lent, Rossus déjà à muitié enterré dans le foin vert qui borde la route. Nous arrivons .…..portes ouvertes, maison vide; pas même un chat, pourtant le plus domestique, le plus casanier des animaux. Nous regardons de tous côtés; Néron découvre une huche, je me précipite ; il y avait cinq à six pains tout frais; Horace entr’ouvre une espèce d’armoire, et soudain brille à nos yeux toute une rangée de bols de lait disposés avec autsnt de symétrie que de séduction. Devant une telle abondance, au lieu de me plonger, je restai coi avec des scrupules.

O lecteur! des scrupules,.....tu ne sais peut-être pas ce que c'est, mais moil!! le ciel, vois-tu, m'a donné une âme timide et douce, lorsque je crève de faim, et alors j'ai le respect des huches,

Comme je continuais d’être perplexe, la bouche immense

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et les mains immobiles, voilà que, subito, nous voyons arriver à la maison deux gamins tenant chacun une brochetée de truites qu'ils venaient de prendre dans la rivière Chicoutimi.

La rivière Chicoutimi, (entre parenthèses) pleine de méandres et de détours inattendus qui la fort perdre de vue à chaque instant, se faufile comme une couleuvre, prend sa source je ne sais où, se décharge dans la rivière Saguenay, est navigable sur une longueur de douze milles, depuis la

dite rivière Saguenay jusqu'au dit port de Chicoutimi, : * déborde au printemps comme s’il n’y avait qu’elle dans le

monde, renverse et démolit tout sur son passage, arrache aux collines des monticules entièrs de sable, charrie de nombreux billots pour le‘compte de M. Price ct même pour celui de M. Guay, contient beaucoup de truites comme tous les cours d’eau et les lacs de cette région et, finalement, présente tout l'intérêt qu’on peut attacher à une chose lorsqu'on n'est pas difficile à satisfaire.

De même que les autres rivières de la région Saguenachienne, ia Chicoutimi mange ses rives, aujourd’hui absolument nues et déboisées, car les feux périodiaues dévorent les bois; les terres cultivées y paraissent à intervalles

‘inégaux, quoiqu'il y ait des habitations sur tout le parcours

du chemin qui est un des plus beaux qu'on puisse voir dans n'importe quelle partie de la province. Oui, je le répète à haute voix et suis prêt à le soutenir par un aflidavit, dusséje paraître devant une comuission royale, le chemin qui va de Chicoutimi au Lac St-Jean, sur une longueur de cinquante-six milles, est un chemin doux, agréable et léger, grâce au sol du pays, envers et malgré la mauvaiseté du gouvernement à son égard: mais aussi, c’est le seul.

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Abonnés du National, je vais vous dire au juste ce qui en est de cette vallée du Lac St-Jean dont on vous casse les oreilles depuis tant d'années,

C’est un grenier d’abondance qu'on laisse moisir.

Au point de vue agricole, c’est une des plus précieuses portions de notre cher pays qui n’en a pas de reste; il y a

à trois ceni mille milles carrés de terres d’alluvion qui n’ont

pas de débouchés, et dont les produits ne peuvent se vendre, parceque ces terres soat séparées de la ville par un espace de quarante lieues, encore sauvage et sans moyens de communication d'aucux: espèce.

Quand on atteint le lac St-Jean, on est arrivé à un véritable cul-de-sac; ïl n’y a plus d’issue nulle part, et il faut revenir sur ses pas si l’on veut regagner Îles bords du St- Laurent, Il y a vingt à vingt-cinq ans, cette partie du Bas-Canada, qui contient aujourd’hui près de 30,000 âmes, n’était encore fréquentée que par les Indiens chasseurs et ne contenait, en fait d'habitations, que les postes de la compagnie de la Baie d'Hudson, laquelle, on s’en souvient, avait un droit exclusif de chasse sur l'immense étendue de territoire que lui reconnaissait sa charte.

