‹ Chroniques parisiennesChapitre 13 sur 45 · C.lir.ONlgUES PARISIENNES · texte numérisé non relu

C.lir.ONlgUES PARISIENNES

(le Genoude est une des plus singulières et des plus burles(jues, en même temps que des plus iiéfastes, de ce temps. Il est venu jeune ;ï Paris, de Lyon je crois; il s'appelait Genou. On était aux premières années de la lîeslauration; pour arrondir son nom ou pour le rendre moins rond, il l'a entouré de deux de (pardon de l'inévitable cacophonie); il en a fait de Genoude. Il s'est jeté dans les voies de la Congrégation et s'y est poussé en s'accrochant au pan de l'habit du duc de Montmorency, très-saini el un peu dupe; il s'est posé en traducleur de la Bible sans savoir l'hébreu; puis, plus tard, il est devenu l'homme de M. de Yillèle, son organe, son conseiller, son llalteur. Par ses journaux du soir, l'Etoile puis li\ Gazelle, il a dit el fait t(jut le mal possible, il a (•(Mist'iilé el loué bjules les mesures jterverses et violiMiles, les censures, etc. A travers cela, il se mariait richement, il faisait sa fortune : XOOOO livr(>s de'renles, s'il vous plail. (Ir, c'est cet homme ipii, dt;|)uis la i'''-voluliuii de Juillet, s'avise de prêcher le sulfrage universel et de faire alliance avec l'extrême gauche républicaine qui ne le repousse pas. Poui' couronner le tout, sa femme étant mûrie, il s'esl fiil prêlre ; il publie loules sorles de traductions des Pères qu'il commande à des jeunes gens et auxquelles il met son nom ; le produit de celte ( ^[)èce de l^ibraii'ie, servie par sou jduiiial, lui a été Irès-fnu'tueux. Le marchand et le journaliste sont par lui dans le lenq)le et UKuitent jusque sur les degrés de l'aulcl. (Jucl scandale poiu' la UKirale pulilii|uc! (".'est 'i'urlufe jouriiiilisle.

Lamartine lui a adressé à plusieurs rcpriso y\v hop

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magnifiques vers. (Jnelqu'im ([ui l'a bien connu (.lisait : «M. de Genoûde m'est, insupporlable; ce prêtre gras me dégoûte; sa grosse face exprime sa logit[ue béate; sa mauvaise toi, à la longue, a l'air d'être devenue une conviction, absolument comme un corps étranger qui, à force de séjourner dans l'estomac, s'introduirait dans l'organisation et irait se loger entre cuir et chair :

... cl libris iiicievit oiiiiniiiu l'ingiic...

a dit Juvénal. »

Ce 2 septembre 1843.

ACCIDENT AU TUErOUT. — VOYAGE DE LA HEINE D AN- GLETERRE. — RÉPONSE d'eDGAR QUINET A l'ARCHE- YÈQUE DE PARIS.

Il a failli arriver un bien immense accident au Tréport. Le roi el toute la famille, y compris le petit comte de Paris (il n'y avait d'absents que la ducbesse d'Orléans et Madame Adélaïde) ont manqué être renversés de la voiture où ils étaient, dans l'écluse. Les clievaux, effrayés des salves de canon qu'on lirait par bonneur, et aussi du bruit des eaux de l'écluse, se sont emportés. Deux ont brisé la chaîne qui fait garde-fou au pont et sont tombés; sans la présence d'esprit, l'adresse et la vigueur extrême du postillon qui a su faire porter à temjts b: timon contre un pilier ou poteau, la voiture était immaiiqualtUMueut précipitée. Quelles bizarreries dans ces acfidcnts où la Providence l'ait comme jouer pour nous b.^ Iiasard! Le duc d'Orléans, l'autre année, se tue là où il n'y avait aucun danger, ce semble : une roule unie, des

tlO CHRONIQUES PARISIENNES.

chevaux qui, deux minutes après, allaient s'apaiser d'eux-mêmes. Ici toute une famille échappe à la chance la plus contraire. — On n'ose se figurer les conséquences. Qu'on ne vienne pas parler des conquêtes de l'homme, de ses assurances contre les événements; nous ne sommes rien.

