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INSUCCES DE LCCRECE A SA REPRISE

Toujours rien. — Lucrèce na décidément reparu que pour mourir, et mourir non pas du poignard, mais de lanijueur, de froideur, de vieillesse déjà. C'est eUrayant comme de nos jours on vit vite et peu : les œuvres comme les hommes. On se survit, on survit surtout à sesenfauls. Ce sont les générations renversées. — Voilà une pièce qui, il y a six mois à peine, fait courir tout Paris et sans qu'on le convoque; elle réussit par son honnêteté même et un certain air de simplicité nohle auquel on n'était plus accoutumé et qui nous reprend. Puis on en est déjà las, on n'y trouve plus rien; t'est la neige d'autan, la neige déjà perdue de l'autre hiver. Quand l'aulcur reiiaraîlra dans un an ou dix-huit mois avec un nouveau ilrame en main, il sortira comme Épiménide de son antre, on lui demandera peut-être qui il est, ce qu'il veut : il aura tout à refaire, — surtout

la curiosité si vive, si mobile, si passagère et inconstante, qui se porte toujours ailleurs, et, à tous ces litres, plus française de nos jours qu'elle ne fut jamais.

Ce 6 octobre 1843.

LES M YSTÊHÊS UÈ PARIS.

Il paraît décidément que Sue, sans le vouloir, aura touché quelque libre vive et saignante, et elle s'est mise à vihrer. L'humanité, dès qu'il s'agit d'elle, se prend vite au sérieux.

On l'a dit, on est toujours le jacobin de quelqu'un. — On est toujours le moraliste de quelqu'un.

Tout est relatif : peut-être, après tout, que les Mystères de Paris sont un livre de morale pour les personnes de la CHé et de la rue aux Fèves. Rien n'est burlesque pourtant comme ces élancements à saint Eugène ' Sue^ qiuuul on sait le dessous des cartes.

1. AUusioa à un article de Revue, la lïuche populaire (octobre 184!î), liaus lequel il était raconté qu'un père de famille, ouvrier, aptes avoir entendu lire tout haut le soir, à la veillée, par un de ses (ils, le chapitre du Lapidaire, dans les Mystères de Paris, s'était écrié, en déguisant mal son émotion (il ne voulait pas laisser voir i[u'il iilcurail) : < Eii bien! ma loi, c'est égal, c'osl tout di*. \

132 CHRONIQL'ES PARISIENNES.

On dit qu'il a reçu, à l'heure qu'il est, plus de onzf^ cents lettres relatives aux Mystères de Paris, magistrats qui lui soumettent leurs idées, jeunes fdlcs qui lui offrent leur cœur. Il pourra publier tout cela en appendice. Ce ne sera pas le volume le moins piquant.

0 humanité! — que tu es toujours en train de légendes, et qu'il te faut des saints à tout prix!

Enfin Déranger (grave symptôme!) est allé visiter Eugène Sue; le chansonnier populaire a semblé reconnaître le romancier populaire. On ne dit pas s'ils ont bien ri. — Ils auront fait les bonnes gens sérieux. Vivent les gens d'esprit pour suffire à tout!

même extraordinaire; et (poursuivit-il en regardant le ciel), quoique Eugène Sue fasse fondre les cœurs, ce qu'on peut demander à Dieu, c'est qu'il envoie souvent des hommes pareils sur la terre. » — Dans le même article, on attribue à Lacordaire un calembour qui n'est pas de lui : « Les Mystères de Paris suent le crime », aurait-il dit. C'est bien l'abbé Combalot qui a dit cela eu chaire. Il a réellement fait la ijointe.

Ce 3 novembre 18i3.

LE DUC DE BORDEAUX. — CHATEAUBRIAND. — DISETTK DE GRANDS NOMS DANS LE CLERGÉ FRANÇAIS. — OPINION DE JOSEPH DE MAISTRE. — L'ABBÉ DE CA- ZALÈS. — M. PATIN. — LES TRAGIQUES GRECS. —

[ SAINT-MARC GIRARDIN. — SA SÉCHERESSE D'ESPRIï. — OPPOSÉ A M. DE RÉMUSAT.

La (list'lle île nouvelles est toujours grande, quoique \r bruit augmente un peu et que les arrivants de la campagne s'informent activement de ce qui s'est passé et dece qui ne se j)asse pas. Le voyage du duc de Bordeaux en Angleterre défraye la conversation d'un certain monde, (pii iraillenrs se restreint et diminue de plus en plus, M. LJcrrycr est allé saluer son roi. M. de Clialcaubriaiul, malgré son ]teu de jambes, va aller voir aussi son roi a Londres. Il est le seul (jui puisse lui dire un peu nettement la vérité sur l'état du pays et sur les chances h jamais perdues. Que ce jeune prince se tienne tranquille et vive avec diirnité dans un coin : son rôle est tout

13i CHRONIQUES PARISIENNES.

tracé. On le dit convenable, sensé, assez raisonnable; il ne l'est même que trop pour nous Français, et on remarque avec ironie qu'il n'a encore l'ait parler de lui par aucune aventure de jeunesse; pour un petit-fils de Henri IV et pour le fils du duc de Berry, il est le plus irréprochable des bons sujets. 11 a envoyé ici un de ses anciens écuyers, M. de Locmaria, pour prendre la direction de la Quotidienne et chercher à remonter ce journal qui était le plus étroit et le plus bête, quoique loyal et honnête. Le duc de Bordeaux paraîtrait désirer que ses serviteurs féaux ne se Tinssent plus si en dehors de toutes les affaires : <,< car, disait-il à l'un d'eux, si je suis un jour en position de rentrer, je ne pourrai alors m'appuyer sur vous (jui aurez été absents des affaires pendant vingt ans plus ou moins. » Mais laissons ces songes, ces propos de petite cour exilée qui prend le train des Stuarts à s'y méprendre ; il n'y a plus que le grand nom de Chateaubriand (jui jette un reste de grandiose sur ce débris. — Une poignée de vaniteux et même d'intrigants s'y rattachent encore, et vivent aux dépens de l'exilé. Un vieux vaudevilliste royaliste, qui n'a pas le sol, va à Londres tout exprès pour lire au prince je ne sais quelle pièce de poésie à son éloge et en tirer une gratification comme dans le bon temps.

