‹ Chroniques politiques, 1860-1865Chapitre 15 sur 39 · Id · texte numérisé non relu

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CHRONIQDKS POLITIQUES'.

tiacher contre leur volonté à cette ombre d'un gouvernent qu'ils détestent? Serons-nous donc superstitieux qu'en portant la main sur cette grande ttlolel Lesouvenir n pouvoir qui n'est plus occupe-t-il tant de place ? Lui dra-t-il des sujets même après qu'il aura cessé de régner, nous charge rons-nous de les maintenir auprès de ce lulacre de trdne comme ces esclaves qu'on enchaînait sur des tombeaux 7

riais laissons de côté le droit dont personne ne se cie et qu'on n'invoque plus aujourd'hui que contre le it lui-même, comme lorsqu'on oppose celui de la lauté à la volonté de l'Italie. Les considérations poliles ne sont pas moins décisives. Que veut-on frapper à ne aujourd'hui? Ge n'est pas, à coup sur, une force fi redoutable pour le moment ; c'est un système polile, de son propre aveu incompatible avec la nationalité ienne, et qui d'un jour à l'autre peut lui redevenir este. C'est une organisation, et non le pouvoir effectif i cette organisation possède aujourd'hui.' Dans l'état Taibtissement auquel il se trouve réduit, il importe fort I au gouvernenient pontifical de conserver quatre cent le sujets ou d'en garder dix mille ; ce qui lui importe, t d'en conserver. S'il parvient à rester debout, il ra ressaisir plus tard ceux qui lui auront échappé. La stton, pour lui, n'est pas de posséder plus ou de îédei" moins, c'est d'être ou de ne pas être, c'est de server son principe intact et sanctionné par un fait si t qu'il soit, en attendant que le moment soit venu laquer ce qu'il appellera toujours une usurpation, ordez-lui ce point, il est sauvegardé , consacré aux I des peuples ; il dissimule ses arrière -pensées jusqu'à lu'il ait retrouvé sa fatale influence ; il reste au sein de die comme un complice éternel des conspirations ingères, toujours prêt comme par le passé à tendre la

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main à rennemi de la pairie. Complicité inévitable même dans le cas où elle s'ignorerait elle-même, car tout ce qui sera une déraite peur la cause nationale lera une victoire pour lui. N'est-ce pas la plus invraisemblable des chimèrea que de supposer qu'une nation qui a été avertie par de si cruelles leçons sera assez imprévoyante pour laisser subsister au cœur même de ses provinces un pouvoir allié de l'étranger, lorsqu'il lui suffira d'étendre h main pour le faire disparaître ? Ne voit-on pas enfin que tous les motifE qui font que l'établissement pontifical, dan^ ce« condition: actuelles, ne peut contenter ni ses amis ni ses ennerpis. auraient mille fois plus de force encore après qu'il aurd: subi cette dernière transformation?

On nous accuse volontiers de ne nous intéresser à li c^se de l'Italie que dans la mesure de l'aversion que noui inspire celle du pouvoir temporel ; nous pourrions renvoyei ce reproche à nos adversaires et dire que leur dévouemeni pour lui est en raison de leur borreur pour elle ; mais eei récriminations n'avancent en rien les questions, et li meilleure manière de répondre aux fausses imputations c'est de laisser mieux voir encore le fond de sa pertsée sans crainte de leur fournir de nouvelles armes. Ce genr de justillcation est le seul qui profite à tout le monde à li fois, et nous n'y faillirons pas. Ce n'est pas seulement : cause de son incompatibilité avec l'indépendance italienne et des vices que nous avons relevés en lui comme gouver oement, que la cbute du pouvoir temporel nous parai désirable. Nous la croyons également soubaitable pou tous les peuples en particulier ; nous y voyons le premie signal d'une révolution tout autrement profonde, qui aur pour tbéàtre, non plus seulement l'Italie, mais l'univer catholique tout entier.

Cette révolution que nous appelons de tous nos vœu comme libéraux, et que nous appellerions bien plus at

demment encore, sIdous étions des catholiques convaincus, c^est celle qui doit émanciper TÉglise de TÉtat, en brisant partout les derniers liens qui rattachent le spirituel au temporel. Qu'on ne s'y trompe pas : ce n'est pas dans un esprit hostile qu'on la demande aujourd'hui, c'est par respect pour un principe de justice. L'Eglise est maintenant plus intéressée que nous à ce qu'elle s'accomplisse. Cette séparation de l'Église et de TÉlat, que le libéralisme a si longtemps réclamée au nom de l'indépendance du laïque, ce sera avant peu l'Église elle-même qui la revendiquera au nom de sa propre liberté. Elle n'a pas d'autre sauvegarde, à invoquer si elle veut échapper au fractionnement qui la diviserait en plusieurs Églises nationales. La séparation de l'Église et de l'État est la conséquence, peut-être lointaine encore, mais inévitable, de la transformation qui ^accom plit à Rome. La raison fondamentale en est bien simple. L'État n'ayant plus aucun rapport de l'ordre temporel af ec le pape, sa situation vis-à-vis du clergé se trouve absolument changée. Il n'est plus un protecteur, il est un maître. Ne reconnaissant plus le chef, s'il continue à exercer un droit de patronage sur les subordonnés , son ^pfluence sur eux ne s'exerce plus qu'au détriment de l'autorité pontificale. Cette influence n'a plus pour règle l'intérêt de cet élément neutre^ cosmopolite , universel que symbolisait le pontife, mais seulement des convenances politiques. Depuis longtemps ce cosmopolitisme n'était plus représenté que par la force collective qui maintenait le pape à Rome. Ses États étaient comme une dotation immobilière, une sorte de budget inaliénable fourni à frais communs par les puissances catholiques, et le traitement des Églises particulières était censé en être une espèce de répartition. Si on retire ce budget au pape, le clergé ne peut garder le sien sans tomber sous la dépendance de ses bienfaiteurs. L'organisation actuelle était déjà bien loin

d'être à Vabri de ce reproche, et si TÉtat rendait beaucoup de menus services à TÉglise , il avait aussi Fart de les lui faire largement payer; que sera-ce lorsqu'il restera seul juge du prix qu'il lui conviendra de demander?

Déjà le clergé a eu plus d'une occasion de reconnaître ces vérités depuis que la lutte s'est ouverte au sujet de la question roipaine. Les prélats que l'ardeur de leur foi -ou de leur passion entraînait à ce combat ont pu s'entendre rappeler que s'ils sont prêtres il sont aussi fonctionnaires ; que lorsqu'on veut faire acte d'indépendance vis-à-vis d'un pouvoir, il faut commencer par n'en pas accepter les bienfaits. Ils ont pu s'assurer que les concordats, si avantageux quand on est d'accord, ont aussi quelques inconvénients quand on ne s'entend plus. Ils ont pu regretter des liens si prompts à se changer en chaînes. La suite des événements ne fera que donner plus d'évidence à cette sorte de morale en action. Les appels comme d'abus aidant, le principe de la séparation de l'Église et de l'État fera son chemin dans le monde, et les catholiques sincères seront plus empressés de le réclamer que les libres penseurs eux-mêmes. L'entretien du culte 40it être laissé au fidèle par les mêmes raisons qui font qu'on lui laisse le choix de sa croyance. Cette idée si simple et si morale, complément ajouté par la philosophie aux véritables traditions du christianisme qui l'avait entrevue à ses débuts, est destinée à devenir un des principes constitutifs des sociétés modernes, et ce serait un aveu bien grave pour une religion que celui par lequel elle déclarerait ne pouvoir supporter un tel état de choses.

Les débats passionnés qu'a soulevés au Sénat la question italienne ont fourni l'occasion de se formuler de nouveau aux alarmes réelles ou simulées qu'inspire à quelques-uns de nos. hommes politiques la formation d'une puissance appelée à un grand développement et à une lé-

gitime influence sur les affaires de TEurope. Les considérations qui ont été présentées à ce sujet n'ont point modifié notre manière de voir. Elles sont d'ailleurs d'un ordre assez peu élevé et ne font pas beaucoup d'honneur à ceux qui s'en contentent. A toutes les passions qu'on a cherché à exciter contre la cause italienne il faudra ajouter celle de la peur, qui jusqu'ici n'avait guère passé pour une passion française. C'est sans doute la première fois qu'en France on a osé y faire appel aussi ouvertement, et sur de si futiles prétextes. Il faut beaucoup de courage dans ce pays pour parler si franchement un langage pareil. Mais enfin, serait-ce de la conquête qu'on cherche à nous effrayer? On y parviendrait difficilement. A qui persuadera-t-on que ce peuple aimé du ciel, en possession d'une terre incomparable, et qui de temps immémorial n'a pas franchi ses frontières, nourrit l'abominable ambition de venir fonder

des colonies sur les bords de l'Oise et du Loiret? Veut-on seulement nous faire peur d'une alliance éventuelle avec nos ennemis? La chose assurément n'a rien d'impossible; elle se présentera sans doute un jour, car il n'y a pas d'tmion étemelle, pas plus pour les peuples que pour les individus ; mais ne pouvons-nous pas en courir la chance commelerestede l'Europe, nous que dans tous les cas cette éventualité menace le moins, nous qui sommes liés à l'Italie par la fraternité de race, par les sympathies, par les mœurs, par la solidarité de destinée, par le sang versé sur les mêmes champs de bataille?

