‹ Chroniques politiques, 1860-1865Chapitre 14 sur 39 · TT · texte numérisé non relu

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des misères qui l'humilient, et il se trouve que personne n'est prêt pour la lui donner. Au lieu de remédier à tout prix à la dispersion des éléments qui formaient autrefois les opinions, on semble avoir cherché à l'augmenter encore ^ par des prétentions inopportunes ; toute pensée collective a disparu. Il n'est resté que des convictions individuelles d'autant plus défiantes et ombrageuses qu'elles se sentent plus isolées.

On semble disposé à reconnaître aujourd'hui que ce n'est point là une situation normale pour un peuple qui occupe encore une grande place dans le monde. On comprend la nécessité de créer un centre stable et résistant au milieu des fluctuations qui emportent si facilement les individus. Il y a là, en effet, un intérêt moral plus encore qu'un intérêt politique, car il ne s'agit pas pour le mom^it de refaire des partis ou des institutions, mais des mœurs et des idées. Jamais circonstances n'ont plus hautement réclamé ce travail de reconstruction^ et jamais tâche n'aura été plus facile, pourvu qu'on y apporte un peu de bonne volonté et d'abnégation. Si quelque chose devait y faire défaut, ce ne serait certes pas l'intelligence. Qu'on fasse le t;ompte des hommes éminents qui depuis dix ans se sont condamnés au silence, à l'inaction, et se sont résignés à être pour leur pays comme s'ils n'existaient pas, on trouvera un dénombrement qui suffirait à l'illustration de tout un peuple. Que manquerait-il donc à cette tentative pour que son succès fût assuré? Ce ne serait non plus ni une pensée commune ni un mot de ralliement. Ce mot existe déjà. Il est aujourd*hui dans toutes les bouches, il sera demain dans tous les cœurs ; c'est celui de liberté, le seul mot de notre langue politique qui n'ait point vieilli et qui n'ait pu être discrédité par les profanations. Voilà la grande orthodoxie à laquelle nous devons le sacrifice ^des préjugés qui nous divisent, l'infaillible critérium

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ftuqud nous sommes tenus de soumettre à non nos systèmes.

Sur ce dernier point, du reste, plus d'un pn s'est accompli. Si la liberté n'a conservé qu'un pet de Tidèles, elle doit peut-être à ses épreuves d'av des adorateurs plus sincères et plus passionn le furent nos devanciers. Beaucoup d'enlre m connaissent que par les sacrifices qu'elle Jeur a leur culte est au moins plus désintéressé. Ce sont fices qui font les religions. Les travam récents inspirés témoignent de plus de respect, de se d'intelligence qu'on n'en a jamais montré pot térêts.

La voie à suivre est donc toute tracée d'avanc* qui importerait au succès de cette grande eaus moins des adhésions éclatantes que l'appui des individuelles et spontanées, si obscure en appa fût la sphère dans laquelle elles se produiraiei les degrés de la vie politique et sociale, au fond vinces les plus reculées aussi bien qu'au centre Tja liberté aime qu'on apprenne à se protéger s ces efforts seraient une préparation en même tem conquête.

Ils seraient également précieui sous quelq qu'ils se manifestassent, ici sons celle d'une élect cipale, là à la faveur du renouvellement des cône raux ou des réélections pour le Corps législa qu'on l'a vu récemment à Marseille, à Bordet mais surtout sous la forme du journalisme local, tation autrefois si vivante de la vie provinciale i d'hui presque partout abandonnée. Nous voudric mot voir tous nos départements entrer à la fois vaste conspiration... Qu'on se rassure, cette coi ne consisterait qu'à oser penser par soi-même.

le seul serment qu'on exigerait des conjurés. Il noua est agréable de pouvoir citer \xn exemple* Les auteurg de ce complot résident en Lorraine et publient tous les ans, sous le titre de Varia, un volume de politique et de morale. Ils ont le courage, si rare en province, d'avoir une opinion à eux sur les choses contemporaines, et il$ y tiennent, ce qui n'est pas moins ^original. Ces Lorrains -^ comment peut-on être Lorrain? — se permettent déparier librement sur tout ce qui les intéresse, sans attendre qu'on leur expédie de Paris une appréciation toute faite. Leur livre est une œuvre collective qui ne se pique d'autre unité que de celle qui lie toutes les convictions libérales, et il a une saveur d'originalité, d'indépendance, un accent d'honnêteté qu'on n'est guère habitué à rencontrer dans les écrite de ce temps. Il contient des travaux d'un ordre élevé sur

la plupart des questions du jour; on y lit, par exemple, des pages fortes et sérieuses sur l'état actuel Ûe l'Allemagne ou sur V esprit de la génération nouvelle^ à côté d'aperçus ingénieux et délicats sur les habitudes de la province. Nous faisons des vœux pour que ces pacifiques conspirateurs trouvent de nombreux imitateurs qui ne craignent pas de réveiller dans toutes les provinces l'hydre de ce fédéralisme intellectuel.

