I. Style lie Masi'arillc dniis Icx Précieuses ridicules
souverain à souverain^, i'axah douté de M. Brindeau; il s'est bien vengé, car il a eu tant de succès sous l'habit de Rosamberg, que maintenant c'est lui qui aura le droit à l'avenir de douter do moi. A ma prière, M. Guyon s'était chargé de rendre la calme et puritaine ligure de Daniel. Je ne lui demandais que d'être ce qu'il est toujours : noble, simple, majestueux; il a été grand tt beau. Je ne regretterai plus de n'avoir pas vu Talma, depuis que j'ai entendu M. Ligier dans le rôle du duc de Kerniare. On a dit que le rôle du marquis de Kermare était la dernière création de M. Firmin, ce prodigieux comédien. Cola ne sera pas, je l'espère. Si, par malheur pour l'art et le Théâtre-Français, une telle menace s'accomplissait, la représentation de ma pièce se lierait au souvenir le plus triste de ma vie. Il n'y a pas de succès qui console d'une si grande perte. Je remercie MM. Mirecour, Marins, Joannis, ^licheau, Robert, Leroux, Laba, Riche, de la complaisance qu'ils ont mise à jouer des rôles si au-dessous de leur talent, de leur verve et de leur distinction. Pourquoi n'est-il pas possible de n'écrire une pièce qu'après l'avoir fait jouer par les grands artistes que j'ai nommés? On n'écricrirait que des chefs-d'<euvre. Peut-être aussi n'écrirait-oii rien. »
Voilà où on est venu ! Abus de la parole, do la louange ! Il n'y a plus qu'à tirer l'échelle ! Bas-Empire!
Marie-Joseph Chénier avait dit il y a déjà longleiiips :
Un drame de nos jours
Peut bien tomber, mais rebondit toujours.
1. C'est-à-dii-c (|ue niad.uue Méliu.^ue élail à un lliéàlre des boulevards et que Hugo l'a l'ait entrer aux Franeais pour un rôle dos Durgraves.
Fin décembre 1843.
REPONSE AU JUVnyAL DU LÊ.VA.X.
Le Journal du Léman nous fait l'honneur de nous citer avec éloge, et nous l'en remercions. Nous ne réclamerons que sur un point : les critiques de la Revue suisse peuvent être libres et familières, elles ne sont jamais acerbes. Kn parlant dos écrivains français dont la réputation est assez bien assise pour être hors d'atteinte, le Journal du Léman paraît désirer pourtant (ju'on les juge, c'est ce (pjc nous faisons. C'est ce qu'on ne fait guère en France, précisément à cause de cette position assise qui les met hors de cause. Il est une douzaine d'hommes eu France, qu'on ne juge plus, mais qu'on luuo ou (|u"on attaque. Leurs amis les célèbrent sur tous les tons, leurs ennemis les injurient au besoin. Nous lâchons (nous Revue suisse) d'en parler connue il est permis au dehors et le dos tourné, sans faux respect comme sans amertume, selon l'occasion, selon même le caprice et l'humeur. II n'y a de critique vivi; et vraie qu'à ce prix.
Ce 3 janvier 1844.
ANNEE STERILE. — ARTICLE DE M. PAULIN LIMAYRAC SUR LES MrsTEni-.-i liE P.l/(/s. — BROCHURE DF,
l'abbé combalot sur la liberté de l'enseignement.—prochaine INAUGURATION DU MONUMENT DE. MOLIÈRE. — DISCOURS DU ROI MOINS UNIVERSITAIRE QUE CELUI DE M. VILLEMAIN. — ARTICLE DE M. FOR- CADE SUR LE l'AUTI LÉGITIMISTE. — MALADIE DE. CHARLES NODIER. — SYMPATHIE UNI VERSELLE' ET GOUT DE LA FRANCE POUR L'ESPRIT.
Je rpprciitls ma tàclie en I8ii.
