Moniteur du 8 âécembre
25 décembre 1860.
Nous avons .au dh-neuvième siècle un certain nombre d'hommes d'imagination appelés statisticiens que nous payons pour nous démontrer à la fin de chaque année que nous avons été heureux, que nous avons été grands, que nous avons été bons, et que Thumanité nous devra d'immenses progrès en tout genre. C'est là une satisfaction qui est éminemment consolante, si elle n'est pas très philosophique. Quant aux esprits mal faits, étrangers à Tart de grouper les chiifres, et qui n'apportent à cet examen qu'im esprit de chagrine exactitude, il est difficile d'imaginer une tâche plus ingrate que la leur. C'est en effet une merveille de voir combien les prestiges s'évanouissent lorsqu'on soumet une année à ce jugement sommaire que l'Egypte faisait, ditron, subir aux morts. Les exploits dont nous sommes les plus fiers prennent des proportions tout à fait inattendues à mesure qu'on les fait rentrer dans le grand cadre des choses humaines. On s'étonne alors et du néant de la statistique et du peu qui reste de tant de bruit ; on s'explique les vides immenses qu'offrent les siècles ; on est effrayé du petit nombre de noms que l'histoire dédaigneuse consent à retenir.
Entre cet optimisme intrépide et ces retours salutaires, mais toujours un peu décourageants, il y aurait place pour une satisfaction d'un genre plus pratique, qui consisterait à ne voir dans cet examen rétrospectif qu'une sorte d'inventaire des leçons que contiennent les événements et des semences heureuses que l'avenir doit faire fructifier. Une seule raison d'espérer et d'agir au milieu même des plus tristes mécomptes est une force d'un prix inestimable. A
ce titre, l'année qui s'achève a du moins cette supériorité sur ses ainées, qu'elle noue lègue à nous, iionmeg de l'opinion libérale, une possibilité, c'esl-à-dire un puissant moyen de réalisation pour les principes qui nous sont cliers. Elles nous lègue en même temps un exemple que nous ne saurions trop méditer, et dans lequel nous trouverons plus d'une règle de conduite. Elle nous a fait assister à la reconstitution d'une nationalité, événement infiniment , rare dans le cours des siècles. Cette entreprise a été menée à bonne tin grâce à des miracles de discipline, de persévérance et d'habileté. Et nous aussi, nous avons une nationalité à reconquérir! nationalité toute différente, il est vrai, et que les hommes placent dans les grandeurs de la vie libre, dans le progrès des institutions et des mœurs, dans l'élévation du niveau des intelligences et des caractères, mais nationalité que nous avons possédée et qui un instant Tut même une suprématie. Pour la r&lever, nous sommes tenus d'user de tous les moyens qui se trouvent k notre disposition, quels que soient leur origine ou leur petit nombre. Nous n'avons pas le droit d'être blessés qu'on nous les restitue, puisque nous avons soulTert qu'on nous les 4)rtt. Les Italiens nous montrent ce qu'on peut faire avec de petits moyens. Comme nous, ils ont été pi'ot ge plu parfois qu'ds ne le désiraient. Comme nous, 1 ont u venir S eux des programmes qu'ils n'avaient po nt con us ; ils ont tout accepté, tout adopté, et avec une bonn volonté tellement créatrice que sous cette et e nte passionnée l'ceuvre étrangère a subi une inétamo phos qui l'a rendue pi'esque méconnaissable à ses propres auteurs et en a fait une véritable inspiration nationale.
Toute la question est de savoir si l'opinion publique voudra en France entreprendre une opération analogue, car si elle le veut elle le peut. On l'en sollidte, on va m-
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devant d'elle, on la presse de mettre elle-même la main à Tœuvre, de faire entendre ses conseils et ses réserves. Sans doute, il y a quelque chose d'humiliant pour elle à être devancée par une initiative dotit peut-être elle n'attendait pas ce service, et de là probablement sa lenteur à se prononcer. Mais y a-t-il de quoi autoriser ses ennemis à transformer cette attitude nécessairement passive en une accusation d'indifférence ou d'impuissance? Le rôle de l'esprit public ne fut-il pas mille fois plus passif encore en 1815, lorsque les libertés constitutionnelles lui furent en quelque sorte imposées par l'invasion étrangère? Gela signifiait-il qu'il ne fût pas disposé à s'en servir? Qui eût soupçonné à ce moment que sôus cette surface muette et immobile se cachait déjà toute armée la jeune et brillante phalange qui fit la restauration en 1830? Quel signe extérieur, quel mouvement, quelle palpitation avaient jusquelà révélé son existence? Et pourquoi la génération encore ignorée qui arrive en ce moment à l'âge viril, et à qui on n'a pas permis jusqu'ici de dire son mot, ne vous réserverait-elle pas, elle aussi, sinon une surprise si douce du moins un légitime sujet d'espérer?
Ce n'est pas sortir de l'ordre des questions politiques que de discuter cette hypothèse, car, depuis le 24 novembre elle tient la première place dans nos préoccupations, et elle excite un très vif sentiment d'attente et d'anxiété. Le réveil d'opinion qui semble se manifester depuis lors révéiera-t-il.oui ou non l'existence d'une génération capable de mettre à profit les circonstances décisives que nous traversons? Tel est le problème dans sa redoutable sim- * plicité, et l'on conviendra qu'il nous intéresse d'un peu plus près que le» exploits de San-Ka-lin-sin ou les petits' mystères de l'emprunt turc. Si elle existe elle se montrera, car jamais rôle n'a été plus nettement marqué que le sien. Dans le doute, il vaut toujours mieux l'affirmer que de
Tv^t'îr
décourager ceux qui comptent sur elle. En cela, au moins, la politique de l'espérance est supérieure à celle du regret. En cas d'erreur, nous en serons quittes pour ayoir placé dans l'avenir une illusion que d'autres relèguent dans le passé.
Nous vivons à une époque où il est impossible de rien prédire, même à huit jours d'échéance; et ce n'est pas à sa louange. Tout est improvisé, précipité comme si on se défiait du temps ou si on voulait lui faire violence, et les prédictions sont un ridicule abandonné aux faiseurs d'aïmanachs. Cependant il est rare que les situations historiques qui portent avec elles un tâche très clairement caractérisée n'enfantent pas , en même temps, les hommes destinés à l'accomplir, et on peut dire que jamais mission n'a été plus évidente que celle qui édioit à la génération contemporaine. Toute l'émotion causée par les nouvelles mesures est là ; on interroge du regard ces masses profondes encore silencieuses ; on épie les signes qui s'y manifestent ; on attend le mot du destin. Toutes les^mains sont tendues vers ce puissant inconnu ; il n'est pas une opinion, pas un parti qui ne prétende faire de lui soa héritier. Si cette génération esta la hauteur de sa destinée, elle n'acceptera la succession que sous bénéfice d'inveataire. Si elle veut laisser dans l'histoire une trace de son passage, il faut qu'à l'exemple de ses aînées elle fasse une œuvre qui lui appartienne en propre en écartant sans ingratitude, mais sans superstition, les souvenirs, les préjugés, les formules que le temps a convaincus d'impuissance et auxquels on voudrait l'enchaîner. Si elle se croit faite pour un autre rôle que pour garder des ruines, il faut qu'elle sache trouver, au milieu même de celles qu'on lui a ^laissées, les éléments d'une construction originale et neuve. Il faut qu'elle fasse cesser la fatalité qui depuis soixante ans condamne nos institutions à venir sans cesse
échouer vers la dictature tout en gravitant vers la liberté. Et puisque les situations vieillissent plus vite que les hommes, c'est à ses devanciers encore debout de lui laisser de bonne grâce le bénéffce d'une loi sang laquelle ils n'auraient eux-mêmes rien été et n'auraient rien fait. Dûtelle échouer dans son ambition, elle aura du moins obéi au premier devoir de l'homme, qui consiste à vivre et à penser par soi-même. Ils ont de quoi se consoler, s'ils ont cherché la vérité. La personnalité de l'homme n'est heureusement pas attachée au sort dés œuvres éphémères que sa main ébauche. Si la pensée qui les a inspirées était grande, cela suffit, elle est indestructible.