— On attend la reine d'Angleterre pour aujourd'hui samedi au château d'Eu. Viendra-t-elle faire une pointe jusqu'à Paris? Grande question; des paris sont engagés pour et contre. Dans tous les cas, cette visite de la reine d'Angleterre, qui n'est qu'un caprice de jeune femme, devient et sera un grand événement politique. Celle jeune reine s'est prise d'une très-vive amitié pour la princesse Clémentine, et de là son premier projet qu'elle a mûri dans sa petite tête et qui éclot aujourd'hui en dépit de toutes les diplomaties. Les rois avaient juscju'ici affecté d'être personnellement peu polis envers Louis-Philippe, de ne pas lui rendre les visites qu'il leur avait fait faire par ses lils. L'an dernier, le roi de Prusse s'est arrangé et même gêné dans sa route vers l'Angleterre pour ne point passer par la France. Eh hien, voiUi que brusquement la plus grosse et en même temps la plus mignonne de ces tètes couronnées arrive sans qu'à peine on l'invite, et se jette au cou du roi citoyen. 11 y a de quoi faire enrager le Nord. Gare au coup de sang de l'empereur. N'icolasî 11 en aura, disait une femme d'cspiit, une attaque de liiont. — En altendant, la diplomatie a une] mine longue d'une aune.

Les journaux vous diront les suites pour ce voyage, sur lequel il y a encore toute chance ouvcrle.

— Quinet a répondu à l'archevêque de Paris dans la Eevue des Deux Mondes; vous aurez pu remarquer que quand il discute les rapports de l'Eglise et de l'Etat, sa logique n'est pas forte. Quoi ! on en sera venu à ce qu'il faut que tout le inonde passe par les écoles édeciiqnes de l'État, pour éviter qu'il y ait trop de petites sectes? C'est pitoyable ..

La reine d'Angleterre est arrivée au Tréport et à Eu samedi, comme on l'attendait (voyez les Débats et le récit de M. Cuvillier-Fleury, l'historiogi'aphe). Le prince de Joinville était son pilote; le roi est allé au-devant, est monté à bord du yacht royal, puis a ramené dans son canot la petite reine qui s'est remise à lui. Quand on lui a parlé de Paris, elle a répondu que ce n'était pas une visite de curiosité qu'elle faisait, mais une visite d'affection. Je ne sais si on la décidera, et si on la pressera beaucoup. On n'a pas l'air de l'attendre ici. — Suivez cela dans les Débats. C'est le grand événement de la chronique. — Je vous le répète, elle a pris cela toute seule sous son bonnet : elle est très-liée avec la reine des Belges (fdle de Louis-Philippe), elle s'est très-prise depuis, et d'un goût très-vif, pour la princesse Clémentine (ducbesse de Cobourg); elle lui avait dit depuis déjà assez longtemps : « Je médite d'.dlcr voir vos parents à Eu, laissez-moi arranger cela, et gardez-moi le secret. ^^ La visite récente du prince de Joinville et du duc d'Aumale à Londres n'était pas pour l'inviter, comme on l'a cru. Le prince de Joinville allait étudier quelque invention de bateau à vapeur dont il s'occupe pour son

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iiiélier de marin, et, une lois clans les eaux de la Tamise, ils ont été faire visite à la reine. Voilà l'exacte chronique de cette visite qui renoue les tradiiions du Champ du drap d^or. — Cela fera sourire vos républicains et, si vous le voulez, prévenez-les, en souriant vous-même, du ré';it que vous ferez. Nous avons été un peuple courtisan : il en reste toujours quelque chose.

— Les Mystères de Paris, clos sous forme de roman, vont reprendre au boulevard sous forme de mélodrame; l'auteur s'occupe déjà à les tailler dans ce nouveau pli : industrie, industrie sur toutes les coutures.