Est-ce d'ailleurs à un si ^misérable point de vue qu'il convient de se placer pour apprécier un tel résultat? Amie ou ennemie, qu'importe, si le monde doit y gagner un grand peuple de plus? Avant d'être des Français, nous sommes des hommes. L'Angleterre a été notre ennemie pendant des siècles, et nous a fait plus d'une cruelle blessure, et cependant qui consentirait à voir disparaître TAn-

gleterre, à moins d'être un fanatique ou un insensé? On parle du danger des coalitions ; mais pourquoi oublier qu'il n'y a jamais eu de coalition sérieuse contre la France que lorsqu'elle a voulu empiéter sur ses voisins : si l'Italie doit créer un obstacle de plus au succès de telles entreprises, il faut s'en applaudir, au lieu de s'en affliger. Plût à Dieu qu'à une autre époque, dont nous n'avons pas encore cessé d'eipier les illusions, nous eussions rencontré dans l'Italie une nation capable de nous avertir, et, au besoin, de nous résister, au lieu de trouver en elle un peuple dévoyé et prêt à s'associer à tou6 nos entraînements.

Enfin, puisqu'il est écrit qu'on n'invoquera dans toute cette discussion que le mot intérêt, rappelons qu'il s'agit ici d'un intérêt supérieur, d'un intérêt européen, ce qui vaut bien un intérêt français ou prussien. La liberté de l'Europe — c'est-à-dire la civilisation elle-même — est au plus haut point intéressée, en présence du nivellement qui s'opère partout, à ce qu'il s'établisse sur le continent le plus grand nombre possible de ces individualités fortes et durables qui constituent les nations. Plus l'Europe en possédera de vraiment dignes de ce nom, plus on aura de chances d'échapper à cette unité de domination, à cette uniformité de pouvoir, de mœurs, de législation qui semble aujourd'hui l'idéal des démocraties, et qui serait sa ruine, comme elle a été celle de l'empire romain. Tout le développement si original et si varié de la civilisation moderne a été dû à l'indépendance respective des groupes de cette grande confédération du monda occidental, et celte indépendance, plus sérieusement menacée dans notre siècle qu'elle ne l'a jamais été, reste encore la seul© garantie de sa prospérité future. Tout ce qui peut l'accroître . et la fortifier est un bienfait à nos yeux. Voilà pourquoi nous saluons avec joie cette glorieuse éclosion d'une nationalité nouvelle.

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Il en est une autre à côté de laquelle nous ne passerons 3 sans saluer au moins son malheur qui est une gloire ssi. C'est celle d'un peuple quia eu ses jours d'héroïsme de grandeur, et qui a succombé sous la fatalité de ses alités généreuses plus encore que sous celle de ses faui, de même à peu près qu'on voit succomber les Âmes ETaleresques au milieu d'une société livrée à ta spécuion et au mercantilisme. La Pologne s'agite de noum dans sa tombe mal scellée, et se rappelle au souver de l'Europe qui l'oubliait. Les rhéteurs eus-mêmes se Qt lassés de célébrer cette mystérieuse et indomptable alité qui semble trouver de nouvelles forces dans les iips qu'on lui porte. Malheureuse nation dont les soufinces sont devenues un lieu commun ! Mais qu'importe e ce sujet ail été abandonné comme un thème usé et t>attu? Ce n'est pas avec des mots qu'on lui eùl été utile

qu'on l'eût consolée. La Pologne a appris à ses dépens se délier de ces stériles témoignages; on lui a prouvé r de tristes mécomptes qu'elle ne pouvait compter que r elle-même. Nous i.e pensons pas que ses douleurs lent encore près de finir, mais il est bon que les peuples

entendent souvent le cri. Sa situation est incontestatment meilleure qu'elle ne t'était il y a quelques années. îdresse touchante que viennent de signer les habitants

Varsovie , à la suite de la manifestation du 26 février, ;ùt jamais été même lue sous le règne de l'empereur colas. La Pologne se relèvera par cela seul que tout mge autour d'elle et qu'elle seule ne change point. A la rite ses plaintes font encore rire en Prusse, mais elles it réfléchir en Russie, et en Autriche elles commencent 'aire peur. La question du servage et les ^implications ngroises lui fourniront peut-être plus prochainement .'on ne pense l'occasion de quitter le langage de la ïinte pour celui des revendications et des remontrances.

Qu'elle supporte donc sa destinée avec le courage patient qui relève les causes perdues ! Qu'elle apprenne durant sa servitude le secret de ces humbles et solides vertus qu'elle a trop dédaignées dans ses jours de prospérité. Le temps se chargera' du reste. Elle n'est encore qu'un embarras pour ses oppresseurs. Un jour viendra où elle sera le remords de l'Europe I

Ainsi à l'extérieur comme à l'intérieur tout marche à travers d'inévitables hésitations, mais sûrement, vers un équilibre fondé sur des combinaisons nouvelles. Dans toute situation où des intérêts opposés, des systèmes rivaux, des esprits, profondément divisés sont en présence , ainsi qu'on peut le voir aujourd'hui dans toute l'Europe, il y a toujours un temps d'arrêt considérable employé en essais de conciliation : tel est le moment que nous traversons. Chacun propose son expédient ou son compromis, en attendant que la force des choses le repousse ou le ratifie. L'Amérique elle-même, si étrangère habituellement à nos agitations, offre sous ce rapport le même spectacle que Rome, qui n'accepte pas les transactions qu'on lui propose, ou que l'Autriche qui propose des transactions qu'on n'accepte pas.

25 mars 1861.

Il est dès aujourd'hui facile d'embrasser dans leur ensemble les débats de l'adresse au Corps législatif et au Sénat. Leur physionomie générale ne peut plus être sensiblement modifiée. Ils ont justifié jusqu'à un certain point le dédain avec lequel les assemblées qui prennent une part sérieuse et active aux affaires du pays qu'elles représentent envisagent d'ordinaire ces sortes de discussions. Cepen-

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plus fort que leur haine pour les principes sur lesquels ils diffèrent.

Nous espérions qu*au lieu de s'adjoindre comme appoint à deux partis assez connus par la défiance que la liberté leur a toujours inspirée, ils s'efforceraient d'étouffer leurs dissentiments, de créer un centre de ralliement au milieu de cette singulière déroute à laquelle nous assistons, et s'imposeraient tôt ou tard à leurs adversaires , par la seule autorité que possède un grand principe de justice et de raison, au milieu de systèmes discrédités, d'intérêts inquiets et troublés, de partis fourvoyés et surpris à chaque instant en flagrant délit de mensonge ou de contradiction.

Aux esprits superstitieux, et toujours préoccupés des questions de forme lorsqu'il s'agit du fond, qui nous auraient objecté l'insuffisance de cette politique du libéralisme pour maintenir l'entente entre des hommes venus de points souvent très opposés, nous eussions rappelé les temps glorieux pour la France où ce programme a suffi à toutes les exigences que réclamaient la conduite et la discipline d'un parti, sans qu'il fût jamais besoin d'une définition plus précise au sujet de certaines questions ou de certaines formes secondaires par nature. Nous leur aurions demandé si cette admirable opposition de la restauration, si les Lafayette, les Benjamin Constant, les Foy, les Manuel avaient jamais eu besoin d'être d'accord , par exemple, sur le nom définitif à donner au pouvoir exécutif, pour rester unis et agir de concert ; s'ils eussent jamais souffert qu'un dissentement au sujet d'une question extérieure vînt briser leur union et leur faire trahir les intérêts dont ils avaient embrassé la défense. Nous leur aurions demandé si ce n'est pas là ce qui fit aussi l'incomparable grandeur de notre Constituante, et ce qui l'élève tellement au-dessus des époques qui la suivirent. Les questions de forme sont en politique aux questions de fond ce que l'esprit de

secte est à l'espril religieux. Quanl & la prédomiganœ des préoccupalioas eitérîeures dans un pays où tant de graves problèmes attendent leur solution, elles indiquent un peuple qui cherche à se fiiir lui-même pour échapper à des devoirs qui l'effrayent.

C'était là, parait-il, une chimère. On Tonnerait aujourd'hui en France un parti breton plus facilement qu'un parti libéral. On ne voit plus en présence que deux extrêmes prêts à se dévorer, pour qui la liberté n'est qu'un intérêt du dernier ordre, et entre les deux un pouvoir <iui ne demanderait pas mieux que de maintenir l'équilibre, mais qui pourrait bien être mis en demeure de se prononcer pour l'un ou pour l'autre, sous peine de se trouver isolé. On parle souvent du sang que nous a coûté la question italienne. Nous avons donné bien plus que notre sang; nous lui avons sacrifié toutes nos espérances de réconci- , liation. Elle a aigri nos haines, elle a éteiHisé nos divisions. Puisse du moins cet holocauste lui profiter 1 Voilà l'état de choses que les débats du Sénat et du Corps législatif viennent de révéler. Cette révélation n'a rien de consolant. Mais une situation gagne toujours à être nettement connue. On se préoccupera peut-être à l'avenir de chercher un moyen d'y remédier.