Ce sentiment de perplexité dont on ne peut se défendre aujourd'hui ne tient pas seulement à l'incertitude où nous sommes sur des questions qui intéressent si gravement notre avenir ; les complications extérieures viennent encore y mêler des inquiétudes d'une autre nature. Nous avons en général peu d'estime pour cette manie toute française de plaindre infmement des nations souvent beaucoup plus heureuses que nous ne le sommes, et de vouloir les affranchir quelquefois malgré efles de maux dont nous sommes atteints nous-mêmes à un degré mille fois plus incurable. On a pu y voir tour à tour l'effet d'une prodigieuse fatuité ou d'une tactique dont le but n'est pas difficile à comprendre. Dans ces dernières années en particulier, ces trésors de commisération, que nous sommes toujours prêts à mettre au service de gens qui parfois n'en ont que faire, ont été si largement exploités, qu'il ne nous en est plus resté pour nous apitoyer sur nous-mêmes. Il en est résulté qu'aux yeux des hommes sensés ce beau zèje pour l'affranchissement du genre humain et ce peu de souci de nos propres infirmités n*accusent plus qu*un esprit faible ou un caractère suspect* Ces apôtres, ces chevaliers errants de la fraternité universelle que nous étions tout disposés à
admirer tant qu'ils nous paraissaient sincères, ils nous deviennent odieux aussitôt que nous leur découvrons une . arrière-pensée. Si sévère que Ton soit cependant pour ce faui don-qiiichottisme, et, quelque nécessaire que soit la paix à l'avenir de nos libertés, on ne saurait disconvenir qu'il existe un certain nombre de questions extérieures qui sont devenues pour la France des questions personnelles, et au premier rang il faut placer la consolidation de la nationalit4 italienne. Par le sang qu'elle a donné à l'Italie, par la communauté d'intérêts et de sympathie qui en est résulté, par la soli4^rité intime qui la lie à ce peuple en face de l'Europe du Nord, la France est engagée d'honneur à ne pas laisser détruire l'œuvre qui a été entreprise avec son encouragement et son appui. C'est là un devoir dont tout le monde a conscience, et il est .aujourd'hui si profondément gravé dans l'esprit national que quiconque chercherait à le contester ne ferait que se nuire à soi-même. Quels que soient les regrets et les appréhensions qu'on éprouve à voir se dresser de nouveau cette formidable difficulté, on sent qu'il est impossible à la France de se désintéresser du débat sans perdre en Europe toute influence et toute considération.
Deux obstacles sérieux s'opposent seuls désormais au triomphe défmitif de la nationalité italienne. Le plus grave des deux est sans contredit celui dont on parle le moins. Il est comme ces embarras dont on est d'autant plus préoccupé qu'on évite soigneusement d'en prononcer le nom, et qui, grâce à cette convention tacite et. merveilleusement observée, ne font aucun bruit jusqu'au jour où ils éclatent comme un coup de foudre. C'est la question du pouvoir temporel. Jusqu'à nouvel ordre, il est convenu qu'elle n'existe pas. On petit en ajourner la discussion, on ne l'évitera pas. Quant à l'autre, elle est en ce moment l'objet des plus vives préoccupations de la presse européenne : c'est
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la question de la Vënélie. L'instinct populaire a 1res vite compris en Italie ce que tous les esprits K'Iléchis se sont dit après Viliafranca, à savoir que l'indépendance italienne ne serait qu'un mot tant que l'Autriche cfjnBerverait la Vénétie. Et comme a ses yeux tout ajournement est une trahison, comme des succès éclatants sont encore venus depuis fortifier ses espérances, ses vœui a^ sont bientôt transformés en un vêiitable entraînemeni national auquel, avant qu'il soit longtemps, aucune prudence ne pourra résister. De là une perspective très inquiétante pour les pays *p\, comme la France et l'Angleterre, ayant un impéiieui besoin de paix pour le développement de leur prospérité intérieure, et voyant à regret se rallumer les ferments d'une guerre générale, ne peuvent cependant fermer les yeux sur la justice évidente des griefs d'un pays dont ils ont tant de fois encouragé les elfortg.
Celte situation est éminemment favorable aux empiriques. Il n'est pasde jour qui ne voie pi'oposer un remède ou naître nue solution nouvelle. Tantôt on veut que les denx puissances imposent de vive force à rAutiiclie l'abandon de la province qui est cause de tant d'alarmes, sans tenir autrement compte des stipulations de Zurich ; tantôt on supplie le cabinet autrichien de s'exécuter de bonne grâce en lui proposant de l'indemniser largement du côté des provinces danubiennes, selon le programme du comte Baibo, et sans prendre garde à la contradiction qu'il y a à invoquer le principe d'indépendance sur les bords du Pô pour le violer sur cenx du Danube ; tantôt ealiii, et c'est l'expédient à la mode, on lui fait l'offre de cinq ou six millions comme rançon de la Vénétie,
11 nous serait impossible d'avoir des objections contre un projet inspiré par d'aussi louables intentions, lors même que nous le considérerions comme une chimère. La fayin dont on le présente et les sentiments qui s'y mêlent
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nous inspirent seuls quelques réserves. On peut le proposer à l'Europe comme le seul moyen d'éviter la guerre, mais c'est une étrange illusion que de se flatter que TAutriche y verra une [transaction à Tamiable. « Acceptez, lui dit-on, et vous dissipez les alarmes de l'Europe, vous lui donnez la sécurité politique à laquelle elle aspire depuis si longtemps, vous répandez ce limon régénateur dont parlait Turgot lorsque, etc. Nul ne peut calculer Télan que la disposition instantanée de tant de richesses et leur mise en circulation, le retour de la confiance et la certitude de de l'avenir imprimeront à la production et à la prospérité de toutes les contrées. »
L'auteur voit, dans l'adoption de ce projet, le terme de toutes les difficultés européennes, la reconstitution d'une nouvelle Sainte-Alliance au profit des peuples, le point de départ de la paix universelle, l'ère d'une prospérité illimitée et quelques autres menus avantages par-dessus tout cela.
11 n'est pas difficile de reconnaître à ce langage sous quelle inspiration ce projet est éclos. Il y a là toutes les ardeurs naïves et toutes les illusions d'un prospectus financier ou d'un programme industriel avant la lettre. Les honnêtes commerçants qui l'ont rédigé à Manchester et à Paris veulent bien faire la part du feu puisqu'on ne peut plus l'éviter, mais à condition qu'elle sei^a faite une fois pour toutes, et qu'au besoin la nouvelle Sainte-Alliance saura prêcher la modération et les grands principes humanitaires aux peuples qui seraient tentés de prendre exemple sur les Italiens. Il est difficile d'imaginer que cette institution ait un autre but dans^leur pensée, ear ils garantissent à ^Autriche les bénéfices d'une paix d'au moins quarante ans, si elle veut accepter l'opération qu'ils lui proposent.
Telle est là thèse qu'ils s'efforcent de faire adopter aux hommes d'État du cabinet de Vienne. Il serait assurément
fort désirable que ceui-cî pussent se ranger à cet avis, mais il est à t^raindre qu'ils n'aient là-dessus des idées très différentes. Sans songer à y opposer aucune des chevaleresques fins de non-recevoir qu'on leur a prêtées, il peuvent se dire, non sans raison, que s'ils encourageaient ce genre de négoce, il se trouverait dans l'empire plus d'une province disposée à en profiter, et que l'Autriche pourrait bien avant peu être réduite à l'état de simple inscription hypothécaire. On leur prouve que la possession de ce coin de terre leur crée d'immenses embarras ; c'est ce qu'ils savent mieux que personne. On oublie seulement qu'à leurs yeux ce coin de terre est le gage du retour de la domination germanique en Italie, et quand on leur rappelle qu'ils l'ont souvent perdue, ils peuvent répondre qu'ils l'ont toujours reconquise. A quoi bon se bercer d'espérances chimériqfues ? Nier une difficulté ce n'est pas la résoudre. La maison d'Autriche pourrait bien renoncer à une province, mais renoncera-t-elle jamais volontairement à ses prétentions séculaires et aux revendications que peut lui offrir l'avenir ?
