L» DE RONCHAUD
^SSP
7 décembre 1860.
^ow^ appartenons à une génération quelque peu blasée 'KO: \ïïaA.\ève d'étonaeraèat. Les surpiises désagiéables, en * ^TWicaWer, ne lui ont pas été épargnées, et elles ont déve- . loçpè cYiez elle à un rare degré la vertu de résignation, A.\&8&\ , Vvem que depuis longues années elle fût, cgmme on dit, préparée à tout, elle n'a pas moins fiai par être - . prise au dépourvu, car on ne se met pas en garde, contre la bonne fortune. Il est donc assez cjifticile de rendre le^ impressions heureuses, mais fort diverses qu'elle a éprouirées en. présence de J'acte inattendu ^ qui vient de la remettre en possession d'une part si importante de ses fran- . chises politiques. Ce bien lui est venu en dormant ,.et elle . était 91 loin de s'y attendre, qu'au premier aboi*d beaucoup de gens semblaient se demander s'ils devaient, se défier, • • sdon le précepte du timeo Danaos , on bien remercier les dieux* Mais les plus curieux à eontempler dans leur stu-
(. Cet' « acte inattendu » c'est le décret cou ûu dans rhisto're du second Empiré, sous le aoiu dôdècre*du 28 not^inbfe.
pêfaction ont été incontestablement les officieux casuistès qui, depuis dix ans, nous prédisaient révénement chaque matin, non sans une nuance marquée d'ironie, et en trouvant toujours, il est vrai, d'excellentes raisons de l'ajourner indéfiniment. Ces prophètes malgré eux sont restés tellement abasourdis de leur propre perspicacité, qu'ils ont oublié même de s'en vanter.
Quelles qu'aient été les vues qui ont décidé l'adoption de ces mesures émanées d'une initiative évidemment toute personnelle, nous ne sommes pas de ceux qui jugent à propos d'en diminuer la portée. L'essayer au nom du pouvoir, c'est vouloir lui en retirer presque tout le mérite ; le faire au nom de l'opposition, c'est la désarmer d'avance. C'est l'opinion seule, en un certain sens, qui donne aux institutions leur vraie valeur; c'est elle qui prononcera en dernier ressort sur l'interprétation à donner aux points laissiés douteux par les décrets du 24.noyembre ; or, il n'est pas boji, au moment où on l'appelle à remplir un tel rôle, d'affaiblir sous aucun prétexte l'idée qu'elle doit avoir de ' ses devoirs et de ses droits. Plus le caractère des nouvelles mesuras est vague et incomplet, plus la part qu'elle aura à prendre dans leur achèvement sera large et eftlcace. On l'invite par là à fixer elle-même et le sens définitif et les clauses complémentaires. Cette confiance, fût-elle exagérée, vaudra toujours mieux qu'une stérile abstention. Croire qu'on encouragerait le pouvoir actuel à développer ses concessions par un accueil hostile c'est lui prêter une abnégation qui n'est pas dans la nature humaine. Quant aux personnes qui craignent que nous ne nous montrions trop reconnaissants envers lui, elles peuvent être assurées que notre reconnaissance ne sera du moins jamais de celles qui font les dictatures.
Les décrets du 24 novembre ont été expliqués de bien des façons en France et à l'étranger. On y a vu une sage
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' prévoyance, on y a vu un expédient, on a été Jusqu'à y
Toirun piège, tant il semble peu naturel qu'on fasse le bien pour lui-même. Il est probable qu'il y a du vrai dans plusieurs des suppositions qui ont été émises à cette occasion. On ne saurait contester, parexetnple, que le désir de gagner à l'intérieur Fappui des idées libérales contre certaine hostilité, et le besoin de désarmer l'invincible défiance qu'excitait à l'extérieur le gouvernement impérial, en dëpit des plus pacifiques protestations, ne soient entrées pour beaucoup dans ce changement. A nos yeux cependant, cet acte à un sens plus profond. Nous croyons qu'il répond à une nécessité encore plus qu'à une convenance politique. La nécessité pouvait paraître encore lointaine, il est vrai, et c'est en cela qu'il a été habile d'aller au-devant d'elle. Son auteur a senti' que des institutions, quelque inébranlables qu'elles paraissent, ne peuvent compter sur l'avenir qu'à la condition d'être en harmonie avec les idées aux-
V quelles cet avenir appartient. Il a compris que le régime d'exception né de nos convulsions politiques perdait sa raison d'être avec leur apaisement, et que si au milieu d'un déploiement de force inouïe il était contraint, par respect pour l'opinion, à se déclarer transitoire, en refusant plus longtemps de se transformer, il se condamnait lui-même à une existence toute viagère. 11 s'est dit que ce n'était pas tout de vaincre, qu'il fallait encore durer, c'està-dire s'appuyer sur les opinions, le progrès, les besoins, les intérêts moraux de son temps ; car tels sont eu tout pajs les éléments de la durée et de la stabilité. On ne les refait pas, on ne les violente pas, on ne les évite pas ; mais si on est sage on les adopte.
