Séance du 1er février
niteur a publié le 4 février, et dans le discours prtnoncé par renapereur à Touverture des Chambres ^ Toutefois nous parlerons d'aboFd d'un acte infiniment moins important en apparence, mais où ces intentions se montrent peut-être avec plus de sincérité encore : nous faisons allusion à la mesure qui a frappé la presse entière dans la personne d'un de ses organes, le Courrier du Di^ manche *.
C'est une opinion reçue depuis environ deux mois que la presse française est libre. Ayant contribué plus que personne à accréditer ce bruit, le ministre pouvait craindre d'avoir l'air de se donner un démenti en prenant une mesure de rigueur. Aussi a-t-il tenu à la faire considérer comme un fait exceptionnel. Il en a revendiqué la responsabilité par un appel direct et en quelque sort» personnel à l'Opinion publique. Cependant U a du être étonné du silence unanime que la presse s'est imposé en cette circonstance, malgré tant de déclarations où le droit de discuter les actes du gouvernement était formellement reconnu. Moins que personne le ministre a pu douter de la pénible impression qu'elle a ressentie. Ce silence lui dit suffisamment dans quelle mesure la presse croit être libre. De tous les exemples empruntés à l'histoire d'Angleterre que M. de Persigny lui citait dans sa circulaire afin de la rassurer, elle ne se souvient plus aujourd'hui que de ceux qui lui parlent de l'exil des écrivains. Nous ne pouvons croire que ce soit là le but qu'il s'est proposé. Ce n'était pas la peine d'aller si loin pour trouver des exemples de ce genre, et il y avait mieux à prendre dans les traditions anglaises. L'indifférence apparente avec laquelle la presse française a accueilli un acte qui était fait pour blesser ses
1. La session du Corps législatif avait été ouverte le 4 février.
2. Le 29 janvier, \q Courrier du Dimanche avait reçu de M. de Persigny un premier avertissement, à la suite d'un article de M. Grégory Gaifesco.
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plus chères susceptibilités a ceci de particulièrement significatif, qu'elle s'est abstenue dans une occasion où il ne tenait qu'à elle de manifester ses sentiments. Ce devoir, qu'elle a su remplir en des temps où il équivalait à un arrêt de mort, elle le déserte au moment où on lui prodigue les avances les plus encourageantes. Si c'est un peu la faute des procédés trop expéditifs qu'on y mêle, on doit reconnaître aussi qu'il y a là de sa part une inexcusable défaillance, et par respect pour l'honneur national il faudrait s'en taire, s'il n'était connu de tout le monde que dans l'état actuel de son organisation la presse n'appartient plus à l'écrivain, mais à l'actionnaire, et représente des intérêts plutôt que des opinions. C'est à d'anciens amis qu'elle a dû cette transformation qui a fait son opulence et qui assure sa docilité. Depuis que le concours de la spéculation lui a été rendu nécessaire, grâce au régime de protection et de . fiscalité auquel ils l'ont soumise, elle est devenue un centre d'affaires et d'industrie presque aussi important que la Bourse, ma4S elle en montre tout le courage.
