ES- nvnnn.\ ves
Jo n'ai pas vu les Biirgrnres, donnés mardi dcrnior. La salle était pleine d'avance et d'amis, in spectateur (ou qui voulait Télre, et qui n'a pu obtenir de billet à la porte) a l'ail incontinent un procès à la (lomédie française. Ces incidenls burlesciues amusent à côté de ces i;rands vers. Il parait bien (]uc c'est beau, mais suvluut solennel, écrit Janin : eu bon français ennuyeux. Ou écoutait, mais sans aucun plaisir. Ce même -lanin, quia loué par lu-cessilé dans les Débiih, disait tout haut en plein loyer à qui voulait l'entendi'e : « Si j'étais ui'nistre de l'intérieur, je donnerais la croix d'honneur à celui (pii silllerail le premier ». Il y aurait eu quelque conraiie eu eflet.
Cela peint nus uKiMirs litléiaires. H y a {\v\\\ liisi' iie.'i
Clir.OMiH'KS l> Ainsi EN NES. 13
littéraires : rune écrite et Taiitre parlée. Celle-ci csl la vraie.
Dans le journal le Globe, (Iranier de Cassa.iinac a loué k tour de bras et a cité.
La carrière poétique de Victor Hugo a été toute une ré^volution. (îranier de Cassagnac s'en est fait finalemont le Robespierre ; je me flatte de n'en avoir été que le Yergniaud. Hernani, c'a été pour moi la fin de l'Assemblée législative.
Au reste, à la façon plus modérée dont on parle de Hugo, et aussi à la façon moins grotesque qu'il a mêlée à ses grands vers de vieillards, on peut déjà s'apercevoir qu'il est d'un Corps (l'Académie); on se respecte mutuellement.
Ce 29 ninrs I.Si3.
Les Burejrares n'ont réellement pas réussi : ce n'est pas un succès malgré les bulletins. Trois Ibis la salle a été pleine d'amis; la quatrième ou la cinquième fois le pidilic a lant sifflé vers la fin qu'on a fait baisser la toile. Depuis ce temps les représentations sont toujours plus ou moins orageuses. Les journaux acquis à Hugo... disent que ce fait est iniiiinlifialilc et (ju'il y a je ne sais qiu'lle cabale. Rien de plus aisé à qualifier. On siffle : Hugo ne veut pas du mol, et dit devant les acteurs : « 'in troul)lc
Il CHIIOMQI'KS l'ARISlEN.NES.
m.a pièce. » Les acteurs, qui sont malins, disent depuis ce jour troubler au Vicn de siffler. Il faut espérer (pie Judith (ou toute autre pièce) réussira, qu'elle ne sera pas troublée. Ce mot est curieux venant de l'école du mot propre. — Magnin a fait une lourde école en louant dans la Revue, et en osant comparer b. Eschyle!! Au reste, Eschyle était le mot d'ordre...
... Je lis les Bu/gravcs. La lecture leur est plus favorahle que la représentation : c'est exagéré, et à la scène les acteurs exagèrent encore, ce qui passe tout. A la lecture, les grandes choses reparaissent et le tendu accable moins, quand il n'est pas là devant vous en chair et eu os.
La Préface, comme foules les Préfaces de Ilugo, surpasse la pièce : les pi-cmières pages sur l'antique Thessalie mythologique sont pleines de talent. Il est vrai que ce n'est pas là la Thessalie, celle de Tempe et des fraîches vallées K Hugo voit gros, il voit noir (dans liuy Blas il voyait rouge). Mais cela a de la grandeur, et lui seul, après Chateaubriand, peut écrire ces pages.
La comparaison des barons du Rhin et des Titans, et le rôle de Frédéric Parberousse assimilé à celui (ie Jupiter, — c'est de l'histoire à vue d'aigle, à vue de vautour.