— Herwegh, le poêle de la haine, csl, dit-on, ici.

— Laipiestion religieuse, la seule sur le tapis, grossit ioujours. Vous aurez lu les lettres du cardinal de Bonald et de i'évêque de Chàlons '. Le clergé continue de

1. Le recleiir ilu CDlIcgc de Nancy n'ayant pas pernii; à l'abbô Lacordaiie d'y vonir faire ilos prédications, rauniOnicr a rcçn

se donner tous les torts par la forme. Mais le pouvoir est si peureux que ce bruit peut-être réussira, au moins pour quelque concession.

Que ce vieux nom de Bonald ne vous abuse pas. Une chose est essentielle aujourd'hui au clergé de France, c'est l'absence de noms. Il ne se recrute guère que dans le peuple et chez les paysans {pagani) : signe très-singulier, mais qu'on ne saurait méconnaître. Il est très-rare que dans des familles aisées, bourgeoises, moyennes, même religieuses, aucun fds se destine au sacerdoce, ce n'est plus une carrière. Il est de plus en plus rare que cela arrive dans des familles nobles, dans celles où se recrutait autrefois le haut clergé. Les hautes dignités elles-mêmes du clergé ne paraîtraient plus aujourd'hui aux enfants de ces familles nobles, d'ordinaire encore très-religieuses, une considération sociale suffisante et une compensation pour ce qu'ils perdraient. Qu'en résulte-t-il ? c'est qu'il n'y a guère que les gens de campagne, fermiers ou petits propriétaires-laboureurs, qui poussent quelqu'un de leurs liis-au petit séminaire, où il est élevé le plus souvent gratis; ils considèrent celte prêtrise comme un avancement social relativement à leur obscure condition. Mais ces enfants,^ même en étudiant avec soin ce qu'on leur apprend, ignorent une quantité de choses de la société et de la vie, et du monde moderne, qu'on apprend d'ordinaire par l'air, dans l'alniosphère générale et par les relations

ordre de son supérieur ecclésiastiijue de quitter cot établissement : pour n'être que provisoire, hi mesure n'en est pas moins un déli, une menace, et non plus en paroles seulement.

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(le tous les jours : ils arrivent au sacerdoce, bons prè- •{res peut-être quant à la piété et à la connaissance théo- ■logique et liturgique spéciale, mais ignorants d'ailleurs, i,a'ossiers de manières et incapables d'agir dans une sphère un peu élevée. Là est la grande plaie du clergé français. M. de Maislre écrivait il y a bien longtemps : <( Qu'on me donne la feuille des ordinations en France, et je pourrai prédire de grands événements. » Il voulait dire par là que, s'il avait vu, vers 1817, de grands noms, -des enfants d'illustres familles entrer en foule dans le <;lergé pour réparer les brèches qu'avait faites l'impiété voltairienne de leurs pères, il aurait bien auguré de l'avenir de la religion en France. Eh bien, rien de ce pronostic ne s'est réalisé. On a cité particulièrement <leux ou trois noms en tout. Depuis dix ans cet état de <hoses n'a point changé. Le beau monde, la haute société ont beau se vanter de remplir les églises, les confessionnaux, tant qu'ils ne rempliront pas les cadres de la milice sacerdotale, ils n'ont rien fait, .et ils n'y paraisîsent pas disposés. Aussi la montre est-elle plus belle <jue le fonds. A toutes les causes qu'il y a dans le régime nctuel pour être mal élevé, le clergé en ajoute donc une toute spéciale à son usage, et c'est ce qui explique en l>artie l'incroyable grossièreté de plume des feuilles ecclésiastiques en France.

Comme exception au grand fait que je signalais tout à l'heure, on cite M. l'abbé de Cazalès, (ils de l'illustre iConstiluant; après des éludes approfondies qu'il est allé suivre à Rome, il a été ordonné prêtre depuis quelque temps. Il avait été le fondateur de l'ancien Corrcspon-

CHUONIQUES PARISIENNES. 137

dant sous la Restauration, feuille grave, modérée et frès-éclairée. De tels membres sont malheureusement trop rares dans le clergé français.