Le second résultat que nous devons aux débats de 1 adresse n'est pas moins décisif. Il est relatif à l'idée qu'on doit se faire de la valeur pratique des améliorations introduites dans nos institutions par le décret du 24 novembre. Les développements exagérés qu'a pris la discussion des deux adresses nous paraissent extrêmement caractérisliques au point de vue du rôle nouveau qu'il attribue aux corps déit bérants. Un mois entier consacré à la rédaction d'un conseil respectueux adressé à ia couronne atteste suflisammenL que ces réformes ont trop donné à la parole et pas assez à l'action. C'f st trop d'hésitation pour un vote de confiance,

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OU trop de complaisance pour un a\îs motivé. Si du moins ces représentations, si inoffensives qu'elles soient, devaient exercer, comme on s'en est flatté un instant, une influence effective et ttécessaire sur les actes du gouvernement, on pourrait» prendre son parti du déluge de discours médiocres qu'elles nous ont valus, et s'en consoler en les oubliant; mais on nous a signiflé assez clairement que le pouvoir exécutif entendait garder son indépendance entière et qu'il prendrait en considération les conseils de l'adresse dans le cas seulement où il le jugerait à propos. S'il fallait accepter absolument cette théorie, qui nous paraît avoir été exagérée par l'entraînement de la discussion, le rôle de nos assemblées, dans ce temps de souveraineté du peuple, serait encore inférieure à celui du parlement sous l'ancien régime. Le roi pouvait, en effet, regarder comme non avenues les remontrances du parlement, et c'était le plus souvent à quoi il se déterminait, mais il était au moins obligé à- tenir des hts de justice.

Si on refuse toute sanction efficace au droit d'adresse, quelle ressource reste-t-il à ces assemblées, sinon de s'incliner en silence devant une volonté toute- puissante! Si elles avaient le drpit d'interpellation, même séparé de tout contrôle de la responsabilité ministérielle, elles pourraient espérer de faire prévaloir leurs avis à force de les répéter et en forçant ainsi l'opinion publique à prendre parti pour elles. Si elles avaient un droit d'initiative même restreint , elles pourraient manifester leurs sentiments avec plus de netteté encore; mais réduites à ce droit d*adresse brillant et stérile qui leur donne toutes les agitations des luttes parlementaires sans aucune de leurs compensations, à ce droit d'amendement tout négatif puisqu'il soumet la critique à l'approbation de celui qui est critiqué, elles représenteraient un corps de virtuoses politiques plutôt qu'un cénacle d'hommes d'Élat. Elles n'auraient en

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définitive que cette ressource désespérée du refus de budget, extrémité devant laquelle elles reculeraient toujours. Si leur opposition devenait gênante en ce qui concerne les projets de loi, on aurait toujours un moyen très simple de l'éluder, ce serait de ne plus leur en envoyer.

Cet expédient non seulement n'aurait rien d'impraticable, mais il n'aurait même rien de nouveau. Il y a à cet égard un précédent infiniment curieux qui remonte au Consulat. Le premier consul, impatienté un jour des petits embarras que lui créait l'opposition du tribunat,, prit simplement la détermination de ne plus lui envoyer de projet de loi à discuter, et les tribuns, fort embarrassés à leur tour de voir leur éloquence mise en disponibilité, ne tardèrent pas à devenir plus dociles. Une résolution de ce genre n'aurait absolument rien d'illégal sous le régime actuel et créerait beaucoup moins de difficultés au gouvernement qu'on ne le suppose. Dans les pays de centralisation, l'intervention du pouvoir législatif est fort indifférente au train ordinaire des choses, ce qui revient à dire qu'ils peuvent très facilement se dispenser de réfléchir et de vouloir. La machine agit par elle-même. Cela fait l'éloge de la machine, mais c'est peu flatteur pour la nation.

Il y avait quelque chose de la pensée qui nous inspire ces réflexions dans les saillies un peu trop humoristique» et décousues de M. le marquis de Pierre. Il est difficile de se moquer de soi-même avec plus de résignation et d'agrément ; mais si ce discours a manqué parfois de mesure et de dignité, au fond il ne manquait pas de bon sens. On nous a invités à exprimer notre avis, a dit M. de Pierre, mais est-ce dans l'intention de le suivre ? Nullement. Pourquoi donc parlons-nous? Pour offrir des conseils qui ne , seront pas écoutés ou pour nous donner en spectacle? Qu'on suppose, en effet, que le Corps législatif ait à exprimer un blâme au sujet de la politique du gouvernement : sur

qui retombe ce blâme ? Autrefois il eût entraîné un changement de ministère et tout eût été Oni par là. Mais aujourd'hui que, par suite de la suppression de la responsabilité ministérielle, Tempereur seul est en possession de représenter le gouvernement, c'est à lui seul que s'adresserait ce brame, qui serait strictement constitutionnel peutêtre, mais qui serait encore plus factieux, comme dit M. le marquis de Pierre.

On peut donc s'apercevoir dès aujourd'hui qu'en supprimant la responsabilité ministérielle on à mis à sa place une fiction mille fois plus illusoire que l'inviolabilité royale. Que ceux qui nous parlent avec tant d'assurance de la responsabilité impériale veuillent bien nous indiquer, s'ils le peuvent, un seul moyen pratique de la mettre en cause sans courir le risque d'ébranler la constitution ellemême. Toute opposition qui voudrait prendre ce mot à' la lettre n'aurait pas d'autre ressource que de s'attaquer à la personne même de l'empereur, et cette opposition4à, il ne faut pas craindre d'appeler les choses par leur nom, ce serait une révolution. Le législateur aurait^il donc eu le dessein d'intimider, de désarmer d'avance toutp opposition en ne lui laissant que le choix entre un acquiescement constant et absolu ou une perispective aussi effrayante? Nous aimons mieux croire, qu'il a voulu laisser quelque chose à faire au temps et à l'esprit pratique éclairé par l'expérience.

De tous les discours prononcés dans le cours de cette longue discussion, celui de M* Favre est le seul^ à notre gré^ qui ait exacteinent caractérisé l'état intérieur de la France, de même qu'il a le mieux apprécié la question roma,ine. Nous l'en félicitons d'autant plus volontiers qu'il est léin d'avoir eti tout le succès qu'il méritait, peut-être en raison même de son impartialité et de la vérité du tableau qu'il nous a offert. Beaucoup de gens qu'il dérangeait dans leur

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quiétude se sont récriés contre l'à-propos de ce rapprochement si peu à notre avantage entre les principes de 89 et l'ordre aciuel, qui sait si bien protester en toute occasion de son respect pour eux, à la condition de n'être pas pris au mot. Nous pensons, au contraire, que la comparaison n'a jamais été plus opportune. Quel meilleur moment pourrions-nous choisir, en effet, pour cette revendication que celui oîi la parole nous est rendue après un si long silence, où le gouvernement revient de lui-même à une plus juste appréciation de ces principes, où il nous invite à nous prononcer sur la valeur de l'hommage, qu'il a voulu lui rendre par sa nouvelle réforme? Il y a une espèce de démocratie qui trouve cela souverainement intempestif. Elle ne peut dissimuler sa mauvaise humeur de voir qu'on mette au grand jour tous les points sur lesquels la légalité actueUe se trouve en contradiction avec les principes de la révolution française. Elle pense que nous devons nous estimer heureux de la liberté qu'on nous laisse, et apprendre comme elle à nous contenter de peu, 11 n'imporle guère, selon elle, que la liberté ne soit pas écrite dans nos lois, puisqu'elle est gravée dans le ctent de nos gouvernants, et nous sommes des ingrats de songer à prendre contre eux des précautions injurieuses, comme si nous étions tellement à l'abri des coups du destin, que nous n'ayons pas à nous mettre en garde contre son instabilité, et comme si une tolérance pouvait jamais constituer un droit. Ces réserves pleines de sens de M. Favre ont déplu à cette démocratie optimiste qui n'y a vu que la houtade d'un esprit chagrin. Elle a trouvé beaucoup plus de son goût la confiante adjuration de M. OUivier. Tous deux doivent se consoler, l'un d'avoir çbtenu des éloges que sans doute il ne cherchait pas, l'autre d'avoir encouru ane réprobation qui est aussi un éloge. Mais nous espérons que le plus inconsolable des deux sera M. Ollivier.

Cette démocratie aura toujours, et pour cause, des objections péremptoires contre tout rappel aux principes de 89* Quand elle ne trouvera pas qu'il est trop tôt, elle sera d'avis qu'il est trop tard. Quand la situation intérieure n^ lui fournira plu& de fins de non-recevoir, elle empruntera des prétextes aux complications extérieures. Que lui parlezvous des principes de 89? il s'agit bien vraiment delà liberté de la France î N'avons-nous pas à défendre celle du Grand Turc, à protéger celle des Italiens, à délivrer la Belgique et les provinces rhénanes, à affranchir les Hongrois, les Bohèmes, les Polonais et les Bosaiaques? Sachons donc ajourner les questions qui nous gêneraient dans l'accomplissement de ces tâches glorieuses ; nous avons. Dieu merci, bien le temps d'être libres! N'entravons pas le gouvernement par des tracasseries inopportunes, par une opposition mesquine, et laissons-le se livrer à saji aise à cet apostolat de l'affranchissement universeh Ainsi parle cette bonne et vertueuses démocratie qui prêche si bien d'exemple en n'étant jamais ni gênante ni tracassière, et qui a le courage si rare de soutenir un pouvoir quoiqu'il soit fort contre une opposition quoiqu'elle soit faible.