Les pouvoirs discrétionnaires ne demanderaient pas mieux le plus souvent que d'être justes, au moins dans la nresure qui convient à leur popularité, mais ils n'y peuvent parvenir, et c'est par là qu'ils expient les avantages et les facilités dont ils jouissent. Les droits ne sont à leurs yeux qu'une tolérance de la force, et cependant ils sentent bien que la conscience publique y attache une tout autre signification. Aussi, chaque fois qu'ils arrivent à se rendre compte avec plus ou moins de lucidité des écueils qui les menacent, les voit-on chercher à se fixer eux-mêmes des limites. Mais ces limites ne les arrêtent pas, parce que ce sont eux seuls qui les ont marquées, et que leur volonté^ d'hier ne saurait être une barrière inviolable pour leur volonté d'aujourd'hui. Voilà comment l'administration
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qui régit la presse a été amenée récemment à tracer ellemême le cercle ilaos lequel elle prétendait renlermer à l'avenir son action, et voilà pourquoi elle en est si brusquement sortie. Elle n'a d'autre frein que sa propre modération, qui peut être une vertu pour elle, mais non pas une garantie pour nous. Quant à la règle de droit sur laquelle le ministre de l'intérieur a fondé sa décision, nous D'avons pas à la discuter ici. Le gouvernement actuel n'est pas le premier qui ne consente point qu'on mette en question son principe, et il ne sera probablement pas le dernier. Mais qui ne voit combien une règle délïnie eu termes aussi généraux se prête à de redoutables interprétations, pour peu qu'on t'applique avec an parti pris de déliance, ou seulement avec cet esprit de partialité qu'on apporte si naturellement dans sa propre cause, surtout lorsqu'on ett à la fois juge et partie? On ^eut à volonté faire un crime du plu^ simple dissentiment. Plus cette maxime se prête à l'arbitraire par son caractère vague et indétenniiié, plus on devrait en restreindre l'application. Dans le eas spécial qui nous occupe nous croyons qu'un tribunal, même sévère, ne l'eùt'paa jugée opportune ; c'est là un des motifs qui nous font préférer une loi, quelque draconienne qu'elle soit, au pouvoir discrétionnaire le plus indulgent. Une loi ne promet jamais au delà de ce qu'elle peut tenir; elle n'a ni générosités, ni attendrissements inattendus, mais elle ne connaît non plus ni les colères ni les impatiences. Au reste, ce n'est pas toujours à ceux qui reçoivent ses coups que cette arme des mesures d'exception fait le plus de mal. Le pouvoir actuel a paru le comprendre celte fois. Dans aucun cas nous n'aurions hésité à blâmer cet acte, mais si nous étions ses amis nous nous en serions affligé. 11 n'en faudrait i>as beaucoup du même genre pour lui faire perdre tout le bénélîce des heureuses impressions que l'acte du 24 novembre
a éveillées dans les esprits les moins disposés à reconnaître ses bonnes intentions.
Le rapport de M. le président Troplong a fait naître des appréhensions analogues, et nous ne surprendrons personne en constatant que pour une partie du public il a été un véritable mécompte. L'adhésion sans réserve que lui a donnée le Sénat n'a pas été moins remarquée. On est généralement habitué à voir les assemblées délibérantes beaucoup plus libérales que les souverains, et elles se montrent surtout ambitieuses et jalouses lorsqu'il s'agit de leurs propres prérogatives et de leur rôle politique. Sans espérer que le Sénat se prendrait tout à coup d'un grand zèle pour des intérêts qui lui ont été longtemps indifférents ou suspects, comme, p>ar exemple, ceux de la presse, on pouvait croire qu'il chercherait tout naturellement à accroître plutôt qu'à restreindre la nouvelle part d'influence qui lui est faite à lui-même dans le gouvernement du pays, et on a été surpris de voir qu'il en était comme effrayé. Ce qu'il y a de remarquable, en effet, dans cette déclaration publique et solennelle de ses sentiments, ce n'est pas le peu de sympathie que lui inspire la presse, mais la réprobation énergique qu'il a cru devoir témoigner par l'organe de son rapporteur pour toute extension de pouvoir qui tendrait à « déplacer le gouvernement en le faisant passer aux mains des corps délibérants. » C'est le soin qu'il a pris d'interpréter dans le sens le plus étroit les dispositions qui lui assuraient un supplément d'influence dans les affaires publiques ; c'est, en un mot, le spectacle sans précédents de cette assemblée cherchant à atténuer sa propre importance comme pour se dérober à quelque responsabilité redoutée, et protestant d'avance de sa sainte horreur pour les usurpations parlementaires.