Ainsi on peut expliquer qu'il n'ait rien eu encore à opposer de comparable, comme talent et science, aux chefs principaux de l'Université, aux Guizot, Cousin, Villemain. Yous parliez la dernière fois d'un professeur de l'Université très-distingué, M. Piitin, qui vient de compléter son ouvrage sur les Tragiques grecs : l'ouvrage a peut-être plus de valeur encore que celle que vous indiquiez. Sans doute, si on examinait la source et l'origine des diverses opinions qui y sont heureusement rassemblées, on n'y trouverait pas beaucoup (ïinvention proprement dile, mais en critique ce point est moins essentiel. Le fait est que M. [*alia a recueilli, avec goût et jugement, tout ce qu'on sait et tout ce qu'on peut désirer pour le moment sur ces trois maîtres immortels, Eschyle, Sophocle, Euripide. Son livre est des plus complets; il représente le fruit de vingt années de lecture et d'enseignement. On peut dire de M. Patin, esprit de tout temps très-délicat, qu'il est arrivé à force d'études, de suite et de soin, à une grande distinction critique C'est comme une terre peu grasse naturellement et peu féconde, une terre tiae, un peu maigre, que la culture et des engrais successifs ont amendée et comme formée, et (jui sur sa couche délicate, à l'abri des vents l't moyennant des murailles bien exposées, porte d'aiuiahles fleurs et des fruits assez savoureux. Son plus grand défaut, vous l'avez dit, est de ne pas distinguer net et d'un coup d'ceil inexorable l'eiulroil où finit le

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délicat élégant et où commence l'élégant commun : il accorde un peu trop à ceFui-ci; mais, en somme, il est au premier rang dans la seconde ligne critique qui vient après Villomain. C'est un homme instruit sans un grain de pédantisme, un esprit vif et un écrivain de la meilleure littérature.

— La Revue de Paris de dimanclie dernier a publié un chapitre de l'ouvrage de M. Saint-Marc Girardin, autre universitaire très-spirituel, des plus distingués et des plus influents. Il est député, professeur à la Faculté des Lettres et membre du Conseil de rihiiversilé.

L'ouvrage de M. Saint-Marc Girardin est aussi le résultat de son cours à la Faculté des Lettres depuis dix ans. Il y professe la Poésie française, et à ce propos toute chose. C'est un des hommes qui ont le plus agi sur la jeunesse durant cet intervalle. Homme d'esprit avant tout, M. Saint-Marc Girardin ne semble pas avoir eu beaucoup de jeunesse, ni avoir ressenti bien vivement aucune des passions qui agitent d'ordinaire cet âge et qui ont particulièrement secoué le nôtre.

De très-bonne heure il s'est posé comme un conseiller railleur, familier, de sang froid, vif et même hardi d'expression et de franc parler, et frondant les goûts et les ferveurs alors en vogue dans les jeunes générations. Si d'autres, au même moment, soufraient chaud à tort et à travers, on peut dire de lui qu'il a soufflé froid sur la jeunesse. Il aurait trop réussi, si l'on venait à considérer ces jeunes égoïstes de vingt ans qui, sans aucune feiveur, sans même aucun des défauts de leur âge, ne songent qu'à se pousser dans le monde et à y faire leur chemin.

La morale que M. Saint-Marc Girardin a prêchée dans ses cours avec beaucoup de suite et de piquant, c'est la petite morale, comme il l'appelait, celle de loutle monde, celle de la société et du grand chemin, celle de la religion sans doute, mais celle aussi de l'intérêt bien entendu; il sait la dose juste dans laquelle on peut combiner la générosité et l'utilité sans compromettre celle-ci; il n constamment raillé, et souvent avec bien de la justesse, les enthousiasmes pompeux, les désintéressements à taux, toute l'exagération lyrique d'alentour. Ses raisons pouvaient sembler d'abord un peu subtiles, un peu pointues et un peu minces; mais, l'expérience lui venant, il a grossi son fonds, et s'est élevé au moraliste. Ses idées sont fertiles; il abonde du moins en aperçus. Littérairement, il a réagi depuis dix ans avec une grande vivacité et persistance contre le lyrisme et surtout contre le drame moderne. Hugo a trouvé en lui un adversaire peu commode et d'autant moins agréable que M. Saint-Marc Girardin l'est davantage à ses auditeurs. Cette petite guerre se passait jusqu'ici en paroles, en leçons orales : en les résumant en 1843 et en composant un livre avec Son enseignement, M. Saint-Marc Girardin a bien pris son moment et s'assure d'un succès tout préparé. 11 a beau jeu pour venir démontrer aussi clair (pie le jour que le drame de Hugo ne vaut pas celui de Sophocle, et ([ue le Père Goriot n'égale pas non plus en beauté Mérope ou Niobé. \\ est vrai que ces résultats si évidents sont amenés par les déductions les plus ingénieuses et les plus in)prévues du monde : c'est une des formes de l'esprit (le l'écrivain. Sa plume est aussi des plus vives : on

l-ÎO CHRONIQUES PARISIENNES.

ne lui reprochera pas la lenteur ni le traînant des phrases. Il les l'ait courtes, redoublées, lestes même. Il se plaît et excelle à un certain badinage de ton. Je ne sais quel rimeur plaisant a dit :

M. Nisard au style rengorgé, M. Saint- Marc au style (légag('.

Mais c'en est assez pour annoncer un des livres qui promettent d'être des plus spirituels et des plus acliieh, <;omme on d'd (Cours do UUéralure drainadqHc). Voilà comment l'Universilé se défend avec présence d'esprit ( t avantage.

Si vous citez de Saint-Marc quelque chose de l'article ^rès-piquant qu'il a fait il y a trois semaines environ, dans les Débats, sur l'ouvrage de M. de Uémusat {Essais (le philosophi;'), article qui a l'air IhUteur et ({ui est bien malicieux, ne dites rien qui ne soit bien pour M. de Uémusat, si généreux sous son scepticisme, si probe, si désintéressé, et (entre nous) si supérieur vraiment à l'autre.

Ce i noveml.i-c 18i3.

I.ERMIXIER. — LAMARTINE. — DISETTE DE NOUVEAU- TÉS EX LIBRAIRIE. — M. ARTHUR PON'ROY. — DÉBUT DES FRÈRE ET SŒUR DE MADEMOISELLE RACHEL. — l'ESI'RIT IIUMAIX PEU IXVEXTIF. — EVfi, PAR LÉO.X GOZLAX. — LA FiLLE d'ALEXAXDRE SOUMET. — UN POÈME DE SIX MILLE VERS.