Et l'ordre teutoni(pie qu'il dil mort ou dégénéré et (pu
i. Ceux qui oui vu i;i Tliossalio Irouveut étouuant i|u"il y ait uiis pèl(!-mêle les Océankles, la femme-haleine, près du Piiide, eu pleine terre. Il n'y parle pas des Ceulaurcs, le p;rand fait niylliologiquo local. Il a décrété une Tiicssaiic con'iuie il décrète toutes ciiose.* à son usage.
CHRONIQUES I'Ai;i.SI!:r\"NES. 13
alors, me (1i(-on, n'était pas né: — vérifiez, historiens! Les bords du Rhin ne sont pas si grandioses, si foudroyés, la Thessalic n'est pas si noire qu'il la fait, de même que Notre-Dame n'est pas si énorme, mais plus élégante, comme on peut le voir du parvis. Mais encore une fois il a l'œil ainsi fait.
Ce 2 avril ISIJ.
LAMARTINE. — PONSARD. — LECTURE DE iVriil^rE CHEZ BOCAGE, ETC.
La politique est retombée au calme plat. Les seuls petits événements, ridicules pour les salons, mais qui ont delà portée au dehors, au moins comme symptômes, ce sont les brochures qui ccloseut autour de M. de Lamartine : il a ses publicistes à lui, qui le démontrent à la foule (comme nous-môme l'avons démontré poëtc il y a quinze ans); on le démontre réformateur et politique, philosophe, — révélateur. Vn de ses amis et voisins de campagne, M. Dargaud, a écrit un petit opuscule de quelques feuillets: Nouvelle plidsc piifleunnilaire, c'est le titre. « M. de Lamartine, dit-il, c'est Fcnt'Jon niuiiis Wmlorité^, Rousseau moins le sopliisme, iMirabeau moins V insurrection. »
Un M. Chapuys-Monllaville, de la ("liambre des dépu-
1. Lamartine se dit Itii-nn'me le fils de F('iii'loii et de madame do Slaël. Il semldi^ inTil y l'tiit !iii'si|irils l'ont i-réé.
CHUOMQUi'^î^ i'aiiisie>;M':s. 17
tés, de la gauche, vient de faire une autre brochure panégyrique explicative de M. de Lamartine, avec images, gravures, illustrations. C'est ridicule; oui, mais M. Rossi, dans la chronique dernière de la Revue des Deux Mondes, a raison de dire que Lamartine grandit au dehors. Est-ce que c'est le sens commun qui prévaut toujours en ce monde? — Lamartine est une comète' : il a certes une queue brillante et immense : mais a-t-il un noyau?
Le salon de Lamartine est la plus singulière bigarrure, la banalité la plus variée et la plus imprévue: tous y sont ou y peuvent êlro. Madame de Girardin lui disait spirituellement : « Vous êtes le La Fayette de l'intelligence. » — Il donne l'accolade à tout ce qui est censé penser ou rêver.
— On parle beaucoup d'une tragédie de Lucrèce (Lucrèce et Tarquin) qui doit être donnée à l'Odéon. Elle est le coup d'essai d'un jeune lionune du Midi, M. Ponsard, et on lui a l'ait tout d'abord une réputation d'être du Corneille retrouvé, du Romain pur et primitif. (Domi mansil, lanani fecit, épitaphe de la dame romaine primitive.) On a lu l'autre soir la pièce chez l'acteur Rocage : il avait invité force notabilités, et l'on a paru content, surtout du cinquième acte.
Frédéric Soulié, qui était présent, a dit : « Ce n est pas delà rocamboli'. )> — Théophile Gautier a répondu à 15ocage, qui lui demandait son sentiment : « Je n'ai pas
I. 11 (•luit Iti'aiicoiiii iiiioliiiii (l'uni! conii'le eu co nioineiU-l.'i. (Nnlc (le réditt'iir.)
18 ciir.oNiorES parisiennes.
dorini. >> — Le sculpteur Auguste Préault, qui assistait aussi à cette lecture, a résumé son opinion de la manière suivante : « S'il y avait des prix de Rome pour la tragédie, l'auteur partirait domain pour la Ville éternelle. »
Ce i:> avril 1813
JI.'Dirri. PAU MADAME DE GIRARDIN. — LA LrcnEri- DE l'ONSAUD. — LE PÈIIE DE lîAYIGNAN, ETC.
