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LA LETTRE DES EVEQUE5 AU ROI

Un mot seulement sur la lettre des évèques au roi.

Elle est bien rédigée, assez habile et spécieuse; mais au fond violente, pleine d'insinuations assez calomnieuses, et môme d'une menace mal déguisée vers la fin. Ce que veut le clergé français, c'est la position du clergé belge, c'est d'être un grand parti dans l'Etat, avec qui l'on compte politiquement et qui arrive à dominer. S'il se fait, comme cela est certain, des modifications à la loi dans les deux Chambres, ce sera dans un sens tout autre que celui du clergé, ce sera au profit de l'Université et des droits de l'Elat.

Ces démonstrations pubbques cl politiques du clergé le com|ir()metl('nt de plus on plus. 1! se fait décidément obstiith', tant pis pour lui.

Ce 9 mars 1844.

C'est le duc de Broglie qui est décidi'inent rapporteur de la Commision de la Chambre des pairs sur Tiiistruction secondaire.

— La lettre audacieuse des évoques donne à penser : ils n'osent de telles choses que parce qu'ils sentent qu'il y a, à côté du roi, une conscience timide et religieuse, celle de la reine, qu'ils effrayent et qu'ils espèrent dominer.

Ils savent aussi qu'il n'y a plus en France telle chose (|u'un roi, c'est-à-dire un gardien de la dignité et de la convenance souveraines.

Ils se rassemblent en synode et par province sans ordre ni autorisation, comme on l'eût fait sous Louis le Débonnaire. En Suisse de telles choses peuvent sembler toutes simples; dans un Etal foncièrement monarchique et administratif comme la France, elles ont une extrême gravité.

Un des évoques signataires do la lettre insérée dans les journaux, l'évêque de Versailles, vient d'être nommé par le roi à l'archevêché de Rouen, sans doute à titre de récompense !

M. Villemain est le seul qui ait vigoureusement insisté dans le conseil des ministres pour ([u'on i)oursuivlt

l'abbé CombaloU,' comme coupable de diffamation; il a obtenu, dit-on, cette poursuite contre l'avis de ses collègues et presque malgré le roi. On peut trouver singulier que l'initiative en telle matière vienne uniquement d'un homme politique qui jusqu'ici était plutôt réputé timide : c'est que les autres le sont encore plus.

1. L'abbé Combalot venait d'être condamné pour diffamation contre l'Université et autres délits de presse à quinze jours de prison et iOOO fr. d'amende.

Ce 2 avril 184 i.

ELECTIONS DE MERIMEE ET DE SAIXTE-BEUVE A LACA- DÉMIE. — -LE CONSTirUTlOXXEL VENDU A VÉUON. — LE COMTE ALEXIS DE SAINT-PRIEST. — LE CARÊME. — M. DE RAVIGNAN. — M. LEBRUN. — LE JUIF E H- RANT.

Rien de bien nouveau clans ce mois; on parlait trèsvivement, lors de notre dernière chronique, des élections à faire à l'Académie. Les deux choix de M. Sainte- Beuve et de M. Mérimée ont été approuvés par l'opinion. On s'accorde à penser (jue le tour de M. de Yii;ny maintenant ne sera plus reculé. L'entrée de ces hommes nouveaux semble donner le signal d'une révolution au sein de la docte compagnie : le vieux parti, dit académique, des rédacteurs du Conslitulionnel et d& ceux qui se croyaient voltairiens, a décidément le dessous.

— Il y a ou une petite révolution dans le journal même {le CjiislUnlion)U'l); le vieux parti des Jay, des

Etienne, battu à l'Académie, a été de plus évincé de ce journal où il régnait et trônait de temps immémorial. Les bénéfices baissant, les propriétaires ont provoqué une mise à l'enchère, et le journal a été adjugé à M. Véron, ancien directeur de l'Opéra, ancien fondateur de la Revue de Paris; c'est une manière de financier artistique et littéraire. Il offre de gros prix aux rédacteurs; il a pris Rolle, le rédacteur des feuilletons du théâtre au Nallonal; il a acquis la collaboration de madame Sand pour qui la Revue indépendante était une ressource un peu maigre. On met encore en avant beaucoup de noms; mais ces promesses magnifiques tiennent peu d'ordinaire, et le vieux Constitutionnel, en voulant se rajeunir comme Ésou, pourrait bien avoir le destin de Pélias. On revient aisément aux vieilles images classiques en parlant du Constitutionnel.

