‹ Chroniques politiques, 1860-1865Chapitre 16 sur 39 · Moniteur universel du 9 avril · texte numérisé non relu

Moniteur universel du 9 avril

rigueur exce^siire ; mais elles sont le complément naturel des (aveurs du concordat, dont elles ont suivi d*assez près la publication. L'exception dans le privilège appelle et justifie Texception dans la peine. En acceptant de TÉtat les bénéfices d'une protection toute-puissante, le clergé s'était flatté d'en éluder tous les inconvénients et de n'en jamais payer le prix. Il eut bientôt lieu de reconnaître combien fausse était cette illusion. Ces articles du Code pénal sont un des témoignages les moins équivoques de la dépendance qu'il avait ainsi volontairement contractée. Cette dépendance, qui a toujours révolté ce qu'il y a eu dans son sein de plus pur et de plus généreux, ne lui a apporté en somme que des avantages tout matériels qui doivent lui paraître payés bien cher lorsque ses vues se trouvent en désaccord avec celles du gouvernement.

Malgré ces considérations nous ne nous ferons jamais les apologistes des lois d'exception, même contre des adversaires, même lorsque ces lois pourront être regardées comme le correctif de faveurs placées en dehors du droit commun. A nos yeux la liberté ne peut pas être un privilège, même lorsqu'elle est un monopole. Nous pourrions encore à la rigueur oublier dans la circonstance sTctuelle les cris de triomphe dont ce même clergé a salué la proscription de nos amis ; nous pourrions aller jusqu'à le plaindre de sentir à son tour les atteintes d'une arme qu'il a tant de fois tournée contre nous ; mais ce qui nous est impossible, c'est de liii sacrifier les principes qui nous sont chers, et de voir avec regret une mésintelligence qui doit profiter à la cause libérale. Il n'a rien fait d'ailleurs jusqu'à présent qui puisse relever son autorité morale. Le débat même dont il est l'objet se livre, pour ainsi dire, par-dessus sa tête. Il n'y prend part qu'en ce qui concerne son intérêt le plus direct et le plus immédiat. Or, ce débat a déjà dépassé depuis

longtemps les limites étroites où les évêques s'obstinent à le

V'fr?

150 GHROJfIQUES POLITIQUES.

confiner. Il n'est plus aujourd'hui qu'entre ceux qui estiment que le clergé peut et doit encore être utilisé comme instrument politique, et ceux qui pen&ent que le compromis célèbre auquel il doit son organisation actuelle a fait son temps, que ce compromis n'est plus qu'une source de déboires pour l'Église et de graves embarras pour l'État, el qu'il faut lui substituer le seul principe dont puisse s'accommoder une société vrainient libre, celui de la complète séparation des deux pouvoirs.

Voilà, selon nous, la seule issue rationnelle du duel auquel le clergé catholique est entraîné, et nous ajoutons que c'est presque la seule honorable pour lui. Tel est, en effet, la situation singulière et contradictoire qui lui est faite par l'opinion publique : que s'il cède quelque Chose de ses prétentions devant l'État elle le tient pour avili, et que s'il les ' maintient elle le rend responsable de toutes les calamités qui peuvent en résulter. L'injustice n'est, au fond, qu'apparente, car si on le regarde comme plus obligé que tout autre classe de citoyens, c'est en raison même des avantages de sa position privilégiée.

Quant à nous, nous ne désespérons pas de voir ce mot de séparation de l'Église et de l'État réussir comme tant d'autres à force d'être répété et même, pour peu que la faveur publique s'en mêle, faire irruption, un beau matin, dans quelque décret officiel.

C'est une justice à rendre au pouvoir actuel que de reconnaître qu'il ne montre aucune répugnance systématique pour les mots que l'opinion aime à entendre. C'est ainsi qu'il nous a procuré ces jours derniers une surprise agréable qui, à vrai dire, ne lui a pas coûté bien cher, en adoptant celui de décentralisation ^ que nous ne nous

f • Voir le rapport de M. de Persigny à l'empereur {Moniteur univerul du 14 avril).

sommes pas fait faute d'écrire jusqu'à satiété. Porté sur les épaules du bon public, ce mot aventureux a escaladé les colonnes du Moniteur et le' voilà dans la place. Il nous plaît d'avoir le mot en attendant que nous ayons la chose.

Nous ne pouvons, avec la meilleure volonté du monde, considérer ce décret de décentralisation que comme une de ces concessions plus apparentes que réelles qu'on donne à un esprit public encore peu éveillé pour le flatter plutôt que pour le satisfaire. A nos yeux, décentraliser ne consiste pas à déposséder le ministère d'un certain nombre d'attributions, d'ailleurs assez insignifiantes, pour les transférer à un préfet placé sous la dépendance immédiate et absolue de ce ministère. C'est là un remaniement tout intérieur, une simplification administrative, et pas autre chose. On y gagne l'abréviation de quelques délais ; peutêtre y perd-on une garantie d'impartialité, le pouvoir central étant toujours plus désintéressé et moins accessible que ses agents aux préoccupations personnelles.

La décentralisation consiste essentiellement selon nous à remettre à chacun la direction de ses propres affaires, à l'individu comme à l'État, à la commune comme au département. Elle consiste à développer ainsi jusque dans les plus petits centres la vie, l'activité, la volonté, l'initiative de tous ; à les affranchir de toute tutelle, parce que les tutelles ne font que prolonger indéfiniment les incapacités ; à leur permettre même de se tromper, parce que l'erreur est la leçon de la vérité et qu'on se trompe en haut comme en bas, parce que la question n'est pas de ne jamais se tromper, mais de vivre et d'agir; à intéresser tout le monde à la chose publique en la rendant accessible à tout le monde et en tout lieu ; à étendre enfin la responsabilité, qui seule fait les hommeS) à tous ces êtres moléculaires, végétatifs, claquemurés dans leurs petits intérêts personnels, race moutonnière, inutile et craintive, qui offre, il est vrai, le

grand avantage de »*être jamais gênante pour aucun gou- Yeraeinent quel qu'il soit, mais dans laquelle, en revanche, aucun gouvernement n*a jamais trouvé le moindre î^ppui à rbeure du danger.

La décentralisation n'est pas autre cliose, en un mot, qu'une sorte de transposition du gouvernement lui-même dans les plus humbles sphères de la vie civile ou provinciale, et c'est en Amérique et en Angleterre qu'on peuf en étudier les salutaires effets. Là, le moindre village a sa vie publique et des intérêts multipliés qu'il gouverne comme il l'entend. Là, les citoyens ont une valeur personnelle, une activité qui trouve amplement de quoi s'exercer, une volonté qui n'attend pas le mot d'ordre des hommes qui dirigent le ministère.^ Ils ont le sentiment de leur dignité et savent la faire respecter. Ils règlent par eux-mêmes une quantité énorme d'affaires qui sont absolument soustraites à l'influence du pouvoir, et celte habitude développe de bonne heure en eux l'énergie et l'indépendance du caractère. On ne leur entend jamais dire qu'il ne faut pas se mêler de politique, car la politique se mêle naturellement à tous leurs actes, et ils ont la simplicité de croire que l'État c'est eux, que la nation c'est eux, que le pouvoir c'est encore eux. Dans un tel pays, l'État n'ayant pas le droit de disposer des individus comme il l'entend, on y trouvera peu de ces grandes organisations collectives qui fonctionnent avec la régularité d'une machine, mais on y trouvera, ce qui est plus rare, des hommes.

De là le spectacle inouï de cette prospérité que le gouvernement anglais ne fait que sufvre au lieu de la diriger. De là ce ministre des finances opérant une économie de quarante-huit millions sur son budget malgré l'aggravation de charges résultant d'expéditions lointaines et d'armements extraordinaires. De là le respect de ce gouvernement pour l'opinion publique et sa docilité quelquefois exce^psive

tfifc.

à suivre toutes ses variations. De là les singularités d*une yïe politique dont les autres nations ne comprennent pas même le sens profond, et dans ce pays d'aristocratie, ea Angleterre, ce premier ministre interpellé publiquement par un homme du peuple et se croyant tenu de répondre même à son persiflage. De là la déférence respectueuse avec laquelle ses hommes d'État exposent au public leur système et leur plan de conduite toutes les fois qu'il en exprime le désir. Quelle nation en Europe, à l'exception du peuple anglais, peut se vanter de savoir aujourd'hui ce que son gouvernement fera demain? Nos éternels faiseurs de parallèles, toujours prêts à nous attribuer la part du lion, lui reconnaîtront peut-être bien ce petit avantage. Et si ce peu de chose était tout?

Ils vont nous trouver bien peu ambitieux ; mais nous nous estimerions heureux de voir se produire en France deux faits qui n'ont été en Angleterre que de simples accidents : un rapport sur les finances comme celui de M. Gladstone, et une allocution semblable à celle que lord Palmerston a prononcée devant ses électeurs deTiwerton, bien que les discours familiers du noble lord ne nous paraissent nullement des modèles irréprochables. Ces deux documents n'ont rien de surnaturel en eux-mêmes, mais on reconstruit avec eux tout un ordre de choses dont ils sont inséparables, et cet ordre de choses c'est un des régimes les plus libres qu'il y ait jamais eu. Les facéties qu'emploie lord Palmerston avec ses électeurs, à qui il veut plaire et dont il dépend, nous touchent infiniment plus que les formules de vénération dont usent nos ministres vis-à-vis de nos Chambres, dont ils ne dépendent pas.

Quant au programme de politique extérieure que lord Palmerston vient d'exposer au banquet du lord-maire, il nous parait être tout ce qu'une politique libérale peut entreprendre dans l'état actuel de l'Europe. La paix est

CHRONIQUES POLITIQDEfl.

ce moment ce qu'il y a de meilleur pour tout le monde, raison d'abord de la diversité des conflits qui sont sur [toint d'éclater, et qui se neutraliseraient les uns les res, et ensuite des résultats précieux que la paix est ' le point de nous douner. Quant à ceux qui viennent us dire, selon une formule qu'ils n'ont pas faite, que la irre est en ce moment entre Ja révolution et la contreotution, et qu'elle doit être appuyée pour ce motif, nous ir demanderons qui donc a aujourd'hui ce privilège de rsonniHer la révolution, et s'ils nous répondent que st le gouvernement français, nous le nions, U serait au join le premier à leur donner un démenti. Nous leur manderons encore au profit de qui ils entendent relever rôle abusif et redoutable de chargé d'affaires de la civiïtion européenne, et s'ils se croieni assez forts pour iter toujours les modérateurs de celui qu'ils auront resti de ce pouvoir écrasant ; et, quelle que soit leur rénse, d'avance nous la récusons.

Il n'y a personne an monde à qui nous soyons disposés lonner ce vote de confiance. La dernière guerre d'Italie produit, nous le reconnaissons, d'heureux résultats ; lis où oublie qu'il a fallu cent miracles pour qu'ils aient 1 se réaliser, et qu'on ne doit jamais compter sur les iracles ; on oublie qu'au moment où cette guerre prit lin, rsonne ne se doutait qu'elle les produirait. On oublie le la paix seule a pu donner à l'Italie son unité, et qu'il m est fallu de peu que ce pays ne fût qu'une confédéra- >D présidée par le pape et gouvernée en réalité par ses jérateurs.

L'Italie a le droit de faire la guerre ; mais à moins qu'elle >- soit surprise par les événements avant d'avoir pu s'y -éparer, elle est engagée d'honneur à la faire seule. Toute question est de savoir si elle le peut, et ses hommes État sont meilleurs juges de celte opportunité que nos

-T-m~<tf^

politiques de fantaisie, qui refont chaque matin la carte d'Europe, et qui dans leur village n'oseraient pas discuter un coup d'État de leur garde champêtre. Nous nous demandons avec un étonnement toujours nouveau comment on peut être à la fois si agressif et si endurant. Ces gens-là éprouvent une profonde commisération pour les Italiens qui sont en ce moment un des peuples les plus libres de la terre. Leur point de vue n'est pas le nôtre. Lorsque les Italiens se sentiront assez forts pour affronter seuls TÀutriche, ils n'auront pas besoin de leur permission pour l'entreprendre. Jusque-là, ils n'ont pas d*autre chose à faire que de se préparer à ce grand effort national, et nous voyons avec une vive satisfaction les hommes qui dirigent la politique italienne se pénétrer de ce devoir.