Nous allons avoir doux pirccs nouvelles : Judilh aux Français et Lucrèce à l'Odéon.
J'ai entendu un acte de la première et toute la seconde.
Le vendredi 7 avril, le soir, chez madame Récamior. mademoiselle Racliel a récité : I" quelques scènes de Bcrénke: 2" le premier acte presque entier de Jndilh; — Bérénice assez bien, mais pour Judith, succès complet d'actrice et d'acteur.
Madame de Girardin, un peu pâle et plus émue qu'à elle n'appartient, donnait la répli(iue. On s'est épanoui à ces nobles vers éloquemmcnt récités : évidemment on relevait des Burgrnves. — « C'est une rentrée dans la langue française, » disait M. de Barante. — « Quelle noble trilogie de femmes! ;> s'écriaitun autre:— Judith, madame de Girardin et mademoiselle Rachel!
20 CHRONIQUES PAlïISIENNES.
Je signale toute la réaction, sans la partager. An théâtre il faudra décompter un peu : mais la pièce n'a que trois actes; le premier est bien posé, ce rpii fera passer les deux autres.
— Pour Lucrèce, je l'ai entendue tout entière, mercredi matin, 1:2, chez madame d'Agoult. Bocage l'acteur lisait. L'auteur timide et provincial n'avait pas osé venir (c'est un M. Ponsard, de Vienne en Dauphiné, qui a dans les vingt-sept ans; sa pièce est faite depuis trois ans environ). Succès complet et vrai. Lamartine y était et ne cessait d'admirer : malgré sa banalité, ce (ju'il disait (j'étais près de lui) avait de la valeur. C'est un vrai poète qui se lève; celui qui a fait ces cinq actes pourra bien des choses. L'antique modestie des matrones romaines admirablement peinte en vers simples, fidèles, une grande et vraie connaissance de l'Antiquité; à tout moment d'heureuses réminiscences ou même des traductions, mais heureusement amenées à l'état de moyens dramati(|nes. Un vers puissant, facile, moderne sans tro|) déroger. Le rôle de Briilus très-grand (lellemenl, (pie c'est Brulits autant que Lucrèce (pi'ii fainliail intituler la pièce), coiH'U un peu en comi(pie et même en bouffon, comme on se figure que l'aurait pris v^liakspeare : d'ailleurs l'ensemble assez classique. Sextus Tarquin, espèce de don Juan romain-étrusque. Le récit si dramatique de Tite-Live a élé très-bien suivi et liéveioppé, ainsi qu'un très-beau récit d'Ovide (Fasles, livre 11). L'auteur n'a manqué aucun des heureux motifs indiqués el les a développés avec un talent (pie Ions, je crois, saliieivuit. — Par malheur, la pièce sera mal jouée
CHRONIQUES PARISIENNES. i>[
à rOdt'on. Bocage fait Brutus, à la bonne heure! mais madame Dorval fait Lucrèce. « Je ne fais plus que les vertueuses,mu chère»), disait-elle l'autre jouràuneamieavec celte voix que vous savez. — Mais c'est moins la pièce en elle-même que l'avenir du talent qui compte désormais. — Après cela il faut parler de la semaine de Pâques. Décidément toutes les réactions sont complètes et triomphantes. La foule à Noire-Dame (dans toutes les églises, mais à Nolre-Daiiic particulièrement) était prodigieuse. M. de Ravignan prêchait trois fois par jour : à une heure pour les femmes du beau monde, le soir pour les hommes. D'autres fois et à d'autres heures pour les ouvriers. Il appropriait ses discours aux différentes classes; aux femmes du monde, il parlait en homme qui h; sait et qui en a été. On s'y pressait, on s'y foulait, on y pleurait. Je ne sais combien l'on comptera de communions pascales, mais je crois que le chiffre n'aura jamais monté si haut depuis cinquante ans. Le clergé est organisé, actif et zélé, la société indifférente, mais avide d'émotions et de quelque chose : personne ne lui olfre rien. La philosophie n'existe pas ou elle se proclame l'amie de la religion et de l'orthodoxie quand meute. Dans cet état, incertitude, curiosité, engouement, on se pousse dans un sens, et si l'on n'y prend garde, cela devient sérieux : rentraîncment suit. Les vieux peuples, comme les vieilles gens, sont tentés de revenir à h'uvs palenôlres et de n'en plus sortir. Se ponrrait-il que la France finalement fût catholi(|ue comme Bénarès est hindoue, par impuissance d'être autre chose!