Leriniuier a fait un très-bon et très-sage article sur la querelle catholique {Revue des Deux Mondes du 15 octobre). C'est ancien, mais il mérite éloge, il a été impartial. Il a parlé à Michelet avec autorité, en homme que la calomnie n'a pas épargné et qui ne s'en étonne plus; il a parlé de Quinet convenablement, et le jugement qu'il a porté des jésuites est, je crois, celui que l'histoire enregistrera. Lerminier, qui a été un orateur brillant, un professeur éloquent, mais hasardeux, est devenu un écrivain plein de maturité ; on peut dire cela de bien peu aujourd'hui.

— Lamartine continue ses incartades et ses programmes. Il fait en politique comme en tout, de vastes plans improvisés, des esquisses rapides, crayonnées à peine; il n'acliève pas. Il passe d'un épisode à l'autre. Aujourd'hui c'est le tour des Girondins. 11 s'en occupe, dit-on. Je ne sais si, en écrivant leur histoire, il y lira, pour moralité, le sort qui attend tout homme éloquent,, généreux, naïf, qui se croit plus fin que les violents et qui s'expose à l'occasion à être croqué par eux.

" — Voilà cinq mois environ que ce que la Revue Suisse a appelé le dada de la quinzaine manque ici. l'as de nouveauté qui réveille un peu et qui recommence. En fait de publications, cela est sensible :Masgana, le l>arbin des galeries de l'Odéon, se jjlaint de n'avoir rien de nouveau à offrira lajeunesse des écoles qui revient la bourse bien garnie, mais qui ne l'aura pas longtemps.

— Le directeur de l'Odéou essaye de retrouver et de contrefaire son succès de Lucrèce. U y a une tragédie, le Vieux Consul (un Marins, je crois), dont ou veut faire le Cid d'un nouveau petit Corneille : celui-ci sérail, cette fois, un M. Arthur Ponroy qui a publié incognito un volume de poésies intitulé : Formes e( CouleurSy où il y a quelques beaux vers, mais de l'école de Victor Hugo, d'ailleurs avec beaucoup do prétention et d'emphase.

Il n'e&t pas jusiju'au père de mademoiselle Hacliel (on l'appelle M. Félix) qui ne fasse débuter ses autres enfants, encore mineurs, à l'Odéon, espérant retrouver les succès et les profits de l'aînée. — On dit que l'esprit humain est inventif; ce qui me frappe plutôt, c'est combien il l'est peu, et combien on se traîne sur les mêmes traces

et l'on épuise les mêmes moyens à satiété, jusqu'à ce que vienne quelqu'un qui redonne du coude, comme on (lit, et qui vous retourne d'unautre côté. Ce quelqu'un-là est rare; aussi, quand il vieni, on lui dresse des autels. — En attendant, nous sommes au plus bas fond de l'ornière; nous ne roulons plus.

— Au Théâtre-Français, hier samedi 4-, on a eu la première représentation du drame d'Eve, de M. Léon Gozlan. Cette Eoe est une quakeresse, une espèce de Judith qui veut tuer un ennemi et un persécuteur de sa secte, mais ([ui s'attendrit. La scène se passe aux Etats-Unis et au Canada, au commencement de la guerre de l'Indépendance. L'auteur a cru rajeunir l'éternel don Juan, le maréchal iJeIiichelieu,le Valmont des Lî'aîso/is dangerenses, le roué de la Régence, en le transportant sous cette latitude. Ou est donc encore en pleine Régence et en orgie, mais c'est au Canada, ce ([ui relève la saveur de la chose et y ajoute (les épicos; les ([uakers sont là pour faire un contraste mieux assorti. Il y a des détails spirituels, maisunensemhle désagréable, odieux. On seul la fatigue d'inifiginatiou .pii ne sait ([u'inventer et (jui renchérit sur le connu.

— La fille du poëte Alexandre Soumet, madame d'Alienheim, vient de publier (il y a deux mois) un poëmc de six mille vers, intitulé Berthe et Dertha. Il y a de jolis vers; elle a du genre de talent de son père :

Évc pcrdil rÉilcii, alin île le rcver!

C'est encore de l'école de la MufiC française de 18-2 i. Et qu'on dise que nous n'avons pas du nouveau!

Ce 6 iiovemlire 181

VENTE DES LIVRES CATHOLIQUES. — LAMENNAIS. — RAPHAËL ?:T RÉBECCA FÉLIX, FRÈRE ET SŒIR DK MADF.MUISELLE RACIIEL. — LÉUN GOZLAN. — VOYAG! DE CHATEAUBRIAND A LONDRES. — VISITE d'eUCÈNî SUE A GEORGE SAND. — DÉRANGER. — QUATRl GRANDES PUISSANCES DU JOUR. — DUI'IN.

(ieililins livres callioli(|urs se vcikIlmiI si bien on Franct^ et sonl i)ouF les auteurs iriin profit si réel, qu'on assure que M. de Lamennais, ruiné depuis longtemps, a surtout vécu et vit encore de la vente des éditions de soi! Imitai ion de Jésus-Christ et de sa Journée du chrétien. (Test la seule chose (jui lui reste de son passé; ce i;raiii de sel de l'autel sur son pain devrait le faire se ressouvenir un peu, et lui faire relire le cliapilre xiv, livre III de Vhitilaliou, avec le CdinnieiUaire (juil y a joint sur les chutes par orgueil.