Jeudi, 7 septemlprc 18i3.

MADAME SAND DANS SON BERRÏ. — DEPART DE BAr.ZAC POUR LA RUSSIE. — MORT DE LA FILLE ET DU CENDRE DE VICTOR HUGO. — AFFREUSE CATASTROPHE. — VERS DE VICTOR HUGO. — LE DISCOURS DU CARDINAL PACCA. — SÉNILITÉ FLEURIE. — NOTES DE MON VOYAGE A ROME.

Madame Saiid est dans son Berry et non pas à Gonstanlinoi»le. Balzac est allé en Bussie, inandô, assnret-on, pour devenir le réfiilateur oflicicl de M. de Gustine. Ge qui est cerlain, c'est qu'il est parfaitement impropre à ce rôle. Il ne défendrait pas mieux l'empereur de Uussie qu'il n'a réussi pour le notaire I*e\l(d.

— Le journal des Débals de ce nialia 7 vous dira assez de nouvelles :

La triste et alTreuse catastrophe arrivée à la (llle

Ili CHRONIQUES PARISIENNES.

ainée de Victor Hugo, mariée il n'y a pas plus de six mois, figée de dix-neuf ans au plus ' ;

— Les inventions néo-surannées de Lamartine : la vieille réforme électorale; — le discours enfin du cardinal Pacca. A propos de cette sénilité fleurie, paterne et tout à fiiit romaine, voici quelques notes tirées de mon voyage à Rome : le discours de ce cardinal me les a tout <à fait remises en mémoire comme très-exactes :

NOTES d'un voyageur EN 1839.

« Rome est morte depuis quasi l'heure où Jugurtha a prononcé sur elle, en se retournant, l'anatlième fameux : 0 ville vénale! etc., etc. Elle a semblé vivre à de certains moments sous de grands papes; mais c'étaient des cabinets superposés : comme nation, elle n'a cessé d'être morte. »

Et encore :

« Rome est morte et bien morte. Ce n'est qu'une

1. Vous pourriez peut-être citer les vers que Huiro avait faits pour celte pauvre jeune femme au moment de son mariage et de sa sortie de la maisou paternelle :

Aiuie celui cpii faime et sois heureuse en lui; Adieu! sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre! Va, mon enfant chéri, d'une famille à l'autre. Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui.

Ici l'on te retient, là-has l'on te désire. Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir : Dunne-iious un regret, donne-leur un espoir; Sors avec une larme, entre avec un sourire.

Cette jeune fenunc était en elTet charmante, sensée, fine, discrète et au-dessus de son âge.

grande ville de province : il y a des gardiens pour les tombeaux. A travers cela un filet courant de voyageurs et de beau monde. L'imagination comble le reste. S'il y a sous celle solitude et ce silence une vie intérieure, pontificale, à petit bruit, c'est un pouls de vieillard : on continue. Dans la politique générale du monde, Rome me l'ait TelTet d'avoir désormais le rôle qu'a eu en France le ministère du cardinal Fleury :

Et le garda jusqu'à nouante! (Voltaire).

Et encore :

« Il y avait aujourd'hui (six heures et demie), au Capitole, séance de l'Académie des Arcades : les cardinaux et les prélats en carrosse accouraient; la place était remplie de livrée rouge. J'ai tout regardé descendre; je me suis donné le plaisir de la parodie jusqu'au bout. Pauvre petit Capilole et assorti en vérité à toute celte gent ! On n'a pas cessé d'être au temps de Sidoine Apollinaire; avec plus ou moins de goût, c'est la même chose depuis des siècles. Rome est finie.