Ce qu'il y a au fond de cette réforme n'est donc pas autre chose que le problème que tous les régimes .antérieurs se sont tour à tour proposé de résoudre. Le gouvernement impérial a pu Tajourner jusqu'ici, grâce à des cir-
con«tejpces «xceptionnelles ; mais il sent bien qu'il ne dépend pas de lui de le supprimer, et il va au-devant de Ja difficulté au lieu d'attendre qu'elle vienne à lui. Ce n'est donc pas un simple « perfectionnement du mécanisme, » pour employer l'expression d'un organe semi-officiel, que nous voyons en elle, mais le point de départ d'une politique nouvelle. Quand un perfectionnement transforme à ce point un mécanisme qu'il lui fait produire la liberté au lieu de la dictature, c'est l'accessoire qui devietit le principal, et le perfectionnement qui domine le mécanisme.
Qu'on le veuille ou non,. l'acte du 24 novembre implique logiquement tout un ensemble de modifications dans le système qui nous régit. Le public ne s'y est pas trompé, et ce qu'il a surtout applaudi en lui, ce sont les promises ^u'il contient. Il s*est dit, non sans raison, que du moment qu'on lui accordait les prémisses, on ne lui disputerait pa6 les conséquelices. Pour ne parler ici que de l'objet qui a le plus vivement éveillé ses espérances, il n'a pu échapper aux auteurs du décret, quoi qu'en disent de maladroits apologistes, que la liberté de la tribune entraînait la liberté de la presse dans un avenir plus ou moins éloigné, mais inévitable. Non seulement il y a des affinités de nature qui rendent ces deux libertés étroitement solidaires l'une de l'autre, mais si on cédait jamais à la tentation de les séparer, projet que nous considérons comme une utopie, on ne tarderait pas à s'apercevoir que leur isolement serait beaucoup plus dangereux au pouvoir que leur existence simultanée. La presse restant bâillonnée pendant que la tribune ferait seule entendre une voix libre au milieu* de l'universel silence, celle-ci acquerrait par cela même un tel prestige, elle serait investie d'une telle autorité que le pourvoir serait le premier à demander que la parole soit rendue à la presse, afin de diviser au
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moins une influence aussi irrésistible en appelant la presse à en prendre sa part, Elles naissent et meurent ensemble : elles se servent Tune à l'autre de contrôle, de tempérament, de contrepoids, et leurs rivalités même ne sont pas moins précieuses que leur bon accord.
Si nous n'hésitons pas à donner le nom de liberté de la tribuAe aux améliorations inaugurées le 24 novembre, c'est • que, bien qu'il nous soit facile d'y relever plus d'une lacune, nous y reconnaissons ses garanties les plus essen* tielles, à savoir : la publicité des débats, le droit d'amendement, le droit d'adresse, qui rendent à la fois aux Chambres le moyen d'agir puissamment et sur l'opinion publique et sur le gouvernement. Le Corps législatif actuel n'avait guère d'action ni sur l'une ni sur l'autre. La nation entendait à peine de loin en loin un écho très affaibli de sa parole. Quant à ses amendements, qui résumaient à eux seuls ses moyens d'influence sur les affaires, soumis d'abord au président, transmis par le président à la commission, renvoyés par la commission au président, puis par le président au conseil d'État, ils étaient promenés avec les plus grands égards dans un labyrinthe où on les voyait bien entrer, mais d'où on les a rarement vus sortir. Les garanties qui lui sont données aujourd'hui, malgré leur caractère un peu trop strictement consultatif (car elles ne comprennent ni le droit d^interpellation ni le droit d'initiative), n'en constituent pas moins une puissauce que l'esprit public peut rendre très efficace s'il veut lui prêter sa force. C'est ce dont il est facile de se convaincre par l'examen de la nouvelle organisation ministérielle créée pour servir de complément à ces garanties.