Ge système politique ne vit d'ailleurs que par un miracle d'équilibre ; en déranger une seule pièce, c'est vouloir que tout s'écroule. Ge n'est pas tout ! Son influence en AUe- DQagne n'est pas moins intéressée dans la question que son économie intérieure. N'entendions-nous pas , il y a quelques mois à peine, une assemblée qui n'était composée ni de margraves, ni de conseillers auliques, ni des porte-glaives du parti de la Croix, mais de la fleur de la démocratie allemande et du libéralisme allemand, déclarer avec solennité que la conservation de la Vénétie était un devoir sacré pour l'Autriche, qu'il y allait de l'iptérêt de la Confédération, et qu'ainsi l'exigeait le patriotisme allemand ? Croit-on que de telles manifestations aient été de nature à engager l'Autriche à se déposséder ? Croit-on
qu'il suffira, pour opérer une pareille conversion, dô quelques flatteries à l'adresse de son jeune empereur, « de ce cœur fier et loyal, épris de la vraie gloire, » et d'une harangue tendant à lui démontrer que la vraie gloire consiste à vendre la Vénétie !
Il nous en coûte d'ébranler des illusions qui partent
d'un sentiment aussi respectable que l'amour de la^tranquillité et le désir de « rassurer la production ; » mais la vérité nous fait un devoir de constater que si ce philanthropique projet 4u rachat de la Vénétie a peu de chance d'être pris en considération par l'Autriche, il est, peut-être encore plus froidement accueilli par Tltalie, en sorfce qu'il n'est qu'une seule manière d'en préparer sérieusement le succès, c'est de chercher dès aujourd'hui le moyen de l'imposer. Il n'y aurait que de la puérilité à espérer de faire adopter à l'empereur d'Autriche les idées de nos publicistes sur la vraie gloire.
Quant à la répugnance secrète plutôt qu'explicite des Italiens pour cet expédient, il n'est pas impossible de l'expliquer à leur décharge. Leur point de vue est, en ceci, un peu différent de celui des producteurs anglais ou français, et il a droit à quelque indulgence. Ils sont portés à voir dans la délivrance de la Vénétie une question d'honneur national plutôt qu'une transaction industrielle. Il y a dans le cœur d'une nation des préjugés que peut ne pas coïinaître l'âme d'un capitaliste, mais qu'il peut toujours excuser. On conçoit, en effet, que ce. mot de rachat sonne mal à l'oreille d'un Italien. Quel que soit celui que vous employiez, il vous sera difficile de lui déguiser ce que cette transaction a d'humiliant pour lui. Par le mot de rachat, vous reconnaissez un droit de propriété; par celui de rançon, vous reconnaissez un droit d'esclavage. Il ne peut accepter ni l'un ni l'autre. Le peuple vénitien tient son droit de luimême, de son passé, de dix siècles d'une histoire glorieuse.
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Si la JPrance, sî l'Europe souffrent du malaise créé par une situation anormale, elles n'ont pas le droit d'oublier que celle situation a été faite par elles. Elles expient l'iniquité de Garapo-Formio, et c'est à elles de la réparer.
Il y a là une susceptibilité qui nous parait au moins aussi respectable que les alarmes de no9 capitaux. On persuadera difficilement à l'Italie que le compte qui lui reste à débattre avecles prétentions germaniques puisse être complètement réglé par un appoint en argent. Emanée de son initiative, une telle proposition serait médiocrement rassurante pour l'avenir. L'histoire est là pour montrer qu'il n'est pas bon pour uhe nation de conquérir trop facilement son indépendance. Elle n'y tient généralement qu'en proportion des sacrifices dont elle l'a payée ; elle ne la conserve qu'en raison du prix qu'elle y attache, et ses voisins ne sont disposés à la respecter qu'après de mémorables leçons. Ce souvenir sera toujours la plus sûre garantie qu'une nation puisse invoquer, et ceci sera surtout vrai de l'Italie en face des revendications allemande^. A quoi lui servira-t-41, en effet, d'invoquer le droit lorsque le libéralisme allemand lui-même ne lui répondra que par le mot intérêt, c'est-à-dire par la force ? Il faut qu'elle ait des arguments un peu moins métaphysiques à opposer à ce peuple, qu^on accuse cependant d'être trop spécu* latif.
Son droit est surabondamment démontré. Malgré tout ce qu'on a dit de l'incompatibilité des éléments dont se compose la nationalité italienne, quelle est celle en Europe qui puisse se dire aussi compacte et aussi homogène? L'Angleterre a l'Irlande, la Russie et la Pmsse ont chacune un lambeau de la Pologne, le Danemark a le Schleswig-Holstein ; la France elle-même a des provinces qui ont à peine appris à balbutier sa langue. Quant à T Autriche, elle n'a jamais existé comme nation. L'Italie est peut-
être de tous les peuples celui qui possède, dans la plus heureuse proportion, et rhomogénéité nécessaire pour arriver à Tunité politique, et les contrastes de tempérament qui épargnent aux nations la triste épreuve de la centralisation administrative. Si elle n'a pas réalisé plutôt le but que ces conditions lui assignent, la faute en est aux vicissitudes exceptionnelles d'une destinée unique dans l'histoire et dont l'éclat lui a trop longtemps caché le néant. Pendant des siècles elle s'est obstiné>e à payer de son indépendance la gloire de donner au monde ses deux /wmmazm, pour emprunter au moyen âge le nom qu'il donnait ^u double pouvoir pontifical et impérial. Mais aujourd'hui que ce pacte est rompu et qu'elle aspire à remplacer par des liens plus réels une ambition depuis longtemps illusoire, aujourd'hui que la dualité guelfe et ^ gibeline n'existe plus dans son sein que sous la forme du malentendu passager qui divise partout le libéralisme et la démocratie, il est de son devoir de rappeler les avantages qui feront toujours d'elle une nation privilégiée, et surtout d'invoquer les titres qui lui donnent le droit d'être libre.
Ces titres, la Vénétie peut les revendiquer plus justement qu'aucune autre province de la Péninsule. Grâce à riïistoire, les peuples ont une personnahté comme les individus; ils, ont un patrimoine plus ou moins riche d'honneur et de vertu, et si tous ont un droit égal à la liberté, tous n'ont pas su également la mériter. A ce point de vue il y a une si criante iniquité dans la dure condition qui est faite actuellement au peuple vénitien comparée à celle dont il est réellement digne par ses rares qualités, qu'un tel état de choses serait, s'il devait se prolonger, une véritable honte pour la civilisation européenne. Ce n'est pas en nous reportant au grandes époques de la république de Venise que nous avons été le plus frappé d«
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ce douloureux contraste, c'est en relisant son histoire d'hier, les actes de sa trop courte émancipation de 1848. Qu'on parcoure les deux volumes de documents qui viennent d'être publiés par les soins pieux d'une amie de Manin ^ et qu'on dise si en aucun temps peuple a mieux mérité d'être libre. Jamais histoire ne fut plus simple et pourtant plus éloquente. Pas de récit, pas d'ornements, aucune artifice, aucun effort pour surprendre \otre sympathie ; il n'y a là que des pièces officielles et des procèsverbaux reliés de loin en loin par quelques notes lucides et pénétrantes. Et à mesure que vous entrez dans les faits, que vous reconstruisez l'action de ce drame qui se raconte lui-même, que vous écoutez les confidences intimes de ceux qui en furent les acteurs, de celui qui en fut l'âme, l'intérêt vous saisit peu à peu. Tant de simplicité, de courage,de bon sens et de modération , tant de modestie et de vraie grandeur produisent uneémotion mêlée d'étonnement quand on songe aux prétentieuses tragi-comédies dont l'Europe était alors le théâtre ; et lorsqu'on assiste à la catastrophe qui vient de récompenser de si nobles efforts on reste frappé d'un profond sentiment de tristesse et d'admiration.