Ce lundi 17 ;i\ril I8i3.
UNE iMYSTIFlCATION D C .MKRY. — L AKT DUAMATiaUE CONTliMPORAlN, ETC.
Une bonne mystification ei poisson d'avril, comme on (lit. Hier, i(>, un journal {le Globe) a donné une prétendue scène de Lucrèce, cette tragédie dont on parle tant. Tout le monde de se jeter sur ce morceau, et le soir tous d'en parler à qui mieux mieux. Admiration complète : jamais on n'a fait de vers plus originaux, plus fermes, surtout pins purs, ajoutaient certains académiciens. Bref, c'est un tour (pie Méry leur a joué: impatienté d'entendre louer la pièce, il a dit : Je mis leur eu faire; et en provençal improvisateur, il a broché ce pastiche que nos connaisseurs ont pris au sérieux et ont (jobé sans une arête. Ils en doivent être un peu honteux ce matin.
Je viens de lire le fragment cité par le Globe: cela jone l'antique, mais à faux. Ce Méry n'a jamais fiil (pie dyi plaqué. La vraie Lucrèce est réellement belle.
Il vient (le paraître un volume de poésies : Itinéraire jioétique, par M. Victor de La Boulaye. C'est de l'école romanti(iue dont nous sommes, de 1828 à aujourd'hui; l'auteur, qui a fait le tour du monde en amateur et qui est un homme de près de ([uarante ans, est artiste dans le vrai sens ; il a médité et mûri ses différentes pièces et descriptions, y mêlant un sentiment moral, et les appropriant par le tour ou le sujet à quelque artiste du jour: VElna est dédié à Victor Hugo; Emile Deschamps a une pièce qui résume heureusement et savamment tout l'art poétique moderne. Il y a un peu trop d'esclavage de forme. M. de Vigny a une pièce à lui dédiée : Contre la pente du siècle. En tète de chaciue morceau figure une épigraphe latine, hien attachée comme un beau clou d'or. Mais on est si à bout des beaux vers qu'il est plus que possible que ce recueil n'aura qu'un succès limité entre artistes et gens du métier. — Décidément l'Ecole finit; il faut en percer cVune autre :\e public ne se réveillera (ju'à (pielque nouveauté bien imprévue. J'espère toujours que ce sera du théâtre que ce coup viendra, et qu'au milieu de notre anarchie il sortira de par là un 18 brumaire littéraire. Le théâtre, ce côté le plus invoqué de l'art moderne, est celui aussi qui chez nous a le moins produit et a fait mentir toutes les espérances. Car que d'admirables et infructueux préparatifs depuis vingt ans ! Traductions des théâtres étrangers, analyses et explications critiques; essais et échantillons de drames écrits : Barricades, Etais de lilois, Clara Gazai, Soirées de Neuilly, drames de M. de Ilémusat, préfaces modernes, de Croniivell..., ci puis quoi? //(?r«am, puis rien. Un
:24 CHIÎUNlQlliS PARISIENNES.
lourd assommement. Dumas s'est gaspillé, de Yigny n'a jamais pu s'évertuer, Hugo s'est appesanti. — C'est par le théâtre qu'il reste tout à faire et à traduire enfin — devant un public blasé (pi'on réveillerait — les grandes idées courantes et remuées depuis cinquante ans. Oh ! si nous avions seulement notre Ducis ! Ejcuriarc aliquis I
Vl[
Gu -20 avril 18 i3.