L'attitude du Corps législatif, dont la session vient de s'ouvrir; établira en peu de temps, par cette irréfutable
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lamière que l'expérience répand sur les systèmes non encore éprouvés, si, comme l'assure M. le président Tropking, son rôle est destiné à rester celui d'une assemblée strictement consultative et s'il n'y a rien de changé dans la i-esponsabililé ministérielle, c'est-à-dire, en dernière analyse, dans l'influence que les chambres eierceroUt sur l'administration. C'est aussi à la pratique que nous sommes réduits à en appeler en ce qui concerne un point d'une importance capitale, le droit de discussion, qui a été passé sous silence par le sénatus-con suite adopté sur la proposition de M. Troplong. Les conditions Taites à la publicité des séances sous là douhle forme du compte rendu et de la reproduction m extenso sont sans doute très onéreuses pour la presse. Dans un pays qui ne serait pas déshabitué de la liberté, elles paraîtraient presque impraticables ; dans un pays d'uniformité et de centralisation, elles n'ont choqué que les délicats. Elles constituent une espèce de diapason normal appliqué à la vie politique. Mais elles ont au moins le mérite d'êti'e très nettes et il n'y a pas deux manières de les pratiquer, ce qui est un avantage lorsqu'on ne doit pas jouir d'une pleine liberté. Il n'en est pas ainsi du droit de discussion. On n'a pas encore songé, il est vrai, à imposer à tous les journaux an type de discussion uniforme et obligatoire, et c'est là une réserve dont nous devons tous être reconnaissants envers nos législateurs ; mais le droit en lui-même n'a pas été formellement reconnu, et bien que le silence même du sénatus-consulte doive en faire présumer l'existence, les considérations développées à ce sujet dans un exposé de motifs qui aura plus tard force de loi n'ont rien qui puisse nous rassurer sur l'avenir de cette liberté.
La presse n'ayant pas le droit de rédiger de compte rendu sur les débats législatifs, on a été naturellement amené à se demander si elle avait celui de les discuter.
74 CHRONIQUES POUTIQUES.
Dans l'hypothèse de Taffirmative, comment soutenir une discussion qui ne soit p^as, jusqu'à un certain point, un compte rendu ? Où finit l'une, où commence l'autre ? Telle est la difficulté qui s'est présentée à l'esprit du législateur et qu'il a résolue par son silence. Il l'a laissée à la discrér tion et au discernement du juge^ vu impossibilité, dit M. Troplong, de trouver une définition légale assez large et assez exacte pour marquer nettement la limite qui sépare le compte rendu de la discussion.
Nous ne saurions nous étonner, quant à nous, qu'une telle distinction ait paru difficile, car elle l'est en effet pçir suite des complications multipliées dont on a cru devoir entourer l'exercice de droits très simples en eux-mêmes ; mais il nous semble incroyable que. des feuilles qui se disent libérales aient pu se déclarer satisfaites d'une solution de ce genre. Il n'était pas aisé, nous le reconnaissons, de donner une formule légale à des nuances si subtiles ; mais il est encore plus évident, selon nou«, que la définition la plus défectueuse eût été mille fois préférable pour la presse à ce silence de la loi ; car tout ce que le juge y gagne en latitude, c'est l'écrivain qui le perd. Ceux qui se réjouissent de l'existence de cette lacune, sous cet étrange prétexte « que, définir le droit de discussion, ce gérait le limiter, » devraient, pour être conséquents, appliquer cette maxime à tous les droits politiques et demander qu'on en supprime toutes les définitions. Les droits peuvent quelquefois se passer de définitions, mais seulement dans les pays où régnent de fortes traditions, et parce que ces traditions sont elles-mêmes des définitions défait. Nos contradicteurs ne voient pas que ce qui limite le droit est précisément ce qui limite le pouvoir, et que, sous le nom de droit sans limite, c'est l'arbitraire illimité qu'ils adorent. Les définitions sont aux droits ce que les remï)arts sont aux villes ; ils en rétrécissent l'enceinte, mais
CHROKIQUnS POLITIQUES. 7S
ils la fortiheitt. Ces libéraux sont évidemment très loin encore d'avoir le gouvernement qu'ils méritent: ce qu'il leur faut, c'est le gouvernement paterne) sous lequel leur bonheur serait sans bornes comme leurs droits.