Le parlement italien a aussi voté son adresse. Mais ces débats lui ont pris infiniment moins de temps que les nôtres, et cependant sa requête est incomparablement plus substantielle. On s'aperçoit vite en la lisant qu'on a affaire à des gens plus préoccupés des choses que des mots, et peu disposés à perdre leur temps en paroles, inutiles. Si les députés italiens ne marchandent pas à leur roi des remerciements auxquels il a acquis des droits incontestables, ils ne se privent nullement en revanche de préciser très nettement les nouveaux services qu'ils réclament de lui. Ils lui demandent à la fois Rome et Venise. On pourra trouver la demande indiscrète, mais on ne se plaindra pas qu'une telle adresse soit vide de sens. Nous avouerons toutefois

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que l'assurance dont témoigne ce langage nous plairait un'peu plus si les hommes d'État italiens dépendaient un peu moins de certaines brochures que nous lisons et qu'ils d'^rifent pas. Assez longtemps ils les ont consultées comme le livre même de leurs destinées ; le moment est venu où le fara da se de Charles-Albert doit enfin devenir une ïérité. La politique d'un État faible comme était le Piémont pouvait impunément se plier aux déguisements, accepter avec résignation les désaveux et les démentis, s'incliner avec respect devant des' oracles auxquels elle n'obéissait paa toujours ; mais la politique d'un grand pays est tenue à plus de franchise, d'indépendance et de dignité. Nous sommes convaincu que l'homme si regrettable dont la ville de Turin vient d'inaugurer le monument ' au nom de la France et de l'Italie, et qui possédait dans une si admirable proportion ce mélange de pénétration et dc'tioblesse morale sans lequel l'habileté n'enfante jamais de grandes choses, n'eût pas donné d'autres conseils à ses concitoyens dans les circonstances actuelles. Manin eClt compris et signalé le danger de ce recours indéfini à l'intervention étrangère. 11 eût montré que cette ressource, nécessaire à la réalisation de l'unité qu'il désirait pour son pays, n'était plus, cette unité une fois réalisée, ou qu'un sophisme de la peur ou qu'un expédient de l'impuissanco. Il leur eût fait voir, par leur propre histoire, combien ses services, si commodes pour le présent, sont onéreux pour l'avenir ; comment, en dispensant trop tât un peuple de la partie la plus difficile de sa tâche, on le rend à jamais incapable de la remplir.

Il est certes bien loin de notre pensée de prêcher à l'Italie l'ingratitude envers la Fruice, ou de lui reprocher l'usage qu'elle a fait d'un secours dont elle ne pouvait se

I. L« mouumeiil de Manin avait âU iaïuguré à Turia le Zl mars.

passer. Nous regrettons seulement qu'elle se soit trop habituée à y compter, et qu*elle se soit mise à la merci de ses alliances. On serait plus rassuré sur son avenir si, à nn moment quelconque, elle s'était montrée possédée de cette folie héroïque qui s'empara de la France en 1792, et à toutes les époques où sa nationalité fut mise en question. Nous- ne pensons pas nous tromper en affirmant que c'est là le souci secret de tous les Italiens qui ont sérieusement à cœur l'avenir de leur patrie. Il doit leur être pénible de s'entendre signifier si impérieusement le « tu n'iras pas plus loin » de M. Granier deCassagnac. L'Italie a montré au monde ce que peut le génie de la diplomatie servi par un peuple merveilleusement intelligent, souple et discipliné. Cette arme lui suflfira-t-elle jusqu'au bout? Voilà le problème. Il est à craindre qu'un moment ou l'autre elle n'expie sa trop grande complaisance pour les expédients de l'artifice, et son penchant traditionnel à confier à des bras étrangers la partie la plus périlleuse de sa tâche. L'influence s'attachant toujours à celui qui agit, elle aurait perdu le droit de s'étonner le jour où elle s'apercevrait avoir trouvé une dépendance là où elle cherchait un appui. Ces observations ne s'adressent pas à l'Italie seulement, mais en général à tous les peuples qui se résignent à attendre leur libération de l'extérieur. Aussi le symptôme que nous avons salué avec le plus de joie dans les récentes manifestations dont la Pologne vient d'être le théâtre est-il précisément le parti pris d'en finir avec cette attente mystique et décevante d'un messie qu'on appelle toujours et qui ne vient jamais. Ce qui nous à frappé avant tout dans ce mouvement, c'est là volonté évidente de ne compter que sur soi-même, c'est le contraste qu'offre la conduite de ce peuple avec ce que l'histoire nous a appris de son caractère, ce sont les qualités nouvelles et, si on peut le dire, étrangères au tempérament polonais, qui se

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sont révélées ea traits irrécusables. On le savai d'héroïsme, mais ce qu'il n'avait jamais montre ces vertus moins éclatantes que solides, et pins q nécessaires dans le monde moderne à l'eiistence pies; c'est le calme, la volonté, la patience, lat la modération, le calcul, qualités dont l'absenc principale cause des malheurs de la Pologne, i populations du duché de Varsovie viennent de n à un si haut degré. Si c'est la servitude qui li enseignées et si elles savent les conserver à l'ai ne les auront pas payées trop cher. L'exemple ■ qui a obtenu de si grands résultats avec de moyens n'a pas été perdu pour la Pologne, placée à la vérité dans une situation bien plu encore, mais il n'est donné à aucune force £ de résister à un peuple qui veut et qui agit d'un < nime. Comment ne pas admirer à ce point de vu tacle que viennent de nous offrir les démonstratioi sovie, dont le prélude nous montre la noblesse j représentée par la société agricole, se dépouilla tairement d'un droit de propriété en faveur A< miers, et dont le dernier terme nous montre le tiooB (Ouvrières, les paysans, les nobles, les bourge ciliés par un même sentiment, et échangeant les de leur foi avec les juifs, ces parias de la Pologni de la religion universelle qui veut que toutes 1( soient libres.

L'accueil que l'empereur de Russie a fait à 1 des habitants de Varsovie n'est pas moins significa l'insunisance des satisfactions qu'il leur accorde pier mouvement a été cependant de refuser tout sion, car dans un moment-où la politique russe d'elle deux éventualités aussi graves que la qU' servage et la question d'Orient, on conçoit qu'el

guère disposée à voir surgir de nouvelles difficultés en Pologne. Mais ses dispositions ont dû se modifier devant l'ïlttitude à'ia fois si paciOque et si ferme du peuple de Varsovie. Comment étouffer dans le sang, à moins de se déshonorer, cette insurrçction inoffensi^e et désarmée qui n'émousse le glaive qu'en recelant l^s coups, et qui ne combat les exécuteurs qu'an lassant leurs bras par k multiplication des victimes ? Le czarisme, qui a si impitoyablement écrasé en Pologne toute opposition fondée sur la force matérielle, s'est troublé devant cette grande figure de la résistance morale. , '

Les concessions qui ont été ^uxordées sont encore loin sans doute de r^ondre aux vœux que tout Polonais porte écrit au fond du icœur. Il est même impossible qu'elles le satisfassent venant de la part de la Russie. Ces vœux vont, en réalité, fort au delà de cette constitution de 1815 que la presse européenne semble considérer aujourd'hui comme le programme des patriotes polonais, et le nec plus ultra de leurs espérances. A plus forte raison, ne peuvent-ils se contenter de la réforme qui leur a été octroyée ; mais ne pouvant dire leur dernier mot sans s'exposer à tout compromettre, il est d'une bonne politique pour eux de ne pas trop vouloir et définir, d'accepter ce qu'on leur donne, non comme un état définitif, mais comme une transition nécessaire. Ils n'avaient jusqu'ici pour toute institution politique qu'une société agricole. Ils vont avoir maintenant une espèce de diète par la transformation du conseil en une assemblée à moitié élective, à moitié nommée par le gouvernement, une administration nationale, un régime municipal indépendant, une magistrature et un enseignement exclusivement formés de Polonais. Ces améliorations et les réformes plus importantes encore que l'Autriche vient d'introduire en Galicie, vont fournir aux Polonais une force plus puissante que toutes les armées qui leur sont depuis

CKRONIQUBS POLITIQUES,

si loQtEtemps promises et qui ae leur seront jamais voyées.

La Pologne n'a rien à attendre quant à présent que d agitation à la fois légale et pacifique. Avant dç son; revendiquer sa nationalité, eHe a encore beaucoup à . pour ressaisir ce qu'on pourrait appeler son aiiE*n< morale, pour se coattituer,de««^ tradifioos intellectu et civiles qui font l«s mœurs, dominent les lois, .et coqimê l'àme d^es peuples. Ce résultat, il est en son ] voir de le réaliser à l'abri des institutions si infompl qu'on lui a laissées, et sou^ les yeux de ses oppress impuissants à rempêc4er. Ce travail une fuis accompli seront vaincus d'avance.