En attendant, ce sont toujours les questions extérieures qui ont le privilège d'absorber presque toute notre attention. La presse française vient enfin d'être saisie de l'examen de la question romaine ^ C'est à dessein que nous nous servons de cette expression juridique, bien qu'elle ne réponde qu'à une apparence très décevante. On dirait en effet, à l'attitude expectante et recueillie de la presse vis-

i . Il s'agit de la brochure, le Pape et le Congrès^ publiée chez Dentu. Elle avait paru sans nom d'auteur; mais on savait que Fauteur était M. de La Guéronnière, et il passait pour avoir exprimé les idées personnelles de TErapereur.

à-TÎB certaines questions, qu'elle se considère comme un Iribnnfll qui s'interdit toute inteiiKation dans les affaires jasqu'à ce qu'elles lui aient été déférées selon certaines règles dt'flnies d'avance. A ?oir, d'un autre côté, la réserve et les ménagements que s'imposent ceux qui viennent périodiquement exposer devant elle, les faits de la cause sur laquelle on l'invite à se prononcer, on pourrait supposer qu'ils ont pour ses Jugera en ts une dérérence qu'on ne saurait trop admirer. Ils osent à peine faire pressentir leur propre conclusion, tant ils semblent impatients de lui demander la sienne. Tant d'égards seraient bien faits pour lui tourner la tète sans les leçons de modestie qu'on a pris soin de lui donner en différentes circonstances, et qui font envisager cet honneur avec plus de sang-froid. La vérité est qu'on est bien aise d'en appeler à son initiative toutes les fois qu'on est embarrassé pour en prendre une, et surtout lorsqu'on pressent que son opinion sera favorable au parti qu'on désirerait adopter. Cet hommage n'a donc rien au fond dont elle puisse se montrer ftère, et, s'il faut tout dire, nous y voyous une mise en demeure qui nous l'ait presque regretter les rigueurs qui lui font sentir qu'elle n'est pas libre. C'est une sorte de signal par lequel l'administration semble dire à la presse : J'ai besoin de loi. Parle, je te le permets ; cela m'est utile.

Nous aimerions mieux le silence volontairement accepté que cetle liberté si généreusement concédée. Et non seulement la presse obéit à la consigne, mais souvent elle la devine et la devance, ce qui est la plus délicate des flatteries. Les innombrables péripéties de la question romaine -ont plus qu'aucun autre débat exercé cette précieuse sagacité. Comme la question n'a pas cessé un seul instant d'être en cours de négociation, qu'elle exige de grands ménagements, qu'on ne pouvait ; espérer ^e transactions qu'à la condition d'avertir, d'effrayer et de rassurer tour à

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tour, le triomphe de Tart était pour la presse de seconder Taction de la diplomatie en sachant se taire ou parler à propos, et c'est ce qu'elle a fait avec une admirable perspicacité; on ne pouvait pas mieux deviner les désirs de Tadministration ; et il est glorieux pour des écrivains d'avoir excellé du premier coup d:.ns cette tactique. Ce compliment s'adresse non au journalisme officieux, qui n'a fait en ceci que son devoir, mais à la presse en général, qui, à de rares exceptions près, au lieu d'exprimer son avis sur cette question, n'a manifesté ses sentiments que dans la mesure changeante des convenances d'une politique à la-? quelle elle n'avait d'ailleurs aucune autre espèce de participation. En observant notamment le ton de certaines feuilles démocratiques, on pouvait se faire jour par jour une idée exacte de l'état réel de la question. Leur courroux était invariablement en raison inverse des chances d'arrangement diplomatique. Elles avaient, sans doute, plus de propension pour la guerre que pour la paix, mais quand elles se mettaient à l'orage, on pouvait être bien sûr qu'il n'y avait rien de compromettant pour elles à faire gronder leur petit tonnerre.

Nous n'avons point attendu, pour nous prononcer sur la question du pouvoir temporel, qu'elle fût, pour ainsi dire, mise à Tordre du jour par un manifeste semi-officiel. A nos yeux, ce n'est pas le gouvernement actuel, c'est l'histoire elle-même qui en a posé les termes ; c'est elle aussi qui d'avance l'a résolue. Les causes de cette grande révolution sont si irrésistibles et si légitimes, que nous ne pouvons nous empêcher de la considérer comme- un fait irrévocable. Nous ne saurions jamais la confondre avec les intérêts secondaires qui s'agitent autour d'elle ; il n'est pas en leur pouvoir de la compromettre ni par leur hostilité, ni par leur patronage. Si nous ne voyons dans l'espèce d'encouragement qui nous est donné sur ce point aucun

motif pour être plus explicites que nous ne Tavons été jusiqu'ici, nous n*y voyons non plus aucune raison pour renoncer à nos principes. Il ne dépend de personne de nous faire aujourd'hui qualifier mensonge ce qu'hier nous appelions vérité. Les partis capables d'exécuter de telles volte-faces font preuve de beaucoup de souplesse et de discipline. Peut-être même se croient-ils fort habiles ; mais ils s'apercevront tôt ou tard que la véritable habileté, pour un parti, consiste à montrer du sérieux, de la suite et de la dignité. Us peuvent obtenir à ce prix de petites ' satisfactions de haine et peut-être des succès d'un quart d'heure, mais ils les payent de la perte de leur influence et de leur considération.