U faut le dire bien haut, de tels souvenirs ne périssent pas. Ils demeurent comme un gage d'affranchissement. Us sont un appel éternel adressé à tobs les cœurs généreux ; ils sont une protestation toujours renaissante contre wn sort inique et des calamités imméritées. Ils forment on héritage de patriotisme et de juste orgueil qui vivra encore dans l'âme du dernier des Vénitiens. Le peuple qui a donné de tels exemples ne peut pas être opprimé impunément ; tôt ou tard la conscience humaine prendra parti pour lui. En ce sens, on peut dire que les Vénitiens devront en bonne partie leur liberté au grand citoyen qu'ils
1- Doeumenfa et pièces authentiques laissés par Daniel Manin et publiés W BuidAme Plantât de I9 Faye ; c&ei Fume.
ont perdu, car le souvenir de radministratîon de Manin est encore l'argument qui plaide avec le plus d'éloquence en faveur de leur affranchissement. Une mémoire illustre est aussi une rançon. Du fond de son tombeau, il y aura contribué de plus d'une manière, car les hommes éminents qui dirigent aujourd'hui le mouvement italien ne sont pour la plupart que les exécuteurs testamentaires de ce grand patriote — dé ce bourgeois, comme disent quelques-uns. Oui, de ce bourgeois qui avait un cœur de héros et un génie d'homme d'Etat !
L'idée de la cession de la Vénétie moyennant indemnité a fait son chemin avec la rapidité et Ja bonne fortune d'une pensée de paix au milieu d'une société qui en est altérée. On ne discute déjà plus que les suites possibles d'un refus persistant de l'Autriche d'obtempérer aux désirs de la France ei de l'Angleterre. Cependant, vu la tournure que prennent les affaires de l'empire, il n'est nnllement certain que la question soit introduite par voie diplomatique. Le gouvernement autrichien en est aux capitulations, triste extrémité lorsque ces concessions sont forcées et qu'elles ne satisfont personne.
Dans un tel état de choses, il n'y a rien d'impossible à ce que la question vénitienne soit tranchée en Hongrie. Les embarras du cabinet de Vienne sont tels qu'on ne peut prévoir pour lui que des échecs. Ses bonnes intentions elle-mêmes, s'il en a, tourneront contre lui, non seulement parce qu'elles sont, à bon droit, suspectes, mais parce que les améliorations le plus incontestables, introduites dans un système politique aussi vermoulu et conçu avec des vues si différentes, n'y sont qu'une cause de ruine et de perturbation. Les hésitations, les repentirs, les demimesures qui se manifestent dans sa conduite, depuis l'octroi du diplôme impérial, attestent de sa part un grand désarroi d'idées et de volonté. Déjà on annonce un plan
de réforme entièrement nouveau, tant celui du mois d'octobre a été vite usé, et le ministre qui l'apporte, M. de Schmerling, est célébré d'avance comme le sauveur de la monarchie. Nous attendons pour le juger d'autres renseignements que des allégations sans authenticité.
Le public a appris avec satisfaction l'heureuse issue de la guerre de Chine. Nos soldats s'apprêtent à repartir, après avoir obtenu toutes les réparations désirables. De tous ces résultats le plus important, c'est que la Chine est ouverte. On pourra désormais observer sur le vif et à loisir le mécanisrflu de cette étrange civilisation. Qui sait si elle ne nous apprendra rien sur les questions qui nous intéressent nous-mêmes ? La Chine n'est peut-être pas si chinoise qu'on pense. Il est à espérer que quelques-uns de nos fougueux partisans de la centralisation voudront profiter de l'occasion pour aller étudier dans le pays où elle a le mieux prospéré, et les perfectionnements qu'elle est susceptible de recevoir, et ses bienfaits, et sa précieuse influence sur les vertus civiques et sur le courage militaire. La Cl^ine est sans comparaison le pays le mieux centralisé de la terre. Aussi ne s'agil-il pour qui veut la conquérir ^e de mettre la main sur son centre, et c'est ce que les alliés ont fait. Pékin une fois pris, trois cents millions de Chinois se sont trouvés pris du même coup de filet. C'est ^ qu'on peut appeler une conquête par voie administrative. Les révolutions de Pékin ont toujours décidé du destin du reste de l'empire. C'est en Chine qu'on a dit pour la première fois qu'une capitale est le « cœur et le cerveau » de tout l'État. Voilà ce qui, en cette occasion, i^ dispensé les provinces de l'incommode obligation de penser fit d'agir. Heureux Chinois 1
Il ne s'est produit aucune modification notable dans la crise des États-Unis, mais la situation est meilleure par cela seul qu'elle ne s'est point aggravée.
:j6 chroniques politiques.
de l'expédient proposé par M. Buchanan. Ils sont sûrs d'avance que leurs adversaires ne réuniront pas une mE^'orité suffisante pour faire triompher constitutionnellemenl leur opinion. Il est donc assez vraissemblable qu'il ne sortira de là qu'un essai de conciliation qui ne satisfera personne. Mais cette tentative n'en aura pas moins porté à l'esclavage des coups irréparables en donnant un retentissement nouveau à toutes les réprobations qu'il soulève, et ses partisans se repentiront trop tard de l'avoir provoquée. Ils ne savent pas à quel point toute parole leur est funeste. N'ont-ils donc jamais entendu dire que c'est le verbe qui affrancliit ? Il n'est qu'un seul compagnon dont puisse s'accommoder impunément la servitude, c'est le silence, tfère de la mort.
li se passe une chose assez digne d'attention. Si l'on a la curiosité de compulser les journaux de la quinzaine qui vient de finir, on n'y trouvera, en fait de nouvelles intérieures, qu'un seal événement notable ; il est vrai qu'il est bien fait pour nous toucher ; c'est la découverte qui, pendant quelques jours, à servi de thème à une partie de I» presse française, à savoir: « que nous avons reprts notre place au premier rang des nations. » C'est beaucoup assurément d'avoir à noter un fait aussi capital, et pourtant ii nous semble que ce n'est pas assei. Du reste, loin de nous la pensée d'élever le moindredoute là-dessus! La chose ne peul-êlre que vraie. Elle est même assez probable. Le Times^ en personne nous en a donné sa parole d'honneur
1. Lalirjanvjar ISai, lord Cowloy ajant offert las ymni du oorpa diplomatique i l'empersar, celui-ci y répondit par une allocution qui inspii'ï l'article du journal aoglaia auquel M. Lanfre; faïtaUniioa.