Le lundi 4 février, l'Empereur a ouvert la session des Chambres. Le discours qu'il a prononcé à cette occasion renferme une véritable théorie comparée du droit constitutionnel, qui est tout à l'avantage des institutions, actuelles et à la condamnation de l'ancienne routine gouvernementale. L'ancienne routine a bon dos, et on ne lui épai-gne pas les dures paroles ; mais elle a beaucoup de patience et de philosophie. Dieu nous garde de rien contester de cette apologie ou de ces sévérités. Nous craindrions d'en dire trop ou trop peu sur ce sujet, et ce genre de sentiment, que nous n'eussions jamais éprouvé aui diverses époques dont il est de mode de dire tant de mal, indique suffisamment le fond de notre pensée. Nous bornerons nos observations à un simple rapprochement, puisqu'on semble avoir voulu aller au devant de la comparaison, et nous demanderons, toute question de principe écartée, en quoi ce discours d'ouverture paraît un progrès sur les anciens discours du trône, eu quoi il a simplifié la procédure constilutionndle, et ce qu'il nous apprend de plus sur l'état réel de nos affaires.
II y a dans le monde bien des redites qui croient être des innovations et surtout bien peu d'innovations qui scient de réels progrès. L'important décret que le Moniteur a publié le jour même de l'ouverture des Chambres nous fournirait au besoin plus d'une preuve nouvelle de «Ite vieille vérité. Il a eu pour but de mettre les différents titres organiques de la Constitution en harmonie avec les concessions du 24 novembre et d'inaugurer un .méca- Mtae représentatif supérieur à tous ceux que nous avons possédés antérieurement. 11 est facile de vérifier si cette
16 ■ OHRONIQDBS POLITHJDES.
réteDtion est de :tous poials justifiée. AJDsi rEmpereur iprime daos sod discours le vœu que l'adresse TOtée par ;s Chambres ue soit plus comme autrerois une simple araphrase du discours du trône. Nous croyons que ce ésir est celui de la France elle-même; mais de quelle lanière se trouïe-t-il réalisé par le décret du 4 février ? ;e législateur se sera efforcé apparemment d'y arriver en endant l'expression de la pensée des Chambres plus Ibre, plus facile, plus spontanée qu'elle ne l'était autreois et en écartant tons les obslacles, toutes les formalités |ui pouvaient en gêner la manifestation, en altérer la sinérité. Or, peut-il de bonne foi se flatter d'avoir atteint ce lut par le règlement qui détermine les condilions du vote le l'adresse? Est-ce favoriser l'introduction des amendenents et l'expression de toutes les nuapces de ta volonté le l'assemblée que d'exiger que chaque amendement soit ligné de cinq membres avant d'être lu et mis en discusiion ? Et, en ce qui concerne l'exercice du droit d'araendenent dans les délibérations ordinaires, croit-on aussi avoir lerfectionné , croit-on surtout avoir répondu à l'attente publique en maintenant presque sans modification ce labyrinthe de révisions et de circuits préalables qui est propre ï décourager la plus loyale opposition? Enfin, faut-il l'avouer? la suppression même de l'uniforme de messieurs les conseillers d'État admis dans l'enceinte législative, mesure que dans son premier discours M. de Moroy a signalée comme la dernière et non la moins satisfaisante de ces améliorations, nous laisse insensible, et ne saurait nous consoler de ce qu'elles nous semblent présenter d'incomplet.
En attendant que les débats du Corps législatif au sujet du droit de discussion nous disent de quelle façon il entend remplir le nouveau rdie qui lui est échu, il est facile de préjuger ce qu'il pourrait être d'après l'effet produil
sur le public par la joute oratoire qui ?ient de réveiller les pacifiques échos de Tlnstitut K II faut que la tribune soit autre chose à ses yeux que le piédestal de Torgueil et du bavardage, pour que, relevée fortuitement dans un coin de l'Académie par des hommes peu populaires, elle brille encore d'un tel prestige et prête à la parole un tel retentissement. Succès d'autant plus significatif que les orateurs semblent avoir eu pour but de blesser plutôt que de contredire quelques-uns des plus légitimes sentimoats de l'opinion. Ce reproche s'adresse moins à M. Lacordaire, qui a su racheter par des paroles généreuses l'espèce de tribut qu'il devait à l'habit dont il est revêtu , qu'à M. Guizot, dont on a retrouvé le dogmatisme aussi absolu et aussi tranchant qu'à l'époque où il présidait aux .destinées de la monarchie de Juillet, malgré toutes les bonnes raisons qu'il a eues depuis lors de devenir plus indulgent. Cependant, nous ne lui disputerions pas ses titres à l'infaillibilité, s'il n'y joignait tant d'intolérance. Et tout en rendant justice à l'à-propos du rapprochement par lequel débute son discours, nous ne pouvons nous défendre de penser qu'au treizième siècle ce n'est pas M. Guizot qui eût couru le plus grand risque d'être brûlé. I Nous avons retrouvé dans ce discours, outre les anathèmes obligés contre la cause italienne et la démocratie en général, un ordre spécial d'arguments que M. Guizot a su s'approprier par la manière dont il en a tiré parti, et qu'une longue habitude lui a rendus chers. Nous voulons parler des « éléments, » expression stratégique dont il a fait un si fréquent et si heureux usage dans le cours de sa vie parlementaire. On peut affirmer qu'il n'a jamais livré de bataille où il n'ait fait figurer ces puissants auxiliaires.