Ils savent t[u'il8 ont besoin de la paix, non seulement pour ne pas exposer à la légère l'avenir de leur patrie et les biens inestimables qui lui sont déjà assurés, mais aussi pour ne pas troubler inconsidérément la tranquillité de l'Europe et perdre ainsi des alliances dont ils ne peuvent se passer. Ils ont encore bien d'autres motifs pour ne pas tout confier à la guerre et aux hommes que la guerre élève. Chaque jour leur en apporte de nouveaux et de la plus haute gravité. Ils viennent de recevoir sur ce point une leçon mémorable et qui , nous l'espérons, ne sera pas perdue pour eux. Nous faisons allusion ici aux attaques dont le général Garibaldi s'est rendu coupable, il y a quelques jours, envers la représentation de son pays. Est-ce bien lui, est-ce bien cet homme grand par le cœur; modeste» simple, sensé, qui a donné l'exemple de ces tristes emportements? Ne dirait-on pas plutôt un de ces dictateurs d'aventure que les républiques de l'Amérique espagnole, où il a si longtemps vécu, portent sur le pavois jusqu'à ce qu'un coup de main heureux les en précipite?

Voilà un des fruits de la guerre et de son génie étroit.

absolu, violent. Il est bon que ce danger se révèle dès aujourd'hui. Tous les hommes qui aiment la liberté en Italie sont avertis. Voilà l'esprit des camps et l'effet des grandes popularités militaires. Vous aurez dépensé des trésors de patience, d'abnégation, d'habileté, de génie, à élever dans votre pays l'édifice des libertés constitutionnelles, à fonder son indépendance, à faire vivre sous la même légalité des provinces qui n'ont jamais été réunies, à concilier partout l'intérêt général avec le respect deë traditions ; vous aurez bravé des superstitions toutes-puissantes, des haines qui vous poursuivront par delà le tombeau, et qui prétendent avoir Dieu pour complice ; vous aurez fait admettre cet État à peine fondé dans le conseil des grandes nations européennes, désireuses d'obtenir son alliance , ou déjà jalouses de ses futures destinées ; et quand vous aurez fait cela, un soldat qui a eu ses jours d'héroïsme, mais qui est étranger à tous les problèmes de la politique, accourra du fond de son camp et vous appellera traître !

L'attitude du comte de Gavour en présence de ces attaques injustes a été d'une modération qui indique un grand empire sur soi-même et une abnégation vraiment patriotique. Mais nous craignons que le désir de tout concilier pour aujourd'hui ne l'expose à de plus grandes exigences pour demain. De telles violences devraient être sévèrement réprimées par une assemblée libre, car, de là à un quinze mai, il n'y a qu'un pas. Les grandes actions de Garibaldi ont fait oublier ses torts, mais peut-être s'est-on engagé un peu légèrement envers lui. Il veut qu'on ratifie toutes ses nominations. Ce ne sera pas une mince besogne que de fournir des régiments aux trois cents colonels de l'armée du Volturne.

Ce sont des événements de cette nature qui nous font envier le bonheur des nations qui peuvent se passer

GHRONIQUBS POLITIQUES. 157

d'armées ; ce sont eux qui, par exemple, nous font envisager sous de sombres couleurs la scission qui s*opère en ce moment aux Etats-Unis. Au premier rang des causes qui ont si longtemps protégé leur liberté, il faut mettre, en effet, cette circonstance qu'ils n'ont pas connu la guerre, si ce n'est sur mer, ou contre des ennemis lointains. Divisez-les, voilà la guerre, c'est-à-dire voilà les armées permanentes, voilà l'obéissance passive, voilà la centralisation, voilà les popularités militaires, voilà les conspirations, voilà la dictature. Depuis que, pour la première fois dans le monde, la liberté expira sous les coups de la force instituée pour la défendre , un lien indissoluble semble unir tous les termes de cette progression funeste. Les doctrines démocratiques qui ont prévalu en Amérique ne sont guère propres à prévenir ces malheurs. Rousseau disait : « Fallait-il donc que les ilotes fussent esclaves pour que les Spartiates fussent libres ? » Et il répondait : « Peut-être ! » Nous dirons à notre tour : Faut-il donc que les Américains perdent leur liberté pour que les nègres puissent recouvrer la leur? Non, sans doute; ce fait n'a aucun caractère de nécessité, et cependant il devient de plus en plus inévitable, faute de l'esprit de sagesse qui eut pu le conjurer.

Telle est la guerre considérée dans ses rapports avec les institutions politiques et envisagée au point de vue le plus général, abstraction faite du cortège d'horreurs qui l'accompagne d'ordinaire. Avant de déchaîner un tel fléau sur le monde, avant de recourir à cet instrument si dangereux pour la main qui le manie le mieux, au moiqs faut-il savoir au juste l'œuvre qu'on veut lui confier, la direction qui lui sera imprimée, agir à un degré quelconque sur la volonté qui le fera mouvoir. Or, de tous ceux qui la demandent en France, s'il en est un seul qui^ affirme être dans ce cas, celui-là se vante. Quant à ceux I. 14

L__- ^'"rr^^

qui la réclament en Italie, ils se réfutent eux-inèmes en reconnaissant qu'ils sont incapables de la faire seuls. Es oublient surtout Timmensîté de la tâche que la paix les met à même d'accomplir et que la guerre ajournerait indéfiniment. Il n'y a qu'un pays en Europe pour qui la guerre puisse être aujourd'hui un bienfait, et ce mot donne à lui seul la mesure de ses douleurs, c'est la Pologne. Mais par un concours de circonstanees fatales, elle est à la fois le pays le moins en état de soutenir une guerre par lui-même en raison des puissants complices qui l'écrasent, et celui: en faveur duquel cette guerre entreprise. par , une nation amie aurait le moins de chances de succès. .

Est-ce à dire que les efforts héroïques que les Polonais font en ce moment soient condamnés à demeurer éternellement stériles ? Est-ce à dire que les flots de sang innocent que la Russie vient de répandre à Varsovie auront coulé en vain ^ ? Dieu nous garde d'un tel blasphème. En l'affirmant, nous croirions calomnier notre temps. Certes, l'Europe a supporté sans protestation bien des spectacles odieux. Mais ce massacre froidement combiné, cette tuerie préparée par des caresses et des paroles de conciliation, c^tte immolation de victimes agenouillées et attendant la mort en récitant des prières, lui ont arraché un long frémissement d'horreur. S'il y a un esprit de justice, parfois trop lent à se montrer, que Tiniquité se plaît à reléguer dans les déserts du ciel, il en est un aussi qui vit dans le Cœur de tous les hommes, et qu'on njoutrage pas toujours impunément* Le jour n'est pas loin peut-^tre ou ce vengeur inattendu se lèvera*

Ce second massacre de Varsovie est un fait monstrueux, et il a indigné l'Europe ; cependant^ il y a quelque chose

1. L'émotion causée à Paris par les nouveUës tragiques vepues de Pologne était grande à ce moment. Voir les divers journaux du mois d'avril.

frv< r

de plus révoltant encore que cette abomination : ce sont les actes qui Tont préparée; ce sont ces concessions simulées, ces protestations doucereuses, ces encouragements perfides; c'est cette population qu'on endort dans une fausse sécurité par des promesses menteuses pendant qu'on fait avancer à marche forcée les troupes destinées à l'égorger ; c'est ce barbare déguisé qui flatte et sourit tant qu'il a peur, puis, tout à coup, se démasque et laisse voir le sauvage. Cela se passe au dix-neuvième siècle, chez une nation européenne , sous un gouvernement qu'on dit huiîiain et éclairé. Quand commencera-t-on à se douter que le gouvernement absolu est un crime contre l'humanité, puisqu'il rend possible de tels événements? Pour en comprendre l'atrocité, il n'est besoin ni d'être un homme civilisé, ni même d'être un chrétien. Un Huron les renierait. Cependant, examinez de près ceux qui en portent la responsabilité, vous trouverez en eux des hommes qui ont nos mœurs, nos habitudes, et sont probablement de bons pères de famille. Interrogez-les : ils déplorent tout ce qui est arrivé ; ils rejettent la culpabilité, celui-là sur sa consigne, celui-ci sur des ordres supérieurs, un troisième sur son devoir de fonctionnaire. Loin de nous la pensée d'admettre ces lâches justifications : Gorschakoff n'en a pas moins donné le signal, Cruieff n'en a pas moins exécuté un ordre sanguinaire, Muchanoff n'en a pas moins écrit cette abominable circulaire dans laquelle il convie les paysans à un autre massacre de Galicie; mais, enfin, ils ont tous agi à l'état d'instruments; le principal coupable est caché derrière eux, et ce coupable quel est- il? le pouvoir absolu.

Le gouvernement russe s'est souillé d'une tache dont.il ne lui sera pas facile de se laver, et il a perdu en un jour en Europe tout le bénéfice moral de son émancipation des serfs. Si les gouvernements des autres peuples avaient à

quelque degré que ce soit le sentiment de la solidarité qui les lie, ils protesteraient au nom de leur intérêt commun, sinon de leur honneur. Quelle confiance espèrentrils que les nations auront en leurs promesses en présence de pareils spectacles ? Un gouvernement qui laisse impuni un tel attentat devrait être mis hors la loi. Un publiciste d'un nouveau genre se plaignait récemment avec amertume de la froideur avec laquelle les institutions libérales octroyées par TAutriche ont été accueillies dans tout Tempire, et spécialement par les Hongrois. Il leur reprochait en termes violents leur injurieuse défiance. Ce publiciste était te général Bénédeck. Un tel manifeste n'eût jamais été à nos yeux une autorité en matière de droit constitutionnel, pas plus que ses menacés ne nous eussent paru un titre à la confiance. Mais en présence de ce qui vient de se passer à Varsovie, nous sommes plus que jamais de Tavis des Hongrois.

8 mai 1861.

Nous vivons à une époque où le succès appartient surtout à qui sait attendre. C'est là le secret de bien des hésitations qui paraissent, au premier abord, inexplicables. On pourrait citer des politiques dont toute la force est dans cette attitude immobile et énigmatique. C'est un système comme un autre, mais il ne peut pas durer toujours. Il y a un moment très curieux à observer dans la conduite des affaires humaines, c'est celui où elles échappent à la volonté qui les gouverne pour tomber sous l'empire de la fatalité. Nous entendons parler ici de la fatalité que nous nous créons à nous-mêmes par nos propres actions, bonnes ou mauvaises ; de cette loi qui fait que nous ne pouvons nous

dérober aux conséquences lorsque nous avons voulu les causes, et non de.cette force aveugle imaginée par une certaine école historique pour anéantir la responsabilité sous la négation du libre arbitre. C'est dans les situations indécises et compliquées comme celles où nous sommes que l'intervention de cet agent mystérieux est surtout facile à étudier, parce qu'il ne s'empare de la scène que peu à peu, et souvent contre le gré de ceux même qu'il doit servir. Qu'on le veuille ou non, nous touchons à une de ces crises longtemps prévues, lentement préparées, où les événements que, par calcul ou par timidité, on s'est efforcé de maintenir dans le domaine de l'incertain, du provisoire et des demi-mesures, se dérobent tout à coup sous la main qui les conduit, et se précipitent avec une irrésistible impulsion yevs le dénouement, à la fois appréhendé et désiré, qu'on avait soi-même contribué à leur assigner, mais comme un but très lointain et en se flattant de l'éluder indéfiniment. Une telle étude aurait un singulier à-propos dans les circonstances actuelles et pour la plupart des pays de l'Europe. Il n'en est presque aucun, en effet, où sous un calme apparent ne se cachent des passions profondément surexcitées, dont l'immobilité pourrait être rassurante, si l'on ne savait pas que partout l'on a épuisé les moyens termes, les ajournements, les voies de conciliation, et que nul part elles ne consentent à se déclarer satisfaites. On a beau, d'ailleurs, préférer la ligne courbe à la ligne droite,' agir par voie indirecte, procéder enfin comme si on voulait ûe. contracter aucun engagement définitif, ou compie si on prenait plus de plaisir à faire durer les difficultés qu'aies résoudre, à la longue, on n'en agit pas moins, et il serait aussi difficile d'empêcher ces actes, quelque lents et incomplets qu'ils aient été, de produire leurs conséquences, qu'il le serait, un ensemble d'impulsion étant donné dans une certaine direction, de. vouloir en arrêter la résultante. Voilà

■MlJ

i ■ .vis

de quelle façon s'impose le despotisme de la force des choses.