dans un accès de vertueuse franchise. Bien qu'à nos yeux ce soit là, comme on dit, de ces choses qu'on ne se raconte pas à soi-même, nous tiendrions volontiers pour un mauvais citoyen quiconque chercherait à ébranler une conviction aussi patriotique. Cependant on éprouve quelque emharras à n'avoir que ce seul fait à enregistrer. Il y a là un dénuement qui infirme son authenticité. Nous sentons la nécessité d'expliquer pourquoi — étant grands comme nous le sommes incontestablement — notre histoire intérieure paraît si lilliputienne, si vide, si dépourvue de cette action puissante, de cet intérêt soutenu, de ces luttes mêmes qui constituent la vie publique et sont en quelque sorte le p^ain quotidien des grandes nations. Gomment se fait-il (je ne propose ici qu'une simple difficulté), que notre activité et nos passions politiques soient concentrées si exclusivement sur des questions extérieures et trouvent de quoi se satisfaire dans le spectacle, de ce que font les autres? D'où vient que le sort de nos voisins nous occupe infiniment plus que le soin de nos propres destinées? D'où vient que l'opinion est muette et a déserté les grandes polémiques, que les avances du pouvoir ne tombent que sur un public inerte et endormi ? Serions-nous donc réduits à convenir que nous ne possédons pas des proportions aussi grandioses que cela peut paraître au premier abord, et que le Times a voulu nous faire un compliment de bonne année? Ou bien, érigeant notre infirmité en théorie, soutiendrons-nous que l'influence à l'étranger ne s'obtient qu'au prix du silence et de l'immobilité à l'intérieur? Ce serait, dans ce cas, la payer bien cher. On pourrait d'ailleurs nous montrer des peuples qui suffisent à cette double ambition et savent être à la fois libres au dedans, puissants aii dehors. L'influence qui s'attache au premier rang ne consiste pas uniquement dans la crainte qu'inspire le gouvernement. Elle tient aussi à l'estime qu'inspire la nation. 1. 4
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Celaeet si vrai, que le moment où la France a eiercé lé plus d influence réelle sur l'Europe est une époque où son gouvernement en élait la risée, mais où, en revanche, elle pouvait lui montrer des hommes tels que Montesquieu, Voltaire et Turgot
Au reste, cette attitude neutre et passive du public n'est pas un fait qu'on ne puisse observer qu'en France. Il existe dans plusieurs auires pays, où cette surface immobile recouvre des situations bien autrement graves. L'Europe entière est dans l'attente, et l'on dirait qu'elle n'ose faire . un mouvement, de peur de précipiter des événements qu'elle serait impuissante à dominer. Elle se souvient de l'expérience de l'aimée 1848, de la confiance illimitée qui en salua l'aurore, des désastres qui en marquèrent le déclin. Ces épreuves ont changé le tempérament des nations. La défiance et la circonspection ont pour longtemps banni l'enthousiasme. C^st à cette cause qu'il faut attribuer le caractère uniforme que prend dans le monde entier )a grande transformation dont les éléments s'agitent déjà sourdement. Elle est subie plutôt que favorisée, et l'abstention volontaire des peuples et des individus y fait mieux éclater l'action de la force des choses. Elle se présent* presque partout sous l'aspect d'une crise financière, en attendant que sa vraie physionomie se dégage. De la Turquie aux Etats-Unis, c'est comme une immense liquida-' tion qui prélude à des règlements de compte plus sérieux. L'organisme politique, qui s'était imposé à l'Europe à la faveur d'une réaction irréfléchie, n'a à lutter nulle part contre une hostilité agressive et déclarée; il tombe de luimême devant un pBblic qui le regarde mourir avec une apparente indifférence. 11 est atteint de ce mal secret auquel les hommes ne connaissent point de remède et qui est l'impuissance d'exister. Ainsi, pour citer des exenqdes, a pris tin le règne des Bourbons de Naples; ainsi se dissout
l'absolutisme autrichien par le seul fait d'un vice intérieur. Il propose lui-même sa propre réforme ; il ne demande qu'à s'amender, à faire pénitence ; il adjure cette opinion dont il a tant de fois méconnu ,les droits et méprisé les avertissements d'oublier le passé et de lui venir en aide ; elle se tient à l'écart dans une réserve mille fois plus menaçante que ses colères d'autrefois, et ne lui refuse qu'une chose, sa coopération, qui seule pourrait le sauver. Et le gouffre creusé par des déficits de tout genre va toujours s'élargissant. Ceux qui seraient tentés de méconnaître la portée de ces symptômes aujourd'hui si multipliés, en raison de ce qu'ils ont de passif et d'indécis, ne doivent pas oublier qu'ils ont, toute proportion gardée, une ressemblance frappante avec ceux qui annoncèrent la rénovation de 1789. Alors, comme à présent, ce furent dans toute l'Europe les gouvernements qui prirent l'initiative des réformes, et ce fut une crise financière qui leur en démontra l'urgence.
Ce genre de malaise, dont tous les peuples souffrent plus ou moins en ce moment, n'est pas sans offrir quelques compensations aux malheurs privés, toujours si regrettables, qu'il entraîne à sa suite. Il va faire disparaître tout un système de fausse industrie et de fausse spéculation, d'agiotage et d'enrichissement sans travail qui a exercé une influence désastreuse sur les caractères et les mœurs publiques. Il y a, dans les douleurs mêmes par lesquelles les nations expient ces apothéoses de la cupidité, quelque chose qui les purifie et les relève moralement. Il n'est pas mauvais qu'elles soient punies par où elles ont péché et reconnaissent le mensonge de ceux qui Jeur promettaient un eldorado en échange de leur abdication politique. Il faut que les intérêts souffrent, puisque cette leçon seule peut décider les intérêts à se prononcer, et qu'eux seuls aujourd'hui parlent au cœur des hommes. Et c'est à la liberté
qu'ils viendront redemander la sécurité dont ils ont besoin, puisque la protection à laquelle ils ont confié leur salut n'a su presque partout leur assurer qu'une prospérité factice et passagère. L'effroi que la liberté inspire aux affaires est un fait contre nature qui n'a jamais é(é que le résultat d'un malentendu.
Le peuple italien est redevable à sa révolution de l'avantage de rester étranger à ces tristes préoccupations. Quand on combat paur l'indépendance , les questions d'intérêt sont bien vitQ«implifiées. Chacun sent si bien cela que, toutes les fois qu'on cherche à résoudre les difficultés que l'Italie rencontre dans l'accomplissement de sa tâche, c'est à la forme d'un grand sacrifice pécuniaire qu'on s'efforce de les ramener. Malheureusement cette réduction, jusqu'à un certain point facile en ce qui concerne la Vénétie, paraît moins applicable à d'autres 'obstacles plus sérieux, et parmi ceux-là il en est cependant yn qu'on a annoncé à plusieurs reprises comme définitivement supprimé à l'aide d'une simple indemnité. — C'est la résistance de Gaëte, fait insignifiant en lui-même, mais qui emprunte aui circonstances exceptionnelles qui prolongent sa durée une importance tout à fait inattendue et une signification alarmante pour les amis de l'Italie. On a été presque unanime en France à respecter le malheur de François II et la résolution honorable, quoique tardive, dont il a fait preuve, depuis son départ de Naples. On a vu dans l'intervention de notre flotte une pensée d'humanité, une sauvegarde accordée à l'infortune. Personne, jusqu'ici, ne l'avait envisagée comme un veto signifié par la France à l'unité italienne. Tel est pourtant le sens que commence à lui donner une partie du public, en présence du séjour prolongé de nos vaisseaux devant Gaëte, et il invoque des raisons assez spécieuses à Tappui de son affirmation. Cette sauvegarde n'équivaut-elle pas, en effet, à une protection déclarée.
puisqu'elle seule prolonge la résistance de la place assiégée, puisqu'on persiste à Toffrir, lorsque celui qui en est Tobjet refuse d'en profiter, puisqu'il l'exploite contre nos 'alliés, puisqu'on la maintient malgré les supplications de l'Italie, malgré les vœux de l'Angleterre, malgré les embarras sans nombre qu'elle crée à la cause italienne dans ce royaume de Naples où il y a déjà de si dangereux éléments d'agitation. Si on invoque un devoir de générosité, comment oublier que ce n'est pas aux dépens de nos amis que nous avons à le remplir ? Si on atteste la parole donnée, comment oublier que ce refus persistant de profiter de nos offres nous délie de tout engagement? Si enfin on allègue l'éventualité d'une occupation russe, comment ignorer que la Russie est impuissante lorsque la France et l'Angleterre veulent être d'accord?