Dans les États constitutionnels le ministère est, comme on sait, en contact immédiat et permanent avec les assemblées législatives. C'est grâce au contrôle incessant qui en
est la suite naturelle, et grâce aux prérogatives que nous
venons de mentionner, qu'elles font prévaloir leur légitime influence sur les affaires publiques. Cette influence, librement acceptée, est au fond ce qui constitue le plus essentiellement ce qu'on a nommé la responsabilité ministérielle^. On Ta très justement fait remarquer : la responsabilité des ministres consiste beaucoup moins dans le droit delà Chambre à les mettre en accusation, extrémité infiniment rare, que dans les moyens dont elle dispose de leur imposer en une certaine mesure ses vues sur la direction des affaires. Mais en rétablissant sous cette forme les rapports du ministère avec les Chambres, on a craint de le replacer sous leur tutelle. On a craint aussi de se mettre en contradiction avec l'article de la Constitution qui. concentre toute la responsabilité dans la personne de l'empereur, et dé là est née, comme un compromis, cette combinaison des trois ministres sans portefeuille chargés de défendre devant les Chambres les projets de loi du gouvernement.
Nous croyons qu'en cette occasion on a reculé devant un mot. On a voulu éviter ce nom encore malsonnant de responsabilité ministérielle. Il rappelle au pouvoir exécutif des souvenirs qui n'ont rien d'agréable pour lui, et il a été quelque peu déconsidéré à une autre époque par les querelles de portefeuille. Mais nous sonimes bien loin de ces jeux innocents de la politique et de la tribune. On pouvait remettre le ministère tout entier en présence des Chambres sans avoir rien à redouter de semblable. Ce n'est pas d'ailleurs le fait matériel de l'admission des ministres dans l'enceinte législative qui constitue le contact des deux pouvoirs, et par suite leur conflit, mais c'est le jeu de leurs attributions respectives. Il importe peu que la responsabilité ministérielle ne soit pas dans les mots, pourvu qu'elle soit dans les choses. On nous demande où nous la voyons. Mais elle existe dans la publicité des séances, dans le droit d'adresse, dans le droit d'amendement, dans |a création
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même de ce ministère sans portefeuille, institué avec l'intention manifeste d'éluder cette responsabilité dont il est pourtant la personnification elle-même. Que représenteraitil en effet, au sein du ministère actif, s'il n'y représentait l'influence des Chambres? Comment s'y prendrait il pour ne pas la subir, lui dont les fonctions n'auront pas d'autre objet que de mettre la politique du gouvernement en accord a\ec les vœux de la législature? Qu'on descende un instant dans la pratique des choses et qu'on se figure, si on peut, ces ministres de la parole obligés de défendre l'œuvre de leurs collègues en présence d'une Chambre hostile? Quelle situation que d'ôtre condamné à plaider sans cesse une cause toujours perdue, d'être contraint, après chaque échec, à recommencer cet éternel plaidoyer sans avoir jamais gain de cause et sans pouvoir se réfugier dans les distractions de la politique active ! Il est difficile d'imaginer un rôle plus insoutenable pour des hommes d'Étal. Il arrivera donc de deux choses l'une ; ou bien ils se retireront et par là entraîneront, dans un délai plus ou moins rapproché, la retraite de tout le cabinet ; ou bien ils apprendront à se concilier l'esprit des Chambres par d'opportunes concessions, et c'est là l'objet essentiel de la respon- ^bilité ministérielle. A la rigueur, un ministère pourra toujours se maintenir mênie après que ses avocats d'office auront renoncé à le défendre, mais il le pouvait également sous l'ancien système, témoin M. de Polignac et bien d'autres.
