IT
i98 CHRONIQUES PARISIENNES.
sphère des idées pures. Qu'il me soit permis de leur rendre cette justice, à moi, l'un des derniers d'entre eux parle mérite «t par l'âge. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler la paix inaltérable de leur pensée. Bientôt, monsieur, appelé à leurs assemblées intérieures, vous les connaîtrez, vous les verrez tels qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles. »
— On a cru voir dans certains de ces passages des admonitions tombées de haut sur la critique, cette tracassière des grands hommes. M. Charles Labitte a pu dire {Revue des Deux Mondes du 1" février) que M. Hugo dans son discours atteignait par instants à l'éloquence, mais jamais à l'urbanité.
Cet article de Labitte est très-spirituel, donnant peutêtre par son étendue un peu trop d'importance cl de façade à son objet, mais prouvant très-bien à quel point M. Saint-Marc Girardin est en littérature même autre chose qu'un littérateur; c'est un moraliste, et encore plus un politique, un esprit pratique, habile et positif jusque dans ses badinages. La morale elle-même, qu'il affecte, est chez lui une forme pliilùl qu'un but, ou du moins il vise non pas tant à atteindre les vrais ressorts de l'homme qu'à user et à jouer de ces ressorts pour l'art de la vie. C'est un aimable et piquant professeur de savoir-vivre et de coiidnite, comme M. Labitte l'a très-bien nommé...
Ce G février 1845, au soir.
ni'XEPTION DE M. MERIMEE A L ACADEMIE FRANÇAISE.
La séance pour la réception de M. Mérimée a eu lieu le G; le discours du récipiendaire a complélement réussi. M. Mérimée avait à louer Charles Nodier, et l'on altendait JDcaucoup d'un tel sujet; il s'en est tiré en étant très-simple, très- fidèle historien, et en serrant du plus près (ju'il a pu le modèle un peu fantastique ; c'a été une autre manière d'être charmant; mais M. Mérimée l'a certainement •été; on n'a jamais mieux réussi à l'Académie, en étant moins académique ; il n'a fait aucune concession au i-enre et il en a triomphé; il est resté dans sa propre manière, avec son genre d'esquisse précise, voisine du fait, son ii'oiiie contenue, sa fine raillerie (pii ne sourit pas, mais dont le public n'a rien laissé échapper. Ce public d'Académie est un public très-délicat, très-disposé à goûter tout ce qui est bien; c'est un public resté Français. Décidément les séances d'Académie française sont plus
en vogue que jamais; et ces sortes de joutes de beaux
esprits semblent devenues une fête aussi nationale eu
France que les combats de taureaux peuvent l'être en
Espagne.
— Nous allions oublier de dire que le discours de M. Etienne (auteur des Deux Gendres), qui répondait à M. Mérimée, a été lu p^' M. Viennet, en l'absence di' M. Etienne indisposé. Cette réponse a été jugée convenable et suffisante; c'est tcfiit ce qu'on en peut dire; mais tout l'honneur de la séance a été pour le récipiendaire. Quelqu'un disait en sortant : « Nodier avait mêlé la fée à tons ses récils, à tous ses souvenirs; Mérimée a supprimé exactement cette fée, et il a su plaire. »
— On peut remarquer aussi ce qu'il y a eu de piquant, de hardi et d'habile, de la part de M. Mérimée, à faire applaudira l'Académie l'Éloge de- Rabelais, de ce grand écrivain dont on ne peut lire tout haut une seule page. Sans en avoir l'air, l'auteur iV Arsène Guillot et de Clara Gazul faisait accepter sa propre justification.
Une autre remarque nous est suggérée encore; c'est que dans ce discours d'Académie, M. Mérimée ne s'est en rien départi de ce (rail essentiel de sa nature qui perce dans toutes les productions de sou talent : la peur d'être ou de paraître dupe en admirant. Il n'a pas voulu être ou paraître dupe un seul instant, même dans un éloge académique. C'est là de la fermeté qui lient peutêtre à un faible, et un genre d'audace bien que née d'une peur. Tout cela rend ce discoiu's sobre trèspiquant.
Ce 4 mars 1845.
KECEPTIOX DE M. SAINTE-BEUVE A L ACADEMIE FRAN- ÇAISE. — niSTOJHE DU COS^VLAT ET DE LEMI'JHE. — 1' R 0 C É D É A M É R I C A I N.
La grande nouvelle littéraire de ces derniers jours a été la réception à l'Académie de M. Sainte-Beuve. Cette solennité, retardée depuis près d'un an, était attendue avec une impatience extrême ({u'un si long intervalle n'avait pas lassée. Voici ce qu'écrivait madame Emile de tjirardin dans un de ses Courriers de Paris, à la veille du grand jour; amie particulière de M. Victor Hugo, elle seml)lait d'avance, par le ton de son épigramme qui voulait être injurieuse et qui n'était que tlatteuse pour M. Sainte-Beuve, indiquer que ce tournoi ne se passerait peut-être pas jusqu'au bout en toute courtoisie :
« On se dispute, on se bat pour aller jeuili à lAca-
demie. La réunion sera des plus complètes, il y aura là toutes les admiratrices de M. Victor Hugo, il y aura là toutes les protectrices de M. Sainte-Beuve, c'est-à-dire toutes les lettrées du parti classique. Qui nous expliquera €6 mystère? Comment se fait-il que M. Sainte-Beuve, dont nous apprécions le talent incontestable, mais que tout le monde a connu jadis républicain et romantique forcené, soit aujourd'hui le favori de tous les salons ultra-monarchiques et dassiquissunes, et de toutes les spirituelles femmes qui régnent dans ces salons? On répond à cela : Il a abjuré. Belle raison! Est-ce que les femmes doivent jamais venir en aide à ceux qui abjurent? La véritable mission des femmes, au contraire, est de secourir ceux qui luttent seuls et désespérément; leur devoir est d'assister les héroïsmes en détresse ; il ne leur est permis de courir qu'après les persécutés; qu'elles jettent leurs plus doux regards, leurs rubans, leurs bouquets, au chevalier blessé dans l'arène; mais qu'elles refusent même un applauiiissement au vainqueur félon qui doit son triomphe à la ruse. Oh! le présage est funeste! Ceci n'a l'air de rien, eh bien! c'est très-grave; tout est perdu, tout est fini dans un pays où les renégats sont protégés par les femmes; car il n'y a au monde que les femmes qui puissent encore maintenir dans le cœur des hommes, éprouvé par toutes les tentations de l'égoïsme, cette sublime démence qu'on appelle le courage, cette divine niaiserie qu'on nomme la loyauté.
» Vicomte Charles de Launav. »