» A Rome, dans cette solitude peuplée de monuments et de madones, entre le Colisée et le Vatican, chaque âme disposée à une dévotion la développe démesurément et sans que rien y fasse obstacle. C'est le séjour le plus commode à une idée fixe. On la cultive, on s'en enchante : chacun abonde à l'aise dans son sens. Les résultats pour moi sont frappants et se peuvent personnifier par qiiehiuos figures. Ici, Ingres dévot à l'anti(iue et à Raphaël, et qui trépigne à ce seul nom; là, Fokelberg, le sculpteur suédois, tout Grec, dont l'œil se

116 CHRONIQUES PARIS;iEi\NES.

mouillait de larmes en nt)us montrant l'Apollon au Vatican et les contours lointains des paysages d'Albano. Aujourd'hui j'ai visité telle princesse russe, toute chrétienne, toute catholique et propagandiste, comme les autres sont tout païens. J'ai encore visité dans son atelier Overbeck, le peintre ascétique, dévot à l'art pur chrétien. Chacun d'eux s'étonne qu'on n'habite pas Rome à jamais quand on y a une fois touché ; chacun, dans cette masse diverse, se creuse sa Rome à lui, sa catacombe, et ne voit qu'elle, el n'est troublé par rien alentour dans ce grand silence. C'est juste le contraire de Paris, où l'on est percé à jour en tous sens, à chaque heure, par l'idée du voisin. — A Rome, chacun clioisil son idée et y habite éternellement. On y passe la vie à être d'accord avec soi-même, sans conlradiclion de personne.

» Saint-Pierre, que je viens de voir, m'aura appris à ne pas trop dire de mal en détail des mauvaises qualités cl du mauvais goût. Il y a un certain degré de puissance, d'ordonnance et d'abondance qui couvre (ont el qui désarme! Cela va ici à la sublimité. — C'est comme pour le gouvernement papal de Rome même : tout ce mélange de taux et de pompe a fait par moments une sublime grandeur. »

Ce 25 septembre ISi

UN CATÉCniSME,T'Mi M. COUSIN. — IMl'OUTANCE CROIS- SANTE DU PARTI CATHOUQUE. — SES RELATIONS DYNASTIQUES. — POLITIQUE D'ATERMOIEMENT DU ROI LOUIS-PHILIPPE. — LA FRANCE CATHOLIQUE PAR AM- BITION. — PROGRAMME DE LA LIBERTÉ DE l'eNSEI- GNEMENT RÉCLAMÉE PAR LES JÉSUITES. — JANIN. — GAUTIER. — DELPHINE GAY. — M. PATIN, ETC.

La politique est à plat, les ministres sont en vacances, les reines voyagent, le duc de Nemours voyage; on harangue, on danse et l'on passe des revues. La seule chose sérieuse qui ait l'air de s'agiter en ce moment est la querelle toujours très-vive entre l'Université et le clergé au sujet de la libi'rlé lU' rcnseigncnieul. Cela m'a tout l'air d'une question qui vient se poser et se fonder pour longtemps et sur laquelle on n'est pas près de s'entendre. l*our la gravité, elle en vaut une autre; c'est comme fiiez vous cette question de la séparalion de l'Eglise et deri^tat. Mais si la question qui se pose en France a son

importance extrême, elle est bien désagréable par toutes les grossièretés qu'elle soulève de la part de notre parti prêtre et de ses écrivains, les plus injurieux de tous les insulteurs en un temps et dans un pays où il y en a tant.

Le lendemain de la révolution de Juillet, Lamennais, avec son esprit rapide et impétueux, avait très -bien compris tout le parti qu'il y avait, pour le clergé, à tirer de la situation nouvelle : il voulut le ranger autour de ce drapeau de la liberté de l'enseignement :\\ voulut l'organiser en grand parti un peu démocratique à la manière du clergé belge. Mais notre clergé n'était pas assez prompt pour se prêter aussitôt à une évolution aussi hardie; il venait d'exercer et d'accaparer le pouvoir, il fut tout étourdi de le perdre, et ne s'avisa que lentement des moyens de le regagner, Lamennais s'impatienta, se lassa et décampa. Cependant son idée a fructidé, cl aujourd'hui, sans qu'il y ait un vrai général digne de ce nom, l'armée catholiciue est assez bien rangée en bataille, réclamant celte liberté d'enseignement qui, une fois obtenue, lui rendrait toute sa sphère d'action et sa carrière d'avenir.