C'est dans une phase de ce genre que semble entrer en ce moment la question du pouvoir temporel malgré Fespèce de conspiration tacite et à peu près générale qui avait pour but de l'en empêcher. Que de bonnes raisons n'avait-on pas pour la renvoyer à une autre échéance ; quel parti pris de ne pas s'occuper d'elle ! Quels efforts n'a-t-on pas faits depuis Villafranca, d'abord pour l'écarter, puis pour la passer sous silence, puis encore pour y toucher discrètement et délicatement sans la faire crier, et en dernier lieu pour l'introduire sans bruit dans la voie des accommodements diplomatiques ! Qui donc s'y est refusé? elle-même. Ici les choses ont été plus fortes que les hommes, parce que cette question se lie à fout un passé qui ne permet plus à personne de reculer. Tout le monde semblait avoir également intérêt à l'assoupir et à l'ajourner : l'État en raison des passions dangereuses qu'elle éveille, le clergé à cause des avantages et des privilèges qu'elle peut lui faire perdre, les libéraux parce qu'elle les divise en deux camps ennemis dans un moment où leur union eût valu bien des victoires. Mais malgré toutes ces craintes de nature si diverse chacun agissait de son côté dans le sens de sa passion dominante, et les prémisses étant ainsi posées par tant de fûts contemporains après avoir été si merveilleusement préparées par l'histoire, la conclusion ne pouvait pas se faire attendre. Elle est désormais prochaine. Les obstacles et les mesures dilatoires qu'on oppose maintenant au résultat auquel on a soi-même efficacement travaillé par tant d'actes en apparence sans liaison et qui tous concourent au même but, ne font que mieux mettre en lumière son caractère de fait nécessaire et inévitable.

Ce dénouement est aujourd'hui désirable pour tout le monde. De quelque manière que la difficulté soit résolue,

il est douteux que cette solution excite dans les esprits un trouble aussi profond que celui qu*y entretient Vétat d'incertitude où nous vivons. Le statu quo présente, en effet, la plupart des inconvénients d'une résolution définitive sans en offrir aucun des avantages. Il paraît difficile qu'un parti pris, si' énergique qu'il soit, puisse rien ajouter à Tanimosité des passions et à la gravité des dissentiments qui ont éclaté entre l'Église et l'État.

On exagère, du reste, et on complique comme à plaisir les embarras et les devoirs du gouvernement français dans cette question, en espérant qu'il reculera toujours devant l'accomplissement de sa tâche. Ses obligations de même que sa responsabilité sont beaucoup moins étendues qu'on ne se plaît à le supposer par l'effet d'une tactique qui n'est pas difficile à comprendre, et il ne tient qu'à lui de les simplifier encore. ïl peut à son gré réduire ce problème si embrouillé à une simple question de fait, qui est celle-ci : l'état présent de ses relations avec l'Eglise est-il assez satisfaisant pour que la France continue à lui faire le sacrifice de prolonger l'occupation de Rome au risque de mécontenter gravement la seule nation sur l'alliance de laquelle elle puisse compter aujourd'hui?

La réponse à cette question, les évêques de France et les prélats de la chancellerie romaine se chargent tous les jours de l'écrire. C'est par suite de notre manie qui consiste à tout attendre de l'État, même le règlement de nos difficultés religieuses, que les esprits désorientés semblent prêts à réclamer du gouvernement français tout un programme de l'organisation ultérieure de l'Église. Il n'a pas à prendre un tel soin. Il a offert sa protection à la cour de Rome à une époque où cette cour ne pouvait rien par ellemême ; il y a mis certaines conditions nettement définies d'avance ; on a accepté son secours avec empressement ; on en a usé sans scrupule et quelqtïefois sans pitié; depuis on

164 CHROiriQUES POLITIQiniS.

n'a teoa ancon cmnple ni des promesses qo*on loi avait ûûtes ni des afertissements qu'il a donnés ; il retire sa protection, et le pact( est rompa. Yoilà toot. Nous n'avons pas à examiner si les conditions stipulées d'un côté comme de lautre eussent été ou non de notre goût ; nous sommes seulement témoins, coomie toute l'Europe, que pendant dix ans ces conditions n'ont été remplies que par un des deux contractants; cela suffit à la fois pour lui donner le droit de se considérer comme dégagé, et pour rendre sa situation aussi nette qu'il peut le désirer.

Cette occupation indéfinie de Rome par une armée étrangère donne lieu à de singulières contradictions chez les défenseurs de la souveraineté temporelle, et le retrait de nos troupes leur rendrait au moins le service de leur épargner beaucoup d'extravagances. Ils déclarent bien haut que le pape, cet élu de Dieu, ne peut pas être indépendant dans les conditions qui suffisent au reste des hommes, et qu'il lui faut pour ne pas être opprimé une petite royauté absolue dont il s'est passé pendant plusieurs siècles, et en même temps ils sont forcés de reconnaître que, comme pas un de ses sujets ne veut plus de lui, il est incapable de se soutenir dans son royaume sans l'appui d'une garnison étrangère. Cette garnison est, depuis douze ànSj une armée française ; il y a douze ans que le pape est sous la garde ^ d'un général français, et que, par conséquent, ce royaume et cette indépendance n'ont pas, selon eux, d'existence réelle, et pendiiut tout ce temps il n'ont pas même songé à élever le mo'mcire doute sur la parfaite liberté du pontife; aucune nation ôatholique n'a fait la moindre objection à cet état de choses. Que cette garnison soit remplacée demain par une garnison autrichienne ou espagnole, ils ne s'en plaindront pas davantage. Mais supposez que Rome voie entrer dans ses murs une garnison italienne, soumise exactement aux mêmes conditions, ou même soumise à des

obligations plus étroites, aussitôt tout est perdu, Tindépendance du pontife est foulée aux pieds ; la captivité de Babylone commence.

M. de Gavour nous paraît s'être beaucoup avancé en prenant rengagement de satisfaire aux exigences d'un parti habitué à s'appuyer sur de semblables raisonnements. En se bornant à réclamer Rome comme la capitale naturelle et nécessaire de l'Italie, au lieu de la revendiquer à la fois comme une propriété inaliénable qui n'est pas un territoire mais qui est un peuple, et comme le siège d'un gouvernement qui, depuis son premier jourjusqu'à sa dernière heure, aura été complice des invasions étrangères, M. de Gavour a abandonné une question de droit simple, claire, indiscutable, éternelle, pour une question d'opportunité qu'on peut apprécier de cent manières. En faisant dépendre le sort du pouvoir temporel d'une sorte de marché diplomatique négocié entre lui et le monde catholique, en offrant ce qu'il appelle la liberté de l'ÉgUse et ce que les catholiques appelleront son asservissement en échange des dépouilles du pouvoir politique des papes, il s'est exposé à voir ses offres repoussées, ses allégations contestées, ce qui est une grande faute, puisqu'il ne tenait qu'à lui d'exiger au lieu d'offrir, de parler, en un mot, au nom du droit incontestable que possèdent les peuples de disposer d'eux-mêmes. Il a ainsi diminué ses avantages et rendu meilleure la situation de ses adversaires.

Cet esprit délié et pénétrant a cédé en ceci, d'une façon peut-être un peu irréfléchie, à sa prédilection pour les expédients de l'habileté. L'habitude des transactions, excellente dans la politique ordinaire où il s'agit plus souvent de concilier des intérêts que de mettre d'accord des principes, est plutôt nuisible que profitable lorsqu'on se trouve en présence d'un système qui est de sa nature inflexible et absolu ; car les concessions qu'il reçoit ne font

1 f,- vr9--

jamais qu*accroître ses prétentions. M. de Gavour pouvait dire aux catholiques : nous reprenons Rome, parce que Rome appartient à Tltalie, parce qu'il est inique de frap> per du droit de mainmorte une nation dans un siècle où les propriétés elles-mêmes en sont affranchies, parce que les Italiens^qui ont le droit de se faire protestants demain, si bon leur semble, ont encore à plus forte raison le droit de renverser un gouvernement antinational, parce que les peuples qui voudront relever chez eux ce gouvernement au prix qu'il a coûté à l'Italie resteront parfaitement libres de le faire. Au lieu de leur tenir ce langage, il leur dit : Je reconnais que je ne dois pas prendre Rome . sans votre assentiment. Voici l'arrangement que je vous propose : Donnez-moi le pouvoir temporel et je vous donnerai la

liberté de l'Eglise. Mais, s'ils refusent même d'examiner sa proposition, que lui reste-t-il à répondre ?

Cet accueil n'est pas difficile à prévoir ; tel est déjà celui que vient de faire à ces offres M. de Montalembert, au nom des catholiques de France ^ L'honorable académicien les repousse, pour sa part, avec une extrême vivacité de langage. Il témoigne son déplaisir par un emploi immodéré de toutes les figures de rhétorique qui servent à peindre la mauvaise humeur, et il exprime le peu de cas qu'il fait des propositions de M. de Gavour par les épithètes d'assassins, de forbans, de bâtards, de lâches, et par une foule d'autres appellations aussi gracieuses dont il gratifie indistinctement ses adversaires. G'est dans ce sens que M. de Montalembert est vraiment libéral. «J'entends, répondait Paul-Louis Gourier à une interpellation de ce genre : l'auteur veut dire par là que nous ne sommes pas de son avis. » Quant à nous, nous ne saurions en vouloir

' 1. Voir la lettre de M, de Montalembert à M» de Cavour publiée en, brochure aux envirpna^du 20 avril.

CHROKiqUKS POLITIQUES.

sériep sèment à M. de Montalembert pour ces expn pittoresques dont il assaisonne son discours ; car il pas, il parle ; et nous n'ignorons pas que l'art oral ses exigences. Il faut beaucoup pardonner à un 1 élevé dans le culte de la métaphore. Les inconséq mêmes qu'on lui reproche nous paraissent un gag sincérité, et font que nous ne désespérons pas de retenir un jour à des idées plus sages. Quand on prompt à brûler ce qu'on avait adoré, on perd le d faire prendre au sérieui ses colères comme ses e siasmes, et on s'expose à voir ceux qu'on attaque av de violence en appeler avec tranquillité à Philippe i Nous n'avons été surpris que d'une chose â la lecl ces invectives passionnées, c'est d'y découvrir comb esprit que les défenseurs du pouvoir temporel consii à juste titre, comme un de leurs chefs les plus aut semble étranger àl'histoirede l'institution qu'il défe feint de l'être pour éviter un terrain qu'il sait défav Ne dirait-on pas à. l'entendre que cette instîtu laquelle il attache l'indépendance des pontifes cons ses yeux l'essence même de la papauté, qu'elle a i temps existé, qu'elle n'a subi aucune transforma travers ces époques qui toutes l'ont faite à leur im ne discute pas un seul des reproches historiques qu encourus. 11 semble ignorer jusqu'à son histoire . récente, jusqu'à la condition de son existence pn C'est un fait universellement admis même parmi len liques que les populations des États romains abhor goutemement théocralique, et qu'il lui serait impi de se maintenir un seul jour au milieu d'elles s appui extérieuri Tout cela n'est, selon lui, qu'une ture inventée par h les bâtards de 1789i » Ce s Conspirateurs du Piémont qui rendent ces populat indociles. Mus, répondrez-vous, ce fa|} n'est pas no

lea- CHRONIQUES POLITIQUES.

il est contemporain de rétablissement du pouvoir des papes ; cette incompatibilité a existé de tout temps, elle a été la grande préoccupation de leur politique, elle n'a fait que se perpétuer jusqu'à nous à travers les âges comme une incurable infirmité qui tenait à la nature même de ce pouvoir exceptionnel. M. de Montalembert le nie. Ce gouvernement est, selon lui, parfaitement capable de se suffire à lui-même, et de se soutenir par ses propres forces. Et il vous citera au besoin comme une preuve sans réplique le règne d'un pontife du dix-neuvième siècle, du prédécesseur de Pie IX, du pape Grégoire XVI, qui était en effet fort à l'abri des intrigues piémon taises.