La brochure de M. de Guéronnière n'a fait qu'effleurer la question du pouvoir temporel, ou plutôt elle ne l'envisage qu'à un point de vue très spécial et très restreint. C'est une sorte de mémoire apologétique destiné à rappeler les services du gouvernement français, l'ingratitude dont ils ont été payés, et à dégager sa responsabilité des événements qui se préparent à Rome. Nous avons à peine besoin de dire que ce point de vue n'a jamais été le nôtre. Si le gouvernement français a éprouvé de grandes déceptions à Rome, c'est qu'il est allé les y chercher de son plein gré il y a dix ans ; si on n'a pas tenu les promesses de réforme qu'on lui a faites, c'est que le système ne pouvait être réformé sans cesser d'exister; si enfin avec les meilleures intentions du monde on s'est montré ingrat envers lui, c'est qu'un système ne peut pas être reconnaissant. Cette ingratitude ne doit pas être imputée aux hommes, mais à la force de choses. En tout cela le cabinet français a éprouvé les mécomptes et les désagréments ordinaires de tous les gouvernements qui ont voulu toucher aux affaires de cette puissance non moins fatale à ses bienfaiteurs qu'à ses ennemis. Avec un peu plus de pré-

voyance il n'eût tenu qu'à lui de se les épargner. Au reste, ces griefs, quelle que soit leur valeur, peuvent servir de prétexte à des récriminations personnelles de la part du gouvernement français, mais ils ne suffisent pas à motiver un fait aussi immense que la chute du pouvoir temporel, conséquence immédiate du retrait de nos troupes de Rome. Tout le monde sent que ce qui est en cause dans un tel fait et ce qui doit le justifier, ce ne sont pas seulement les dissentiments particuliers de Pie IX et de Napoléon III. Aussi Tauteur de la brochure s'est-il arrêté au moment de conclure, s'apercevant sans doute que la ' conclusion était hors de toute proportion avec les sujets de plainte qu'il venait d'énumérer.

Nous venons d'exprimer clairement combien nous différons de lui dans la façon d'apprécier ce grand débat. Notre opinion n'a pas pour règle l'état des relations du cabinet des Tuileries avec celui du cardinal Antonelli. Elle est la même aujourd'hui que la France semble vouloir abandonner la cause du pouvoir temporel qu'à l'époque où elle la relevait sur les ruines de la république romaine. Les déconvenues de notre diplomatie ne sont qu'un petit incident de ce grand procès. Depuis longtemps résolu au point de vue philosophique, le problème se réduit aujourd'hui à la question de savoir si l'Italie a le droit d'exister comme nation et de disposer de sa propre destinée. Si ce droit, qu'on ne conteste aujourd'hui à aucun peuple en principe sinon en fait, lui est reconnu, c'est au pouvoir temporel à se mettre d'accord avec lui, car il n'y a pas de droit contre le droit, et le temps n'est plus où il pouvait en appeler à la force.

Malheureusement une expérience de dix siècles^ un enseignement tel que l'histoire n'en a jamais offert de plus lumineux, sont là pour démontrer que l'exercice de ce droit a toujours été incompatible avec l'existence politique

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du saint-siège. On pourrail sur ce point se contenter de ses propres déclarations ; on pourrait rappeler les anathèmes fameui dont il a frappé une si juste cause, et tous les pièges où il a fait tomber ses défenseurs. Mais qu'est-il besoin d'invoquer le passé ? On dirait qu'il a été écrit que, jusqu'à son dernier jour, le pouvoir temporel voudra témoigner contre lui-même, en offrant l'image affaiblie mais fidèle des vices qui Vont perdu. Nous l'avons vu, en effet, parcourir de nos jours, sous des formes artificiel les, toutes les phases successives de sa longue existence, tantôt renouvelant avec Napoléon le pacte de Cbarlemagne, tantàt appelant à son secours les invasions germaniques, comme en 1831 et 1832, tantdt enfin ramenant les Français à Rome, comme en 1 849. Pouvoir cosmopolile et anlinational par essence, bien qu'il ait su flatter habilement quelquesuns des préjugés les plus chers à la nation italienne, il n'a jamais pu se soutenir qu'avec l'appui de la domination étrangère ; ce vice originel est si bien inhérent à sa nature, que son instant suprême le surprend, pour ainsi dire, en flagrant délit de conspiration contre la patrie, et ne subsistant que grâce à un secours qui n'a rien d'italien.

Expérience d'autant plus concluante queles hommes n'y jouent que le second rôle, et qu'à aucune époque le saintsiège n'a offert des pontifes plus irréprochables, comme personnes privées. Il n'est rien de plus injuste que la plupart des reproches adressés à Pie IX, âme d'une. douceur vraimenl évangélique et plus portée aux concessions qu'à la résistance. ,Son caractère est ici hors de cause. L'homme est conciliant, le pape n'a pas le droit de transiger. Il parle au nom d'un système inflexible ; il est le gardien d'un dépôt qu'il est tenu de transmettre intact à ses successeurs. Il a le droit de l'augmenter, mais non de l'amoindrir; s'il en dispose, la transaction est nulle. L'histoire ne cite qu'un seul pape qui ait osé porter la