— ; Les enfants qu'on fait débuter à l'Otléon, frère et

CHRONIQUES PARISIENNES. Iir,

sœur (le mademoiselle Racliel, s'appellent Raphaël et Rébecca, un Cid cl une Cliiniène, — deux jeunes el intéressants Israélites, comme disent les petits journaux, — deux enfants hardis et de race, qui ne doutent de rien.

— Léon Gozlan est auteur de plusieurs romans ilont aucun ne se désigne bien particulièrement; mais il fait très-bien dans les Revues de jolis articles fanlasti-

■ ques qui doivent faire envie parfois à Charles Nodier lui-même, et qui sont, en elfet, spirituels. Il a donné l'hiver dernier, à l'Odéon, une pièce intitulée la Main droite et la Main gauche, qui a obtenu un certain succès, quoique très-compliquée. C'est tout à fait un homme de la littérature du jour. (Aussi Janin et le journal la Presse lui sont-ils relativement très-favorables, et plus qu'il ne faudrait.)

— ■ On dit le voyage de M. de Chateaubriand à Londres très-prochain; il se pourrait pourtant toujours jusqu'au dernier moment que la santé de l'illustre pèlerin s'y opposât.

— On parle d'une visite que M. Eugène Sue serait allé faire à madame Sand dans le Berry. lîiiMi de phis jiaturel et de plus légitime. Depuis (pi'Eugène Sue est devenu le romancier prolétaire. Déranger le visite, et madame Sand le reconnaît. Ce sont de grandes puissances qui se traitent désormais d'égal à égal. — Je m'étonne que Lamennais n'en soit pas. — Déranger, Lamennais, Sand et Sue, les quatre grandes puissances socialistes el philanthropiques de notre âge.

— Voir le Dupin de ce matin, 7, dans les Débats. Ces querelles de jésuites vont juste à cette nature avo-

m; CHllOMUl ES PAIUSIENNES.

cassière et bourgeoise de Dupin, le renieKenl en verveet le ravigotent. Les jésuites, c'est encore là une de not; nouveautés de 1843.

Dupin : on peut le définir le plus spiritud des esprits communs. Aujourd'hui pourtant, dans cet éloge d'Etienne Pasquier, il a été aussi grave qu'instructif cl intéressant.

Lorsque Dupin fit le discours à l'Académie française' le jour de la réception de M. Mole, un plaisant disait on sortant que ce discours pouvait se déliniren trois mots : Sacoche, basoche, taloche. C'est là tout le Dupin. Noit jias tout, il a des parties excellentes et saines.

Ce 2 décembre 18 i3.

VOYAGE DU DUC DE liOUDEAUX E\ ANGLETERHE. — CIlAINTES DE l'uNIVERSITÉ EN FACE DU CLERGÉ. — MONTALEMBERT. — COUSIN SUR VANINI. — CATHO- LICISME ET ÉCLECTISME.

Le voyage du duc de Bordeaux en Angleterre est plus que jamais l'objet des conversations d'un certain monde, mais d'un monde bien resserré. Il a eu là-bas bien des petits ennuis; il a été prié de ne point revenir à Londres tant que le duc de Nemours y serait. La reine Victoria a pris ce voyage du duc de Bordeaux en pi([ue, et l'a considéré comme un trouble-fète qui venait gêner la partie arrangée du duc et de la ducbesse de Nemours.

Malgré tous ces petits affronts, nos légitimistes d'ici sont enchantés, heureuses gens! caractèies bien faits î Les réceptions de quehiues seigneurs les dédommagent de tout. — Voyez dans la Quotidienne les récits de l'entrevue de Chateaubriand. C'est là le seul épisode ton-

143 ClIUOMQrES PAKISIENNES.

chant. On dit que le roi Louis-Philippe a la bonté de se chiffonner de tout ce bruit des réceptions d'outre- Manche. C'est le pli de rose sous l'oreiller du trop heui"eux. — Il ne s'est pas délivré à Paris plus de quatrevingts passeports pour les fidèles qui allaient visiter leur Sluart. Voilà à quoi se réduit ce grand mouvement vers l'infortune.

— Si le clergé se défend mal, il lui survient pourtant des défenseurs. Pour peu que les évèques et leurs journaux consentissent à se taire, ils ne manqueraient pas d'avocats pour plaider leur cause et même leur droit. L'article d'Emile de Girardin dans la Presse a été fort approuvé de bien des hommes d'Etat élevés, et il est probable que le clergé aurait, dans une certaine mesure, ses défenseurs, au moins à la Chambre des pairs. Si le ministre de l'instruction publique consultait ses désirs et ses craintes, il n'accorderait rien, pas même la faculté de laisser faire des bacheliers venus (raiilre pari que des collèges de l'Université. On craint en effcit dans cette minorité si puissante que, pour peu qu'on accorde au clergé cette seule petite faculté de former jusqu'au hout dans ses écoles des élèves aptes à subir l'examen slu baccalauréat, il ne fasse à l'instant une trop vive et •trop redoutable concurrence aux collèges de TLiiiversité. Le clergé peut donner l'inslruclion à très-bas prix; il a dans ses écoles et petits séminaires des professeurs qu'il paye peu, si encore il les paye; il reçoit volontiers gratis les enfants pauvres pour les tirer à lui. Toutes choses que n'est pas capable de faire la très-libérale Université. Celle-ci donc, toute puissante qu'elle est, craint

qu'à l'aide d'une seule petite concession, le clergé ne se fortifie assez pendant peu d'années pour s'enhardir à de nouvelles demandes. Mais, si ce sont là les anxiétés réelles de plus d'un personnage universitaire éminenl qui craint, comme on dit vulgairement, pour le pol-aufeu, il est impossible qu'à la tribune la question ne s'élève pas au-dessus de toutes ces considérations mesquines.