« L'histoire la plus récente vous réfute, dit-il. Sous le pape Grégoire XVI, pontife vénérable, mais nullement libéral, nous avons vu la papauté, complètement (désarmée, vivre en harmonie avec les populations. » Voilà certes un pape bien privilégié, car ce n'est pas chose commune qu'un pape qui a été librement accepté de ses sujets. M. de Montalembert a la louable prudence de citer le moins de faits qu'il lui est possible à l'appui de sa thèse ; il se défie visiblement des faits et il a bien raison ; mais, enfin, s'il avait trouvé ce fait rare, précieux, unique, un pape qui ne s'appuie que sur l'amour de ses sujets, qui se soutient sans intimidation, sans secours extérieur, quelle reconnaissance ne lui devrait pas l'histoire qui est encore à la recherche de ce miracle ! Malheureusement il n'en est rien, et l'on s'étonne qu'un auteur aussi bien instruit des choses ecclésiastiques puisse commettre de pareilles méprises ou se permettre de telles fantaisies. On a peine à croire qu'il s'agisse ici de Grégoire XVI. Un pape qui a vécu « en bonne harmonie avec les populations » et sous le règne duquel on a eu à réprimer deux insurrections des plus sanglantes I Un pape « complètement désarmé » et qui n'a pu rester sur le trône que grâce à une garnison

autrichienne à Ferrare et à une garnison française à Ancône ! L'exemple, il faut Tavouer, est mal choisi et M. de Montalembert n*a pas la main heureuse. «Que ne citait-il plutôt le prédécesseur de Grégoire XVI, le graad prêtre du sanfédisme, ce Délia Genga qui bussa en Italie une mémoire exécrée, mais qui du moins ne fut jamais contraint de recourir à Tintervention étrangère !

Au fond, toute Targumentation de M. de Montalembert se réduit à un système peu neuf , qu'il n'a su rajeunir que par les agréables qualifications dont nous avons donné plus haut quelques spécimens et qui ne suffisent pas absolument pour en faire une conception originale et forte. D'après cette théorie, le pouvoir temporel est nécessaire aux nations catholiques, parce que, si on le supprime, le catholicisme se fractionne aussitôt en églises nationales qui tombent sous la dépendance absolue des gouvernements. Du jour où la papauté politique succombe, nous avons immédiatement en France, par suite de la confusion des deux pouvoirs et de la réunion de l'Église et de l'État, un souverain-pape, un empire théocratique , ce que M. de Montalembert nomme lui-même un régime ignominieux, ce qu'il flétrit comme « une effroyable servitude. »

L'aveu est précieux à recueillir. Ah! ce régime serait, selon vous, une effroyable servitude? En quoi diffère-t-il cependant d^ celui que vous voudriez imposer à perpétuité aux cinq millions d'Italiens qui viennent de s'y dérober à grand'peine? N'est-ce pas là ce « régime des califes » que vous repoussez pour votre compte avec tant d'indignation et de mépris? — Oui, répond intrépidement M. de Montalembert ; mais il faut que les deux pouvoirs, dont la réunion constitue cet asservissement, « soient confondus dans les États rpmains, afin de ne l'être nulle part dans le reste du monde. » Peut-être est-ce là un axiome d'homme d'État.

Peut-être aussi est-ce là une maxime catholique ; mais, r. 16

If-

nous en jurons par l|i mémoire du Crucifié, ce n'est pas un sentiment chrétien. Qu'est-ce donc qu'un tel raisonnement, sinon la justification même de l'esclavage et de tous les genres d'oppression? Quoi! pour éviter un danger, imaginaire qu'aucun fait sérieux ne justifie, une éventualité qui est démentie à la fois par nos mœurs, nos idées, nos traditions, par toutes les vraisemblances de temps et de lieux, vous condamnerez un peuple entier à subir indéfiniment une domination qu'il abhorre, et que vous-même, à aucun prix, vous ne consentiriez à supporter ! Et c'est ce supplice, cet outrage, infligé à des hommes qui sont vos égaux devant le monde, vos frères devant la religion, que vous appelez votre propriété, votre droit de catholique ! Et c'est sur l'Évangile que vous appuyez de pareilles prétentions ! et vous vous faites gloire de flétrir la maxime qui dit que la fin justifie les moyens. Il n'y a, en vérité, que les âmes pieuses pour aimer les sacrifices humains et pour s'y connaître. Les cinq millions d'Italiens seront rendus et voués à tout jamais à « un régime d'effroyable servitude, » mais ils se réjouiront en pensant que vous et vos amis n'aurez plus l'inquiétude de voir votre souverain prendre la tiare. Cette consolation devra leur suffire. Voilà ce que vous ne nous persuaderez pas. Vous dites que vous aimez la liberté, en même temps que la religion, et que vous voulez les réconcilier Tune avec l'autre. Vous nous les feriez détester toutes deux si nous pouvions croire que ce sont elles qui parlent par votre bouche, mais n'espérez pas nous faire prendre une pareille théorie, ni pour un sentiment religieux > ni pour une idée libérale I Vous professez une croyance qui enseigne qu'un homme est venu et a souffert pour racheter ses frères, mais elle vous dit aussi que cet homme était un Dieu et que son sacrifice était volontaire. Il a souffert justement afin qu'il n'y eût jamais plus à l'avenir, dans le monde, de ces servitudes

CHRONIQUES POLITIQUES. Hl

imposées aux uns pour le bon plaisir ou la sécurité des autres.

M. de Monlalembert n'a Tait, après tout, que reniplir en cette circoustance ce qu'il considère comme son devoir de bon catholique. Mais il y a en France toute une école de libéraux qui réclament au nom des principes de la H vraie liberté •> la réintégration des Etats romains sous l'autorité pontificale, et qui défient agréablement les patriotes italiens de venir jamais à bout de la difficulté qui les tient en échec. Nous comprenons et nous excusons volontiers les égarements de la passion religieuse; mais quant aux hommes qui colorent d'un zèle prétendu pour la liberté leur haine basse et implacable contre un noble peuple qui fait elTort pour se relever, après lant de siècles d'oppression, nous leur souhaiterions pour tout châtiment d'être condamnés à vivre sons la domination qu'ils veulent imposer aux autres, et nous nous consolons d'invoquer comme eux ce grand nom de liberté, en pensant que, sous un ntémenom.nousn'qvonsjamais servi le même maitre. Leurs hommages ne sont pour elle qu'une insulte. Jamais ils ne nous feront admettre, pour notre compte, que la liberté des nations catholiques [dont aucune à peu près n'est libre} ne puisse se passer de l'asservissement de l'Italie. Nous applaudirons au contraire à tout ce qui contribuera efficacement au triomphe de la cause qu'ils détestent.

Cette haine singulière que les italiens excitent parmi nous, non seulement chez leurs ennemis nalurels, mais chez des hommes en qui ils auraient pu s'attendre à rencontrer de tous autres sentiments, doit leur faire comprendre combien il leur importe de rester unis et combien ils doivent, avant tout, compter sur eux-mêmes. Sous un gouvernement constitutionnel, il suffirait d'un simple coup de majorité pour leur faire perdre, pour longtemps peut-

être, l'alliance qui leur a rendu un si grand service, et les récents débats de nos deux Chambres ont suflisaminent prouvé combien eè résultat serait facile à obtenir. C'est la conscience qu'on a en France de cet état de choses qui a donné lieu à l'émotion avec laquelle le public a suivi les péripéties de la lutte qui s'est engagée récemment entre Garibaldi et le comte de Cavour K Le public français est mieux placé qu'on ne l'est, même en Italie, pour apprécier les dangers qu'un tel antagonisme eût infailliblement créés à la cause italienne, s'il se fut prolongé pendant longtemps. Que d'inimitiés ardentes étaient, ici comme partout, prêtes à l'exploiter contre ellel

C'est le sentiment de ce péril qui nous a fait juger avec une sévérité peut-être exagérée la conduite du général Garibaldi dans cette circonstance. Que Dieu le garde, s'il aime son pays, d'y éveiller la déplorable mésintelligence qui, dans le monde entier, aujourd'hui, sépare la démocratie de la liberté ! L'Italie a été préservée jusqu'ici, par le privilège même de ses ipalheurs, de ces dissensions funestes ; puisse-t-elle, dans l'intérêt de son avenir, les ignorer toujours ! Ce sont elles que nous avons vues avec regret poindre dans plusieurs des tendances du parti qui s'est groupé autour du général ; ce sont elles qui ont éclaté un instant dans sa fameuse sortie au parlement' de Turin. Pai' son esprit à la fois simple et mystique, par son caractère résolu, par sa vie aventureuse, par ses habitudes de soldat, Garibaldi est peu fait pour comprendre, soit les réticences diplomatiques, soit les fictions, les ménagements et les formes légales qui servent de garantie à la liberté. Il est porté à les regarder comme d'inutiles complications ou des fins de non -recevoir qu'on lui oppose pour le tromper. Il ne voit dans le monde que le but qui

1 • La réconciliation suivit presque aussitôt.

Tiff

CBHONIQUES POLITIQUES.

l'occupe ^^tont c« qui s'interpose entre lui et ce but est un obstacle qu'il faut briser à l'instant. Voilà le secret du ton impatient et impétueux qu'il a pris lis-â-vis la représentation de son pays. S'il pouvait songer à s'emparer d'une dictature, ce ne serait jamais celle d'une ambition personnelle, ce serait celle de l'idée exclusive qui le possède ; mais avec les plus honnêtes Intentions du monde, ce serait une tyrannie. Des procédés comme ceux qui lui ont échappé peuvent se pardonner facilement à un homme dont le grand cœur est si connu ; malheureusement, de tels exemples exercent une influence fâcheuse sur l'esprit populaire, qui n'est que trop porté, lui aussi, au mépris des formes légales, et qui n'admet aucun délai entre ses désirs et leur réalisation. Ce n'est pas autrement que procède le despotisme des multitudes ; et ce que le peuple aime le plus dans Garibaldi, c'est ce trait de caractère qui lui est commun avec son héros favori. Il admire sans doute en lui le capitaine, mais il adore le tribun ! Ces jours derniers, la scène du parlement de Turin a eu, comme de raison, son contre-coup à Naples ; on y a organisé une manifestation populaire en faveur de Garibaldi ; mais quel cri poussait cette multitude pour témoigner son enthousiasme : — Vive l'ennemi de l'Autriche? — Non, elle criait : Vive Masaniello I

De tels symptômes ont une profonde signification ; ce n'est pas la première fois qu'ils nous frappent ; aussi avonsnous été moins étonnés qu'affligés lorsque ces faits se sont produits. Cette réserve faite, peut-être a-l-il été très bon que les choses aient été portées à l'extrême pour amener une réconciliation si désirable entre deux hommes qui sont la force et l'honneur de l'Italie. L'un et l'autre sont nécessaires àla consolidation de son indépendance et de ses institutions. Dans la question même qui les divisait si profondément, . celui qui avait raison n'était pas non plus sans quelques

m^im^^F^^^^^^^^^^^^m^^Bm * » ^v ■'. =ggg

'Wt,'

I torts, et celui qui avait tort n'était pas non plus sans

quelque bonnes raisons, ce qui fait que la réconciliation a pu s'opérer sans entraîner aucun sacrifice regrettable. Si M. de Cavour a raison de vouloir la paii jusqu'à ce que lltalie soit en mesure de se suAire à l'aide de ses seules forces, il a aussi le tort de trop compter siir les Onesses diplomatiques, et de mettre son pays à la merci de ses alliances. Si Garibaldi a tort de pousser à la guerre immédiate et à une politique dont le premier effet serait de soulever contre son pays l'Europe entière, il a aussi mille fois raison de faire sans cesse retentir le delenda Çarthago aux oreilles de ses concitoyens endormis, et de comprendre que la plus î'. sûre sauvegarde d'un peuple qui veut rester indépendant

«j; est une armée nombreuse et vaillante.