main sur-cet héritage des apôtres ; il le fit, non par désintéressement, mais dans une heure de défaillance, pour se délivrer des embarras que lui créait un fardeau trop lourd pour sa faiblesse. Il s'éleva aussitôt un tel cri de réprobation au seiri de TÉglise, qu'il dut soudain se rétracter et faire amende honorable en plein concile. Le seul fait qui présente quelque analogie avec ce précédent s'est produit dans notre siècle, c'est le concordat de Fontainebleau, Mais ce concordat fut un acte de peur, et nullement une renonciation formelle aux droits du saint-siège sur les États romains. Sous la main de fer d'un conquérant, Pie VII, un vieillard faible et prisonnier, put consentir à abandonner de fait ses droits et accepter de la main qui l'avait dépouillé une espèce d'archichancellerie religieuse placée sous la haute surveillance du ministère des cultes et accommodée aux besoins de l'administration impériale, mais il opposa une résistance invincible à tous les efforts que fit Napoléon pour obtenir de lui une renonciation expresse. Le concordat parla de l'établissement du pape en France en termes généraux, sans faire aucune allusion à la souveraineté que le pape avait perdue, en sorte qu'on eût pu croire en le lisant qu'il ne s'agissait que d'un changement de résidence : « Sa Sainteté, y était-il dit, exercera le pontificat en France et dans le royaume d'Italie, de la même manière et dans les mêmes formes que ses prédécesseurs. »

C'est donc , selon nous , une illusion d'espérer un accommodement entre des principes aussi inconciliables que la nationalité italienne et la puissance temporelle des papes.. Il peut être d'une politique habile de faire des ouvertures réitérées dans le sens d'une transaction , afin d'écarter du pouvoir qui vient de naître en Italie une responsabilité qui ne doit pas retomber sur lui, et de mieux mettre en lumière les obstacles qui rendent cette

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espèce de solution impossible, mais il serait chimérique de compter sur la réalisation de cette hypothèse. En supposant même que Pie IX consentît à céder sur quelques points, on n'aurait gagné qu'une trêve trompeuse et passagère ; ses successeurs ne se considéreraient nullement comme engagés par ses concessions. Pour conclure un traité de paix, il faut avoir le droit de le signer. Au reste, si cette impossibilité de transiger est regrettable au point de vue politique, elle ne Test pas au point de vue moral. Quand une institution a joué un grand rôle dans le passé deThumanitéet que sa fin est proche, il vaut mieux qu'elle . disparaisse tout entière plutôt que de s'abaisser par des capitulations qui sont une honte à ses yeux, et qui prolongeîit son existence aux dépens de sa dignité. C'est un devoir pour elle de mourir debout. Ses ennemis eux-mêmes sont intéressés à ce qu'elle fasse respecter dans sa dernière attitude cette grande figure du passé de l'esprit humain. En touchant à ces ruines, ils ne doivent pas oublier quel hôte auguste les a habitées. Qui sait si elles n'ont rien gai:dé de son âme, et si en les profanant on ne court pas le risque de l'outrager lui-même?

Le pontife qui règne aujourd'hui à Rome a porté plus qu'aucun de ses prédécesseurs le poids des perplexités inséparables d'Une telle destinée ; il a fait des efforts généreux pour échapper aux extrémités qui le pressent. Dès le premier jour de son pontificat, on l*a vu occupé à chercher la conciliation qu'on lui demande encore aujourd'hui* Tant de bonne volonté et de sincère ardeur ne seraient point demeurées stériles si cette transaction avait été possible. Un instant il put croire qu'il Tavait trouvée ; toute l'Europe le crut avec lui, et la papauté temporelle parut définitivement gagnée à la cause de l'indépendance italienne. Mais presqua aussitôt une trop célèbre encyclique, échappée aux angoisses de sa conscience de pontife qui se

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révoltait contre une telle contradiction, vint prouver que ce n'était là qu'un vain rêve, et jeta le premier signal de la défection dans le camp des alliés de Charles-Albert. L'institution seule était coupable, nous le reconnaissons ; le pape avait agi en pape. Il était victime d'une situation plus forte que sa volonté. Mais comment accuser d'ingratilude, ainsi qu'on le faisait récemment encore à l'Académie française, les hommes qui avaient compté sur la parole donnée et qui laissèrent éclater leur désappointement avec le désespoir du patriotisme trompé ?

Depuis cette époque, l'incompatibilité des intérêts de la papauté temporelle avec ceux de l'Italie indépendante n'a fait que se manifester avec plus d'évidence, et maintenant que cette cause italiwine si longtemps sacrifiée vient de se relever grâce à des prodiges de persévérance et d'habileté, maintenant que la chute de Gaëte assure ses nouvelles destinées , on conçoit qu'elle soit peu disposée à laisser subsister la plus cruelle ennemie d'une nationalité dont la conquête lui a coûté tant d'efforts et de sang généreux.