Il ne dépend de personne d'anéantir un peuple qui vivre. 11 ne meurt que lorsqu'il est allé lui-mSme au de du coup qui l'a frappé. Si l'on eiamine de près ces gn crimes, qui sont les meurtres des nations, comme fut, exemple, le partage de la Pologne, on s'aperçoit prei toujours qu'ils ont été précédés d'un suicide. On ne nommer autrement l'effroyable anarchie dans laquell pays vécut pendant les années qui préparèrent sa ruin est certes aujourd'hui fort à l'abride ce danger, et ce si une cruelle ironie que de chercher à le prémunir conti vieux péché : mais il est incontestable que si la liberti était soudain rendue, ce n'est pas dans son passé < pourriilt chercher le programme d'une politique ada au temps présent. Il vaudrait mieux pour lui, à ce poii vue, oublier qpe se souvenir. Il y a donc là un travail ( prentissa'ge et d'initiation essentiellement lent et pro^ sif. Ne trouvant dans son passé presque aucune des i ditions actifelles de la vie politique des peuples, il qu'il cherche de quoi combler celte lacune dans l'ensei ment que lui offrent ses propres épreuves et l'exemple autres nations de l'Europe. Il y a là pour l'esprit nati

une sorte de création préliminaire indispensable à la durée de son œuvre future. La demi-liberté qui lui est accordée à la fois par la Russie et par TAutriche, et que la Prusse ne pourra pas toujours lui refuser, est éminemment favorable à cette entreprise. Nous prédisons que la Prusse prendra tôt ou tard le même parti, non par philanthropie, mais par crainte et par intérêt. Il est très instructif de comparer le système de conduite que tient la Prusse libérale en Pologne avec la politique modérée et conciliante que viennent d'adopter deux puissances qui ont jusqu'ici passé pour représenter l'absolutisme. L'administration prussienne, dans le duché de Posen, rapprochée de l'opposition qu'ont rencontrée dans la chambre des seigneurs et dans celle des députés des mesures qui font aujourd'hui partie du code de toutes les nations civilisées, jette un jour peu favorable sur les vues et les sentiments d'une puissance toujours si prompte à pousser le cri d'alarme au nom de la liberté de l'Europe, quand son ambition seule est alarmée. Il n'est pas à son honneur d'avoir été devancée en cela par le despotisme russe.

Nous adresserons le même reproche aux États-Unis, en ce qui concerne la question de l'esclavage. Les serfs de la Russie auront pu saluer la liberté avant les noirs de la libre Amérique. La tâche de l'empereur Alexandre est, à la vérité, infiniment plus simple et plus facile que celle de l'honorable M. Lincoln. On n'a qu'à comparer, pour s'édifier là-dessus, les termes de l'ukase au cri de détresse que vient de jeter cet infortuné président, réduit à appeler à son secours « les bons anges de la nation et la corde mystique du souvenir. » C'est, en général, une assez triste ressource qu'une corde, mais si elle est mystique, on n'a pas même la consolation de pouvoir s'y pendre. Si nous rions des métaphores de M. Lincoln, ce n'est pas faute de compatir à ses perplexités, mais c'est que sa rhétorique

CURONlgUBS POLITIQUES. 131

nous parait manquer de si^rieux dans des circonstances aussi graves.

Cependant il serait fort injuste de ne pas tenir compte à l'empereur Aleiandre de la bonne volonté et de la persévérance qu'il a déployées dans une œuvre qui sera l'honneur de son règne et de sa mémoire. Il est arrivé' plus d'une fois que des concessions, en apparence désintéressées, n'étaient qu'un calcul destiné à détourner un péril imaginaire ou rèel ; plus d'une fois aussi on a eu à reconnaître qu'elles n'étaient que des pièges. Non seulement aucune de ces suppositions n'est applicable ici, mais il est connu de tout le monde que l'empereur pouvait ajourner facilement cette redoutable difficulté, grâce à la docilité des paysans russes, et qu'il a mis la plus généreuse insistance à défendre une réforme odieuse à la majorité de sa noblesse. Un témoin digne de foi nous a conté que lors des délibérations auxquelles a donné lieu l'affrachissement des serfs, il est arrivé souvent qu'au sein du conseil de l'empire une très forte majorité se prononçait 00011% les mesures les plus libérales, tandis que quelques voix seulement se déclaraient en leur faveur. — Ajoutei la mienne, disait alors l'empereur, et ce vote souverain faisait aussitôt pencher la balance du côté de la majorité. Un tel exercice du pouvoir est d'une àme noble et grande. On peut rendre cette justice même à un empereur. II est heureux pour l'bumanité que le despotisme ne se présente pas toujours sous un aspect aussi favorable, parce qu'il serait adorè par elle, et lui ferait peut-être oublier que ses bieo' faits ne sont pas moins funestes à la longue que les fléaux qui Taccomp^nent d'ordinaire.

Quant à la valeur réelle des dispositions qui viennent de transformer une classe de vingt-cinq millions d'hommes, il nous est difiicile d'en être bon juge à une telle distance, et surtout dans l'ignorance où nous sommes des conditions

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de leur yie matérielle. La plupart des critiques qui ont accueilli le système adopté par le gouvernement russe lui ont été adressées de confiance, car on ne se compromet guère en affirmant qu'il n'a pas rempli ce but. Il est bien difficile, en effet, qu'en une question si délicate il ait pu donner satisfaction à tous les intérêts. L'important est que le paysan soit affranchi des servitudes personnelles comme la corvée qui se trouve transformée en une redevance pécuniaire, et en même temps qu'il puisse devenir propriétaire. L'usufruit perpétuel qui lui a été accordé sur les terres qu'il cultive, avec la faculté de rachat, au moyen d'un amortissement annuel, est, en réalité, une propriété anticipée. Les conditions de cet amortissement fixées par le décret impérial sont en général peu onéreuses pour le paysan, et elles pourront encore être adoucies par des arrangements à l'amiable.

Cette immense révolution ouvre à l'activité russe un champ illimité. Le paysan, jusqu'ici immobilisé sur le sol et réduit à l'état de végétal, retrouve la vie avec le mouvement. Cet être inerte et pétrifié s'anime, U se transforme, il agit, il crée. Ce n'est déjà plus un paysan, c'est un bourgeois. Le voilà incorporé à cette classe remuante et ambitieuse qui aujourd'hui mène le monde, et dont l'absence a peut-être seule jusqu'ici empêché la Russie de dévorer l'Europe. D'ici à peu d'années nous assisterons à ce spectacle étrange qui frappa Macbeth de stupeur lorsqu'il vit les arbres de la forêt de Dunsinane s'ébranler soudainement et se mettre en marche comme une armée.

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10 avril 1861.

Dans les pays constitutionnels, c'est d'ordinaire après la dtecussion de TAdlTesse que les débats parlementaires s'animent et prennent toute leur importance. Les discours d'apparat, les harangues de convention font alors place au langage des affaires, à ces luttes émouvantes qui influent à juste titre sur le sort de la nation, parce qu'elles sont l'expression de sa pensée et de sa volonté. Nos Chambres, au contraire, ne sont pas loin de considérer leur rôle comme terminé après le vote d'un conseil respectueux. Chez nos voisins d'Angleterre, de Prusse et d'Italie, entre les mains desquels le droit d'adresse pourrait être, au besoin, une arme redoutable au ministère, sinon à la couronne, il ne donne lieu qu'à une simple formalité dont on se débarrasse en quelques jours ; chez nous, où en aucun cas il ne saurait exercer d'action directe sur le gouvernement, et où il ne constitue qu'un débordement inoffenfeif de politique spéculative, il occupe à lui seul deux mois entiers ; il semble résumer toute l'activité des corps délibérants, et ne laisse après lui que le vide et le silence. D'où vient une telle différence, sinon de ce que, dans ces pays privilégiés, les législateurs possèdent des moyens plus efficaces de manifester leur volonté, tandis que chez nous ils veulent avoir au moins la consolation de aire tout ce qu'il ne leur est pas permis de faire, et se vengent par de longs discours de leur oisiveté forcée? Mais lequel de ces deux régimes est le plus favorable à ce qu'on appelle si dédaigneusement le règne du bavardage ?

Quoi qu'il en soit, nos législateurs se reposent, et il vaudrait mieux, selon nous, que ce fût d'avoir beaucoup agi que d'avoir beaucoup parlé. Nous ajouterons, sans aucune intention ironique, que, par une exception qui tient

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aux circonstances actuelles, le public avait aussi besoin de ce repos. Le public français a un peu perdu l'habitude de se rendre compte de ses propres impressions, et il ne sait pas encore au juste ce qu'il pense sur ce qu'on lui a appris. Il a été comme étourdi de l'état de choses que cette longue discussion lui a révélé : il lui faut un temps d'arrêt pour se reconnaître et se recueillir. Il vivait depuis dix ans sur une hypothèse admise à peu près par tout le monde comme un axiome incontestable ; il se plaisait à supposer que les questions politiques, pour n'être plus débattues publiquement et librement devant la nation, n'en faisaient pas moins leur chemin dans les esprits, et que, par conséquent, un immense progrès avait dû s'accomplir à l'état latent pendant les années de silence et d'immobilité qui viennent de s'écouler.