La liberté d'action que cet événement vient de rendre au cabinet italien va être mise à profit pour l'organisation intérieure, et son activité trouvera là amplement de quoi s'exercer. Nous avons exposé ici même les vues si libérales du projet de M. Minghetli. On ne sait pas encore le sort qui leur est réservé devant les Chambres, mais on croit

\ • généralement que le plan sera maintenu dans ses princi-

pales dispositions, sayf en ce qui concerne les régions, ragglomération administrative répondant à peu près à

la délimitation des anciens petits Etats italiens. Cet abandon serait regrettable, parce que la division par régions, depuis longtemps consacrée par Thistoire, offrirait plus de consistance et serait plus favorable à un système de décentralisation que la division par provinces, qui est naturellement plus fractionnée et plus arbitraire. Les régions présentent tous les avantages de la forme fédérative sans en offrir les inconvénients ; elles conserveraient la vie et le mouvement à toutes ces capitales brillantes que l'Italie doit à l'originalité de ses vicissitudes; mais,' selon toute probabilité , elles seront sacrifiées à des considérations

■.'if

^^ffi^^^ma^scBsmmmmmilimamamm

qui ne devraient pas être écoutées dans un débat d*une telle importance.

Grâce au souvenir des rivalités municipales encore si vivaces en Italie, on est parvenu à exciter contre ces capitales des petits États la jalousie des villes de second ordre qui, jusque-là, étaient comprises dans leur ressort administratif, et qui, pour en être émancipées, demandent à être attachées directement au centre commun de l'État et à être traitées comme les égales de leurs anciennes suzeraines. Si leurs prétentions sont admises, ainsi qu'on peut le craindre, un puissant élément de vie et de liberté aura disparu de l'Italie. Ses législateurs ne doivent jamais oublier que l'unité et la centralisation sont le grand danger de la civilisation moderne, en même temps qu'elles sont pour les nations une condition d'existence. Un État n'en devrait praidre que ce qui est absolument nécessaire pour la défense commune. Le projet de M. Minghetti nous paraissait suffire à cette exigence. Celui que M. Bastogi a présenté récemment à la Chambre sur les finances est également conçu dans un excellent esprit et ne peut avoir que d'heureux réstTltats. La solidarité des dettes est, pour les différentes provinces d'une nation, aussi juste que celle du sang : l'une concilie les intérêts et l'autre unit les cœurs.

Si l'on trouvait que nous attachons une trop grande importance aux questions de centralisation, nous ne serions pas embarrassés de justifier notre opinion ; car c'est sous cette forme que se présentent aujourd'hui toutes les grandes contestations qui divisent le monde. Autrefois, avant que le siècle eût vieilli, les prétentions allaient du premier coup à l'extrême, les ambitions étaient illimitées et pour les contenter il ne fallait jamais moins qu'une révolution radicale. Aujourd'hui on a appris à se modérer, on restreint ses désirs, on est moins prompt à agir, et les

CHRONIQUES POLITIQUEB.

ié«g lee pluB subversives s'enrerment autant que pos- > dans le cercle des réformes légales. De là l'eFTort irai cbez les peuples comme chez les gouveinemeiits r tout réduire à une simplification administrative. De i B'agit-il entre la Hongrie el l'Autriche? d'une question entraljsation. lien est de même au moins en apparence e la Russie et la Pologne, entre la Prusse el le Danek ; il en était ainsi entre les États du nord et les États md de l'Amérique avant que n'y éclatât la guerre frade qui vient de mettre fin à la grande œuvre de ihin^ton .

ïut-il voir dans cet appel aux armes un augure, un tissement qui nous est donné touchant la manière dont nt tranchés les différends qui nous divisent en Europe? ne peut encore le dire à l'heure qu'il est, et il y a noins une de ces difficultés qui ne parait pas pouvoir jtùnais arrangée par des moyens pacifiques. On comid que nous parlons ici de la Pologne. Une décentrali- )n administrative accompagnée d'institutions libérales pu satisfaire lesPolonaisavantles derniers événements, eut-étre les rattacher à la longue à un peuple qui est néme race, selon le plan d'Alexandre 1°', repris et iloppé sous une nouvelle forme par le parti panslae.

lais depuis les massacres de Varsovie cette pensée ne t plus être qu'une chimère. L'agitation légale ne sera I désormais pour les Polonais qu'une arme dont ils se iront en attendant qu'ils en trouvent une plus efficace, )utes les concessions qu'on leur fera ne seront jamais m piège à leurs yeux. Et c'est justice. 11 serait trop mode au despotisme de commettre des crimes qui le ent si bien, s'il ne tenait qu'à lui de les efTacer par des ifaits qui lui coûtent si peu. La haine peut s'éteindre, s la défiance reste, une défiance invincible qui Unît par

gagner ceux même qui sentie plus dévoués au despotisme, et qui souvent lui survit comme nous le voyons en ce moment en Autriche.

L'absolutisme autrichien, atteint en pleine paix d'une sorte de décomposition interne, s*est renié lui-même. Frappé par la ruine, la déconsidération, la haine publique, il n'a pas voulu survivre au suicide de quelques-uns de ses plus fidèles serviteurs, et a décrété lui-même sa propre condamnation. Mais la défiance lui a survécu, et le gouvernement qu'il a proclamé son héritier porte encore la peine des trahisons qu'il a commises. En dépit des assurances les plus solennelles, des offres les plus libérales, l'Autriche n'est point encore parvenue à reconcilier la Hongrie avec les institutions élaborées par M. de Schmerljng, à lui faire avoir confiance en sa parole. Y réussira- t-elle? Il faut l'espérer pour la paix de l'Europe, mais il n'est rien de moins certain. Il est, d'ailleurs, trop commode de déclamer à distance, comme on le fait ici, sur l'incorrigible obstination des Hongrois, et on oublie que la nouvelle constitution ne leur demande pas seulement un acte de confiance, mais leur impose un véritable sacrifice.

En assimilant la Hongrie aux autres provinces de l'empire, en disposant d'elle sans avoir obtenu son assentiment, l'empereur d'Autriche a fait un coup d'Etat, car la Hongrie a toujours constitué jusqu'ici un royaume séparé. Il prive en même temps les Hongrois des deux prérogatives nationales auxquelles ils ont toujours attaché leur liberté, à savoir, le droit de voter leurs impôts et celui de lever leurs armées. Un publiciste français a toutes sortes de bonnes raisons pour faire bon marché de ces droits ; mais on s'explique que ce ne soit pas là absolument le point de vue des Hongrois. On exploite aujourd'hui contre eux la jalousie des autres provinces, en flétrissant ces libertés du nom de privilèges; mais qui leur garantit que, lorsqu'on aura brisé

ce dernier élément de résistance au profit d'un pouvoir aujourd'hui libéral, ce pouvoir ne se retrouvera pas absolu demain? Ils sont bien sûrs de perdre ce que la nouvelle constitution leur retire, mais ils ne le sont nullement de garder ce qu'elle leur apporte.

23 mai 1861.

Le gouvernement actuel se pique d'être un pouvoir fort, et c'est là assurément le genre de mérite qu'on est le moins disposé à lui contester. En lui refusant un avantage dont il tire volontiers vanité, ses adversaires n'accuseraient en somme que leur propre impuissance. Pourquoi le lui dénieraient-ils , d'ailleurs ? On n^ pas répondu à tout lorsqu'on a prouvé qu'on a pour soi la force. Il y a d'autres éléments de .grandeur qui ont aussi leur prix. Quant à nous, non seulement cette force nous parait suffisamment démontrée, mais elle est excessive à notre gré. Toutefois, même après cette concession, il reste à s'entendre sur la manière dont, nos hommes d'Etat comprennent un mérite qui les rend si fiers, sur le sens qu'ils y attachent et sur le zèle bien ou mal inspiré qu'ils mettent à conserver cette réputation, soit par leur administration à l'intérieur, soit par les actes de leur politique extérieure. Ici, nous risquons fort de ne plus être de leur avis. Le gouvernement impérial met une extrême complaisance chaque fois que l'occasion s'en présente à se comparer lui-même sous tous ces rapports aux diverses administrations qui l'ont précédé. Il rappelle volontiers leur altitude tour à tour molle ou violente vis-à-vis des ennemis de l'intérieur, leur faiblesse devant l'Europe. Nous imaginons que les hommes qui ont pris part à ces gouvernements auraient bien quelques

bonnes raisons à faire i^aloir pour leur justification, mais ils en ont de meilleures encore pour se taire, et ce n'est pas ici le lieu de se charger-dû rôle d'avocat d'office. Nous reconnaissons donc sans difficulté que le pouvoir actuel est un pouvoir fort, au moins par l'étendue de ses attributions ; mais nous demandons en même temps comment il se fait qu'il agisse si souvent comme un pouvoir faible.

La force d'un gouvernement se mesure moins à ses déclarations qu'9 ses actes. Elle ne consiste pas seulement à frapper énergiquement ses ennemis ; c'est là une disposition qui n'est pas, il s'en faut , l'apanage exclusif des pouvoirs forts. On les reconnaît plus encore au respect qu'ils montrent pour leurs adversaires qu'aux coups qu'ils leur portent. On leur demande surtout de la sécurité, et s'ils veulent l'inspirer, il faut qu'ils la ressentent. Il faut donc qu'ils aient confiance en leur propre principe. Il faut qu'il existe dans leurs actes un caractère de suite, de décision qui, d'avance, en mai*que clairement le but et la portée. Loin de fuir la responsabilité, ils la recherchent. Ils évitent toute contradiction comme un manque de parole, car ils savent qu'une direction imprimée à la politique d'un grand pays constitue le plus sérieux des enga* gements.

Il est possible que nous nous fassions une idée exagérée des obligations qu'impose un teL programme ; mais nous ne retrouvons pas le caractère que nous venons de définir dans les derniers actes de la politique française.

A quoi sert-il à un pouvoir d'être fort, si la moindre opposition qui se manifeste à l'intérieur l'irrite et Texaspère comme s'il craignait d'en être renversé ? On a vu et on voit encore tous les jours des gouvernements réputés faibles et désarmés, comme passent en général pour l'être les gouvernements libres, supporter sans être ébranlés les plus furieuses attaoues de leurs ennemis ; et, en France,.

r 180 Cumomw^ politiqùiss;

^ sous Tempire d*une constitution qui a concentré dans les

mains du pouvoir exécutif une autorité presque sans exemple, plus étendue à beaucoup d'égards que celle de Tanci^n régime considérée comma si absolue, qui ^ ajouté à cette force la consécration «ans cesse renouvelée du suffriige universel dont elle reçoit une impulsion encore plus irrésistible, en Trance, disons-nous, ce pouvoir se croit atteint et menacé aussitôt qu'on déoone^ un abus, aussitôt qu'on touche à l'un de ses agents, aussitôt qu'on critique le détail le plus insignifiant de son administration, fût*ce la qualité des eaux qu'il fait boire à ses administrés ou fia façon de comprendre les embellissements de la capitale.