1. Le 24 janvier, Lacordaire était entré à l'Académie française : il y avait été reçu par -M. Guizot. Lacordaire avait été élu en remplacement de Tocqueville.
La théorie des éléments a été inventée par M. Royer- Gollard vers Fan 1816, sous le ministère de M. Decazes. Elle lui facilita considérablement les transactions qu'il cherchait alors à établir entre le libéralisme et la restauration. M. Guizot Tadopta après son maître, et elje lui a rendu des services plus grandis encore. Si Jérémie Bentham eût connu les éléments, il leur eût à coup sûr réservé un place d'honneur dans sa Tactique des assemblées. Ce mot à quelque chose d'abstrait et d'imposant qui produit un effet d'autant plus irrésistible sur une assemblée bien disposée, qu'il ne présente à son esprit aucun sens précis. Aussi M. Guizot ne selasse-t-il pas de l'employer, et toujours avec un nouveau succès. A-t-il à justifier le blâme qu'il jette à l'Italie, il y montre l'élément démocratique cherchant à usurper les droits de tous les autres éléments qui constituent les sociétés. A-t-il à expliquer ses dissentiments avec M. de Tocqueville, il les attribue à ce que ce publiciste ne s'est guère préoccupé que d'un «eul élément social, tandis que lui, M. Guizot, a été conduit tout naturellement par l'étude de l'histoire à tenir compte de tous les éléments qui ont joué un grand rôle dans la société française. Eprouve- t-il enfin le besoin de revendiquer au profit de ses opinions et contre toute vraisemblance une solidarité posthume que M. de Tocqueville n'eût jamais avouée, ce sont encore les éléments qu'il appelle à son secours, et qui lui servent à opérer cette conversion m extremis. Il expliquera comment ce regrettable esprit, dans son Étude sur lancier^ régime et la Révolution, a reconnu et proclamé, avant de s'éteindre, Texistence de ces éléments qu'il avait jusque-là niés, et comment il a eu le temps de se repentir à ce moment suprême. Et il présente cette reconciliation avec les idées doctrinaires comme « la faveur suprême que la Providence accorde quelque- « fois au)^ amis sincères de la vérité et du droit, »
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Nous ne croyons pas que M. de Tocqueville ait jamais à ce point été touché de la grâce. Son dernier livre porte en plusieurs passages Tempreinte d'un profond découragement, et ses appréciations sur la philosophie et le clergé du dix-huitième siècle se ressentent d'une timidité d*es« prit parfois excessive ; mais ce sont là les seules défaillances qu'on puisse reprocher à cette noble intelligence, et loin de songer à imposer à notre temps des éléments qui n'ont plus de raison d'être, bien qu'il regrettât peut-être leur existence, son ouvrage sur l'ancien régime n'est pas autre chose qu'un perpétuel reproche adressé à la France pour avoir laissé subsister, après sa révolution, le plus vivace et le plus considérable de ses éléments historiques : la centralisation administrative. M. de Tocqueville est resté jusqu'à son dernier jour un type accompli d'une espèce d'hommes à laquelle la France ne croit plus, parce qu'elle a pu un instant la regarder comme perdue, le type du libéral désintéressé.