On avait bâti les plus flatteuses théories sur cette supposition ingénieuse, qui était pour les uns un encouragement, pour les autres une justification anticipée. Les pénibles sacrifices qu'on s'imposait pour un temps, au nom de l'apaisement des passions et de la pacification des partis, ne devaient pa^ demeurer stériles : on en serait récompensé plus tard par une ère de concorde et par une simplification inespérée de nos difficultés politiques. Tel est le thème accepté depuis dix ans par les simples d'esprit. Nous avons pu voir combien peu s*est réalisée cette croyance pieuse. Réveillée après dix ans de sommeil, la discussion publique a retrouvé les questions au point où elle les avait laissées lorsqu'elle fut interrompue , et ce résultat si peu prévu a frappé les esprits d'une sorte de stupeur. Il ne manquera pas de gens pour en conclure qu'on ne l'a pas encore laissée dormir assez longtemps. Nous en tirerons, quant à nous, une conclusion tout opposée, à savoir, qu'on ne peut rien sans la libre discussion. On. ne se passe jamais d'elle impunément. Rien ne se fait

CHRONIQUES POLITIQUBS. 135

de définitif sans son concours. On s'aperçoit tôt ou tard qu'ajourner les problèmes ce n'est pas les résoudre ; puisque la dictature, au moment où elle restitue d'elle-même à la nation une partie de ses droits, après les avoir frappés d'interdiction aussi longtemps qu'elle l'a jugé à propos, n'est pas encore parvenue à opérer cette réconciliation tant désirée, il s'ensuit évidemment que c'est à la liberté qu'on doit la demander. On avait cru remédier à l'extrême division qui se manifestait dans nos opinions en leur imposant silence; aujourd'hui qu'on s'aperçoit que le remède n'a fait qu'augmenter le mal, peut-être s'avisera-t-on de les laisser chercher leur accord au moyen de la libre discussion.

La liberté a donc tout au moins pour elle l'insuffisance démontrée des expédients qu'on lui a longtemps préférés, et par cela seul elle tend à devenir un fait nécessaire. Plusieurs autres conditions se réunissent pour faire d'elle, à la longue, l'élément principal et le trait dominant d'une situation nouvelle. EHle a en ce moment la seconde voix de tout le monde, comme il arrive d'ordinaire aux plus dignes; chacun la veut pour soi, sinon pour ses adversaires ; elle a le genre d'attrait qui séduit le plus aujourd'hui, elle réussit» Elle est le complément obligé de tous les programmes, même de ceux qui sont rédigés contre elle, et elle est adoptée comme un moyen par les hommes qui ne. sont pas capables de l'aimer comme un but. Endn, ce qui est encore plus décisif en sa faveur, il n'est personne qui n'ait besoin d'elle dans une certaine mesure.

Ces tendances qui agissent sans concert, et qui, pour la plupart, s'ignorent encore elles-mêmes, ne peuvent manquer de produire tôt ou tard leur résultante; mais combien cette réalisation ne serait-elle pas rendue plus prompte et plus facile par la formation d'un groupe politique dont les membres, sans distinction d'origines ni de nuances,

se consacreraient excliisivemeiit au triomphe des grands principes ! Les idées les plus excentriques, les plus folles, trouvent aujourd'hui des soldats dévoués; la liberté ne pourrait-elle donc pa^ aspirer à avoir Bon parti comme le mormonisme ou la musique de l'avenir ^ ? Bien des fois déjà nous avons appelé sur ce point l'attention d'une génération distraite et énervée, et nous ne nous lasserons pas de lui rappeler ce devoir. A toutes les époques, la liberté avec les principes politiques qu'elle représente a suffi à maintenir une pleine et parfaite union entre des hommes que séparaient d'ailleurs de profondes dissidences. Elle a pu leur faire oublier leurs griefs réciproques, préférer sa cause à leurs intérêts particuliers ; elle a su se faire aimer d'eux pour elle-même et leur inspirer des dévouraents tels que les religions seules peuvent se vanter d'en avoir produit d'aussi beaux ; il faut qu'on sache enfin si c'est elle qui a perdu sa vertu, ou si c'est nous qui ne sommes plus dignes de la servir parce que nous ne savons plus la comprendre.

En attendant que cette grave' épreuve se fasse, le nom seul de parti libéral a le privilège d'exciter le sourire de beaucoup de nos hommes politiques, à l'esprit desquels cette dénomination n'offre aucun sens défini. Parti libéral leur paraît vague, obscur, abstrait ; il ne conçoivent ni le mot ni la chose, ou plutôt ils ont si bien oublié la chose que le mot ne dit plus rien à leur pensée. Ce fait suffira pour donner à l'histoire une idée de leur profonde intelligence, si jamais l'histoire leur fait l'honneur de s'occuper d'eux. Pour taxer d'ambiguïté une doctrine politique illustrée par tant de glorieux commentaires et d'immortels interprètes, il faut une rare ignorance ou une insigne mau-

1. Le Tannhauser de Richard Wagner venait de disparaître de la scène de l'Opéra, après trois représentations dont la première avait eu lien le mercredi 13 mars.

GHRONI^UXS POLITIQUES. t37

iraise foi. Il n*est pas ua seul de $68 préceptes q\Â n'ait été deux fois cammeoté et par le génie et par rbéroïsme. Aveo quelle force, au contraire, ne pourrait-elle pas reni^oyer ce reproche à ses adversaires, soit qa'ils Tiennent de la monarchie, soit qu'ils viennent de la république ! Ne sont-co pas eux qui ont besoin de définitions et de programmes précis? Que nous ont-ils appris, en effet, quand ils ont dit royalistes ou républicains, selon la vieille formule? La république de Washington et celle de Babeuf, la monarchie de Louis XIY et celle de.Onillaume d'Orange sont confondues sous la même dénomination, et cependant qu'y a-t4f de commun entre elles, si ce n'est un mot? Les institutions libérales sont seules semblables à elles-mêmes dans tous les temps et dans tous les lieux : elles «ont le côté éternef de toutes les politiqpies fondées sttf des principes. Les formes les plus importantes aux yeux du. vulgaire ne sont auprès d'elles que des accidents secondaires.

Ces vérités depuis longtemps banales pour les esprits qui ont réfléchi sur ces questions, n'ont trouvé de faveur jusqu'ici qu'auprès d'une minorité intellectuelle. Elles ont inspiré, il y a déjà plusieurs années, aux hommes qui la composent la pensée de reformer une grande opinion libérale au milieu des partis défiants ou irréconciliables; mais comme ils débutaient par leur demander un acte de désintéressement, ce qui à plusieurs paraissait une duperie ou un suicide, ils n'ont guère réussi d'abord qu'à se rendre suspects à leurs propres amis. En France, toute politique qui ne se résume pas dans un nom propre est considérée comme un piège ou une mystification. Alors sont venues les complications de la question italienne qui ont rendu la tâche mille fois plus difficile en rallumant des haines éteintes et en mettant aux prises des intérêts tout-puissants. Dissoute aussitôt que formée, cette ligue libérale s'est maintenue pour ainsi dire à l'état individuel, sans mot d'ordre et à

son propre insu, par la persistante adhésion d'esprits fermes et convaincus à une pensée juste.

Cette minorité presque seule aujourd'hui fait acte de \ie intellectuelle, ce qui est pour elle un honneur et un légitime sujet d'espérance ; mais ses adhérents, pour la plupart isolés, inconnus les uns des autres, séparés par des dissentiments et des scrupules dont quelques-uns sont d'ailleurs très respectables, n'ont pas encore montré les qualités de discipline et d'initiative qui sont nécessaires toutes les fois qu'on veut arriver à une action commune. Ils forment une école plutôt qu'un parti. Ils ont le tort de trop croire à la force de la raison et du droit, de trop dédaigner le savoir-faire et la diplomatie du succès, de ne pas s'affirmer avec assez d'assurance et d'énergie dans un temps qui a le culte de l'outrecuidance. Ils ne voient pas assez que l'idée trop modeste qu'ils ont de leur importance diminue ainsi celle qui s'attache à leur cause. Ils oublient qu'on ne leur fera leur place qu'autant qu'ils se la feront eux-mêmes. Ils ont un grand désintéressement personnel, mais ils n'ont pas encore assez celui qui consiste à sacriGer un système, une préférence pour telle ou telle orthodoxie. Enfin, ils se croient tenus à trop de ménagements envers leurs amis politiques de toutes nuances, ils se plient par là à une foule de compromis et de réticences qui les affaiblissent, et dont personne ne leur est reconnaissant. Or, ils ne trouveront de force qu'à se séparer nettement de tout ce qui n'est pas eux. Là seulement est le courage, et là aussi l'habileté.

Leurs principes, que la Revue Nationale s'est donné pour mission de défendre et de propager, sont aussi ceux qui inspirent un groupe d'hommes politiques dont nous, avons eu plus d'une fois à signaler les utiles publications. Nous voyons parmi eux des soldats venus dé camps très opposés, et qui ne se croient point des transfuges parce

qu'ils se réuDiBseni pour défendre une opinion qui leur i commune, un bien qu'ils sont accoutumés à mettre a dessus de tout, la liberté. A côté des noms de MM. D^ vergier de Hauranue, d'Haussonfille, Jules de Lasteyri de Rémusat, Laboulaye, Odilon Barrot, nous y trouvo ceux de MM. Jules Simon, Pelletau, Ferdinand de La teyrie, de Roncbaud, F. Morin, etc. Aux remarquabi traTaux qu'ils ont déjà publiés ils viennent d'ajouter i volume qui nous fournit un modèle excellent des qualit dont nous parlione plus haut avec le regret d'avoir à cou tater leur rareté : c'est une étude sur la Centralisation ses effets, par M. Odilon Barrot.