— On parle aussi d'une autre transformation qui serait prociiaine. La Revue de Paris quitterait sa forme de recueil et paraîtrait trois fois la semaine en feuille, de manière à servir ainsi de chaloupe-canonnière au gros vaisseau de la Revue des Deux Mondes auquel elle est liée. 11 sortira peut-être quelque chose de nouveau de tout ce mouvement. La presse en a bien besoin : il ne s'y produit aucun talent remarquable depuis longtemps.

— Les Revues entrent de plus en plus dans une voie d'opposition, d'une opposition modérée, assez pratique, et qui gravite autour do MM. Tliiers, Vivien. On attribue même à ce dernier la réilaclion actuelle de la chronique de la Revue des Deu.r Mondes, où il aurait remplacé M. liossi.

«ou CHRONIQUES PARISIENNES.

— La Revue des Deux Mondes publie un très-inléressaiU travail du comte Alexis de Saint-Priest sur la destruction des jésuites en Portugal, en Espagne, en France et à Piome, vers le milieu du dernier siècle ; c'est pour Pauteur une occasion de soulever un coin du voile qui recouvre encore l'histoire diplomatique de ce temps-là. Les grandes figures de Pombal, d'Aranda, de Clioiseul, de Ganganelli, etc., y sont dessinées à merveille. M. le comte Alexis de Saint-Priest est l'auteur d'une Histoire de la royauté depuis Auguste jusqu'à Hugues Capet, où il entrait beaucoup d'érudition et de talent. Dans le morceau qu'il vient de publier très à propos, il fait preuve d'un esprit fiu, rapide, brillant et à la fois politique; il a été successivement ambassadeur à Rio, à Lisbonne, et en dernier lieu à Copenhague. Il est petit-fils de l'ancien ministre de Louis XVL

— Le carême produit cette année son courant ordinaire ; il y a foule de retraites, de conférences; l'abbé de Ravignan à Notre-Dame, ailleurs l'abbé Bautain et d'autres attirent la jeunesse et les fidèles. Malgré les fautes politiques des évèques, la mode néo-catholique se soutient. Tout cet hiver pourrait se résumer dans ces mots : Suite et continuation du précédent.

Ce i.

M. de Ravignan pourtant a plus que de la candeur et de Ponction, il a une haute vertu évangélique, de l'austérité, de l'autorité. Il se lue à faire le bien. Il prêche depuis toute cette semaine trois fois le jour à Notre-Dame, à six heures du matin pour les ouvriers de la Cité, à

CHnONIQr''S PAU ISIhNNKS. 20 f

une heure pour les femmes du momie, à huit heures du soir pour les hommes. Il craclie le sang et continue jusqu'au hout, jusqu'à ce qu'il ait gravi tout son calvaire. Il y a du vrai chrétien dans une telle pratique.

— La question des jésuites, si artilicielle et si factice qu'elle soit de notre temps, est enfin inoculée et, sans agiter, occupe. Les livres se publient coup sur coup à ce sujet, et se débitent et se lisent avec intérêt et curiosité. On vient de voir un homme du monde, M. de Saint-Priest, y chercher et y trouver une occasion de nouveauté, un prétexte piquant à des portraits politiques et diplomatiques. On lira dans un autre esprit le premier volume d'une Histoire de la Société de Jésus que vient de publier M. Crétineau-Joly : cet auteur est déjà connu par une Histoire des guerres de la Vendée, dont la première partie est des plus intéressantes ; il appartient au parti légitimiste et religieux; on le loue comme écrivain plus qu'à d'autres égards; il a eu un procès scandaleux avec M. de Genoude pour injures et calomnies réciproques, et on a été tout étonné de les voir sortir de raudience bras dessus bras dessous. Quoiqu'il en soit, M. Crétineau -Joly a nombre de pièces inédites et rares qu'on lui fournit, et il en fait assez bon usage. Il va sur les brisées de M. Capefigue et avec plus de talent peut-être. Son premier volume de VHistoire des jésuites a, dit-on, un vif intérêt. M. Libri s'occupe aussi d'un livre sur les jésuites; on devine (jue ce n'est pas dans le même sens.

Au reste, la passion n'est dans fout ceci qu'à la surface, on a besoin d'occasion, de sujet pour s'occuper,

:>(li2 CHRONIQUES PARISIENNES.

pour se combattre, pour s'illustrer. Faute d'autre, la question des jésuites s'est offerte et on.s'v est jeté avec activité, on l'a cultivée, on l'a réchautïée, et elle a produit. Production de serre chaude, après tout! Si elle venait à manquer, on serait fort embarrassé. On ne saurait que faire de son activité, de son talent, de ses colères.