Les éléments de M. Guizot sont comme ces armées fictives qu'on fait à merveille manœuvrer sur le papier, et qui, lorsqu'on les voit de plus près, ne présentent plus que des cadres vides. Ils ne servent qu'à masquer les lacunes de son argumentation. La démocratie ne veut, selon « lui, reconnaître autour d'elle aucun des droits de ces éléments ? Mais duquel ? Il nomme la noblesse, la bourgeoisie, etc., mais où sont-elles aujourd'hui? et que serait-ce qu'une démocratie qui reconnaîtrait les droits de la noblesse? Il en est ainsi de tous les aytres auxquels il attribue une existence à part et des droits également imaginaires. Le reproche qu'il adresse à l'Italie est fondé sur une équivoque analogue et moins juste encore. C'est aussi, la démocratie qui s'y croit tout permis, au mépris des autres grands droits sociaux, et il la flétrit en compagnie de l'esprit d'usurpation et de conquête. Mais à qui per-
8uadera-t-il que c'est la démocratie qui dirige aujourd'hui la révolution iValienne, ^and, au tu et au su de tout le inonde, ce sont les classes éclairées qui Tout adoptée avec le plus de passiofi? A qui fera -t-îl croire que M. de Cavour «t un terroriste et Victor-Emmanuel un démagogue? Et comment M. Guizot pçut-il espérer que des esprits sérieux accepteront jamais cette assimilation des légitimes efforts d'une nation qui reprend possession d'elle-même eu brisant les barrières intérieures qui enchaînent soii indépendance, à l'esprit de conquête et de domination qui perdit Napoléon et le premier empire ? La diplomatie de M. de Cavour a soulevé plus d*orages que celle de M. Guizot, mais peut-être aussi s'est-elle montrée plus active. Il est probable, en effet, que si le ministre italien, au lieu d'agir comme il l'a fait, s'était borné à prescrire à son ambassadeur à Vienne le régime des feintes indisposi' tions recommandé par M. Guizot à son représentant à Pétersbourg, il ne serait pas exposé aujourd'hui à la fureur des éléments que notre illustre historien vient de déchaîner contre lui ; mais en revanche, il faut le reconnaître, la question italienne ne serait guère avancée.
Au reste cette questioa si mal connue en France, où, chacun ne l'appprécie que du point de vue de sa petite coterie, semble être en possession de faire perdre tout sang-froid et toute raison à des hommes dont nous étions en droit d'attendre d'autres exemples. Ils sont d'autant plus coupables en ceci qu'ils n'cmt point l'excuse des scrupules religieux ; et, à voir la haine avec laquelle ils poursuivent une cause qui a pour elle le bon droit et qui est devenue chère aux générations nouvelles, on dirait qu'ils ont pris à cœur de se faire abhorrer de tout ce qui parmi elles possède un icœur généreux et un esprit indépendant. Il faut qu'ils le sachent bien, ils trouveront ici une résistance plus forte que leurs attaques, parce qu'elle est plus
désintéressée, et le seul résultat qu'ils obtiendront sera de nous affliger du spectacle de leur délire, farihi ces hommes, il nous est pénible de rencontrer des noms illustres que nous aurions toujours voulu respecter et des amis politiques dont les égarements nous ont fait plus d un fois regretter qu'il ne se soif trouvé personne autour d'eux pour leur conseiller le silence au nom de leur propre gloire.