REPUESENTATION DE LCCRECE ET DE JVDITH. ETC.
Lucrèce a réussi, et Judith assez peu, ou, si l'on aime mieux, Lucrèce a eu un succès franc, el Judilh un succès contesté. Lucrèce, jouée samedi dernier, a eu, je le répète, un vrai succès; la foule était accourue à cet Odéon désert. Les loges étaient des mieux occupées; ce parterre d'étudiants intelligents et tapageurs faisait diversion et ajoutait à l'intérêt du drame. C'était évidemment un parterre instruit, car aux moindres velléités de s'étonner ou de se scandaliser, la masse semblait répondre : Mais c'est ainsi dans Vliistoire, mais i( faut que cela soit ainsi. Le bachelier es lettres était là en majorité; il était chez soi. Le troisième et le quatrième acte ont paru parlois languir à la scène. C'est moins une bonne tragédie qu'une excellente et très-belle étude tragique. Madame Dorval a mal joué ; décidément ce rôle de Lucrèce était trop jeune et trop chaste. Docage lui-même, qui s'était
26 CHROMQUES PARISIENNES.
Irop identifié avec l'auteur et s'en était fait le patron, a joué comme l'aurait pu l'auteur lui-même, c'est-à-dire sans gouverner son sang-froid et sans retrouver celle raison que Brute n'a jamais perdue. Une actrice fort secondaire, une madame Ilallcy, a réussi inopinément dans le personnage voluptueux et passionné deTullie.
La seconde représentation de Lucrèce, de lundi, a été animée d'épisodes. Les étudiants, fiu'ieux de n'avoir pas été admis en assczgrand nombre à la première' , ou de ce (pi'on avait vendu sur la place des billets au-dessus du ])rix, ont voulu faire rendre compte an directeur Lireux, La pièce, au milieu de ce bruit, a été plus d'une lieurc sans pouvoir commencer. Enfin on a proposé un armistice et de remettre la querelle après la pièce; mais l'armistice à peine conclu, voilà qu'entre la force armée qu'on avait mandée; nouveau tapage, nouvelle collision. Puis, la pièce jouée cl applaudie, l'orage du parterre a reconnnencé; ou demaiulait avec cris je ne sais quoi, je ne sais qui. Madame Dorval a paru et est venue saluer; mais ce n'était pas elle (]u'on demandait. Bocage est venu, mais ce n'était pas lui. Toujours tapage. On a poussé le pauvre auteur lui-même, M. Ponsard, à travers la scène, pour voir si ce n'était pas lui qu'on demandait, mais le parterre criait toujours tout en ajtplaudissant. Les acteurs à tout hasard ont alors paru en masse; mais il s'est trouvé ([ue ce (pi'on ilemaïulail était la se\ile madame Ilalley (Tullic), laquelle s'élail allée couclier aus-
l. Non j)its qu'il y ait eu ilos cijKnicurs (il n'y a pins ilc rl.uinrnrs à rOdcon), mais on avait nus prosiiuc tout le parlwrc eu stalles trî's-clicrcs.
CHRONIQUES l'AUl SI ENNES. 27
sitôt après le troisième acte, où son rôle finit. Le parterre avait Irès-bien jugé qu'elle était la seule à rappeler. — Tout cela a fini à près de une heure du matin. — Grande fête dans tout le quartier.