— M. Lebrun, l'auteur de Marie Stuart, \ient de recueillir ses œuvres complètes : deux volumes ont paru, dont le premier contient les tragédies d'Ulysse, de Marie Sluart et le Cid (V Andalousie, imprimé pour la première fois; le second volume contient le Poème de la Grèce et des odes qui s'y rapportent, ainsi qu'un poëmesur Xapoléon. Un troisième volume, non encore paru, donnera des poésies lyriques et plus intimes, tout à fait inédites. C'est une bonne et sérieuse publication.

— Le Conslilutionnel de Yéron doit publier /c J»//"^rranl de M. Eugène Sue et l'a payé, dit-on, 1 00 000 francs.

LU

Ce 25 avril 1844.

RAPPORT DU DUC DE BROGLIE SUR LA LOI DE L EN- SEIGNEMENT SECONDAIRE. — LETTRE DE M. DUPAN- LOUP A M. DE BROGLIE. — M. . DE MONTALEMBERT COMPROMET SA CAUSE PAR SA VIOLENCE.

L'intérêt est en ce moment à la loi sur l'instruction secondaire. Le beau Rapport de M. de Broglie a été lu avidement malgré sa longueur, et il a excité des mécontentements en sens inverse malgré son impartialité : malgré ou à cause, et c'est bon signe que cette plainte à la fois des purs universitaires et des ultra-cléricaux. Au fond les gens sages du clergé en passeront par ce Rapport et seront trop beurcux si les conclusions en sont adoptées. Leur droit y est reconnu, et ils se contenteront de cette part qui leur est faite en loute connaissance de cause. Les purs universitaires sont sérieusement blessés; ils voulaient et ils veulent la domination pure et simple, et l'autre jour, par l'organe de M. Cou-

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sin, l'Université a paru devant la Chambre des pairs en robe presque de suppliante et d'accusée. Il faudrait que l'Université fût de bien chétive complexion pour qu'au premier petit échec (si c'en est un), au premier polit avertissement, elle tombât ainsi en défaillance.

Au reste le talent qui s'est déployé dans cette discussion et qui continue de s'y déployer est Li;ranil, et le discours de M. Cousin (son air d'oraison funèbre à part) est un très-beau morceau, très-instructif, une belle page de l'histoire de l'Université en France : en face de l'invective croissante, M. Cousin a cru devoir pencher au panégyrique.

Déjà à la Chambre des pairs, dans une discussion précédente à propos des fonds secrets, M. de Monlaleniherl, de retour de l'île de Madère, avait incidenimonl soulevé cette question de liberté d'enseignement, et il l'avait fait avec tout le talent ({u'on ne peut s'empêcher de reconnaître à cette parole arrogante et élégante. Le lendemain M. Rossi lui a répondu avec une justesse, une vérité, une finesse railleuse qui ont enlevé tous les suffrages; on retrouvait dans le pair do Franco, devenu en ce moment l'organe de toute la Cliambre, riioumie des Etats romains quia vu de près l'Eglise et qui en a pratiqué l'hisloirf^.

— Une lellre imprimée a été adressée à M. de Broglio par l'abbé Dupanloup, vicaire général de Paris et supérieur du petit séminaire : il y relève quelques expressions sévères du savant rapporteur sur les études des petits séminaires et leur pou de portée littéraire, et classique. Cette lettre d'ailleurs est d'une grande modération de

ton, tout à fait digne de celui à qui elle est adressée : elle est, avec la brochure de M. de Ravignan, ce que le clergé a produit de plus recomuiandable et de plus honorable dans celte controverse.

— (20 avril.) M. de Montalembert continue par ses excès oratoires de compromettre une cause qui avait été habilement et vertement reprise en main par le comte Arthur Beugnot dans un discours plein de talent et tout politique.

Vous aurez par les journaux la clôture de celte discussion générale (à la Chambre des pairs) qui aura été pleine de lumières, de talent, de maturité (M. de Monlalembert à part) et qui a vivement excité lintérêt public. La discussion sur les articles se prolongera encore. Mais il est à croire que la loi ne sera pas votée cette année à la Chambre des députés : ainsi la lice est ouverte pour longtemps encore.

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