Dans le cas au contraire, où nous devrions voir là, ainsi qu'on commence à l'affirmer, une protestation en faveur de la forme fédérative en Italie, l'état de la question s'en trouverait étrangement modifié. Userait convenable, d'abord, de ne plus prononcer le nom de générosité par respect pour le sentiment que ce nom représente. Il faudrait convenir ensuite qu'une telle protestation forme un singulier contraste avec tant de déclarations solennelles au sujet du principe de non-intenèntion, et dans un pays où il n'est presque personne qui n'ait été plus ou moins complice de Garibaldi. Si le cabinet français croyait avoir le droit de s'opposer pour son propre compte à l'unification de l'Italie, les occasions ne lui ont certes pas manqué depuis deux ans pour signifier cette opposition. Il a pensé qu'il n'avait que celui de faire entendre des conseils, il en a usé plus d'une fois, il a toujours été écouté avec déférence, et l'on voudrait qu'il choisît le moment même où, grâce à son concours, les patriotes italiens ont réussi à mener à bonne
fin leur entreprise, pour venir leur enjoindre de défaire
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leur opvrage et de le recommencer sur un nouveau plan!
Nditas pensons que ces bruits dénaturent absolument ses intentions. Cependant si Ton écarte ces suppositions, il devient de plus en plus difficile de pénétrer le sens de sa politique au sujet de Gaëte. Il y a là une énigme dont lemystère affecte péniblement l'esprit public, et puisqu'on a annoncé si hautement l'intention de le consulter désormais, on ferait bien de dissiper toute obscurité à cet égard. Il est superflu de motiver les craintes que lui inspireraient de telles interprétations, s'il venait à les croire fondées. Qu'est-ce, en effet, que la forme fédérative en Italie à l'heure qu'il est? C'est un nouveau roi à Naples, mais lequel? François II? On ne peut pas y penser. Eh bien ! cette seule élin^ination au profit d'un candidat bien connu, ce serait la défiance de l'Europe justifiée, l'alliance anglaise rompue, la guerre générale imminente, l'ItaUe à jamais hostile et impuissante à se protéger elle-même. Quoi ! ce seraient là les calculs qui auraient inspiré cet acte de générosité dont on à fait tant de bruit ! Jusqu'à preuve contraire nous refuserons de le croire.
En vérité, lorsqu'on songe aux intimations et aux mises en demeure si contradictoires qui ont été adressées aux Italiens de la part des diverses opinions qui se partagent la France, on s'étonne que les sympathies qui unissent les deux pays aient pu résister à tant de causes de refiroidissement, et on comprend que l'Italie soit parfois tentée de pencher du côté de l'Angleterre. Quelle tâche inimaginable et impossible si elle essayait seulement de satisfaire à quelques-uns des ultimatum qui lui sont si hardiment signifiés au nom de la France ! Sommation d'avoir à « ménager l'honneur » du général Lamoricière, c'est-à-dire apparemment de se faire battre par lui. — Sommation de ne pas donner de démenti à l'infaillibilité de nos hommes d'État,
qui ont soutenu pendant TÎngt ans qne Tltalie n'était mûre ni pour la liberté, ni pour l'indépendance. — Sommation de respecter la quote-part de propriété que nombre dfe nos catholiques s'arrogent sur les Romagnes. — Sommation d'adopter la forme fédérative. — Sommation de se prononcer pour la forme unitaire. — Sommation d'instituer une grande monarchie. — Sommation de proclamer la République. Tout cela dans le plus bref délçii , car la besogne ne nous coûte guère lorsque nous agissons pour le compte d'autrui. — Nous accusera-t-on d'exagérer? N'est-ce pas de chez nous que partait récemment celte superbe injonction adressée au général Garibaldi : « A lui de décider s'il veut être un Lafayette ou un Washington. Jusque-là silence dans les rangs ! »
Pauvre héros, jouet des faiseurs d'antithèses ! après avoir été l'espoir des politiques de l'avenir, le voilà mis en de meure de précipiter son pays dans les aventures d'une révolution démocratique et sociale sous la menace de deux cent mille hommes de l'Autriche , malgré la France > malgré l'Angleterre, malgré l'Italie qui aurait peut-être bien le droit d'être un peu consultée en ceci, le tout pour la gloire de fournir une comparaison sonnante ou une rime riche à nos hommes d'imagination I Comme si Washington aurait fait ou seulement tenté en Italie ce qu'il a pu réaliser aux États-Unis ; comme s'il y avait quelque rapport entre les populations puritaines qui ont fondé l'Union, et le peuple amolli, fantasque et raffiné du royaume de Naples ; comme s'il existait un seul point de comparaison entre des situations si prodigieusement dissemblables par les circonstances de temps, de lieux, de mœijrs ; par l'opposition du génie des peuples et de leurs traditions historiques, par la nature des obstacles qu'ils ont à combattre, par le but qu'ils ont à poursuivre ! Il faudrait pousser bien loin l'amour du parallèle pour exiger de Garibaldi q^i'il
iourftt W tîsques d'un pastiche aussi eitratagant sur la foi des beaux diseurs qui sont d*avis que cela ferait bien dans une îippliftc^ion de rh^rîque. Pour noiis, malgré '•1^ consigne du « silence dans les rangSjWno^s dirons haute- ^ " kneiU qu'en résïstRnt aux solli^itatièns de ses amis et «n se \ démettant de la dictature conmie il s'y était engagé, Il a
donné une preuve de bon sens et de fermeté aussi glorieuse ., et peut-êtf*e plus difticile pour lui que tous les exploits de sa derrière campagne. Que resterait-il aujourd'hui de la cause italienne s'il avait proclamé la république à Naples il y a quatre mois, comme on lui reproche de nej'avoir • : pas fait? Une épltaphe et quelques tomljeatix de plus au pied des murs de Rome. Mais en revanche quel beau sujet de tragédie pour nos dramaturges ! On oçblie trop qu'indépendamment de toute considération politique il y avait là pour Garibaldi une question d'honneur et de loyauté. L'Italie méridionale s'était donnée à lui, mais seulement sous condition* Ce qu'elle avait acclamé en lui, en même temps que son héroïsme, c'était une promesse très nettement définie, l'unité italienne sous un roi constitutionnel. L'ayant conquise au nom de Victor-Emmanuel, convenaitil à un caractère comme le sien d'effacer ce nom de son ^ drapeau aussitôt le résultat obtenu, pour lui en substituer furtivement un autre ?
C'eût été là, il faut l'avouer, un singulier début pour un nouveau Washington. La présomptueuse assurance avec laquelle nos tribuns dictent à l'Italie leurs conditions sine quâ non paraît d'autant plus outrecuidante, que les chefs delà démocratie italienne donnent en ce moment un eiù^mple d'abnégation et de sens politique qu'on ne saurait trop encourager, Comprenant enfin la nécessité de réunir à tout prix les forces de la patrie en un seul faisceau, M. Mazzini et ses amis ont déclaré à plusieurs reprises être prêts à soutenir le roi Yictor-Emtnanuel tant qu'il se
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montrera aaimé de l'ambition de compléter raflirencliissè* ment national. Tel est lé sens du nouveau manifeste que Tient de publier en Italie lé parti de factîoa» IL faut féliciter les homnies qui le dirigent d'avoir Su toir ^ue It politique de la ccoispiration et de Tagitàtion clandestine avait fait son temps avec les gouvernements absolus de la Péninsule. Ea se transformant ainsi en une opinion légale disposée à agir au^rand jour, à dire tout haut «es mojei^ et son but, à faire prévaloir son influence sur le couvernement à Taidè de la libre discussion, leur parti cesse d'être tin embarras pour devenir une des manifestations légitimes et nécessaires de la pensée nationale. Au lieu d'ajourner ses espérances à l'époqtte toujours si incertaine d'un triomphe absolu» irrésistible, éphémère comme sont toujours les dictatures, il peut faire ses conditions et les voir se réaliser une à une so«& le contrôle éclairé de la nation. Au lieu de pratiquer, en un mot, la stérile et désastreuse politique du «tout ou rien » comme ont fait si longtemps les partis en France et dans les Républiques de l'Amérique espagnole, il ne tiendrait qu'à lui d'adopter celle qui comprend la nécessité des sacrifices et des concessions mutuelles, qui laisse à chaque opinion sa place au soleil et assure sa participation au pouvoir, non par des surprises et des coups de main périodiques, mais par le jeu permanent et régulier des institutions, ainsi <ïue cela se pratique aux États-Unis et en Angleterre.