— Dans la Revue tics Deux Mondes du 1 "janvier, nou^v avons un excellent arlicle sur le parti léiiitimiste à Londres : voilà le vrai. — (Juanl à ce malheureux chifTrc,. j'hésite toujours : « Mettez 8U0, melteic 1000; qu'est-ce que cela fait, une centaine de plus ou de moins, en présence d'une masse de tant de millions d'hommes? — La. Jurande faute des légitimistes est d'être allés là se faite peser et compter », comme on l'a très-bien dit.
— L'agitation, la Irépidalion tle cette rentrée d'année ne sait sur quoi se porter d'essentiel et d'intéressant. On va, faute de mieux, et si l'on n'y prend pas garde, grossir des riens. En politique, la question universitaire, ■«',1 surtout la dotation pour le duc de Nemours, sont jus- (|u'ici les bâions flullanls qui ont l'air de quelque cliose lie loin. — Mais en littérature, il n'y a pas même de bâions flottants; YHisloirc de rEnipire de Tliiers ne viendra <}ue dans dix-huit mois; on n'a rien, on n'espère rien pour cet hiver. Oh ! qu'une belle et bonne (cuvre serait la bienvenue, et que c'est misère à ceux qui le pourraient de laisser passer de tels moments uniques de la laveur et de l'avidité publiques! Décidément l'esprit humain est plutôt stérile qu'autre cliose, — surtout depuis iuillet 1830.
— Ce petit volume de Saint-Marc Girardin, agréable, mais'bien mince, avec toutes ses conditions de mesure ■et d'assaisonnement, a Tort réussi; près de deux mille exemplaires, dit-on, se sont écoulés en un mois. Mais c'est trop vile dévoré; ce n'est pas une pièce de résis- -slauce.
— La Revue des Deux Mondes du 1" donne un très-- 1)011 et judicieux arlicK> sur les Mijslères de l'aiis par M. Paulin Limayrac. La Jievue suisse voit avec plaisir <ju'elle avait frappé d'avance dans le même sens et qu'en lirant sur le temps, elle avait atteint juste aux mêmes endroits. Cela doit nous encourager à ne pas nous croire trop provincial ni trop dupe. Kt remarquez que cet article de M. Limayrac est le seul jusqu'ici qui ait traité ce livre déleslable comme il convient; si cet article n'était
CHRONIQUES PARISIENNES. I6î>
pas venu, il n'y en aurait eu aucun dans les journaux de Paris qui mérilàt de compter. Tant il n'y a plus de véritable critique organisée! — Oui, nous le répétons aujourd'hui avec toute l'autorité de la réflexion, oui, l'inspiration essentielle des Mysfères de Paris, c'est un fond de crapule : l'odeur en circule partout, même quand l'auteur la masque dans de prétendus parfums. Et chose honteuse, ce qui a fait le principal attrait, si étrange, de ce livre impur, c'a été cette odeur même de crapule déguisée en parfum. — Heureusement ce triste épisode du carnaval littéraire est déjà une mystification de l'autre année. Ou dit que l'admiration dure encore en Allemagne, et qu'elle vient seulement d'atteindre à sou apogée à Vienne, où plus d'une belle dame appelle par gentillesse son petit enfant Tortillard. Nous ne le croyons pas.
— L'abbé Combalot vient, à son tour, de publier sa brochure sur la liberté de l'enseignement et contre l'Université. On a dit de celle de M. de Montalembert datée de Madère que c'était du madère sec Je crains que celle de l'abbé Combalot ne soit de la grosse et très-grosse bière assez mal brassée '. 11 ne se distingue point par le goût, par le jugement, et il a de singulières saillies d'imagination. Toute cette levée de boucliers n'accommode pas les affaires du clergé.