Il a de lui-même, à la vérité, ^dans un jour où il a été plus heureusement inspiré, appelé sur ses actes le contrôle de l'opinion publique et des Chambres. C'était là de la véritable force, et ses adversaires .eux-5nêmes se sont plu , dans cette circonstance, à J*encourager de leurs applaudissements, tout en étant convaincus que c'étaient eux qui allaient perdre tout ce qu'une telle conduite devait lui faire infailliblement gagner. Quelques-uns poussèrent le désintéressement jusqu'à prendre sa défense contre ses meilleurs ami», mécontents ou alarmés. La plus grande preuve de vitalité que ce pouvoir pût donner, c'était, sans contredit, d'entreprendre de se réformer par sa propre initiative. Mais ce réveil d'esprit public qu'il avait provoqué lui-même ne s'est pas plutôt manifesté qu'on l'a vii en prendre ombrage comme s'il en était effrayé. Dieu sait pourtant s'il y a rien eu de factieux dans le mouvement înofensif qui s'est produit en cette circonstance! Les Chambres lui ont non seulement donné tQus les gages désirables de concours et de dévouement, mais elles ont montré en mainte occasion un esprit encore plus conser- , vateur que celui du gouvernement ; il sait à n'en pas douter que, s'il avait quelque chose à appréhender de

OHH(miQUES POLITIQUES^ 161

leurs sentiments à son égard, ce serait plutôt un excès de zèle qu'une hostilité quelconque ; et, cependant, il évite de les consuAer touteà les fois que la légalité lui permet cette omission ; quelquefois même il dépassd à cet égard les limites qu'il s'est lui-même fixées; c'est du moins ce qui semble résulter 4^ la pétition qui' vient de déférer au Sénat, comme inconstitutionnel, le décret du 9 janvier 1861, concernant Tadministration du département de la Seine. On dirait que le gouvernement impérial éprouve quelquefois Une sorte de velléité de reprendre d'une main ce qu'il a donné de l'autre, ou qu'en accordant des libertés nouvelles, il a entendu ne se dessaisir d'aucune des prérogatives de la dictature. Il s'étonne d'être arr*^té par une opposition même quand c'est lui qui l'a appelée. H y voit toujours une hostilité^ et jamais la preuve qu'on prend au sérieux des institutions qui sont son ouvrage.

Mais ce ne sont pas seulement les luttes parlementaires qui inspirent à nos gouvernants cette singulière aversion ; c'est en général tout ce qui ressemble à un débat contradictoire, peu importe à quel sujet ou à quel degré de la hiérarchie administrative. Comment s'expliquer autrement qu'ils n'aient pas encore étendu à toute la France la publicité qu'ils viennent d'accorder aux conseils municipaux de l'Algérie? Est-ce parce qu'ils redoutent de lavoir se transformer dans nos déparlements en un instrument d'agitation politique? N'ont- ils pas reçu assez de témoignages d'adhésion et de gages de docilité de l'immense majorité du peuple français ? Ou bien les considérations que le maréchal Pellissier a développées à l'appui de sa décision perdent-elles de leur valeur en passant la mer, et la publicité n'aurait-elle plus, en France , l'avantage qu'on lui reconnaît « d'éclairer, de dissiper les préventions, les défiances, d'intéresser chacun à la discussion des questions locales et au bon emploi des ressources commur

nales? » Nous croyons, au contraire, qu'elle aura partout et toujours ce privilège, et qu'un pouvoir qui voudrait prendre le soin de rendre un peu de vie à nos institutions municipales serait récompensé de ses efforts par une popularité durable et par une très vive reconnaissance. Nous ne parlons pas de la satisfaction d'un devoir rempli, parce que nous savons que cette considération touche en général assez médiocrement ce qu'on appelle un véritable homme d'État.

On a dit que nous pe nous servions pas de toutes les libertés qui nous étaient laissées. La vérité est que le pouvoir actuel s'obstine à interdire des libertés dont l'exercice n'offrirait aucun danger pour lui. C'est par une suite de ce défaut de confiance en l'avenir qu'il en est venu jusqu'à prendre ombrage de ces pacifiques discussions dont l'écho ne lui a pourtant presque jamais renvoyé jusqu'ici que son propre éloge. Son empressement à se passer du concours de ces délibérations, qui n^ seraient pas toujours sans profit pour, lui, au moins en ce qui concerne certaines questions spéciales, l'a jeté récemment dans une sorte d'impasse où il doit se sentir quelque peu embarrassé, car il y reste sous le coup d'un véritable échec moral.

Telle est, par exemple, la situation qui lui a été faite par la discussion du Sénat au sujet de la convention relative à l'introduction du poisson étranger en France. Si les objections présentées au nom de la marine française par l'amiral Romain-Desfossé ^ avaient eu occasion de se produire dans une délibération publique, il est douteux que, même sous un régime de libre-échange, on n'eût pas stipulé, en faveur de nos marins et par exception au droit commun, une protection plus efficace que celle qui leur a été garantie par ce

i. Rapport fait par l'amiral Romain Desfossés au Sénat, à roccasion de la pétition des pécheurs de Calais, de Boulogne, de Dunkerque et de Orarelines.

Tjw^'

traité. Ce prWilège eût été, en effet, plus que compensé par les charges pénibles auxquelles les soumettent les règlements de rinscription maritime. Mais ces réclamations, qu'elles aient tort ou raison, ont été entendues trop tard, puisque la convention du 16 novembre ne peut plus être modifiée que du consentement des deux parties qui Vont signée ; et voici le gouvernement français placé, par suite de sa répugnance pour le contrôle de la publicité, entre deux alternatives presque également pleines d'inconvénients, dont Tune consiste à ne tenir aucun compte d'une pétition présentée par une partie considérable de nos populations maritimes , appuyée comme légitime ^t fondée par nos hommes de mer les plus expérimentés, prise en considération par le premier corps de TÉtat après une discussion approfondie, et dont l'autre l'obligerait en quelque sorte à se présenter lui-même comme pétitionnaire à la barre du parlement d'Angleterre pour obtenir de celui-ci qu'il consente à revenir sur les conditions stipulées au nom des deux nations.

Ce n'est pas agir en pouvoir fort que d'éviter le contrôle de la discussion publique, lorsqu'elle pourrait avertir et éclairer, pour ne l'écouter qwe lorsqu'elle ne peut plus faire entendre que des conseils inutiles. Ce n'est pas agir en pouvoir fort que de jeter, ainsi que le faisait récemment un rapport trop peu remarqué du ministre de la justice au sujet de la statistique criminelle, une sorte de blâme sur l'fndulgence des tribunaux, comme si dans tout accusé il y avait nécessairement un coupable, et comme si l'on ne trouvait de sécurité que dans les condamnations et les mesures de rigueur. Ne craint-on pas d'assimiler la magistrature française à ces juges auxquels un roi de Naples adressait un jour cette intimation fameuse : « L'accusé sera jugé et condamné dans les vingt-quatre heures? » Enfin, ce n'est pas agir en pouvoir fort que de s'émouvoir

ciDiume vipnt de le faire le ministre de l'intérieur à propos 1 événement auquel nous étions loin d'attacher tant iportance et de gravité. Quoi! nos institutions seraient >éril parce qu'une petite brochure jaune a pu se vendre dant deux heures à Paris !

tous ne l'aurions pour not^e part jamais soupçonné, et s croyons que dans la livacité àc son iodignation de Persigny ne s'est pas rendu un compte très exact impressions que fait naître la lecture de sa circulaire ' lujet de la brochure du duc d'Aumale'. L'attaque qu'il lève contre nos institutions est, en elTet, on ne peut plus rement caractérisée dans cet écrit ; il faut en dire au- 1 du délit d'excitation à la haine et au mépris du gounemcnt. Mais n'est-ce pas montrer des alarmes que rien is la situation présente du gouvernement ne justille, que [tîrmer que la saisie judiciaire est insnfAsante pour le léger contre des atteintes aussi rares et aussi lointai- 7 Ne lui suflit-il donc pas pour sa sûreté de la prompide avec laquelle la justice a sévi, des peines si rigouses dont elle a frappé l'imprimeur et l'éditeur, des gt-cinq brochures qui ont été aussitôt écrites en réponse ouvrage incriminé? Faut-il croire que le ministre n'a i eu connaissance de ces brocliures, puisqu'il ajoute que TÎvain « est protégé, lui et tes siens, par la saisie judiire elle-même contre toute réponse et toute récriminan? » Ou bien devons-nous penser qu'il a entendu par les tléitrir et les désavouer, comme s'attaquant à un versaire placé sous le coup de la loi? Si l'histoire ne daigne pas de s'occuper plus tard du temps étrange oii usvivons,et siellelientàdélinir en peu de mots le genre

. CircDlâire de M. de Persi(;Dy. minislrc de l'iotèrieur, à la dale du ll^nri d'Orl^spa, en réponse an

ri ■ rf "• .',

de lilerté dont Técrivain y a joui, elle pourra trouyer dans* ce document officiel, émané de Tbomme qui est considéré à juste titre comme l'esprit le plus libéral qui se soit produit au sein de Tadministration actuelle, une expression dont nous n'eussions jamais pu égaler Ténergie. En ce teraps-là, pourra-t-elle dire, une saisie judiciaire a été considérée comme une « protection » pour l'écrivain saisi ; et un gouvernement armé d'un pouvoir presque illimité l'a dénoncée comme trop favorable à la presse. Cette pénalité lui a paru par son insuffisance complice des machinations de ses ennemis.

Qu'on ne nous dise pas que cette circulaire n'atteint, .selon les termes dont elle se sert, qu'une « catégorie de personnes bannies ou exilées du territoire, placées, par conséquent, en dehors du droit commun, et qui, pour user de la publicité en France, s'abritent derrière un imprimeur ou un libraire. » La substitution de la saisie administrative à la saisie judiciaire frappe en réalité, au moins dans un grand nombre de cas, la presse entière, à qui cependant — nous en attesterions au besoin le ministre luimême — on n'a pas eu à reprocher en cette occasion un excès d'audace ou d'indiscrétion. Si elle a absorbé le venin pour son propre compte, il faut avouer qu'elle n'a guère contribué à le propager. Cette sagesse exemplaire lui valait mieux qu'une aggravation de rigueur dans les conditions déjà si difficiles qui lui sont faites. Même avec l'intention très arrêtée de n'atteindre que les publications émanées de personnes exilées, l'administration serait entraînée beaucoup plus loin qu'elle ne voudrait parle surcroît de mesures préventives et le redoublement de surveillance que lui impose la nouvelle circulaire ; à plus forte raison sera-t-elle amenée à dépasser ses intructions dans l'état de suspicion où est tenue la presse. D'après le droit commun, on est en général réputé innocent jusqu'à ce qu'on ait été déclaré

CHRONIQOES FOLITIdUBS.

pable ; mais, d'après notre législation sur la presse, ivain est toujours présumé coupable jusqu'à ce qu'il ai t reconnu innocent.

}uand on revendique pour soi tous les honneurs de la X, quand on en exerce tous les privilèges, on devrait montrer aussi le calme et la confiance, sinon la magnalité. Dans les relations extérieures il faudrait aussi en iloyer plus souvent la fermeté et la décision. Nous ne is sommes point fçit les panégyristes de la politique eitéjre du gouvernement. N'en connaissant pas le dernier t, nous n'avions pas qualité pour juger l'esprit intime et tut final qui, seuls, pourraient en donner la vraie valeur, isédant, d'ailleurs, à peine le droit d'exprimer quelques erves en guise de critique, nous avons toujours consié comme un devoir de dignité denous abstenir d'approu-

ce qu'il ne nous était pas permis de blâmer. Cependant ■savons souvent exposé ici même des vues qui pouvaient ser pour une approbation implicite de certains actes qui trouvaient en conformité avec notre manière de voir. rtant de ce point de vue, nous reconnaîtrons volontiers i la politique étrangère du pouvoir actuel a amené d'beu- :i résultats, notamment en ce qui concerne l'Italie, bien ; nous ayons plus d'une objection à élever contre la on dont ils çnt été obtenus, façon qui n'a pas toujours

de notre goût. Mais qui ne sera forcé de convenir que titude énigmatique, hésitante, embarrassée du pouvoir mis ces derniers mois ressemble bien peu à celle d'un ivernement sur de sa force et maître de ses décisions ? [i' observateur qui ne considérerait ces hésitations que is leur aspect le plus apparent, et qui les rapprocherait t du système de temporisation suivi à l'époque du siège Gaëte, soit des autres occasions, assez nombreuses, où Ire diplomatie a tenu une conduite analogue, pourrait iposer qu'il y a avant tout, dans la volonté dont ces

wmwfT

actes sont censés avoir été les manifestations, un goût par* ticulier pour les complications, une sorte d'amour d'artiste pour les difficultés savamment entretenues et silencieusement dénouées. Ma|s on ne tarde pas à reconnaître que cette explication ne saurait répondre à tout, et il est des circonstances en présence desquelles on est bien forcé de convenir que ces indécisions s'inspirent d'un mobile tout différent, et tiennent surtout à un défaut d'idées arrêtées en face d'obstacles dont on ne prévoyait pas la gravité. Nous n'ignorons pas que la diplomatie a beaucoup plus de sousentendus et de détours aujourd'hui qu'elle n'en a jamais eus; et nous ne sommes pas plus dupes qu'il ne convient de certaine feintes destinées sans doute à fournir un aliment de curiosité et un sujet d'occupation à la grande badauderie européenne. Mais nous savons aussi qu'il y a des situations qui parlent très haut en dépit de tous les atermoiements qu'on y introduit, et aucun mémorandum ne nous en apprendra si long sur le but secret d'une politique qu'une série d'actes marqués au coin du même cachet et entrepris dans une ilirection constante. Ils constituent un engagement plus sérieux et plus difficile à éluder que les articles d'un traité secret.