Ce changement si désirable, la démocratie peut s'y prêter en Italie avec plus de facilité qu'en aucun autre pays, grâce à des circonstances tout exceptionnelles. L'échéance prochaine et terrible qui pèse sur l'avenir ôé la nation lui fournit tout naturellement l'occasion et le prétexte d'une grande réconciliation au nom du salut commun, œuvre toujours si délicate en temps ordinaire, en raison des aliments qu'elle offre à la susceptibilité des partis.
L'Italie a en outre sur nous cet inappréciable avantage que la démocratie y tient à des sentiments plutôt qu'à des intérêts, et que les haines entre classes y sont à peu près ignorées. Elle a connu aussi bien que nous ces misérables contestations entre l'avarice et la convoitise, qui ont toujours annoncé et préparé la servitude ; elle a eu comme nous ses querelles « du peuple gras et du peuple maigre ; » i^ais elles les a en quelque sorte épuisées à des époques déjà reculées, et un des meilleurs arguments qu'on puisse invoquer en faveur de sa régénération prochaine, c'est qu^il n'en reste pas trace dans ses divisions actuelles. Le sentiment démocratique s'y inspire de souvenirs classiques et y répond plutôt à un besoin d'imagination qu'à des appétits en quête d'une nouvelle organisation de la cuisine sociale. Elle poursuit un autre rêve que celui du bienêtre matériel, et peut-être devra-t-elle à ses malheurs d'avoir été préservée d'une contagion qui a si profondément corrompu la civilisation européenne en détournant les peuples de la liberté pour les vouer au culte de l'intérêt. La démocratie italienne n'a pas à se reprocher d'avoir trop sacrifié à cette idole, mais elle a eu des torts qui lui ont été funestes. Elle a suivi à son insu la plupart des errements de l'ancien parti guelfe, dont elle est bien loin, cependant, d'accepter les traditions. Elle a montré le même esprit d'exclusivisme et de jalouse défiance, la même inintelligence des conditions de la liberté, le même faible pour les coups d'État de la dictature populaire, le même mépris pour les garanties légales, le même goût pour les mises en scène théâtrales et les formules mystiques. C'est ^insi qu'elle aspire à voir tomber la suprématie pontificale et qu'elle nourrit le secret espoir de la faire revivre sous une forme nouvelle. Elle est restée, en général, étrangère eu mouvement intellectuel qui a inspiré les institutions de la politique moderne. Par tous ces motifs elle ne peut que
gagner infiniment en expérience, en lumières, en autorité, à adopter l'œuvre du parti conslitutionel, sauf à la transformer plus tard selon les opportunités qui se présenteront, à faire un pacte avec des hommes qui ont montré à un si me degré l'intelligence des conditions politiques où se trouve placé leur pays et Thabilité nécessaire pour vaincre les difficultés que leur opposait la mauvaise volonté des cabinets européens. Si injuste qu'on soit d'ordinaire pour des adversaires politiques, comment pourrait-elle méconnaître aujourd'hui, sans manquer de patriotisme, les services rendus par M. de Cavour? Si les Italiens les oubliaient jamais, les étrangers eux-mêmes leur feraient honte de leur peu de mémoire. Cette réflexion nous est inspirée par la sensation que la nouvelle de sa maladie a produite partout. Le comte de Cavour est aujourd'hui le seul bomme d'État dont la mort puisse paraître un malheur public à toute l'Europe.
L'annexion des Romagnes et de Naples est passée maintenant à l'état de fait légal et officiel. Les efforts des ennemis de l'unité italienne n'ont plus d'autre but en ce moment que de créer une sorte d'antagoriisme entre le nord et le midi de l'Italie en envenimant les malentendus qui les séparent. Cette tactique n'est pas nouvelle, car elle a toujours été un des objets les plus constants de la politique pontilicale. Le royaume de Naples, création des papes, n'est pas autre chose que l'expression historique d'une nécessité qui était pour eux une condition d'existence. Jamais ils n'ont voulu permettre, à aucun prix, sa réunion, à la haute Italie sous un seul sceptre. La fin tragique de la maison de Souabe, et une foule de catas*' Irophes du même genre, leur servirent à graver profon- ^ dément dans l'imagination des peuples une ligne de frontières qui n'existaitpas dans la nature. Mais ce qui prouve; combien cette disposition était arbitraire et factice, loin
d'être fondée sur aucune incompatibilité réelle de jcaractère entre les peuples du nord et ceiix du midi d^ la Péninsule, c'est que les tentatives si fréquentes et si curieuses de la nation italienne pour s'élever à l'unité prirent naissance dans le royaume de Maples presque aussi souvent que dans la haute Italie, et eurent parfois pour instruments des hommes qui devaient tout au Saint- Siège, comme Charles d'Anjou.
Les hommes qui inspirent aujourd'hui la politique romaine ne peuvent pas ignorer l'importance de ces traditions ; mais en ne consultant que leurs.actes publics on se persuaderait aisément qu'elles leur sont inconnues, tant ils montrent peu d'habileté à tirer parti des ressources de leur propre cause. Le dernier manifeste de la cour de Rome est, à ce point de vue, d'une faiblesse qui dénote un trouble et un désarroi inexplicables, et dont des ennemis déclarés n'auraient pas le courage de se réjouir, parce qu'il y a quelque chose d'humiliant dans la nature humaine à surprendre dans une telle défaillance les chefs spirituels défaut de nations. Où sont les Grégoire? où sont les Innocent ? Que dirait Hildebrand s'il pouvait lire ce pâle et timide plaidoyer où le souverain pontife, au lieu .d'aller droit à ses véritables adversaires en les nommant par leurs noms, fait tomber toutes ses foudres sur un grandduc de Bade parce qu'il croit n'avoir rien à craindre de lui, fait le compte des revenus dont on le prive, au lieu d'invoquer les grands intérêts delà Société catholique, et argumente gravement contre un obscur et insignifiant factura que personne n'a pris au sérieux ? Les détresses extrêmes du Saint-Siège ont toujours été d'ordinaire les instants où il s'est montré le plus redoutable à ses ennemis, parce qu'il regagnait au centuple en autorité morale ce qu'il avait perdu en puissance matérielle, et qu'il se rappelait de loin en loin, sous les austères inspirations du malheur, ce
qQt.pet>t'si^ Vesprit des peuples le spectacle d'une grande âme aax piirises.|ivec la force. On ne voit pas aujourd'hui qn'il a^)gSurdé le souvenir de ces glorieux exemples, «t ce n'est pas d'un boa augure pour Tavenir du pouvoir temporel. lie œdiment le plus critique pour une institution n'est pas "Celui où tout le monde Tabandonne; c'est celui où elle s'abandonne elle-même.
Jamais circonstances ne furent cependant plus décisives pour la cour de Rome, et n'exigèrent plus impérieusement une grande résolution. Déjà lo premier parlement italien, qui porte avec lui les destinées nouvelles de l'Italie, est convoqué, expression vivante de cette unité que les papes ont tant poursuivie, détestée et maudite. Qui saurait dire ce que pourra cette assemblée, si elle montre un courage et iin génie à la hauteur de sa mission? Où est aujourd'hui le prestige, où est la force morale capable d'entrer en lutte contre un tel ascendant ? Est-ce avec la popularité du sacré collège qu'on se flatte de lui faire contrepoids ? ou bien espère-t-oh le combattre avec plus d'efficacité en se jetant sans retour dans les bras de l'Autriche? Ce serait là une triste ressource. Il ne serait pas impossible d'ailleurs que cet espoir se trouvât déçu avant tout commehce* ment d'exécution, et que l'Autriche repoussât la maîh qu'on lui tendrait. Cette patrie de l'absolutisme administratif n'es tnelle pas, en effet, en train de subir elle-même la contagion des idées libérales et de répudier toute solidarité a^ec ses anciens alliés de Rome? L'existence du concordat qu'elle a accordé à leurs sollicitations, il y a quelques années, peut-elle être considérée comme compatible avec les principes de l'ordre de choses que vient d'inaugurer le programme tant attendu de M. de Schmerling?