— On va inaugurer le monument de Molière rue Richelieu, en face du n" 34 où il habitait. Il s'est élevé des dif-
1. Il y a ou à Paris une fabriciue de bière Combalot, d'un i>arent de l'abbé.
ficultés et une polémique au sujet de celte inauguration. Le gouvernement y serait-il ou non représenté par le préfet de la Seine? 11 paraît réellement qu'on a hésité, et que, de peur de déplaire au clergé en acceptant si hautement le grand excommunié, le ministère de l'intérieur avait pensé à retirer son épingle du jeu. Dans ce cas le préfet et l'autorité municipale n'y auraient pas assisté. Le hruit qu'a fait ce contre-ordre a pourtant produit quelque effet, et le ministère s'est ravisé! Mais il paraîthien qu'il y avait eu quelque hésitation.
Ce petit fait tout littéraire peut donner la mesure de la décision et de la hauteur de vue de nos hommes d'Etat dans les questions de conflit qui vont se présenter. — L'Académie française, par l'organe de M. Dupaty, a fait une motion afin de se mettre d'autant plus en avant pour Molière, lequel, en son temps, n'était pas de l'Académie. /
— Voyez dans les Débats de ce matin (i janvier) le discours du roi en réponse à celui de Villeniain; le roi s'y montre hien moins universitaire que son ministre, et ne parle que de la nécessité d'un enseignement religieux. Lisez et notez les nuances.
— L'article sur le parti légitimiste de la Revue des Deux Mondes est attrihué à un jeune économiste et puhliciste, M. Forcade. Il répond à l'impression de hien des esprits sensés et élevés. On peut remarquer seulement que vers la fin il est hien dur pour la nohlesse française, qui n'a pas été seulement en tête dans les batailles, mais aussi tians les choses de l'esprit (La Rochefoucauld, Saint-Simon,)— Le grand Coudé soute-
liait Boileau, et le maréchal de Richelieu appuyait Voltaire. Et de nos jours, qui donc a plus hrillamment donné (jue ces gentilshommes, Chateaubriand, Lamartine, Bonakl, etc.? Il est vrai qu'avec tout ce brillant il y a toujours eu décousu et inconséquence.
— Charles Nodier, l'aimable et charmant écrivain, est, assure-t-on, gravement malade; toute la littérature de Paris en est émue : on court à l'extrémité de Paris, à l'Arsenal, où il demeure, pour lavoir, pour s'informer. Les témoignages d'intérêt sont continuels et universels, de tous les côtés, de tous les rangs. Aimable pays après tout que celui de France, où un simple homme de lettres (jui ne peut rien, qui n'est rien, tient tant de place, et où se déclare si spontanément l'hommage de tous pour l'esprit, pour le talent et la grâce !
Ce 5 janvier 1844.
FEI.IK ['YAT CONTRE .ri'LES JANIN.
— Le feuillelon de Janin contre le Tibère de Chénier elconlre ce poète émineiit a produit de rindignation dans plus d'un cœur : voici que les représailles sont venues. Félix Pyat s'est porté pour le vengeur de Chénier : a-t-il lui-même, pour sou compte, quelque dent particulière contre Janin qui l'aurait maltraité comme auteur dramatique? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, Pyat a lancé un article foudroyant que le Charivari, dont il est rédacteur ordinaire, n'a pas osé insérer en son entier, mais que la Réforme a accueilli. Janin se l'est attiré par sou feuilleton indécent. Ce sont des échantillons curieux du degré d'aménité où en sont venues nos mœurs littéraires. Ou n'avait pourtant rien encore écrit aujourd'hui de la force du feuilleton de Pyat. Nous ne savons comment Yenfant gâté avalera celte médecine.
Ce G janvier 18i4, onze lienrcs du soir.
SUITE DE LA POLEMIQUE ENTRE FELIX l'YAT ET JULES JANIN. — MADEMOISELLE RACHEL DANS BÉRÉNICE.