Le nouveau roi d'Italie a soigneusement évité dans son discours d'ouverture de toucher à ces points si délicats; c'est une réserve qui est à la fois habile et de bon goût. Si quelqu'un au monde a jamais eu le droit de se plaindre dé la politique du saint-siège, ce sont assurément les patriotes italiens dont il était l'interprète en cette circonstance , et cependant il est remarquable que, dans ses paroles comme dans leurs discours, on n'a presque jamais à relever des plaintes ou des récriminations contre une puissance qui a si longtemps paralysé leurs plans et flétri leurs espérances. Plus ils sont près de triompher, plus ils mettent de modération dans leur langage. En revanche, s'ils parlent peu, ils agissent beaucoup, et pourvu qu'ils sachent montrer autant de fermeté dans les occasions où il leur faudra résister à leurs propres entraînements et être en quelque

sorte rermes contre eui-mêmes , nous n'aurons pour eui que des félicitattons. Ce discours de Victor-Emmanuel au premier parlement d'Italie est simple , substantiel , nourri de faits. C'est la plus haute éloquence à laquelle un manifeste de ce genre puisse atteindre. On pourrait le proposer pour modèle à beaucoup de discours du trAne qui disent beaucoup moins en beaucoup plus de paroles. Il est Trai qu'il y a peu de souverains qui, en rendant compte de leur conduite à leur peuple, puissent la résumer en deux mots lels que ceux-ci : « Voici ce que j'ai fait pour vous : vous êtes libres. » Une énonciation de ce genre peut se passer d'artifices oratoii-es. Victor-Emmanuel a d'ailleurs donné satisfaction à tout ce que l'opinion publique atlendait de lui. Au dedans la décentralisation administrative; au debors des alliances rassurantes par la force militaire comme celle de la France, ou par la liberté comme celle de l'Angleterre et de la Prusse; et enfin, vis-à-vis de l'Autriche , un temps d'arrêt commandé par la nécessité de ne pas exposer à la légère et sans préparation sufTisante des résultats aussi précieux et aussi inespérés que ceux qui ont été conquis; tel est ce programme où la prudence se concilie avec la force.

Cette alliance avec la Prusse est encore, à l'heure qu'il est, un desideratum de la politique italienne plutôt qu'un fait acquis à la diplomatie; mais ce fait répond à une nécessité de situation et aux intérêts respectifs des deux pays, ce qui vaut mieux pour lui que s'il était garanti par des traités. Tant qu'il y aura une Autriche , et ce qui durera plus longtemps que l'Autriche, une Allemagne méridionale opposée à l'Allemagne du Nord par là religion, les mœurs et les institutions, la Prusse ne sera l'ennemie de l'Italie qu'en se faisant tort à elle-même et d'une façon loute passagère. Quelque paradoxale que cette opinion puisse paraître, on peut affirmer que les traditions de la

Pilisse ont beaucoup plus d'analogie sympathique avec le tempérament politique de lltalie qu'avec celui de TAllemagne catholique ; et si ce rapprochement , indiqué à la fois et par ces rapports de caractère et par Tidentité de situation qui leur donne la même puissance à Tune pour rivale, à Tautre pour enneniie, ne s'est pas opéré plus tôt, c'est que Fltalie n'existait pas encore comme nation. Mais ce rapprochement est tellement marqué par la nature des choses, qu'il ne peut manquer de s'accomplir tôt ou tard ; c'est au sentiment qu'on commence à avoir de cette solidarité, d'une part comme de l'autre, qu'il faut attribuer la mission de M. de LaMarmora à Berlin et l'adoption de l'amendement de M. de Vincke à la Chambre des députés prusàiens, événement du plus heureux augure pour la paix de l'Europe.

On avait eu d'abord quelque velléité d'introduire cet amendement sous la forme d'un hommage rendu au principe des. nationalités. Mais bien que ce principe ait été plus d'une fois invoqué dans le cours dé la discussion, on a eu la louable franchise de réduire le débat à une question d'intérêt prussien. Le principe des nationalités est depuis quelque temps la formule obligée de tout expédient politique qui veut faire son chemin dans le monde, et pouç notre part nous le regrettons, non qu'il nous paraisse contestable dans ses grandes applications, mais à cause des subtilités et des équivoques auxquelles il donne lieu. Prenez-le à la lettre, et tous les États de l'Europe tombent pour ainsi dire en poussière à force de se fractionner; laissez-le, au contraire , interpréter largement — à la fa* çon de l'exégèse allemande — et vous arrivez à ces contrastes singuliers de langage et de conduite que nous offre la Prusse dans la question holsteinoise et dans Vadministration du grand-duché de Posen. La séance même où l'amendement de M. de Yincke, si favorable à la natio-

nalhé italienne, a triomphé-définitivement, nous a offert à ce point de vue une contradiction des plu^ criantes. Encouragée par ces belles déclarations en faveur du principe des nationalités, la députation du grand-duché de Posen avait cm le moment bon pour demander, non une reconstitution de la nationalité polonaise, mais le respect des droits qui lui ont été garantis par les traités de 181 S.

On ne peut lire sans émotion le discours simple et touchant que M. de Zoltowski a prononcé au nom de ses compatriotes. Il a parlé de christianisme; il a rappelé le précepte : « Tu ne tueras point » et demandé qu'on en fît l'application à sa malheureuse patrie; il a réclamé pour les Polonais le droit de parler leur langue nationale. Ces prétentions exorbitantes ont été accueillies par des éclats de rire. M. de Schleinitz a ri, M. de Schwérin a ri, toute la Prusse a ri. « Je ne puis m'empêcher de sourire, a dit M. de Schwérin, quand je pense que ces messieurs ne semblent seulement pas se douter que c'est la Prusse seule qui est leur patrie. >* Il est, en effet, du dernier plaisant que les Polonais s'imaginent n'être pas des Prussiens. Tout le monde à Berlin a trouvé -cette idée impertinente. On peut conclure de tout ceci que la Prusse professe au plus haut point l'amour de l'humanité, puisqu'elle voit des frères et des compatriotes non seulement dans les Polonais, mais dans les Holsteinois, dans les Danois du Schleswig et peut-être même jusque dans nos Alsaciens. Heureusement ils sont à l'abri des embrassements de la philanthropie prussienne.