Que les gens du siècle et les philosophes, et les chrétiens dissidents, ne s'étonnent pas trop de retrouver le clergé français si puissant : un tel corps ne s'écrase pas aisément, il renaît bien des fois; c'est déjà beaucoup que ce clergé et les intérêts d'ambition encore plus que de conscience qu'il représente, ne soient plus qu'à l'étal de prnUi. Mais ce sera un parti considéral)le, formidable mên^e, qu'on aura longtemps en présence et avec lequel

il faut s'attendre avoir à compter ou à lutter, selon les moments et selon le courage.

Il faut rendre aux chefs de l'Université cette justice que, depuis douze ans, ils n'ont pas abusé contre le clergé de la situation défavorable qu'avait faite d'abord à celui-ci la révolution de Juillet. Il n'est pas d'égards, de condescendances, que MM. Guizot, Salvandy, Cousin, Villemain, n'aient témoignés et eus aux divers moments pour les personnes et les établissements ecclésiastiques. Cela a paru même aller quelquefois jusqu'à la faiblesse et à la peur; ils en soiit bien mal payés aujourd'liui.

On se souvient encore et l'on raconte que, dans son zèle pour la christianisalion au moins apparente et officielle de l'Université, Cousin avait, il y a quelques années, rédigé, — oui, rédigé de sa propre et belle plume un catéchisme : cet édifiant catéchisme était achevé, imprimé déjà et allait se lancer dans tous les rayons de la sphère universitaire, quand on s'est aperçu tout d'un coup avec effroi qu'on n'y avait oublié que d'y parler d'une chose, d'une seule petite chose assez essentielle chez les catholiques : quoi donc? du purgatoire. Il fallut vite tout arrêter, détruire toute l'édition; les philosophes, en fait de théologie, ne pensent pas à tout.

— Aujourd'hui que les questions et les passions politiques trop flagrantes sont apaisées, qu'il y a lieu à des débats plus théoriques et de principes, que le sac de rarchevêché est oublié, et que le clergé, en reparaissant, n'a plus peur de se faire lapider dans les rues, il ose extrêmement : il ose d'autant plus qu'une portion notable

s'est ralliée à la dynastie de Juillet, et qu'en réclamant ce qu'il croit son droit, il le demande de plus presque au nom des services rendus. L'Univers, le journal religieux, a été le premier journal catholique doctrinaire et dynastique, et c'était même là son trait distinetif au début. Ce M. Louis Veuillot,qui est une des plus insolentes plumes du parti, a été d'abord le secrétaire intime du général Bugeaud, cet agent et cette créature si robuste du régime nouveau. — Saint-Chéron, l'ancien saint-simonien et l'un des fondateurs de V Univers, était un des obséquieux et des affidés de M. Guizot. En un mot, cette opposition du clergé à l'Université n'est devenue importante et considérable que depuis que le clergé se pose en auxiliaire plutôt qu'en adversaire de la dynastie de Juillet. Il a, au reste, des amis très-bien disposés et très-dévoués au sein du Château, dans la personne même de la reine, si pieuse, et tout autour d'elle : l'atmosphère intime des Tuileries est plutôt propice à certaines concessions et serait capable de les inspirer.

Le roi Louis-Philippe, dont les idées parliculières sont celles du xviir siècle, mais dont la politique vise bien plutôt à la paix du présent (pi'à l'avenir et aux longues pensées, n'est pas fâché de cette grande querelle qui en ajourne de plus périlleuses et qui prouve que les lemps ont changé. Puisqu'il faut un os à ronger, mieux vaut celui-là qu'un autre. Avec plus de lointaine prévoyance, peut-être il s'inquiéterait de ce qu'il y a de mcna(,'ant dans cette ambition du clergé qui- se recrute de tant d'autres ambitions aujourd'hui disjioniblos. Mais, on honnnc pratique consommé, il est habitué à compter beaucoup sur le ha-

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sard qui, pour peu qu'on lui laisse de chances et d'espace, déjoue bien des prévisions et des espérances. Il ne paraît donc pas pressé de faire pencher toute la balance du côté de son Université, cette fille bien-aimée. En l'embrassant deux ou (rois fois par an avec de grands témoignages dans les solennités, il est bien homme à la contenir tout doucement.