Le numéro de la Réforme qui contient l'article de Félix Pyat sur le prince des critiques a été si vite épuisé qu'on vient de réimprimer l'article en brochure au prix de quinze centimes (trois sous), et il est à tous les étalages : c'est une exposition au pilori, c'est une exécution publique à laquelle cliacun assiste en se disant : c'est bien [ail, c'est bien vrai! Félix Pyat a été autrefois trèslié avec Janin; il a même écrit, dit-on, dans le roman de Barnave de celui-ci, le chapitre de Séjnn, de même qu'Etienne Bccquet avait écrit par complaisance la préface, ce que Janin a su très-bien dire lorsqu'il a voulu se disculper ensuite de cette phihppiipie si injurieuse à la famille d'Orléans. En voilà bien assez tie ces alfreux dessous de cartes. — Félix Pyat est un écrivain de l'école démocratique; il a fait (luelqucs pièces de théâtre
qui ont eu un demi-succès. Il a de la vigueur, de la verve, mais le Irait un peu gros, le ton cru, une exaltation un peu confuse et désordonnée. Cette fois il a trouvé juste et il est tombé à belles dents sur sa proie. Mademoiselle Racbel a joué, ce samedi 6, le rôle de Bérénice pour la première fois : elle a fort réussi. Elle a paru pleine de grâce, de vénusté, comme toujours; dans ses airs de tète et dans sa coiffure, avec deux ou trois boucles modestes qui s'échappaient de chaque côté de dessous son diadème, on aurait dit d'un camée antique. La pièce n'a point paru trop froide, quoiqu'elle le soit, malgré tout, un peu; mais il y a encore de la passion dans cette élégie à trois personnages qui exprime si bien le premier moment du Louis XIV amoureux do la Mancini ou de la Vallière. C'est un rôle de plus pour mademoiselle Ilachel, qui se trouve assez embarrassée d'en conquérir de nouveaux, et ce sera un de ses bons.
Ce 8 janvier 1844.
Nous apprenons avec plaisir que les nouvelles de la santé du bon Nodier (car c'est là son nom) sont meilleures, et que ses nombreux amis espèrent posséder encore longtemps en lui un talent et un cœur qui leur seront plus chers que jamais.
— Janj^i a essayé de- répondre ce matin à propos de Bérénice; mais il est bien tard pour faire l'homme de ^oùt.
Ce 1"' février ISii.
SUITES ET CONSEQUENCES DE LA VISITE DES DEPUTES LÉGITIMISTES AU COMTE DE CHAMCORD EN ANGLE- TERRE.— EXPLOSIONS A LA CHAMBRE. — LES FLÉTRIS. — ^ GUIZOT ET BERRYER. — LOUIS-PHILIPPE ET M. DE SALVANDY. — VISITE DES ÉTUDIANTS A CHATEAU- BRIAND LE FLÉritr. — VIE DE l'aRBÉ DE RANGÉ, — INAUGURATION DE LA STATUE DE MOLIÈRE. — DIS- COURS d'aRAGO. — ENTERREMENT DE CHARLES NO- DIER.— ODES ET POEMES, PAR VICTOR DE LAPRADE. — LES JÉSUITES, d'après UNE BROCHURE DU PÈRE RAVIGNAN. — PROCÈS DE JANIN CONTRE PYAT.
L'indifférence des esprits et rinsignifiance de la situation ont jjien changé depuis trois seiiiaiiies. On était en pleine paix, en pleine fadeur; on s'ayitail, on cherchait un sujet, un prétexte. Eh bien, tout cela est trouvé et l'on jouit de l'orage. C'est le voyage de Londres qui a amené la péripétie. Ce voyage pourtant était impopulaire et plaçait dans une situation des plus fausses les députés qui se Tétaient permis. Mais, en outrepassant
la mesure du blâme par le mot flélri (la conscience publique flétrit de coupables manifeslatious) qui se trouvait dans l'adresse de la Chambre et qu'adoptait le ministère, on a refait une position à M. Berryer et à ses collègues. Personne dans le ministère ni dans le parli ministériel ne tenait à ce mot flétri qui excédait le sentiment à exprimer; et pourtant, une fois admis, on l'a laissé par embarras de le retirer. De là, une singulière aigreur s'est ranimée entre les partis et a gagné de tous côtés dans la Chambre et dans les salons. Il suffisait d'une étincelle pour mettre le feu : l'incident de la séance de vendredi 20 est venu faire l'explosion. M. Guizot, par son admirable talent d'orateur, avait jusque-là triomphé dans la discussion et atterré véritablement M. Berryer. Une imprudence, je ne sais quelle forfanterie, un retour d'humeur pédagogique, l'a fait remonter sans nécessité à la tribune ; il a prêté flanc en venant prêcher à satiété la inoralilé politique, — et le reproche d'être allé à Gand lui est venu pour réponse. On ne se figure pas l'orage d'une telle séance et la violence (pii s'y est déchaînée; M. Guizot généralement est assez peu goûté; il est peu aimé même de plusieurs de ses amis politiques. On l'admire pour son talent, pour son courage; il est" nécessaire, on le subit; on ne l'aime point. Cette haine ^des partis a fait explosion.