Vonv Judith, c'est autre chose, on l'a jouée aux Français lundi. Il y avait force beau monde. C'est une tragédie du genre de GfNsmt', de madame Deshouliôres. Le premier acte a très-bien réussi ; mais au second acte, la froideur, les madrigaux d'Holopherne, d'IIolopberne (jaliinl et presque daineret, le bel esprit de cette Judilh-lorelte ont lassé. Le fcmx goût est pire que le mauvais goût. Un incident burlesque a prêté dès le début aux railleurs qui, au milieu des nombreux amis, ne manquaient pas : un chat gris en personne a paru on ne sait d'où sur la scène. Ce chata un peu interloqué mademoiselle Rachel, qui peut-être n'a pas aussi bien joué qn'elle auroit fait d'ailleurs. Elail-ce un tour de cabale que ce chat? Etait-ce tout simplement le chat familier du théâtre qui n'avait pas assez mangé de souris ce jour-là, et qui en cherchait dans la tente d'Holopherne, ou plutôt au milieu des bouches affamées des Hébreux expulsés hors de la ville? car c'est dès le premier acte qu'il a paru. Ce chat parmi la famine de Bétiuilic : jugez des plaisanteries! il s'enfuyait comme s'il avait peur d'être mangé, d'être mis en civet. Bref, il y a eu rumeur à la fin de la pièce, et l'auteur n'a pas jugé à propos de se faire nommer. Somme toute, c'est un échec, une chute honnête.
La Presse donne ce matin :2i» le premier acte entier. Vous verrez s'il justifie le succès de cette soirée chez
«8 CHllONIQUES P A P, IS lENN ES.
madame Récamier; mais on aurait dû s'en tenir là. On va essayer de lutter : on retlonne Judith vendredi.
On est d'ailleurs en veine littéraire. La vente qui a lieu depuis lundi dans les appartements du Palais-Royal, et qui finit aujourd'hui mercredi au profit de la Guadeloupe etsousles auspices de larcine, amisen circulation dans la haute société un charmant recueil de nouvelles inédites, trois nouvelles, Marie-Madeleine, Une Vie heureuse et Résif/nalion, composées par une jeune femme du mond« ' pour elle seule et quehiues amis; mais la reine l'ayant su a désiré que ce fût imprimé à Tlmprimerie royale et vendu pour cette infortune extraordinaire : il a fallu obéir. C'est pur, délicat, poétique et tout à fait touchant, fort au-dessus de ce qu'on est convenu d'appeler distingué en pareil genre. Les trois cents exemplaires ont été épuisés le second jour : un vrai, louable et charmant succès.
De politique il new est plus (piestion ; la lui du raulage et celle du recrulemenl ont tort; quant à la loi des sucres, elle est complètement oubliée et fondue.
11 va paraître, le Voyage de M. de***; cela promet d'être curieux de révélations. L'auteur, homme d'esprit, corrompu, et qui jouit .à bon droit d'une très-mauvaise réputation tic mœurs, voyage bien; c'est ce qu'il fait de mieux. Il a visité dernièrement le lac de (lenève du côté de la Savoie, et il paraît vouloir s'y fixer... Assez triste cadeau pour le pays d'ailleurs : non loin du rocher où s'assit Saint-Preux, un sérail de Polonais et de Savoyards.
1 , M.iil.iiiii> (l'Ailiniivillo.
— On dit que les troisième et (jiialrième volumes de VEssai sur la formation du dogme catholique de la princesse Belgiojoso viennent de paraître : je no les ai pas vus encore.
— Le succès de Lucrèce change l'état des choses dramatiques ou du moins est un symptôme qui prouve hautement, en contradiction avec les théories de Hugo et des autres, que la faute des non-succès et des succès contestés n'est pas au public, mais aux auteurs. La carrière est toute grande ouverte à tout ce qui sera un peu bon, on ne l'a jamais mieux senti. Le pujjlic est, avant tout, bienveillant, avide et porté à tout ce qui l'intéressera; il vient de le prouver. Ce parlerre de l'Odéon, au moindre beau vers, frémissait comme un seul homme,
-comme une foret sous le sonnie.
YIII
Ce snmr.li -JO aviil 18i3.