A ces aveugles détracteurs l'Italie répond- elle-même
mieux que ne saurait le faire aucune autre apologie, elle
répond à force de modération, de fermeté, de sens politique. Le spectacle qu'elle vient d'offrir dans ses élections est digne de l'admirable esprit de conduite dont elle a fait preuve dans ces dernières années, et ceux qui la méconnaissent ne font tort qu'à leur propre jygement. Quel peuple a jamais su ooieux résister à ses propres entraînements, imposer Silence à ses plus chères passions, comprendre que^ s'il faut quelquefois oser beaucoup, il faut aussi savoir s'arrêter à propos, que les hommes de Taction et de l'aventure, bons à leur place et à leur heure, ne doivent pas être ceux du conseil et de la délibération ? Le résultat que nous avions prfvu s'est réalisé au delà même de nos espérances. Ce vote de confiance accorda* par la nation à M. de Cavour montre qu'au delà des Alpes tout le mondé a compris la nécessité d'un temps d'arrêt nécessaire à la consolidation du nouvel ordre de choses à l'extérieur, et l'immense^ avantage d'une politique expecr tante en présence des déchirements qui menacent l'Autriche. Les impatients ont-ils peur que ce temps ne soit perdu ? La question du pouvoir temporel, origine et nœud de toutes les complications italiennes depuis plus de dix sièdes, est encore, pour ainsi dire, intacte, car elle ne comporte pas de demi- solution. La papauté temporelle s'est déclarée, dès son premier jour , incompatible avec la natio-
nalité de Tltalie. Pour Tempêcher de s'établir, elle a incessammeîit déchaîné sur elle la conquête et Tinvasion ; elle lui a fait expier par d'effroyables calamités de stériles satisfactions d'orgueil, dont Tombre même a disparu sans retour. C'est à elle à porter aujourd'hui la peine de ses fautes. H faut être aussi étranger qu'on l'est généralement en France à l'intelligence du passé de l'Italie pour voir l'œuvre de l'ambition piémontaise dans le mouvement qui se produit aujourd'hui au sujet de Rome ; il est la conclusion de toute son histoire. C'est une question qui était déjà vieille du temps de Machiavel : les vues que ce grand esprit expose à cet égard semblent datées d'hier, et on abuse assez souvent de son autorité pour qu'il nous soit permis de l'invoquer en faveur d'une aussi bonne cause. « La cause pour laquelle l'Italie n'est pas soumise à un gouvernement unique, soit monarchique, soit républicain, c'est l'Église seule qui, ayantpossédé et goûtéle pouvoir temporel, n'a eu cependant ni assez depuissance ni assez decou* rage pour s'emparer du reste de l'Italie et s'en rendre souveraine. Mais, d'un autre côté, elle n'a jamais été assez faible pour n'avoir pu , dans la crainte de perdre son autorité temporelle, appeler à son secours quelque prince qui vînt la défendre contre celui qui se serait rendu redoutable au reste de l'Italie. Les temps passés nous en offrent de nombreux exemples. D'abord avec l'appui de Charlemagne, elle chassa les Lombards qui étaient déjà maîtres de presque toute l'Italie "; et de nos temps elle a arraché la puissance des mains des Vénitiens avec le secours des Français
qu'elle a repoussés ensuite à l'aide des Suisses.
« Ainsi l'Église, n'ayant jamais été assez forte pour pouvoir occuper toute l'Italie, et n'ayant pas permis qu'un autre s'en emparât, est cause que cette contrée n'a pu se ' réunir sous un seul dief , et qu'elle est demeurée asservie à plusieurs princes et seigneurs. De là cette division et cette
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faiblesse qui Vont réduite à devenir la proie, non seulement des barbares puissants, mais du premier qui daigne Fattaquer. C'est à TÉglise que l'Italie a cette obligation et non à d'autres. »
La critique n'a rien à ajouter aujourd'hui à celte intuition de génie, à cette mâle et souveraine éloquence qui révèle en quelques mots le secret des siècles. Cette page de Machiavel, c'est le testament politique de l'Italie, si elle échoue ; son étemelle leçon, si elle réussit.
Quant aux alarmes insensées qu'excite chez nous le développement d'une puissance libérale par nature, par tradition, par nécessité, et qui font considérer à quelquesuns de nos hommes d'État une alliance franco-autrichienne comme le chef-d'œuvre de la politique moderne et le dernier mot de la situation actuelle, il nous est impossible même de les comprendre, et nous recommandons à nos lecteurs la réponse judicieuse et sensée que vient de leur faire M. Henri Martin dans sa brochure sur l'Unité italienne. On convient que l'Italie sera toujours l'ennemie naturelle de l'absolutisme du Nord, et on veut qu'elle soit un danger pour nous ! Elle a, dit-on, les sympathies de l'Angleterre, mais ce sont celles de l'Angleterre libérale, et non cellesdu parti qui y représente la haine de laFrance. Il y a au moins autant de désintéressement de la part des Anglais que de la nôtre à favoriser une nation dont le développement maritime est destiné à rivaliser avec le leur. L'Italie est notre alliée par une communauté d'intérêts qui est ToBUvre de la nature, et qui est plus durable que la reconnaissance. Elle ne deviendra notre ennemie qu'autant que nous persisterons à lui imposer des institutions dont elle ne veut plus. M. Henri Martin donne une nouvelle force à ces considérations, et leur prête l'auloritéd'une compétence historique que personne ne lui conteste. On commence à se douter aujourd'hui que la connaissance de
l 0HRON1QUH6 FOLITIQUBS.