En résumé, M. Guizot avait montré au début de la discussion, dans sa première réplicpie à M. Berryer, la plus véritable, la plus énergique éloquence, la force, la sobriété, quelque chose de déinoslhénique et d'accompli. Dans la dernière et violente scène de vendredi, il a
montré tout ce que peut la ténacité d'un homme insulté, traqué, et un invincible courage. C'est le jugement unanime même des ennemis.
Depuis lors tout a achevé de s'aigrir. M. de Salvandy ayant voté contre le mot flélri (car les relations particulières sont très-mêlées au monde légitimiste) a été interpellé, dans l'embrasure d'une croisée, par le roi Louis-Philippe lors de la réception des députés pour présenter l'adresse. Le roi, lui touchant le grand cordon de la Légion d'honneur dont M. de Salvandy est depuis peu décoré, lui a demandé, assure-t-on, s'ii le lui avait donné pour voter contre la dynastie. Quelles qu'aient été les paroles mêmes du roi, il y a eu de sa part premier mouvement et colère. C'est presque la parodie d'Hugues Capet et d'Adalhert : — Qui t'a fait comte? — Qui t'a fait roi? — M. de Salvandy a envoyé sa démission d'ambassadeur à Turin. Les députés légitimistes de leur côté ont donné leur démission pour se retremper de la qualification de flétris dans le baptême d'une réélection. Voilà donc, au seul point de vue social, le monde très-agité, très-aigri, très-occupé, d'indifférent et d'ennuyé qu'il était il y a quinze jours. Il ne faut désespérer de rien en France ; il y a lieu à tout en fait de ricochets.
Il est résulté de cette bizarre péripétie, à propos de flétris , que les républicains et les gens du mouvement sont, pour le quart d'heure, dans le sens et dans l'intérêt du i)arti légitimiste, et que la jeunesse des écoles, par exemple, est allée en corps faire visile à Chateaubriand, lui offrir compliments et hommages. Si le mol
GHRONIQl'KS PARISIENNES. ll'i
flétri n'avait pas été agréé par le ministère, la gauche s'en serait vite emparée et aurait alors reproché à M. Guizot d'être de connivence avec les henriquinquistes. Au fond rien de hien sérieux sous tout ce bruit. Il est bon de savoir que la scène violente de la Chambre, la scène de Gand avait été concertée d'avance par l'opposition : ce qui a paru une explosion instantanée n'était qu'un petit complot préparé derrière les coulisses depuis plusieurs jours. Le malheur pourtant, c'est que l'opinion publique de loin se conforme trop souvent à l'idée fausse qu'on lui imprime, et que ce qui n'est pas trèssérieux pour les acteurs, produit des sentiments vrais et passionnés dans le parterre.
— L'Histoire de l'abbé de Uancé par Chateaubriand est décidément sous presse, et on l'aura cet hiver. Il est beau que le même homme qui ouvrit le siècle en 1801 par le Génie du Christianisme soit celui qui, après quarante-trois ans, fournisse encore la nouveauté à la saison de I8i4.