COUSl>''. — LVCRÈCE. — JiniTIT. — MADAME LOUISE COLET. — MADAME DE (llliAUDIN.
Le succès do Lucrèce redouble; les lètcs se monleiU. On s'arrache le jeune et modeste aulenr : les duchesses, M. Villemain et tutli. S'il résiste à reniraînenienf, il aura bonne tète, et il paraît qu'il l'a.
Jeudi dernier, 27, l'Académie franraise a donné le prix de poésie dont le sujet était VElogc on le )no)inmen( de Molière à un numéro oi qui est connu d'avance pour être de mailamc Louise t'olet, poiHe déjà une fois lauréat.
Cousin, le i;rand héraut littéraire depuis quelque temps, a proposé jeudi à l'Académie de décerner à l'auteur de Lucrèce le prix réservé à la meilleure tragédie, prix qui, depuis nombre d'années, était demeuré vacant, in parlihu^... ; mais le règlement s'oppose avec raison à ce qu'on enlève ainsi les choses d'emblée. Si on veut repruiluiic la proiiosilion. ce ne peut èlrc (pi'en janvier prochain.
CllnO^'IQL•ES PARISIENNES. :ii
On a redonné hievJudUh, qui, je crois, a élc mieux : madame de Girardin prend très-bravement et spirituellement ce demi-succès... Soyons juste, même en étant sévère : il y a de l)eau.v vers, n'est-ce pas? et comme témoii^nage de son talent poétique, madame de Girardin n'a peut-être rien donné de plus fort.
Je suis plus indulgent que l'aulre fois; c'est que je l'ai vue, elle, hier, et qu'elle est toujours belle et spirituelle. Et puis rien n'est plus singulier que d'entendre tous les ? gens du monde répéter à la file : «Ce n'est pas biblifjue, » comme s'ils n'avaient jamais rien fait que de lire la Bible.
— L'essentiel on criliiiue, c'est de bien marquer le temps. La pièce de Lucrèce est un temps:, c'est-à-dire qu'elle dénote qucbiue chose de bien tranché dans la disposition du public. Depuis quinze ans qu'après tant de promesses les faiseurs modernes sont à l'œuvre au théâtre, rien n'est sorti d'élevé et de sensé. On est las, on n'a plus- de préjugés classiques ou autres, on veut quelque chose, ou le prendra d'où qu'il vienne. Sera-ce une leçon pour les faiseurs? et y a-t-il de telles leçons? arrive-t-on jamais au théâtre par voie de perfectionnement? n'est-ce pas d'emblée, déprime saut, par le coche dtî llouen, par la patache du Rhône? Aux nouveaux venus la scène! les autres ont assez tâtonné. Si ce nouveau venu n'est pas M. Ponsard, ce sera quelque autre; mais il est indicpié.
— Magnin doit faire l'article dans la Revue du 1."); il est habile, instruit, prudent; et on l'a l'ovl serine. \\ est possible (lu'il traite tout cela à merveille. Possible aussi (pi'il
laisse tout dans renlre-doux et fasse une rlironicjiu' à la Piossi.
Les feuillelons de Ihéàlre du A7///o)jr//, très-remarqiiés depuis quelque temps, sont de M. Uolle, qui les fait depuis quatorze ans; mais toute la critique d'alentour ayant baissé, il reste seul. C'est un honnête homme; Il est le fils d'un Ilolle ancien bibliothécaire de la grande Bibliothèque royale et savant mylhoi:raphe.
Ce 30 avril 18i3.
CAUSES DU SUCCÈS DE LVCnÉCE.
... Depuis treize ans que l'Ecole dite romanlique est à l'œuvre au théâtre et n'en est plus aux Préfaces, elle a de moins en moins réussi : de là réaction. Mademoiselle Racliel a été un grand fait, son avènement a été un de ces loups dont jo vous parlais dans ma dernière (•lironi(|ue; eu effet, las de tous ces efforts prétenlieux, l)esanls, ou de ces licences immorales, on s'est rejeté au classique pur, interprété par cette jeune et charmante actrice. Corneille, Racine, réaction pure.