On annonce un écrit de M. de Montalembert sui" cette question (VUnivers en a donné ces jours-ci, je crois, quelque chose). M. de Montalembert, arrivé trop jeune à la publicité, est un homme de conscience et de talent, mais il n'a pas évité jusqu'ici l'exagération et la violence. On peut dire de lui qu'il est né disciple. Il l'a été de Lamennais d'abord en politique, de Victor Hugo en architecture et en art moyen âge : il développe avec un zèle tranchant et avec une logique assez éclatante les idées et les thèses des autres ; mais il a peu d'idées à lui, aucune pensée intermédiaire. Il serait disciple encore, même quand il n'aurait plus de maître ostensible. Il est de la suite de Joseph de Maistre, de la famille des esprits élevés, mais arrogants ! Il a publié une Histoire légendaire ôe sainte Elisabeth de Hongrie, où il y a de belles pages, mais aucune critique, même relativement parlant. Comme orateur à la Chambre des pairs, il a de l'élégance, du bien dire et une sorte de grâce altière. Il parle haut les yeux baissés, et il lance le dédain avec politesse.

— Décidément on n'a pas une activité si mulliple, si infatigable, si élevée dans son objet, sans être de la vidée

des grands esprits. M. Cousin, comme esprit, en effet, est dos plus grands. On se demande même involontairement, quand on le lit, quand on Ta entendu à ses ^ours d'autrefois, ce qui lui manque pour être plus, pour atteindre à ce qu'on nomme proprement génie. Nous avons entendu des gens qui soutenaient que ce qui lui manquait pour cela, ce n'était pas la particule ■ignée, car il l'avait, mais que c'était plutôt la base terreuse, le je ne sais quoi qui sert de lest et qui retient. Dans ce beau travail (sur Vanini), il établit de plus en plus nettement la position qu'il prétend faire à sa pliiloi;opliie éclectique. Il y a eu tour à tour, dans le monde, des philosophies d'essai, de destruction, et des philosophies régulières et de fondation : il y a eu à un certain moment, comme philosophie régulière et régnante, le platonisme des Pères ; puis, au moyen âge, l'aristolélisme catholique des théologiens. Ce dernier est tombé définitivement au xvr siècle, et il s'en est suivi une anarchie devant la([uelle se sont essayées toutes les pJiiloso])hies critiques et subversives. Descarles est revenu établir ■une philosophie régulière et organique qui a marché assez bien de concert avec la religion de son temps. €'est cette philosophie que M. Cousin reprend, continue, restaure, en voulant l'accommoder dans une certaine stabilité à la religion encore dominante aujourd'hui, ^lais entre le premier cartésianisme et le second, entre Dcscarles et les érlocliques, il y a eu le xviiT siècle, c'est-cà-dire une époque de philosophie agressive de nouveau et subversive. Kst-il possible que le cartésiaajisme d'après ait la même efficacité et la même inno-

CHRONIQUES PARllSIENNES. lÔI

'conce que le cartésianisme d'avant? L'éclectisme d'aujourd'hui n'est-il pas, sans le vouloir, une sorte de scepticisme déguisé, le seul enseignable?Tout son appareil de méthode suCRt-ilà masquer l'incertitude du fond? Je crois qu'il serait injuste d'imputer le scepticisme réel aux principaux éclectiques de l'école : ils ont sur deux ou trois points des convictions, des principes; ils ont foi intellectuellement à la liberté humaine et au spiritualisme de l'âme; mais, à part ces quelques points, le reste est court et le symbole intérieur pourrait sembler bien flottant. Or, en prétendant qu'une telle philosophie, construite d'ailleurs avec une admirable méthode et un air de rigueur qui séduit, doit marcher tout uniment de concert avec la religion comme le premier cartésianisme, on soutient une chose que la religion a bien de la peine à se persuader. Les protestations réitérées ne sauraient la convaincre : elle se méfie. A-t-elle tort?... Pour «ous, il nous semble que ce second cartésianisme restauré et artificiel, qui voudrait donner le bras aux stoïques comme du temps de Bossuet, ne serait en réalité qu'un compagnon habile qui, tout en respectant l'autre, finirait (j'en demande bien pardon) par. le dévaliser. Des deux vaisseaux qui marcheraient de conserve, il en est un (l'éclectisme) qui, insensiblement et sans même y trop viser, déroberait à l'autre une bonne partie de son équipage : cela tiendrait simplement à la communication trop libre des deux pavillons. Au bout de quelque •temps de ce voyage entre bons amis, le catholicisme se trouverait fort dépourvu et amoindri : il le sent, aussi «'accepte-l-il pas les avances, et il lire à boulets contre

l'ennemi qui a beau se pavoiser de ses plus pacifiques couleurs. La lorce des choses l'emporte. Après lexviir siècle accompli, il n'y a plus de philosophie possible si mitigée et si méthodique qu'elle soit, qui au fond et en résultat ne se trouve hostile au catholicisme.

Ce 3 décembre 1843.

PARADE ET COMEDIE LEGITIMISTES. — CHATEAU- BRIAND VIEUX BOMIOilME. — SERMENT DES DÉPU- TÉS. — CONFÉRENCES DU PÈRE LACORDAIRE A NOTRE- DAME. — LACORDAIRE ET M ONTALEMRERT. — IMPRO- VISATIONS POLITIQUES DE M. DE LAMARTINE.