Un de nos collaborateurs reviendra sur ce travail, q mérite un eiamen approfondi par le mélange si rare i bon sens et d'élévation avec lequel cette grave question est traitée. Mais ce que nous voulons être des premiers y louer, c'est l'abnégation et le parfait désintêresseme! dont cette œuvre témoigne. Son auteur pouvait, à pli juste titre que bien des gens, se croire dispensé par double exemption de l'âge et des services de prendre sa pa dans nos labeurs, et ses pairs ont en général accueilli bea coup trop facilement l'idée qu'ils ont cessé d'être respoi sables depuis qu'ils ont cessé de diriger les affaires. I sont responsables dans la mesure de leur iniluence moral Dans un temps comme le nôtre, le pire de tous les rôl< est celui de spectateur : il vaut encore mieux être victim' Il pouvait aussi comme tant d'autres faire d'une questtc générale le texte d'une apologie personnelle ou de la gloi fication d'un parti. Le livre de M. Odilon Barrot a é écrit, au contraire, dans un esprit d'impartialité supi ■rieure, et sur cette question même de la centralisation blâme les fautes de ses amis avec une sincérité qui ne sai rail trouver trop d'imitateurs. Il rappelle plu& d'une fo aux libéraux l'errenr qu'ils ont commise en laissant sut

sister, sous un gouvernement libre, un système administratif organisé pour la dictature, en raison des « facilités funestes » qu'elle leur offrait comme moyen de gouvernement. Il signale comme nous la nécessité « de mettre de côté les anciennes distinctions-^e parti et les vieux drapeaux, de se rallier dans un effort commun, de faire perdre leur empire aux questions de personnes, de mots et de formes, de se réunir ainsi sur le fond des choses pour ne plus former que deux partis en France : celui qui estime assez son pays pour le croire digne de faire ses affaires luimême, et celui qui, au contraire, le déclare à jamais incapable, par suite d'une infirmité organique et inguérissable. » Et il joint l'exemple au précepte. Nous saluons ce livre comme un heureux augure. Ce n'est jamais un fait indifférent que cet hommage rendu, au terme d'une carrière illustrée par d'honorables travaux, aux idées qu'on a aimées et servies dans sa jeunesse : c'est un des meilleurs spectacles de la vie humaine. Nous souhaitons cette satisfaction et cet honneur aux hommes de la génération actuelle.

M. Barrot nous paraît sévère peur l'Assemblée constituante, qu'il range, un peu légèrement peut-être, parmi les créateurs de la centralisation actuelle. Il n'est pas exact, par exemple, de dire qu'elle mit la justice civile à la merci de l'administration. Ses juges élus ne pouvaient pas être destitués si ce n'est après un jugement, et son organisation judiciaire était, quoi qu'en dise M. Barrot, incontestablement plus indépendante que les Parlements Maupeou.

Il faut tenir compte à cette grande assemblée des difficultés avec lesquelles elle s'est trouvée en lutte et ne pas considérer les mesures défensives qu'elle a été forcée de prendre contre ses ennemis comme l'expression définitive de ses opinions.

Il est un autre point sur lequel M. Barrot nous paraît

avoir trop accordé aux passions du moment. Il semble croire que le grand mouvement qui se produit aujourd'hui contre Rome s'opère au profit de la centralisation;

Il serait singulier qu'une révolution qui n'a d'autre but que de porter le dernier coup à la centralisation la plus oppressive qui ait jamais existé eût précisément pour résultat de la faire renaître et de la fortifier sous une nouvelle forme; il faut, pour y voir une conséquence aussi imprévue, admettre deux suppositions que M. Barrot n'hésite pas à regarder comme fondées et qui sont cependant fort peu vraisemblables. La première, c'est que la chute du pouvoir temporel entraîne forcément celle de la papauté; la seconde, c'est que l'État puisse, malgré le démenti que lui donneraient à la fois nos mœurs et nos idées, accepter son héritage et se faire chef de religion, ce qui serait en effet la pire espèce de tyrannie.

Nous ne croyons, en ce qui nous concerne, ni à l'une ni à l'autre de ces suppositions. A ceux qui nous disent que le jour où le pape n'aura plus de royaume il perdra son indépendance et avec elle l'obédience du monde catholique, nous répondons par un fait qui n'admet aucune réplique ; pendant les huit siècles les plus difficiles de son existence, à l'époque où la force brutale a exercé le plu« d'empire sur les hommes, la papauté n'a pas eu un seul sujet et elle a eu tous les peuples pour clients. Nos contradicteurs devraient se mettre d'accord avec eux-mêmes. Cette indépendance d'un genre particulier, qui prétend à l'infaillibilité et qui ne peut se soutenir sans un appui aussi matériel que la possession d'un territoire, qui se dit protégée par Dieu lui-même et qui ne peut se maintenir avec les garanties qui suffisent à tous les homibes, qui donc a songé à la mettre en doute depuis dix ans? Et cependant, qui peut ignorer que depuis ce temps la papauté est entre les mains de la France? A ceux qui nous opposent la crainte de voir l'État

s'emparer de la dictature spirituelle nous demanderons où sont les apôtres de cette religion nouvelle, et si on espère nous effrayer à ce point d'une proposition ridicule, honteuse d'elle-même, émanée on ne sait d'où et désavouée aussitôt qu'émise par ses propres auteurs. Nous avons besoin de toute notre force, ne la perdons pas à combattre des fantômes.

Pourquoi ne pas reconnaître, au contraire, que ce qu'il y a au fond de cette révolution c'est une tendance à décentraliser l'élément religieux, c'est, en un mot, la séparation de l'Église et de l'Etat, comme vient de le proclamer si nettement le comte de Gavour du haut de la tribune italienne. Au reste, nous ne nous dissimulons pas que cette tâche est plus facile en Italie qu'en France. La grande raison qui fait qu'en France beaucoup d'hommes politiques reculent devant ce problème est, en effet, comme toujours, celle qu'on ne dit pas. C'est le danger de priver du jour au lendemain du budget qui la fait vivre une armée redoutable et admirablement disciplinée. Ce danger est infiniment moindre en Italie, où le clergé possède encore d'immenses propriétés, et peut, jusqu'à un certain point, se suffire à lui-même sans le secours de l'État. En France, où il ne pourrait compter que sur les contributions volontaires des fidèles , on s'explique qu'il préfère encore le régime des concordats avec toutes ses servitudes à des ressources éven- , tuelles qu'il peut croire précaires ou même insuffisantes. Nous osons dire pourtant que c'est là un sentiment peu religieux, et qui ne se fût jamais produit dans un âge de foi. L'accusation qu'un clergé devrait repousser avec le plus de soin, c'est justement celle qui ferait peser sur lui le reproche de ne pouvoir se passer de l'appui d'un pouvoir politique et de l'acheter par sa soumission. 11 tiendrait surtout à s'en disculper à une époque où on pourrait lui montrer sur toute l'étendue du globe des Églises qui se

soutiennent dans une situation très prospère par la seule adhésion des consciences.

Le spectacle que nous offreirt à cet égard l'Angleterre et principalement T Amérique peut être opposé, en effet, comme une très forte objection à ceux qui s*obstinent à déclarer cet état de choses impossible chez nous. Mais que répondraient-ils si on leur montrait le problème déjà ré- . solu en France même et sous leurs yeux? C'est ce dont il leur est facile de s'assurer par eux-mêmes. 11 existe en France, àTheure qu'il est, un grand nombre d'Églises protestantes qui ont pleinement réalisé le principe de la séparation de rÉglise et de l'État, qui s'en trouvent fort bien et qui se suffisent amplement avec le seul secours des fidèles. L'organisation catholique, si active et si puissante, voudrait-elle se déclarer hors d'état de supporter un régime à l'abri duquel une initiative tout individuelle et isolée, comme est toujours celle des cultes protestants, a pu se créer en peu de temps une situation des plus florissantes? Un tel aveu mérite réflexion.