(le serait une grave et grossière erreur que de voir dans le succès de Lucrèce un second pas dans cette réartinu. Si Lucrèce est classique, c'est d'un classique à faire trembler les [x'rruqucs et les blondes tètes d'il y a vingt ans. Nos vieux académiciens qui n'ont plus de mémoire ne se doutent pas de cela, et en applaudissant le
:Ji CUnOMQL'ES PARISIENNES.
jeune auteur, ils se donnent une demi-paire de ganls romantiques. Entre Corneille et Racine d'une part ci Lucrèce de l'autre, il y a debout, de toute sa hauteur, André CiiÉMER. C'est le malheur de ce nouveau petit Corneille. Lucrèce est l'avènement d'André Chénier an théâtre. Nos j>?<hps académiciens qui vont applaudir Lî/crèce ne se doutent pas plus de cela que les vieux, tant il y a d'ignorance chez nos lettrés officiels sur notre poésie contemporaine : à part Lamartine et quelque chose de Hugo, ils n'ont rien lu. C'est à la lettre. Mais la jeunesse a lu, mais ceux qui ont fait le snccès étaient au courant de ces travaux et disposés à accueillir ce style transporté à la scène, enfin, avec pureté et sans trop d'enllure.
Régnier, Corneille et André Chénier, voilà les pères en style de cette pièce (où il y a d'ailleurs bien des incorrections sans doute et des défauts).
j\ussi que j'étais touché de ce public et du progrès accompli! Comme aux endruits pénibles, lents, érudits, c'était écouté religieusement! Dans un sujet si scabreux, pas une moquerie ni un qnolii)et, pas une équivoque! Lucrèce venant raconter son outrage, applaudie avec larmes! Collalin son mari lui disant : « Je te pardonne, ce n'est rien, tu n'es pas coupable » (voilà le sens), ce Collalin apphiudi avec transport! voilà, ce me semble, de sérieux progrès! Kn ce sens, non, tous les elTortsde vingt ans n'ont pas été perdus, les ellorts critiques suitoul.
Vn beau rôle est celui de Tnllie, femme de Ih-ntus, qu'elle a (piitté pour Tarquin Sextus, femme adultère et galante, insultée par son amant, son don Juan, son Ra-
mon de Ramière, el morigénée alors en termes toucliaiits cl sévères par son mari. — Ce rôle a été senti, applaudi, avec nne intelligence morale que l'auditoire semblait retrouver après tant d'excès et de fatuités dramatiques dont on l'a rassasié jusqu'au dégoût.
D'ailleurs ce n'est pas tout k fait une bonne pièce encore ni dans l'habitude suffisante du théâtre; les personnages parlent longuement,^! tirades, et sans couper le dialogue. On relève du lyrisme, on sera assez lent à s'en dégager. — Le cinquième acte traîne en discours, tandis que la pièce est réollenicnt finie au coup de poignard.
Mais que les doigts me démangent, de penser qu'on ne peut pas en France dire au long, librement, (iuel(|ue part toute sa pensée là-dessus! revendiquer noire point de vue moderne et chéri! notre innovation! car on est sournoisementhoslile, etMagnin fera un article juste-milieu.
Dans un article sur mademoiselle Berlin (Revue des Deu.r Mondes du 15 janvier 184^2), je disais à la fin que c'était parle drame que la réforme encore pouvait venir, que l'original serait qu'elle vint de là. — Voici ce passage :
« Moi aussi, j'aimerais de grand canir à croire à un XVII'' siècle futur plulôl qu'à un Du Dartas, mais il n'est j)asen nous (|ue cela finisse de telle ou telle manière. Le hasaid du génie y pourvoira... Un bel âge littéraire complet, ou du moins une vraie gloire de poète du premier ordre, serait un bonheur el un cou|i(le fortune pour