Le nombre des légitimistes partis pour rendre hommage à leur prétcadaiit est Tort grossi par leurs amis d'ici. Aujovuxriiui o décembre, il n'y avait en tout (soit à Paris, soit dans les départements) qu'un peu plus de trois cents passeports délivrés pour l'Angleterre depuis la présence du duc de BcJi'deaux. Mettez quatre cents en tout, et vous aurez le grand maximum de ce flot de royalisme.

Vous pourrez citer des Débals de ce matin la scène de M. di- Cliateaubriand, le good old ni(in,com\uG. discnl les journaux anglais, c'est-à-dire en bon franrais le vieux bouhomi)U\ Voilà donc où mène le coinlile de la gloire

et du triomphe, à être traité avec révérence de vieux bonhomme. Oh! que Chateaubriand aimerait mieux avoir vingt-cinq ans ou même cinquante, et souffleter les impertinents (jui le loueraient ainsi. Mais il l'aut qu'il subisse l'éloge, et qu'il s'incline pour remercier... ô vieillesse ennemie! Don Diègue ne devait pas èire plus irrité,

Tlie good old man ! o vanité de la gloire humaine! Cela s'appelle être à la fois couronné du chapeau de laurier et coiffé du bonnet de coton.

Ce dernier pèlerinage de Chateaubriand, ce sera après tout et pour tout résultat une belle page nouvelle des Mémoires. C'est encore de la littérature.

— Tout cela est une parade; ils jouent à la royauté. Ce qui est moins noble, c'est qu'on joue à ce jeu-là chez la reine d'Angleterre et malgré elle. Ce qui est moins noble encore, c'est qu'il y a là des députés qui ont prèle à haute et intelligible voix sermenl do fidélité à Louis- Philippe et aux institutions de juillet. C'est une triste idée qu'ils donnent là de leurs serments.

M. de Cluileaubriand, du moins, est une exception; lui, il est, comme on le dit des rois, hois de page, il a ses licences, comme un enfant gâté de la France, comme le fds le plus brillant et le plus cher à la fantaisie de tous et à l'imagination nationale. La France est un peu amoureuse de lui, quoi qu'il fasse.

— Aujourd'hui dimanche, l'abbé Lacordaire a commencé à prêcher à Notre-Dame pour l'Avenf; il continuera les dimanches suivants. Ce sont des conférences. Il ne portail pas riiabit de dominicain (grave question),

sîiais celui de chanoine de Notre-Dame. Il a parlé des morts anciennes opposées aux morts chrétiennes, Darius, Caton, Socrate, Alexandre, que sais-je ? 11 ne paraît pas qu'il ait été très-chrétien, ni même éloquent. Lacor- <laire a d'ordinaire de l'éclat, de l'imagination, du talent, mais un esprit peu judicieux, des rapprochements historiques forcés qui seraient plutôt saint-simoniens que chrétiens, toute l'emphase du jour: sa parole lui échappe souvent, et il ne la gouverne pas .

Aujourd'hui, il ne paraît pas du tout avoir réussi ; on me savait à ce déhut sur Darius, à. quoi il en voulait venir. — Montalemhert et lui sont bien de la même vulée; ils représentent l'école romantique catholique, le De Maistre après coup et, s'il est possible, exagéré ; rien qui puisse vivre et, le moins du monde, convaincre ou persuader. Avec du talent, ils manquent véritablement d'esprit, c'est-à-dire de quelque chose d'opportun, de mobile, d'approjjrié : ce qu'avait tant leur maîlrc, lequel, heureusement pour lui, n'a connu aucun de ces néophytes exorbitants. Ils abondent comme à plaisir dans le tranchant, le choquant, le désobligeant. Ils heurtent le sens public.

Nous demandons bien pardondela comparaison, mais ils sont un peu à De Maisire ce q\ie Naigeon était à Diderot : avec plus de talent (pie Naigeon, mais avec autant d'absurdité, et aussi loin véritablement du maîlre.

Les vrais chefs savent au besoin varierj changer le front de bataille, accommoder les dispositions et l'assaut selon les difficultés du moment. Les disciples, une fois lancés, vont tout droit cl ne s'arrêtent plus.

ir.6 CHRONIQUES PARISIENNES.

Lacordaire et Montalembert sont des restes de l'ancienne rédaction du journal V Avenir qu'ils rédigeaient avec Lamennais (1832); ils sont allés faire explosion chacun de leur côté.

On peut dire explosion, car ce sont des esprits qui ressemblent à des boites d'un fm d'artifice.

La brochure de Montalembert intitulée : Du devoir des catholiques dans la question de la liberté d'enseignement est datée de Madère, où l'auteur est allé depuis un an pour soigner la santé de sa jeune femme.

Ce n'est pas de vérité que manque cet exposé, mais de mesure, mais de prudence, mais d'acheminement à ce qu'il veut obtenir. Vous ne sauriez croire combien de telles duretés irritent et achèvent de séparer. Le catholicisme, par ces aveux, tend à se constituer en secte de plus en plus.

Montalembert étale des vérités excessives, repoussantes, et qui dès lors ne sont plus des vérités; ce sont des plaies secrètes que loutle monde désire soigner et soulager, et quele grand air va irriter. 11 y a dans sa brochure deux pages de personnalités injustes et amères contre Villemain, tout à fait inconvenantes de la part d'un collègue (à la Chambre des pairs) et presque d'un ami de la veille. Sa brochure fait lo plus grand tort à la cause qu'il soutient, et semble le ranger définitivement parmi les esprits qui ne mûriront pas.