hÎBloire peut être de quelque utilité dans la solution des roblèmes politiques. Tout au moins devrailTon posséder îUe des faits con temporal os, qui est presque aussi néligée que l'autre. Nous signalerons à ce propos t'appa- Ltion d'un eicellent recueil desliuë à remplacertbez nous ; Livre bleu du parlement anglais. Ce sont les Archivet iplomatigues,qae publie M. Jules Grenier, chez l'éditeur myot. Nous n'avons pas besoin de faire ressortir l'imortance d'une telle publication . On ne peut que s'étonner u'elie n'ait pas été entreprise plus tôt, et on doit féliciter )n auteur du soin intelligent qu'il apporte dans les clasfications de ce précieux répertoire. C'est l'histoire de la olilique européenne racontée par elle-même.
25 fenier 1861.
Les puissances reçoivent aussi leurs avertissements. C'est elles de savoir les interpréter. Ceux que contient la situaon actuelle sont des plus significatifs, et aucun esprit irieux n'en méconnaîtra la gravité. Il n'est d'ailleurs per- )nne qui ne puisse en prendre sa part, car si ces sjmpiraes sont alarmants pour les uns, ils ne sont pas tellement issuranls pour les autres que ceux-ci aient le droit de s'en iliciter outre mesure. S'il nous est permis de nous réjouir i; voir une société si longtemps distraite de sa vraie tâche iir une poursuite effrénée du bien-être et des jouissances :re ramenée tout à coup par de sévères le^ns aux devoirs ii'elle avait désertés, nous avons aussi trop de motifs Dur regretter qu'elle n'y revienne qu'à conlre-cœur, et surmt qu'elle y soit si mal préparée. A côté de l'ébranlelent qui fiût crouler tout système de fausse prospérité et
CHR0HIQUS3 POLITIQUES. |
de fausse industrie échafaudé sur k peur, la convoitise i i'agiotage, il ; a UQe sorte de décomposition morale, le| déjà ancien de nos fautes et de nos discoïdes, qui, poi longtemps sans doute, nous empêchera de recueillii' li fruits d'Une crise pénible mais salutaire. Sous cette fanta magorie dont nous voyons s'évanotiir les illusions, nous i retrouvons plus que la poussière de notre passé, sab! mouvant où rien ne nous oifre un point d'appui. Ains après avoir été privés, grâce à cette dissolution du monc intellectuel, de toutes les consolations qui d'ordinaire sui vivent à la défaite, peut-être lui devrons-nous encore d perdre tous les avantages de cette victoire tardive.
Cependant, il faut le reconnaître, les derniers événf ments n'ont pas été sans produire une vive impressio sur les esprits qui se préoccupent de l'avenir de leur pays Ce rappel à la vie publique, qui leur a été adressé si in( pinément par le pouvoir lui-même, et cette soiniiiatio plus impérieuse encore qui leur est signiHée en ce momen par le cri même des choses, ont eu au moins pour résuitt de révéler aui moins clairvoyants toute la profondeur d ma] et la nécessité d'y apporter un prompt remède. Il «s des malheurs publics en présence desquels l'^istentio est une complicité. Cette brusque mise en demeure a fai entrevoir des perspectives toutes nouvelles. On commenc à sentir que personne n'a le droit de se désintéresser d l'honneur et de la fortune de son pays, que chacun en a responsable, non dans la mesure de sa participation a] pouvoir, mais dans celle de l'inlluence qu'il est capabl d'exercer ; les mécomptes du présent ne dispensent jamai de préparer l'avenir. On se cherche, on se compte, <tn s reconnaît ; maisf. faute d'avoir compris à temps ces vérités on a été pris au dépourvu. Le moment est venu oii ce pay aurait besoin qu'une vie publique, puissante et animée vintjcacher aux regards des nations étrangères le spectacli