10 mars 1861.

Il y a quelque chose de plus humiliant que le règne de la force, c'est celui de rimpuissance. On se trompe quand on croit qu'ils n*onlr rien de commun, ils se tiennent comme la cause et l'effet. C'est en subissant le second qu'on expie d'ordinaire le tort d'avoir accepté trop complaisamment le premier. Ils se succèdent l'un à l'autre comme le châtiment succède à l'abus. Tel est le spectacle que nous offrent en ce moment' la plupart des gouvernements européens, et ils ne sont malheureusement en cela que l'expression d'un mal plus profond qui a atteint les sociétés elles-mêmes. On a rarement vu les hommes se montrer aussi inférieurs aux situations, et tant de nullité en face de tant de péril. C'est à cette pénurie d'intelligences et de caractères qu'il faut attribuer la faveur et la prédominance qu'a retrouvées dans les conseils de l'Europe la politique de la ruse, qui a toujours été celle de la faiblesse. Dans les questions internationales comme dans les affaires intérieures, l'art de gouverner semble n'être plus que l'art de tromper le plus longtemps possible. Ce sont les malentendus qui font aujowd'hui la stabilité. Il n'est peut-être pas, à l'heure qu'il est, un seul cabinet en Europe qui ose dire où il va, avouer , hautement ce qu'il veut, le but qu'il poursuit. Tout ce qiie la politique employait autrefois d'activité en initiative et au grand jour, on le dépense aujourd'hui en faux-fuyants et en moyens dilatoires. Lorsqu'on a réussi à ajourner une question on s'imagine qu'on l'a résolue, et on croit avoir largement payé ses dettes lorsqu'on est parvenu à en retarder l'échéance. Chacun vit au jour le jour, n'ayant jamais en vue que l'obstacle le plus pressant, et l'antique raison d'État elle-même a fait place à un esprit de conser- ' vation tout personnel et tout viager.

Cette analogie de conduite que nous offrent des hommes d'ailleurs si différents tient à une parité de situation. Les hommes d'État dont il est question ici n'ont pas seulement pour trait de ressemblance une parenté d'origine qui a pris naissance dans les mêmes tempêtes, et un égal mépris pour ce qu'on nommait autrefois la politique de principes, ils se trouvent presque tous avoir à lutter contre des difficultés identiques et ils le font avec les mêmes moyens et les mêmes préoccupations. Chacun d'eux e^t à la fois en présence d'une crise intérieure de jour en jour plus menaçante et de complications diplomatiques toujours prêtes à éclater en guerre générale, et entre deux dangers qui l'effrayent également, il ne cherche qu'à louvoyer et à gagner du temps. C'est chose triste à dire que, d'une part la sécurité des peuples, de l'autre la paix de l'Europe, ne tiennent qu'à cette double crainte, et cependant rien n'est plus réel. Chacun a assez d'occupation chez soi pour ne rien oser entreprendre à l'étranger, et en même temps on redoute assez les complications extérieures pour n*oser frapper aucun grand coup à l'intérieur. Otez à la Russie la question du servage, et nous avons la guerre aux portes de Gonstantinople ; ôtez à l'Autriche la question hongroise, et nous avons la guerre en Italie ; ôtez à la Prusse la ftiestion de Posen et surtout la préoccupation des éventualités qui peuvent se produire en Allemagne, et nous avons la guerre dans le Holstein ou sur le Rhin ; ôtez à l'Angle- ' terre les alarmes de la classe industrielle aujourd'hui' ci prépondérante, et nous avons la guerre en Syrie; ôtez à ritalie la nécessité de la réorganisation intérieure, et nous l'avons en Vénétie. Enfin, en ce qui nous concerne, qui peut dire que nous ne devions rien sous ce rapport à l'in-« quiétude qu'inspire l'agitation épiscopale? Ainsi chaque gouvernement est à la fois poussé aux

aventures et ramené sur lui-même par des nécessités éga-

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lement irrésistibles. Il y a là quelque chose de ce que les physiciens disent de la force centrifuge et de la force centripète. Ce qui ne signifie nullement que ces hoilimes d*État soient désastres. Nous les comparerions plutôt à ce ooursier fameux qui demeurait immobile entre deux tentations également attrayantes. Singulière paix, qui ne tient qu'à Timpossibilité où chacun est d*agir ! Il faut ajouter, pour achever de peindre unesituation si remplie de contradictions, que Tinflminence de cette rupture de la paix générale est en même temps une des principales garanties qui protègent certains peuples contre leurs gouvernements. Gomment ne pas voir, par exemple, que, sans les menaces de la France et de ritalie, Tabsolutisme autrichien n'eût jamais songé à tran" siger avec le libéralisme madgyar ou tchèque ? Gomment nier que M. de Gavour n'ait été le collaborateur le plus efficace de M. de Schmerling, et que Victor-Emmanuel ne soit encore le protecteur le plus sérieux de la nouvelle constitution autrichienne?