Pourquoi ne pas l'avouer? la responsabilité se jouera toujours de nos définitions, parce qu'elle résulte des rapports intimes des choses et non d'une disposition légale qu'il est si facile de rendre illusoire. Nos rois ont longtemps été déclarés irresponsables, et des événements qui sont présents à toutes les mémoires ont démontré que c'était là «ne fiction. Le chef actuel de l'État s'est, au contraire,
déclaré responsable au lieu et place de ses ministres, et ' c'est là sinon une autre fiction, du moins une responsabilité à laquelle personne n'a été jusqu'ici tenté de demander»dçs comptes. Dans l'un et l'autre cas, les faits ont donné un démenti aux mots. C'est ce qui nous porte à croire que par un résultat analogue la responsabilité ministérielle organisée dans les institutions peut se dispenser d'être écrite dans un titre de code. Elle existera avant d'être nommée, voilà tout.
Ces développements étaient nécessaires pour faire comprendre à quelles appréhenisions et à quelles espérances répondent les polémiques qu'a déjà soulevées le décret du 24 novembre. Quoi qu'on fasse pour l'en détourner, l'opinion s'y attache avec une très vive anxiété. Elle a cherché une signification mystérieuse jusque dans les changements de personnes qui ont été effectués en même temps. La désignation comme ministre de l'intérieur de M. de Persigny S qu'on sait être un partisan très décidé de l'alliance an^aise, et auquel on attribue généralement une grande supériorité de vues sur ses collègues, a été accueillie notamment comme un gage de paix et de sécurité. Un revirement curieux pour les esprits observateurs . s'est manifesté dès le jour de son entrée aux affaires. Les organes de la presse officieuse, si intraitables la veille, ont aussitôt marqué une variation considérable sur le thermomètre de leurs convictions du matin et du soir. C'est la circulaire qui a paru le lendemain que nous annonçaient par cette brusque évolution ces instruments d'une si précieuse sensibilité. Le nouveau
1. Par décret inséré au Moniteur , en date du 27 novembre, M. de Persigiiy, ambassadeur à Londres, était nommé ministre de l'intérieur, eii remplacement de M. Billaut, ministre de l'intérieur, nommé ministre sans portefeuille. M. Magne était également nommé ministre sans portefeuille, et M. Forcade de la Roquette le remplaçait au ministère des Ananoes.
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ministre s'est trouvé être de l'avis des publicistes que ce* journaux] commençaient à traiter de factieux, et ils n'ont pas hésité à se ranger à l'opinion du ministre. M. de Persigny croit lui aussi que les décrets du 24 novembre ont inauguré une ère nouvelle. Il engage les hommes politiques « qu'un sentiment de dignité personnelle a tenus jusqu'ici à l'écart, à faire profiter le pays de leurs lumières et de leur expérience ; » il annonce enfin « des instructions sur des points importants de politique et d'administration. » On ne nous avait pas toujours accoutumés à un langage aussi rempli de conciliation, de convenance et d'habileté, et nous ne pouvons qu'y applaudir. Mais nous n'oublions pas que ce sont les actes seulement qui donneront à ces paroles leur véritable sens, et c'est à cette épreuve que nous les jugerons en toute connaissance de cause. Le pouvoir actuel à un moyen très simple de réduire au silence ses anciens adversaires, c'est de se montrer plus libéral qu'eux. Quelle fortune pour lui s'il venait à se douter à quelpomt il le peut!
Que ces concessions restent ou non à l'état de demimesures, elles n'en auront pas moins fait une , situation très originale et très forte à l'opinion libérale. Si désarmée qu'elle soit encore matériellement, elle a cet avantage qu'elle seule, aujourd'hui, est une force morale incontestée. Elle seule possède des doctrines auxquelles tout le monde soit disposé à rendre hommage, au moins en paroles. Elle seule n'a rien à redouter du grand jour, car elle n'a à cacher ni ses origines, ni ses mobiles, ni ses projets, ni ses moyens, ni ses espérances. Même lorsqu'on a pour but de la proscrire, on n'ose proposer contre elle que des ajournements. Toutes les vieUles orthodoxies, toutes les anciennes formules politiques paraissent auprès d'elle prodigieusement caduques et ruinées. Il faut bien que ces conditions semblent de quelque prix, même aux yeux de ceux, qui la dé-
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précient, puisqu'il n'est- personne aujourd'hui qui ne se croie tenu de lui faire des avances. Il n'est pas un programme où elle ne figure, souvent à sa grande surprise ; et l'ultramontanisme lui-iùême se sent pris pour elle d'une tendresse assez imprévue.