— Il peut paraître bizarre et il n'est qu'exact de dire que, dans le moment, l'indifférence même des croyances et le manque de convictions morales tournent plutôt au profit du clergé. Les carrières sont encombrées, les jeunes activités se pressent et ne trouvent pas de débouchés. Les ambitions sont excitées au plus haut degré, toutes les cupidités {iiiilamenta) fermentent. Dans un tel élat des esprits, une foule de jeunes gens sont à la merp du parti qui les enrôlera et qui leiu' fournira carrière. Le clergé n'y manque pas; il a des sociétés actives, des ramifications jusque dans la plus jeune France. Il a ses romanciers, ses poètes, ses économiste's : celui qui se laisse enrôler est à l'instant choyé, adopté, loué par toutes les trompettes catholiques; de plus il se vend et se débite à merveille, et le grand nerf, la grande ficelle du jour, le pecntiia, est au bout. — Tous les jours il arrive ([ue tel jeune romancier, tel jeune économiste qui a passé par les feuilleset les feuilletons de la lilliTaiure courante vient vous déclarer qu'il ne peut plus continuer sa collaboration, parce qu'il est devenu calholique: cela veut dircqu'ila trouvé un meilleur placement. — Pour tout dire, les condoltieii île plume abondent aujourd'bui, ils battent le pavé d(> Paris, et le clergé a moyen de l(>s enrôler.

Louis Veuillot était un peu à l'origine de cette race des condutlieri : sans prétendre qu'il ne porte pas dans ses excès un fond de conviction sincère, il y garde du moins et y nourrit toutes les passions et les grossièretés humaines et inhumaines. On ne pousse pas plus loin l'insolence et l'injure. Sa lettre à Viliemain sur la liberté de l'enseignement commence en ces termes :

« Vous n'aurez point de vacances cette année, monsieur » le ministre, ni voire successeur Tannée prochaine, s'il )) plaît à Dieu, car les catholiques ne veulent plus inter- » rompre la guerre qu'ils livrent à V enseignement de » VElat... »

Au nom d'un article de la Charte, au nom des serments d'août 1830, voici en foit ce que les catholiques, par l'organe de Veuillot, réclament :

1° Liberté pour tout citoyen d'ouvrir école;

2° Liberté pour tout citoyen de fréquenter telle école que bon lui semblera, et d'y envoyer ses enfants;

3" Formation d'un jury d'examen pour le baccalauréat, réunissant aux garanties nécessaires de science et de sévérité, les garanties non moins indispensables de moralité et d'impartialité, afin (jne devant ce jury, tout citoyen, sous le seul patronage de sa capacité et de son honneur, puisse demander le diplôme, (|uelle que soit l'école qu'il ait fréquentée, et quand même il n'en aurait fréquenté aucune.

— Tout cela, en principe, semble assez raisonnable et ne doit pas laisser d'embarrasser les universitaires

qui, tels que Dubois du Globe, par exemple, ont dans le temps réclamé pour tous la liberté de l'enseignement.

Il est de fait, en outre, que pour une certaine éducation morale, paternelle, un peu aristocratique, et qui continue doucement les traditions du foyer et de la famille, les pensionnats tenus par des Pères plus ou moins jésuites sont incomparablement plus sûrs que les collèges de l'Université : ceux-ci produisent des lycéens bien appris, éveillés, de bonnes manières, et qui deviennent très-aisément de gentils libertins. Le sentiment moral inspire peu les gros bonnets, les chefs, et tout le corps s'en ressent.