S'il faut dire toute notre pensée, nous ne comprenons pas que les cabinets français et italien se croient encore tenus à l'emploi de certaines fictions diplomatiques avant de passer outre au règlement définitif d'une question qui les tient pour pour ainsi dire l'un et l'autre en échec depuis si longtemps. Nous ne croyons pas qu'il soit utile ni à l'Italie ni à personne que M. de Cavour se fasse offrir d'abord la garde de Rome dans les conditions où se trouve actuellement la garnison française, puis qu'il la refuse sous prétexte que Topinion s'y oppose, en attendant qu'on lui adresse de nouvelles offres, qu'il débattra d'une façon également déterminée à l'avance. Toutes ces finesses sont aujourd'hui dépen-

sées en pure perle. Cette manière de procéder ne nous paraît plus justifiée ni par le danger des circonstances, ni par la nécessité de préparer les esprits à un dénouement désormais inévitable. Elle ne nous semble digne ni des gouvernements de deux grandes nations* ni de l'importance de révénement qu'elle annonce : une institution qui a occupé une si grande place dans le monde ne doit pas disparaître à l'aide d'une sorte de tour de prestidigitation diplomatique. .

La chute du pouvoir temporel ne peut plus être une surprise pour personne. Les regrets qu'il laissera seront couverts sous l'éclat d'une joie immense. Les sentiments qu'il a su inspirer même à ses protecteurs ne^turels ne sont point un mystère. Il n'est pas un esprit clairvoyant, même parmi ses défenseurs, qui se flatte encore de le voir échapper à une destinée à laquelle il a mille fois plus contribué par ses fautes que ses plus mortels ennemis par leur haine. Quant aux hommes d'État qui sont appelés à prononcer sur lui un arrêt dont l'histoire elle-même a rédigé les considérants, ils ont par avance épuisé presque tous les inc\)nvér nients du rôle dont ils ont accepté la responsabilité, et de nouveaux ajournements ne seraient pour eux qu'une source nouvelle de graves embarras. On peut en dire autant du pouvoir pontifical lui-même. Il arrive chez tous les malades un moment où la dernière heure apparaît comme upe délivrance. Ces là qu'il en est aujourd'hui.

C'est par la plus vaine et la plus intempestive des illusions qu'on se flatte de l'amener à composition et d'obtenir de lui des arrangements à l'amiable. 11 n'y a personne aujourd'hui qui ait le droit de transiger en son nom, le pape lui-même n'a pas ce pouvoir, et tout accommodement consenti par lui au détriment d'une autorité dont il n'est que le dépositaire serait nul de plein droit et désavoué par ses successeurs. Ces vérités sont devenues banales à force

MABÉÉÉHk

d'être démontrées, et cependant on n'en tient aucun compte et on revient sans cesse à cette tentative impossible, comme attiré par une amorce invisible, ou poussé par une insurmontable superstition. On ne viendrait jamais à bout d'aucun abus si, pour le corriger, on devait attendre son consentement, comme le prétendent nos casuistes. Nous avons pour nous le bon droit etTopinion ; cela suffit. Il faut que ce pouvoir tombe comme toutes les institutions qui ne contiennent pas en elles-mêmes la possibilité d'être réformées. On ne redresse que les objets flexibles, on brise les autres. Les choses seront bientôt portées à ce point qu'il faudra, ou évacuer Rome comme on le demande depuis si longtemps, ou détruire le nouveau royaume italien dont la consolidation est impossible tant que dureront les graves désordres qu'y entretient l'influence romaine, et que notre protection y rend impunis. Il ne convient pas qu'une nation qui se vante d'être la meilleure alliée de l'Italie s'obstine à conserver au centre de ses provinces un lieu d'asile ouvert à toutes les conspirations.

Mais nous n'en sommes pas là, puisque nous n'avons pas même encore consenti à reconnaître le royaume que nous avons tant contribué à fonder. Serait-il donc vrai, confme on l'a affirmé parfois, non sans quelque vraisemblance, que nous y avons coopéré sinon à l'état d'instruments passifs, du moins avec des vues toutes différentes de celles qui ont prévalu en Italie ? Il serait bien tard pour faire un tel aveu et il faut convenir qu'il n'aurait rien de glorieux pour nous ; mais, enfin, il expliquerait nos répugnances et nos tergiversations, tandis que dans l'état présent des choses rien ne les explique. Il semble incroyable

que nous nous mettions à reculer devant notre propre ouvrage à mesure qu'il s'achève sous nos yeux, tandis que les nations qui lui ont été le plus hostiles au début se réconcilient avec lui depuis qu'elles en saisissent mieux les

CUKOMQUKS POLITIQUES.

jortiuDs. Elles n'ont pu refuser lenr sympathie à ce ;rand mouvement national, qiii restera, en dépit des mnies intéressées de ses ennemis, une des révolutions plus légitimes et les plus pures qu'il y ait jamais eu. g en sommes venus, au contraire, après avoir versé ■e sang pour l'Italie, à refuser à ses instances l'accomiement d'une formalité qui ne nous coûterait rien, et serait d'un prix inestimable pour elle dans les circonces où elle se trouve, avec des oppositions à vaincre, système administratif à réorganiser et surtout un créà établir. Le succès de l'emprunt de M. Bastogi et des iUenCes combinaisons qu'il a imaginées pour unilier .lie, sous le rapport financier comme au point de vue tique, est peut-être attaché à cette reconnaissance, )a ne veut pas sans doute lui faire désirer toujours, s qu'on dilTère, soit dans l'intention de ménager des leptibilités qu'on a trop profondément irritées pour server quelque espérance de les apaiser désormais, dans lebut de laisser le temps de se produire à quelque itualité secrètement désirée et ostensiblement désavouée , nous le prédisons, ne se réalisera pas. ii cette politique d'hésitation est de nature à indisposer à refroidir nos meilleurs alliés, on conçoit qu'elle ispire pas une confiance entière à une nation rivale, trainte par situation à nous observer avec une vigilance jièle et jalouse. Nous avons été extrêmement surpris l'insistance passionnée avec laquelle l'Angleterre a amé notre évacuation de la Syrie après les deux délais nous ont été successivement fixés ; mais nous avoni été Is en Europe à nous en étonner. L'explication de ce se trouve dans le caractère général de notre politique irieure depuis quelques années, et il prouve que ce sysle évasif et dilatoire, qui donne, il est vrai, peu de prise tre nous, mais qui ne permet en revanche à personne

^^■■■^i^^i^^^^^^^WB— ^^^^ ' ■' . *-^

de compter sérieusement sur notre alliance , nous fait perdre surabondamment d'un côté les avantages qu'on s'en promet de Tautre. Si, d'autre part, on songe à rinsuffisance des résultats obtenus par la présence de nos soldats en Syrie, on s'aperçoit que le seul remède vraiment efficace serait une occupation non pas momentanée, mais indéfinie, et on conçoit que l'Angleterre dans sa défiance n'y voie qu'une prise de possession antici^lée. Quant aux dispositions plus favorables à notre politique que vient de manifester la Russie par la note du prince Gortschakoff, on a le droit de les trouver un peu tardives ; et elles s'adressent plus à l'avenir qu'au passé. C'est une réserve, une sorte dé précaution oratoire, qui n'a pas d'autre but que de dégager la liberté d'action du cabinet de Saint-Pétersbourg. Il est évident qu'il se considère comme délié de quelquesunes de ses promesses et absous à l'avance de ses entreprises ultérieures. Il est, du reste, à peu près impossible, dans l'état présent de* choses en Orient, qu'on puisse trouver un arrangement qui soit satisfaisant pour tout le monde ; il n'en est qu'un seul en tout cas qui doive profiter à la civilisation, c'est la chute de cette domination honteuse et barbare qui a changé en un désert stérile la terre la plus admirable qu'il y ait sous le cieL

Cette question de Syrie a donné lieu à un débat parlementaire ^ dans lequel il s'est fait une grande consommation de lieux communs patriotiques. Le patriotisme ne consiste pas à manquer à un engagement. Ainsi qu^uil orateur l'a fait remarquer, c'est l'Europe, ce n'est pas là France qui a évacué la Syrie. Chose singulière et digne d'attention, le débat a été introduit au Sénat sous la forme

1. An Sénat, dans les séances des 14 et 15 mai. L'affaire arait été w portée devant le Sénat, à la suite de pétitions réclamant sa protection pour les chrétiens de Syrie. Après un discours de M. Billaut, l'ordre du jour de conflanse avait été voté par M. de La Rocheja<pielein luimême»

CHRONIQUEB POLITIQUES.

lepêtition, de même que la discussion relative à l'inscripmaritime et œlle qu'on annonce au sujet du décret de niralisation. Ce n'est pas par une cause fortuite que

ces griefs qui ont ému l'opinion dans ces derniers )s se sont fait jour par cette ïoie. C'est qu'eUe est en

la seule issue légale qui leur soit ouverte.

7 jmn 1861.

i commission du conseil d'État vient de présenter au is législatif son exposé des motifs du nouveau projet )i sur la presse i*. Les dispositions de ce projet de loi lent un heureux contraste avec les termes de la circn- I que nous discutions ici récemment, et l'accueil favo- B qu'il a reçu soit du public, soit de la presse périodique entière, démontre à la fois combien on a apprisse se enter de peu sous ee rapport, et combien il serait e au gouvernement de satisfaire à bon marché les mces de l'opinion. S'il persiste à se défier d'elle, ce sra pas faute d'avoir été encouragé toutes les fois qu'il nsenti. à faire un pas de son côté. Il se trouve à cet d dans une situation privilégiée et vraiment inexpli- ! pour ses adversaires, qui ont connu plus souvent évérités de l'esprit public que sa bienveillance ; l'avenir s'il veut en' proilter. On lui sait un gré infini ie 1res qui, émanées de ses prédécesseurs, n'auraient jïé que des tempêtes. Ce public qui applaudit aux •a adoucissements que le pouvoir actuel apporte à législation si rigoureuse, c'est le même qui, pendant eurs années, a gémi sous les lois de septembre comme la plus insupportable des tyrannies.

„^ .(jRK."?: -^r ■* ■• • . * • 1

wm\'^:' ■<

Cependant le prodigieux changement que cette différence d'attitude dénote dans le tempérament de la nation est plutôt propre à servir de leçon à une politique habile et prévoyante qu'à lui inspirer une fausse sécurité, car il est loin d'être sans préeédent dans notre histoire. Plus nous sommes d'ordinaire Hllés loin dans un sens, plus nous sommes disposés à aller loin dans l'autre. Mais ce qui serait tout à fait sans exemple, c'est un gouvernement qui irait au devant de ces réactions inévitables, au lieu de chercher à lutter contre elles, et smi les désarmerait d'avance en leur ôtant leurs principaux griefs. Depuis près d'un siècle, l'histoire de France est une perpétuelle oscillation entre la dictature et la liberté, ou plutôt entre ce que l'une et l'autre ont d'extrême. Ce n'est pas là, il faut l'espérer, une loi fatale et éternelle, mais le mouvement intellectuel de la société contemporaine indique clairement que nous n'y sommes pas encore soustraits, et ce point reconnu, il devrait suffire à une politique intelligente de savoir d'où nous venons pour dire comme à coup sûr où nous allons, et pour régler ses actes sur cet infaillible pronostic.