Grâce à cette faveur croissante, qui est l'ouvrage de l'esprit public et de la force des choses, l'opinion libérale peut se créer un noble rôle si elle veut y apporter de l'énergie et du désintéressement. On a jusqu'à présent presque toujours subordonné les principes aux formes politiques ; si elle voulait accepter pour tâche de faire comprendre la nécessité de subordonner les formes politiques aux principes, elle aurait par cela seul rendu un immense service à la cause de la civilisation, et Ce qui paraîtra sans doute invraisemblable, elle aurait en même temps fait acte d'habileté. Le moment est venu enfin de montrer que ce n'est pas à la liberté de s'accommoder aux convenances particulières de tel ou tel régime, mais que c'est à tous les régimes quels qu'ils soient de se plier aux siennes. Il est temps de prouver que dans les principes seuls se trouve la réalité des institutions politiques et non dans l'étiquette qu'on y appose. Mais comment faire entendre à ce troupeau, éternellement dupe des lieux communs, que les noms ne sont pas des choses ; que quand on a dit monarchie ou république, on a dit des mots et rien de plus ; que (pour emprunter un terme de comparaison à l'histoire contemporaine) entre telle république comme les États de l'Amérique du Sud et telle monarchie comme la Belgique, il y a la même distance qu'entre la servitude et la liberté, et qu'enfin il faut s'attacher avant tout au fond des choses et non à la forme ?
Cette tâche est moins facile qu'elle n'en a l'air, et au premier rang des obstacles qui s'opposent à son accomplissement, il nous est pénible d'avoir à mentionner une
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fraction très importante de la démocratie actuelle. Mais taire les dissentiments qui nous séparent d'elle ne serait pas les effacer, et ses représentants les plus accrédités montrent si peu de souci des plus légitimes intérêts de la liberté, que des ennemis déclarés seraient moins dangereux pour elle, et qu^on peut se demander si la réforme actuelle ne \a pas au delà de leurs secrètes espérances. Ne sontee pas eux qui nous proposaient^ il y a un an, d'aller détruire au sein dé la libre Angleterre le dernier repaire de la féodalité? Ne sont-ce pas eux qui sollicitaient naguère encore le gouvernement impérial d'aller affranchir à main armée la Belgique et les provinces rhénanes? Ne sont-ce pas eux qui récemment le pressaient d'effacer de nos lois one sauvegarde oubliée de la libre discussion, sous prétexte que leurs adversaires en profilaient seuls et que ces adversaires étaient des évêques, l'égalité exigeant selon eux que personne ne fût libre et que tout le monde fût également battu et content? Ne sont-ce pas eux qui entonnent des bymmes en l'honneur de la centralisation, alors que ceuxlà même qui ont le plus profilé de ce moyen de gouvernement semblent disposés à le rejeter comme un instrument usé ; eux qui adjurent l'empereur des Français de mettre sur sa tête la tiare pontificale et de prendre la dictature spirituelle ; eux enfin qui font déjà entendre des protestations, au moins prématurées, contre « l'omnipotence parlementaire, » et qui recherchent dès aujourd'hui « ce q^'il y a à craindre de cette innovation au point de vue du gouvernement actuel ? » Entre une telle démocratie et la liberté il y aura toujours un abîme*
Le directeur d'une des feuilles périodiques les plus influentes de l'Angleterre énumérait Un à un l'année dermère tous les principes nouveaux que la libre discussion avait introduits dans les lois de son pays depuis vingt-cinq ans, etïl constatait avec un légitime orgueil que ces prin-
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cipes étaient justement ceux qui avaient servi de programme à son journal à l'époque de sa fondation. C'est un compte de ce genre que nous voudrions voir ouvrir entre f opinion libérale et nos gouvernants quels qu*ils soient, en activité ou in partibus, ' Au reste, ce qui se passe aujourd'hui dans Je monde entier lui assure un appui irrésistible. C'est évidemment à cette pression morale exercée surnous par l'Europe qu'elle doit en grande partie la victoire qu'elle vient de remporter. L'Autriche elle-même devenant libérale, il était difficile que la patrie des idées de 89 continuât à bouder la liberté. Avant'peu l'émulation sera universelle, et nous en verrons d'autres effets. Gomment, par exemple, la centralisation française ne tendrait-elle pas à se modifier en présence de • la leçon si instructive, que nous donne sur ce point l'Italie, et surtout depuis que les doutes sur l'efficacité de ce