Ce fut un Ecossais, au service de la compagnie, qui, le premier, eut l’idée d'exploiter les incomparables richesses forestières de cette région, en s’associant pour cela avec M. Price qui devait fournir les fonds. C’est de là que datent la fortune et l'influence de la maison Price, en même temps que la colonisation du Saguenay. C’est là aussi le secret

de l’ascendant que cette maison a conservé jusqu'à nos

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jours au milieu d’une population qu’elle a pour ainsi dire formée. En effet, les premiers travailleurs, ainsi que bon nombre de ceux qui r vinrent plus tard avec leurs amis ou compagnons, furent tous les employés de feu M. Price ; grâce à eux, les premiers défrichements se firent, puis s’étendirent, puis gagnèrent jusqu’au lac St-Jean, toujours en suivant le cours de la rivière Cuicoutimi. Pendant longtemps, la maison Price fut seule à fournir des provisions et des vêtements aux nombreuses familles qu’elle tenait pour ainsi dire sous sa tutelle, de telle sorte qu’il y avait à peine un homme des chantiers ou un cultivateur des environs qui ne lui fût endctté,

Voulez-vous vous faire une idée de ce qu'était 1: bois: dans la vallée du Saguenay il y a quelque dix-huit ou vingt ans ? notez ce simple fait. Un navire d'outre-mer, venu pour prendre une cargaison, avait trouvé le marché vide; tout le bois disponible était expédié depuis quelques jours. La saison était fort avancée ; il ne fallait pas à tout prix que le navire repartît sur lest ou passât l'hiver à Quéhec. On s’adressa à M. Price qui fit venir le navire à son chantier, et, en quinze jours, le bois abattu dans le seul voisinage du chantier, puis coupé et scié, était mis à bord du bâtiment et expédié en Angleterre. Aujourd’hui, il n’y aurait pas dans le même lieu de quoi construire un canot d’écorce ; mais en revanche il y a des terres jeunes, fertiles, qui, pour alimenter la moitié de la province, ne demandent que des bras et surtout des moyens de communication.

Dans la province de Québec, oui, dans la seule province

de Québec, il y a l’une à la suite de l’autre, sur le même

côté du St-Laurent, trois vallées admirables, vastes, munies d'innombrables cours d’eau, capables de contenir et de nourrir plusieurs millions d'hommes, séparées l’une de l’autre par un espace relativement insignifiant, dont la nature favorise aux trois quarts la réunion, si la main de l’homme voulait seulement y ajouter son œuvre facile ; ces trois vallées, qui sont celles du Saguenay, du St-Maurice et de l’Ottawa, connues et explorées déjà depuis longtemps, n’ont pas encore un chemin, non-seulement qui les relie l’une à l’autre, mais qui leur donne une issue, un simple débouché vers les grands centres situés dans leurs régions respectives ! Combien de temps nous avous perdu en disputes oiseuses, à barbouiller les journaux de niuiseries, est incalculable, douloureux surtout, et cela pendant qu’autour de nous les peuples marchaiïent à pas de géants et comptaiont par autant de conquêtes sur la nature chaque progrès qui entr'ouvrait devant eux des espaces nouveaux et leur apportait de nouvelles richesses !!

Quoi! Depuis vingt-cinq ans bientôt la région du Saguenay est ouverte; ily a là de jeunes paroisses admirablement situées, dont l’enfantement avait été salué avec un véritable enthousiasme, et qui ont été arrêtées dès leur premier essor, paralysées dans leur berceau. Oui, cette contrée nouvelle, qui promettait tant, ce nouveau-né venu

juste au moment où les ressources agricoles des vieilles pa-

roisses allaient s’épuiser, ce pays de l'avenir, comme on Vappelait encore, il n'y a pas plus de douze ans, déjà se dépeuple, et déjà le découragement aux sinistres inspirations y souffle de toutes parts, comme le vent du désert qui brûle ou détruit tout sur son passage.

Parlons donc de notre jeunesse maintenant! A quoi cela

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nous sert-il, puisque nous n’arrivons jamais À l’âge mûr, puisque nous mourons étiolés, impuissants, avant même d’avoir atteint notre majorité; puisque nous ne sommes, d’une part, que des plaignards et des criardstà qui l’action est inconnue, et, de l’autre, d’'infatigables louangeurs qui trouvent teur admirable, délicieux, splendide, unique, incomparable ?

Nous n'avons pas seulement le moindre principe d'établissement ou de colonisation, pas le moindre sentiment des moyens pratiques de progresser, Qu'on ne parle pas du climat; c’est là une excuse trop facile, La faute en est dans notre incurable esprit de routine. Est-ce par hasard le climat qui empêche de mettre de l’engrais sur les terres et d'améliorer la culture par tous les moyens possibles? Il me semble au contraire que, plus un climat est rigoureux, plus on doit redoubler d'énergie et de travail pour en compenser les désavantages; mais, au lieu de cela, on braille, et des terres excellentes, jeunes encore et fertiles, deviennent la proie des ronces.

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