— Il y a eu l'inauguration de la slatue de Molière au carrefour de la rue Richelieu et de la rue Traversière ; le préfet de la Seine, TAcadémie en corps, la Comédie française, etc., ont composé la cérémonie; on a fait des discours en plein air -par un froid très-vif. M. Arago, qui pérorait le dernier, ayant retenu l'assemblée près d'une demi-heure, un plaisant a dit qu'on voyait bien que son discours a\ait été fait au Bureau des longitudes. Le soir on jouait Tartufe et le Malade imaginaire à tous les théàlres; c'était une fête populaire.
— Une cérémonie plus triste et très-solennelle a été
l'enterrement de Charles Nodier. li y avait foule et des regrets universels. Il laisse une mémoire charmante et douce, il n'a trouvé dans ses nombreux amis ni un ingrat ni un indifférent.
Cette mort de Nodier fait une troisième vacance à l'Académie française : Campenon, Casimir Delavigne et Nodier. Les candidatures sont de plus en plus nombreuses et animées. Le monde, les salons prennent parti pour ou contre les candidats, Vigny, Sainte-Beuve, Saint- Marc Girardin se trouvent aux prises, et leurs noms, leurs litres sont tiraillés, débattus en tous sens. On aime et on aimera toujours en France ces sortes de comparaisons, de luttes littéraires et de tournois. Vieille histoire du sonnet de Job et du sonnet àTranie: ce sont nos combats de taureaux.
— Il a paru un volume de vers, Odes et Poëmes, par Victor de Laprade : c'est ce qu'il y a eu de plus distingué et de plus élevé depuis assez de temps. Laprade est de Lyon, comme Ponsard de Vienne : c'est le bassin du Rhône qui nous envoie ces deux derniers poêles. Laprade, dont la Revue indépendante a publié plusieurs pièces recueillies dans le volume que nous indiiiuons, a de l'élévation surtotit, de l'harmonie, une langue en général pure, une forme large,. brillante et sonore; sa poésie respire un sentiment vrai et profond de la nature : il y mêle peut-éire un peu trop de sacerdotal et d'hiéroph(inli\ On peut y désirer aussi une inspiration indiviiluellc plus marquée, plus de passion; mais les beautés sont nombreuses, incontestables; la' poésie spii-itualisle a retrouvé dans Laprade un noble organe. L'une des
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plus jolies pièces, .4 une brandie d'amandier, rappelle celle de Jean-Baptiste Rousseau : Jeune et tendre arbrisseau, llionnenr de mon verger, etc. Mais chez Laprade le symbole moral perce à demi transparent et donne à cette poésie gracieuse un sens intime et toute une âme,
— M. de Ravignan, jésuite et prédicateur célèbre, vient de publier une brochure qui obtient un grand succès et qui le mérite : c'est le premier écrit sorti des rangs catholiques, durant toute cette querelle, qui soit digne d'une grande et sainte cause. De l'Existence et de l'Institut des jésuites, tel est le titre et le sujet de- la brochure de M. de Ravignan. Il s'attache par un exposé de faits à relever son Ordre des injures et des attaques auxquelles il le voit exposé. M. de Ravignan était d'abord un homme du monde, un magistrat, avocat général sous la Restauration; il s'est converti à la suite d'un chagrin de cœur. R raconte simplement, humblement et presque individuellement ce que c'est qu'un jésuite, cet être abominable pour beaucoup et exécré; il analyse les Exercices de saint Ignace, les Constitutions de la Compagnie; il suit le novice dans les divers degrés d'initiation; il traite du gouvernement et des doctrines de l'Ordre. Ce livre est de nature à produire beaucoup d'eiïet; il s'en vend prodigieusement; cela réfute du moins en partie Michelet et Quinet. M. de Ravignan n'arrivera pas à prouver que les jésuites soient une bonne chose en France; mais il forcera ceux qui parlent en conscience à y regarder à deux fois et à distinguer ce qui est respectable.
— .laniu s'est décidé à répondre à Pyat par la voie