Si M. de Cavour réalise sa promesse, il aura rendu un immense service non seulement à l'Italie, mais au monde. Sil ne peut la tenir malgré ses efl'orts, il sera glorieux pour lui de l'avoir seulement essayé. Nous sommes impatient , quant à nous, de voir ce génie oseur, inventif et pénétrant, aux prises avec une tâche aussi grande et aussi neuve. Nous sommes convaincu qu'il y portera des vues originales et profondes que d'autres pourront mettre à profit, même après qu'il aura échoué. Il est malheureusement un point sur lequel il nous est difficile de partager sa confiance, après avoir lu le dernier manifeste de la cour de Rome, si bien fait, d'ailleurs, pour le servir à un autre point de vue, qu'on Fa accusé spirituellement de l'avoir écrit lui-même. Il nous paraît difficile de supposer qu'il puisse jamais rien obtenir des hommes qui otit rédigé ce lamentable document,

e en leur accordant des avantages tout à fait ines-

rce côté ) a question itidienae estpour nous une quespersonnelle, et on comprend la passion avec laquelle 8t discutée eu France. On s'explique moins l'oppor- ■>ies efforts que fait «n ce moment une certaine presse reur d'une nouvelle intervention française en Italie.

croyons que la guerre, à l'heure qu'il est, ne serait ; pour personne en Europe, parce qu'elle ne ferait ]iimer une foule de résultats précieux qui sont à la

de se réaliser.

l'Italie juge à propos de la déclarer, comme elle en le droit tant que la Vénétie ne sera pas libre, elle rendra, nous l'espérons, qu'il est de son honneur

faire seule. Un secours étranger ne serait plus au- 'hui en Italie qu'un argument contre son unité poli- , dont il attesterait l'impuissance et l'inanité. Ce se- , le Piémont pouvait et devait le réclamer lorsqu'il

réduit à ses seules forces; une nation qui compte -trois millions d'hommes en a perdu le droit. Ea acnt une tutelle elle se déclarerait mineure. Toute pror m implique un incapacité, et lorsqu'elle n'existe pas a crée. Nous croyons répondre ici au sentiment de les hommes qui mettent quelque fierté dans l'amour I ont pour lenr pays. L'Jtalie ne doit pas oublier que les services se payent, même les plus désintéressés. euple qui doit sa liberté à une autre natitsi devient élément son satellite. Il est dans la force des choses es libérateurs s'accoutument à disposer de lui avec ou ton assentiment.

us avons délivré l'Italie deux fois dans le cours de ce

: notre première intervention lui a coulé plusieurs s royaumes et trois constitutions, l'une républicaine, « consulaire, la dernière impériale. Notre seconde

iittervention, qu'elle a acceptée avec infiniment plus de réservé et de ^nidencC) ne luf a coûté jusqu'ici que la candidature du prince Murât, te qui est à la vérité un très mince inconvénient auprès des avantages inappréciables qu'elle lui a rapportés. On ne meurt pas pour un prétendant de plus ou de moins. Mais supposez que TRidie soit redevable à la France du succès d'une nouvdle campagne contre l'Autriche ; supposez de plus que, par un revirement qui n'est pas sans exemple, la France appuie un seul jour de son autorité morale ce prétendant aujourd'hui désavoué, que reste-t-il de l'œuvre des patriotes italiens?

25 avril 1861.

Une transformation profonde s'opère en ce moment dans les esprits et se trahit par des symptômes significatifs- A rindifférence, au découragement, à la torpeur qui pesait sur nous ont succédé des dispositions plus viriles. Mais, comme il arrive dans toutes les situations qu'on subit au lieu de les dominer, personne ne saurait dire ce que l'avenir nous apporte. Il y a quelques années, ce doute nous eût valu une avalanche de prophéties. Aujourd'hui, tout se tait. Heureux les temps privilégiés où l'on peut s'abandonner sans trop de ridicule au plaisir innocent de faire des prédictions, et où le vraisemblable peut quelquefois être vrai 1 Ce sont les temps où les nations savent vei^ quel but elles marchent, où elles font prévaloir leur volonté bonne ou mauvaise, où, en un mot, elles s'appartiennent à elles-mêmes. Pour celles, au contraire, qui ne disposent pas de leur propre destinée, toute la sagesse consiste à ne pas prévoir.

A peine nous permettons-nous d'obsei^ver les astres à la I. 18

dérobée pour y lire le secret des dieux . Que serons-nous demain? voudrons-nous la paix, aurons-nous préféré la guerre? On nous rapprendra peut-être, mais en attendant il n'y a que nous qui m le sachions pas. N'importe, plusieurs signes tendraient à faire supposer depuis quelque temps que nous ne sommes pas si morts que nous en avons Tair. Cet événement mérite sans doute confirmation, mais il ne manque pas d'une certaine probabilité. N'est-il pas incontestable, par- exemple, que nous sommes redevenus capables de haine politique? La haine n'est pas, il s'en faut, une passion édifiante; mais pour des gens qui ne sont pas très sûrs de vivre, elle est au moins un signe, de vie. N'est-ce donc rien qu'une étincelle jrallumée au fond de ces cœurs si longtemps glacés par l'indifférence? Dans une époque de défaillance et de découragement, ce défaut peut devenir une vertu. Que de peuples sont morts faYite d'avoir su bien haïr I

Ce n'est pas tout. On recommence à penser et à réfléchir; on se préoccupe de l'avenir de son pays ; on veut savoir où en sont ses affaires ; on renaît à l'ambition d'influer sur se^ destinées ; on craint, on désire, on espère.

Ces passions, telles qu'elles se sont révélées dans les derniers débats législatifs, s'agitent encore confusément au milieu de l'inextricable chaos des opinions actuelles ; elles commettent chaque jour les plus étranges méprises ; elles combattent au hasard avec un aveugle acharnement et avant même d'avoir reconnu l'ennemi. Mais peu à peu elles se disciplineront et apprendront à distinguer ce qui est capital de ce qui n'est que secondaire. D'ailleurs, bien des sujets qui les divisent auront disparu dans la bataille même qu'elles se livrent aujourd'hui. Et en première ligne il faut mettre cette fatale question du pouvoir tertiporel qui a tant contribué à la confusion indicible que présente la situation actuelle. Supposez ce problème résolu en effet,

ilMHkfiIfllll'l'^

CHBONIQUBB POLITIQUES. 147

combien de âinîcultés se trouvent simplifiées, combien d'inimitiés se réconcilient et se tendent ta main 1

Nous disons que cette question tend à disparattre. Soit qu'on tranche la diflicullé, soit qu'on la dénoue, si elle est une fois supprimËe ce sera pour longtemps, car le pouvoir temporel sera plus difficile encore à établir qu'à renverser. Ses amis eux-mêmes, dont la plupart l'exploitent comme une machine de guerre d'un maniement commode et d'une portée redoutable, seront au fond bien aises d'être délivrés des embarras dont il les menace au moins pour un avenir éventuel, et sans avoir eu à assumer la responsabilité de sa chute. Or ce dénouement parait de plus en plus procbsin et inévitable si l'on considère, d'une part, la profonde incapacité des conseillers de la cour romaine qui n'imaginent rien de mieux dans leur situation que de rédiger en mauvais latin des manifestes contre la civilisation moderne, et si l'on observe, de l'autre, le ton d 'irritation-croissante que prennent en France les dissentiments qui ont éclaté entre l'épiscopat et le gouvernement.

L'un et l'autre sont sur une pente oii déjà il ne dépend plus d'eux de s'arrêter, parce que la confiance est des deux côtés profondément ébranlée, et parce que l'attaque se confond pour eux avec la défense, ce qui empêche cette confiance de renaître. Les hostilités dépassent ainsi de beaucoup la mesure qu'on aurait pu se lixer d'avance et déjouent toutes les prévisions, La lulle une fois engagée dans de semblables conditions, il n'est plus possible de dire qu'on n'ira que jusqu'à tel ou tel point, parce qu'on dépend de son adversaire au moins autant que de soi-même. Dans un tel état de choses le retrait de nos troupes de Rome Ji'est qu'une question de temps et peut être décidé d'un moment à l'autre. C'est à ce fil que tient aujourd'hui l'existence du pouvoir temporel.

Mais, dit-on, ce lil on ne veut pas le rompre I (kimme si

Ton faisait jamais ce qu'on veut ! Qui soupçonnait donc, il y a trois mois, qu'on en viendrait à rappeler à ces prélats, alors si soumis et si heureux de leur soumission, des pénalités draconiennes édictées contre eux sous le premier empire? Qui leur eût dit qu'ils se verraient légalement menacés du bannissement et de la détention pour Tabue d'un privilège dont l'exercice leur semblait si doux, et si facile lorsqu'ils en usaient, soit au profit de leurs propres intérêts, soit au profit des opinions dominantes? Qui se fût douté que les regards de la justice, jusque-là si discrets, acquerraient tout à coup une si terrible clairvoyance, et découvriraient tant de traits odieux et révoltants dans la conduite d'un corps qui jusque-là passait pour irréprochable? Nos magistrats avaient-ils donc des yeux pour ne point voir, ou bien ce corps a-t-il attendu, pour laisser transpirer ces monstrueux désordres, qu'il fût en suspicion et dénoncé à la surveillance publique? Le motif importe peu; il nous suffit que ces faits existent et soient mis en lumière. Ce qui nous frappe dans l'éclat qu'on leur donne, c'est l'entraînement dont il est le témoignage. On ne pense pas seulement à parer les coups, on cherche à les prévenir. On est forcé d'attaquer pour se défendre. C'est ce qui nous fait dire qu'un arrangement est presque impossible sur les bases anciennes, et, à parler franchement, nous ne saurions nous en affliger. Des partisans de la séparation de l'Église et de l'État pouvaient difficilement trouver une démonstration aussi péremptoire en faveur de leur thèse. Dans tous les cas, si la brouille actuelle de l'Église avec l'État n'est pas encore une séparation, elle est au moins un acheminement vers ce résultat,

Les lois que vient de rappeler aux évêques une récente circulaire * du ministre de la justice sont sans doute d'une

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