Dans l'exaltation où ils sont de leur importance sociale et de l'appui qu'ils apportent au pouvoir civil et politique, les catholiques, par l'organe de Yeuillot, s'écrient à la fin de cette Epître butrccuidanfe à Yillemain :

« Si vous savez l'heure de notre défaite ou de notre » avilissement, mettez en sûreté vos trésors. Tout croule » quand nous ne sommes pins là. — Vingt empires dor- » ment dans les tombeaux qu'ils nous ont creusés. »

Voilà qui s'appelle parler de soi, et sinon croire, au moins ne pas douter.

Les pièces justificatives sont pleines d'horreurs touchant les mœurs et les principes prétendus de ITniversité; celle-ci en devient presque intéressante, à titre de calomniée ' ; elle est pourtant bien assez puissante

1. Sur les mœurs pourtant (entre nous) ne pas trop crier à la ralomnie; moi, je ne cric qu'à la grossièreté.

pour se défendre toute seule : laissons-la faire. — C'en est bien assez aujourd'hui sur cette grosse querelle.

— Cousin, toujours en quête et en action, a publié, dans la Revue des Deux Mondes du 15, un morceau inédit de Pascal sur Vamour : le morceau est beau dans sa subtilité et paraît bien authentique. Le préambule de Cousin a eu d'ailleurs peu de succès, il manque de sérieux, et on y sent trop la fanfare. Mais la trouvaille a du prix.

— On annonce d'Eugène Sue un nouveau roman en feuilletons, Le Juif errant, ce seront les mystères du monde et de tous les pays. Lu Presse et les Débats se disputent ce prochain roman et on est aux folles enchères.

— Vous avez pu lire dans la Revue de Paris, de dimanche ^i, uïi article de Janin sur madame de Girardin ; s'il s'est réconcilié avec Dumas, il garde une dent à la Presse qn'i s'est posée en organe d'inimitié contre lui. La belle Delphine s'en est ressentie. L'article est joli, méchant; au reste, elle a de quoi rendre : griffes contre grillés; combat de châtie et de matou.

— Dans son feuilleton des Débats de lundi -l~^,\e même Janin |):ule joliment d'un vaudeville de Théophile Gautier, le plus spirituel de nos cyniques. Janin, eu faisant bon marché de lui-même, dit aux autres de bonnes vérités : on retrouve là tout son meilleur esprit malicieux et sa verve. 11 excelle et il est maître loulos les fois qu'il parle du gaspillage de l'esprit.

— Le troisième volume des Eludes sur les tragiques grecs de Patin a paru et complète son ouvrage : c'est celui de Schlegel refait, sans invention, avec plus de détails et

bien moins de grandeur. La liltérature de Patin est classique, excellente, bien digérée : il aime le délicat, mais il ne hait pas le faible. Son ouvrage, utile, instructif, serait encore plus agréable s'il était écrit avec plus de concision et, pour tout dire, avec plus de points et moins de virgules. On est singulièrement frappé, en le lisant, de la longueur interminable des phrases; Patin, qui professe avec distinction la poésie latine à la Faculté des Lettres, est un charmant et fluide improvisateur, mais il en porte trop les habitudes dans ce qu'il écrit. Ses phrases, à force de longueurs et d'incidences, ne présentent plus aucun courant. La parole et l'accent sont Icà pour déterminer le sens quand on a affaire à l'orateur; mais un écrivain, c'est autre chose, et je cours riscpie de me noyer dans ces grandes flaques d'eau douce qui ne me portent plus en aucun sens. — Après tout, c'est un bon et méritant ouvrage, qui dispense de beaucoup d'autres et qu'il faut conseiller aux gens du métier.

Ce 30 septembre 1843.

PEU DE SUCCES DE LA REPRISE DE LUCnÊCE. — LA LIBERTÉ DE l'ENSEIGNEMENT. — MADAME DE GIRAR- DIN.