D'après cette seule donnée, un esprit pénétrant et familier avec les grandes lois de l'histoire pourrait affirmer que nous nous dirigeons vers la liberté ; mais cette probabilité reçoit une telle confirmation de tous les événements dont l'Europe est en ce moment le théâtre, qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour en comprendre l'évidence. Le réveil libéral, qui s'est annoncé plutôt que manifesté en France dans ces derniers temps, n'a fait que suivre de loin celui qui s'est produit dans l'Europe entière ; et en admettant qu'il n'ait pas en lui-même de quoi devenir redoutable, on ne saurait disconvenir qu'il ne soit destiné à recevoir de ce mouvement lUÛTersel du dehors ui^e force d'impulsion dont il serait sage de calculer la puissance et de prévenir les effets. Il 1. 17

n'est donné à aucun peuple de se préserver de celte salutaire contagion des idées, la France Ta assez souvent communiquée au monde pour consentir à la recevoir de lui, si sa propre vitalité venait à lui faire défaut sous ce rapport. Ce serait donc un grand signe de force et d'intelligence de la part d'un gouvernement que de préparer cet avenir et de le favoriser au besoin, au lieu de suivre la routine usée des politiques de résistance, qui peuvent retarder un dénouement, mais qui ne le conjurent pas. C'est à ce point de vue que nous avons apprécié la politique du 24 novem- ÎJre, bien qu'elle ait eu à nos yeux le caractère d'un programme plutôt que d'une réforme définitive. C'est ainsi que nous apprécierons tous les actes qui nous paraîtront s'inspirer de cet esprit. A ce titre, les modifications proposées par le gouvernement dans la législation qui régit la presse nous paraissent une concession habile ; mais nous ajouterons, au risque de sembler dire une naïveté, pas assez habile à notre gré. Quand on se trouve dans cette phase heureuse et rare où les peuples sont reconnaissants de tout ce qu'on fait pour leur plaire (il est d'autres moments où ils sont insensibles aux plus grands bienfaits), on ne saurait prendre trop de soins pour empêcher cette gratitude de se changer eii désappointement. Nous n'avons pas la pensée d'appliquer ce mot fâcheux à la nouvelle réforme sur la presse, piais ne serions-nous pas fondés à dire que le public, (}iii y a applaudi, est loin de s'être rendu un (iompte exact de la nature de ces améliorations. Parmi ceux c[ui l'ont accueillie avec le plus de sympathie, Comme le point de départ d'une ère de liberté pour la presse, combien il'en est-il pas qui éprouveront urie Véritable déception en voyant reparaître lé droit d'avertissement qu'ils croient abrogé I — Et combien eii est-il qui soupçonnent que le droit de suppression par décret n'a nullement cessé d'exister, que la législation des avertisse-

ments est restée intacte, sauf en ce qui concerne une disposition qui n'offre pas un grand intérêt pratique I

Ou pouvait mieux attendre d'une réforme annoncée comme libérale, et les considérants mêmes de Texposé des motifs, par Téloge qu'ils font de la parfaite sagesse de la presse périodique (qui ne sera peut-être pas infiniment flattée d'avoir mérité ce compliment), ces considérants, disons-nous, peuvent donner à supposer, que « la réserve et la convenance » dont on se plaît à faire honneur à la presse ont été récompensées par des concessions plus larges et plus efficaces. C'est pour ces motifs mêmes, nous dira*t-on, que ces mesures sont habiles. Nous ne sommes pas tout à fait de cet avis. Elles s'exposent à être d'autant plus dépréciées plus tard, qu'elles auront été d'abord estimées au delà de leurjraie portée. Or, l'habileté ne consiste pas seulement à satisfaire les exigences du présent, mais à prévoir et à devancer celles de l'avenir.

Ces dispositions n'en constituent pas moins un très notable allégement aux charges qui pesaient sur la presse, surtout l'article de loi en vertu duquel le gouvernement renonce à la faculté de supprimer tout journal dans les deux mois qui suivent une condamnation quelconque. Le gouvernement conserve, il est vrai, celle de le supprimer par décret toutes les fois qu'il le jugera à propos ; mais ou la concession qu'il vient de faire n'a aucun sens, ou elle signifie qu'il n'aura recours au droit qu'il a gardé que dans des cas infiniment rares. C'est un engagement qu'il prend envers la presse. Malheureusement ce n'est là qu'une convention unilatérale, et lui seul restera juge de la façon dont il lui convient de l'observer. Il ne lui laisse ici d'autre garantie que la mansuétude ministérielle, qui n'est point inaltérable comme chacun sait.

L'article qui abolit la suppression de plein droit après deux condamnations successives, ne fussent-elles que de

.•*>A,Vis

it'*»li

simples contraventions, a un caractère définitif et ne laisse rien à l'arbitraire; mais il convient d'ajouter qu'on ne rappliquait que dans des cas très rares, tant il avait .pour résultat évident d'assimiler à un délit des erreurs dont le hasard seul était le plus souvent coupable.

Les cinq meipbres ^ de l'opposition démocratique ont • déposé à la suite de ce projet de loi un amendement qui n'a d'autre but dans leur pensée que de rappeler les principes en présence du fait ; il est do moins très probable que telle est leur intention, car on peut prédire à coup sûr que leur amendement ne ralliera aucune voix au sein du Corps législatif en dehors des cinq signatures qui lui ont donné le jour. Il y a là matière à réflexion. Ces cinq voix, réduites à ce rôle ingrat et platonique de rappeler des principes que tout le monde, au sein de nos assemblées, connaît, mais dont personne ne se soucie, doivent-elles être considérées comme une exacte représentation d'un parti qu'on peut haïr ou méconnaître, mais dont nul aujourd'hui ne conteste l'importance? Peut-on dire aussi que ce parti libéral, sans distinction de nuances, qui s'est formé dans ces dernières années et qui n'a peut-être pas deux représentants au Corps législatif, y figure en proportion de sa force réelle? Depuis longtemps une majorité'nouvelle s'est formée au sein de la nation, le gouvernement lui-même l'a reconnue par les concessions de tout genre qu'il lui a faites, soit à l'intérieur, soit dans sa politique étrangère. La majorité a changé dans toutes les sphères de la vie civile et politique; au Corps législatif seul elle a le privilège d'être immuable. Il y a là une anomalie qu'on ne s'explique pas si par son décret du 24 novembre le pouvoir actuel a

1. MM. Alfred Dariraon, Emile OlliTier, Hénon, Ernest Picard et Jules Favre. Dans la langue politique, on les appelait les « cinq » parce qu'ils furent longtemps les seuls adversaires irréconciliables de l'Empire au Corps législatif.

eu, ainsi qu'il vient de le déclarer solennellement, Tintentioii « de donner une vie nouvelle à toutes les branches « du gouvernement repj^ésentatif. » Il est évident qu'une opposition dont tout le rôle consiste à rappeler des maximes générales à une assemblée qui ne les écoute pas, et cela dans le moment même où elle a conscience de représenter malgré son petit nombre une fraction très considérable du pays, ne peut voir dans ce contraste ni un stimulant pour son activité, ni un encouragement à ces transactions qui sont rame même de la politique. Il n'est pas moins certain d'autre part qu'une assemblée sans initiative et sans action directe sur le pouvoir, et qui à la faiblesse de ses attributions joint l'intime persuasion de ne plus répondre aux combinaisons nouvelles et aux mouvements d'opinion qui se sont produits récemment au sein de la nation, a perdu par cela même quelque chose de la décision qui est indispensable aux grandes affaires. Elle sent qu'elle représente plutôt une forme légale qu'une force active. Elle fonctionne comme un mécanisme politique, plutôt qu'elle n'agit comme une personnification vivante du pays.

De là le caractère factice et convenu de ses délibérations ; 4e là cette opposition qui plaide par devoir et sans espérance d'être entendue, et qui donne invariablement ses cinq voix aux amendements qu'elle a signés de ses cinq noms ; de là cette majorité qui expédie les affaires avec la régularité d'une administration et avec un parti pris de fermer l'oreille aux bruits du dehors. Cela pourrait durer ainsi indéfiniment, sans danger, il est vrai, pour le pouvoir, mais aussi sans profit et sans utilité pour lui. Il ne courrait aucun risque d'être ébranlé par les passions révolutionnaires, mais il ne recevrait plus, en revanche, aucun de ces utiles avertissements que donnent les assemblées à qui sait les comprendre. Il parle trop souvent des fautes commises par ses prédécesseurs pour ne pas se rappeler

que celle qui a peut-être le plus contribué à leur cliute, c'est de s'obstiner à croire qu'ils avaient pour eux la volonté du pays parce qu'ils disposaient souverainement du vote des deux Chambres. Ils ont payé cher cette erreur. Les pouvoirs constitutionnels, qui légalement sont la volonté nationale elle-même, seront toujours considérés plutôt par les vrais politiques comme un simple moyen de la connaître ; ils auront soin, en conséquence, de maintenir la sincérité de ces fictions légales par un fréquent renouvellement des corps destinés à traduire les vœux de l'opinion, par une communication presque constante établie entre eux et le public. Il y a un juste tempérament à observer à cet égard entre une trop grande mobilité et une stagnation stérile ; mais, à quelque point de vue qu'on se place, on ne saurait disconvenir que le Corps législatif actuel se trouve trop loin de son point de départ pour être en harmonie avec une situation politique si différente de celle qui lui a donné son mandat. Le centre de gravité du monde politique a plusieurs fois changé depuis lors, et les modifications Survenues dans l'équilibre des partis ne sont pas moins considérables. Une dissolution décrétée à la suite de la discussion sur le budget est si naturellement indiquée par la logique des circonstances, qu'elle était considérée tacitement par tout le monde comme une résolution arrêtée jusqu'à la reproduction officielle dont le Moniteu?* a accordé les honneurs à la prose de M. le dqcteur Véron *. Cependant, même après cet hommage rendu à l'autorité du célèbre docteur, hommage qui peut s'expliquer par plus d'un motif étranger au mérite de cette consultation politique, il est permis de conserver des doutes et d'espérer

1. M. Véron combattait l'idée de dissolution du Corps législatif que les décrets du 24 novembre avaient fait naître. Un de ses articles publiés par le Constitutionnel fut reproduit par le Moniteur universel et considéré comme la réponse du gouvernement.

w^^sssi^smi^^mf^^mms^glU

la réalisation d'un événement auquel tout le monde, en, somme, est intéressé, le gouvernement, les partis, Topinion, le Corps législatif lui-même, dont l'influence ne peut que gagner à un renouvellement de mandat.

En attendant que nous voyons renaître les luttes toujours fécondes des élections politiques, l'agitation électorale s'est déjà emparée du terrain des conseils généraux^, et on y déploie une ardeur qui est de bon augure, quelle que soit l'opinion qui sorte victorieuse du scrutin. L'important, c'est qu'il y en ait une, c'est qu'on sorte de la neutralité à laquelle nous a condamnés dans ces dernières années l'incohérence des éléments qui se heurtaient dans l'urne électorale, c'est que la nation soit frappée par une vive image des passions qu'elle porte dans son sein, et mise en demeure de secouer la somnolence qui pèse sur elle depuis si longtemps.

Tout le monde sent que ces élections, quelles qu'elles soient, auront une importance décisive sur la direction ultérietire de la politique française, même en ce qui concerne les questions étrangères, et on est autorisé à croire que ce résultat impatiemment attendu, de même que l'imminence de la discussion du budget,' n'est pas étranger aux temporisations et aux ménagements extrêmes que s'impose le gouvernement français envers des ennemis qui ne lui ont pas déguisé leurs dispositions hostiles. Nous ajouterons qu'avec un peu plus de netteté dans son attitude il se serait épargné les inconvénients d'une situation qui nous paraît quelque peu fausse. Entre d'anciens amis mécontents et de nouveaux alliés seulement à demi satisfaits, il risque fort, non d'être isolé, mais de voir se diviser cette majorité autrefois si unanime et si compacte. Il est forcé de tenir la balance égale entre ces deux

Page 1