système ont pénétré jusque dans les régions officielles, ainsi que l'atteste le rapport si curieux et trop peu remarqué de la minorité de la commission des haras? Que n'a-t-on pas dit sur la déplorable soif d'unité dont l'Italie semblait dévorée, et sur l'administration de fer qui devait la lui faire expier inévitablement? Que de déclamations n'avons-nous pas endurées au sujet de cette politique dont le seul but était de piémontéiser l'Italie I — Le mot existe et il est aussi malheureux que l'imputation était fausse. La première préoccupation de ces hommes d'Etat qni pouvaient invoquer de si bonnes raisons pour conserver leur dictature patriotique, soit au nom des périls intérieurs qui sont loin encore d'être conjurés, soit au nom de la menace permanente de l'occupation étrangère en Vénétie, a été de rendre non seulement aux individus, mais à la cité, à la provinée, à toutes les agglomérations municipales ou politiques consacrées par la tradition et par l'histoire une telle part d'influence sur les affaires publiques,qu 'aucun peuple
de l'Europe ne pourra se vanter de Tavoir' aussi belle. . Ils ne se sontréseèvé que les forces nécessaire» pour compléter leur œuvre d'affranchissement. Lltalie ne connaîtra bientôt plus là centralisation qu'au point de vue militaire, et c'est là, à vrai dire, son application naturelle. Elle est née dans les camps et on l'y renverra tôt ou tard.
Nous n'avons que des éloges pour ce qui nous est connu de l'organisation administrative tentée par les patriotes italiens et dont M. Minghetti s'est fait le rapporteur. Nous y soyons uBe entreprise qui intéresse toute l'Europe libérale. Les franchises que ce projet accorde aux municipes sont si complètes qu'il ne laisse plus aucun prétexte à la crainte de voir disparaître ces éléments si originaux et si actifs 4e la vie nationale de l'Italie. La commune pourra élire ses magistrats sans aucune intervention du gouvernement, elle aura l'entière gestion de ses intérêts, et il ne tiendra qu'à elle de reprendre si elle veut pour em- Hème le Caroccio du moyen âge. La province, circonscription existant en Italie de temps immémorial, fondée par la nature elle-même et non comme nos départements par des divisions arbitraires, qui n'ont de raison d'être <iue sur le papier ; et la région, agglomération composée ^e chacun des États qui ont joui d'une existence historique et indépendante, compléteront le nouveau système administratif. Elles reproduiront, chacune dans la sphère deses attributions, les traits essentiels du gouvernement constitutionnel ; la première, par l'institution des intendants assistés d'un conseil provincial ; la seconde, par celle du gouverneur assisté d'un conseil régional.
Si, comme il est permis de l'espérer, les Italiens apportent dans la pratique de ces institutions la persévérance et le sens politique si rare dont ils ont fait preuve dans le cours de leur révolution, ils auront conquis tous les avan-
tages qu'on leur promettait de la forme fédérative, et ils en auront évité tous les pièges. Ils pourront conserver pleins de vie tous ces centres brillants dans lesquels sJ^est personnifiée avec tant d'éclat leur individualité historique, et ils pourront, en même teQips, faire respecter leur nationalité et leur indépendance. C'était beaucoup pour eux d'arriver à l'unité, mais il leur était encore plus difficile de rester libres après l'avoir conquise.
Ainsi cette terre qu'on disait épuisée se montre plus que jamais féconde. Ce peuple qu'on disait vieux est redevenu jeune. Lui seul croit encore à l'héroïsme, il croit à la gloire, il n'a pas peur de l'impossible. Il a des héros, et il a aussi des hommes, ce qui est peut-être plus rare que les héros. Ce fils aîné de la race latine, que l'outrecuidance et la pédanterie germaniques disaient étranger au mouvement de l'esprit moderne, condamné par nature à la fatalité du césarisme ou à celle de la domination étrangère, il se prononce dès son premier pas pour les institutions du selfgovernment, et il y met la main avec une fermeté et une décision que dans leur propre intérêt les tortues politiques d'outre-Rhin feraient bien de prendre pour modèle. Il a si bien su intéresser en sa faveur les deux plus vaillantes nations de l'Occident, qu'elles mettent une sorte d'émulation à le servir, après avoir d'abord tout fait pour l'entraver ; et pendant que ses voisins déraisonnent à perle de vue sur ce qu'il devrait faire ou ne pas faire, il fonde ses institutions avec une confiance tranquille en l'avenir, sous les regards de l'Europe, tour à tour complice ou jalouse et impuissante.