J'attends vainement : pas une pauvre petite nouvelle, pas un seul petit brin de mousse ou de vermisseau,

— Ce n'en est pas une de nouvelle que l'Odéon ait rouvert avant-hier 28 par Lucrèce: madame Dorval jouait TuUie, mademoiselle Maxime faisait Lucrèce, Cela a été froid, et même l'acteur qui jouait le père a perdu je ne sais poiir(juoi la lèle, et au lieu de Vassassiii pâlissant, il s'est avisé de dire polisson, ce qui a bien fait rire.

Le Semeur est inconséquent (juand il soutient les doctrines de Quinet et de Michelet qui mènent â la nonliberté de l'enseignement, lui Semeur qui veut l'entière séparation de l'Eglise et de l'État : mais c'est ainsi qu'on fait toujours; on est pour la doctrine absolue jusqu'à ce

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que la passion ou l'intérêt s'en mêlent : alors on fléchit tout doucement.

Je reviens. — Le fait est qu'il n'y a pas de doctrine absolue pour les États et que tout est relatif, subordonné à l'utilité publique. — Ainsi quelle que soit la rigueur du raisonnement, il serait fatal qu'en France on laissât le clergé se fortifier et s'organiser davantage en parti. L'Université n'est pas toujours aussi intéressante qu'elle pourrait l'être; les chefs n'ont jamais eu, depuis longtemps, ce cœur généreux, libéral, affectueux, ami désintéressé du bien, qui conviendrait dans la direction de la jeunesse, qu'avait, par exemple, le premier grand maître Fontanes, et dont l'effet moral se ferait aussitôt sentir; ils ont été des administrateurs plus ou moins hal)iles et attentifs, des ministres plus ou moins accapareurs et ambitieux. Les chefs de collège, à leur exemple, sont plutôt des administrateurs, des espèces de préfets qui font plus ou moins exactement leur devoir, mais tout cela sans que le sang circule et que le cœur s'en mêle. Les études pourtant, par la bonne distribution et la discipline, se fortifient de plus en plus. La machine va bien. — Quant aux adversaires, au clergé, malgré les avantages partiels et paternels que peuvent présenter deux ou trois de leurs écoles, il est certain que, si on les laissait faire, ils paralyseraient le mouvement d'études et fanatiseraient ou abêtiraient les jeunes esprits. Or convient-il maintenant, par scrupule excessif et par tendresse plus que délicate de conscience, de respecter leur zèle violent et de les laisser faire, parce qu'ils sont peut-être convaincus et qu'ils argumentent assez bien du

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droit? — Il en sera de cette demande de liberté illimitée d'enseignement comme du rappel d'O'Connell-, c'est une macliinc de guerre, une énormilé impossible à obtenir, mais à l'aide de laquelle on se bat et on tiraille. Cela finira par (jnelque petite concession qu'on fera le plus tard possible.

Les vers de Musset dans le numéro du 1" octobre de la Revue des Deux Mondes, Le miei Prigioni, sont sur ce qu'il a été mis quinze jours en prison pour la garde nationale. — H y a un article sur l'AUomagne qu'on me dit très-bon, de M. Saint-René Taillandier, auteur d'une bonne tlièse sur Scot Erigène.

Le recueil des feuilletons de madame de Girardin a un certain succès. Janin, dans la Revue de Paris, a écrit sur ou contre ; Old-Nick, dans le National, a fait deux grands articles comme s'il s'agissait des fortifications ; et voilà la Revue des Deux Mondes qui met son Lagenevais ' en campagne, sou homme armé et masqué des jours de secrète justice. Tout cela au sujet d'anciens feuilletons. C'est assurément un succès, c'est un hommage du moins à la position que s'est faite rauteur par son grand esprit. Madame de Girardin a son rang très-sùr de ce côté ; sa plume est de celles qui font le mieux les armes.

1. C'est Charles Labiltc (jui est le Lag'.Miovais de celte lois sur inadainc Éiiiile de Girardin.

Ce l oclolir. 1843.

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