De là l'aspect uniforme de la politique européenne. Aux situations fausses les expédients dé Tartifice et de la dissi* mulation. Dans les questions intérieures, jamais on n'a fait de plus belles promesses avec une plus ferme intention de ne les pas tenir. On s'efforce de faire illusion aux peuples en noyant les objets qui les intéressent sous un flot de paroles spécieuses et de paperasses inutiles ; on leur rédige des constitutions en plusieurs in-folio, quand il suffirait d'une déclaration de trois lignes pour les contenter; on leur donne d'une main en reprenant de l'autre. I)ans les relations diplomatiques, la politique de l'intérêt, la seule qui soit universellement admise aujourd'hui, a amené l'isolement, et risolement a amené la défiance et la peur. Les alliances se font et se défont tous les huit jours. Lorsqu'on a ce qu'on pourrait appeler une alliance en titre, il n-est pas de semaine où elle n'ait à se plaindre de quelque bonne

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trahison. Chacun ne répond que de soi, personne ne veut se compromettre pour autrui. La diplomatie est devenue une guerre de surprise et d'embuscade. On s'épie, on avance, on recule suivant les opportunités. On sanctionne ou on désapprouve selon l'événement. C'est le succès qui décide. Une cause commence à être juste le jour où elle commence à réussir. Ce jour-là, pour employer une expression qui mérite de devenir historique, Vintérêt pt-ussien n'hésite plus à se prononcer pour elle, et les autres intérêts font comme l'intérêt prussien. Il n'y a plus ni engagement, ni concert, ni solidarité, ni suite. On n'est plus lié que par sa convenance ou son ambition. On ne s'entend que grâce aune feinte confiance et à un silence convenu. Supposons que chacun laisse voir le fond de sa pensée, et aussitôt la guerre éclate. Triste harmonie qui ne repose que sur des équivoques. On conçoit que le résultat le plus satisfaisant que puissent obtenir les cabinets européens dans un tel état de choses soit de se tenir en échec et de se neutraliser les uns les autres; mais un pareil équilibre n'est ni celui de la force, ni celui du droit, c'est l'équilibre du néant.

Cette situation est trop précaire pour inspirer aucune confiance, même à ceux qui désirent le plus vivement la voir seprolonger,etle trouble qu'ellejeite dans les esprits, dans lea affaires, dans les intérêts de toute nature, est si profond, que le jour oii l'Europe sortira de cet état d'angoisse et d'anniété sera salué par elle d'un immense cri de joie, dùt-il, comme on a trop lieu de le craindre, être le signal de bien des calamités. Malgré la solidarité intime qui rend la paix nécessaire à la civilisation, on est parfois tenté de se demander si la guerre avec tous ses déchirements n'est pas préférable à cette atmosphère de silence, d'inertie et de torpeurdans laquelle les peuples étouflaient depuis quelques années. Au reste, miW signes irrécusables annoncent, sinon laguerre,dumoinsuneère de luttes

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nouvelles, et la lutle est toujours féconde pour les nations ; st la forme même de leur activilé. Toua les probtèmes Mimmodes dont on croyait s'être définilivemeirt débarisé, pai-ce qu'on avait réusei à en éluder pe'ur un temps discussion, reparaissent el demandent à être jugés de aveau . Sommation d'autant plus impérieuse qu'elle ipiprunte plus comme autrefois la vois des passions ou l'esprit de système, mais celle de la nécessité. C'est éminemment avec ce caractère de fait nécessaire, ivitable, que vient de se présenter en France la question pouvoir temporel du pape. Que n'a-t-on pas fait dans is les partis pour la conjurer, pour l'ajourner, ou comme a dit longtehipa, avec une complaisance d'illusion que rsonne ne possède plus aujourd'hui, pour l'arranger? Que npédients, que de conseils, que de ti-ansactioas, que itermoiements offerts et repoussés presque aussitôt de rt et d'autre! Jusqu'au dernier moment, il y a eu de la rt de l'opinion comme du pouvoir une espèce de coovenm tacite pour éviter même d'y faire la plus lointaine usion. Alors qu'elle préoccupait le plus gravement ttention publique, tout le monde s'accordait pour n'en int parler, et il a fallu que, grâce à la marche des évênemls d'Italie, c«tte redoutable difficulté vint en quelque rte s'imposer à nous pour qu'on ait enfin osé en proncer le nom. On peut s'assurer à l'heure qu'il est si tte réserve exagérée nous a été réellement prolitable, si e était prévoyante, et si elle a relardé d'une minute chéance qu'on craignait de précipiter. Le débat qui ;nt de s'ouvrir à ce sujet ne serait-il pas plus éclairé et is approfondi s'il avait été précédé de cette instruction éparatoire qu'eût formée sur ce point la libre discussion ? i.a gagné sang douteàcesprécaulions.multipliéesl'avan- ^ de mieux voir à l'œuvre la force des choses, qui est ijourd'hui le maiire souverain des hommes et des dieux,

le seul juge accepté des actions humaines. Elle a conduit en effet toutes ces péripéties d'une main merTeillengemeDt «Are et infaillible. — Mais cette (ttrce, qui n'est après (oui que la fatalité, ne s'exerce jamais qu'au dëlrimen^e la liberté de l'homme, même quand elle se fait le nrisistre des décrets de la justice ; et il eût mieux valu, pour notre gloire, que de si grands résultats eussent été l'ouvrage d'uae volonté ferme et réltéchie.