Ce n'est point là un spectacle ordinaire, et les disparates qui s'y mêlent souvent n'en diminuent pas la gran' deur. Nous.nous y arrêtons d'autant plus volontiers que la cause italienne compte en France beaucoup de détracteurs injustes jusqu'à l'aveuglement, et, ce qu'on ne sautait
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trop déplorer, parmi des hommes qui font profession de ^béralisme. Ils sont en général trop portés à la rendre responsable de beaucoup de mécomptes dont elle est fort innocente, et de graines embarras qu*elle n'a pas créés et qu'il ne dépend pas d'elle seule de conjurer. Le remords de l'avoir si peu devinée à une autre époque n'est peutêtre pas étranger non plus à leurs fâcheuses dispositions à son égard.. Ce sont leurs propres torts que les hommes pardonnent le moins facilement. Quoiqu'il en soit, nous ne croyons pas qu'il soit d'une bonne politique pour un parti qui se dit libéral de se rendre solidaire des ennemis de la liberté à l'extérieur. Qu'il sache respecter celle d'autnii s'il Teut qu'on s'intéresse à la sienne. Le droit des Italiens à disposer de leur destinée comme nation ne peut pas être et n'a pas été contesté sérieusement. A toutes les «ibtilités qu'on a imaginées pour leur disputer en fait l'usage d'une faculté qu'on nesauraitleur refuser endroit, nous préférerions encore lenraisonnement des signataires d'une certaine adresse qui réclamaient les Romagnes comme «ne propriété leur appartenant à tous et à chacun en leur ^alité de catholiques. Voilà un peuple exproprié et tout est dit. Accepte qui pourra une telle théorie, elle a du moins le mérite d'être nette. Quant à ceux qu'elle ne satisîaitpas, l'impartialité leur est, ce semble, bien facile. Sont-ils fondés à demander à la révolution qui vient de s'accomplir en Italie plus que la nature humaine n'a donné ^lansles situations analogues ? Non, sans doute ; un point <Je Tue absolu ne serait ici qu'un déni de justice. Et cepen- <iaiit les comparaisons sont toutes à son honneur. Qu'on
J^ge aussi sévèrement qu'on voudra les moyens qu'elle a ffiis en œuvre, les règles du droit international ont été invoquées à tort dans ce débat. Ainsi que vient de le faire observer avec tant de raison le comte de Cavour dans sa ^ponse àM. de Schleinitz, il y avait en Italie plusieurs
gouvernements ; mais il n'y avait pas plusieurs nations, et les principes internationaux ne sont pas applicables à des remaniements tout intérieurs.