11 est vrai que ce programme si libéral n'existe encore qu'à l'état théorique, et qu'entre la théorie et la pratique il y aplace podrbten des mensonges et bien des déceptions.
On a été, par exemple, assez généralement surpris — dans un temps où l'on s'étonne si difficilement — de voir que lés deux premiers commentaires en action donnés à ces déductions philanthropiques aient été la demande en extradition du comte Téléki et le cours forcé des billets de la banque autrichienne en Vénétie. La virginité du programme de M. Schmerlingen a été quelque peu endommagée dans l'estime des âmes simples. Il se pourrait donc bien que le cabinet de Vienne conservât la secrète espérance de sauver le concordat, et que ses belles déclarations sur « l'exercice libre de la religion, réglé par l'équité et le véritable amour du prochain, » n'aient eu d'autre but dans sa pensée que de contenter le goût de l'esprit allemand pour les abstractions. Mais le cri de l'opinion publique, qui l'a déjà forcé de revenir sur l'arrestation du patriote hongrois, saura peut-être le contraindre à prendre au sérieux ses engagements. Il a dû reconnaître lui-même que c'était là un début un peu brutal pour une politique aussi éthérée.
Le programme de M. de Schmerling, qui renouvelle à chaque ligne l'assurance de son désir d'être très claii', et qui pourrait aisément passer par plusieurs exégèses, à la mode germanique, sans devenir plus intelligible, grâce au soin remarquable avec lequel il évite le côté pratique des questions, semble être avant tout une satisfaction philosophique qu'aurait voulu se donner son auteur, afin de dégager d'avance autant qu'il est en lui sa responsabilité des contradictions de fait qui lui seront imposées. On pourra peut-être lui reprocher ses inconséquences, mais on ne pourra pas du moins l'accuser de manquer de synthèse et de largeur d'idées» Ses bonnes intentions sont désormais placées hors de toute atteinte. Quant aux actes, ils ne sont, comme chacun sait, qu'un article infiniment secondaire. La première de ces qontraditions inévitables
est écrite dans le programme lui-même : c'est la persistance que le nouveau ministre met à déclarer que sa politique n'a pas d'autre but que la réalisation pure et simple du diplôme impérial du 20 octobre, dont plusieurs dispositions sont si éloignées de l'esprit qui caractérise (ou semble caractériser) la nouvelle profession de foi. Comment, par exemple, mettre d'accord ce qu'il promet relativement aux statuts provinciaux, fondés selon lui sur le droit d'élection, avec la part que le diplôme y faisait au privilège? Gomment soutenir que l'acte du 20 octobre « a « rendu à la Hongrie sa représentation dans le sens des « anciennes constitutions, » quand tout le monde sait que lé diplôme lui en refuse les prérogatives les plus importantes, telles que le droit de lever lesjsoldats et de voter les impôts ; prérogatives que les Hongrois ont toujours revendiquées, qui ont été plusieurs fois reconnues solennellement par les Habsbourg, qui ont sauvé leur dynastie sous Marie-Thérèse, et que, cependant, ils se sont constamment efiforcés d'usurper depuis la réunion du royaume de Hongrie à l'Autriche?
n y a là des motifs plus que suffisants pour^que les dissertations de M. de Schmerling sur les droits individuels n'inspirent qu'une très médiocre confiance jusqu'au jour où on l'aura vu à l'œuvre. La première mesure qui aura signalé son entrée au ministère, c'est-à-dire le cours forcé des billetâ'de la banque nationale en Vénétie, est un précédent peu fait pour dissiper ces fâcheuses impressions. Cette idée d'iniposer à un pays écrasé par tant de calamités un papier discrédité qui a perdu près de la moitié de sa valeur, et d'exiger en retour des payements en monnaie métallique, forme un contraste criant avec des déclarations si pleines d'amour pour l'humanité en général. Faut-il voir là une réponse des diplomates viennois à la proposition du rachat de la Vénétie? Cette réponse pourrait les
mener plus loin qu'ils ne pensent. Qui sait si l'Europe, témoin de tant de spoliations, ne finira pas par exiger qu'elles soient imputées sur le prix de la rançon?
Le roi de Prusse est mort, et son frère, le prince régent, lui a succédé. Cet événement ne change en rien la situation de la Prusse. Il n'y a en Allemagne qu'un programme de plus.
25 janvier 1861.
De quelque côté qu'on se tourne aujourd'hui, on respire comme un agréable parfum de parlementarisme. C'est le premier souffle du printemps qui nous l'apporte. C'est ainsi, dit-on, que les senteurs des forêts américaines vont au-devant du navigateur et l'avertissent qu'il approche d'un nouveau monde. Au sein même de l'hiver, tout présage un immense dégel, — je parle de cet hiver qui depuis si longtemps avait comme pétrifié le système européen dans une immobilité glacée. La vie et le mouvement renaissent ; les peuples secouent lentement leur torpeur; partout on voit se renouveler les institutions et éclore les amnisties ; les enfants des hommes recommencent à parler : parlement à Berlin, parlement à Paris, pariement à Londres, parlement à Turin, parlement à Vienne, parlement partout, sans compter les diètes. Pourquoi faut-il ajouter que c'est là le seul sylnptôme vraiment rassurant de la situation actuelle? Si les nations sont condamnées à s'entre-égorger au printemps, comme il y a trop de motifs de le craindre, ce ne sera «pas toutefois sans avoir eu l'oocasion de conjurer cette extrémité, car il ne leur est jamais impossible d'éviter la guerre lorsqu'elles sont appelées à prononcer elles-mêmes sur leurs destinées. Les parlements, dont on a dit tant de
mal et dont on commence à penser tant de bien, ont au moins cela de bon qu'ils peuvent être impunément justes, modérés, conciliants là où les gouvernements absolus sont tenus de se montrer ombrageux, inflexibles, et de refuser toute concession sous peine de paraître avilis. Fondés sur la force, ces derniers doivent en afficher toutes les prétentions et toutes les exigences, et ils ne s'éloignent de la violence que pour tomber dans la faiblesse. Ministres des passions mauvaises, on dirait que les nations ne les chargent que des besognes dont elles ne veulent pas accepter ouvertement la responsabilité, tandis que toutes les fois qu'elles ont à accomplir des tâches qui exigent de la générosité et du désintéressement, elles s'adressent aux gouvernements parlementaires, leur rendant un égal hommage et par cette confiance et par cette exclusion. Malheureusement, sauf en quelques pays privilégiés où ils sont la règle au lieu d'être l'exception, on n'a guère recours à eux que dans les cas désespérés ; et lorsqu'ils ne trouvent que des remèdes insuffisants à des 'infirmités devenues incurables, on ne manque jamais de leur imputer tous les maux qu'on les a trop tard chargés de guérir.
En France, la prochaine rentrée du Sénat, qui sera bientôt suivie de celle du Corps législatif, rappelle naturellement l'attention sur la réforme du 24 novembre et sur les graves questions qui s'y rattachent. Tout le monde sent, en effet, que l'importance de cet acte, ou du moins le crédit que le public lui accordera, dépendent, en très grande partie, des développements et de l'interprétation qui lui seront donnés par ce&deux assemblées. Une interprétation trop étroite pourrait, jusqu'à un certain point, en arrêter les conséquences* les plus naturelles et même le rendre complètement illusoire sans lui faire aucune violence apparente. Il suffirait pour cela d'adopter celle qui a été exposée par la presse officieuse. Il est plus d'un point qui est
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