Quoi qu'il en soit, la lutte est désormais engagée, et il n'est au pouvoir de personne de dire où elle s'arrêtera. Par les préliminaires qui nous en sont connus,- on peut déjà s'apercevoir combien la puMicité tend i élargir tes débats, à les généraliser, et surtout jcombien elle leur donne de franchise et leur imprime de logique. Coocentrée jusqu'iù dans la main du gouveinemenl, qui m a tenu tons les fils, et qui a tout fait pour la circonscrire dans les limites d'une négociation diplomatique, la question romaine a, dès le premier jour où elle a été portée devant les Chambres, retrouvé l'importance qui lui est due, c'està-dire les proportions d'un débat auquel personne n'a le droit de rester indiflérent, et celte métamorphose s'est opérée malgré la répugnance visible avec laquelle ces corps délibérants ont accepté cette partie de leur tâche.

Les deux projets d'adresse rédigés l'un par le Corps législatif, l'autre par le Sénat*, sont à ce point de vue infîniment plus caractéristiques que ne pourra l'être un texte définitif, parce qu'ils sont l'expression de ce premier mouvement dont la sagesse des nations a dit qu'il est toujours ^on, on ne sait trop pourquoi. Ce n'est nullement parce qu'il nous apparaît sous cet aspect que le fait dont nous parlons nous semble surtout signilicatif, mais eo

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raison du contraste qu'il présente a^ec le spectacle offert par ces deux assemblées depuis Touverture de la discussion. Qui se fût douté, à la lecture de ces deux documents égaleiflCnt paciûques et exprimant, l'un une velléité plutôt qu'un dessein arrêté de jouer le rôle d'un pouvoir modérateur, l'autre une confiance peut-être un peu illimitée, car elle embrasse à la fois le passé, le présent et l'avenir, qui se fût douté, disons-nous, de la profondeur des dissentiments qui se cachaient sous cette placide apparence? Deux camps ennemis sont apparus là où l'on ne nous laissait voir qu'une surface uniformément limpide et quelque peu dormante. Supprimez la publicité, tout cela demeure ignoré ; on entrevoit à peine la réalité des choses sous le voile des fictions officielles, et l'opinion désorientée perd un de ses principaux points d'appui, car ses forces n'existent réellement que le jour où elles sont connues et dénombrées. Elles ont, en effet, ce mystérieux privilège : en se comptant, elles se multiplient.

Il importe d'ailleurs assez peu que la majorité du Corps législatif et du Sénat reste fidèle ou non au programme qu'elle s'est tracé dans les deux projets d'adresfee. L'opinion s'est désormais emparée du débat, elle ne le désertera plus. Au besoin, elle le poursuivra seule et pour son propre compte. On peut constater dès aujourd'hui combien, grâce à son intervention et grâce à la logique qu'imposent les discussions, le langage du gouvernement, au sujet de la question romaine, est devenu plus net et plus décisif, malgré son extrême désir de ménager tout le monde. Gela tient sans doute en partie à ce qu'il se sent soutenu par l'esprit public ; mais cela tient surtout à ce qu'il est mille fois plus difficile d'être inconséquent dans un discours qui est entendu de toute l'Europe, que de l'être dans un acte diplomatique que personne ne contrôle. On n'a, pour se. convaincre de cette vérité, qu'à rapprocher le discours de

M. Billault des dernières dépêches qui ont été écrites sous la même impression, ou, si l'on veut, de la récente bro*' cliure de M. de La Guéronnière, qui en forme une espèce de résumé. Un discours n'est plus un essai de transaction plus ou moins plausible; il est, qu'il le \euille ou non, une véritable déclaration de principes. Si l'orateur oublie ou s'abtient de conclure, tous ses auditeurs s'empressent de conclure pour lui, et c'est ce qui est arrivé à la fin du discours de M. Billault ^

On n'a pas eu à prendre le même soin en ce qui concerne celui du prince Napoléon *, dont la conclusion n'est pas nouvelle, mais a été aussi explicite qu'oa pouvait le désirer ou le craindre. Nous avouons toutefois avoir peu, de goût pour cette demi-solution, qui consisterait à laisser une moitié de Rome sous la domination du pouvoir temporel, et nous ne pouvons comprendre les avantages qu'on s'en promet, fille offre en effet en raccourci tous les inconvénients de l'état de choses actuel, et elle aurait encore moins de quoi contenter les intéressés, parce qu'ils se?'aient obligés de l'accepter comme définitive, au lieu de la considérer comme provisoire. Il est bon cependant qu'on la propose, ne fût-ce que pour mieux faire ressortir l'impossibilité de toute transaction. Il faut que tout le monde arrive à se convaincre qu'il y a là une de ces questions qui ne comportent pas les demi-mesures. Tout ou rien : cet. ultimatum des ministres qui dirigent aujourd'hui la politique romaine est aussi le seul par lequel nous puissions leur répondre dignement. Leur règle de conduite nous dicte la nôtre, et s'il n'ont pas le droit de transiger, nous le possédons bien moins encore. De quel droit disposerionsnous en effet de ces cent mille Romains qu'on nous propose

1. Discours prononcés dans la discussion de l'adresse au Sénat.

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