Autant nous nous réjouissons de l'heureuse crise qui a fondé Tunité italienne, autant nous sommes disposés à applaudir au mouvement qui s'opère en sens contraire aux Etats-Unis. On nous accusera sans doute d'inconséquence, mais la contradiclion n'est qu'apparente. Dans l'un et l'autre cas, c'est la liberté qui doit profiter de tout ce que l'unité aura gagné ou perdu. La scission dont les États- Unis sont menacés par suite de l'élection de M. Lincoln •serait vue sans beaucoup de regrets par le monde civilisé. On conçoit les perplexités que doit exciter une telle perspective dans le cœur des patriotes américains. On ne brise pas sans déchirements des liens formés par une longue communauté d'affections, d'intérêts, de gloire et d'espérance. Mais quand on songe à tout le tort que la démocratie du Sud a fait aux Etats-Unis dans l'opinion des hommes par son mépris avoué pour les susceptibilités les plus légitimes de la conscience humaine, on est tenté d'envisager cette séparation comme un bienfait. Il n'est pas une âme libre dans le monde qui n'ait ressenti . comme une humiliation personnelle la douleur de voir la politique des flibustiers imposée à la patrie de Washington. On comprend que ce n'est pas seulement à la question de l'esclavage que nous faisons allusion ici, et elle n'est pas seule en cause dans les événements dont l'Union est en ce moment le théâtre. La nécessité oii l'esclavage s'est trouvé de se défendre depuis un demi-siècle contre des attaques incessantes a fait naître pièce à pièce à côté de lui tout un système de gouvernement, et l'on ne peut toucher à l'un sans toucher à l'autre. De là ce culte delà force, ce droit des gens inouï, ces expéditions armées sur des teri'itoires amis ; de là cette adulation des multitudes,
et cette main tendue à Tautocratie russe et toutes ces mystifications où se prit si bien la badauderie démocratipe de notre Europe. Qu'y avait-il au fond de ces étranges maximes ? la nécessitéde sauver l'esclavage. L'élection de M. Lincoln est une répudiation frange et décidée de celte politique ; mais on aurait tort d'y voir une déclaration de guerre contre les Etats à esclaves. On leur laisse le droit de conserver ce qu'ils appellent l'institution domestique, n suffit toutefois qu'on ne leur permette plus de l'imposer aux nouveaux Etats de r Union pour qu'ils se disent opprimés et menacent la patrie commune d'urte rupture, A peine le résultat de l'élection a-t-il été connu, que le mouvement séparatiste a éclaté dans la Caroline du Sud avec une incroyable violence. Les officiers fédéraux donnent leur démission, les couleurs de l'Union sont remplacées par celles de l'Etat, la législature vote des armements pour parer aux éventualités, les assemblées populaires encouragent leurs magistrats a la résistance et les maisons de banque suspendent leurs payements. Le projet de protestation qui a été rédigé à Gharleston à cette occasion mérite d'être cité comme un triste témoignage de l'esprit qui inspire ces manifestations. Les auteurs de cette pièce, qui est calquée de point en point sur le texte de l'immortelle déclaration de 1776, ne se sont pas contentés d'apporter à l'appui de leur opinion tout un long passage de la Bible, ils ont fait intervenir la parole et la mémoire des fondateurs de la liberté américaine en faveur du maintien delà servitude, combinant ainsi dans la même page deux profanations, dont la seconde n'est pas la moins odieuse, l^es populations du Nord, sages, sérieuses et morales, ont peu à perdre à se séparer d'États dont l'influence a faussé l'esprit de leurs institutions. Mais malgré les clameurs du Sud il est douteux qu'il en vienne à une telle extrémité. Le mouvement de la .Caroline du Sud a trouvé jusqu'à
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présent assez peu d'appui dans les États voisins. L'e^sclavage a donc subi un échec moral d'une portée incalculable. Le voilà cerné dans un cercle sans issue entre la conspiration de la pitié et celle du désespoir, ayant contre lui le droit, Thumanité et même cette raison d'État qu'il croyait avoir sans retour gagnL'C à sa cause.
Nous ne voulons pas tern^iner cette rapide revue sans saluer les heureux augures qui se manifestent de toutes parts. De quelque côté de l'horizon que nous prêtions l'oreille aujourd'hui, en France, en Italie, en Autriche, aux. États-Unis, dans les deux mondes l'écho ne nous renvoie qu'un seul nom, celui de liberté. Puisse-t-il être entendu et réveiller enfin les âmes engourdies !
P. S, Au moment où nous achevons ces lignes, une nouvelle circulaire de M. de Persigny ^ vient confirmer nos prévisions, en annonçant des modifications dans le système qui régit la presse. Ce document renferme des appréciations historiques qui ne nous paraissent pas toujours exactes. Nous croyons notamment qu'il y a beaucoup d'objections à élever contre l'assimilation qu'il établit entre les règlements auxquels la presse anglaise a été soumise depuis la révolution de 16,88 et ceux qui ont gouverné la nôtre depuis 1852. Il y a entre eux au moins cette différence, que les premiers n'ont presque jamais été mis en pratique, et que les seconds l'ont été très ponctuellement. Mais si nous n'acceptons pas san$ réserve cette assimilation pour le passé, nous ne demandons pas mieux que de la voir se réaliser dans l'avenir. Il nous plaît qu'en cette matière on aille chercher un modèle en Angleterre. Cela seul est à nos yeux une preuve qu'on songe à renoncer à l'arbitraire administratif pour un système nouveau de garanties légales.