— M. (le Lamartine continue tous les matins ses improvisations politi(iues : il n'y a pas de raison pour qu'il n'en paraisse pas une chaque jour ainsi durant des années. Ce sont des effusions sans travail, sans réflexion.

de vagues crayons sur lesquels l'étude ne revient pas. C'est ainsi qu'il fait également désormais lorsqu'il écrit en vers; et l'on conçoit que l'une de ces distractions remplace aisément l'autre pour lui. Même procédé^ même idée inachevée, même ampleur et opulence de paroles qui ne se comptent plus. Dans son poëme de la Mort de Socrate, on a remarqué que lorsqu'il était embarrassé de transitions, il mettait des blancs et des pages de points. — Eh bien, il fait de même dans ses exposés politiques, et, quand il arrive à la portion positive, organique, à l'indication précise des voies et moyens, il met des points et passe outre. Les grands esprits ne s'attardent pas à si peu. Les déesses et les anges marchent à fleur de terre.

Ce 20 tlôcemla-e 1843.

U.ACORDAÎRE, HENRI V ET CHATEAUBRIAND. — MORT DE CASIMIR DELAVIGNE. — NOBLES PAROLES DE VICTOR HUGO SUR SA TOMBE. — CANDIDATURES ACA- DÉMIQUES. — TITlEHE. TRAGÉDIE DE MARIE-JOSEPH CIIÉNIER AU THÉÂTRE-FRANÇAIS. — ARTICLE SCAN- DALEUX DE JANIN.

Je commence à bâtons rompus de petites nouvelles : — L'abbé Lacordaire continue de prêcher l'Avent à Notre-Dame devant un auditoire immense. Il a mieux réussi les autres fois que la première; il s'est relové comme éloquence. Il est très-brillant, mais il man(iuo de gravité et de vrai christianisme. Il flatte son auditoire, il fait des compliments à son siècle, il se dit le l'onciloyen de tout le monde, cite des vers en chaire, loue Chateaubriand en face (qui est là assis dans le banc (Vœuvre)', en un mot Lacordaire fait d'autant plus le mondain qu'il est dominicain. Il sent le besoin de se faire pardonner son habit. Cet habit de moine qui, au moyen âge, donnait de la lilicrié, en nie aujourd'hui; Lacordaire s'est gêné en s'encapudionnant. En somme, il manque de la première dos qualités du prédicateur

CHRONIQUES PARISIENNES 15î«

■et du prêtre, d'autorité. — Oh î qu'un bon petit grain de Bourdaloue ferait bien mieux mon affaire!

— L'esclandre de Londres est fini; cette petite expédition jacobite a jeté son feu; dans quelques jours il ii'en sera plus du tout question et on l'aura oubliée, sinon qu'il y aura un jour à la Chambre des députés quelque interpellation à MM. Berryer et consorts, qui s'empresseront de rapetisser leur voyage et d'en faire un acte de courtoisie et de fidélité toute privée. En attendant, les journaux du parti légitimiste vont se nourrir à satiété de ces souvenirs et en tirer les conséquences chimériques qui fout leur ordinaire pàl'ure.

Je vous avais dit à la date du 3 décembre : <s mettez iOO pèlerins en tout et vous aurez le chiffre »; depuis, ce chiffre a grossi; quelques retardataires se sont émus et, comme on est badaud dans tous les temps, on s'est înis à vou'oir faire le voyage de Londres puisque d'autres l'avaient fait. La moiitonnerie et le point d'houîjeur ont peut-être porté le nombre à 800 : quel triomphe ! Quelle poignée de vainqueurs devant une population indifférente ou hostile de plus de trente millions d'hommes!

— Le grand événement littéraire a été la mort de Casimir Delavigne; il a été unanimement regretté, et il était bien de voir si populaires et si solennelles les funérailles d'un homme qui n'avait été que poëte et n'avait voulu êlre que cela. C'est peut-être \k le trait qui l'honore le plus, dans sa carrière si bien remplie et si noblement parcourue. Honoré sous la Restauration de l'amitié du duc d'Orléans, estimé de tous, poëte politi- <\ne le plus en faveur dans les classes moyennes, il n'a

rien pris pour lui au moment du triomphe; il a continué de cultiver les lettres et n'a pas changé de théâtre. S'il l'avait désiré, nul doute que la Chamhre des pairs ne se fût ouverte pour lui. Il n'était pas très-riche, et une jolie pièce (insérée dans les Débats et le Siècle de dimanche dernier) apprend qu'il avait été obligé de vendre une campagne appelée /(/ Madeleine, à laquelle il tenait. Quand on lui demandait si, pour la tant regretter, celte campagne lui rapportait beaucoup, il répondait : « Elle me rapportait... des vers. » — Il avait épousé, il y a quelques années, une dame d'honneur de la reine Hortense, et vivait fort en famille, allant très-peu dans le monde. -^ Victor Hugo a trouvé d'éloquentes paroles sur la tombe de son rival, et lui-même il a eu le droit de rappeler avec sentiment le coup qui venait de le frapper '. Ces paroles de Victor Hugo ont été accueillies de tous comme elles le méritaient; et elles ont ajouté à la consécration funèbre de ce jour. Hugo se trouve en ce moment ce qu'on appelle divcrleur de l'Académie; c'est-à-dire le président élu pour le trimestre (pii finit. Ce sera lui qui naturellement sera chargé de répondre au successeur de Casimir Delavigne à l'Académie et qui devra encore une fois apprécier les titres du poêle dramatique qu'on lui a si souvent opposé. Nous-mème nous y reviendrons alors -.

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